II
66 WASHINGTOIf LEVERT.
dix- huit ans à trente-cinq, il faut tuer un homme, c''est le commandement d'i dieu de la civilisation ; n''est-ce pas , mon oncle ? Fasse le ciel que je tue le vicomte !
— Washington, tu m'as trop compris. Te conseiller de ne pas te livrer aux chances d'un duel sans quelque adresse dans les armes , ce n'était pas te démontrer la nécessité de tuer. Il y a du vrai dans ton opinion a côté de beaucoup de faux. J'admets le duel comme une intimidation, et non comme une réparation. Ce qu'on t'a reproché , et ce pourquoi tu te bats , ne disparaîtra pas dans la fumée d'un coup de pistolet ; mais il est probable que tu seras pour longtemps A l'abri de pareilles avanies. Ensuite tu as complètement perdu de vue ma réflexion principale : celle qu'il n'y avait que les iulbécilles qui apportaient dans une rencontre le courage d'un pieu ou d'un mur. Tu dis trop , mon enfant : Je tuerai , je tuerai le vicomte ! 11 est probable, au contraire...
— Mais , mon oncle , il est cliétif comme une
demoiselle ; il n^ voit qu''aYec un lorgnon , il vacille au moindre choc.
— Ce sont ceux-là, mon cher Washington , a réplique' mon oncle, qui touchent leur homme à coup sur. Méfie-toi des hommes ainsi faits; crois-moi. Il essuiera-son lorgnon , il sourira un peu , il se balancera un peu , il soulèvera un peu ses cheveux blonds, et il t"'enfoncera une balle dans les côtes. Au contraire, quand une occasion de querelle te mettra face a face avec un homme de six pieds , va a lui droit comme une flèche , marche-lui sur les pieds , pile-le , épouvante-le de ta faiblesse hardie, tu le verras ployer comme un éléphant. Ceci t^étonne encore. Mon Dieu ! Mais la société Fa réglé ainsi ; plus on est géant , plus on est hors du centre d'une société oii les faibles ont toujours le dessus. Ce n''est pas le fort qui a inventé Finsulte , Fépée , le pistolet ; c''est le faible. Le fort n''en avait nul besoin. En un mot , mon cher enfant , la société se résume en un nain invulnérable.
— Mais voila Plieure bientôt , mon oncle , de notre rencontre. Braccompagnerez-vous ?
— Tu ne te battras pas aujourd''liui , et cela pour toutes les excellentes raisons que je t''ai données. Attends, je vais re'pondre moi-même au cartel de ton adversaire;
« Mon oncle se mit à son bureau , et voici le billet qu'il fit immédiatement passer au vicomte de Maison-Ronde :
« Monsieur ,
«Louis Washington, marquis de Levert , « mon neveu, m''ayant choisi pour son second, ce et je me flatte que vous me ferez Fhonneur « de m''accepter pour tel , je viens vous prier, « monsieur, de remettre a un mois votre ren- « contre avec lui. Cest moi , monsieur, qui re'c( clame de votre délicatesse et de votre justice c( ce délai nécessaire , indispensable a un voyagé « en Auvergne, que je ne puis retarder, et qui ce ne durera pas plus d''un mois. Ce délai écoulé, <( nous serons, vous avez ma parole, mon ne-
« veu et moi, à heure dite, à la barrière de a TEtoile , route du bois de Boulogne , avec des «pistolets et deux ëpëes. Vous êtes de trop « bonnes maisons Fun et Fautre pour ne pas «respecter, durant cet intervalle, une trêve « convenue.
« Agréez , monsieur le vicomte , les civi- « litës de votre très humble , et très « obe'issant serviteur,
« Paul Des Vkrriers. »
(( Le vicomte accepta le délai propose ; et le même jour, mon oncle me mena au tir : je m'inscrivis le lendemain au nombre des élèves de Grisier, un des plus fameux maîtres d'armes de Paris.
« J'ai touché une épée, Socrate ; j'ai senti un pistolet là, dans la paume de la main. Mes progrès à Fépée, quoique rapides , n"'étaient pas comparables à mon adresse au pistolet. J''attribue cette différence à la nature distincte de ces deux armes. A Fépée, Fattaquc et la défense
vont de pair ; son maniement exige Taplomb , le coup-d'œil , la subtilité du geste et plusieurs autres conditions très difficiles a réunir au même instant. Le pistolet est une arme simple ; au bout de quinze leçons on sait le tirer, ou Ton ne le tirera jamais bien. Mais , à Tépe'e comme au pistolet, IV'tude ajoute peu de chose : on naît tireur d''épëe ou de pistolet comme on naît joueur de billard.
<( Moi qui n''ai jamais été assez agile pour franchir un fossé de cinq pieds , ni pour m''acquitter du moindre exercice de gymnastique, au grand désespoir de mon père, j'ai obtenu des résultats merveilleux a Tépée et au pistolet. Pendant mes études, mon oncle ne me quittait pas. Un jour que je m'écriais, plein de Torgueil d'un superbe coup : « Mon oncle , j'aurais tué un homme, je n'ai frappé qu'a trois pouces de la poupée , » il me dit : « Rappelle-toi , mon neveu , que sur le « terrain un homme est moins gros qu'une pou- « pée dont , exactement parlant , il n'a que trois a fois la surface, »
« Au vingtième jour d''exercice, jje mettais dix mouches sur douze coups ; et la veille du jour convenu pour mon duel, je couvris de six balles, sur six coups , la place d''un pain à cacheter.
« Tu t''imagines bien, mon cher Socrate, que mon père n'avait aucune connaissance de mes occupations de chaque jour; mon oncle, discret comme le silence , lui laissait croire que mon diffe'rend avec le vicomte e'tait apaisé.
c( Enfin , nous nous trouvâmes à la barrière de TEtoile a Fheure fixée , mon oncle et moi ; nous descendions de voiture quand nous aperçûmes le vicomte de Maison-Ronde qui arrivait vers nous du côté de Neuilly , suivi de ses deux seconds. Nous nous saluâmes , et au bout de quelcjues minutes nous nous arrêtâmes a un endroit désert du bois de Boulogne. Point de pourparlers inutiles. Je maintins le mol offensant que j''avais dit au vicomte ; mon oncle fut conciliant sans être faible.
« Nous nous plaçâmes à vingt-cinq pas Pun de Fautre.
« Superbe moment, Socrate , il était la, debout, plein de vie. Eh bien! je fus sans pitié, sans émotion! Les livres mentent, les philosophes sont des fous, les philantropes des enfans! Rien ne crie dans la conscience au moment du duel ! de faire feu ! Toute ma rage remonta dans mon cœur comme une vapeur brûlante ! Rousseau dépense en pure perte de Féloquence genevoise en faveur de son système. Si Rousseau eût reçu un soufflet , quelle plus belle lettre il eût écrite a Favantage du duel ! Moi je lui crie h la face : Un cerf, un lièvre, inspirent plus de compassion qu"* un homme, qu''un calomniateur, oui ! un magnifique cerf , triste à voir tomber ! — Nous devions tirer ensemble.
c( Le signal se fait entendre; je tire, et je vois un corps qui hésite un instant , et qui s''afiFaisse aussitôt comme un sac dont on ne tient plus les cordons.
« Le vicomte de Maison-Ronde avait reçu une balle dans la mouche, dans lecoeun veux-jc dire,
il respirait encore; cinq minutes après il n*'existait plus.
« Voila, Socrate, Thistoire démon duel. Enfin , j'ai tué un homme; la main sur le cœur, et je suis sincère, ce que peu seraient a ma place, ce moment a été le plus complet de ma vie.
ce J'ai reçu vingt lettres de félicitations ; on me visite , on m'écrit , on me complimente ; mon père seul est au désespoir de me voir si loin des espérances qu'il avait conçues, et des prédictions phrénologiques du docteur Wolf.
c( JMa mère arrive demain.
(c Ton frère, « Washington. »
De Washington a Socrate.
« Un mot seulement , mon cher Socrate : ma mère est arrivée avec l'abbé Ronsin. Elle avait appris en route par un journal le résultat de ma rencontre au bois de Boulogne avec le vicomte de Maison-Ronde. Sa douleur a été grande, mais elle n'a pas égalé son étonnement quand je lui
ai appris la cause de ce duel. — Ignorans! s'estelle e'criée avec une ironie triomphante; nobles d'hier! qui ne savent pas que nos armes sont les plus belles , les plus authentiques , puisque ce sont des armes à enquérir, Godefroi de Bouillon portait-il autre chose au! une croix potencée et cantonnée de quatre croisettes de même sur un fond d'argent ? Quand ceux qui voyaient ces armes s'informaient de la raison de celte irrégularité , on leur re'pondait : Ce sont les armes de Godefroy de Bouillon qui a conquis Je'rusalem. L'erreur était commise exprès pour qu'on en enquit la cause. Nos armes provoquent une question et ont une réponse prête comme celles de Godefroy de Bouillon : — Le turban d'argent sur un fond û?'(?7- signifie qu'un de nos aïeux trancha la tête à un calife , pendant les croisades , dans les plaines d'Ascalon. Avant ce glorieux fait d'armes , nos armes étaient d'or plein ; Philippe-Auguste y ajouta le turban d'argent; ce qui a produit la confusion de métal sur métal et nous a valu l'honneur de posséder
des armes à enque'rir. Qii''on s''en enquière : voila comme nous répondrons.
« J''aurai donc toujours raison , remarqua mon oncle Des Verriers. Si le vicomte de Maison -Ronde eût patienté quelques jours seulement , il aurait été convaincu de Fexcellence de notre noblesse. J'ai bien attendu jusqu''ici , moi , sans le savoir.
« Comme ma mère n"* était pas femme h se contenter d''avoir raison pour elle seule, elle a écrit au juge d''armes pour le couvrir de confusion d''avoir ignoré la nature des armes a enquérir. En quelques heures tout a été réparé. Ma réhabilitation a été complète. Le juge d''armes est convenu de son erreur, en pleine cour, et sa réponse h ma mère était accompagnée de ma nomination de page. Ainsi je suis page.
« La famille du vicomte de Maison-Ronde étant très irritée contre moi de ce que je n''ai pas été tué à la place de leur parent , ma mère exige que je parte sur-le-champ pour Londres où je resterai quelques mois. Pendant mon ab-
sence les irritations se calmeront , et a mon retour j'exercerai les fonctions de ma charge. Si je remarque dans mon voyage quelque parlicularite' qui vaille la peine d''unc lettre , je ne manquerai pas de t''ëcrire. Crois-moi toujours , <■<■ Ton frère dévoue ,
a Washington, w
Dans le cours de cette correspondance , Washington avait promis d'adresser plusieurs lettres à son ami Socrate Leblanc pour lui expliquer Timportance et le caractère des conditions sociales. Nous publions ici la seule qu'ail ait eu le loisir de lui écrire sur ce sujet , ou plutôt a cote' de ce sujet avant son départ pour IWngleterre
et prësumablement avant son duel avec le vicomte de Maison-Ronde. Il y a lieu de croire que le trouble oii Pavait jeté cet événement l'avait empêché de réaliser plus tôt sa promesse. Il s''en serait dégagé d''une manière plus heureuse, si le temps n''avait pas fait défaut à sa bonne volonté. Au reste , il avoue lui-même Pinsuffiiance de son travail.
«Mon cher Socrate,
t< Les professions n^ont pas renouvelé considérablement le fonds d''idées sur lequel elles vivent depuis des siècles , malgré les grands et incommensurables mots de progrès et de perfectionnement. Cela est si vrai , que le but de toutes les fatigues que s''impose Tesprit humain aujourd'hui , est toujours le bonhem*, dont il est plus loin que jamais. Dans quel temps a-t-on vu la moitié des habitans de rAllemagne quitter lem' patrie , F Europe , et aller demander ù FAmérique de la terre à remuer pour avoir du pain ? Dans quel temps Fun des trois royaumes
SOCHATE LEBLANC. 79
cl"" Angleterre s''est-il vu force de mendier à la porte des deux autres ? Dans quel temps FEspagne et le Portugal ont-ils compté tant de malheureux , maudissant Theure de leur naissance ? Dans quel temps la France a-t-elle payé plus d'impôts?
c( Il est assez difficile de découvrir le bonheur général dans ce naufrage universel. Mais je m'élève trop haut pour aller long-temps ; je ne te parlerai que de la France. La fièvre de s''enricliir s''y est accrue dans une proportion qui dépasse toutes les prophéties des philosophes moroses du passé. Je ne sais si c''est un mal , mais je sais que cela s''explique avec la plus grande facilité , pour peu qu'ion veuille convenir que , lorsqu''on fait dix lieues a Fheure sur des chemins de fer , il est de rigueur qu'on gagne de Targent avec une rapidité égale a cette vitesse. Il n'est pas bien que Fhomme se laisse vaincre par le charbon et le fer ; aussi , a-t-il trouvé un moyen de fortune qu'ion peut comparer à la vapeur sous plus d''un rapport. Ce moyen fut
inconnu des Grecs et des Romains, et même des Chinois, chez lesquels il est convenu cependant que tout a été découvert sans excepter ce qui est à découvrir.
Ce moyen de fortune est rAnnoncc. Littérairement parlant, Tannonce est une collection de lignes oîi Ton fait Péloge de sa marchandise si Ton est épicier , ou de son livre si Ton est homme de lettres ; typographiquement , Fannonce est un carré de papier imprimé , dont la dimension varie depuis la grandeur d\me feuille juscju''a la hauteur d\me maison. On a vu des annonces de deux étages avec quatre croisées et une porte cochère. Il résulte de cette diversité de* Fannonce , diversité toujours marquée par quelque accroissement , qu''ellc est susceptible dVn développement quin''a pour limites que les bornes de la terre.
« J''ai commis une erreur dans ma définition, quand j*'ai dit d'aune manière trop générale , que dans Fannonce on faisait son propre éloge. Tout le monde , c''est convenu , vaut mieux que tout
le mon Je ; mais beaucoup de gens ne savent pas se louer v on:me ils le méritent , soit que leur éducation ait été négligée , soient qu''ils aient peur d''étre trop modestes. Dans Fun et Tautre cas , ils ont recours à des intermédiaires dont la profession est de rougir pour eux. Ces Annonciateurs ont créé une nouvelle profession qui est la première de toutes , puisque sans elle Il n'y aurait pas de profession vraiment lucrative. L'annonciateur voit d'abord la marchandise que vous avez à vendre; — un fonds de boutique, ime clientelle , un poème , cent bouteilles de vin de Bordeaux , une église dissendente , un roman , enfin un produit quelconque. Il Festime discrètement devant vous, et il vous dit ensuite : Ceci doit couler tant en frais d'annonces et rapportera tant. Nous en parlerons dans six grands journaux , un petit journal littéraire et vingt journaux de province. Il est rare qu'il se trompe dans ses résultats , à moins cependant qu'on ne fasse comme ce libraire qui a dépensé deux mille francs d'annonces pour un roman qui H. 0
SSi WASHINGTON LEVERT.
n''existait pas. Quand on venait demander a ce libraire des exemplaires du roman annoncé , il faisait répondre par ses commis que Touvrage était épuisé. Par ce moyen, il entretcHait le public de son nom , jusqu''au moment d''une publication réelle; malheureusement le même libraire annonce aujourd''hui , sans pouvoir les vendre, des livres qui n''existent que trop. Peut-être ne les annonce-t-il pas assez.
ce Si tu veux avoir un exemple de la puissance merveilleuse de Fannonce , écoute cette liistoire dont tout Paris au besoin te constaterait Pauthenticité. Parmi les écrivains de Fépoque, il en est un très connu , quoiqu''il soit arrivé a. la renommée par des chemins ignorés de ses confrères. Il tutoie les ministres c|ui le croyent un littérateur, et il coudoie les littérateurs qui le croyent autant qu''un ministre. Sais-tu Forigine de cette prépondérance? La voici. Il va trouver un jour un libraire en vogue, et il lui dit avec beaucoup de mystère : — Je n''ai pas fait un livre, mais il faut que vous le vendiez. r-Et quel est ce livre
que vous n'avez pas fait ? lui demande le libraire avec beaucoup de sang-froid. — Ce livre que je n''ai pas fait est un beau livre. — Soit. — Un très beau livre. — Soit. — Incomparable. — Je n''en doute pas; mais encore, quel est son titre? — Un titre a faire vendre vingt éditions. — Mais enfin? — Histoire de la Restauration. Qu*'en dites-vous? — Je dis que si le livre est bien écrit , s''il renferme des documens nouveaux, ilpeut, à Fépoque où nous sommes, avoir beaucoup de succès. Apportez-moi votre livre. —Je vous Fapporterai; mais en attendant annoncez VHistoire de la Restauration comme devant paraître dans le courant du mois.
« Le libraire ne manqua pas d''annoncer avec fanfare , dans tous les journaux, l'Histoire de la Restauration, Il fit a Fouvrage un magnifique pont d'orpom* arrivera une prochaine publicité .
« A peine sut-on en hauts lieux politiques qu''il allait paraître un ouvrage sur la restauration , qu'on s'en émut profondément. On craignit des révélations; on parla de pièces qu'on croyait ca-
chëesetquiallaient voir le jour. Le jeune auteur fut circonvenu, attire par des caresses, enfin il eut un emploi de six ou huit mille francs quelque part.
« Toutefois le libraire annonce de nouveau, au bout d''un an , V Histoire de la Restauration, Autres craintes dans certains endroits , autres récompenses plus grandes- Les appointemens ou les indemnités s''élevèrent a plus de douze mille francs. Ce n''est pas tout. Le bruit de cette publication avait passé dans les salons, et toutes les fois que Fauteur s''y montrait , on se disait tout bas : Voilà Tauteur de V Histoire de la Restauration. La province prit sa part dïntérét à Pouvrage et a Pauleur ; Fun et Fautre commencèrent a y être en bonne réputation.
il était permis de supposer que Fauteur ferait enfin paraître son livre si impatiemment attendu. Au bout de six ans , le même libraire se décide a annoncer que le livre va paraître , et que bien des erreurs seront dévoilées , bien des fautes mises à nu. Pour le coup Fefîroi fut dans les
administrations suprêmes; on se hâta de nommer Fauteur chevalier de la légion d''honneur, et on lui assigna quarante mille francs par an , sur diverses caisses de Fétat. Voila douze ans c|u''il touche quarante mille francs de pension , qu''il roulé carosse, qu''il dîne au Piocher de Cancale, pour cette fameuse Histoire de la Restauration cju''il n'a pas écrite , qu*'ii n''écrira jamais , qull serait incapable d''écrire.
« Nie maintenant Feffrayante puissance de Fannoiice.
«Je n''ai pas fini. Tandis que cet auteur célèbre ne faisait pas son histoire, un autre auteur en écrivait une sur le même sujet. J''ai lieu de croire qu''il Fa traitée avec conscience et talent , et cependant personne n^en a eu connaissance. Ainsi , grâce a Fannonce , celui qui n'a pas publié Vhistoire de la Restauration^ est un des hommes les plus heureux , les plus riches , les plus connus de la France; et Fautre, celui qui a réellement publié Fhistoire de la restauration, en est encore (peut-être pour Favoir
moins annoncée), a sa première e'dition (1). «Puisque je suissur le terrain de la litte'rature, je n''achèverai pas ma lettre sans te parler de ceux qui en font profession.
« On compte Thomme de lettres ministre, riiomme de lettres avec des rentes, Thomme de lettres gentilhomme, Fliomme de lettres journaliste, riiomme de lettres académicien , Phomme de lettres marié avec une femme de lettres , riiomme de lettres homme de lettres.
«Le plus curieux de tous,c''estrhomme de lettres qui reçoit comme un ministre sans Fètre , qui vit comme s''il avait des rentes , et il n''en a pas , c[ui se conduit en garçon , et qui souffre dans son intérieur comme un homme marié. Celui-là je le garde pour la bonne bouche. Commençons par les premiers.
«L'^homme de lettres ministre protège ordinairement les peintres , les éleveurs de chevaux,
(1) Je ne parle pas de VHistoire de la Restauration publiée par M. Lubis , il y a quelques mois. L'opinion publique a déjà classé ce bel ouvrage au rang qu'il mérite.
pensionne les agriculteurs de laCôte-d''Or, en^ voie des médailles aux fabricans de soieries de Lyon, mais il fait consigner les hommes de lettres a sa porte. Un des derniers ministres sortant, homme de lettres aussi, écoutait un jour rhistoire des procéde's employés sous Fempire pour protéger la littérature dont la guerre suspendait les débouchés; comme on lui disait que INapoléon faisait embarquer deux ou trois éditions des poésies de Tabbé Delille ou de tout autre écrivain , et qu'ensuite, prose et vers étaient par son ordre jetés à la mer a quelque distance des côtes, ce ministre s'écria : « Noyer les livres , cVst bien ; mais il y a mieux. Je n''aime pas les demi-moyens. »
«L''homme de lettres élégant qui a des revenus , un entresol avec des meubles de Boule dans son appartement de la Chaussée-d''Antin , dont les chevaux concourent pour le prix royal aux courses du Champ-de-JMars, s'attache le plus possible a ne point paraître écrivain. Au moral comme au physicpie, il considère Tencre comme
une lacîie. On ne sait ni Fendroit oii il écrit, ni riieure à lacpclle il se résigne a prendre une plume. 11 ne sollicite jamais d''éiogcs dans les journaux , et a la vérité il n'^en obtient aucun. Sa popularité se renferme dans quelques salons où la gloire littéraire n''est soufferte qu''a la faveur du demi -jour. Sa manie est de paraître gentilhomme avant tout et dans tout. On lui pardonne ce travers parce qu''il couvre un mensonge, dont personne n''estdupe, par une dépense prodigieuse d''esprit , et que d''ailleurs on ne va plus qu''aux galères du ridicule pour usurpation de titre. Mais le ridicule ne lui manque pas. Dès qu''il a tourné le dos, on lui dresse un arbre généalogique des plus touffus; et4''on se dit : Cest un charmant garçon : il ressemble beaucoup a son cousin le charcutier ; c''est étonnant comme il a la voix de sa mère la mercière.
« Lliomme de lettres académicien attend une mort pour bien mourir. Pour trépasser en règle, il lui faut la bière d\iii autre. On ne saurait imaginer le mal qu'ail se donne pour s''humilier et
se faire petit, afin d''étre reçu dans le corps fameux. Sa poésie est médiocre, sa prose n''est connue de personne , sa renommée n''est que dans la mémoire de quelques amis ; en vérité , il ne sait pourquoi il est si hardi de demander la place de Thomme célèbre , sublime , incomparable , auquel il ose vouloir succéder. Si on le nomme académicien, il appelle ses confrères des immortels ; s''il n''est pas nommé , il s''écrie : Ce sont des paltoquets !
«Arrivons au dernier, àPhomme de lettres qui n'ayant en propre que sa plume, comme Fofficier de fortune n''a que son épée et comme une jolie femme coquette n''a que sa fraîcheur et ses belles dents , veut vivre sur le pied ruineux d''un gouverneur de la banque, recevoir tous les vendredis avec le faste d^m président de la chambre des pairs, et mener enfin au-dehors etau-dedans un train de prince russe. Pauvre prince , dont les dix châteaux sont ses dix doigts, dont le domaine seigneurial est son cerveau.
«Entrez chez lui sans crainte, il est accessible
comme un roi absolu : tout respire dans ses palais le luxe et le meilleur luxe d"* autrefois. Les pieds tremblent d''e'craser les roses de son tapis, les coudes timides ont peiu* de frôler les teintes pures de ses fauteuils. Gardez-vous de laisser l'empreinte de votre tête en sueur sur les tentures de soie plisse'es a mille plis de ses tapisseries. Soyez prudent dans vos gestes ; un écart de vos bras briserait pour six cents francs de porcelaine de Saxe , car le Sèvres est abandonné aux domestiques. Des domestiques , il y en a partout , sans compter ses amis. Les uns, je parle des domestiques, secouent du haut de la rampe des couvertures de tigre et de léopard j les autres posent sur des guéridons fragiles des services en vermeil ; d'autres cirent avec respect des salons qui ne sont jamais ternis ; d'autres caressent des levrettes nourries de biscuits; d'autres font caracoler dans la cour des chevaux achetés la veille chez Crémieux ; d'autres agacent la femme de chambre qui se rend en courant dans la chambre à coucher de madame. Elle a sonné , on
sonne ici , on sonne plus loin. Quel spectacle ! quel bruit !
«C'estla pourtant rintërieur d^n homme de lettres qui gagne sa journe'e page a page, ligne à ligne, comme le couvreur tuile a tuile , et qui , au contraire du couvreur , ne travaille pas quand il pleut , quand il fait trop chaud , quand Tatmosphère est lourde. Oui, c*'est syllabe a syllabe, je ne dis pas idée a ide'e, qu'il gagnera assez pour payer les domestiques , les biscuits des levrettes, les services en vermeil, les roses de ses tapis et les chevaux qui demandent à grands cris du foin et des articles , du fond de leurs e'curies; terribles chevaux de Venise toujours debout sur Tattique de son imagination. La meute aussi a faim : vite une page de prose! la levrette veut des biscuits : travaillez, monseigneur, vite un chapitre de roman. Un domestique réclame ses gages ; celui-ci n'a plus de livrée; celui-là n''a plus de chapeau galonné, cet autre n'a pas encore de souliers , le palefrenier a soif de luzerne ; le cocher a perdu son fouet ,
le grainetier apparaît au seuil avec son mémoire: vite ! vite ! de la prose ! Mais je souffre, j'ai une angine ; ma tête est perdue , mon sang est corrode'; de la prose ! Pas d''argent , pas de chevaux, pas de prose, pas d''argent.
« Alors rhomme de lettres soupire, se met a sa table, et il écrit :
« Quelle douce chose que le printemps
— Monsieur , votre tailleur désire vous parler; il a sa note...
— Voila et laissez-moi tranquille.
(( Quelle douce chose que le printemps : il ramené les fleurs^ les oiseaux...
— Monsieur , on présente un effet de cinq cents francs.
Payez, et faites-vous acquitter le billet. allramhne le printemps y les oiseaux^ lesfieurs^ les lettres de-change...
— Monsieur , votre carossier est dans Pantichambre.
a hes oiseaux j lesjleurs , les lettres déchante. , . La vie renait , on se sent rajeunir.^.
— Il dit comme ça qu"*!! n''a pas le temps d''attendre.
— Que veut-il?
— Il demande si Ton changera le train qui a
été endommagé.
— Qu^il change le train :
a On se sent rajeunir, Voyez-vous la laitière qui passe avec des /leurs dans les cheveux , qui rit à qui lui rit ; et qui ne rit pas au pffhtemps ? Le ciel...
— Pierre qui n"'ose pas entrer , me fait vous dire que votre cheval Apollon a la morve.
— Apollon a la morve !
— Oui , monsieur.
— Le ciel est plus bleu.. . Que voulez-vous que j''y fasse s''il a la morve ?
— Cest que si la béte n''est pas mise à part dans une autre écurie , elle donnera la maladie aux autres.
— Mettez alors la béte dans une autre écurie.. . Le ciel se pare de ses plus belles couleurs ; le soleil.*.
94 WASHINGTON LEVEAT.
— Monsieur ! Monsieur !
— Qu''y a-t-il , Annette ?
— Madame veut aller au spectacle , Faccompagnez-vous?
— INon , j^ai à finir ce morceau qui me presse :
« Le soleil . . .
— Elle ira donc seule ?
— Priez-la de m'excuser...
« Le soleil rayonne.. .
— Mon cher ami , est-ce que vous ne m''accompagnerez pas à TOpëra ?
— Vous voyez combien je suis occupé...
— Cest ennuyeux ! Vous écrivez toujours.
— Le soleil rayonne. . .
— Viendrez- vous me chercher au moins?
— Oui, à onze heures, ma bonne , mon ange!
— Monsieur , il y a im petit là-bas qui demande de la copie.
— Dites-lui d"'attendre; j'achève :
a Le soleil rayonne...
— Ne manquez pas au moins.
— Monsieur, le petit dit qu''il n''a pas le temps d''attendre.
— Donnez-lui cela.
— Rien que ces trois lignes ?
— Oui ! Je porterai le reste ce soir a Fimprimerie. Quelle horrible migraine !
— Adieu! amour.
c( Le soleil rayonne , car c'est le printemps.
« Et tandis que Madame va au spectacle, que les chevaux brisent les paves de Paris , que les domestiques boivent et mangent a Toffice , riiomme de lettres travaille pour les domestiques , pour les chevaux , pour madame , et chante le printemps, à six sous la ligne.
«A. prcsent dis si tu n"* aimerais pas mieux être galérien à Gênes , qu''homme de lettres de cette espèce ? »
« Mon cher Socrate ,
c( Je Cai déjà confié les impressions produites sur moi par TAngleterre et ses usages. Que ta patience consente encore à lire ces derniers souvenirs recueillis au retour. Il mVst doux , je ne te le cache pas , de te les mettre sous les yeux : en les écrivant , j'y gagne de soulager mon cœur
et de les fixer dans ma mémoire qui les aime. II. 7
Enfin j''ai besoin de mV'pancher. Je n'ai jamais compris une joie muette. Ceux qui blâment la jeunesse cFètre indiscrète, ignorent donc que la confidence est la confession du bonheur comme la confession est la confidence de la tristesse.
« Le paquebot a vapeur qui devait me ramener en France était amarré le long de la Tamise. Quand j*" arrivai à bord , les fours de Tappareil chauffaient dëja , quoique Fheure du départ fut encore loin. Je m''assis a la poupe du bateau , me laissant aller a contempler Féveil de la grande cite'. Derrière le brouillard épais d'une matinée d'automne remuaient des milliers de vaisseaux. J'entendais le cri des poulies et la voix des matelots gréant des mâts. En beaucoup d'endroits de cet espace brumeux, je n'apercevais parfois qu'un homme suspendu au ciel, sans distinguer l'appui qui le retenait à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau de la Tamise. Quelques vaisseaux crevaient ce voile et descendaient le fleuve engourdi. Cette activité
de si bonne heure me fit honte. Loiiflres est une ville mortelle a Poisiveté ; j''y ai 1*0 ugi souvent de n'être ni un brave capitaine de' mer , ni un entrepreneur de quek|ues travaux utiles , à Fexemple de tant de lords.
« De minute en minute , le mouvement que j'observais se multipliait de manière a ne plus permettre de s'en rendre compte. Cette brume grise se distendait , s'animait , ef chaque atome entrait en travail. Six vaisseaux , dix vaisseaux , s'en vont au courant du fleuve ; l'oâejat du goudron parfume l'air matinal ; la vapeu r des chemine'es de la ville en obscurcit la teinte ; les heures qui sonnent tombent en flo c( )ns cotonneux. L'eau , la terre et le ciel son dolent enfermes dans le flacon magicjue de qi r idlque enchanteur qui les retient malgré les efi forts qti'ils font pour s'échapper.
<( De ma place , qu'envahissait m le naârée de valises , de malles et de manteau x , je voyais arriver mes compagnons de voya^ , aventuiiers
ÎOO. WASHINGTON LEVERT.
iau petit paquet colle sous le bras , fashionables accompagnés de leurs lévriers jusqu''a Fëchelle du paquebot , et rentiers qui avaient assez gagne' dans la semaine pour rifsquer la partie fine à leur petite maison de campagne de Greenwich ou de Gravesende. Dès qu''ils étaient à bord , ils cherchaierit les uns et les autres la place quMls occuperaient pendant la traversée, précaution qui semblera extravagante aux touristes français , espèices de moineaux francs voltigeant de place : en place quand ils sont embarqués , ennuyai it de auestions les matelots , prétendant savoir nr deux gouverner que le timonier , et possédés de la rage de descendre dans la partie du vaisseau oia se meuvent les divers ressorts de Tappare il locomoteur. L'Anglais se dit : Cette machine d e fer qu^on appelle roue a pour fonction de pou.sser cette machine de bois qu''on nomme vais; 1 ?eau ; cette macliine à deux pieds qu"'on nommi \ s capitaine , a pour fonction de me conduire , mo \ i ■> autre machine qui ai pour nom passager ; que \ chacun remplisse son devoir. Et
il reste à sa place comme Fccrou d^m système auquel il appartient.
« Le moment du départ approchait : les cabines étaient pleines; le pont offrait peu de lacunes; des paillettes de feu, des gouttes d*'eau brûlante jaillissaient en pétillant des parois du tuyau de tôle ; on allait tirer au large , dëja les roues battaient Feau quand le capitaine cria : Stop ! c''e'taient des passagers retardataires qui arrivaient ; le paquebot s''arrèta. Du fond d''unc chaloupe que je n''aperçus , tant la brume rétrécissait riiorizon autour de nous, que lorsqu''elle nous accosta au pied de rëchelle, sortirent douze ou quinze femmes encapuchonnées d'épais manteaux rayés vert et rouge , cpii ne permettaient guère de soupçonner dessous une créature humaine. L^iigrctte bleue qui sortait de Fendroit oîi était présumablement une tête , accusait seule ime respiration.
« Cette ascension silencieuse par réchelle du paquebot , à une distance qui nous cachait déjà lesbords du fleuve, et exécutée au milieu de la
fantasmagorie du brouillard , avait tout Tair d''une vision. A peine toutes ces femmes touchèrent le pont qu''une séparation brusque s''ope'ra parmi elles. La plus grande fraction passa a Tarrièi-e et disparut par les marches qui conduisent au salon du paquebot ; Tautre partie se dirigea vers la proue, où je remarquai seulement alors qu*'étaient agglomére's des visages moins aristocratiques , beaucoup de gros fermiers , des marchands de bœufs et des éleveurs de chiens entourés de leurs meutes. L"'incident me révélait , sans qu''il fut besoin d''autre commentaire , que sur le paquebot il y avait deux catégories de places : la première pour les riches ou les moins économes , la seconde pour le peuple et la domesticité. Aucune barrière cependant n''indique cette distinction ; le règlement seul retient chacun dans les limites de la place qu''il a payée, a Nous com'ions rapidement sur la pente du fleuve , effleurant tantôt a droite et tantôt à gauche ces villas anglaises faites à Fimage des maisons de campagne de Flnde. Le marbre , le
silence el le gazon composent ces délicieuses habitations , oïl Ton aperçoit tout ce que la fortune fait ëclore sous les doigts de Tindustrie. Tu vois des prairies alignées comme la planche d'un burin suave , et dans ces prairies des troupeaux de vaches qui paissent au milieu de l'abondance. Le poétique n'y est pas maigre comme en Ita||e.
« Chose rare , et cjue les lettres de recommandation ne procurent pas , le soleil parut et déchira cette ouate grise étendue sous le ciel. Dans le midi le soleil est une habitude ; dans le nord sa présence est un cadeau. Sous ses rayons peu chauds , mais gais, je vis s'enfuir la brume; et nous respirâmes un air pur.
« Il était alors onze heures ; les passagers étaient remontés sur le pont , la plupart tenant une bouteille de vin de Bordeaux d'une main , buvant a même , et de l'autre , un morceau de bœuf froid appliqué à un morceau de pain de l'épaisseur de huit tartines. Autre préjugé dont il faut se défaire, celui de croire que
les Anglais ne mangent pas de pain ; ils en mangent beaucoup , sans préjudice de ce quHls de'vorent en mouton et en Lœuf.
« Je te ferai grâce de la peinture des fijjures anglaises d'hommes, en gênerai fort déplaisantes; c''est le type carré du Normand abâtardi dans le moule fade et beurré du Saxon ; c''est le produit du cheval et du mouton. Il n**est pas question de tous les Anglais ; les exceptions sont notables et magnifiques» Ils sont d''ailleurs de haute taille et étalent Texistence avec noblesse. Ce qu'il y a d''incomparable , mon ami , ce sont les femmes anglaises. Elles sont les Grecques du nord.
«■ Celles qui étaient à bord du bateau a vapeur ne démentaient pas la bonne opinion que je t** exprime sur elles , quoiqu*'elles ne m''apparussent pas avec Taccompagnement de la toilette dont les Anglaises ne savent point se passer. Tu n''es pas de ceux qui croient qu''elles sont toutes blondes comme du chanvre. Leur teint est aussi varié que celui des Françaises , et il naît à Lon-
dres , année commune , autant de brunes qu''à Madrid. Brunes et blondes , mes compagnes de route étaient fraîches comme des groseilles de Strawberry. Je ne parle ici que de celles qu''aucun homme n''accompagnait , et qui s'^ëtaient rendues a bord comme une, procession de manteaux. Je fus fâche' cependant de ne lire sur leurs visages , encore chauds des baisers d'adieu de leurs mères, aucune marque de tristesse. Elles riaient comme des folles. Londres avait pourtant disparu derrière les mille tortuosités du fleuve ; nous pressentions même déjà le voisinage de la mer , a la couleur plus bourbeuse des eaux, à la stérilité' de la côte, et surtout aux larges courans d''air qui nous arrivaient.
« La seule Anglaise dont les traits fussent pleins d'une doideur vraie , était une de celles qui étaient passées à la proue du paquebot, quand la séparation des jeunes filles riches et des jeunes filles pauvres sVtait faite. Son coude s''appuyait sur la galerie , et son bras soutenait sa belle tète toute bouclée de cheveux. Une cage
allait mal a cette charmante cre'ature avide d''air et d^independance. Rouges comme deux grains de groseilles mouillés par la pluie , ses lèvres semblaient , pauvre enfant , murmurer des paroles d''adieu sans fin a la fugitive patrie. La vapeur bleue des montagnes se peignait au fond de ses yeux plonge's vers le fleuve : que de choses pénibles elle lui confiait! Et quand elle regardait autour d''elle la cote qui se précipitait à la mer, elle rappelait la biche effrayée qui , pour échapper aux poursuites , traverse un lac avec du feuillage dans les cornes , croyant emporter la forêt avec elle. La jeune miss se cachait sous sa pensée sauvage. Sa taille était petite, mais elle était encore si jeune que la remarque n''avait aucune valeur. Ses joues n''avaient ni cette fraîcheur roturière , commune aux Anglaises de basse condition , ni celte pâleur des femmes de distinction , pâleur trop louée , qui n''est, après tout, que le signe d''une mauvaise santé. Elle était pâle et fraîche comme on Test sur la montagne , c''est-a-dire sans excès. Les
ailes transparentes de son nez indiquaient une sensibilité' vive. Cet ensemble intéressant était couvert par ce glacis d''intelligence et de pauvreté répandu par la civilisation sur ceux dont elle n''a pas mesuré la fortune a Tambition ou à la noblesse.
« Je ne détachai plus mes regards de la jeune miss. Je fus touché de cet amour de la patrie, si discrètement exprimé; j'' aimais déjà cette jeune fille plus que toutes ses compatriotes , beaux oiseaux sans pays , c[ui vivent partout où on leur siffle un air c[ui les amuse dans une cage dorée.
« Il me vin^e pressentiment qu'acnés allaient peut-être quitter le paquebot sur quelque point du fleuve; je n''avais pas encore pensé qu''elles n''iraient pas jusc{u''en France avec nous. Quoique je ne fusse que depuis quelquesheures avec elles , ridée de cette séparation m''attrista comme si nous nous fussions connus depuis long-temps. Il existe un attachement de hasard qui a, dans sa rapidité d''une minute , ses jalousies et ses
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regrets. Le cœur renferme des mystères impe'ne'trables de tendresse qu''aucune langue n^est assez subtile pour exprimer. Ceux qui ont langui d''amour pour des statues et ceux qui ont brûle' dVne passion muette pour des femmes dont ils n''avaient connu que le portrait, ne furent pas moins extravagans que moi, me désolant à la supposition que j''e'tais peut-être sur le point de perdre une femme qui n'aurait pas respiré plus d^me demi - journe'e le même air que moi , et à une distance où il était presqu''impos-' sible qu'acné m''eùt vu ; car j'avoue que la peine de m''en séparer était ce qui me faisait désirer de ne pas voir partir ses compagijks.
«Bientôt je n''eus plus ces craintes a redouter ; mon anxiété disparut. Nous découvrions la mer devant nous. La traversée cessait pour tous d'hêtre un trajet d''agrément pour prendre le caractère sérieux d^m voyage.
« Enfin nous franchîmes Fembouchure de la Tamise , et nous nous élançâmes sur la grande mer. La nuit venait. Derrière nous T Angleterre
s''ëtait déjà voilée d''une gaze de brume violette, à travers laquelle bondissaient , comme les troupeaux nuageux des pasteurs d''Ossian , d''énormes rochers , roulant les uns siu* les autres, du ciel jusc|u''au rivage. C'était l'heure où la mélancolie du nord déploie ses ailes de crêpe et plane sur les lacs. Plus de soleil , pas d''étoiles au ciel ; il faisait doux. Les passagers et les passagères , trouvant cependant que Pair était trop vif pour rester sur le pont , descendirent dans leur cabine , Pun après Pautre , se livrer au sommeil , tant la nature leur semblait digne d'être admirée. Graduellement les objets s*'effaçaient dans le lointain que nous avions quitté. Bientôt il n''y eut sur le pont du navire que le capitaine , la jeune Anglaise, moi , le timonier et un autre matelot de quart; celui-ci s''endormit dans son manteau le long de la galerie , après avoir alliuné la lampe de l'habitacle.
a Entre la poupe et la proue du vaisseau , peut-être ai-je oublié de te dii^e, s*'élend un banc , respecté des deux catégories de passagers
dont je t''ai parlé. Les riches ne sont pas assei humbles pour y prendre place ; les pauvres sont trop fiers pour Toccuper. Ligne neutre , il est presque toujours vide pendant la traversée. Dès qu''elle se vit seule sur le pont, la jeune fille alla s''asseoir sur ce banc limitrophe , heureuse sans doute de se rapprocher des places dMionneur sans qu''il en coûtât de sacrifice à sa pauvreté orgueilleuse. A peine était - elle sur ce banc, que j''étais près d''elle confondant au gré de la brise les plis de mon manteau avecl es plis du sien. J''essayai de lui parler ; mais le vent qui fraîchissait de plus en plus emporta mes quelques paroles, et je n''eus pour réponse qu^une boucle de ses cheveux qui effleura mon front et com'ut sur mes lèvres ; car, au bruit de ma voix, elle s''était brusquement retournée , et , dans ce mouvement , ses yeux furent sur mes yeux.
— Miss n''a jamais voyagé sur mer ?
— Pardon , monsieur, me répondit-elle en anglais; ceci est mon second voyage.
« Quel était le premier ? Il eût été indiscret de le demander. Mais oii peut être déjà allée une fille de quinze ans, pensai-je avec dépit. Pourquoi arec dépit? diras-tu. Si im jour tu aimes, tu te feras toi-même la réponse.
— Pensez-vous , miss , que nous aurons de Forage cette nuit?
« Cest la tout ce que je trouvai de moins stupi de a lui dire pour ne pas laisser mourir la conversation a son début.
— Auriez-vous peur de Porage? réponditelle en me regardant avec une pénétration qui m''effraya pour Popinion qu''elle concevait de mon courage.
« Une exagération en appelle une autre.
— Je voudrais , miss , qu'il fit une horrible tempête celte nuit.
— Pour que nous périssions tous , sans doute ?
— Pour vous sauver, lui dis-je.
« Une Parisienne eût éclaté de rire à ce souhait romanesque.
— Je VOUS remercie , monsieur, me repondit la jeune miss en nouant plus étroitement les rubans de son petit chapeau de paille sous le menton ; mais je sais nager.
« C'était refuser un service de la manière la plus péremptoire, surtout à un homme qui n''aurait pas eu trop de ses deux bras pour se sauver.
— Mes frères m''ont appris à nager dans un lac voisin du presbytère. Je suis protestante , et réducation des enfans , vous le savez , est dans notre sainte religion plus forte que celle des enfans catholiques. On nous enseigne de bonne heure ce que n''apprcnnent jamais les filles des papistes , d''ailleurs très ignorantes sur tout.
— Votre père a donc été votre maître?
— Cest lui qui m''a appris le français , Fanglaîs, Fallemand, Fitalien et Fespagnol.
« Juge si je me sentis petit quand j''entendis une enfant me dire naïvement qu''elle savait tant de langues , moi qui , pour me venger de si mal connaître la mienne, en estropie tant d''autres.
SOCRATK LElsLANC. 113
J''éproiivai dans ce moment que le meilleur moyen de guérir un Français de son pauvre babil de science, était de lui donner une Anglaise pour femme.
« Dans ma confusion , je lui aurais volontiers parlé latin , comme ce savant sinologue aux Chinois de Pékin , arrivés un jour malencontreusement à Paris. jMais si elle m''eùt répondu en chinois !
— Et vous connaissez , miss, les poètes de ces nations dont vous parlez les langues ? continuaije en tremblant.
— Les meilleurs me sont assez familiers. J*" adore les poètes espagnols. A.vez-vous lu Garci lasso de la Vcga ?
— Oui , miss ! m''écriai-je comme un homme sau\é.
— Alors vous avez dû retenir ces vers qui sont de lui :
\ eu la terceia rueda, .
Contigo niano a inano, H. 8
Busquemos otro Uano, Busquemos otros montes y otros rios , Otros valles floridos y sombrios Do decansar y siempre pueda verte.
— Ces vers sont divins , miss,
« Et je les redis macliinalement en français; car si on parle plusieurs langues , on ne sent jamais vivement que dans la sienne.
« Mon ami , cette poésie, inspirée il y a trois cents ans a un sauvage castillan , est une rêverie inconcevable pour le temps où elle fut écrite. L''amour, Tennui des choses terrestres , si profond de nos jours , la mélancolie , sont mêlés dans cette églogue tombée du troisième ciel , oii le poète souhaite d''aller rejoindre son amie; le premier est trop bas pour qu"'il y ait songé. Je regardai les yeux de la jeune miss; ils étaient noyés de larmes. Cest qu*'elle aussi allait chercher d"* autres lieux et d'' autres rives inconnues. Reconnaissance aux poètes! ils établissent une communion entre toutes les âmes aimantes de
la terre. Reconnaissance aux poètes ! on aime comme ils ont aimé ; ce qu'ails ont dit , nous le répétons mille ans après leur mort , et ceux cpii nous écoutent pleurent. Garciiasso me révélait un cœur que, sans lui , je n''am^ais jamais soupçonné si plein de fraîcheur, d''élévation et d''harmonie. Reconnaissance à Garciiasso.
ce Oui , vous aussi, miss , vous allez vers d''au très rives. Mais oii est le bien-aimé qui , la main dans votre main , vous conduira k la troisième sphère ?
« — Porte a tribord , cria dans ce moment le capitaine d''une voix brève , porte à tribord , navire près de nous , à bâbord. Attention , timonier !
(( En eflFet , presque dans notre sillage , nous aperçûmes une goélette qui se dirigeait vers le nord ; elle passa près de nous comme un éclair; le sifflement du vent dans ses cordages , la lueur de sa lanterne qui raya nos voiles , un chien qui aboya par le trou des sabords , deux figures que nous vîmes à la poupe , ce fut tout.
116 WASfllXGfON LEVERT.
Notre capitaine s''assit de nouveau , le matelot de quart se recoucha; et la main de la jeune miss resta dans la mienne .
« — Farewell! adieu, s''ecria-t-elle en tournant la tète du coté où elle ne voyait plus que les derniers phares de FAngleterre, son pays; Farewell !
« Moi je voyais les phares de la France , et je me disais tout bas : Dans une heure Boulogne, demain Paris!
« Comprends ~ tu , mon ami , combien cette tristesse de la jeune miss et le ravissement de mon retour faisaient pressentir le lien d''un attachement inévitable. Je la ramenai d'' Angleterre comme un souvenir de ce beau pays ; j'étais pom' elle la première branche sur laquelle elle s''appuy ait en le quittant . Quel bonheur ! j allais lui être utile, j''allais être son guide sur cette autre mer ou ma proposition de la sauver ne serait peutêtre pas aussi vaine. Elle le sentait instinctivement , si je devais en croire la pression de sa main , tandis quV^lle regardait sVteindre le
dernier point lumineux des phares anglais.
Quelle joie de n** avoir pour rival que la patrie dans le cœur d'ime femme, et une patrie qui n'*est plus qu''une goutte de feu suspendue entre deux infinis.
«Elle s'inclina vers moi ; sa tète s'appuya sur mon épaule ; elle y resta : Fenfant n'avait plus de patrie. Le dernier phare avait disparu.
(( — Debout! debout! criaient les matelots, debout ! Nous sommes arrives ! Boulogne ! Boulogne ! Ohe ! les autres , éveillez-vous !
« Nous étions a Boulogne. Notre navire s''amarra au quai ; des planches appuyées un bout sur le pont , un bout sur la terre , facilitèrent le débarquement des passagers; je touchai le sol de la France.
« Fort indifférent sur le choix d'un hôtel , je m''acheminai vers celui où mes voyageuses allèrent , au milieu d'une nuée de domestiques qui portaient des falots. Les adroits coquins profitent de Fespèce d''ivressc que répand dans tous les sens rajptation de la traversée pour prendre un
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empire absolu sur la volonté des passagers. Ils vous remorquent où il leur plaît ; il ne tiendi^ait qu''à eux de vous considérer comme des épaves, et de s''approprïer vos effets.
«Une grande table couverte de mets froids nous attendait dans la principale salle de Thôtel. Son aspect me ravit, non que je sois très gourmand, mais la somptuosité' en tout est mon faible. Je n'espe'rais pas voir s*'asseoir avec moi, a ce banquet de nuit , mes frêles compagnes du bateau à vapeur. Elles avaient besoin de se reposer, et de puiser dans un sommeil re'parateur des forces pour le départ du lendemain. Les sylphes! A six heures deux diligences, dans Fune desquelles j*'avais obtenu à grande peine une place sur Fimpe'riale, les rouleraient, fardeau léger, vers Paris. Ce n''était pas trop que ces quelques heures de trêve qui leur étaient laissées entre Farrivée et le départ.
<t Mes prévisions étaient fausses. Toutes les jeunes filles anglaises , irlandaises , ou écossaises les plus souffrantes même , celles dont la mer
avait ravagé cruellement les traits et la toilette , prirent place autour de la table. Mon Dieu ! pensais-je , que vont-elles manger, si délicates et si diaphanes ! je ne vois ici que des montagnes de boeuf, des pyramides de côtelettes, des baquets de pommes de terre , des buissons de homards et d''autres choses aussi légères. Si Taubergiste avait lu Ossian , s''il était lakiste le moins du monde , s''il n''ignorait pas , le bourreau , que ses hôtes s''appellent Bella , Diana , Dorothy, Edith, Grâce, Jemima, Love, Mercy, Nanny, oseraitil leur offrir, par un contresens odieux, ces mets de plomb , bons tout au plus pour des matelots de docks.
c( Nous bûmes du porto ; quand je dis nous bûmes , je veux dire c[ue toutes ces demoiselles paies en burent d'abord un plein verre.
« Elles attacfuèrent ensuite les côtelettes avec furie. C'était merveille de voir exécuter ce pillage par des doigts roses et des ongles transparens! Comme les jeunes filles vaporeuses mangent , mon ami ! Défie-toi , Socrate , du bu-
rin anglais ! Yois-tu, ces femmes, taillées en fuseau, au visage ovale comme Tellipse d''un bel astre, engloutissent le boeuf rôti a pleine bouche. Oh ! mon ami , pour croire a la poésie des Anglaises , ne les vois jamais manger.
« Les poulets froids y passèrent comme les homards et les dindes farcis. Il n''y avait plus de Love , ni de Diana , ni de Nanny , ni d''yeux bleus levés vers le ciel ; il y avait des appétits insatiables et des soifs qu'irritait le porto. Encore une fois, brûle tous les keepsakes. Ces petites demoiselles roses, souriantes, tendres et voilées sous leurs cils et leur pudeur , sont de véritables ogres.
« Enfin, nous conclûmes avec le porto, et Ton apporta le Champagne , qui fut suivi de Feau-de-vie. Aloi-s s''émut une controverse fort inte'ressante entre toutes ces frêles créatures, sur la question de savoir , si Feau-de-vie devait être bue dans les verres à Champagne, ou le Champagne dans les petits verres a eau-de-vic. La majorité oiùiia qu'on devait ])oire autant
qu''on avait envie , sans s'^arréter à la difficulté puérile du contenant.
« Une heure après le dîner, ces apges ne prirent plus que du tlié et ne mangèrent que des tartines beurrées et du jambon de Présalé.
a Harassé d''avoir tenu tète a tous ces êtres aériens, je me relirai dans ma chambre, empressé d^ouvrir la fenêtre pour respirer.
« En regardant la lune qui jouait avec les flots , je pensai a celle qui avait manqué à ce dîner , a celle qui n''avait Iju ni porto ni eaude-vie.
c( Je pensai a elle toute la nuit. Le bonheur d''ètre de retour en France, d'' entendre sonner les cloches , qui sonnaient en français , ne lutta pas un seul instant avec avantage contre le souvenir toujours présent de la jeune miss. Saurais désiré être Anglais , être blond , être né dans le Hampshire , pour m''assimiler à elle par tous les points de mon existence. Je considérais ma nationalité , ma figure , comme autant
d''ennemis qui m''éloignaient de son attention. Heureux, me disais-je, ceux qui Pont connue , qui Tont vue , toute petite , courir sur le gazon, aller au prêche avec un petit chapeau colle' sur ses joues roses , glisser sur la glace du lac , de ce lac oii elle apprit a nager ; tu sais , le lac près du presbytère. Aimer, mon ami , ce n"'est pas une chose si aveugle et si ët5urdie qu''on l'imagine. Uamour se rend compte jour par jour , heure par Iieure , du passé dVme femme. Il est avide de tout savoir. Il remonte jusqu'au la naissance d'une femme. Il se penche sur son berceau , et la voit dans sa fleur. Ensuite , il la regarde grandir ; il ne veut pas qu'un autre Fait ]^rise a dix ans par la taille pour lui faire traverser un ruisseau ; il ne veut pas qu''un autre ait éveillé un sentiment , une idée , une lueur d''affection dans son âme. On ne sait pas , je le sais, moi, aujourdliui, tout ce qu'ion a de jalousie pour une femme avant de la connîiitre. Cest que la femme qu'ion aime , on Fa toujours connue.
« Cruelle pensée ! Qui sait si la jeune miss n'a pas laissé la-bas ce que je lui demande ici, un premier amour. Oui ! ses pleurs , ses regrets me disais- je , attestent les douleurs d\me passion rompue. Elle aime la-bas ! Ce n''est pas le phare , ce n''est pas le lac du presbytère , ce n''est pas la pairie qu''elle regrette ; c''est un ami , c''est un rival. Il doit s*'appeler John , James ou Arthur. Oh! pourquoi Napole'on n''a-t-il pas écrasé l'Angleterre ?
<■(■ De lassitude , je tombai dans un fauteuil et • je ne pensai plus ; pendant des heures entières mes regards furent machinalement occupés à suivre des troupes de pécheurs qui , avec des rames sur Fépaule et tirant de lourds filets, marchaient le long de la côte en chantant. Comme les passions nous font , mon ami ! J'enviais le sort de ces pécheurs aussi dépourvus de désirs que les huîtres qu'ils vont pécher.
« Il y a des nuits qui ont cent heures , cellelà ne finissait pas. Cependant le jour parut , si Ton peut donner ce nom à une lueur moins
claire que celle de la belle nuit qui venait de s''écouler.
« Bientôt la voix du conducteur résonna dans les corridors de Fhôtel; nous allions partir. Dans la demi-obscuritë qui régnait , je vis monter Tune après Tautre dans les diligences, les jeunes Anglaises du paquebot. Elles étaient silencieuses dans leurs fourrures et sous leurs capotes. Après la prise de possession de toutes les places d''intérieur , on nomma les places de rimpériale et des autres cellules latérales des deux diligences; la dernière n''avait plus que deux places vides ; une pour moi , Fautre — je n''ai pas besoin de te dire a qui elle était destinée.
« Mon ami, le hasard c''est Dieu. Ce hasard je ne Faurais pas échangé pour une couronne. Quand je la sentis près de moi , son coude contre le mien, je me fis petit , je ne respn-ai plus, je tremblai qu''en me voyant la elle ne demandât a descendre dans Fintérieur. Mon Dieu! que le bonheur tient peu de place!
SOCllATE LEBLANC. 125
<c Quand les jeunes miss se furent bien assurées qu''elles n''avaient oublié ni leurs malles ni leurs valises , ni leurs sacs de nuit , «t cela a huit ou dix reprises , quand les gouvernantes, à leur tour , furent convaincues , comme de leur existence, qu''elles ne laissaient derrière elles ni une paire de bas , ni un pot a beurre , ni une tasse a thé enterre rouge de Jersey, alors elles prièrent le cocher de ne pas encore partir , attendu qu"* elles n''avaient pas eu la précaution de se réchauffer Pestomac par un tout petit verre de rum. C\;tait trop juste. On leur donna leur ration matinale , et les fouets claquèrent.
« Le jour était venu ; le temps paraissait de voir se maintenir au beau. Les diligences du nord sont des montagnes. Me vois-tu la-haut trônant sur des paquets , dominant les vallées et les fleuves , découvrant cinq lieues de plaine de tous côtés. Je tarde bien , n''est-ce pas? à te parler de ma compagne. Cest que je n'ai encore rien a t''en dire. Elle ne s'est pas détournée lin seul instant de sa lecture. Cette lecture,
je m"'en assurai par une petite indiscrétion de mouvement, ce n''ëtait pas la Bible ou les Psaumes, c''etait Byron. Ce poète-la m''irrite. Je Fai trouve partout en Angleterre. Comme nationalité , cette lecture est fort louable ; comme goût elle est très contestable à mon sens ; comme occupation , c''est à faire mourir de dépit ceux qui la subissent de la part d''autrui. Byron sera encore , pendant cinquante ans , le rival de tout homme en Angleterre. Il est Famantné des jeunes filles, qui, du reste, ne l'appellent que leur bon ami.
« La jeune miss ferma enfin Byron , comme si elle eût entendu ma pensée , et elle se tourna un peu de mon côté. Nous nous sommes beaucoup moqués , — et de cjuoi ne nous sommesnous pas moqués ? — des anciens poètes , de ce qu'ils comparaient toujours les yeux de leurs maîtresses au soleil. A Paris, je permets qu'on se raille de cette image ; on y connaît si peu le soleil ! mais , pour tout autre qu'un Parisien , que cette comparaison est bien sentie. Voici en
quoi elle est juste. Rien n''est au-dessus du soleil , et rien n''est au-dessus du regard d'une femme aime'e.
c< Que la France est belle ! » fut sa première parole.
« Mon ami , en ce moment , touché de cet éloge que je me croyais du , je me dis comme Louis XIV : la France , c'est moi !
a Elle avait raison^ du reste. Nous apercevions de notre promontoire mouvant des églises normandes aux clochers fluets , de claires rivières tournant et retournant autour de petits bouquets de villages qu''on aurait cueillis volontiers , et ça et là , encadrés comme des pièces d''échiquier , de petits bois , des carrés de pommiers , et des lacs enveloppés de genêts.
— Comment appelez- vous ce village ? me demanda la jeune miss.
— Et celui-ci?
— Et celui-là , plus loin , a notre droite ?
— Quelle est cette église ?
— C'est Péglise de Sainte,
— Cest ma patronne....
— Vous vous nommez donc ainsi?
— Oui , mais ce n''est pas le seul nom que j"'aie. .^en ai un autre que j''aime mieux , et auquel je re'ponds.
« La jeune miss se tut.
« Quel autre nom avait-elle? Crois-tu qu^il soit indiffèrent , mon ami , qu^me femme s''appelle Gertrude ou Scholastiquc ? Ce n"'est sans doute qu''un enfantillage de ma part , mais j'ai des préventions sur les noms. Jamais je ne pourrais me résoudre a dire : ma chère Scholastiquc.
— Je m''appelle, reprit la jeune miss, je m''appelle Alice.
— Alice ! c''est un très joli nom.
u Désormais, je ne la nommerai plus quWHcé' dans mes lettres. Ce nom, je ne Foublierai plus. Comment s''effacerait-il de ma mémoire ? 11 servira, au contraire , a me remettre en présence de tous les objets que j''avais sous les yeux. Quand je Tentendis , nous descendions une côte
rapide , le vent soufflait vers nous , la plaine était couverte de bruyères , des nue'es de corbeaux traçaient des triangles au couchant , trois petits nuages voltigeaient autour du soleil.
« Je m''aperçois un peu tard que j''abuse du privilège des voyageurs. Mon récit passe les bornes permises. Comme la critique aurait beau jeu si je faisais un livre ! Uassure-toi : je ne publierai jamais deux lignes justiciables de son tribunal. Moi , écrire ! moi insensible à Péloge ! moi que la critique la plus bienveillante pétrifierait pendant des mois entiers ! J'admire, en vérité , ceux qui l'affrontent , ceux qui , brûlés au-dedans d'une juste fierté , et qui , pleins de la conscience de leur mérite , ont le courage d'une modestie menteuse, et s'apprennent a rougir et a baisser les yeux , comme une jeune fille, de peur de paraître voler le bien légitimement acquis de l'éloge. Il n'y a qu'un dieu ou un imbécile qui puisse dire : Je ne suis pas venu pour élve le premier , mais le dernier. Encore une fois je ne serai pas auteur. Laissons donc ce
propos se perdre dans les sables. Revenons a miss Alice. T''es-tii jamais dit, au bord de la mer : Si cette vague roule jusqu''a mes pieds, je serai... Mais tu n''as jamais vu la mer ; tu as dû te dire quelquefois alors en regardant les étoiles : S''il s''en détache une de ce côté du ciel, je serai roil Et comme de raison aucune étoile n''a jamais changé de place.
c( Pour moi , mon ami , ce miracle s''cst fait ; rétoile du ciel m''a entendu. •
«Nous arrivons a Paris.
a iV peine ctais-je rentré a Fhôtel , que miss Alice se présenta et remit a ma mère une lettre de recommandation. L''étonnement m''avait clouéà ma place. Comment! miss Alice avait pour protectrice ma mère , ma maison était la sienne , et le voyage ne m''avait rien appris !
« Uaccueil qu''elle reçut , quoique cordial , ne me satisfit pas. J''aurais désiré que ma mère Pembrassàt , qu''elle lui parlât avec plus d''effusion , et lui offrît notre plus riche appartement. Les femmes ne savent pas recevoir les femmes;
les mères n''entendent rien surtout a rendre heureux les fils dans les personnes c£u''ils aiment. Si j'' avais osé , comme je lui aurais dit : Restez ici , miss , cet hôtel est à vous ; commandez % ces domestiques , ils sont les vôtres ; indiquez vos heures de repos et de travail , on les respectera. Exigez -vous encore que je vous serve, que je vous serve a genoux, que je vous accompagne dans le monde , dans vos promenades ; et pour vos promenades acceptez -vous mon équipage? Cest moi, rien que moi, qui vous conduirai dans Paris ; je ne vous quitterai pas , je ne vous perdrai jamais de vue. Et que ne lui aurais-je pas dit encore , mon ami , sans ma timidité, sans mon respect pour ma mère ? 11 a
fallu, mon ami, refouler toutes ces protestations
si vraies , si chaudes de mon coeur , dans mon
cœur même.
c( Voici ce que lui a dit ma mère.
« 11 ne conviendrait pas , mademoiselle , que
« vous restassiez chez moi, môme un seul jour;
« votre candeur souffrirait de la liberté d'un
« monde que vous devez oul^lier , puisque vous c( vous destinez aux saintes pratiques de la reli- « gion. Je vais sur-le-champ vous installer dans <( le couvent des Irlandaises, où des compact gnes , des coviipatriotes , des sœurs vogs at- « tendent. Vous y trouverez ce délassement ce d''esprit et de corps dont vous avez besoin « après un voyage pénible. »
« La jeune miss balbutia quelques paroles de reconnaissance, et se disposa à partir pour le couvent avec la même abnégation qu''clle aurait eue, je crois, pour afiFronter le martyre. La résignation est au suprême degré la vertu des femmes. Aussi combien y a-t-ii eu plus de saintes que de saints.
ce Je restai seul avec la jeune miss tandis que ma mère alla s'apprêter pour la conduire au couvent. Ma contenance fut alors plus gênée que la sienne. Je suis toujours au dessous de Foccasion; je Ja fais naître avec bien plus d''adresse que je ne sais en profiter. Miss Alice n'éprouvait aucune contrainte ; elle dénoua son petit chapeau
SOCUATE LElîLANC. 133
de paille , aux longs rubans verts , et ses beaux cheveux aux boucles mignonnes flottèrent comme lorsque le vent les fouettait à la proue du bateau a vapeur. Je ne m'aperçus pas que les appartemens de Fliôtel, tout magnificpies qu'ils sont, lui aient arrache un geste de surprise. N -est-ce pas la marque d'un esprit élevé , cette assimilation immédiate au luxe, à la prandeur aux choses trop éclatantes pour le vuL^^aireP Elle se promena dans le salon , elle se regarda dans la glace , parcourut des yeux le jardin , comme si elle eut été chez elle , au presbytère. Un seul meuble l'arrêta , ce fut mon piano , qui ne dut pas cet hommage à la beauté de ses pieds d'ébène, ni aux incrustations de nacre dont il est enrichi. Miss Alice s'en approcha avec émotion, s'assit auprès, l'ouvrit avec une familiarité pour laquelle je lui aurais baisé mille fois les mains, et s'accouda à l'un des côtés. Ensuite, avec la préoccupation du poète au bord de la mer , quand passent et repassent les vagues et leurs murmures , elle regarda les louches
d''iYoire de Finstrument. Mes yeux ne la quittaient pas. De plus en plus entraînée par sa rêverie , elle appuya mollement ses deux mains sur les touches , préluda comme sans y prendre garde pendant quelques minutes, et bientôt je distinguai les intentions d'un air que j"* avais entendu mélancoliquement siffler par un matelot , un jour qu'un vaisseau de haut bord appareillait de la Tamise pour la Californie.
« Cet air était pénétrant comme la voix humaine quand elle est Fécho d'une vive douleur ou d'une joie soudaine; qu'avait-il besoin de paroles pour expliquer le sens dont il était empreint ? C'étaient à la fois le soupir du pauvre , le regard de la mère a son enfant , le cri du voyageur a la vue de la maison paternelle derrière la haie , le pas hâtif de l'amant qui se rend au toit de la fiancée ; si aucune parole ne dit bien cela , quelle parole rendrait l'amour de la patrie, qui se compose de ces sentimens de souflFrance et d'amour ? Ce qui seul le traduit , mon ami , comme le cri traduit la douleur ,
c'^est cette musique qu"'elle faisait entendre , la sainte musique cFun air national , musifjuc simple, grande, éternelle, oii le ciel, les eaux , la terre, le vent, les hommes, leur croyance , leur force, leur liberté, font chacun leur parlie. « La. jeune miss m^oublia , oublia qu''ellc était étrangère chez moi, pour s** abandonner à rinspiration de son âme, avec laquelle bien plus qu''avec ses doigts elle jouait sur le piano son air national de Flrlande. Que de tableaux attendrissans et sauvages, que de montagnes pleines du bruit du cor, que de vallées ondoyantes passèrent sous mes yeux, tantôt au moment où les étoiles versent leur lumière dans les lacs , tantôt lorsque le soleil d''été dore chaque brin d''herbe! J''entendais tout, je voyais tout dans cette musique , simple , comme un bonsoir qu'au coucher du soleil se disent deux amis de chaque côté de la rivière bleue et profonde qui les sépare.
« Quand elle eut cessé de jouer , je restai encore long-temps sous Fimpression de sa divi-
ne musique ; elle-même était si émue , qu''elle n*'eut pas la force de repousser ma main , qui serra la sienne. La musique continuait Foeuvre cValIiance commence'e par la poésie dans le trajet d*" Angleterre en France. Je bénis une seconde fois ces amis du cœiu' , ces artistes dont le langage,répété des siècles après eux, surprend, enchaîne, et dit pour nous ce que notre insuffisance ne saurait exprimer comme eux. Maigre' mes efforts pour te donner une idée de mon état nouveau , ah ! que tu es sans doute loin , mon ami , d"* entrer avec moi dans cette sphère oii je me sens porté depuis quelques heures. Si tu n'as pas brûlé la lettre oii je te racontais le bal des Tuileries , cette lettre dont chaque ligne , lorsque je Fécrivais, semblait se détacher de ma plume comme des. étincelles électricjues du bout d\me baguette d'acier, eh bien! cette lettre ne renferme pas une seule surprise, un seul sentiment comparable à ma situation d''aprésent. Mon effusion n''étaît qu'inquiétude d'enfant, admiration fastueuse; ce n'était pas,
enfin , celle faiblesse sans nom , cette ivresse du sang, ce mal universel dont on craint de guérir; j''aimais toutes les femmes , j'en aime une ; el, renouvellement étrange que je ne t''expliquerai pas , depuis ce moment je me sens meilleur, j''éprouve une tendresse illimitée pour tout ce qui m'entoure. Ma vie, mon bras, ma fortune a qui les voudra ! J'ai besoin de me répandre au dehors, de rendre sensible aux autres la joie dont je suis plein. Ah! vienne, vienne un pauvre me tendi'e la main, et je la chargerai d'or, et je le remercierai de m'avoir soulagé ! Si je savais ce soir une pauvre fille ne pouvant se marier faute d'une dot , j'irais à son grenier et je la ferais sourire comme une reine en lui mettant sa dot sur la cheminée. Je veux voir tout le monde heureux; si j'osais, j'écrirais sur mon chapeau : c( Saluez un homme heureux , vous qui passez, car il aime, car il est aimé. »
u Enfin, je te l'ai dit, ce mot — je suis aimé ; car lorsque miss Alice est partie , elle m'a regardé avec tant de bonté, avec une si douce per-
lâ8 WASHINGTON LE VERT.
sistancc, que je n''ai pu douter demonbonlieur. A pre'scnt je ne désire plus rien, ma vie est complète. Fou que j'hélais , d''avoir désiré quelquefois d''étre mililairc , orateur célèbre , (jrand poète ! tout cela vaut-il ce bonheur, aimer! cire aimé!
ce Je ne dormirai pas celte nuit, je ne veux plus dormir. Ce serait me laisser voler une pensée toute pour elle. *
ce Mais, a propos, où et quand la re verrai -je? Je Tenlèverai , je Tépouserai. A demain les réflexions , si toutefois je puis réfléchir, car je suis fou. Heureux les fous d''amour : on les plaint ; moi, je les envie. Ils ont retenu, arrêté , scellé comme une statue d''airain , dans leur mémoire, les traits aimés , le beau corps , Famé de leur amie. Ils ont vécu, ils vivent, ils vivront avec elle, et elle mourra au même instant qu''eux.
« Adieu, je n''ai plus rien a te dire, si ce n''est cfu''elle est charmante et que je Taime, qu*'elle a les cheveux presque noirs et que je Taime , rpie SCS yeux ne sont pas très bleus , mais que je
SOCRA.TE LEBLANC. 139
Faime; que sa bouche ii''est ni ridiculement petite, comme les mauvais peintres savent les faire, ni trop grande cependant, et que sa taille, ainsi que toutes les beautés de sa personne, a ces moyennes proportions sans lesquelles rien n''est absolument parfait.
« Adieu , mon ami , adieu ! Partage mon bonheur pour qu''il soit double.
« Ton frère,
M Washington. »
« Mon cher Washington.
« On me remet ta lettre, ami; je vais la lire ; laisse-moi achever de respirer le frais a ma croisée, ma petite croisée qui domine les jardins du faubourg Saint-Antoine et d''oii Toeil plane sur les jolis marais des barrières : c''est une ^aie charmante agrandie de Thorizon boisé de Yincennes. Jamais soirée de printemps ne me sem-
bla plus pure ; elle est même peut-être trop arde nte pour la saison ; et en effet , les maraichers se donnent plus de mal que de coutume pour arroser leurs plates-bandes de légumes, et leurs jeunes couchés de melons. Ce relâchement précoce de Fair m''a ôté depuis quelques jours la moitié de mes forces ; le matin et le soir j''éprouve des langueurs sans souffrir précisément. Mon mal n*'est nulle part et il est partout. Encore est-ce un mal? C'est ce que j''ignore. Il m'attaque par momens comme un accès, il m'effleure comme une bouffée d'air, et il passe. Je tressaille sans cause ; puis-je appeler une cause l'impression obscure produite par l'accident le plus commun ? Si le vent m'apporte l'odeur des fleurs du pommier, ou le bruit des cloches du couvent, si, comme au moment oii je reçois ta lettre , il va faire nuit , si les champs ondulent tout a coup sous un éclat de la lumière expirante du soleil , je me sens alors surpris par une défaillance inconnue, et mon cœur est malade jusqu'à la nuit. Il y a, dans un jardin placé à côté du nôtre ,
derrière le mur de clôture de l'hospice, un lilas (jue je croirais enchanté si j''étais superstitieux. Plus il s''est développé sous Tinfluence du printemps, et plus ce malaise dont je suis atteint a augmenté en moi. Quand il ])oussait des feuilles et des boutons, je frémissais comme lui a la brise du soir; a ses premières grappes violettes, j'ai été plus mal ; et depuis qu^il est chargé de bouquets , de petites étoiles bleues et blanches , je suis at;cablé de faiblesse. Hier surtout, j''ai failli m''évanouir en apercevant entre ses branches des oiseaux qui chantaient , des moucherons, des papillons blancs, des fils de la Yicrge tendus de grappe en grappe, et derrière ce voile animé un chapeau de paille noué aux rameaux , le chapeau oublié de quelque jeune fille sans doute. Si je n^ivais eu que huit ans, je me serais élancé sur ce mur pour le franchir et pour presser cet arbre contre moi. A qui supposcs-tu qu\appartient ce chapeau de paille ?
« J''ai lu la lettre , ami , et ta lettre, au
lieu de de'tourner ma pensée de cette obsession maladive , Fa fixée en moi plus que jamais. Tu m''as donné la lièvre , quand je n''avais que le frisson. Tantôt j''étais glacé, tantôt brûlant en te lisant. Explique-moi pourquoi cette lettre, la plus faible de toutes celles que^tu m''as écrites jusqu''ici , la plus négligée, m''a occupé, saisi , remué, plus fortement qu'aucune des précédentes. Maintenant, j'en suis convaincu , les grands écrivains sont ceux qui écrivent comme ça vient. Mon expression n'est peut-être pas choisie , mais je la laisse par respect pour ce principe que je professe , sans me croire ni te croire un grand écrivain. J'aurais peur de déchirer ta lettre ; il en coulerait peut-être du sang. C'est qu'elle est vivante, ami. Ecris-moi toujours ainsi; envoiemoi des larmes , j'ai soif de pleurer.
« Qu'elle est intéressante ta traversée , et pour la faire avec toi , que j'aurais donné la moitié de ma vie si elle ne t'appartenait tout entière ! Je te plains pourtant de n'avoir pas essuyé d'orage au milieu de la Manche ; Dieu ne t'aime
SOCRÂÏE LKTfL\^C. 145
pas; il te devait au moins un incendie à. bord.
Tu Paurais prise avec toi , n''est-ce pas ? et les
cheveux épars, une hache à la main, le de'sespoir
dans les yeux , tu Taurais sauvée , ami , ou tu
aurais péri avec elle dans les flammes ou sous
les flots. Sais-tu ce que j''aurais fait a ta place? car
je veux tout te dire, je Paurais poussée dans la
mer et je m*'y serais précipité pour la sauver.
Ton sang-froid m*'a déplu. Elle et toi vous
nravez trop rappelé , dans le moment où vous
étiez assis sur ce banc de démarcation , placé
entre les riches et les pauvres , ces promenades
limpides de Télémac[ue et de Calypso , sur des
trirèmes dorées.
Quels jolis noms ont toutes ces jeunes filles ,
passagères sur ton bateau, tes compagnes de
route sur le continent! J'aurais bien voulu, ami^
que tu me dépeignisses quelques-unes d'*entre
elles; cela t*" aurait peu coûté, et cela m'aurait tant
fait de plaisir! Oui, que leurs noms sont doux et
caressans! j''ai posé les lèvres sur le nom de ce lie
qui s*" appelle Jemima. Sois bon pour moi, sois n. 10
complaisant ; dis-moi , n'*a-t-elle pas de longs cheveux blonds , epars sur des e'paules cliarmantes? Ne monire-t-elle pas ses dents en riant et en écartant ses cheveux qui chagrinent ses joues ? Quand on s''appelle Jemima on a les yeux bleus , ou Ton ne s''appelle pas Jemima ; on est insaisissable comme Fair; cju''en dis-tu? Si j''allais me tromper sur Jemima comme sur Paris autrefois, le souviens -tu ?
« Ce que je ne te pardonne pjas, ami, c''est ton ironie qui gâte tout. Tu te rends malheureux au plus beau moment de ta joie; en vérité, tu es comme ces enfens qui se disent : Oh ! la belle tulipe! si j''avais cette tulipe! On leur permet de cueillir la tulipe. A peine Tont-ils, qu''ils se disent : Tiens ! qu''y a-til donc sous cette jolie feuille noire 1 et ils Farrachent. Ah ! il y a encore une feuille rouge ; ils arrachent la feuille rouge pour arriver a la feuille bleue, qu''ils arrachent également ; et de feuilles rouges en feuilles bleues arrachées , i!s parviennent au réceptacle , qui est un ognon infect. Oui !
tu es cet enfant ; et Fironie est un poison. Ami , j^achève la seconde lecture de ta lettre, et j'ai la tête fatiguée autant que si j''avais fait dix lieues au soleil, malgré la tranquillité de la nuit qui d''ordinaire apaise la perturbation de mon esprit. La cloche du souper sonne inutilement pour moi ; je veux rester à ma croisée pour respirer, pour l)oire l\ pleine poitrine les émanations de la jeune saison qui descend du ciel, et s''insinue dans mes sens , comme dans la terre la plus dure. Ah! je désirerais mourir au milieu de cette expansion et me fondre en atomes avec elle. Que je souffre ! que je désire et que j'aime à cette heure qui suit la révélation de ta lettre ! Que m'as-tu donc appris ?
Enfin je suis descendu a la chapelle et j'ai demandé a ces images de saints et de saintes, appcndues aux murs , la paix que tu as achevé de me prendre , ami. Ma prière a été vaine. Je n'ai eu d'élan, de regards et de paroles que pour un portrait de sainte Geneviève , blonde et
l'èveuse fille , assise et filant auprès d''mie fontaine. Je ne te répéterai pas ce que je lui ai dit ; mais elle semblait sourire et rougir en m'ecoutant.
« Oui ! ami, ton amour fait que j'^aime ; tu m''as donné ton mal; ta lettre m''a tué; j''aime , mon Dieu , et je ne sais qui encore ; ce n'est pas cet air en feu du printemps , ce ne sont pas ces fleurs enivrantes, ce chapeau de jeune fille balancé à un rameau de lilas , cette sainte création d''un artiste que j'aime , c'^est une femme ! c''est une femme ! mais oîi est-elle?
« Au nom du ciel, au nom de notre amitié , au nom de tout ce qu''il v » de sacré au monde , ne me pirle plus de ton Alice, tais-toi , ne m'en parle plus. wSais-tu pourquoi? je Faimerais ! je Faime !
u A toi, . . c( SOCRATF. »
Depuis le duel de son fils avec le vicomte de Maison - Ronde, le duc de Levert avait rompu toute intimité avec son beau-frère , Des Verriers, auquel illuiëtaitimpossibleclcpardonnerdes conseils et des leçons de la plus douloureuse gravité. Ce fut donc sans le consulter qu'il arrêta le plan définitif de la destinée de Tcnfant de Thospice ,
ayant renoncé pour toujours , et quelle déception pour ses croyances philantropiques! a en faire Fami de son fils , Irop flexible a de funestes pencbans, sans être jusqu*'ici absolument vicieux; son fils, déjà meurtrier a dix-neuf ans ! Quel titre à la fraternité d'élite qu''il prétendait féconder sous rbaleine des vertus et des devoirs ! La résignation est la religion du sage ; le duc rêva Famélioration deFespèce dans Favenir des siècles , essuya une larme, et en soupirant il écrivit cette lettre a la supérieure de FHospice des Orphelins.
c< Ma chère sœur ,
« Notre enfant aura vingt ans bientôt ; le temps est venu de le rendre a lui-même et au monde, dont les lois, d** ailleurs, le font libre. Notre tâche est finie. Avouons-nous , ma sœur, que vos enseignemens pieux pas plus que mes doctrines philantropiques , souvent contrariées , il est vrai , n''en ont fait le sujet cjue nous attendions. Il n\i guère aujourdliui en propre que
SOCRATE LKILANC. 151
ce qu'il apporta en naissant : une imagination rêveuse , une sensibilité d''esprit voisine de la folie , et un fonds de paresse cpie rien n''a pu fertiliser. Vous ne m''ent€ndrez point ici , ma soeur, maudire la natui^e, en désespoir de mon oeuvre, si décevante cpi"'eile soit. Les âges à venir, seront meilleurs a riiumanité. J"* apporte, ma soeur, une résignation si vraie , un aveu si réfléchi de ma chute , dans ce malheureux événement , que je ne rougis point de vous confier combien le triste naturel de mon fils Washington a contribué a me décourager dans mon entreprise. En conscience , dois-je favoriser plus longtemps une haison entre mon fils d''adoption et Washington , si rebelle a mes conseils , enfant sans enthousiasme pour la vertu, tout de feu pour les passions, excepté pour les meilleures; jeune homme dont la main s''est déjà rougie du sang de son semblable! Non, notre enfant , ma clière soeur, n''aura mon fils ni pour frère ni pour ami. Ils ne se sont jamais vus, grâces à nos soins; ils ne se verront jamais. Je reviens
Î52 WASHINGTO-N LliVEKT.
au motif de cette lettre : tout est pi'èt, ma chère sœur, pour îe départ de i>ocrate ; jeFenvoie au C^np de Bonne-Espërance sur un navire qui Fattend au Havre. Je n?À pu en faire un sa^ie; il sera un commerçant honnête. Avec une vertu commune et Fétablissement opulent que je lui crée , il vivra heureux; , je Fespère , et il aura encore assez de superflu pour soulager le malheur. 11 sortira demain de Fhospice; ma chaise de poste ira le prendre à cpiatre heures du soir, et il sera conduit directement au Havre ; dans huit jours il sera en plein Océan.
a Mon cœur est brisé , nia chère sœur ; j^ii soixante-dix-sept ans, savez-vous bien? et voila plus de soixante ans que je rêve cette idée de perfection humaine qui s''en va aujourdliiii du fond de morj àme avec le resle de ma vie. J''en mourrai. Plaignez-moi! sur deux enfans, Fun démon sang , Fautre de mes veilles, de ma sollicitude , de mon or, pas un homme !
ce .Te ne te maudirai pas cependant, humanité, sublime hum îr!is<' , mon cuîlc , ma religion,
SOCRATi: LEBLA-NC. 153
ma vie; qu''on me prenne tout, mes espérances, ïine à une , mon sang, goutte à goutte, mes deux ^Is , toi , Washington , toi , Socrate ; qu'on me laisse nu , pauvre , sans pain , au milieu de la rue, je crierai toujours, l>cnie soyez, lumianitë sainte ! Je meurs pour vous parce que vous êtes la ve'rité !
« Ayez bien soin une dernière fois de cetenfant, ma soeur ; couvrez-le chaudement pour le voyage; mettez-lui de For dans les poches , tant qu''elles pourront en contenir; embrassez-le comme si vous étiez sa mère : eh ! ne Fctes-vous pas? Les baisers d^me sainte femme comme vous portent bonheur. Donnez-lui aussi votre bénédiction ; qu'il voie mes larmes a travers les vôtres.
«Adieu, ma sœur, je suis bien malheureux. « Duc DE Levert. »
Courbé sous son inquiétude, le duc se promenait dans son cabinet, hésitant s''il préviendrait ou non son fils du départ de Socrate. Washington n''est phis un enfant, se disait-il; le Icmps nVstplusoù j^amusaisson imagination avec leprétextc romanesque d''une correspondance feinle. Depuis plusieurs années il n''ignorc pas que rien
n''est plus réel que cette liaison de mon choix. 31on rôle de père serait compromis si je le terminais par un coup de théâtre , par une sm'prise indigne de ma gravité. Avec les enfans, le mystère a quelquefois son utilitc; , avec les hommes jamais. Le mensonge n'est que Félément du mal. Ma conscience m'invite donc a ne rien cacher a mon fils.
Le duc fit appeler Washington , et d'une voix lente il lui dit , après l'avoir prié de s'asseoir près de lui :
— Je vous dégage, mort fils, des liens d'affection que ma trop grande confiance en certains principes avait tenté d'établir entre vous etSocrate. Votre correspondance avec lui cesse dès ce moment ; votre père n'a plus à vous demander la continuation de ce sacrifice de temps et de travail. Il vous remercie d'une complaisance devenue inutile.
— Mais, monpère, reprit Washington étonne, d'où vous vient cette résolution ?
— La cause^scrait longue li expliqiicr, et l'ex-
plication «''apporterait aucun changement a la resolution. Socrate quitte la France demain et FEurope dans quelques jours,
— Cela ne sera pas , s''ecria Washington en se levant.
— Pourquoi cela, mon fils?
— - Parce que cela est impossible , parce que vous ne le voudrez pas povir lui, pour vous, pour moi aussi...
— Je vous répète, mon fils, ajouta le duc avec un ton mêlé de plaisir, d"' autorite' et de douleur, je vous répète que ce jeune homme partira, demain ; un navire sous voile pour le cap de Bonne- Espérance Fattend au Havre.
— Et moi je vous dis qu'il ne partira pas
— Mon fils!.. .
— Non ! il ne partira pas. ( Kioi ! après me l'avoir imposé comme un ami, comme un frère; après nr avoir laissé pendant huit ans verser la confidence de mes peines et de mes plaisirs dans le cœur de cet ami, après m''avoir inspiré Fespoir de Favoir a vingt ans pour frère d'armes ,
pour compagnon de la vie , vous me Tenlevez tout a coup. Pardon ! mon père , mais il est un âge oïl Fobéissance filiale a quelquefois besoin de peser les raisons de Fautorité paternelle. Dans cette occasion je ne comprends pas le langage de la vôtre.
— Tu as du cœur, mon enfant, viens, et que je bénisse ta de'sobéissance. Tu aimes, c''est bien ; aimer c''est la source du beau et du vrai ; pourquoi la source a-t-elle été' empoisonnée chez toi , empoisonnée par ton oncle et par ta mère? Ce cri généreux qui t''échappe m'apprend tout ce qu''ils m'ontenlevé.Quel homme! quelsage tu eussesété, livré à ta'noble nature, qu''eùt dirigée ma pensée ! N'y pensons plus. .
Le duc passa sa main sur ses yeux.
— Ecoutez, mon fils, vous avez tort de vous opposer au départ de Socrate. D'abord, en l'abandonnant, je lui assure une fortune presque aussi grande que la vôtre; ensuite, si je consentais à le laisser demeurer en France et libre au-
près de vous, songez que vous auriez la responsabilité de sa conduite. Il serait en droit d'^accuser de cruauté ou de folie celui qui lui aurait ouvert les abîmes du monde sans en savoir le chemin. J'ai succombe k l'entreprise lorsqu'elle était possible; la mènerez-vous à bien, vous qui n\ivez pas trop de votre propre prudence pour vous conduire? Si vous vous trompiez, mon fils, si vous vous perdiez avec lui , envisagez un instant la sombre agonie que vous donneriez à ma vieillesse. Nous nous serions mis a deux, le père et le fils, pour distraire de son repos, de son innocence et de son bonheur, une créature tranquille c|ui ne nous demandait rien.
Il est rare que la raison , exprimée a propos , ne produise pas son effet ; rien n''était plus sensé , en ce moment , que la parole du duc de Lever t. Le père et le fils allaient se quitter avec assez d'accord, quand on remit au duc la réponse a la lettre qu'ail avait écrite quelques heures auparavant il la supérieure de Thospice des Orphelins, \>ouv lui annoncer h\ départ de Socrate.
iGO washi>;gton levf.rt.
Washington fut prie par son pcie trop ému de lire lui-même cette re'ponsc.
« Monsieur le duc ,
c( Je n''aurais eu ciiili vous obéir sur-le-cKamp et a tenir tout prêt pour le départ de notre clier enfant , s''il avait été seulement en état de se tenir debout ; mais il est couché dans son lit, malade et étrangement malade. Sa respiration n'est pas gcnée ; il est calme comme d'habitude ; mais il ne parle pas, il ne répond a personne , et son regard est fixe. Depuis hier il est dans cet état. Le médecin de l'hospice donne ;i ce mal un nom extraordinaire , et il assure que les exemples en sont trcs-rarés. Avant d''essayer de le tirer de cette léthargie par de fortes secousses , il nous a interrogées afin de savoir si dejDuis quekjues jours , il n'a pas été contrarié dans ses désirs. Nous lui avons répondu que non. Selon le docteur, la connaissance de la cause de la maladie indique, en pareil cas, le
SOCRATR LEBLANC. 161
remède à appliquer. Malgré le peu créclaircissemens quHl a reçus de nous , il n''a pas moins tenté d''éveiller notre cher enfant par le bruit d\me arme à feu; Fessai n''a pas produit plus d''effet sur lui que les parfums répandus dans la cliambre, autre moyen dont le docteur espérait beaucoup. Socrate n''a paru éprouver aucune sensation. Quand j''ai vu que la science était impuissante , je me suis adressée a Dieu , monsieur le duc, et il m''a inspiré Fidée de recourir au baume des prières. Ce soir plusieurs religieuses de divers couvens de Paris viendront demander au Seigneur, dans leurs prières unies aux nôtres, de délivrer notre cher enfant de Fespèce de mort oii il est retenu , s''il n''aime mieux Fappeier à lui tout-h-fait. Il nous exaucera peut-être, comme il nous exauça cette fois , il vous en souvient , oii Socrate tomba dans le délire a la suite d'une petite solennité de la maison. Le mal est plus profond aujourdliui ; mais Dieu n''est-il pas
assez puissant pour le vaincre ? Seulement II. Il
somnies-nous assez pures pour être écoute'es?
a Après ce que je viens de vous dire , monsieur le duc, je ne crois pas cjue nous ayons grand espoir à fonder sur cette pauvre créature que nous avons peut-être trop aimée , Fun et Fautre , et a Fégard de laquelle le ciel veut nous éprouver tous les deux. Et s''il revient jamais à la vie, ne craignez vous pas que sa convalescence ne soit trop longue pour lui permettre de partir avec le navire dont il est question dans votre lettre ?
« Agissez , monsieur le duc , avec votre sagesse accoutumée; je serai toujom^s prête a vous obéir, dans Fintérét de notre cher enfant. c( Votre soem" en Jésus-Christ.
Frappés du même coup, le père et le fils se regardèrent en silence, ce Maintenant , tout est fini, semblaient-ils se dire, nous n'aurons plus besoin de nous disputer pour savoir li qui de nous il appartiendra.
— Son mal est la catalepsie , dit le vieux duc ; il en réchappera , à coup sur , mais cet accident nie confirme que Fimagination de ce jeune homme est en feu. Sa jeunesse le tourmente comme un volcan intérieur. Le coup de foudre dont il a été renversé n''est que Tirruption soudaine du dernier développement physique.
Cest Taffaire de quelques jours; la supérieure de riiospice a eu tort de s**alarmer si vite. Socrate pourra partir dans la quinzaine; je vais écrire au capitaine de retarder son départ.
Lorsque Washington eut quitté son père , il descendit au jardin et s''assit sur un banc pour éclaircir quelques p nsées dont il avait été préoccupé pendant la conversation qui venait d"'avoir lieu. Ce n''est pas seulement Pefférvescence de la jeunesse , se coni'a-t-il avec un sentiment de remords , qui a causé le mal dont Socrate est frappé ; depuis ma lettre , il n''est plus le même homme. Sa réponse indiquait déjà une inquiétude brûlante et fixe dont il a atteint le dernier Irrnîe. Mais cpie lui ai-je dit ? quel monde lui ai-je
revëlë , pour me servir de ses expressions ? Il y a un étrange lien entre lui et moi ; il m'attire . je vais a lui; nous avons besoin Tun de Fautre, et a peine nous touchons- nous par quelque point, que nous nous désunissons aussitôt, quand toutefois la joie de ma pensée ne devient pas le de'sespoir de la sienne , ou que ses illusions ne rejettent pas avec mépris dans Fombre Tastrc que j'avais pris pour le soleil. Je commence a m'en vouloir d''avoir habitué mes opinions aux contrôles des siennes, que je blesse toujours.
Le banc sur lequel était assis Washington s'adossait près de la croisée de la chambre de son oncle. Cette croisée s'ouvrit, et Des Verriers s'y montra.
— As-tu jamais vu de plus belle soirée , au commencement de l'été, Washington?
— Rarement , mon oncle ; c'est ce que je me disais il n'y a cju'un instant.
— Cela me rajeunit , mon enfant, de respirer ces bonnes odeurs de violettes et de îhyni. .le
SOGRATË LEBLANC. 165
redeviendrais amoureux si je n'' avais que soixante ans.
■ — Est-ce que vous avez jamais aime , vous , mon oncle?
— Tu supposes sans doute que j'étais irop laid pour cela.
— Non, mais trop.... que vous dirais je ? trop anier, trop ironique , trop moque m\...
— Heste à savoir si jVtais ironique , puisque tu m''appelles ainsi , avant d"" avoir aimé , ou si je suis moqueur depuis que j''ai eu le bonheur dVUre aimé.
— Cest ce que vous allez m''apprendre, mon oncle, reprit Washington avec une légèreté de ton que son âge et Pacquit dVin voyage en Angleterre lui permettaient de prendre. Maintenant je suis un homme, semblait-il dire ; je suis a la hauteur de tout. Je vous écoute.
— Ne compte ni sur un sermon , ni sur des biographies scandaleuses , mon enfant ; ton attention serait frustrée. Mais que penserais-tu d\ni jardinier qui s''acharncrait a vouloir faire
166 \VASHINGTON LEVERT.
porter des melons a un rosier et des roses à un chêne ?
— Cela me semblerait assez dépourvu de raison.
• — Et , ne voyant pas s''effectuer ces monstruosités , si ce jardinier se désespérait , maudissait le monde , Dieu , la nature , la société , s'il tentait de se tuer , que penserais-tu alors ?
— Que votre jardinier est un fou , voila.
— Mon ami , tous les hommes mettent leur bonheur a faire pousser des roses sur des chênes, en demandant a un besoin les qualités d\in sentiment. Aimer est nécessaire a la jeunesse , comme le lait de la mère au nouveau-né. Mais c''est exclusivement une nécessité. Infidéhté , inconstance, légèreté, cocpietterie , traliison, grands mots ! Autant vaudrait dire qu''un homme qui n''a plus faim n''est qu"'un traître, et qu'aune femme qui a sommeil est une coquette. La satiété en amour ne diffère pas de toute autre satiété.
— Quoi ! mon oncle , ne serait-ce qu'un gros-
sier appétit , ce sentiment si fin qui a produit des vers enchanteurs , des tableaux délicieux , avec Pe'trarque , Ovide , Raphaël , Corrègfe ?. . . , — Je ne nie pas les beaux tableaux et les beaux vers, mais je ne crois pas a la réalité du sentiment qui les a inspirés. Je serais fâché pourtant que Terreur ne subsistât pas toujours, le monde y perdrait trop. Et, pour le dire en passant, tu remarqueras que les religions ( la nôtre qui est vraie n''est pas en question ) , et l'amour , mensonges monstrueux , ont produit les plus merveilleuses oeuvres d''art de la terre. Tu vois que je suis sincère. Crois-moi donc quand je te prouve , pour justifier mon ironie , que Tamour n'est pas ce que tu crois. Voyons , tu aimes une jeune femme , par exemple.
— Oui , mon oncle.
— Comme tu réponds vite ! Tu l'aimes pour son àme , sa candeur , sa vertu.
— Oh ! oui , mon oncle.
— Vous vous promenez au clair de la lune, si chère aux amours , et le serein la rend borgne,
tu la chéris encore, car sa candeur n"'a pas été éborgnée par le serein.
— Certainement. J''aurais mieux aimé toutefois qu''elle ne fut pas borgne.
— Sans doute ! un soir d''été elle oublie de fermer sa croisée , et le lendemain elle est couverte de rougeurs. Cest la petite vérole. La voila affreuse. Tu la chéris encore, car sa vertu n''a pas perdu le nez.
— Je la chéris encore... vous allez trop loin, mon oncle.
— Trop loin ! Te Pai-je montrée boiteuse , vieille, bossue par une chute. Enfant, avouetoi donc que Famour prend mille masques, mais qu'il n'a qu^me forme. Je te Tai dit : le besoin.
— En ce cas , vous seriez bien étonné , mon oncle , si je vous communiquais la dernière lettre de Socrate où je crois qu''il est question d\amour d'une autre manière que la nôtre.
— Que la nôtre ! murmura Des Verriers , en priant son neveu de lui montrer cette lettre,
Il alla ensuite au fond de Fappartcment et lut a la lueur de la lampe ce long ge'missement a peine articulé , cpii était échappé a une ànie désolée de sa propre énergie.
— Qu''as-tu fait ? dit Des Verriers en levant les bras et en retournant a sa croisée,, tu as égaré , et mis en danger de folie , une tète aussi exaltée ! »
— Hélas ! oui , mon oncle ; et je m''accuse aussi bien fort de la position oii se trouve Socrate.
Après avoir raconté a Des Verriers Févénement dont il est question dans la lettre de la supérieure deFliospice, Washington sollicita un conseil , afin de réparer le mal qu'ail croyait avoir causé.
— Je suis de Fopinion de ton père ; la crise est profonde , mais peu dangereuse. Ne lui écris sur le même sujet que dans quelques jours, — entends-tu ?
— J*" écouterai vos avis , mon oncle ; bonne nuit.
Quinze jours après, Socrate décachetait la lettre suivante , qu''avaient précédée sans doute deux ou trois autres lettres dans lesquelles Washington s'occupait un peu moins de lui, et un peu plus de la santé de son ami.
De Washington a Socrate.
<( Un jour, deux Français cpii voyageaient en Allemagne s''arrétent pour dîner a Pauberge d'une petite ville. Ne supposant pas, avec raison, chez leur hôtesse une profonde connaissance de leur langue , ils s** épuisent en efifbrts de toutes sortes pour lui faire comprendre leur désir de manger un lièvre rôti. Ils {)arlent latin ,
172 WASHINGTOiN LEVERT.
s''accroLipissent a terre pour imiter les bonds du lièvre, rien ne frappe Finteliigence des gens de Pauberge. Cespauvres Français seraient morts de faim siFliôtesse, désespérée , ne se fût enfin écrie'e : Mon Dieu ! si ces messieurs parlaient français !
« Compare-moi , ami , à ces deux voyageurs : je songeais a vaincre Pimpossible, quand le facile e'tait a ma porte'c. Incendier le couvent oii s''est retire'e la jeune miss , ce qu''à ma place tu aurais re'alisé sans doute ; forcer Fabbé Uonsin a m''y introduire avec lui , violence a laquelle je ne penserai pas une seconde fois, vu que Falilic Ronsin a été enfin nommé grand-vicaire dans le midi, ne sont que deux projets entre les mille que je ruminais depuis un mois , nuit et jour, \\ toute heure, quand le courage me vint de lui écrire et de lui demander tout simplement un rendez-vous. Elle s''y est trouvée avec une exacte précision. Ainsi , grâce à. ma timidité , j^ai obtenu un mois plus tard ce que j''aurais pu avoir un mois plus tôt.
SOCRATE LEBLANC. l73
« Ce qui m''est survenu depuis plus cFun mois que je ne cesse de la voir ne vaudrait pas les frais d\m récit , s'il notait convenu entre nous que nous ne mesurerions jamais Fimportance de nos relations écrites à Pestime du monde. Nous e'crivons pour nous ; le facteur aurait seul le droit de se plaindre de Fépaisseur de nos lettres. Amuse-toi donc ou ennuie-toi , comme il te plaira , a me lire à ta petite croisée du coté du jardin ; et quand tu seras las , quitte-moi pour la vue de tes marais et de ton horizon de Vincennes.
« Si tu connaissais le Jardin des Plantes , tu pardonnerais sans doute au Jardin des Tuileries de n*" avoir pas de cèdres. On y voit des cèdres , des nopals , des palmiers , des lataniers, et les plus rares productions de chaque règne. Tu serais enchanté surtout du jardin en luimême, non pas le dimanche quand il est plein d^m gros peuple avide de faire une lieue pour manger du pain d''épice qu''on vend h sa porte ou pour agacer des singes; mais les jours de la
semaine, lorsque les belles allées de marronniers balancent leurs panaches fleuris dans Pair calme de Faprès-midi , et que les oiseaux jouent devant vous.
«Pai choisi, ami, cette promenade pour mes rendez-vous avec miss AUce. Nous sommes à peu près sûrs de n''y être rencontrés par personne , les Parisiens n''allant jamais où ils n''ont pas Fespoir d'hêtre foulés ou fusillés , selon les temps. G^est à peine si nous coudoyons dans les allées quelques rares couples, parlant bas et montrant pour nous la même réserve d''attention que nous avons pour eux. Les amans et les conspirateurs se reconnaissent de loin.
« Il y a mille endroits charmans pour causer dans les allées du Jardin des Plantes. Nous nous assîmes a notre première rencontre au pied d'uîi cèdre apporté d'Afrique par Jussieu dans le fond de son chapeau ; c''est une histoire touchante que vous racontent, pour quatre sous de pain d'épice , les marchandes établies , tous les jeudis, autour du vieux cèdre.
socRAxn lei.la:<c. 17.>
(ç Que les Parisiens sont spe'culateurs , même clans leurs plaisirs les plus poe'liques ! me fit ohserver la jeune miss. Voyez : ils possèdent une merveille végétale ; ils en sont fiers ; ils la montrent aux étrangers comme un monument, et à deux pas ils élèvent un cabaret où Ton débita de la bière , a Tenseigne du cèdre du Liban; et une laiterie, fameuse par son lait chaud et sesgaufïres, la laiterie du cèdre du Liban!
« Je répondis à miss x\.lice que la civilisation n''étail poétique qu^a cette condition de mélange; si Ton supprimait du commerce la confiture de cédrats et le miel , dans dix ans il n'eÂisterait pas un citronnier en Europe ni une seule fleur sur sa tige. On respecte les fleurs parce ciu'elles nourrissent les abeilles qui produisent du miel. Sans la tisane des quatre fleurs , il y a long-temps que les alDcilles auraient disparu de la terre.
— Cela est triste, ajouta miss Alice, mais vous avez raison ; cela est paji'tout , excepté dans les pays pauvres comme le mien. Chez nous, clia-
que fleur est une histoire, le souvenir d'aune passion malheureuse , le sujet d\m vieux fabliau.
— Les peuples primitifs ont des forets , et les nations civilisées des jardins des plantes , ajoutai-^je a mon tour. Chacun de ces deux résultats a ses avantages; pourquoi fait-on qu''ils s''excluent ! Pourquoi ce jardin si bien placé entre une montagne qui Tabrite du vent et un fleuve qui le rafraîchit, est-il ici un carré de salade, la une plate-bande de légumes ; plus loin une étagère de pharmacien, et presque partout, un répertoire médicinal ? On dit que le but de ces collections est d''ètre utile àThumanité. Est-ce que rhumanité n''a besoin que de décoctions , de cataplasmes et de tisanes ? Il y a des plaies au cœur comme a la jambe , et autant de maladies de Tàme que du corps. Celles de Tàme sont oubliées ici ; Fâme n''a que faire de ces classifications chimériques et de ces dénominations en latin clouées au dos de chaque plante. Que ceci rende la santé , c''est bien ; mais que ceci du
SOCRATK LEj;LANC. 177
moins apporte a rintelligence Pidée religieugc crime providence toujours présente a notre faiblesse. Qui osera s'arrêter devant cet arbuste épineux , si vous vous bornez a le salir dans vos livres de science "dé cette épithète stérile : aloc americana. Mais avec quelle affection, quelle reconnaissance, nous considérerons ce même arbuste , si vous nous dites humainement : J^a plante entière de Paloës sert de cloison et de haie pour entourer les champs ; ses tiges fournissent des poutres aux maisons , et ses feuilles des tuiles; on emploie encore ses feuilles a faire des bassins et des plats : voila un arbre don on a déjà tiré la maison et le mobilier. Avec les nerfs et les fibres de Falocs , on tisse du linge, des habits, des souliers, des filets, des hamacs , des tapisseries ; nous n''avions que le nécessaire , nous avons maintenant le nécessaire et le luxe; ajoutez l'indispensable. Les pointes de Faloës sont façonnées en clous, en dards pour la guerre , en alones de cordonniers , en aiguilles , en épingles, en râteaux, en II. 12
peignes. Du suc du même arbre, qui coule en si grande abondance, qu\me seule plante emplit jusqu"'à cinquante amphores , on extrait un lait des plus doux. Cuits sous la terre, le tronc et les parties épaisses des feuilles sont délicieux à manger. Que demander de plus à une seule production de la nature ? Que dire de plus éloquent et de plus simple pour en faire aimer le créateur ! Cette botanique vaut bien celle qui dit : Faloës est un excellent purgatif.
— Eh bien ! dit la jeune miss , voila ce que je demande à votre jardin des Plantes, et ce que je n"" aperçois pas.
— Ah ! demandez-le à tout ce qui existe dans notre société, car elle est tout entière privée de ce moelleux de formes, de cette souplesse, de ce charme ; et vous savez bien pourquoi. Cest que Thomme seul a mis sa main dure et nerveuse à Toeuvre , et n''a rien laissé a faiie a la femme, c"'est-a-dire à la grâce qui achève tout. Qui a bâti, sculpté, écrit, peint? Ce sont les liommes , jamais les femmes. L''art n\i
qu^m sexe, il est mâle; tandis cpi'il devrait re'unir , et il les réunira un jour , la puissance du sexe évidemment le plus fort et la tendresse du sexe le plus faible. iVlors les temps seront venus et accomplis pour la beauté de Texpression idéale.
— Je suis heureuse , me dit Alice , de trouver un écho de mes pensées dans les vôtres; je ne sais si elles sont justes , mais elles ont pour moi Tattrait de la conviction. Ainsi , il me semble c[u''une femme n'aurait pas emprisonné dans ce carré de fer , que nous voyons d''ici , de belles fleurs qui seraient mille fois plus belles de leur propre éclat , et du reflet des autres , si, au lieu d''ètre alignées comme des soldats , avec un numéro au front , elles avaient été semées à la voléô , ça et la , poiu* croître comme Dieu Faurait voulu.
— Tant que ce seront d"" épais jardiniers qu'on emploiera ici, jamais , je vous le répète, miss , ce jardin ne sera qu\ine boutique de |)harmacien. Ce sont d*" ailleurs des médecins ,
iSO WASHINGTON LEVERT.
des aiitiqt^aires , des herboristes cjiii le dirigent. Il y manque un poète , le poète aurait fait un Eden de ce jardin ; il lui aurait donné la physionomie variée de Funivers. Le lion y aurait eu son désert , le chamois sa montagne , le faon sa forêt, Taigrette son fleuve, la fleur son appui , et riiomme , le roi de la création , se serait écrié : Cest bien ! en sentant , en respirant , en écoutant le bruit , les émanations , le chant , le murmure et les harmonies de la création. Au lieu de cela , il faut nous contenter de ce banc de bois pour nous asseoir , et de la vue des olu's pour nous distraire. Allons voir les ours , m'écriai-je.
ce Nous descendîmes lentement la petite colline sur lacjuelie est planté le cèdre, pour nous diriger vers le bas du jardin. Comme tu le penses bien, nous.n''évitàmes aucun détour; nous en suivîmes tant , au contraire , que nous nous trouvâmes je ne sais où, mais à coup sur fort loin de la fosse aux ours. Comme on est susceptible lorsqu'on aime ! Depuis que nous avions
changé de place , depuis quWlice n''avait plus ses regards distraits par le spectacle du jardin , il me sembla que son attention m''était moins dévouée ; je m''imaginais que Pentoiirage avait prêté a mes paroles un prix dont elles s'étaient privées par notre déplacement ; qu'' enfin j'étais comparable , par ma position réelle ou imaginaire , à un sujet de peintiu-e dont on aurait enlevé le fond. Mon relief avait disparu. Cest là du moins ce que je supposai.
t( Uombre de cette première tristesse , causée par la plus douce des situations , — le bonheur rend cjuelcpicfois injusle , — s*" évanouit aussitôt que la conversation reprit son cours. J^ivais pu confondre le repos de la réflexion avec la langueur de Findifférence. J'ai souvent le tort de vouloir cju''on s'abandonne; et Tentrainement est un attribut du climat et non une qualité du caractère.
— Nous passions entre ces tortueuses allées , si parcimonieusement mises a contribution pour ménager des haies circulaires, de petits parcs,
des jardins sauvages aux animaux halîituës Ix une certaine régularité de demeure , et sans laquelle ils dépériraient.
— Ce soin est charmant , m'écriai-je , Phonime est sublime quand il se fait aimer dans sa force. C^est Hercule balançant un enfant sur ses mains : quoi de plus gracieux ?
— Oui , me dit Alice , mais essayez de vous faire aimer par ces locataires-la. Elle me montrait la galerie occupée par les léopards , les ligres, les lions , les ours et les panthères.
— J''avoue , répondis je , qu''un des gardiens de ce jardin ne comptait pas trop sur leur affection , le jour qu'ail se vengea sur un professeiu* de botanique dont il avait a se plaindre.
— Ah ! racontez-moi cette histoire , me dit Alice en se suspendant a mon bras , et en me jetant ses lèvres comme si elle eût voulu me laisser voir la récompense qui m''attendait pour me payer de ma complaisance.
« Faut-il te rapporter cette histoire P Oui. Mais passe-la.
(t Plus sentimental que ses semblables , ce professeur de botanique aimait , outre ks pistils et les étamines, un bel éléphant apporté du royaume de Candahar au jardin des Plantes. Chaque matin et chaque soir , il s''accoudait sur la haie plantée autour du bassin réservé aux ablutions de son ami, et il se délectait à le voir barbotter , souffler , lancer de Peau a la hauteur de vingt pieds. Cette satisfaction était souvent plus effective; des gâteaux passaient de la poche du savant dans la trompe du pachyderme, fort reconnaissant comme tout éléphant bien né , de tant de bontés inépuisables. Quel beau ciel n**a ses nuées? un changement eut lieu dans le ])ersonnel des gardiens du jardin. Ce nouveau gardien n''eut pas pour Péléphant les soins attentifs de Pancien. Il négligea sa toilette pendant des semaines entières , oublia de renouveler Peau du bassin ; enfin il se conduisit si mal , que le professeur , après plusieurs remontrances , aussi paternelles qu'inutiles , fut dans Pobligation de le congédier.
184 WASHINGTOJN LEVERT.
f< Si les cleplians sont rancuneux , les «ai'diens ne leur cèdent guère, Père de famille , comme tous les domestiques quand ils se plaignent d\''tre chass(;s, ayant quatre enfans , le nombre quatre étant inséparable du mot enfant comme est inévitable le nombre dix-sept quand il «""agit de blessures reçues, ce gardien ressentit vivement le tort que lui faisait le professeur de botanique. Une vengeance était dans sa main ; il jura d''en user le soir même de son expulsion. Il sortit.
u C'était par un beau clair de lune ; le professeur de botanique se promenait dans le jardin , ouvrant , avec Tautorité de son titre , la porte de chaque haie , foulant ces carrés de verdure , qui n''ont jamais été parcourus par personne. Dans le calme du soir , il achevait une Flore nocturne^ vaste ouvrage où seraient décrites les moeurs et la physionomie des plantes qui ne s'^ouvrent que la nuit. Comme il allait à travers les fleurs ! comme il en fauchait avec sa petite scrpc ! comme il entassait des gerbes de
bouquets sous son bras ! jouissances du sage , rien ne vous est comparable ; et vous n''avez pas d''infidèles retours.
a Tout a coup un sirïlement rëvcillc. Oui a sifflé? Le professeur s''arrète. Nouveau bruit. Cest un ricanement dans les feuilles. Les feuilles sont écartées , et que lui laissent-elles voir ? des singes ! Horreur ! A Farbre li côté , 'a Tarbre suivant, à tous les arbres du carré , des singes ! des centaines de singes ! Qu''est- ce a dire , s''écria le professeur a Faspect de tant de singes verts, de macaques et de guenons , qui, à la lueur de la lune, lui soufflent au nez en lui montrant les dents, — se sont-ils échappés de leurs loges ?
« Le professeur dépose ses fleurs a terre , suspend les investigations pour sa Flore nocturne^ et va appeler les gardiens. Il sort de la haie, et que voit-il? un zébu!
« Le zébu n''est pas féroce , mais il nVst pas agréable a rencontrer au bout du chemin. 11 évite le zc'bu et passe. A trois pas de la , se
montre à iui Fours blanc de Terre-Neuve , un e'norme ours blanc. Le professeur oublie alors \-A flore nocturne ^ les singes verts et le zëbu, et reste pétriSé devant Fours blanc, qui se graltc le museau avec sa patte , dédaignant de manger un botaniste.
ce 11 est probable que si le professeur a^;iit pu faire usage de ses jambes en ce moment , il se serait îire du uiauvaispas; mais il irembla.it cncoi^e qu'il lui fallût tremlîler de nouveau. Après Fours blanc , voici le iion , qui ne se laisse limer les dents par les jolies femmes que dans les ftdjies de La Fontaine , voici la hyène qui mange toujours , voici la panthère qui mange la hyène , voici le tigre qui mange sans faim. Le professeur se crut mangé douze fois ; et il comptait sur de Favancement !
u II est des positions qui ne se décrivent pas , parce que ceux qui pourraient les peindre ont été dévorés ; le professeur renonça à publier sa Flore nocturne^ s'adossa contre un arbre tout couvert de singes verts' qui lui ricanaient
son chant de mort sur la tête , et il attendit.
ce Tu crois peut-être que Fëlêphant accourut le sauver ? Tu t''attendais a la répétition de riiistoire d''Androclès? L''éléphant ne vint pas dans ce moment. Mais vois-tu comme le gardien s'hélait vengé. Ce vénérable père de famille , avant de sortir de son emploi et du jardin , avait ouvert la grille à tous les animaux cruels et féroces de rétablissement.
« Vu milieu des léopards qui le flairaient , des tigres qui frottaient leur grosse tête à ses genoux , des zébus qui ont un si mauvais oeil , des ours, assis sur leurs pattes de derrière , espèce de jury fourré, des hyènes et des panthères, au milieu de tous ces animaux, et pourtant à trente pas du pont d''Austerlitz , le professeur croyait déjà lire son article nécrologic[ue dans r Annuaire de Lesur. Tout à coup il se voit emporté dans une espèce de marche triomphale , sans chercher a opposer une résistance quelconque. Que me veulent ces animaux qui semblent me prier de les conduire ([iu;l([ue
188 WASHINGTON LEVERï.
part? se dit-il. Ils me précèdent en retournant leur tète a chaque pas pour que je les suive , ils me pressent en hurlant pour que je les guide. La peur le fait automate , la peur le pousse , et Llème , et tremblant comme la feuille , en sa qualité de botaniste , il suit le féroce troupeau , qui, sans dévier de sa route, se dirige vers ses loges, l ne fois la, la panthère saute d\m bond dans sa lo<?e , le lion dans la sienne , et tous les autres quadrupèdes en font autant. Le professeur n''eut qu''à abaisser la grille sur eux pour être tout à-fait hors de danger. .Je suis donc un Daniel? aurait pu s''écrier le professeur, s''il n'avait pas compris , quand le sang-froid lui fut rendu , qu'aune longue résidence avait amolli le naturel de CCS animaux au point de leur faire désirer de rentrer dans leur bauge dont ils nVtaient sortis qu''a regret.
«Ce ne fut qu'en rentrant chez lui que le professeur de botanique trouva à sa porte Féléphant qui Fattendait; Féléphant s"'inclina en signe de respect , et révcnement eut sa conclu-
sion. Au lieu d''ètre dévoré, il avait, pour ainsi dire , été ramené chez lui par les animaux du jardin avec toute sorte d"* égards.
« Je ne sais si Tanecdote t''a amusé ; elle a plus d\me fois amené le sourire sur les lèvres d''Alicc. Mais quel triste caractère que le mien ! Mon récit achevé, j''ai cru remarquer de nouveau que miss Alice redevenait distraite comme auparavant. Son oeil n''était plus anisiié comme en mVcoutant, son Lras pressait moins le mien , elle regardait ailleurs. Est-ce qu^il y aurait des fenîmes qui considéreraient les hommes, ai -je pensé , comme des claviers sonores , écoutés , aimés , chéris tant qu''ils résonnent , et rejetés comme meuhles indifférens quand ils ont cessé de produire leur bruit harmonieux? Il me fut amer de supposer f[uc je n''étais c|u''un piano pour Alice. Je secouai cette mauvaise pensée , et m''abandonnai au doux état que fait éprouver à Tàme la lutte du jour et de la nuit au fond de ce jardin tout rempli d''exhalaisons différentes, embaumant Tair, le forlifiant, Tembrà-
sant des senteurs de PAme'rique et de TOrient.
— QiiV ^'^-^^ dans Pair ? me demanda Alice elle-même, ne le trouvez-vous pas changé depuis que nous sommes dans cette allée ? On respire moins aisément peut-être, mais on est mieux. Je ne puis garder ni mes gants ni mon chapeau. On semble pénétrer dans une salle de bains d''Orient ; qu''est-ce donc ! Elle dénoua son chapeau qu''elle balança a son bras, comme une écolièi e en récréation.
— Cest une heure sacrée, lui répondis-je, elles Orientaux ont eu raison de la choisir pour adresser leurs prières a PEternel. De partout s''échappe un parfum de bénédiction, qui unit en Dieu ceux qui le répandent san savoir la conscience de leur office : ils sont les grains d''enccns jetés dans Fencensoir. Cette heure est. la protestation de la nature contre les exclusions des systèmes philosophiques ou religieux , qui veulent que riiomme soit une abstraction dans la création. L'homme , le lion , Parbrc , la fleur , le brin d''herbe , ressentent un connnun tressail-
lement îi rinstant où le soleil se retire. On voit qu^a son disque tiennent tous les fils de la matière et de rintellijence ; la pensée , le parfum , la couleur , le bruit, se rencontrent dans ce centre universel et subissent les mêmes lois d^assimilation. Levez les yeux , Alice , voyez ! Ces milliers de feuilles tremblent , et pourtant Fair est calme ; respirez au bord de cette haie^ les odeurs vous arrivent nombreuses et plus vives , et cependant aucun vent ne les propage plus vite qu'il y a une heure ; écoutez! le lion, la panthère , ie léopard crient; et ils étaient muets depuis midi; la nature animée et la nature inanimée, s'il en est , se dégagent de leurs liens et demandent quelque chose dont elles ont soif. Ce quelque chose , n''est-ce pas Famour ? Qu''importe que la feuille Pexprime en se creusant sous la rosée, les fleurs , en se renvoyant des nuages d''atomes féconds , la nuée en se dilatant pour ouvrir un passage jusqu''au soleil a toutes ces émanations , c'est toujours Famour qu*'ellcs éprouvent. Et il en est , Alice , continuai-je, des êtres intelligens,
i92 WASHINGTON LEVERT.
comme de ces êtres dont Pâme est retenue dans Fecorce d''un arbre ou dans le calice d''une fleur. Aussi ai-je toujours cru à la parenté mystérieuse des âmes , a travers les distances. Les créatures souffrantes d''amour et qui meurent avant la rencontre de Pobjet aimé, celles-là ont éprouvé cette attraction qui rayonne entre tous les êtres comme les feuxdes astres se croisent entre eux. Leur cœur a senti, aimé et souffert d''un côté du soleil, tandis que la sœur de leur àme languissait et souffrait de Fautre côté deFastre. Combien ont trouvé sous les palmiers de FAsie , la figure , le regard , la voix qu''ils avaient pressentis sur les plajes de FEurope ' Il y a pour les plantes , poiu' les fleurs , pour 1 homme , des courans éternels d''amour, que Dieu et le soleil entretiennent pour Féternelle fécondité des mondes. Dans les volontés de la matière et de Fintelligence suprême , il a été arrêté que beaucoup de ces rayons s''uniraient dans un but impénétrable , et que d''autres se perdraient et mourraient dans Fépuisement de la solitude. Moi , je vous ai ren-
contrée, je vous ai aimée, Alice; et vous P.. .
— Parlez-moi toujours , répondit Alice.
«Oh! cette femme, ami, n''aime qu''a m''entendre ; je ne suis qu'un livre pour elle. Quand ce livre sera fini, elle me jettera dans un coin.
« A toi ,
De Socrate a Washington.
c( Je sors d'un long rêve ; saint Jean n'en eut jamais de semblable dans son ile ce Patmos , et à coup sur saint Jean, à son réveil, n'aperçut pas près de lui l'objet de sa vision. Et l'aurait-il vu, qu'y a-t-il de comparable entre un vilain lion qui avait le visage d'un homme , un cheval roux, vingt-quatre vieillards, et la jeune religieuse
198 W.ISHINGTON LE VERT.
priant a mon chevet quand je suis revenu de ma léthargie ? En ouvrant les yeux , j'ai rencontre les siens , tout humides encore de sa fervente oraison adressée à Dieu pour moi ; ma main glacée par la mort a effleur»- sa main , ou plutôt ses mains , car elles étaient jointes par un rosaire ; et ma résurrection entière m*'a semblé venir d''elle , ma vie de sa vie, mon souffle de la pari que m''avait faite le sien. Telle je Pavais vue dans mon rêve , telle je la revoyais. Mêmes traits moins voilés peut-être , mais plus humains ; mêmes yeux bleus , plus bleus que ceux de ton Alice ; sa bouche petite , sa blanche figG|^e , animée ; mêsne costume : une robe en laine bleue , une guimpe en toile blanche , et une de ces spacieuses coiffures au fond desquelles les religieuses laides sont plus laides , et les jolies bien plus jolies. Sœur Mystique est céleste sous ce bonnet.
— Ne parlez pas encore, me dit-elle, quand j''e?sayai de me rendre compte, à mon réveil, de la longue absence que j''avais faite de la vie ;
dites-moi ce que vous désirez , et restez ensuite en repos.
— Je désire vous voir , lui répondis-je en me soulevant sur mon lit , en La regardant fixement et de manière a lui inspirer des doutes siu* ma parfaite guérison, si elle n*'en avait plus sur mon existence.
— Restez en repos, me pria-t-elle une seconde fois; dormez, si c''est possible, moi je continuerai k prier pour vous.
c( Elle avait aussi la voix de Pange de ma vision évanouie. Je ne m'étonnai point de ces rapports, confirmés par tes observations personnelles dans ta seconde lettre , que j'' ai lue quelques jours après ma maladie. Tu dis vrai ; Funiver't n''est qu'une famille autrefois indivisible comme l'attraction et la matière. Elle a élé brisée ; mais le besoin d'union n'a pas cessé d'exister. Il est de ces momens oii l'on n'en doute pas. Tu crois que , malgré l'espace et les obstacles, on aspire l'un a l'autre ; moi, j'en suis sur et je l'atteste; moi je connais l'Orient comme
si]''y étais né; je dessinerais jusc|u''au moindre contour de ses montagnes et de ses vallées. On ne sait pas de quoi est capable Tintelligence qui désire for;ement, toujours, à toute minute, le même obje. Comme il est vrai que je t'aime, frère , il est ^ rai que je connaissais sœur Mystique depuis long-temps. Tu as écrit une ligne d'or quand tu as dit : c( La femme qu''on aime, on Ta toujours connue. » Et à qui donc , dans mon esprit, appartenait ce chapeau de paille suspendu au lilas? si ce n'est a elle. Pour qui cette prière désolée faite au portrait de sainte Geneviève ? si ce n'est pour elle. Malheur à qui nie ces illuminations! il nie les prophètes qui vivent toujours de par le monde , et qvd parleront encore un jour , à l'éternelle honte et petitesse de la science.
— Vous priez pour moi, ma sœur! lui disje ; et que demandez- vous pour moi a Dieu ?
— Une sainte vie , puisqu'il n'a pas encore jugé a propos de vous accorder une bonne mort .
— Et savez-vous, ma bonne sœur, s'A n''eût pas mieux fait de ne pas me retirer du tombeau oïl j'étais dëja descendu ? Qu''aurais-je perdu ! Les volupte's d''un monde inconnu ? Ce qu'il possède de plus pur , de plus angélique , je Tavais déjà dans le trésor de mes affections célestes de la-haut.
— Et qu''avez-vous donc rêvé de si extraordinaire? s'informa la jeune religieuse , s'aper-
cevant que j'étais assez fort pour parler sans danger.
— Ce que j'ai rêvé, c'est vous! ma sœur, vous, telle que vous êtes la , jeune , presque enfant , arrivant de loin , de bien loin , comme de l'horizon et sur un nuage; oui , telle que vous êtes la.
ce La jeune sœur abaissa aussitôt sa tête sur ses mains au bord de mon lit , ainsi que je l'avais trouvée a mon réveil.
— Oui , jeune , belle , vêtue ainsi que vous. Seulement vous ne priiez pas , mais vous chantiez. Et j'éprouvais un étrange trouble à vous
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entendre ; quoique votre attention fût portée sur les touches cFun orgue ou d*'un piano , vos yeux me suivaient partout et ne m''abandonnaient jamais. Vous chantiez, il m'en souvient , en vous accompagnant. Que votre voix entrait profondément en moi!
— Voyez, combien il faut croire peu aux rêves, me répondit la jeune religieuse en relevant la tète ; je n''ai jamais chanté de ma vie.
« Cet aveu me déplut ; je n''osai pas lui demander si elle avait appris a jouer de quelque instrument , car je t''avoue , et j''en suis fâché pour toi , si enthousiaste , dans ton avant-dernière lettre, de Tair national que Va. chantée ta jeune miss ; je t''avoue que , de tous les instrumens, le plus doux a entendre, c''est la voix humaine. Remarque que plus les peupless''éloignent de leur berceau, et plus ils inventent d''instrumens; ils compensent où croient compenser leur insensibilité en chargeant des machines inertes de sentir pour eux, De nos jours , le piano est destiné à avoir un coeur pour les femmes. Oui,
je suis fâché que sœur Mystique n'ait pas justifié la belle voix qu'elle avait dans mon rcve. Mais n'est-elle pas assez parfaite sans cela?
ce La nuit étant venue, elle prit congé de moi; elle me promit de me revoir le lendcEiain; elle m'a tenu parole. Quand elle fut debout pour partir, je remarquai qu'elle était plutôt grande que petite. Ne sois pas jaloux , ami , a cause de ta charmante Alice. N'as-tu pas dit qu'une femme n'était jamais petite lorsqu'elle était jolie? Permets donc a sœur Mystique d'être un peu moins jolie qu'Alice pour être un peu plus grande. Faisons-les sœurs, ami, par notre amitié. Le jour approche où nous nous verrons! Viens vers moi avec Alice ; j'irai à toi tenant sœur Mystique par la main. Quel moment pour tous quatre , mon Dieu ! Ah ! je ne l'aurais pas acheté trop cher par des années de désirs et d'attente.
« Mais comme je vais, comme je vais ! Ne dirait-on pas que sœur Mystique a jeté le voile au feu, et m'a sacrifié sa vocation? Peut-être. Ecoute-moi bien ! Non , ne m'écoute pas encore.
car je ne suis pas arrive' au plus essentiel. Le point indiffèrent , c''est qu'acné n''a pas les mains transparentes comme elle les avait dans mon rêve. Cest peu de chose, sans doute, que des mains, mais nous sommes si peu de chose, que ce peu, en re'alitë, est beaucoup. Les belles mains qu'ail y a en Orient, dis? Vois les poètes arabes , ils célèbrent toujours les mains de leurs femmes dans leurs vers. Qu''aimaient donc les poètes latins? il n''est jamais question chez eux ni des pieds ni des mains de leurs maîtresses.
« Enfin , sœur Mystique est venue le lendemain , le surlendemain , et tous les jours depuis mon entrée en convalescence. Plusieurs occasions se sont prësente'es, comme tu le penses, de lui demander si elle avait prononcé des vœux , si elle^vait renoncé au monde, si elle y rentrerait ; à quoi elle a répondu qu''elle n'*était pas encore engagée, et que son projet était de passer dans les colonies pour y soigner les fiévreux dans les hôpitaux. Peu a peu je Tai fait renoncer à ce dévouement périlleux , obtenant (juVllc
bornerait ses soins aux malades de ce continent. La tâche est encore assez me'ritoire. Approche , ami , et que je te dise , tout bas , un mot a Foreille. Je suis de'solé d''avoir déterminé en elle ce changement de résolution. Oui , elle a perdu en un instant la moitié de Théroïsme qui rend à mes yeux les femmes si belles. Pavais prié pour qu'elle ne partit pas. — Du reste, jeTaurais suivie, — et j''ai été mortellement affligé de son obéissance. Elle ne m''a pas compris. Cest la foi, la constance inébranlable dans la volonté que j'espérais en elle, et j''ai trouvé la femme ordinaire, qui échange, en un clin d''œil , la palme du martyre pour un éventail. 0 mon rêve! mon rêve !
« Tu es plus digne d''ètre aimé que moi. J'ai remarqué que ton Alice parle fort peu dans tes promenades , et pourtant tu es heureux près d'elle. Moi , je désirerais que sœur Mystique me dispensât de parler. Ne serait-ce pas un charme , gracieuse comme elle est , de s'appuver sur son bras , et d'aller par les champs , la laissa îit
gazouiller et répandre des paroles dans Pair ! Il faut cfue ceux qui ont des paroles défraient ceux qui ont des ide'es ; et les femmes ont tant de jolies paroles !
« Fus-tu bien content , dis-moi , quand Alice t''a dit qu''elle t'^aimait? Etiez-vous dans le beau jardin, sous un platane, sous un nopal? Ceùt été' délicieux comme position. Il y a mieux encore que Tombre du nopal pour se dire qu''on s'^aime; c'est la proue d''un vaisseau lancé sur la mer. A.UX grandes émotions les grands espaces. La mer , son vent glacé , son écume , son eau sans fond , un ciel sans fond , pour Famour. Comment peut-on dire au coin du feu à une femme : « Je vous aime ! »
« Moi, je n''ai eu ni le nopal ni la mer; plains-moi , j''ai même eu moins que le prosaïque coin du feu. Mon désenchantement , sur ce point, est complet. Pourvu qu''elle t'aime, crieras-tu , qu''importe la place de Taveu ?
c( Soit ; mais c''est elle qui m''a dit la première: a Je vous aime ! » et j''aurais tant voulu le lui
dire le premier. Pourquoi suis-je tout heureux et tout triste ?
« SoCRATE. ))
Les confidences régulières des deux amis expliquent assez leur situatiou respective , sans qu''il soit besoin de recourir à une analyse inutile. L''un est libre de ses actions et entanie sa vie par une passion a laquelle il demande le bonheur, comme si le bonheur e'tait jamais venu 'a la suite d'une passion ; Tautre aurait déjà mis
la distance de deux ou trois oce'ans entre PEui'ope et lui , si une maladie ne Pavait arrêté au seuil du départ, et fait passer, de rêve en rêve, au plus séduisant de tous. Un même obstacle les attendait a Fentre'e de Texistence. On ne cherchera plus de trace de leur éducation philantropique sur le chemin qu''il leur reste \\ parcourir. Ainsi que tous les hommes, ils n''ont plus qu''eux pour eux et contrer eux. Quel fat ou quel ignorant cekii qui prit pour devise : Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée\ Est-ce qu'ion doit jamais quclcjue chose à quelqu''un ? Chacun est sa destinée. Leur destinée s''accomplira en dépit des systèmes , des prévisions et des calculs de toute espèce. Autour d^eux , Péchafaudage des projets plus ou moins fous, plus ou moins sages, s''est écroulé. Ils restent seul a seul , face à face. Tout ce que laphilantropie pourra revendiquer, c''est le bien ou le mal qii''ils vont exercer Fun sur l'autre , puisque sans elle ils ne se seraient jamais connus ; situation chanceuse , nettement accusée il y a vingt ans par Des Verriers, lors-
cjii''il disait au duc : « En essayant de lier ces deux enfans au même sort , vous jouez à la loterie. »
Ces enfans sont devenus des hommes.