A UNE FILLE PUBLIQUE
Sois calme — sois à l'aise avec moi — je suis Walt Whitman, libéral et robuste comme la Nature,
Jusqu'à ce que le soleil te rejette, je ne te regretterai pas,
Jusqu'à ce que les eaux refusent de luire et les feuilles de frissonner pour toi, mes paroles ne refuseront pas de luire ni de frissonner pour toi.
Je te donne rendez-vous, ma fille, et je t'invite à faire tes préparatifs pour être digne de moi lorsque j'irai te trouver,
Et je fimnte à demeurer patiente et parfaite jusqu'à ce que je vienne.
Jusque là. je te salue d'un regard significatif pour que tu ne m'oublies pas.
Bref, l'homme réel, l'homme tel qu'il est non pas embelli, modifié, habillé par la littérature, l'attire, surtout celui qui œuvre au grand air : « Quel charme est répandu sur les hommes qui ont vécu presque toujours au grand air — avec les chevaux — à la mer — sur les canaux — à ramasser des coquillages — les bûcherons — ceux qui mènent les trains de bois flottant sur les rivières — les hommes à bord des vapeurs, ceux qui font la charpente de? maisons, et les ouvriers en général... Les gens à face rasée et sachant leur grammaire, je les appelle : monsieur, et pose le bout des doigts sur leurs bras à la mode orthodoxe, en discutant avec eux sur le sujet qui a eu le plus gros entête dans les journaux du matin... Mais les autres, j'appuie mon bras sur leur épaule ou le leur passe autour du cou — c'est en eux que la nature se justifie. Leur indéfinissable supériorité émet quelque chose qui dépasse autant les produits spéciaux des collèges, des églises et des salons que l'air matinal de la prairie ou du bord de la mer est supérieur en arôme aux plus coûteuses essences d'une parfumerie... » Whitman s'apparente aux grands réalistes, aux Zola, aux Lemonnier, aux Romain Rolland, aux Mirbeau.
Wa/t W/iitjnciii à =,2 ans.
Gravé par William Linton, d'après une ph ito.
PORTRAITS D HIER
Son humanité, Walt Whitman la manifesta à maintes reprises dans sa vie. Il était très connu dans le monde des cochers de Broadway. Lorsqu'il s'en trouvait un de malade, immédiatement Walt allait le voir à l'hôpital. Un hiver, il conduisit un omnibus pour remplacer un cocher malade afin que celui-ci gardât sa place et pût continuer à entretenir sa famille qui eût été sans cela vouée à la plus noire des misères.
Durant la guerre de Sécession, soit près de trois ans, Walt Whitman — on l'a vu dans la partie biographique de cet essai — fut au chevet des malades et des blessés qu'il soigna tant au moral qu'au physique. Il eut une attitude identique à celle qu'avait eue le Christ jadis. Lorsqu'il était là, l'émotion et la joie se crispaient ; les poitrines anxieuses qui chaque jour vibraient à sa présence, battaient d'un rythme plus calme dès qu'il apparaissait.
Il aidait les médecins dans les opérations chirurgicales, faisait prendre au malade les potions ordonnées, mais surtout il adressait aux patients des paroles imigorantes tout ensoleillées de confiance, offrait une friandise, du tabac, une cigarette, rédigeait des lettres, faisait l'adresse et y mettait un timbre. « Il faisait pour eux — écrit un témoin — ce que ni infirmiers, ni docteurs, n'auraient pu faire, et il semblait laisser une bénédiction sur chacun des lits devant lesquels il passait. Il y avait des heures que l'hôpital avait allumé son éclairage de nuit lorsqu'il le quitta ; et comme il se dirigeait vers la porte, on entendait des voix des blessés crier : « Walt, Walt, Walt, vous reviendrez, n'est-ce pas? Vous reviendrez!»
Walt Whitman est essentiellement moderne. Il chante l'âge moderne, l'âge de 1' « inaccompli ». Sa poésie enregistre vastement l'émotion des machines. Les gares bruyantes et cliquetantes, les ports avec leur tumultueux va et vient de bateaux et leurs colossaux chargements et déchargements, les trains, les trams, sont présents dans toute son œuvre, avec leurs lumières, leurs rythmes, leur tintamarre, leurs sensations.
Combien admirables l'accent prophétique, le merveilleux don pictural, l'ardent amour avec quoi il a magnifié la locomotive :
Tu seras toi, le motif de won chant,
Toi, telle que tu m'apparais à cet instant même, dans la bourasque qui s'avance, la neige, le jour d'hiver qui décline,
Toi, avec ton armure, ta double palpitation cadencée et ton battement convulsif,
Ton corps noir et cylindrique, tes cuivres brillants comme de l'or, ton acier brillant comme de l'argent,
Tes lourdes barres latérales, tes bielles d'accouplement parallèles qui tournent et font la navette à tes flancs,
Ton halètement et ton grondement rythmiques, qui tantôt s'enflent, tantôt décroissent dans le lointain,
Ton grand réflecteur en saillie fixé à ton avant.
Tes oriflammes de vapeur qui flottent, longues et pâles, teintées de pourpre légère.
Tes épais nuages noirs vomis par ta cheminée.
Ton ossature bien jointe, tes ressorts et tes soupapes, le scintillement de tes roues qui tremblent,
Ton train de voitures derrière, qui te suivent gaiement obéissantes,
A travers la tempête ou le calme, tantôt rapides, tantôt ralenties, courant toujours et sans défaillances ;
Type du monde moderne — emblème du mouvement et de la puissmvce — pouls du continent.
Viens cette fois seconder la Muse et f amalgamer à cette strophe, telle qu'ici même je te vois.
Avec la bourrasque et les coups de vent qui cherchent à te refouler et la neige qui tombe,
Le jour, la cloche que tu fais sonner, pour avertir, jetant ses notes,
La nuit, tes lanternes muettes à ton front oscillant.
Beauté à la voix féroce!
Roule à travers mon chant avec toute ta musique sauvage, avec tes lanternes oscillantes la nuit.
Avec ton rire an sifflement fou qui retentit et roule comme un tremblement de terre, réveillant tout.
Complète est la loi de toi-même, tu suis infrangiblement la voie qui est tienne;
{La douceur bonasse n'est pas tienne, ni le larmoiement des harpes, ni les fadaises du piano),
Tes trilles de cris perçants, les rocs et les collines te les renvoient.
Tu les jettes par delà les prairies vastes, à travers les lacs,
Vers les deux libres, effréné, joyeux et forts (i).
/i) A une locomotive en hiver.
PORTRAITS D HIER
Ailleurs dans un Chant de joie, il exalte son désir de conduire une machine et filer loin et toujours :
O les joies du mécanicien! Etre emporté sur une locomotive ! Entendre le chuintement de la vapeur, le cri perçant et joyeux,
le sifflet, le rire de la locomotive ! Foncer avec un élan irrésistible et s'élamcer à toute vitesse dans les lointains.
Avec quelle émotion intense et radicalement neuve, ce génie a conté le mouvement des rues avec leurs magasins, leurs boutiques, leurs bureaux et leur foule, avec leurs trottoirs encombrés d'ouvriers « aux nobles proportions, au visage magnifique, qui vous regardent bien en face», les entrepôts, les halls, les marchandises, les camions, les « hauts végétaux de fer sveltes, forts et légers qui jaillissent splendidement vers les cieux clairs ».
Avec quelle pénétration son œil de visionnaire a vu l'univers des fabriques, des manufactures, la formidable vie industrielle et commerciale :
« Les villes bordées de quais, les lignes de chemin de fer et de paquebots se coupant en tous points. »
Ayant chanté la démocratie, l'industrie, le commerce, il a chanté (ainsi que le fit l'européen Verhaeren) « la science altitudinaire aux yeux perçants ». Aussi n'a-t-il aucune sympathie pour la littérature — dans le sens où l'entendait Verlaine — ni pour les littérateurs. Les chapelles, les cénacles, les confréries et archi-conf réries avec leurs sectarisme mêlé d'ignorance et de blufif lui répugnent. Il disait un jour au sujet de la « classe littéraire » : « En général je préfère les commerçants, les travailleurs, n'importe qui, aux littérateurs. La classe littéraire est une classe sacerdotale avec des doctrines ésotériques : je ne m'y mêle pas facilement et je refuse de transiger avec elle ».
Il est tellement à l'écart de toute classe littéraire qu'il ne s'est pas embarrassé dans de vaines questions de technique et de métrique. Poète et non rimeur, lyrique et non versificateur, il s'est créé une admirable forme adéquate à la vastitude et à l'humanité de sa pensée ; un verset ample, puissamment musclé, dorsé d'un rythme aussi large, aussi majestueux que celui de la mer. On a pu comparer — à ce f>oint de vue comme à d'autres d'ailleurs — son œuvre à la Bible et aux hymnes hindoues. Si ample, si vaste, si sublime est son chant que pareil à Beethoven, Walt Whitman devient une force de la Nature.
Tel Frédéric Nietzsche, \\^hitman brise les tables des anciennes valeurs. Mais il est plus affirmatif, plus constructeur que le poète phylosophe de Zarathoustra. Il suit des sentiers où nul ne passe, « loin de toutes les valeurs proclamées jusqu'ici, loin des plaisirs, des profils, des orthodoxies ».
Nietzsche s'adresse à une élite ou mieux il ne s'adresse qu'à luimême. Walt Whitman s'offre à tous ; son œuvre n'a rien de livresque. En tournant les pages de son œuvre, on sent toujours un contact humain :
Celui qui touche ce livre, touche un homme.
Tandis que Nietzsche est poussé par un exclusif et fougueux individualisme, Whitman s'atteste social-individualiste (i).
Le christianisme pèse encore sur Nietzsche qui invective le Christ et sa religion, « la religion des faibles » ; Walt Whitman a une âme constituée d'éléments chrétiens et païens. Dans un poème, les sentiments de Whitman à celui qui fut crucifié, à l'égard du Christ, sont exprimés :
Mon esprit s'unit au tien, cher frère,
Ne t'inquiète pas de ce que beaucoup qui chantent les louanges de ton nom ne te comprennent pas.
Car moi, qui ne chante pas les louanges de ton nom, je te comprends;
C'est avec joie, ô mon camarade, que je te mentionne spécialement pour te saluer et pour saluer ceux qui furent avec toi, avant et depuis, et aussi ceux qui viendront,
Afin que tous nous travaillions ensemble, — transmettant la même charge et le même héritage,
Nous, le petit nombre des égaux, à qui importent pevi les pays et les temps,
Nous, qui embrassons tous les continents, toutes les castes, qui admettons toutes les théologies.
Nous, les compatissants, les discerneurs, nous la commune mesure des hommes.
Nous qui nous promenons en silence au milieu des disputes et des affirmations, mais qui ne rejetons pas les disputeurs ni rien de ce qu'on affirme;
Nous entendons leurs braillements et leur tumulte assourdissant, de toute part nous assaillent leurs divisions, leurs jalousies, leurs récriminations.
Ils forment autour de nous un cercle péreinptoire pour nous enfermer, mon camarade;
(i) On lira avec profit : Der Fall Nietzsche. (Editeur, Thomas, Leipzig) de 70HANNES ScHLAF. A l'isolement du moi, à la haine des masses qu'exalte Nietzsche, Schlaf oppose la société saluée par Walt Whitman : une race athlétique et démocratique.
PORTRAITS D HIER
Pourtant, rebelles aux emprises, nous parcourons librement la terre entière, nous voyageons dans tous les se)is jusqu'à ce que nous imprimions notre marque ineffaçable sur le temps et les âges divers,
Jusqu'à ce que nous saturions le temps et les âges, afin que les hommes et les femmes des races, des âges à venir, s'attestent frères et amis comme nous le sommes.
Nietzsche et Whitman se complètent en quelque sorte. Les Feuilles d'Herbe offrent le caractère hautement social qui manque à l'œuvre de Nietzsche.
Poètes à venir! Orateurs, chantres, musiciens à venir.
Ce n'est pas aujourd'hui qui doit me justifier et attester pourquoi je suis là.
Mais vous, une race nouvelle, autochtone, athlétique, continentale, plus grande que celles jusqu'ici connues;
Levez-vous ! car il faut que vous me justifies.
Walt Whitman a eu la joie d'être justifié avant sa mort. Mais depuis — en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, dans les pays Scandinaves, en Italie, en France et en Belgique — partout naissent chaque jour des hommes qui fermement répondent à son appel. En Amérique, des poètes tels que Horace Traubel, l'auteur des Chants communaux et Gerald Stanley See, le bel écrivain de la Voix des machines, magnifiquement continuent son œuvre. En Europe, des poètes sont venus qui ont œuvré selon Whitman.
Mais il importe que Whitman soit présenté, défini, récité devant le Peuple. Il faut que le Peuple connaisse son chantre prophétique, son puissant barde. Les Feuilles d'Herbe sont différentes essentiellement de la plupart des œuvres poétiques d'aujourd'hui en ce qu'elles ne sont pas destinées à être la nourriture des seuls lettrés ; elles ont surgi d'un vaste sol pour être la copieuse, substantielle et vaine nourriture du Peuple.
Il est d'absolue nécessité que la France s'assimile l'essence de ce héros américain, de qui on peut dire ce qu'écrivait de Beethoven Romain Rolland : « Il est la force la plus héroïque de l'art moderne. Il est le plus grand et le meilleur ami de ceux qui souffrent et qui luttent. ))
(( L'air est lourd autour de nous (a encore écrit l'auteur de cette magnifique épopée moderne: Jean Christophe). La vieille Europe s'engourdit dans une atmosphère pesante et viciée. Un matérialisme
BIBUOTHECA j) I
sans grandeur pèse sur la pensée et entrave l'action des gouvernements et des individus. Le monde meurt d'asphyxie dans son égoïsme prudent et vil. Le monde étouffe. Rouvrons les fenêtres. Faisons rentrer Tair libre. Respirons le souffle des héros. »
Oui, laissons toutes grandes ouvertes les fenêtres de la France. Assez de littérature! assez d'art stérilisé! Assez d'air vicié! Amplement, respirons le grand air salubre, ensoleillé et fortifiant que nous apporte l'œuvre colossale de Walt Whitman. Nourrissons-nous des Feuilles d'Herbe' !
Et ne serait-elle point quelque chose qui aiderait grandement à la diffusion de ces magnifiques versets modernes et démocratiques la fondation d'un felloivschip, d'un groupement de whitmaniens, lesquels s'en iraient par toute la France répandre cet Evangile des Temps Modernes et édifieraient solidement « l'institution de la tendre et chère affection des camarades ».
Hen-ri Guilbeaux.
HOTE BTBLilOGt^flPHlQUE
La seule édition complète des Œuvres de Walt Whitman est la suivante :
Lcaves of Grass. (Poésies complètes). Edition populaire, i vol. broché, avec portrait, 2 fr. 65. — D. Appleton and C°, éditeurs, New- York.
Complète Prose Works. Edition populaire, i vol. relié en toile, avec portrait, 6 fr. 60. — D. Appleton and C°, éditeurs, New- York.
• Traductions françaises :
Feuilles d'Herbe!
Léon Bazalgette. 2 vol., avec 2 portraits, 7 fr. — Société du Mercure de France, éditeur, Paris.
Œuvres en Prose. Traduction par Léon Bazalgette. — (Soies presse).
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Aux Lecteurs
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" Portraits d Hier "
Le vif succès avec lequel ont été accueillis les premiers numéro de " Portraits d'Hier " est pour nous le meilleur encouragement persévérer.
De tous côtés les félicitations nous sont parvenues. Noussomvi très sensibles à tontes ces marques de sympathie et nous nous exe sons de ne pas avoir le loisir de répondre à chacun individuellemeh
Aîissi, confiants dans V avenir et forts des concours manifeste " Portraits d'Hier " sont heureux d'offrir à tout lecteur qui no, enverra son abonnement, à tout abonné qui nous fera parvenir d maintenant le montant de son renouvellement, les primes suivante
Aux abonnés d'un an {6 francs), deux volumes à choisir da. la liste ci-dessous ; à ceux de six mois {^francs), un volume.
Chacun de ces volumes étant vendu en librairie ^ francs, Vabo nement se trouve ainsi complètement remboursé.
Scènes de Courtisanes
par Pierre Louys
La Colonne Les Emmurés Soupes
par Lucien Descaves
Littérature sociale
par M.-C. PoiNSOT
De la Vie et du Rêve Idée et Réalité
par Henry Bauer
Volumes Primes
La Torera Maîtresse de Roi
par Jean de la Hire
Le Miroir des Légendes
par Bernard Lazare
Les Florifères La Camarade En Anarchie Leur Égale Amant
par Camille Pert
Les Couches profonde
par PiEREE Veb
Bas=Bleus
par Albert C
La Croyante
par Jean Psicha
En Marche
Notes d'une Frondeus(
Vers la Lumière
par Séveri
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