ACTE I
L'ombre même du mal suffit pour le ternir ! Mais pardonnez du cœur l'épanchement intime ! De vos entraînements n'êtes-vous pas victime? Vos dissipations, vos goûts légers, vos mœurs, N'ont-ils pas excité ces sévères rumeurs ? Montrez-vous, daus ces temps de gêne et de réforme, Cette simplicité que veut notre uniforme? Quand tant de malheureux gémissent de la faim, Le faste est une injure à qui manque de pain ; Le pauvre s'en indigne et l'honneur qui murmure, Quand il voit tant de luxe, en croit la source impure !
ARNOLD, avec ironie. Sentiments en effet nobles et généreux ! Mais la vertu sublime est facile aux heureux !
Heureux! Vous n'avez vu de mes jours que leurs charmes! Mais savez-vous, Arnold, si j'ai connu les larmes ! Pour le cœur d'un soldat dans les luttes brisé, Il n'est qu'un bonheur vrai, Dieu me l'a refusé î Doux fruit du mariage et trésor de ma vie, J'eus une fille, Arnold, et Dieu me l'a ravie !
ARNOLD, indifféremment.
Oui, morte jeune encor. . . tout enfant. . . je le sais !
Je l'ignore...
ARNOLD
Comment ?
Seize ans déjà passés, Je dus alier punir des hordes réunies Dont les excursions lassaient nos colonies. Nous prîmes un village où s'était retiré Le plus cruel de tous, ce fameux Mathoré Qui, vendant aux Anglais l'appui de ses sauvages, Sème aujourd'hui chez nous le meurtre et les ravages. Je revenais vainqueur, triomphant, -glorieux... J'approche... ma maison qu'en vain cherchaient mes veux, Où j'allais retrouver et ma fille et ma femme, N'était plus qu'un débris consumé par la flamme. Mistress Washington, sombre et folle tour à tour, Avec des pleurs, des cris, seule errait à l'entour, Redemandait sa fille, et de nos gens suivie, Cherchait partout son corps au défaut de sa vie. Mais nulle trace, hélas ! de ce corps adoré ; L'incendie en son cours l'avait-il dévoré ? Je ne sais ! mais depuis cette heure épouvantable, De mes nuits, de mes jours compagne lamentable, Je vois à l'horizon, sous mes yeux attendris, Flotter sa tête blonde et ce divin souris Qui, dans les premiers ans d'une union prospère, M'a versé dans le cœur les ivresses d'un père ! Enfant, de notre amour premier et seul trésor, Je t'ai pleuré seize ans et je te pleure encor !... Mais au signal de Dieu, captive encor la veille, A l'avenir nouveau l'Amérique s'éveille !