‹ Washington Levert et Socrate le blanc (volume 2)Chapitre 4 sur 5 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

u 11 faut croire aux prophètes , et non les éprouver, » écrivait le doux Mélanchton a Erasme , à propos de Luther. Les femmes sont de nature divine comme les prophètes ; y croire est plus sage que de les éprouver.

Mais Washington n'avait pas lu Mélanchton ;

il avait même oublié les paroles de son oncle Des Verriers : « ^expérience , mon enfant , est une suite de sottises. »

Il tenta un essai , afin de s'assurer d'une manière décisive s'il était aimé ou non de mi* Alice. Menteur de bonne foi comme tout le monde , il lui écrivit :

« Miss,

« Fatigué de votre indifférence , ennuyé de

la vie , désespéré de n'être pas compris , et incapable de vivre dans une ville qui me retrace à chaque pas votre souvenir , je partirai demain pour l'Allemagne , où je passerai plusieurs années.

(( Mon projet est arrêté ; je monterai en voiture demain à six heures , dans la cour des Messageries de la rue des Victoires.

Washington crut que miss Alice ne s'aper-

cevrait pas que cette lettre e'tait moins la nouvelle d\m départ que la proposition d''un rendez-vous.

Washington n*'avait pris en effet aucune place pour rAllemagne. Il se borna à se rendre a la cour des Messageries , oii miss Alice n''alla pas.

— Elle ne m''aime pas ! sVcria-t-il ; c*'est une femme sans cœur , sans âme , sans reconnaissance. Je ne la verrai plus; je ne lui ëcrii^ai plus.

Une heure après , il lui écrivait :

« Mademoiselle , « J"'ai changé d''avis : je ne partirai pas pour r Allemagne ; je me tuerai. Ce soir , à sept heures , je me brûlerai la cervelle dans la grande allée du Jardin des Plantes , à droite , près de la monlagne du belvédère.

ce W. »

Miss Alice n^iUaj^as plus au Jai^din des Plantes qu''clle ne s''était rendue à la cour des Messa- 9,eries.

Quand un homme a abusé de la menace du départ et de celle du suicide , il a crevé sous lui toutes ses espérances. Ne s''étant pas tué, Washington n''eut plus aucune ressource.

La tête pleine d'irre'solutions , Washington appela de tousses vœux une distraction puissante, énergique, comme font les joueurs quand ils ont perdu juscju'h leur dernière illusion. Il s''élança à travers Paris , qui e'iait alors allume à toutes les distances et à toutes les hauteurs de ces myriades de feux qui font de la grande ville, vue des

sommités environnantes , une espèce de vole lacte'e rouge , cendrc'e de lëncbres. Son cabriolet remportait , comme s''il eût eu des ailes d''aigle , du bout des Champs-Elysées a la barrière du Trône . L''amertume , Fennui , le désespoir allaient encore plus vite que lui , quoique Fimmense circuit de Paris fut réduit aux proportions d\m manège par la rapidité de sa course. En contradiction avec cette précipitation fiévreuse , le temps ne marchait pas. Après avoir franchi les plus grandes distances , Washington avait a peine consommé dix minutes , et il n''était que huit heures. Il n''y a que ceux qui aiment ou qui n''ont pas diné qui savent combien il y a d''lieures entre huit heures et minuit. Et il pleuvait a torrens !

Cet état était intolérable pour Washington. Avant neuf heures il aurait crevé son cheval , fracassé son cabriolet ou écrasé quclqu^m sur la voie publique. Tandis qu''il accueillait avec dégoût la série de distractions qu'il s''offrait a liûmèmc , il aperçut , au bas du boulcvart du

Temple , une file de voitures et un jjrand empressement de gens a travers ces voitures. Des fiacres , des cabriolets arrivaient du côté des faubourgs , de la rue Basse , des profondeurs du Marais et des deux moitie's des boulevarts. Son cheval s"* arrêta au milieu de cet encombrement. La pluie grossissait Favalanche ; elle forçait les invités cjui venaient a cette fête ( car c''ctait évidemment une fête ) a se faire descendre au bord même de la maison oii ils allaient. Chacun , comme d''usage, prétendait descendre le premier, et , comme d^isage , la police ne le souffrait pas. Alors c''était à cpii se précipiterait du marchepied périlleux des voilures au seuil de la grande maison. Que de Raleigh auraient étendu leurs manteaux dans la boîie pour ménager un doux chemin à leur souveraine , si Ton avait eu des manteaux dans la saison oîi Ton était ! Les souveraines ne manquaient pas. Les gerbes de diamans , les cheveux mêlés aux torsades de perles , les turbans, les diadèmes plaqués aux fronts, les tuniques , les ceintures flottantes , passaient

comme un éclair du fond sombre des fiacres sous une voûte de parapluies , et de la voûte de parapluies , ils disparaissaient sous la porte de marbre.

— Qu*'est-ce donc que ce bruit? demanda Washington à un de ces mendians qui posent un tapis sur la roue des fiacres , moins sale que leur tapis.

— Est-ce que vous ne le voyez pas ? répondit le mendiant , c''est Paphos. On célèbre la dernière soirée de Paphos. Demain plus de Paphos, le gouvernement n''en veut plus; il n'^y avait plus que cela qui fît vivre le quartier , brave gouvernement , va !

— Tu auras vingt francs , garde mon cabriolet jusqu''a ce que je sois descendu ; enlends-tu ?

— Je vous le garderais jusqu''à la fin du monde , mon bon monsieur , répondit le mendiant. Ah bien ! si vous montez à Paphos , je puis vous garantir que vous vous amuserez. On a mis en réquisition tous les cuisiniers , les glaciers , les limonadiers de Paris. A preuve que vous ne

VOUS procureriez pas une denii-tasse d''ici au pas de la mule.

Content d''étre poussé par les uns, insulte' par les autres , d''avoir mis les deux pieds , les deux mains et la tête dans ce volcan , qui lançait de sa base à son sommet des nuëes de mouchards, de voleurs et de jolies femmes , des étrangers , des flammes , des cris , des échappés des bagnes et même beaucoup d''honnêtes gens , car on en trouve partout , Washington respira de joie en franchissant les marches de Paphos.

Devant lui s''ouvraient six grandes salles en éventail ; il avait à choisir. En avant , se dit-il , je les verrai toutes. La première sera la bienvenue. Dans la première siégeaient huit messieurs en habit noir , huit hommes respectables d''aspect comme des juges en cassation ; rasés de près , ayant dulinge blanc , du coton dans les oreilles, des dents pures, et un menton bleu de barbe. Ces messieurs étaient les banquiers de la taljle des jeux. Ils avaient découvert toutes les batteries de la séduction pour cette dernière solennité.

Leur sourire était triste et victorieux. L'éle'gie et Fode passaient sur leurs lèvres. Sous leurs mains comme sous un pont cFune seule voûte coulait un ruisseau d''or .

— Oui , messieurs ! c''est notre dernière soire'e, la dernière fois que nous aurons eu le plaisir " de nous rencontrer. L''ëtat nous renvoie. Faites votre jeu.

— Je double , — cent louis.

— Oui, messieurs, ce soir la clôture de Paphos.

— Deux cents louis. Encore perdu ! Que le feu du ciel dévore la place où fut bâti votre Paphos.

— Piien n''est durable dans ce monde , continuait avec aménité le banquier , sous le regard foudroyant du joueur qui fuyait après avoir perdu deux ou trois mille louis. On ne trouvera nulle part une aussi heureuse situation : au centre du Paris commercial, à portée de la ville et des faubourgs , à deux pas des théâtres.

— Que joue monsieur ? s''interrompit le banquier pour s''adresser à Washington.

— Je fais mille francs , répondit Washington.

— Que ces clames disent si elles jouiront ailleurs de plus d''agrémens. Ali ! elles regretteront longtemps les salles dorées de Paplios et ses beaux jardins , ses délicieux sorîicts , ses quadrilles et ses gracieux cavaliers.

— Certainement ! certainement ! répondirent à la fois plusieurs groupes de jeunes femmes qui passaient en ce moment des salons oii la contredanse était suspendue , pour entrer dans la salle de jeu.

— Mes toutes belles, continua le fermier, si le préfet de police vous avait vues , telles que vous ctes aujourdliui, nues comme Vénus, il aurait épargné, a coup sur, Fasile de cette cîiarmante déesse. Il n''aurait pas exilé les Grâces de Paplios.

— Monsieur ne peut jouer cpie dix mille francs a la fois , fit observer le banquier à Washington , qui remit une poignée de billets de banque dans sa poche.

— Soit ^ dix mille francs encore.

If. 16

â42 WASHINGTON LEVERT.

Le sang-froid de Washington , sa veine de bonheur, sa témérité calme, attirèrent auprès de lui les jeunes femmes qui étaient entrées. Elles méprisèrentles calembom'gs mythologiques et les doléances lyriques des fermiers, pour assiéger le cœur de Pétranger qu''elles se figuraient être quelque prince brésilien , un boyard , un vice-roi au moins. Washington fit semblant de ne pas voir la ligne de circonvallation tracée par des cupidités charmantes autour de lui ; vingt tètes gracieuses encadraient la sienne et lui faisaient une auréole de cheveux embaumés , de regards pleins de désirs et de séductions.

Il sentait des poitrines nues appuyées près de lui, des haleines ardentes courir sur ses cheveux ; il n''aurait eu qu''à relever la tète et a dire : à inol\ et toutes ces femmes Teussent suivi , à travers les boues de Paris, jusqu'où il lui aurait plu de les conduire. Il voulut s''amuser d** elles et les tenter, saint Antoine a rebours. Sans pitié pour leur séduction , il les fit passer par le supplice de For et la torture des billets

de banque. L'enfer eut été moins horrible b ces femmes si dédaignées €t si belles. Du coin de son œil ironique , il en apercevait d'accomplies en beauté de visage et de corps. L'ardeur espagnole, la langueur anglaise, Pabandon allemand, la brusquerie italienne, avaient réuni leurs types les plus parfaits dans ce palais , qui n'avait plus qu'une nuit à dépenser ; nuit merveilleuse au dedans , épouvantable au dehors , car il tonnait de minute en minute, et le faubourg du Temple roulait des torrens d'eau de bellevilîe au Marais.

Le banquier ne plaisantait plus ni sur Venus, ni sur Paphos , ni sur Idalie ; Washington empdait des monceaux d'or devant lui et ses poches regorgeaient de billets de bancpe.

Pour faire diversion à la Fat ilc veiné qui les poursuivait, les banquiers suspendirent le jeu pendant quelques minutes, sous prétexte que les cartes manquaient. Ce qui manquait , c'était l'or et les billets de banque.

Je comprends , dit Washington en lui-même;

je les ai ruine's ; puis il tira sa montre et sourit : — Vive le vice ! J''ai passé deux heures sans m''en apercevoir.

— Vous avez gagné deux cent mille francs , lui dit a Toreille un homme qui avait Pair très respectable.

— Je vous remercie , monsieur ; mais le ch'Jffre de mon gain ne mMmporte guère.

— Cest possible ; mais il vous importe d''étre vivant en rentrant chez vous. Votre bonne fortune est sue déjà dans toutes les salles. Vingt escrocs , si vous ne vous retirez de bonne heure , sauraient vous faire mi mauvais parti.

Cet homme veut un louis , pensa Washington.

— VoiUi cinq cents francs , monsieur , et laissez-moi.

Ce fut alors le tour des femmes. L*'une d''elles s'approche de Washington , tandis que les autres Tentourent , et elle lui dit :

— Qui de nous a gagné le pari, monsieur ?

— Quel pari , mesdames ?

— Annette a parie que vous avez vingt ans ; Lucie , dix-sept ; Joséphine , dix-huit , et moi , seize.

— Vous avez toutes gagné , s''écria Washington , en leur indiquant le chemin de la salle où Ton dansait. Veuillez me suivre. Oui , vous avez toutes gagné.

Et monté sur un tabouret , Washington prit dans sa poche des poignées d''or et les éparpilla au milieu des quadrilles.

Quand les tigres des ménageries ont faim , ils ne se jettent pas avec plus de bonds convulsifs sur la chair hachée que lance le gardien aux barreaux de leurs cages. Ces ravissantes filles brunes et blondes , types allemands ou espagnols , se courbèrent , et avec leurs doigts blancs et roses elles cherchèrent , elles se disputèrent , elles s''arrachèrent les pièces d'or du parquet. Dans la lutte , bien des parures furent souillées, bien des visages se montrèrent nuageux de poussière , bien de beaux bras eurent des sillons de sang. Washington riait comme don Juan, quoi-

qu''iln''eûtpas le moins du monde l'intention de Timiter.

— Voila les femmes ! s''écria-t-il. Enfin i''ai trouvé aussi mon idéal !

Cependant , parmi ces femmes , une seule n'avait pas prostitué son corps a la sale moisson des pièces d''or ; elle s'était réfugiée dans un coin , loin de la mêlée , regardant avec une obsession perpétuelle la pendule de bronze de la cheminée. C'était assurément la plus remarquable de toutes , si elle n''était pas la plus jeune. Des yeux orientaux illuminaient en dessous un front net comme un diadème. C'était une reine du Bas-Empire ; moitié déesse , moitié femme ; moitié romaine , moitié turque.

Washington alla vers elle , et lui dit en souriant :

— Madame n''aime pas For sans doute ; ce sont les billets de banque qu''elle préfère : en voiFa ; qu'acné en prenne.

— Ce que î''aime, monsieur, lui répondit cette femme, ce sont les jeunesgcns qui n'' avilissent

iiâ

pas les créatures de Dieu comme vous Tavez fait. \ ous venez de commettre la une action infâme , qui ne vous serait jamais pardonne'e par Dieu , si vous n''aviez une mère qui priât poiu* vous. Vous croyez que c''est bien de prouver a soimême et aux autres que les femmes ne sont pas des anges ? Belle découverte ! Oli ! monsieur , dans tout il y a du poison : dans la plus belle fleur , dans le meilleur fruit , et au fond de toute chose. Méchant , cruel , qui analyse et met tout en doute , bon et consolé , qui va les yeux fermés de ce monde dans Tautre. Ne tentez personne ; le premier puni serait vous. Vous avez aviii ces femmes , vous les avez fait ramper a. terre comme des cîiiennes , vous les avez fait se mordre pour de For. Eh bien ! il n'y a pas une de ces femmes , la moins belle , la plus vicieuse, qui , si elle le voulait bien , ne vous fit commetlre un crime , un assassinat , sur un seul de ses caprices.

— Qui étes-vous , madame ? slnforma Washington avec un étonnement ironique.

— Avant de vous répondre , je vous dii'ai qui vous êtes ; vous aimez une femme qui ne vous aime pas.

Washington pâlit , et entraîna hors de la salle de bal cette étranjje femme qui lui faisait la morale a Paphos.

— Vous vous vengez sur nous. A votre âge on n'est pas si cruel sans cause. Vous êtes riche; j''ai suivi du regard votre dédain pour For ; vous êtes fatigue de la vie ; vous n''avez de joie ni dans Tesprit ni dans le cœur ; et vous ne seriez pas ici si vous aviez su oii aller ce soir.

— Mais, madame !

— Ecoutez-moi encore , mon ami , dit-elle d'une voix douce, et en laissant tomber une larme sur ses bras nus croises sur son sein presque nu. ^ ous êtes comme tout le monde, vous vous imRginez que le banquier échange le desespoir du dehors pour le bonheur du dedans , de même qu''il donne des billets pour de For. Je connais toutes ces femmes ; il n''en est pas dix cjui seront vivantes dans dix ans ; pour beau-

coup , c''est leur dernière nuit , comme c''est la dernière pour cette maison. La plupart sont brùlëes par les excès, et toutes ne viennent chercher ici qu'un ëtourdissement a la fixité d\me pensée. Cette pensée, c''estle regret d'avoir perdu Pestime du monde, le besoin d'échapper au suicide, à la douleur d'avoir aimé et d'avoir été délaissée ensuite; cette pensée... Et la jeune femme se tut pour écouter le timbre de la pendule... Ainsi, ayez pitié, reprit-elle, de ces afflictions déguisées avec tant d'art, et n'arrachez le masque à personne, de peur que quelqu'un, par derrière, ne coupe les cordons du vôtre, et ne mette face a face la laideur du bourreau et la laideur de la victime.

Washington croisa les bras et regarda de toute la hauteur de son étonnement, celte femme qui lui parlait avec tant de véhémence. Il allait, peur la vingtième fois , lui demander : — Qui étes-vous ? quand pour la vingtième fois , un bruit nouveau rompit sa question et l'empêcha d'être entendue. Ce bruit sui[)assait to

bruits. Cctait la police. Place a la police î res^. pect a la police !

Le chapeau siw la tète, la figure blême comme tout fonctiomiaire en service, Fecharpe au côte, suivi de six de ses gens, ganle's d'*ënormes rotins, un commissaire pénétra dans la salle , et après en avoir ferme les portes , il prévint les invités qu'on était à la recherche de douzes jeunes conspirateurs déguisés en femmes et cachés au milieu du bal de Paphos.

— Déguisés en femmes ! répond une des belles du salon. Te suis un des douze conspirateurs , moi. Je suis assez blonde et j''ai d^assez blanches épaules pour ça.

— Vos conspirateurs, monsieur .le commissaire, ont-ils la taille fine ? ^ oyez la mienne.

— Ont-ils le pied mignon ? Les reconnaîtriezvous a la cheville ou au menton ? Choisissez !

— BîesdamcE, respect a la loi I

— Messieurs ! interrompait la voix du banquier , la nuit avance , c'est la dernière nuit de Paphos ! Faites votre jeu !

— AL ! vos jeunes conspirateurs sont déguises en femmes ! Tenez, en voila un !

Et Ton poussait au pied du commissaire, comme une balle de coton, quelque énorme femme de haute maturité.

-^ Est-ce cela ?

— Insolentes ! Je vous ferai toutes empoigner.

Il eût été bien habile, le fonctionnaire, s''il eut saisi quelqu\in dans ce gouffre toui^noyant. La fourche du diable lui-même n''eùt pas atteint une seule personne tout entière; c''étaient des quarts de visage, des demi-attitudes, des groupes entrelacés, des formes fuyantes ; le bal d*'ailleurs s''insinuait a travers les fentes, nivelait les trous. L'assemblée , ou plutôt la cohue , était tantôt un

nuage et tantôt un mur.

Plus adroit que le diable, il faut Tadmettre, un des hommes de la police attire avec lui auprès du commissaire , une jeune femme brune , aux moustaches fines, indirfuées au blaireau, aux formes effilées, au nez droit, au rcgaiu déterminé ,

un beau jeune homme enfin , a cela près que citait une femme.

— Vous êtes un homme , s''ëcria le commissaire ; n''est-ce pas ?

Les hommes disaient : — Vous voyez bien que c''est une femme.

Les femmes ripostaient : — 11 faut être commissaire de police pour ne pas s''aperceYoir que c''est un homme.

— Qui vous a donné a penser , demandait le commissaire à celui de ses gens qui avait amené Têtre ambigu, que madame est un homme ou que monsieur est habillé en femme ?

— Parbleu , monsieur le commissaire , elle buvait du punch.

— Boire du punch ce n'est pas un sexe, répétait la foide.

— Si fait ! elle buvait , elle fumait , répliqua Tagenl.

— Fumer n''est pas un sexe.

— Le diable vous emporte avec votre sexe. Il n''y a que les hommes qui fument.

— En preuve ! repondait une voix ou plutôt une tête de femme avec un cigaretto aux lèvres ; en preuve!

— A la fin , suis-je un homme ou une femme ?

Le commissaire de police était dans une profonde anxiété. Il n''en sortit que pour dire à ses agens de se retirer et de se poster à Fentrée des six portes. De la ils observeraient mieux : le milieu de la nuit qui approchait ferait se trahir par sa licence le sexe déguisé. Excellent fonctionnaire !

— Messieurs , la nuit avance , faites votre jeu ; c''est la dernière nuit de Paphos ; il ne vous reste plus qae quelques heures.

— Qui êtes -vous, madame? demandait Washington a cette femme , reprenant sa conversation disloquée par la police.

— Je vous disais que ces femmes seraient toutes mortes dans dix ans au plus, les unes en prison, les autres dans des maisons de force ou de fous, les autres dans les hôpitaux.

— Et vous?

-— Moi , je serai morte aussi.

— Vous êtes donc une de ces femmes?

Elle ne repondit rien.

Cest singulier, pensa Washington , sa mise ne diffère guère de leur mise — Vous venez donc ici par goût ?

— Par devoir, monsieur.

Wasliington se prit a rire insolemment devant le visage de cette femme belle et triste a la fois, comme si elle subissait la torture.

— Oui, monsieur, par devoir, et ma douleur est de penser que cette nuit est la dernière de Paplios.

— Voyons donc , jeune homme, aurez-vous bientôt fini de confesser madame? N''entendczvous pas que le souper est servi ?

— Quel souper? s'informa Washington^ Est-ce qu''on soupe ici?

— On fait tout ici , ce soir. — La dernière nuit de Paphos n''aura point d"" égale.

— Allons donc souper, rèpondit-il en prenant par la taille sa belle Greccpae. Au dessert vous m'apprendrez qui vous êtes.

Les damnes se mirent à table , et chacun prit place à côté d\ine dame ; Washington s''assit auprès de la sienne. Aux deux bouts siégeaient les banquiers ; aux six portes, la police faisait bonne garde. Versées en cascades dan™es verres, les \ins exaltaient la joie des vainqueurs du trente et quarante , et effaçaient les rides de désespoir des vaincus. Les uns étaient pourpres, les autres violets. On s^inimait , on choquait les verres, on riait convulsivement , quand un phit monumental , annoncé par la musique , porté par dix domestiques, un plat qui hérissa dliorreur la police, un plat comme jamais Balthazar ii''en eut sur sa table, la nuit de son épouvantable festin, fut balancé sur la tété dès convives et posé devant eux. Satan dut en rire au fond de ses cuisines. Ce plat contenait un homme vivant, tout nu, mais voilé par beaucoup de cresson. Un plaisant de la fête avait eu Tingénieuse idée de se faire servir en guise de poulet, sur un énorme plat long-temps médité jiar les commissaires de la soirée. Petit de taille, ce Sar-

danapale s''était aisément accroupi comme un poulet sous un monceau de cresson.

On ne le découpa pas.

Mais pour se venger de la police , la jeune fille prise poiiPun homme sauta sur la table , et cria : — Commissaire , voici un de vos douze conspirateurs ! Vous ne vous attendiez pas a le trouver au gros sel !

— Vive le conspirateur au gros sel !

Enfin, le repas fut terminé; les danses recommencèrent ; les Lancpiiers reprirent leur place, et ce cri retentit de nouveau : — Messieurs^ la nuit va finir \ c'est la dernière nuit de paphos !

L''impassible police verbalisait toujours. A la suite du souper babylonien qui avait eu lieu , on peut supposer si les danses , le jeu , et les conversations se rallumèrent. Washington n''en revenail pas de voir avec quelle admirable rapidité le vice dévorait le temps. Trois heures sonnèrent ; il croyait qu'il était à peine minuit. — Madame , dit-il en posant sa main sur le

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bras de Tenigmatique femme qui Pavait tant occupé avant le souper, reprenons, s^il vous plait, notre conversation, sans sortir cette fois tle la salle. Il y a tant de desordre maintenant ici , que personne , je vous jure, ne nous remarquera ; Pempereur de la Chine , s''il entrait , n''attirerait pas un regard. Allons, ma souveraine , achevez de m''apprendre ce que vous venez chercher ici par devoir.

Washington s''exprimait avec une téme'rité rare depuis le souper ; il avait déjà le ton de la bonne compagnie de Pendroit. Son œil était diamanté, sa tenue inquiète comme du vif-argent, son coude impatient de provoquer une affaire. Du reste il était charmant dans cette demi -ivresse.

— Vous avez les bras bien nus , la robe bien courte et les épaules fort découvertes, pour venir ici par devoir. Sérieusement, vous venez travailler a votre salut à Paphos, madame?

— J''ai Pespoir d''y rencontrer quelqu'un qui

ne s''amuserait pas de ma situation comme vous ,

qui me paierait sans doute de tout ce cpie je II. 17

souffre pour lui depuis si long- temps. Ce n'est qu'^ici, mon Dieu, qu"'il peut me rencontrer , ajouta cette femme aussi pâle que son interlocuteur était pourpre , aussi cakne qu''il était agité , aussi résignée qu''il était audacieux.

— Y a-t-il long-temps , madame , que vous le cherchez ?

— Des années ! des années ! répondit-elle en remuant sa tète comme font les fous tranquilles et incurables.

— Messieurs , faites votre jeu , amusez- vous , la nuit va finir!

La police s''était renforcée d''une vingtaine d''agens, plantés en espalier au dehors des portes.

— Des années , dites-vous ?

Rongeant la pointe de ses gants , Washington ouvrait de grands yeux pour deviner ce que. son intelligence, si subtile d''ordinaire , ne saisissait pas.

On passa du punch ! il en prit ; des glaces , il en avala deux ; du thé , il en but. Il tremblait

et suait à la fois. Il est vrai que la salle était une fournaise.

— Ah ! je comprends , s''écria-t-il en se frappant le front , en riant du fond de la poitrine comme son oncle Des Verriers, je vous comprends , ma souveraine , mon impératrice , ma Turque; je sais ce que vous cherchez ici, et je vais vous le dire.

Cette femme fixait toujours son regard sur lui avec pitié et honte , avec honte pour sa jeunesse et pitié pour son état.

— Ce que vous cherchez...

— Messieurs , vousci''avez plus qu\ine demiheure : amusez-vous! Paphos va fermer pour toujours ses portes ! La nuit va finir. .

— La ronde d''adieu 1 la ronde d''adieu ! Les mains dans les mains. Messieurs , a vos places !

Ce fut un beau moment.

Les banquiers jetèrent les cartes en Pair ; ils embrassèrent les joueurs, les vieux joueurs fossiles, ceux que le temps et le malheur avaient

presque cliangés en aà de trèfle. On leur devait bien ce signe de respect.

— Ce que vous cherchez ici, madame , c''est ce que cherche un de mes amis, un fou, comme vous êtes folle , unrêveur comme vous êtes une rêveuse ; vous cherchez rhomme idéal , n'est-ce pas?

Celle qui écoutait Washington soupira.

— Il y en a donc partout des femmes de cette infernale nature ! Yous êtes donc une femme d''esprit aussi ? Vous êtes trop dêprave'e pour cpie je ne le croie pas ; vous voulez mieux que le plaisir. Ceci ne vous satisfait pas. Ah ! mon ami Socrate , j*'ai ton affaire , se dit-ii , le pareil aura sa pareille ; le mâle aura sa femelle.

— Formez la ronde ! la ronde d''adieu !

Et la tempête commença , une tempête des Antilles, sans progression. Jeunes filles dont les gants ne tenaient plus au bras , dont les bras ne tenaient plus aux épaules , dont les épaules étaient nues; hommes de tout âge, mais d"* aucune profession, vieilles joueuses, vieilles emprunteuses, existant encore à Tétat de plesiosaunisXx

Frascati , anciens fournisseurs aux ai'me'es , c''est-a-dire ce qu*'il y a de plus infâme sous le soleil ; cuisiniers , maîtres d'hôtel , marmitons , tous les domestiques de la maison s"'inclinèrent, obliquèrent Pun sur Fautre et ébranlèrent les voûtes e'tincelantes de Paphos.

La police eut peur.

— Je vous disais que j*'avais votre aflFaire , ma reine , voire idéal , le jeune homme de votre choix. Un beau jeune homme qui rêve des saintes et des femmes orientales. Soyez donc sa femme orientale.

Une partie des corniches tomba sous Peffort de la ronde ; nul ne s''en aperçut ; le plâtre fut broyé en poussière et la poussière avalée.

— Voici le moment de faire le triage , dit le commissaire de police à ses agens ; a Tceuvre ! A mesure quHls passeront et que je vous les désignerai, vous les empoignerez, et vite les menottes ; un coup de poing dans le dos ; et en route pour la Conciergerie. Ceci signifiait que la police , en cherchant des conspirateurs , était

venue fourrer la main dans un nid d''echappës des bagnes et de faussaires.

— Cest entendu , notre chef.

Quand Ponipeï s*'e'croula , la grande ville , et s''abîma d''abord sous une couche de feu , puis sous des couches de cendre, elle fut moins remue'e dans ses fondations , que cet ilôt de débauche.

La ronde n''avait plus de forme. C'était une ellipse enflammée de chairs nues, de cheveux épars, enfin un éclair dévorant.

— Vous allez me suivre! s''écria Washington en prenant cette femme , en la regardant face a face et en enfonçant ses ongles ivres dans ses deux bras.

— Où donc?

— A deux pas d''ici. Je sais ce que voys cherchez , vous ai je dit , un fou comme vous. Vous entrerez ! Vous demanderez Socrate Leblanc , qui a mon âge.

— Dans quelle maison me conduisez-vous?

Laissez-moi !

— Il a mon âge. Il fut baptise ici dans le punch, une belle nuit comme celle-ci. Tenez ! faites-vous reconnaître; présentez-lui de ma part la jonquille qui accompagna son baptême, il y a vingt ans.

Et comme la ronde brûlante allait achever son tourbillon , comme la police tendait déjà son filet à la porte , tous les becs de gaz s** éteignirent. L''enfer était tombé dans Fabîme; les conduits du gaz avaient été brisés pour déjouer la police.

Obscurité complète.

Et clans Fobscurité on sortit ; on marcha sur le ventre de la police^ cmi fut pilée. Washington jeta la femme du bal dans son cabriolet , fouetta son cheval, et en moins de dix minutes il se faisait ouvrir la porte de Fllospice des Orphelins , et la refermait en riant. Il était ivre-mort.

Paphos avait fait son temps et fini sa dernière miit.

La tendre lueur d\me matinée d''etc éclairait la chambre de Socrate , qui s''était jeté tout halnllc sur son lit depuis la veille. Dans la soirée, Tordre de départ pour le Ilàvrc et le cap de Bonne-Espérance lui avait été de nouveau signifié par la supérieure ; et quoique cette fois son esprit fût tranquille, une agitation intérieure

Tavait empêché de ce'der au sommeil. N^iyant plus que quelques heures à passer dans celte maison qui avait été' son univers , sa mémoire reprenait du plus loin possible et avec d''indéfinissables tristesses le chemin parcouru de sa vie. Catte récapitulation s''opérait malgré lui, tandis que les yeux a demi fermés il éprouvait a la fois la langueur de Fassoupissement et la plénitude de la vie.

Des pas rapides foulèrent son escalier ; sa porte s''ouvrit ; le rideau de son lit fut tiré, et il n''avait rien entendu , ou plutôt il tenait à ne pas rompre le voile transparent de sa cpiiétude. Il sentait Péclat et la chaleur du jour à travers sa paupière sans oser la soulever. Une femme était devant lui , près de lui , avide de le voir, étonnée pourtant de Pavoir vu , retenant son haleine de peur de Téveiller, prête a Téveiller à chacun de ses mouvemens. — Qu''il est paisible! qu''il est beau! quel visage céleste ! murmurait sa bouche. Elle tendait les bras vers lui , elle effleurait son front avec son front, lorsqu^il se souleva comme pour

éviter Fespèce d'^ombre étendue sur lui. Une résistance Farréte ; il ouvre les yeux , regarde , admire sans comprendre , pousse un cri a cette apparition , et tombe sur une poitrine aussi ëmue que la sienne.

-^ Savez-vous qui je suis ? lui disait en le pressant contre elle , cette femme , qu''il croyait être entre'e dans sa chambre sur un rayon du soleil ; savez-vous qui je suis?

— Oui ! je sais qui vous êtes, puisque je vous attends depuis tant d*" années , ici , dans cette maison. Ce sont bien vos traits que j''ai rêvés; et cette fois je ne crains plus de déception. Voilà le front spacieux , le beau visage , les mains charmantes , la femme achevée , entrevue derrière le voile de ma vision.

Ne comprenant pas le sens passionné et obscur de ces paroles , la jeune femme chercha à se dégager pom- lire dans les yeux de Socrate ce que sa bouche énonçait d\me façon si étranw.

— Vous ne me quitterez pas! sVcria-t-il. Si

toute la force de mes désirs n'a pu vous attirer plus tôt vers moi , toutes les forces de mon être s'uniront maintenant autour de vous pour vous retenir. Pourquoi vous en iriez-vous ? Je n'ai pas encore eu le temps de vous parcourir tout entière du regard. Venez-vous de l'Orient , embaumée comme vous l'êtes, avec ce diadème d'or au front , cette mousseline molle et transparente autour des bras, et cette souplesse de gazelle? Passe-t-on la main sur les yeux du prisonnier qui recouvre la lumière , et dans l'Orient , votre patrie , jette-t-on des,pierres dans le puits du désert au moment où le voyageur se penche vers le bord ? Je suis ce prisonnier, ce voyageur altéré ; qui donc aura assez de puissance pour vous arracher de mes bras ?

— Moi, mon ami, moi , cjui vois votre erreur.

— Mon erreur ! Vous avez raison , ceci n'est encore peut-être qu'un des mille rêves de mou imagination. Cependant, — el il se leva et quitta brusquement la jeune femme , — cepen-

dant je suis l)ien dans ma chambre ; voila ma table, mes livres, la croisée du jardin , ouverte telle que je Fai laissée hier ; le jardin , le lilas dont j''ai vu naître et tomber les fleurs , ce sont là les témoins de la fidélité de mes souvenirs , de la justesse de ma raison. Non ! votre présence n''est point une erreur, mon bonheur n''en est pas une; ou si c''est une erreur que je n''en sorte jamais , et que je meure avant qu''elle ne soit évanouie.

Il revint se jeter aux pieds de cette femme pour Fentourer de ses bras et poser sa tète brûlante sur ses genoux.

— Ne me dites pas que c''est une erreur , car toutes les vérités de la vie me Font fait prendre en dégoût. La vérité de la science m'a ronp-é d'ennui, la vérité de la sagesse nFa retenu prisonnier ici jusqu""» vingt ans , la vérité de Famiùé m''cn a montré Fombrc et refusé la réalité , la vérité de Famour m"a fait connaître une femme moins pour être licureux avec clic

270 WASHINGTON LKVERT.

que pour m''apprendre combien jV'lais loin du bonheur.

— Taisez-vous, mon ami; taisez- vous... car

je suis...

— Qui que vous soyez , laissez-moi mon mensonge. Oh! ne me parlez pas; vos paroles n"'ont rien 'a m''apprendre. Je suis fatigué de connaître , vous ai- je dit. Est-ce cpie ces cheveux si doux, ce visage si triste et si gracieux , ces lèvres qui sont à moi , ne me disent pas qu''enfin j''ai découvert le monde enchanté oii je n''attendais plus qu'une femme? Toute parole est trompeuse. La vérité , c^est vous , c''est ce bras que je presse, cc«cœur qui bat près du mien. Taisez-vous! ce que je saurais vaudrait-il ce que je possède !

Un dernier effort délivra celle que Socratc emprisonnait entre ses bras.

— Je suis votre mère !

Ce fut alors au tour de la femme de prendre Fenfant passionné sur elle et de lui donner des

baisers pour les vingt années que ce bonheur lui avait été refusé. Mais il n'avait jyiusMe force , il était brisé. Sa chaleur n''avait cédé la place a aucune tendresse. Il était tombé du ciel.

— Oui ! je suis votre mère !

— Vous, ma mère ! Vous venez bien tard.

— Plus tard pour moi que pour vous , mon fils. Je vous cherche depuis votre naissance. Vous, savez- vous où vous vîtes le jour?

— Dans une orgie. ,

— Mon fils , j*'avais alors quatorze ans ; j^ivais été enlevée par les étrangers dans un petit village aux environs de Paris. Cest à Paris que je fus menée et puis laissée.. .

— Je ne veux pas savoir cette liistoire; je n''ai pas de passé; vous dites que vous êtes ma mère , et quand cela serait , que me voulez-vous ?

Il y avait dans la voix de Socrate toute la colère de Pliomme lassé d''ètre le jouet éternel de son propre esprit , Jassé de n''avoir pu élever son premier amour à la hauteur d\m rcvc , et

d''étre réduit a faire descendre le second au respect filial.

— Oui , que me voulez-vous ? Vous vous appelez ma mère , et vous vous attendiez qu k ce nom j'accourrais vers vous , comme si j''avais encore besoin de votre lait et de votre sourire. Vous nravez appris a m''en passer quand ils m"'e'taient nécessaires comme Pair. Enfant, je vous ai attendue , et vous ne vous êtes pas présent(l^; vous n''avez pas même eu pour moi Fafft ction instinctive des animaux , n'abandonnant leurs enfans que lorsqu'ils peuvent marcher seuls. La pitié public[ue m''a allaité, bercé, tendu la main, nourri, fait homme enfin. Ma mcre est donc la pitié publique , et non pas vous.

Celle a qui Socrate s''adressait, avait caché sa tête dans ses mains et pleurait.

■/ — Il a été un temps de mon enfance oii je vous ai souhaitée dans toutes mes pensées du jour et de la nuit ; à chacune de mes joies je

SOCRAïE LF.BLAKC. 273

VOUS associais alors comme pour vous bénir de m''avoir fait naître , a cliacune de mes douleurs , afin d^ivoir une consolatrice qui me les rendît légères. Je me suis usé dans cette attente. Où étiez-vous quand je pleurais ?

Vous , ma mère ! Mais une mère c''est la branche et Parbre , Fun ne va pas sans Pautre ; c''est le ciel et Fctoile qui s''y suspend. Vous m'avez fait naître et puis vous êtes partie, laissant Fëtoile aller àPaventure. Vous, ma mère ! Mais Pétes-vous a d''autres titres que la première femme venue dont je ne sais pas le nom ! Il faut que vous ayez puisé votre confiance dans ces stupides livres et ces mauvais drames , pauvres représentations de la vie auxquelles j''ai cru aussi, oii il est toujours temps pour les mères de retourner a leur enfant quand Fcnvie leur en prend, et cpiand elles veulent goûter la volupté d''ètre mères , après avoir épuisé toutes les autres voluptés. Cela est un mensonge.

Le titre de mère se mérite par la peine ,

comme tout ici-bas; il est un devoir et non un n. . 18

274 TVASHfNGTCN LEVERT.

plaisir. Vous êtes de celles , n'est-ce pas ? qui font deux parts de leur vie : la première consacrée aux plaisirs , la seconde a réparer leurs fautes ; qui prennent du temps pour redevenir honnêtes, et se consolent dans leurs enfans des amans qui ne veulent pi is d''elles? Ce jeu est une ignominie.

— Le repentir, mon fils, est donc un mot ?

— Mais quand je vous pardonnerais, à quel sentiment inte'rieur aui ds-je recours pour parvenir à vous aimer comme mie mère? Votre figure, votre voix, votre pensée, me seront toujours étrangères; ce cjui fait la mère , c''est Tamour du fils , et cel amour , je vous Fai dit , naît des pleurs essuyés la veille et des baisers donnés le lendemain, pendant des années. Je puis vous pardonner, mais vous aimer, jamais ; vous êtes trop belle , pour que je vous aime comme ma mère , madame.

Cette ironie perça le cœur de celle qui répondit :

— Si VOUS saviez cependant, mon fils, que je vous attends depuis dix ans dans cette épouvantable maison oîi vous naquîtes. J''espe'rais , ne sachant par quel moyen vous découvrir , ayant perdu îa trace de ceux qui vous enlevèrent à moi la fatale nuit de votre naissance , j''espérais que vous seriez venu me chercher dans cette maison, guidé par une lumière plus sûre. Chaque nuit je suis allée à la même place m''asscoir , languir et espérer. La nuit passée , la rencontre d^in jeune homme au milieu des -circonstances les plus étranges , m'a révélé votre retraite. Cest lui qui m.''a conduite ou plutôt entraînée ici.

— Et ce jeune homme?

— Il a votre âge, il vous connaît; c''est lui qui, dans l'égarement de Fivresse, m'a. appris que vous viviez , et qui m''a déposée a votre porte.

— Ce jeune homme est mon frère , madame , mon frère par la reconnaissance encore plus que

27 G AVASIIINGTOX LEVF.RT.

Yous n'ctcs ma mère par le sang. Son père est le mien , et je les aime mieux Fim et Tautre que loiUe ma race , fiit-elle présente devant moi.

La porU; de la chambre s''ouvrit, et la supérieure entra; elle venait annoncer à Socrate fju''il allait partir pour le Havre ; la voiture du duc Tal tendait dans la cour.

— x\dicu , ma véritable mère! dit-il à la supérieure ; et en sadressant à Pautre femme : Ma mère , c"*cst celle-ci, qui vous a suppléée dans les soins que vous n''avez jamais eus pour moi; c'est celle-ci, bonne et pieuse créature, cjui m'*a veillé pendant la maladie , et rappelé deux fois de la mort sans m''imposer jamais une affection factice fondée sur le hasard d^avoir donné le jour. Adieu , ma mère ! dit-il en tombant aux pieds de la supérieure, adieu; je n''ai qu\m témoignage de reconnaissance a vous offrir, et Dieu et mon cœur m''en inspirent Fidée , c''est de vous nommer de ce doux nom de mère devant

celle qui s''appelle ma mère , et que je ne connais pas.

Il sortit , et laissa une femme évanouie dans les bras d\uie autre femme qui pleurait.

XXXYII

Après un sommeil plein de rêves agites, Washington fut appelé par son père et par sa mère , qui avaient , l'un et l'autre , a lui proposer de faire un choi dans une question assez grave.

Cette question était un mariage. Sa mère lui offrait la main d''une jeime fille très riche , de

très illustre naissance , cela va sans dire , et en position de lui faciliter un avancement rapide dans la carrière diplomatique. Il demanda trois heures de reflexion.

Son père lui dit qu'il serait heureux de le voir s''allier a la famille d''un célèbre économiste , a qui riiumanité reconnaissante devait la découverte d''une fécule nouvelle , contenant vingt parties nutritives sur vingt-quatre. Il demanda trois heures pour réfléchir.

Quand les jeunes gens demandent du temps pour réfléchir, ils ont ordinairement le projet de ne pas penser du tout a ce qui leur est proposé. Cependant Washington n''était pas absolument dans cette disposition.

Sous rébranlement de son ivresse de la veille, capable de tout tenter , cai' il n''avait plus rien à perdre en matière d*'amour, il alla au couvent, s''adressa hardiment à la principale , et lui dit qu''il était chargé par madame la duchesse, sa rpère , très dangereusement malade , de confier

quelques papiers a miss Alice. La principale raccompagna elle-même a la chambre de miss Alice , lui en ouvrit la porte avec beaucoup d''ëgards, et la referma sur lui.

Miss Alice était évanouie , réellement évanouie , ce qui est remarquable dans la vie d''une Anglaise. Il allait chercher des sels sur lachemine'e, appeler du secours, quand il aperçut sur les genoux de la jeune miss une lettre ouverte.

Washington prit cette lettre ; ell e était de la main d''Ahce , qui probablement s''était trouvée mal au moment de la cacheter. Washington la lut avec la rapidité qu'on met a boire du poison.

u Vous partez pour TAngleterre , me ditesvous; et moi je vous suivrai, je vais vous suivre. Ingrat, cVst au moment de votre départ que vous me l'apprenez seulement. Il n'y a plus de couvent pour moi, plus de voile , plus de voeux. Ne me dites pas que mon sacrifice est inutile , que vous êtes désespéré de n'avoir jamais répondu à

mon aveugle passion pour vous. Vous mentez î Vous m''aimerez un jour , car vous ne voudrez pas me voir mourir. Vous m'aimerez par pitié'. Savez-vous que je vous ai sacrifie' la main dVn homme, dont j*'ai trompé Fespoir pour avoir le me'rite de vous préférer à lui ?

« Demain je fuirai du couvent; demain je serai près de vous, avec vous et pour être toujours avec vous.

a Alice. »

— Misérable ! s*'écria Washington en levant la main sur le visage évanoui d''Alice; tu fes amusée de moi pour te faire un triomphe de ma douleur.

— Qui me parle ? qui est la ? s''écria-t-elie en s''éveillant.

— Cest moi ! répondit Washington en montrant la lettre a Alice. Je vais vous chercher la réponse.

Il sortit, courut a son hôtel, écrivit a son père

qu**!! partait avec la résolution d''avoir la vie d'un homme inconnu qui lui emportait son bonheur, et de s'arracher la vie ensuite. Il prit deux pistolets , monta a cheval , et s'élança sur la route d'Angleterre ou du Havre.

— Venez î s''ecria le duc, après avoir lu ce billet et en saisissant avec Fe'nergie du désespoir le bras de son beau-frère ; venez, s''il en est encore temps, m''aider a empêcher mon fils de commettre deux crimes ! Pas un instant n''est a perdre. II court sur la route d** Angleterre ; il est arme de deux pistolets, Tun pour tuer son rival, Tau-

tre pour se tuer. Mais hàtez-vous ou je pars tout seul ! Hâtez-vous !

Des Verriers , qui avait e'té interrompu dans sa sieste , s*'liabiilait avec son sang-froid ordinaire , endossant successivement ses vétemens de flanelle, sans oublier sa montre. Il cherchait son parapluie.^.

— Je vous en supplie, Des Verriers, partons ! Chacun de vos retards donne une lieue d'avance à mon fils. Vous me rendrez fou.

— Je vous suis, je vous suis, me voilà.

Ils descendirent dans la cour , où deux chevaux les attendaient. Le duc s''élança sur le premier, et il indiqua a Des Verriei's celui qui lui était destiné.

— Nous n''arriverons jamais en vie , mon cher duc ; Il noire âge courir ainsi la grande route à cheval ! Ne pouviez- vous faire atteler votre landau !

— ■ Un landau î Nous enfermer dans un landau poiu* ne pas voir à dix pas devant nous ; manquer

de rencontr£;r mon fils pour être plus commodément ! Restez , si vous avez quelque crainte ; j''irai seul.

Le cheval du duc tournait déjà le coin de la rue. Des Yerriers monta enfin et alla se placer à côte de son beau-frère. En moins d''un quartdlieure ils se trouvèrent hors la barrière de FEtoile , foulant un terrain uni , mais poudreux d''une longue sécheresse.

— Et moi qui n''avais pas la moindre connaissance de celte intrigue, qui lui proposais ce matin encore de se marier.... Soupçonniez -vous quelque chose , Des Verriers ? Ah ! cet enfant m''a cruellement trompe en tout.

— Cest vous , mon cher duc , qui vous êtes cruellement trompe sur son compte.

— Devais-je m''attendre à ce qui se passe aujourd'hui? Est-ce la un cve'nement naturel, et tant d''autres ?

— Ce n''est pas plus un cvcnement qiie tant d autres. Attendez donc pour vous désespérer.

Washington n^atteindra pas celui qu''il poiirsiiil; et s'il le rejoint , il ne le tuera pas. Je ne crois pas plus au romanesque qu''a Fliistoire.

— Vous me consolez un peu , disait le duc. Oui, vous avez raison, le hasard n''est pas toujours aux ordres de la menace.

Malgré cette assurance , le duc ne ralentissait pas la course de son<Jieval. Paris fuyait derrière eux ; Neuilly aussi ; nuage a nuage la poussière avait re'pandu une couche épaisse sur leurs habits. Le duc était haletant ; Des Verriers toussait. Le soleil prolongeait sur eux , en s** épanouissant entre les arbres, d''ardens rayons, à l'incommodité desquels se joignait la tyrannie d\ine nuée de petites mouches.

— J''ai du malheur, reprenait le duc. Le jour même où je me vois enlever mon fils d'adoption, Fautre me laisse dans la crainte de le perdre.

— r Réjouissez-vous plutôt de cette compensation. Vous vous êtes débarrassé d\m lourd fardeau en embarquant un fou dont la destinée

VOUS a plus occupe que celle de trois enfans , sans vous procurer les avantages d'un seul. Mais cjiie ce cheval a le trot dur ! j'ai les reins brisés.

Ce n'était pas le moment de discuter l'opinion mille fois controversée de Des Verriers. D'ailleurs la poussière et la chalem- étouffaient toute communication entre les deux cavaliers. Doublant de vitesse , franchissant en un clin d'oeil les plus longues avenues de la route, ils n'avaient plus forme humaine , a force d'épaissir sur leurs visages, leurs cheveux et leurs habits, une croûte mêlée de sueur et de sable. Un instinct paternel avertissait le duc qu'il n'était pas loin de son fils. Il s'imaginait le voir dans chaque accident du chemin, dans la branche avancée au fond de l'horizon , dans le groupe de piétons noircissant la chaussée, dans les voitures qui arrivaient comme un nuage. A chacune de ces voilures, il ne manquait jamais de demander si elles n'avaient pas aperçu un cavalier au galop. Point

de réponse satisfaisante encore. Enfin un boucher if. 19

de Poissy leur cria du haut de son char-a-banc , escorté de deux énormes chiens , qu*'il n''avait rencontré sur la route qu'aune Toiture de couleur jaune, suivie à quatre cents pas de distance environ d''un homme a cheval qui semblait vouloir atteindre cette voiture.

— Des Verriers ! s''écria le duc , la voiture jaune, c''est la mienne ; et ce cavalier est mon fils. Washington et Socrate vont se trouver côte a côte. Vous voyez , mon frère , si î''en avais fait deux amis, Tun se jetterait au-devant de Fautre ; et Socrate, par une faveur de la Providence, arrêterait la course meurtrière de mon fils.

— Mon frère , raisonnez donc , je vous prie ; si vous en aviez fait deux amis , Socrate ne serait pas parti pour le cap de Bonne - Espérance , et n'aurait pas été rencontré par Washington sur la route de Paris au Havre.

— Nous ne sommes qu''à un quart de lieue , selon toute probabilité, de Fendroit où est mon fils. Encore un effort ; je crois entendre ; j'entends un galop ! Ecoutez !

— Je n'entends que des cris qui partent de la rivière.

— Des cris ! dites-vous ? Reconnaissez-vous la voix de mon fils ?

Presque couches de lassitude sur la croupe de leurs chevaux , les deux vieillards arrivèrent au bas d''un pont jeté sur la rivière.

Au bord e'taient des gens qui gesticulaient , criaient et se désespéraient.

— Ces malheureux voient noyer une jeune fille sans lui porter secours. Descendons , Des Verriers ! sauvons-la !

— Le temps est précieux , mon frère ; ce retard nous fera perdre la trace de votre fils.

Sans écouter, sans entendre seulement les observations de Des Verriers , le duc s''était mêlé aux gens amassés au bord de la rivière , et leur mettait de Tor dans les mains pour les engager a sauver la jeune fille, qui disparaissait et reparaissait plus affaiblie a chaque convulsion.

Il avait déjà enfoncé les jambes dans Teau,

quand enfin un paysan tenta de gagner la récompense. Il parvint à retirer la jeune fille.

Je me charge de votre dot, lui dit le duc avant de remonter a cheval. Et il partit. Son corps était partagé en deux zones, Tune de poussière, Fautre de boue . il avait Pair d'un poisson laissé à sec par le retrait de la marée,

— Dieu veuille que votre acte d''humanité ne nous ait pas mis dans PimpossiLilité de jamais rejoindre votre fils. Vous serez le même toute votre vie.

— Elle est meilleure que vous, la Providence ! Voyez , Des Verriers ! voyez , devant nous , un homme a cheval ! et à quelques pas de lui ma voiture jaune. Mes deux enfans ensemble ! je les retrouve ; quel hasard ! qvielle rencontre ! ils ne seront plus séparés, puisque Dieu les unit au moment d'une éternelle séparation : et W^ashington ne comiïiettra pas de crime , j'arrive à temps. Celui qu'il poursuit l'aura évité ; il ne l'aura pas atteint. Chers enfans !

Le duc souriait et frémissait de contentement derrière sa couche de poussière ; il avait vingt ans , il avait recouvré ses forces , il semblait soulever son cheval , au lieu d''en être porté. Des Verriers ne parlait pas : il était passé, à force de cuisson, a Fétat de statue en terre cuite.

— Mais regardez donc, mon frère, ils sont arrêtés. Mon fils descend de voiture ; c''est lui ! ils se connaissaient donc? La portière s** ouvre , un jeune homme en descend ; c''est Socrate ! Des Verriers, je n''y vois plus ; mes pleurs !... Ditesmoi, je crois qu''ils s''embrassent ; mais ils s''éloignent ; mon fils lui jette quelque chose ; qu''est-ce donc? Socrate le ramasse ; ils s''avancent Pun vers Fautre.

— Ah!

Le duc se leva sur ses étriers et y resta tout d''une pièce , comme un compas de fer , jusqu''à Fendroit ou une double détonnation s*'était fait entendre et oii deux hommes étaient tombés.

— Morts tous deux ' tués Fun par Fautre !

froids , morts ! morts ! Cetait donc là le rival cju''il poursuivait ! 3Ion fils a tué mon fils ! Morts sans se connaître ? sans se connaître ! Mes enfans! mes enfans ! mes enfans ! Mais aucune voix intérieure ne vous a donc crie' que ma tendresse vous avait faits frères ? Vous ne saviez pas que vous vous aimiez depuis vingt ans ; toi , Socrate , que je t''avais ramassé dans la neige , une nuit dliiver, que je t''ai servi de père , que ma fortune s'hélait partagée en deux, la moitié pour toi, Fautre moitié pour lui. Et toi , mon autre fils , tu ne savais pas non plus que c''était la celui que tu appelais ton ami , ton frère , celui que tu ne voulais pas laisser partir , celui qui te dit , dans sa première lettre : Le jour de votre mort sera le jour de la inienne. Etait-ce la le lien du sang destiné à vous unir ?

Mon Dieu! vous êtes bien cruel , s'écriait le vieillard , défiguré par la poussière détrempée dans ses larmes , allant de son fils mort à son fils mort. Mon Dieu! vous m''avez inspiré cet ardent amour de Thumanité, et vous m''en pu-

nissez dans mon œuvre la plus suivie , la plus constante ^ la plus chère ! Me frappez-vous parce que j'ai été meilleur que les autres hommes ! Mais alors vous êtes méchant ou vous n''existez pas!

Je ne blasphémerais pas, se répondait le vieillard dans son effrayant monologue , en posant ses lèvres sur le front de ses deux enfans étendus et souillés par la poussière , en les relevant à demi et en faisant deux parts abondantes de ses larmes de même qu''il avait fait deux parts entre eux de sa tendresse durant leur vie.

Des Verriers avait fait corps avec son cheval ; il était immobile ; rien ne coulait de ses lèvres , blanches de la poudre du chemin , ni de ses yeux ; aucun regard , aucune parole.

— Dieu est juste , reprit le pauvre duc , et ses volontés sont impénétrables ; son œuvre est au ciel ; sur la terre , il nous laisse maîtres de nos actions ; mais sur la terre , il y a d^iutres faux dieux , des dieux de sang , des menteurs , des âmes enveloppées de ténèbres , comme la

vôtre , dit-il à Des Verriers , qu''il secoua en saisissant la bride de son cheval. Vous êtes une âme hautaine , moqueuse comme Tesprit du mal , hérissée d''ironie ; vous m''avez tué mes fils , monsieur ! Cest vous qui avez fait de mon fils Washington un reflet de votre odieux caractère ; c''est vous qui lui avez mis le premier une ëpée à la main, qui avez ensuite placé un homme devant lui et lui avez crié : Marche ! C'est vous qui Pavez nourri de maximes vénéneuses , transmises de serpent en serpent depuis le tentateur, ce premier sceptique , ]usqu''à vous , empoisonneur des âmes! Vous doutez de tout, et vous Pavez fait douter de tout, et de la vertu des sages , et de la pureté des femmes , et de la noblesse de tout sentiment ; doutez donc de la mort , grand sceptique !

Moi, je ne suis quVn homme simple à vos yeux , un enfant, un pauvre d''esprit. Que je remercie Dieu de n''avou' pas votre génie superbe, et d''ètre bon ! Depuis plus de soixante ans , mon Dieu ! ma simplicité , mon ignorance a fait vivre

le pauvre , mon imbe'cillite' a passé des nuits froides dans les greniers a veiller les malades et les mourans ; j''ai perdu la santé à visiter les prisons et les hôpitaux, et je ne suis qu''un ridicule philantrope ? Mais c|u''avez-vous produit , vous et les vôtres? La mort de tout ; la mort de rimagination , la mort du génie , la mort des croyances , la mort de mes deux fils ! Répondez-moi donc sur ces deux cadavres, — que vous ne nierez pas.

— Ces deux enfans vivraient encore , répondit froidement Des Verriers , si vous n''aviez pas perdu du temps a sauver la jeune fille qui se noyait , et si vous ne les eussiez pas fait connaître l'un a Tautre. Que vous avais-je conseillé?

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