‹ Washington; action dramatiqueChapitre 7 sur 8 · LE JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

LE JEUNE HOMME

La malle de France est arrivée. On me l'a dit au relais. Avez-vous les dépêches? Non?

Pas encore {à Hamilton) Alec, passez au relais et informez-vous.

{Hamilton jette son manteau sur ses épaules et se prépare à sortir, ayant remis le chien à Billy, qui l'emmène hors de vue. Steuben, prêt à le suivre, s'arrête en passant devant le jeune homme.)

STEUBEN

{saluant militairement) Chénéral de La Fayette!

LA FAYETTE

{s'inclinant gracieusement) Bonjour, Baron!

STEUBEN

(d Hamilton)

Colonel, attendez — che fiens avec, {à la porte) Les chiens et les Français, parbleu — ils sont en colossale faveur, {à voix basse) Potzteufel !

(// sort avec Hamilton)

{à La Fayette, avec sollicitude, le voyant boiter légèrement)

La jambe souffre encore.^ La blessure à Brandywine .''

LA FAYETTE

Non, non — c'était un rien. Guéri tout à fait. Mais ... le courrier, mon Général ! J'en ai le sang qui bout. Vous allez entendre des nouvelles de Paris, — du Docteur Franklin. Il vous aura écrit à propos de l'Alliance — France et Amérique — et qu'elle est con-

sommée! Ami, ami! — Je penserai alors mourir de joie. Mon ami! mieux que mon frère — mon père!

(// s'empare avec impétuosité de la main de Washington et la baise.)

(raitirant en souriant vers la table, devant laquelle ils s'assoient)

Allons, petit Marquis, ce n'est pas pour mourir de joie que vous avez désobéi à votre prince, nargué votre famille, et traversé le monde pour le service de la liberté. Que dirait la jeune épouse.''

LA FAYETTE

{changeant de ton — pensif) Oui, ma femme. La quitter, ce fut le plus dur. Elle et ma petite Henriette, {s'animant) Mon Général, il faut l'avoir vue, Henriette! A neuf mois, déjà grande dame et petite coquette . . . Une belle en miniature — une fleurdelisette, une palombe, un oiseau-mouche . . . Une rose qui balbutie — toute une philosophie en rubans mauves!

Je suis déjà son esclave.

LA FAYETTE

Quand vous ferez connaissance, vous serez son disciple, comme moi. (rêveur) Elle est si sage — si belle — si jeune!

(prenant les mains de La Fayette, et avec un sourire pensif)

Si jeune — si sage ! Vous, mon garçon, vous me rendriez presque à ma propre jeunesse et sagesse . . .

LA FAYETTE

Moi, ami — vous !

(gravement)

Le vent de mars emporte bien des feuilles sèches. Il déblaie les vieux sentiers et les rend à la lumière du jour. Votre venue a rempli pour moi le même office. De vertes collines ont reparu — une sève nouvelle dans les bois anciens — et ce grand ouragan qui s'appelle être jeune.

LA FAYETTE

(ardemment)

Je le sais, je le sens. Ce n'est pas moi; c'est un ouragan lourd d'un monde nouveau.

{souriant gravement) Ah! Il a dit cela aussi, Alec, mon autre fils. Il nous faut baptiser ce monde nouveau — ensemble.

LA FAYETTE

{se levant d'un bond) Mais oui. Mais ces gens du Congrès, ces " cabaleurs " — ces gens stupides, mauvais et ridicules, ha! Ils pensent me détacher de vous. Ce Conway — ce fou présomptueux! Ce Général Gates ! Qu'ils sachent donc que je suis le bon chien de berger du troupeau de la liberté, et que vous êtes mon seul maître. Sifflez, et vous me verrez bondir à vos côtés.

{Vivement il s' agenouille auprès de la chaise de Washington et pose son front sur les genoux du Général.)

{se levant avec lui) Allons, cher Marquis, point de soucis! Faire son devoir, ça engendre des ennemis. En faisant le mien, j'en ai fait lever beaucoup — et en particulier ces gens-là.

LA FAYETTE

{allant et venant) Oui, ils connaissent mon point faible. C'est l'amour de la gloire. J'adore la gloire. Donc, ils me font

général. Ils m'envoient conquérir le Canada. Je pars pour Albany. Veni, vidi ... ha! non vici. Point d'hommes, point d'arsenaux, point d'argent. Une expédition ... à la Soubise, enfin. Un fiasco! Et tout ceci pourquoi? Pour m'expédier à un millier de lieues de vous, mon chef! {avec colère) Ces gens-là — • voici ma réponse: que la peste les étouflfe!

J'espère que vous ne leur avez pas dit cela?

LA FAYETTE

Moi? Je suis Français, mon Général: et j'étais leur hôte. Que leur dis-je? *' Messieurs, je vous propose la santé du seul homme que tous ici tenions à honneur d'acclamer: notre général-en-chef, Washington! "

{étouffant de rire) Et ils ont bu ?

LA FAYETTE

{éclatant de rire)

A leur corps défendant . . . Beaucoup pensèrent s'étrangler . . .

J'en jurerais!

LA FAYETTE

Et ce sont là des patriotes! Ha! En France, je songeais en mon cœur: L'Amérique, c'est la patrie des âmes pures; là, nul n'a d'amour pour soi-même, et chacun vit pour la cause de tous — la liberté. Chacun songe à la République et à l'humanité. Et une fois en Amérique, je me rencontre avec, oui . . . des " patriotes " !

Le minerai n'est pas le métal. Marquis. Il reste en Amérique des milliers de cœurs — qui sont en or pur.

LA FAYETTE

Oui, oui — dix mille! je le sais.

Alors, oublions les scories. Oublions jusqu'à votre ** gloire," mon enfant.

*' La dignité suprême est d'être un citoyen," comme dit Caton dans la pièce. Après la guerre, venez avec moi à Mount-Vernon. Là, je vous ferai contempler mieux que la gloire: la paix.

LA FAYETTE

Moi, chez vous! (saisissant de nouveau la main de Washington) Mon ami — ne riez pas de moi, je vous

prie: je me vois, comme en songe, devenu un ancêtre. Je vois ma petite Henriette, et ses arrière-descendants. Ils rendent grâces à votre nom. Ils disent fièrement : nous autres, de la maison de La Fayette, nous sortons d'un aïeul qui fut l'ami de Washington. Oui, mon ami, ce sera là ma gloire.

[les dents serrés, regarde par la jeriètre, tandis que La Fayette, soudain angoissé, abandonne sa main.) (â voix basse) Valley Forge, Valley Forge. N'importe quoi plutôt . . .

LA FAYETTE

(après un instant, d'une voix calme) Mon Général — j'ai oublié: un message.

De qui.f*

LA FAYETTE

Des officiers de Virginie. Quand je leur demandai de signer le serment de fidélité à l'Amérique, ils répondirent: *' Non, pas nous. C'est plus que superflu: c'est insultant." Ils demandent votre avis. Pourquoi leur signature.? L'exigez-vous .? Que leur diraije de votre part .?

Dites-leur que tout serment doit être un acte libre. Nul vœu ne saurait être valable, s'il est imposé par

un ordre. Mon opinion ne compte pas. Ils ont leurs consciences. Qu'ils jurent ou ne jurent point, mais que leurs consciences décident.

LA FAYETTE

Je le leur dirai. J'ai idée qu'ils prêteront serment. Moi, qui suis Français, j'ai prêté serment. Ah! voici la poste !

{Hamilton entre vivement, suivi d^un homme en haillons portant un sac de lettres.)

HAMILTON

{tendant â Washington une lettre) C'est du Dr. Franklin — je reconnais l'écriture.

{ouvrant la lettre) De Paris.

HAMILTON

{se tournant vers La Fayette et lui tendant une autre lettre, tandis que Washington lit) Et ceci pour vous. Marquis. J'ai rencontré le vaguemestre sur la route.

{serrant fortement le papier qu'il tient) Messieurs — écoutez: {lisant) "J'ai l'honneur de vous informer qu'à la date de ce jour, l'Alliance entre

la France et les Etats-Unis d'Amérique a reçu officiellement les sceaux et les signatures."

HAMILTON et LA FAYETTE

{ensemble) L'Alliance !

LA FAYETTE

Ha! prophétie de mon sang!

HAMILTON

Notre premier allié dans le Vieux Monde ... et les deux Mondes unis, pour la cause de la liberté!

{se tournant vers Billy qui rôde avec curiosité au fond à gauche)

Billy, cours! Ordonne à mes sentinelles de tirer: quatorze cartouches, pour la France et les treize Etats. Allez, saute!

BILLY

Oui, pour sûr. Massa Excellence . . . Alléluia!

(// sort en courant.)

{Se retournant, Washington, après un silence, tend les mains à La Fayette et Hamilton, qui les saisissent.)

{rudement, simplement) Eh bien, mes enfants — mes deux fils — les voici alliées, la jeune Amérique et la France nouvelle!

HAMILTON

{à voix basse et ardente) Trenton nous a conduits jusqu'à Paris.

LA FAYETTE

{vibrant de joie) Paris . . .est venu jusqu'à Valley Forge! {Son geste agite la lettre quil tient.)

Vous aussi, une lettre ?

LA FAYETTE

De ma femme. Puis-je l'ouvrir . . tout de suite?

Certes! Il faut qu'elle partage avec nous cette arrivée de la bonne nouvelle.

{La Fayette brise le sceau et lit. Au dehors, un coup de feu. Hamilton et Washington se regardent en souria^it. Un second coup de

jeu. La lettre que tenait La Fayette tombe â terre. Il presse son cœur — ses yeux sont hagards.)

{alarme) Marquis ! Qu'avez-vous ?

LA FAYETTE

{à voix basse, les traits rigides) Henriette . . . elle est morte . . . ma petite Henriette . . .

(// cache son visage dans ses mains, convulsivement, et se jette contre la poitrine de Washington^

{l^ embrassant, murmure avec tendresse) Mon enfant !

{Aux coups de jeu se mêlent des acclamations^

LA FAYETTE

{^^ écartant soudain de Washington — le visage levé,

souriant étrangement, les traits crispés) Henriette . . . écoute! Les coups de feu ... les salves . . . l'Alliance . . . Vive la Liberté !

{En même temps quune acclamation monte au dehors, le vaguemestre au jond élève la voix —

USD

c*est la voix de ^uilloquon. Coup de feu plus rapproché, suivi d'une obscurité complète, où résonne gaiement la voix du chanteur de bat- Iodes, sur un air de danse:)

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