PARIS
WERDET , LIBK AIKE-ÊDITEUR ,
49, RtJE DE SEINE-SAINT-GERMAIlf.
Interrompue pendant quelques jours a cause de la fête de la tempérance , la correspondance des deux jeunes gens allait se renouer. Mais que de modifications apportées aux idées du fils du duc de Levert! Aux huit jours si bien remplis par les leçons de Des Verriers , il faut ajouter d** autres semaines, que celui-ci avait également employées
a instruction de son neveu. L''esprit de Washington oscillait maintenant entre la fierté de sa mère et les opinions de son oncle. Sa fougue s''allumait ici et s''ëteignait la. Il se trempait comme le fer en sortant du feu pour être plongé dans le vinaigre. Seules les opinions de son père glissaient sur lui sans laisser de trace. Son cœur ne s"'embrasait qu''au bien ou au mal. Il était tout par le cœur, rien par la tète , partie invulnérable qu'aucun raisonnement n''atteignait. Emu du faste, palpitant sous le désir, attendri par Fadmiration , Faction plaisait a son àme , et la réflexion le laissait froid. Il imaginait peu , il éprouvait sans cesse. Aucune harmonie continue ne chantait en lui ; sa poésie était le moment présent, comme celle du soldat. Aussi le regret, le souvenir, étaient-ils chez lui profonds , mais sans étendue. Dans Tordre poétique, il n''eùt été peut-être que tendre et entraînant ; il eut à coup sur manqué de Fesprit de création et de diversité. Le cœur est un rayon solitaire. Il traverstÈ le inonde , mais il Féclaire à peine. j
Du premier coup, Des Verriers avait deviné Torganisation de son neveu, si bizarrement faussée par le duc. Qui comprend mène et gouverne ; et c''est dans une intention sans doute excellente qu'ail avait miné en quelques hernies le monument mal assis et mal joint construit par son beau-frère, Ingénieur attentif, il vit que le duc avait voulu maîtriser la place par la tète , tandis que c''étaitle cœur qui la dominait. Son travail souterrain achevé, Des Verriers attendit Fexplosion avec confiance.
Cependant Des Verriers se serait trompé , comme son beau-frère , s''il n"" avait pas fait une large part d''influence à la toute-puissance de la mère de Washington. Non seulement il comprit, il mesura cet ascendant , mais il chercha souvent a Fintroduire dans ses combinaisons, dans celles du moins oii le despotisme de Forgueil était susceptible de cacher la faiblesse naturelle du sujet. Car il y a des vertus de corps , des qualités factices attachées a certaines institutions comme a certains hommes, qu''il faut se garder de détruire,
SOUS peine de toucher à des qualités réelles. LVcorce d\iii arbre n''est qu'une écorce : arrachez-la, Parbre meurt.
Des Verriers accepta tous les obstacles ; il eut Tair d''abandonner avec indifférence son intérim d'un moment pour laisser a madame la duchesse la gloire de continuer plus brillamment la tâche.
« Mon cher Socrate ,
« Que je suis heureux! hier j'ai vu hi cour. T'imagines-tu ce que c''est qiie la cour! Belle question ! je ne la connaissais pas , moi qui en entends parler tous les jours ; comment pourrais-tu en avoir la plus légère idée au fond de ton hospice ? Laisse-moi t''apprendre d\ibord où elle estsitue'c, pourproce'dera la manière de nos
professeurs de rliëtorique. «Décrivez les lieux, comme ils disent , vous peindrez ensuite les evénemens. «
« La cour est aux Tuileries , et les Tuileries sont à Pextre'mité du Louvre , où il y a des gardes qui veillent , si tu te souviens des vers de Malherbe ; mais oii Ton ne voit plus de barrières. Une aile du Louvre forme la galerie des Tuileries. Derrière cette aile s' étend le jardin , un fort beau jardin selon moi , quoique beaucoup de gens le trouvent ennuyeux , parce qu''il est trop régulier. Est-ce qu'Hun jardin public doit être une bruyère par hasard, ou un taillis? Tiens, Socrate, je commence a ne plus accepter Popinion des autres avec les yeux ferme's. D'hantant plus que, malgré tout le mal qu''on m'avait pareillement dit des statues de ce jardin, j''ai été dans Penchantement lorsque je les ai vues pour la première fois. Il y en a , mon cher, qui sont belles , mais belles , comment te Pexprimerai-je, belles comme si elles étaient complètement nues ; et elles le sont presque complètement. Grandes
et fortes , elles ont la bouche entr^ouverte , les épaules arque'es , les genoux ronds. Est-ce que toutes les femmes sont faites ainsi ? Je suis porté a le croire, si j''en juge par Tindiffe'rence avec laquelle on passe auprès de ces statues. Personne ne lève la tête pour les regarder seulement. Mais alors pourquoi sont-elles la , et pour faire plaisir a qui ?
ce ]\Iais où en étais- je ? a mon bonheur d^ avoir vu la cour, le roi , les princes du sang , les princesses , les maréchaux , n''est-ce pas ? Figure-toi qu'hier matin , ma mère m''a fait prévenir qu'a dix heures je raccompagnerais au bal de la cour. Il n''y avait plus d'heures pour moi après cette nouvelle. En un instant je me suis habillé et déshabillé trois fois ; tantôt je me trouvais beau , admirable même, aussi beau qu^me femme, avec mon petit claque sous le bras , mon habit à larges pans arrondis , et mes cheveux noirs ramenés sur Poreille gauche; et tantôt mon teint me semblait pâle, mes yeux abattus; franchement j'étais laid. Ne t"'approche jamais trop
d'une glace , quelque bien prévenu que tu sois en ta faveur. Que le temps me paraissait long, ennuyeux, éternel! x\ller au bal de la cour comme le chevalier de Grammont autrefois, comme le duc de Lauzun ! Et avoir à attendre encore huit ou dix heures ! Le soleil ne se couchera donc pas! murmurais-je avec impatience , en allant de ma porte à ma croisée. On eût juré que , pour me faire enrager, il s''était endormi sur la neige ; car la neige couvrait le toit des maisons , et s''élevait de trois pouces sur le gazon du jardin. J''ai voulu lire, impossible. Je n''y voyais rien. J''ai essayé de tous les genres de lecture, tantôt de la prose et tantôt des vers; la prose me faisait FeflFet d''un morceau de pain dur, elle ne passait pas ; les vers sonnaient creux a mes oreilles comme des grelots d''argent. Il y a sans doute pour le coeur trop plein un langage qui n''est pas celui-la , mon ami ; mais quel estil ? Ces écrivains , pris aussitôt que quittés dans ma bibliothèque, pensaient, ces poètes pleuraient sans doute ; mais ils pensaient pour eux
et ne pleuraient pas comme moi. Chaque événement est pour mon cœur une révélation mê- . lée d''inquiétucle et de joie. Celui d''aller à la cour m''a ému ; j'en sens encore la secousse , et suis sous la même impression en te parlant. Dans ce moment, comme dans tous ceux où je suis saisi par une idée , par un sentiment impérieux , je ne vois que moi. Tout monte de mon cœur à ma tête , et descend de ma tête a mon cœur. Le monde, c''est moi. La neige, le soleil , ces tristesses lointaines , les heures cpii sonnent , la voix mélancolique du ramoneur qui m''arrive avec le vent de la cheminée , le soupir de Torgue qui s'y mêle ; ce bruit et ces couleurs enfin sont a moi comme mon âge, mes richesses, mon titre , comme mon cheval que j entends hennir dans Fécurie , et comme mes lévriers que j^^i laissés a la campagne depuis la fin de Fautomne. Est-ce c|ue tu vis comme moi?Suis-je fou? ou bien, a notre âge , tous les jeunes gens sont-ils ainsi ? « Je te disais que les heures me semblaient sans fin en attendant le moment de me rendre
au bal de la cour. De de'plt , j'ai allumé des bougies et je me suis habillé une quatrième fois pour calculer Feffet cpie je produirais aux lumières. Cette résolution n'a pas tourné a mon avantage ; il eût été plus sage de s'en tenir aux essais précédens. Te l'avouerai-je, mon ami? je crois avoir un défaut dont la découverte m'a attristé ; cependant j'ai l'espoir de le voir disparaître dans le développement de la croissance.
« J''ai peur de rester petit ; ma main tremble en écrivant ce mot : être un petit homme ! Conçois-tu un petit soldat, un petit ministre , un petit roi , un petit homme auquel une grande dame donne le bras? une femme n'est jamais petite , quand elle est jolie ; mais un homme est rarement bien s'il n'est pas grand ; avoir même une tète a caractère , lorsqu'on est petit , c'est un défaut de plus ; c'est un vol , il me semble , fait a un homme de haute taille plus digne de la porter. Es-tu grand , toi ? si tu l'es , je t'envie. Je donnerais cent mille francs pour être grand
ce soir. Et ce maudit costume de bal qui vous rapetisse encore. Un collet plat, des soidiers plats, on est écrasé. Ma mère a raison, les hommes ne savent plus s'habiller. Je Papprouve quand elle gronde et renvoie mes tailleurs pour le plus léger pli dans la coupe de mes habits. Elle dit avec un grand sens que puisque nous ne portons plus des costumes de soie, ornés de rubans , de perles et de dentelles , choses qui étaient toujours somptueuses si elles n''étaient pas toujours élégantes, nous devons racheter notre misère par des habits exacts au corps, quoique au fond , ce soit maintenant Thomme qui fasse valoir le costume , au contraire d''autrefois où le costume marchait devant Fhomme ctPannonçait.
u Enfin , Fheure du diner a sonné , et j''ai vu s''allumer les bougies. Ma mère était parée; elle ne m''avait jamais paru si fière de moi ; a ses yeux j'' allais , pour ainsi dire , prendre possession du sceptre et de la couronne ; son regard sondait chacun de mes mouvemens , et elle rap-
pelait par des préceptes concis les leçons de tenue auxquelles elle m'a habitué. Sa vaste mémoire des petites choses , qui , a la longue, constituent les grandes , versait en moi , à la faveur de cette conversation intelligente, les trésors précieux du savoir-vivre , transmis jusqu''a elle de race en race. Aucun livre ne renferme les notions de cet art de distinction , par Fintermédiaire duquel les esprits d'élite s'entendent et se reconnaissent. Les rois l'enseignent aux rois ; la cour d'aujourd'hui le tient de François I" qui l'avait appris de la cour de Charles VIT. De mère en mère , cet art , apanage des grands , descend aux fils ; car la noblesse n'est pas seulement dans le sang , comme le croient certains esprits. Mes parens me l'ont souvent répété : — Parler, écouter, répondre , s'asseoir, se lever, ramasser un gant , toucher une épée , saluer, sourire, offrir un fauteuil, entrer, sortir, sont en apparence des actes indifférens ; en réalité , cesontdes choses que l'homme de robe n'accomplitpas comme le bourgeois, le bourgeois comme
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le militaire , le militaire comme le prêtre. A ceux qui font leur vie de ces lois de Tetiquette , il appartient d''y obéir avec la supériorité du naturel. Ma mère me les a apprises avec religion. Elles sont chez moi des préceptes. Mon père peut en rire , mon oncle s''en moquer au fond de Pâme ; mais ils les respectent tous les deux.
« Ne bornant pas ses instructions à ces seules leçons de forme , ma mère , toujours à Toccasion du bal, a ramené la conversation sur les qualités nobiliaires plus ou moins contestables de ceux qu'elle se promettait (Ty rencontrer. Généreuse pour les uns , implacable pour les autres , sa mémoire m''a étonné par ses ressources et sa précision ; et ma surprise n'a pas cessé quand elle a rappelé , d'aljord avec un air d'indifférence, et ensuite, avec des intentions personnelles sur mon attention , les hauts faits et gestes de notre famille , et de sa branche particulièrement.
« A quelque branche, m'a-t-elle dit, que je m'arrête en parcourant l'arbre généalogique de
notre maison de Des Verriers , je rencontre un sujet crédificationetd''orgueil. Sous Louis XIV, de glorieuse mémoire, votre aïeul passa en Grèce, et mourut sous les murs de Candie, a coté du duc de Beaufort; sous Louis XIII de pieuse mémoire, votre grand-aïeul perdit un bras en Espagne , et fut embrassé , dans la cour du Louvre, par M. le cardinal de Richelieu. Si le nom de Des Verriers ne reçut aucune illustration militaire pendant le règne dTIenri IV de galante mémoire , il fut grand dans les fastes de r église , puisqu\m de nos descendans fut évéque et eut des chances pour être cardinal. Sous Henri III , sous Charles IX, François II , Henri II et François F', de chevaleresque mémoire , notre maison est toujours citée avec éloge dans Phistoire. Un Des Verriers suivit Phi lippe- Auguste en Palestine ; et ce fut ce souverain qui , désirant imprimer à notre race une illustration visible, lui accordâtes armes que nous portons arujourd"'hui : d''or plein au tiirhan d'argent. Enfin, lés racines de notre arbre ne sont pas
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moins profondes que celles de la monarchie.
« J''avais écouté ma mère avec admiration .
« Quand le chasseur est venu nous avertir, a onze heures, que la voiture était prête, j''ai sauté au cou de ma mère , dont j'ai un peu dérangé la toilette par cette embrassade irrésistible.
« Nous avons ensuite roulé vers le Pont- Royal , en répandant des clartés éblouissantes sur les piétons frileux rangés sur notre passage. J'en distinguais qui tremblaient le long des murs , et dont Fhaleine violette sortait de leurs lèvres fendues ; le croiras-tu ? j ''étais plus heureux après les avoir vus ; ma joie était plus raisonnée , et , malgré moi , mieux sentie. Ces rues de Idouc , Pair brumeux que nous fendions avec la tète de nos chevaux , ces boutiques mal éclairées, et au fond desquelles j''apercevais de pauvres commis courbés sur des cartons , me rendaient , par comparaison, un être supérieur, prédestiné aux voluptés du monde. Dans ce moment, j''ai compris qu''il n'était pas si déraisonnable qu'on le dit, d'être fier du hasard
d'être né gentilhomme et riche. Est-ce autre chose que le hasard , la beauté ? Et n''est-on pas fier d"'ètre beau ? Qu''est-ce donc que Fesprit? n'est-ce pas un présent du hasard ? Pourquoi en est-on fier? L'éloquence, la force, l'adresse, le goût, la prudence , la sensibilité , la bonté , le courage , ne sont-ils pas de purs dons du hasard ? Si l'on considère tous ces hasards comme d'un grand prix , pourquoi celui de procéder d'un sang noble serait-il déprécié pour son origine ? Il n'est rien qu'on ne fut en droit de rabaisser avec cet argument du hasard. Hasard , soit , mais j'aime mieux le hasard qui fait qu'on est roi , que le hasard qui fait qu'on est sujet.
« Enfin notre voiture s'est arrêtée dans la seconde cour du Carrousel , oîi affluaient des officiers de toutes les armes , empressés d'étabhr l'ordre parmi la foule des invités. Je donnais le bras à ma mère. Depuis le jour de ma première communion , je n'ai pas éprouvé de surprise aussi forte que celle que j'eus en montant les marches de marbre du palais des Tuileries. Ma
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mère remarqua mon ctonnement , car elle me
dit : « Soyez naturel , monsieur , songez que
vous êtes chez vous. » Elle ne m''avait jamais
dit monsieur. Croiras-tu que ce respect ne m'e-
tonna pas? J''en ai acquis la preuve dans cet
instant, les lieux sont pour la moitié', au moins,
dans le caractère des gens , dans le son de leur
voix et dans leurs mœurs mêmes. Tout le long
de la soirce, je dis madame en parlant à ma
mère.
K En mettant le pied sur le seuil de la salle
de bal , imn haleine s''arrêta. Il y avait tant de
lumières, que je n''y vis plus. Si tu es encore un peu
enfant , tu comprendras ma naïveté ; et si tu Tes
hcaucoup, dis-toi : Il y avait un lustre la , un
autre après celui-là , un autre après celui-là , et
parle ainsi pendant cinq minutes. La tapisserie
était rouge lamée Ci''or ; et tout autour de la salle
à quelque distance du mur étaient assises les
dames. Elles étaient immobiles avec des épis de
diamans balancés sur leurs cheveux. Ma mère
prit place , et je me tins debout derrière elle. II, 2
Mon éblouissement se régularisa quand j'eus mes pieds arrêtes sur le tapis , et mon corps à peu près cache par ma mère. Etait-ce une erreur de mon imagination , était-ce une réalité ? mais je crus remai^quer qu''on me regardait beaucoup en parlant tout bas. Cette attention prolongée me fit rougir. Mon visage devint brûlant. Je baissai la tète. Ma mère qui me voyait dans la glace , leva son éventail , Tinclina en arrière, et m''en donna un petit coup sur le bras. Je compris son injonction. Ma tenue n"'était pas digne selon elle. Je relevai la tête , «Icidé à être plus courageux en face du monde. Le premier coup de feu était essuyé. Alors seulement j''ai joui du spectacle le plus fabuleux qu''on puisse rêver. Toutes les femmes étaient blanches et jeunes; quelle était la plus jeune et la plus blanche ? Que d'autres le disent ; il m'eût été impossible d'arrêter un choix. Mon désir ne tenait plus a la terre ; comme si j'avais eu des ailes, je me sentais emporté d'un bout de la aile a l'autre bout, effleura nt de mes doigts et
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de mes lèvres toutes ces femmes*, dont pas une , il me semblait , n''aurait eu Fenergie de me repousser , tant elles étaient paisiblement belles. Si j''avais osé prendre une fleur de leurs tètes pour la mettre k leur ceinture , ou pour détacher de leur ceinture le petit album en satin, où étaient écrits les noms des heureux cavaliers avec lesquels elles sV'taient engagées pour danser, je crois qu'acnés ne m"* auraient rien dit.
« J''étais si absorbé dans mon enchantement, que lorsque ma mère m''a dit : Louis , allez rappeler a madame la marquise de Gontac que vous êtes inscrit pour figurer avec elle à la seconde contredanse , je me suis écrié : Madame la marquise de Gontac , n''est-ce pas cette dame qui a de si beaux bras roses presses dans des bracelets en topaze ; ou celle qui a des yeux noirs si vifs tournés en ce moment vers nous; ou celle dont la taille est si bien prise dans cette robe en tulle brodée de perles?
'( Madame la marquise de Gontac , m\i ré-
pondu ma mère avec jjeaucoup de calme, est madame la marquise de Gontac. Elle est a droite sous le huitième lustre après celui-ci. Allez ! et ne regardez pas trop votre dame en dansant , ni la pointe de vos pieds. Je vous ai dit que vous êtes chez vous, puisque vous êtes chez le roi, gentilhomme comme vous.
ce Pour arriver jusqu'à la place de madame la marquise de Gontac , il m''a fallu traverser un tiers au moins de la salle. Mais des groupes nombreux circulaient, et on pouvait passer sans être trop vu. Cependant mes genoux tremblaient. Tout-a-coup, pour m''achever , les groupes s''ouvrent, et que vois-je? le roi î le roi luimême tenant par la main les deux princesses et les faisant saluer par les invites. Mon cœur s''cst fondu. Dans cette position désespérée, j''ai regardé ma mère pour qu'acné me conseillât. Elle m\avait prévenu. Sa figure me commandait de me ranger et de m'^incliner un peu. Le roi portait un habit noir qui lui seyait a ravir.
« Mon isolement m'attira Tattention du roi
qui me demanda avec sa familiarité si bonne : Etes-vous de ma maison ? — Sire , comme tout le monde. La réponse lui plut, car il ajouta : Votre nom? — Louis de Levert, fils du duc de Levert. — Cest bien ; et il me sourit une seconde fois en continuant sa tournée. Croiraistu que dix minutes après , on se répétait ma
réponse comme un bon mot du prince de T
ou du baron allemand Berg ? Cela est allé
si loin que j''ai fini par être émerveillé moi-même de mon esprit , car on me prétait douze phrases différentes de celle qui m''avait attiré cette célébrité de cour; plus tard j''eus honte d''être si populaire pour des saillies dont un autre se savait consciencieusement Fauteur. Quoi qu''il en soit , ma réputation était faite. Au courant de mon succès, madame la duchesse de Gontac m''adressa , en dansant, un compliment auquel je répondis avec modestie , de peur d\ivoir un succès aussi grand que le premier, victoire dont il faut bien se garder , scion mon oncle Des Verriers,
22 WASHINGTON LEVF.RT.
« A deux heures nous avons quitté le bal ; ma mère ne tarissait pas d"" éloges sur mon compte; François P»' n** avait jamais été aussi galant que moi, et j''aurais enseigné a Louis XY Fart de faire la cour aux dames. Mon père , qui nous attendait, me dit tout simplement en se retirant dans ses appartemens : Je suis sur que vous ignorez combien il entre de parties nutritives dans les navets.
(c Ma nuit est passée, ami; ma vie commence. J'ai besoin de me prendre la tête a deux mains pour qu''elle n''éclate pas. Que d''idées ! que de tableaux ! que de bruit depuis ce bal !
f( La vie ! la vie ! la jeunesse ! la force ! la richesse ! les honneurs ! les titres ! les joies de Torgueil et des sens, je les ai, je les tiens La ; qui a de semblables trésors ? personne ; quel qiies-uns peut-être qui n'en sentent pas le prix. Mon bonheur n'est pas ingrat. Je remercie Dieu de m' avoir fait plus riche , plus noble , plus maître de moi que les autres hommes; sans
calomnier Dieu qui l'a voulu ainsi , je ne puis me croire Tëgal de tout le monde.
'c Washington, marquis de Levert. »
« Mon cher WASHINGTO^ ,
(c Cent fois ï'ni lu ta lettre ; je Pai dévorée. Pendant deux jours je n''aieuni le désir de manger, ni le besoin de dormir, tant j''étais dominé par cette leeture, que j'ai faite d^abord à vol d'oiseau pour posséder tout de suite, et sur laquelle je suis revenua petits pas pour savourermes jouissances. Au premier coup-d''oeil , j'ai été ébloui : non ,
je ne l'aurais pas e'té davantage, m'eùt-on tire d'un caveau pour me suspendre au-dessus de Paris. Mon cœur battait en découvrant, comme des îles fleuries au milieu de la mer , les phrases lointaines de ta lettre , où e'tincelaient les mots Tuileries, statues, princes, rois, maréchaux, bal, cour , princesses. Evidemment, il y a des mots qui sont plus hauts les uns que les autres , de même qu'il y a des monumens a coupole portés dans les airs. J'ai commencé ma seconde lecture avec le projet de t'accompagner pas a pas , de marcher a la suite de ton enthousiasme, sans perdre un instant tes traces. Ton premier cri, Washington, a été le mien. Les Tuileries! quel nom! Ce nom est si souvent mêlé aux récits de ceux qui visitent mes camarades; ils le fondent si bien dans leur admiration pour Paris , quand ils racontent la grande ville sur les bancs du parloh' , que je l>rùlais d'apprendre si ta sur j)rise était a la hauteur de leur adoration. Excej>té les jardins de Babylone , qui étaient suspendus ( à la vérité , on ne m''a jamais dit a quoi ni sur quoi ) , il
n''est aucun jardin dont on ait tant parlé sous le ciel . que de celui des Tuileries. Toi seul , mon ami , étais en position de confirmer à mes yeux sa réputation. Ta allais donc me dire combien Ton y voit d'allées de cèdres , de labyrinthes de mélèzes , de cascades tombant dans des conques de bronze , combien de temples comme Poussin en a mis , dit-on , dans ses paysages , de collines de gazon et de lacs teints des feux du soleil couchant. Premier coup de massue a mes illusions! Au lieu de ces beautés, dont je ne croyais pas le concours très difficile aux Tuileries , tu me parles de statues qui ont la bouche ouverte et les genoux ronds, et qui ressemblent a des femmes, ajoutes-tu. AA ashington, mon ami, est-ce qu''il existe un objet au monde qui ressemlile a. une femme ? Tu es donc comme moi , lu n''en as jamais vu ? Regarde-le mieux une autre fois, ce jai^din , je t''en prie; regarde-le pour moi. Bien sur , tu Tas mal vu. 11 y a des cèdres aux Tuileries , il y en avait a Babylone.
a Comme j''ai compris ta vivacité folle , mon
ami , après que ton domestique t'a eu annonce de la part de ta mère que tu irais au bal de la cour ! Mes gestes imitaient les tiens quand je suis arrivé au passage de ta lettre relatif a ta toilette; j'ai revêtu aussi en idée mon haljit noir et je me suis toisé dans la glace , une glace en idée aussi. Tu ne t'es pas trouvé beau, n'est-ce pas? Moi , j^étais superbe. D'abord je suis grand , très grand pour mon âge ; l'économe de la maison , ancien capitaine recruteur, assure que j'ai cinq pieds quatre pouces.
« Comment as- tu pu l'occuper de ta taille, toi qui es si riche, comme lu le dis si souvent dans ta lettre ? est-ce que tu manquerais jamais d'accueil dans le monde , lors même que l'envie découvrirait en toi le défaut , si c'en est un , d'être un peu petit? Que je partage encore ton affection pour ta mère , qui revient a chaque instant dans ta pensée , soit que tu l'écoutés te parler de tes aïeux, soit que tu restes toujours enfant auprès d'elle , même au milieu d'un bal oîi un roi daigne te remarquer ! H me semble
que lorsqu'on a une mère , on Taime , enlrc mille raisons , parce qu'auprès cVelle , on n'est plus ni puissant, ni riche, ni ambitieux, ni célèbre ; on aime une mère parce qu'on est enfant auprès d'elle , parce qu'on le redevient , ou plutôt, parce qu'on ne cesse jamais de l'être. Mon expérience filiale , tu le sais mieux que personne, n'est puisée que dans les livres. Ce sont ces livres qui m'apprennent la base de ce senliment dont je suis heureux de te vou' jouir, quoique avec un peu d'cgoïsmc et de fierté , pardonne-moi de ne pas te le cacher.
c( A ce propos, je te raconterai qu'un enfant trouvé comme moi, et qui, comme moi, habitait cette maison, en est sorti ces mois derniers sur une réclamation de ses parcns. Dieu semblait avoir inspiré un acte de parfaite justice en le destinant, lui plutôt qu'un autre, au bonheur si rare parmi nous de rentrer dans sa famille. Jamais enfant n'avait montré a un degré aussi exalté l'amour filial, et lancé tant d'anathèmes contre Dieu qui l'avait fait bâtard. Dieu eut pi
lié de lui ; un jour on l\appelle au parloir : là , non-seulement il trouve une mère à appuyer sur son coeur , mais il est reconnu , embrassé par son père, par ses sœurs , par ses frères, par ses oncles , enfin par cinq ou six familles au lieu dHine. Témoin de ce spectacle , je t''avoue que j''aurais bien désiré lui voler un oncle ou au moins un petit cousin. Enfin , je fis taire Fenvie, et fortuné je suis que la Providence ne m''ait pas exaucé ; tu vas savoir pourquoi.
« Jaloux, — et qui ne Faurait été a sa place? — de connaître les particularités honorables de sa nouvelle famille, ainsi que les vertus privées de ses ancêtres, il s''est entouré des moyens propres à satisfaire sa curiosité. Il a d"' abord appris que ses deux sœurs, portant par conséquent le même nom que lui , étaient tombées si bas dans Fopinion publique , qu''il n''y avait rien au-dessous d''elles, sicen''est la boue. Funeste découverte ! surtout pour lui , nature ombrageuse! fanatique de la pureté patriarcale de la famille , et par le reflet des livres chastes, amante des mœurs an-
SOCRÀTE LEBLANC. 31
tiques, si belles et si naïves. Ses regards se sont tourne's alors vers ses frères, les amis donnés par la nature selon J.-J. Rousseau ; et quoique Paffection entre frères et frères ne vaille pas Taffection entre frères et sœurs, de ce que la première manque à la loi des contrastes, contrairement à la seconde qui a toutes les oppositions attractives, opposition de visage, de voix, de caractère , mon camarade d"" hospice comptait sur le de'dommagement de ses frères pour adoucir sa déception.
« N''y aurait-il pas de bonheur absolu au monde , même après avoir retrouvé sa mère ? Devines-tu son malheur ? Ses deux frères et ses cinq ou six oncles étaient sous la surveillance de la police pour avoir fabriqué de la fausse monnaie, et avoir été compromis autrefois dans un vol de grand chemin dont toute la France fut révoltée. Pauvre ami ! réduit a maudire Dieu pour avoir trop de famille, lui qui blasphémait Dieu, iln''y a pas trois mois , de ce quMl n'avait point de famille! Ses poignantes angoisses s''imaginent
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aisément. Deux sœurs, elles sont déshonorées ; deux frères ils sont infâmes ! cinq ou six oncles , ils ont mérité les Jjagnes.
u 11 me reste ma mère , pensa-t-il , et ce débris est encore assez fort pour se sauver du naufrage. Cachant le lien qui Punissait a elle, il alla aux encjuètes auprès des personnes les mieux informées. Que n''a-t-il toujours vécu à cet égard dans une complète ignorance? Sa mère, lui confessa-t-on à voix basse, avait empoisonné son premier mari, et étranglé le second , celui dont mon camarade d'hospice est le fils. Voila la mère c(u''il avait tant souhaitée, tant appelée dans ses rêves et ses insomnies, cju''il s'^était représentée, chaste, féconde en vertus , filant pour son mari et lavant pour ses fils a Fabreuvoir. Oh ! il y a desbonheurs exécrables, est-il venu me dire ici ; il y a des dons du ciel maudits ; non, les hommes ne savent pas ce qu''ils veulent. J''étais fou de me dessécher le cœur, et de solliciter de tous mes voeux une famille, des frères, des soeurs! Paieutout cela en un jour : des voleurs, des filles publicpics, une
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empoisonneuse! Pardonne son exaspération , Wasliino ton , et n'' oublie pas que c''est lui qui parle. Il a ajouté , en me prenant les mains : L''homme dont le sort doit faire envie , c''est toi ; riiomme auquel aucun n'est comparable, c''est toi , toi qui n''aspas de mère connue, point de famille qui te soit une honte, un remords , une tache ^ une douleur. Ne tente pas le ciel en lui demandant de te retirer de ce que les niais appellent ta confusion , ton abîme, ton néant ! Ton néant , c''est le paradis moral sur la terre ! N''estu pas à ton gré le fils de tout le monde et le fils de •fcsonne? Ne choisis-tu pas ton père oii il te plaît et quand la fantaisie t'en prend? parmi les plus grands hommes ou parmi les plus riches, ou parmi les plus honnêtes aussi? car , les hommes honnêtes ont aussi des bâtards. Oui, tu peux te croire fils d'un roi , fils de l'empereur Alexandre, du roi de Prusse , ou de l'empereur d'Autriche, tous trois à Paris aux environs de ta naissance : cela est dans ton droit , comme de repousser les paternités auxquelles il te répugne de
34 Washington le vert.
te soumettre. Si tu n''aimes pas les avocats, les médecins, les juges , il t''est permis de te renier pour leur fils. Dis-toi le fils du plus grand génie et de la plus belle Femme du monde , personne n*'osera te dire non.
« Mais pourquoi donc se plaindre d''étre bâtard , quand le monde est une loterie de familles oîi , sur cent , quatre-vingt-dix-neuf ont un membre taré , lequel membre suffit pour infecter le reste. Cherche une famille , j^ai dit sur cent , je dis sm' douze , oii il n''y ait pas eu un ascendant assassin , voleur , traître , lâche , une femme prostituée , une fille vendue , un,^ari banqueroutier 1 Toi , a-t il poursuivi , tu descends de.Socrate , dont tu as le nom , si tel est ton bon plaisir, et de Lucrèce par les femmes.
<( Encore une fois, Washington, ne m''attribue ni ces pensées ni ces paroles; je reste neutre d''opinion , en matières filiales , entre toi si noblement partagé en aïeux, et mon camarade si mal doté en famille. J''acliève. Au moment de me
SÔCRATE LEBLANC. 35
quitter, il s''est donne le coup de grâce, Tinfortuné. C'est toujours lui qui parle.
« Une lueur d''espoir me restait. Pourquoi mes aïeux n*'auraient-ils pas racheté d''avance , par des existences irréprochables , me suis-je demandé , toutes les actions odieuses des héritiers de leur nom? Pourquoi un sang vicié dans son cours n''aurait-il pas été sans souillure à son origine? Et je remontai a la source. Qu''aije appris? Ah ! c''esth cracher au ciel. J'ai appris que tous mes aïeux de père en fils , sans en excepter un seul , étaient devenus fous a quarante ans. Ainsi je serai fou a quarante ans. J''en porte la menace , j'en ai la conviction. N'eussé-je que cette conviction , elle suffirait pour déterminer chez moi la terrible infirmité que le hasard m'eût peut-être épargnée, si j'en eusse ignoré Ja fatale condition d'existence faite a tous les ftiiens. Déshonoré, avih maintenant, fou en perspective, tels sont les avantages que j'ai reçus en acquérant une mère, des sœurs, des frères , des oncles, une famille , une race enfin.
« Mainlenant plains-toi sans Llasplième cFétre bâtard , m''a-t-il dit en tirant sur lui la grille de riiospice.
« Nem''en veux pas, Washington, si la pompe de mon esprit , entretenue par les erreurs de la solitude, écrase les re'alités de ta lettre. J''liabite le pays des rêves. Malgré les quelques notions du vrai que j''ai puisées dans mes études, il n''en coûte rien a ma raison de créer des soleils à volonté et d''attaclier des ailes diaphanes a toutes les choses rampantes de la terre. Le délaissement où je suis n''est qu''un motif de plus pour prêter des couleurs violentes aux vulgarités de la vie. N''est-ce pas dans la terre la plus stérile que croissent les tulipes? Faut-il encore, après cet aveu, continuer a comparer mes impressions aux tiennes ? Je suis assez satisfait de la tapisscMe rouge du bal et des lames d''or ; j''aurais préféré cependant qu''elle fut toute d''or. .7e no me figurais pas autrement les tentures royales. Tu prévois de loin mon désenchantement lorsque j''ai lu que le roi avait un habit
noir. Un roi de France en habit noirl Est-on roi sans le sceptre, la couronne, le manteau de pourpre ? N"")^ a-t-il donc plus de roi en ve'ritable costume que le roi de pique et le roi de carreau? Comme les cartes m''ont trompé ! presque autant que les livres. Que lui reste-t-il de roi maintenant? Non , tu ne t''imagines pas la révolution que ta lettre a ope're'e en moi. Il n''est pas une de tes lignes où ne se trouve la mort d''une de mes plus douces croyances. Comment as-tu fait pour être enivré , toi , de ce qui me dément avec tant d''ironie? Tes femmes sont des femmes. Tu m"'as estropié mes anges avec des bras , des jambes, et je ne sais quoi encore.
« Et c''est lorsque tu as mordu h la pomme la plus aigre que jamais tentateur ait offerte ; c''est lorsque tu as coudoyé un roi en habit noir ou un habit noir en roi, que tu t''écries : La vie! la vie ! la jeunesse ! la force ! les richesses ! les honneurs! les titres! la joie de Torgueil et des sens! Ce n''est pas moi qui serai Fécho de ton inintelligible cri.
« Ma lettre est finie. Adieu. La lune éclaire la neige ; la neige blanchit les toits de la chapelle de rhospice. Il est une heure de la nuit. Nous sommes quatre cents ici cjui n''avons ni père, ni mère, ni patrie; sur ces quatre cents, il n''estpas un de nous qui ne foule sous les pieds nuageux de ses méditations des mondes mille fois plus sereins et plus beaux que le tien. Adieu! La lune est au zénith ! une heure sonne î J'entends une voix de femme qui chante à cent pas de rhospice. Et je ne la verrai jamais , mon Dieu! chante-t-elle au ciel ou sur la terre?
« Ton frère ,
c( SocRATE Leblanc.
« P. S, Une phrase de ta lettre est restée indéchiffrable pour moi : qu''a voulu dire ta mère , par ces mots : nous portons cTor plein au turban d'argent? Est-ce du grec? »
xxn
« Mon cher Socrate ,
« L'histoire de ton compagnon d''hospice, re'diiit a maudire le sort après avoir e'té rendu a ses parens , n''est , tu Tavoueras , qu''une triste bizarrerie , qu''un événement exceptionnel peu concluant contre le bonheur incontesté d''avoir une famille. Comme tu me Tas raconté sans arrière-pensée d'apologue , je m'y suis tout sim-
plement intéresse ; mais le projet n^st pas venu un seul instantà mon esprit cFen combattre la moralité. La thèse est trop naïve. Parce que c|uelques familles sont avilies , corrompues, de'shonorées, ctablirons-nous en principe que la famille est un don de malheur , c[u''un père est une calamite, une mère un affront, que des sœurs sont un lien cFinfamie ? Plaisante manière de raisonner î autant vaudrait méconnaître le sentiment du juste parce qu''il existe des coupables , Fimpression de Li beauté parce que la laideur se présente souvent. Et le cas que tu cites est bien plus rare encore que Paccident de Finjustice ou de la laideur. Tiens, tu n''aurais pas été plus paradoxal en condamnant Fusage des dix doigts , des deux pieds , des cinq sens , de ce qu''on a vu des êtres venir au monde sans mains, avec trois pieds ou privés de deux sens. Une monstruosité prévaut-elle contre Fordre général? Personne, depuis deux mille ans peut-élre , n'a été dans la position de ton bâtard reconnu. Je ne dis pas dans les familles comme la mienne, mais dans
les plus basses de la sphère sociale , survient-il jamais crévènemens assez sérieux pour provoquer la malédiction d\m homme contre son nom , contre sa race? Mon cher Socrate, ton histoire peut se comparer a ce qu''en médecine on appelle un cas rare. L'élcpliantiasis , la lèpre , sont des cas rares. Ajoute a cette série la biographie de ton camarade , et laissons-la ensuite tomber dans Toubli avec Thistoire des monstres.
te Non , la phrase de ma mère n'est pas du grec , mon ami ; elle renferme un sens profond. Je suis heureux d"'ètre le premier a te Fexpliquer , afin que , plus tard , si tu entres dans le monde, tu ne calomnies pas, a la suite d''unc nue'e d''igno rans , la signification morale du blason , qui est à riiistoire ce que les chiffres sont au calcul. Si les temples , les statues , les pyramides , sont des monumens consacres a la mémoire des faits, le blason est une galerie de monumens eleve's a la mémoire des hommes ; c''est même une langue dans laquelle les idées sont rendues par des signes et des couleurs. Rien nVst plus facile à
démontrer. Juges-en toi-même. Alphonse-Henriqiie I", roi de Portugal, terrasse, en 1139, cinq rois maures sur le champ de bataille d'Ourique : n'e'tait-il pas naturel qu'ail fit peindre sur son écu cinq petits boucliers , te'moignage parlant des cinq bannières enlevées , des cinq rois vaincus par lui , et de cinq blessures reçues ? Voilà tout le blason , mon ami , son origine et son but. Cest Phistoire d''un héros écrite avec des figures rouges ou bleues , des lignes simples ou compliquées. Quand on n''avait pas encore d''annales , et que les grades se distribuaient siu* le champ de bataille , songe a l'utilité du blason et a la nécessité pour les chefs d'armée de le connaître. Qu'est-ce que les seize alérions des Montmorency? sinon le souvenir d'autant de bannières prises à l'armée d'Othon lY , a la journée deBouvines, en 1214.
« Tu sais maintenant le sens du blason. Quant aux lois a observer dans l'art de composer et de lire une armoirie, je ne les sais que très imparfaitement. Il y a , du reste , à Paris un savant
appelé le Juge-d''Armes , dont la charge est de vérifier les titres de ceux qui j^rétendent à de hautes alliances , ou a des emplois exclusivement confiés aux gentilshommes.
(( Si j''en croyais Fabbé Ronsin , très versé , selon ma mère , en science héraldique , le blason serait une chose tellement divine , qu'il descendrait du ciel. L'Ancien et le Nouveau Testament, la fable même , porteraient en plusieurs endi'oits des traces de Texistence du blason. On prouverait sans peine , au dire de Fabbé Ronsin , que David portait (Tazur à une harpe d'or cordée d? argent,
« Anubis portait un chien passant,
« Bara , fameux héraldiste , donne a Jason une toison d'or mise en pal ^ accornée d'azur.
c( Le même donne a Priam de gueules au lierre dor.
a Amphiarus avait un écu de pur argent , comme n'ayant encore rien fait de remarquable: Parmacjue inglorius alha, •
(( Sans partager tout-à-fait Popinion de Pabbé Ronsin, un peu hardi, il me semble, dans ses
44 WASHINGTON LEVEPiT.
conjecliires , que ma mère admet cependant comme des vérités, je suis pénétré de Tantique date , de la majesté et de rexcellence du blason. As-tu encore a m''adresser quelques questions là-dessus , ou sur autre chose ? »
XXÏIl
c( Mon cher Socrate ,
« Une ëpée ! une épëe , une arme quelconque pour me venger ! Sais-tu que je suis le plus outragé des hommes ? j''cn suis le plus malheureux . Un événement horrible m''est survenu ; horrible! horrible! mais une épée avant tout! Par oii commencer? où puiser assez de sang- froid dans ce moment, car je tremble encore de la tète aux
pieds, et j''ai du feu dans les veines depuis cette insulte ; où puiser du sang-froid pour te dire ce qui m''est arrivé il y a une heure ? Il n''y a qu'aune heure que je sors des Tuileries , où j''ai reçu un soufflet sur la joue de tous les miens. Liras-tu ces lignes brisées et salies par les convulsions de ma main, effacées par mes pleurs? oui , effacées par rftes pleurs ! Je pleure , Socrate ; je n''ai plus qu''à mourir ; mais une épée , mon Dieu ! et que je ne meure qu''après m'étre couvert du sang si bon de la vengeance.
«Oui! on m''a dit en face , et toute la cour et tout Paris ce soir le saura; on en rira au théâtre et dans les salons; on m''a dit, — j''ai peur de le répéter; sais-tu quoi?
«Mais que tu es heureux, Socrate, toi qui n''es rien , qui n'as rien , qui ne veux rien ; oui ! Socrate , remercie Dieu de n"* avoir ni pcre , ni mère, ni famille! Comme je changerais ma vie pour ta vie ! Et comme tu perdiais au change, mon ami! Ton camarade avait raison ; les hommes ne savent pas ce qu''ils veu-
lent. J*'ëtais fier, je te Pai écrit et je t''aî presque rendu jaloux de mon orgueil ; j ''étais fier de m''appeler d''un grand nom , de compter des he'ros tout le long de ma race ! Fat ! impudent ! ceci m''a e'te' dit ; et qu*ai-je de mieux a faire que d''y croire , si je ne sais pas me venger?
« Or, comme je te F apprends , je suis allé aux Tuileries ce soir, a cinq heures , pour être reçu page. Pavais d''abord a faire mes preuves', cérémonie insignifiante, pensais-je, ferme et bien assis, comme je le suis, sur mes titres de noblesse. Depuis trois mois , le juge d''armes avait en sa possession la collection de pièces étaljlissant ma filiation nobiliaire. Aucune difficulté ne s''était présentée a lui dans Texamen de mes titres , et j"'avoue qu''il a employé ce soir toute sa vaste science pour me sauver le déshonnem' dont je t*'écris riîistoire. Suis-moi bien, je t''en prie. Nous étions assis autour d''une table , tous les jeunes gens destinés à être pages. Beaucoup de parens assistaient à la cérémonie ; leur présence n^ijoutait pas peu a ma timidité. Heureusement,
aucun de nous n^avait a parler. Le juge cFarmes seul avait une fonction délicate a remplir, au milieu de tant de susceptibilités intraitables.
ce Enfin il commence ; il parle , on écoute ; il discute un peu , glisse avec prudence sur les titres équivoques , y supplée sans affectation par des passages historiques, des réponses royales, et il conclut toujours , comme de raison , a Padmission du candidat. Au bruit des félicitations des amis et des parens, mon nom est jeté; le juge cFarmes compte les quartiers de ma rnaisoii , dresse , avec des éloges pareils a ceux qu'il avait prodigués aux autres, mon arbre généalogique , et il va prononcer le mot : admis , quand un des jeunes gens déjà reçus arrête la parole du juge d''armes, et lui dit...
« Socrate ! j''aurai la vie de cet homme tout entière. Figure-toi un fat, blond comme une femme , a Foeil bleu , y voyant a peine , me regardant avec indifférence derrière le verre de son lorgnon , se balançant , frêle comme la petite canne d''ébène avec laquelle il jouait !
SOCRATE LELLANC. 49
a Mais j''oublie de te rapporter sa remarque. Monsieur, fait-il observer au juge d''armes, ne vous semble-t-il pas , comme a moi , que la preuve la plus convaincante de la fausseté des armes ge'nëalogiques est dans Femploi impossible de la couleur sur couleur , ou du métal sur métal.
— Jamais cela ne fit aucun doute, répliqua le juge d\^rmes , auquel adlièrent en souriant les autres pages et les assistans.
— Très bien , répond mon fat : — et si quelcpi\m, parmi nous, avait des armes ainsi blasonnées, elles seraient notoirement fausses; il serait indigne de figurer avec nous au rang des p^ges.
— Sans doute, répond encore le juge d'armes. Mais pourquoi ces questions ?
— OIi! pour rien. Seulement je me permettrai de faire observer, sans en rien conclure de fâcheux , que les armes de M. de Lever t sont un peu contre la vraisemblance.
«Toute rassemblée me regarde. Il y a des n. 4
momens , Socrate, où Ton voudrait être Caligula, et que le genre humain ne fiit c]u''une tête.
— M. de Lever t , poursuit mon misérable , porte métal sur métal , puisqu'^il a dans son écu un turban d''argent sur un fond d''or. Or et argent sont des métaux , si je ne me trompe.
(( J''étais condamné a mort , mon ami. Le juge d''armes, embarrassé, paiie de remettre à un autre jour la vérification de mes titres ; dans la salle, on me regardait déjà avec pitié. Alors , moi , je me lève et je m'écrie : Le vicomte de Maison-Ronde est un lâche.
«Ce n''était pas répondre, je lésais; mais voila ce que j''ai répondu, toujours. Et vois si je suis malheureux ; ma mère , la seule personne qui était a même de me tirer de cet abîme en m*'apprenânt comment ce faux est dans nos armes , ma mère est aux eaux avec Fabbé Ronsin. Mon père , a qui je vais confier tout ceci , de peur que les bruits du dehors ne grossissent la chose, me fera peut-être partir sur-le-champ
SODRATE LEBLANC. SI
pour Bagnères , où est ma mère ; et mon oncle Des Verriers gardera , j''en suis sur, sa neutralité de'sespérante.
c( Quoi qu''il en soit , je ne serai plus page , je ne serai rien du tout ; le premier échelon de ma fortune s''est écrouler Qua devenir ? Si je me tuais ! —
« Mais voila mon père qui entre ; il saura tout : dans une heure , je t''écrirai ma conversation avec lui. Mais que tu es heureux , Socrate, d''étre bâtard î »
Minuit.
a Mon cher Socrate ,
« Un père est , dit-on , le meilleur ami ; j'en doute, Personne ne comprend moins qu\in père les secrètes douleurs d''un fils , et n'a moins Part de les deviner. Quand la vieillesse ne le prive pas entièrement de la faculté de s'^intéresser a des chagrins qui ne sont plus de son âge , elle Tentoure de tant de majesté , que son aspect retient la confidence filiale et la durcit au pas-
sngc. Le mien n*'cst ni froid ni sévère, mais comme règles de conduite et aux dépens de son bon nalurel , il s''est imposé tant de maximes générales , et par conséquent inutiles , qu''il est plutôt un livre qu''un homme. Son cœur est un traité de médecine morale , divisé par chapikves, où chaque passion a sa recette. Je n''ai tiré de lui , ni conseils , ni lumières ; il m''a blâmé d''abord d^avoir préféré le titre de page à celui de philosophe , dont il espérait me doter ; et il m^i conseillé ensuite d''écrire au vicomte de Maison- Ronde , pour lui demander pardon de mon emportement , ajoutant qu''il valait mieux souffrir pendant long-temps d\me vengeance domptée, que d''avoir toute sa vie a endurer le remords d\m mcurlre à la suite d'un duel. Mes doigts irrités, tandis qu''il parlait ainsi, arrachaient brin a brin les crins du fauleud où j''étais assis. Vous avez tort ou vous avez raison , m''a-t-il dit ; si vous avez tort ,,à quoi bon aggraver votre faute d\iu crime ? car le tluel est. un crime. Si vous avez raison , montrez une supériorité d''esprit
SOCRATt: LEBLANC. 53
et de cœur sur votre adversaire en oubliant Toffensc. Il n''a jamais consenti à placer la question sur d''autre terrain que sur celui du juste et de rinjuste. Voila comment sont les pères !
— Mais , mon père , me suis-je écrie avec une indignation que ma mère eût partagée , la noble femme ! mais , mon père , plus tard , il sera temps d"* examiner si c''est l\ lui ou a moi que revient le premier tort ; aujorn^riiui , tout est la : un homme a été appelé lâche , un autre a employé cette expression. Comment voulez-vous que cela finisse P — Par Fliumanitc. Voila sa réponse. Mais, mon père , n''y a-t-il une humanité qu'à soixante et dix ans? une humanité stérile et glacée? n'y a-t-il pas une humanité de vingt ans , comme la mienne , impatiente , incapable de vivre sous le coup d\m affront , qui a le droit de tout dire, mon père , pourvu qu''elle ait le courage de tout soutenir, une humanité sans lacjuelle tout ce qui s^iccomplit déjeune dans îe monde n'arriverait jamais, la guerre, la
54 ^VASHINGTON LEVERT.
conquête, les découvertes hardies, les entreprises périlleuses ?
— Vos exemples sont mal choisis. La conquête et la guerre sont des fléaux ; en quoi leur funeste réalité justifierait-elle la fermentation de la jeunesse?
— Mais , mon père , si je ne me bats pas , on dira dans le monde. . .
— On dira que vous ne vous êtes pas battu.
— Mais on me jettera a la face tous les termes avihssans dont on se sert pour qualifier ceux qui reculent devant un duel , — un duel que j''ai provoqué.
— Réfugiez-vous dans votre conscience, sanctuaire du juste.
— Eh bien ! ma conscience me torturera , mon père ; elle criera encore plus fort que le monde que j''ai manqué de ccem^ ; jour et nuit la réprobation des jeunes gens de mon âge me poursuivra. Je ne dormirai pas , je ne vivrai pas; je serai poursuivi comme Gain, non pour avoir tué , mais pour n''avoir pas tué.
A ces mots mon père m'a attiré sur lui , et sans quitter son rôle de censeur des vices de rhumanité , mais mêlant beaucoup de larmes sincères à sa sensibilité universelle , il m'a dit : — Washington , mon ouvrage est donc brisé , ma peine est perdue ; je croyais l'avoir formé , à force de soins et de sollicitudes , une âme saine, une âme au-dessus de la petitesse, de la dureté de tes semblables ; je croyais a la perfection de Tespèce en parvenante lui en donner le plus beau modèle; et ton premier acte est de verser le sang. Songe , ^'^ ashington , que ce jeune homme que tu veux . ler a une mère comme la tienne , pauvre femme à qui Ton rapportera son fils avec une balle dans le front ; un enfant qui sera un jour, que la Providence le veuille , et cela sera, un Montaigne, un Fénelon , un Vincent-de-Paule. En le chassant violemment du monde , considère , mon fils , que tu ne prives pas seulement la terre d'une créature , mais que tu la déshérites peut-être a tout jamais d^me découverte y tile. Si Ton eût tué en duel Galilée,
56 WASHINGïOiN LEVËRT.
Jenner, Gioja crAmalfi, Christophe Colomb, Parmentier, qui cultiva le premier la pomme de terre, sans laquelle la moitié de FEurope mourrait de faim, Jenner sans qui la petite yérole emporterait le cinquième de la population, songe de quelle noire infamie, aux yeux de Dieu , se seraient couverts leurs meurtriers. Ne tue personne 1 mon fils : ceci est la loi de Dieu qui a été père, on le voit a ce commandement, et qui fut le premier des philantropes.
«Votre frère Socrate m*eùt épargné, mon fils, ces pénibles remontrances.
« Quelque chose de plus cloquent que les paroles de mon père, ses larmes, commençaient a m''attendrir, cpiand un domesique m''apport3 ce billet, que je transcris ;
« Vous vous attendiez , monsieur, a mon in- « vitation ; aussi , n''est-ce guère que comme une « question de temps et de lieu a préciser que « j''ai jugé nécessaire de vous Fadrcsscr. Je serai «demain, à midi, a la barrière de l'Etoile,
«route du bois de Boulogne. Vos armes seront « les miennes.
c( Vicomte de Maison-1\o>de, u Reçu page. »
« En repliant cette lettre , j''allai vers mon père et lui dis : — Mon père , si au lieu d''un Pai-mentier, d^m Jenncr, d\m Christophe Colomb ou d^m Galilée , je tuais un Cartouche !
c< Mon père n''a rien répondu , mais ses larmes n''ont pas cesse de couler. Socrate , que re'pondrai-je au vicomte de Maison lionde ? »
Nous plaçons en son lieu le billet écrit par Socrate à Washington , en réponse aux deux lettres précédentes.
u Mon frère ,
«Ta lettx^e m*'a bouleverse'. Mon avis est que tu dois tuer ou faire tuer ton vicomte. Le duel
qu'ail te propose est une duperie véritable : car si c''est lui cjui est vainqueur, tu auras été insulté d''abord et blessé ou tué ensuite. Si j"'étais libre , je ^offrirais d''aller prendre ton \dcomte par le collet de son habit de page , et de le tremper pendant une demi-heure dans le bassin des Tuileries. Dans tous les cas, bats-le, fais-le battre, mais ne te bats pas. Voila mon avis.
c( A toi ,
a SOCRATE. »
Il résultait donc jusqu'ici de la double éducation philantropique appliquée à deux caractères différens , qu''un des jeunes élèves du duc concevait le duel comme un moyen de réparation a peine suffisant , et que Fautre élève ne Tachnettait pas du tout , préférant de beaucoup , comme les Espagnols et les Italiens, peuples plus primitifs , l'assassinat au duel.
«Mon cher Socrate,
« Depuis un mois je ne t''ai écrit. Sans les nouvelles que nos professeurs ont dû te donner de ma santé' , tu serais en droit de me croire mort Il la suite de mon duel. Je vais te mettre au courant de ce premier incident grave de ma vie. Ma dernière lettre ne précédait que de quelques heures, si tu t\^n souviens, ma rencontre
avec le vicomte de Maison-Ronde. Je t''ëcrivais dans la nuit; il e'taifa peine jour quand je me de'cidai, malgré uae foule de répugnances, à demander un conseil a mon oncle Des Verriers, a défaut de tout autre confident plus digne d''apprécier l'embarras de ma position.
« Voici a peu près notre conversation :
— Je sais tout , me dit-il en me faisant asseoir près de lui ; tu as un duel.
■—Puisque vous le savez, mon oncle...
— Tu commences de bonne heure , mon enfant. J''en suis fâché.
— Il n'a pas dépendu de moi, mon oncle, que cette affaire n'eût pas lieu.
— Tu te trompes ou tu mens; un homme sensé n'a jamais de duel dans sa vie , s'il a la patience d'attendre une minute avant de répondre a une parole blessante. Mais peu ont cette prudence si courte. Cette minute est tout , en affaire, en intrigues , en résolutions : a cinquante ans tu seras de mon avis.
— Je vous crois , mon oncle . mais je n'ai pas
SOCRATE LET;LANC. 61
encore cinquante ans. Dans ma position que faire ?
— Te battre ! mais ferme la porte ; ton père ne s''est pas couché, et il a Foreille fine. Te battre et bravement , si tu peux, si tu as du courage.
— En doutez-vous ?
— Si j'en doute ! — Personne n''a du courage, mon enfant. Cela t''ëtonne : écoute-moi. D"" abord , il y a toutes sortes de courage. Le courage de marcher en ligne au milieu de trois cents hommes contre autant de Russes ou de Prussiens. Cest le courage du pompon et de Puniforme ; tout le monde Pa ; et le courage d''attendre sans fléchir une balle tirée à vingt pas par un seul homme ; celui-ci est plus rare. Un courage n''est pas Pautre. Ces deux courages n'ont aucun rapport avec celui du médecin qui touche. un pestiféré; et celui du médecin n'est pas le courage du physicien montant , sans sourciller, au sommet d'une montagne pendant l'orage, pour attirer lafoudre au bout d'une
baguette de fer. Le matelot courageux a Fextrémité d'une vergue , se sent défaillir s'il est obligé de descendre au fond d''une mine. Il y a ensuite le courage de raisonnement, le courage d^habitude, le courage factice , celui qu'ion se crée avec six verres d''eau-de-vie , le courage de la colère , le moins réel de tous peut-être et le plus remarqué pourtant , et vingt autres courages encore. Il n'y a donc point de courage absolu, tu le vois. Ne sois pas surpris si je te demande : as-tu du courage ?
— Je me battrai , mon oncle , n'importe le nom du courage avec lequel je tiendrai une épée ou un pistolet.
— C'est bien. Alors tu as le courage de la colère, le moins réel de tous, je viens de te le dire , car c'est celui des dupes et des fous ; voisle toi-même. Si ton adversaire a le courage de l'adresse, et ne soit qu'un poltron du reste , il te tuera comme s'il s'appelait Bayard ou Turenne , grands héros qui n'avaient peut-être que le courage du groupe et du nombre. Sais-tu
tirer l'épée ? réponds : t''es-tu exercé ' au pistolet?
— Non , mon oncle , ai-je répondu.
— Voila bien Féducation du monne ! On t'a appris a être un beau parleur, un gracieux cavalier, un sauteur de fossés , au grand orgueil de ton père et de ta mère. Non , tu n'ignores rien, rien, excepté Fart de quelques heures, Fart le plus a la portée de tous , de diriger une balle sans écart vers un but , et de défendre ta poitrine au moyen de deux ou trois gestes si communs, qu''il n''est pas de caporal , au bout de six mois de garnison , qui ne sache les employer. A quoi sert toute ta science aujourd'^hui? a rien. Que notre premier soin soit de défendre la place , nous bâtirons la ville ensuite. Cest au rebours que procèdent ces fameux instituteurs de rhumanité , ton père , par exemple. Apprécie ce qu''il t''a fait : raisonne. Dans Fétat de nature , tu aurais tes ongles et tes dents ; parce que tu es un homme civilisé , il Fest défendu d^appeler la force brutale à tou aide. Le
mouton a ses cornes, la mouclie a son dard; homme, tu n'as rien. Si ton adversaire jetait aussi dépourvu de défense que toi , je me tairais; mais^vcc la première arme venue, et grâce a un exercice sottement négligé par ton père dans ton éducation , il te renversera avec plus de promptitude qu''un tigre , avec plus de sang-froid qu\m lion. Tu dis que tu as du courage contre lui ; tu as de Timbécillité. «Je sautai au cou de mon oncle.
■ — J^ii trouvé enfin quelqu''un qui me comprend , m'^écriai-je. Oui , mon oncle î il faut être fort , il faut être impitoyable , il faut être habile dans ce monde de bêtes féroces. Quand j''en aurai tué un, les autres n'oseront plus me regarder en face. Les braves m'applaudiront , les lâches battront en retraite. Oui, mon oncle î je suis de votre avis, pourn''être pas tué, il faut tuer. Je l'éprouve ; j'ai des exemples. En se couchant , pour n'avoir pas a se dire : Demain , un journal , écrit par des faussaires , annoncera atout Paris, à la France entière , que j'ai laissé mourir de
SOCRATE LETiLANC. 65
faim un frère , si j''en ai un , ou même si je n''en ai pas; que ma femme, si j'ai une femme, est une coquette diffamée ; ou que mon nom , ma race , ma famille , sont des choses de mensonge et d''erreur; pour n''avoir pas à craindre ces menaces dans son sommeil , il faut tuer un homme. La société est un composé d''honnétes gens , incapables de prendre en main votre défense ; d'^indifférens , heureux de varier la monotonie de leur existence par Féclat dHm scandale ou par le piquant d''une révélation , qui est toujours un scandale ; de curieux sans âme , hommes ou femmes , semblables au chacal , qui n"'aiment les réputations qu''à Tétat de charogne ; et enfin de mauvaises natures , nées pour alimenter la faim dépravée de tous ces caractères, dont pas an ne vaut : celles-là, ces mauvaises natures, il faut les tuer. Tuez , tuez un homme • le lendemain , les honnêtes gens vous serreront la main, ceci par peur ; les curieux vous applaudiront , ceci parce c[ue vous les aurez amusés ; et les diffamateurs iront chercher d'autres dunes. De