‹ Washington Levert et Socrate le blanc (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

« Mon cher Socrate ,

« Je ne me trompais pas, quand je prévoyais, en tremblant , la place que j'*occuperais dans le cœur d\\lice. Mais par quel stupide préjugé dit-on cpie Famour est aveugle? Quelle niaiserie mylliologicjue passée dans le sang des niaiseries morales! Uamour a un regard qui perce les murs. Trois jours après Tavoir connue, je savais, — et

combien mes promenades au Jardin des Plantes me Font confirmé, — je savais que je ne lui plaisais que parce que je Famusais, que j''étais pour elle une flûte enchantée , faisant danser les palais et les campagnes , tant que je rendais des sons; vil morceau de bois, quand je cessais d''en produire. IMa découverte, quoique pressentie de si loin, m''a accablé. Cest un amour ruineux, dégradant , de bouffon du cœur, le sais-tu ? celui de n''arréter les regards d''une femme qu''à force de sortilèges , qu''a force d'esprit , quand elle consent à vous en trouver pour votre malheur. Que je devine bien la douleur du Tasse , du Camoëns et de tous les poètes, âmes sublimes auxquelles je ne me compare que par la douleur , crois-le bien; ils s''imaginent qu''on les accueille, parce qu''on les écoute , parce qu'on sourit à leurs enivrantes paroles. Quand ils ont fini de jouer leurs rôles et qu'ils se présentent comme hommes et non comme acteurs, on leur dit : Je ne vous connais pas.

(( Oui ! je n'étais que cela, un amusement, un

piano, un livre qu''on n*'avait pas la peine de feuilleter ; j'étais moins que cela ; tu vas Papprendi'e.

a II faut croire , ami , que nous sommes bien eloigne's de Forigine des primitives affections , spontanées comme le besoin , simples comme la vérité , poiA" èi^e arrivés , de raffinement en raffinement, à une des plus monstrueuses aberrations de notre nature. Ce n"'est plus Thomme , roi de la création , beau de sa force , puissant de sa volonté , que cherche sous le figuier son Eve corrompue ; a sa place , elle adore une idole de son invention , un être que Dieu n''a pas fait, une espèce de type sans ressemblance avec le premier homme. Oui , ami , il y a des femmes qui , délayant a Finfini un sentiment aussi exclusif que Famour, se passionnent pour Fesprit d\m homme , pour Fimagination d\m autre, et pour chaque subdivision de leur erreur.

c( La civilisation a ses Messalines morales , femmes eunuques, se prostituant à Fesprit comme d'autres se vendent au corps. N'est-ce

pas le dernier terme de la corruption , cet oubli des sens au profit de ce qui n''est que mensonge et volupté' stérile ? L''liomme est fait pour être aime' pour lui, et non pour ce qui n''est pas lui. On doit s'y attacher maigre' son esprit et non a cause de son esprit, sous peine de renverser Toeuvre de la création. Le mal ^t si invete'ré , ami, que si je publiais, pour d'autres que toi, ces quelques lignes, elles seraient dëcrie'es comme un paradoxe par ceux mêmes qiii s'étonnent le plus de la le'gèreté des femmes et qui en ont le plus à souffrir.

c( Dès qu'elles se croient autorisées a pratiquer ce mensonge contre nature , de quel droit les empêcherait-on de varier leur affection dans une proportion e'gale à la variété des qualités qui les séduisent? Prêcher l'ordi-e dans Terreur n'est qu'une erreur de plus. Quant à moi , je me révolte contre cette lâcheté; mon orgueil d'homme méprise et repousse une affection qui s'abuse sur mon compte , et me déshonore en me prêtant une valeur de convention, de cir-

constance, et pour ainsi dire de quartier. Si je ne suis pas aux yeux d''une femme ce que j'aurais e'té pour elle dans tous les temps , je n'en veux pas ; car je suis im homme , et non une abstraction.

« \ssez de principes géne'raux. Miss Alice est cette femme a qui Ton peut appliquer ce que je viens d''e'tablir a propos de toutes ces femmes d'une cate'gorie de'prave'e. J'ai la preuve de Popinion qu'elle avait de moi, j'ai la mesure de son amour, je sais la signification de cet amour comme j''en sais l'orio^ine , et j'en suis indigné. Un éve'nement tout naturel a mis entre mes mains les tablettes sur lesquelles , depuis son arrivée à Paris , elle écrit chaque soir ses pensées et ses remai'ques. C'est sans doute une grave indiscrétion de les avoir lues, mais je suis absous de ce tort par le mal que j'en reçois et dont je ne me guérirai jamais.

« Voici ce qui est écrit sur ces tablettes : « Le piano sur lequel j'ai joué a mon arrivée a Paris , chez madame la duchesse de Levert, a

une octave de plus que les pianos anglais , et il leur est bien supérieur pour le son. Il a du coûter 6,000 fr. au moins. »

ce Mon ami , ce piano est celui qui lui servit à exécuter cet air national qui m''avait arraché un cri si vif d''admiration pour sa sensibilité patriotique et avait achevé de me la faire aimer. Quand je la croyais pénétrée du souvenir de son pays, elle estimait que mon piano valait 6,000 francs et avait une octave de plus que les pianos anglais. Poursuivons la lecture des tablettes. »

« Hier, il m''a déclaré son amour, ce que je prévoyais depuis huit jours au moins. J*'ai écouté avec beaucoup d''attention et sans Finterrompre une seule fois tout ce qu''il lui a plu de me dire sur mes beaux cheveux , mes jolies mains , mon teint , mes dents et mes yeux ; malgré la rapidité de son débit, sa vivacité et sa chaleur, j''ai suivi le sens passionné de ses phrases , et j"'ai conservé dans la mémoire Tempreinte de chaque mot. Ainsi , je suis sure maintenant que

Fimparfait du subjonctif est indispensable lorsqu''il est précédé d^in verbe dont il dépend , et qui est lui-même au passé. Comme il parle sa langue avec une grande pureté , il m''a également confirmé dans cette opinion que souvent deux substantifs n''exigent pas le verbe suivant au pluriel lorsque Fattribut convient à Fun et a Fautre; car il m^a dit en me prenant le front dans ses deux mains : Que votre regard^ que votre voix est tendre , au lieu de sont tendres* A présent je tiens ma règle. »

« Misères humaines ! c''est Fa ce qui Foccupait lorsque je m''épuisais en protestations, en sermens , pour la persuader de Fintensité de mon amour, quand je croyais Favoir enlevée au troisième ciel avec moi ! Elle prenait plaisir a m''entendre , non pas comme amant , mais comme grammairien ; je méritais son attention grâce a Fimparfait du subjonctif , que Dieu confonde ! Et voila pourquoi elle me disait toujours : Parlez, encore l II lui restait ù savoir une règle , ou à virifier la portée dW

mot. Pendant deux mois elle a e'conomisé a cause de moi les honoraires dHm professeur de français. Et tu t'étonnerais de mon cri d'indignation poussé plus loin contre les femmes qui cherchent dans leurs amans autre chose que le plaisir ! Mais celle qui vous aime comme homme d'esprit, vous préférera demain un maître d'écriture , si elle veut se former la main, ou un botaniste , si le désir lui vient d'étudier les fleurs, ou un astronome, ou un cuisinier même. Pour chaque branche des connaissances humaines , elle aura un amant ; et vous aurez pour rival l'encyclopédie universelle.

« Le reste des tablettes est comme le commencement. Lis , si tu as le temps , ces dernières lignes :

«Le 15 avoir changé de bonnet;

ce Le 16 avoir changé de religion ;

« Le 17 avoir changé de bas. »

c( Telles sont les Anglaises , mon ami , tels sont ces sylphes aux ailes diaphanes que M. Thomas Moore nous a révélés dans ses poésies , et

que le steamer nous apporte tous les jours de Londres. Que nous sommes de grands innocens 1 Nous voulons qu'une nation de boutiquiers , de colporteurs , de marchands et de buveurs de gin, qu'une nation couverte de rail-ways, ferre'e comme un cheval , qu'une nation qui n'est pas une nation , mais un mélange de pirates danois , de pécheurs saxons et de brigands normands , produise dans ses femmes des anges de grâce et de sensibilité ! Mon ami , leurs femmes sont comme leur musique , comme leur peinture , comme leur architecture , comme leur poésie : un tout régulier, mais sans àme , sans chaleur, sans élan. Ce sont des femmes a la mécanique.

«Oh! ceci dit tout. Le grand poète de l'Angleterre , le pair de la chambre haute , le fameux lord Byron vendait ses vers une guinée la pièce au libraire Murray , — au prix des pèches sur les marchés de Londres !

Personne ne demandera compte des cvéne-

mens intermédiaires, qui marquèrent le temps écoule entre la dernière lettre si désespérée de Washington, a Fendroit de ses amours, et la réponse de Socrate qui va suivre. Nous laissons Tappréciation de ces heures muettes de la vie aux horlogers de profession , de même que nous abandonnons les descriptions minutieuses aux commissaires priseurs.

« Mon triste ami ,

« Dans ta dernière lettre , tu dis tant de mal des Anglais , après m^n avoir écrit de si grands éloges , tu parles avec tant de colère, d''aigreur et d''emportement, des femmes anglaises et surtout de miss Alice ; tu Fanalyscs avec tant de cruauté ; lu mets si peu de mesure dans tes expressions de fureur , que j''cn conclus avec ccr-

titude, et dëmens-moi , si tu Poses, que tu Faimes plus que jamais.

Un poète , je ne sais lequel , a dit quelque part : Hdir cest encore adorer. Tu adores miss Alice de toute la chaleur de'ploye'e contre elle dans ta lettre , à propos de ces fâcheuses tablettes oubliées dans tes mains. Si les consolations avaient quelque valeur , je te prodiguerais les miennes ; mais tu sais mieux que moi que les plus éloquens parmi ceux qui ont tenté de consoler les autres , sont morts de chagrin , ou se sont détruits. Je préférerais quelque bon raisonnement , si j'en connaissais d''applicable à la circonstance ; mais je suis en train, comme toi, cher désespéré, de faire mon expérience en amour.

« N'ayant ni paroles de bon conseil , ni phrases consolatrices à t'envoyer , je veux essayer du reproche , oui du reproche. De quoi t'étonnestu , si tu n'es pas plus favorisé de miss Alice ? Songe à ta conduite depuis que tu la fréquentes.

Ta tache , ton unique tâche a été , avec un

cœur ardent, plein jusqu'au bord, impétueux comme la tempête , de l'entourer des fascinations delà parole. Que de chalem' dépensée par toi! que d'enthousiasme! que de moyens violens pour arriver au résultat auquel tu serais parvenu sans doute avec la moitié moins d'efiForts. Le premier jour tu as été un volcan, le second, forcément , tu as été tiède , le troisième froid , j'en suis sur , quoique te maintenant toujours à la même élévation. Il était impossible que tu te soutinsses long-temps sur ce pied-là ; ta ruine était imminente ; c'est une femme tuée sous ton esprit , à t'entendre ; ceci est de la fatuité ; ce n'est qu'une femme tuée sous ton cœur. Au reste le mot tuée n'a ici qu'une portée de hasard . Attends quelques jours encore , et tout s'éclaircira. Les notes de ces funestes tablettes ne sont que des notes après tout , c'est-à-dire des membres brisés d'un beau corps , et par conséquent repoussans à voir. Deux moitiés d'une pensée juste présentent souvent, prises à part, deux mensonges ou deux calomnies. Sois raison-

nable ; mets Tironie sous les pieds , et dis-toi qu''elle n''est pas si coupable pour avoir essayé , en t''écoutant parler , de se perfectionner dans une langue qu^elle n''aime sans doute qu''a cause de toi ; dis-toi que si elle a remarqué la valeur de ton piano dans un moment où , je Favoue , ces sortes de réflexions viennent rarement , mieux vaut cela encore que si elle t''eùt fait comprendre qu''elle en désirait un semblaÎ3le. Passe ensuite rapidemient sur la fantaisie d''avoir inscrit sur ses tablettes , le jour qu''elle a changé de religion entre les jours qu''ellea changé de bonnet et de bas. N''imite pas ce ministre qui ne demandait que deux lignes d''un homme, quel qu''il fût , poxir le faire pendre. Il eût au moins, par bienséance , accordé douze lignes aux femmes moins habiles que nous en laconismes. Je ne présume pas que , dans ta colère , tu lui reproches d'avoir changé de religion. Si elle ne croyait plus a celle qu''elle a quittée , que lui reproches-tu ? Il me semble , ami , que je bats ta tour en brèche. D*'ailleurs tu la verras revenir

bientôt à toi, bonne comme tu la désires, éprise de toi comme tu prétends cju''elle le soit ; si je me trompe , suis le conseil de La Bruyère : « Quand on a tout tente sans succès auprès « d\me femme , il reste encore un moyen de « réussir auprès d^elle : celui de ne plus rien « faire. »

^c T'intéresses- tu assez à ma liaison avec sœur Mystique pour que je t^en parle? Je t'apprendrai que je ne suis pas plus heureux que toi , maismoinsparma faute; car toi, ami, tuastrouvé celle qu'il t'était donné d'aimer , tandis que moi, j^ai peur d'avoir pris l'ombre pour le corps, et que mon rêve ne soit pas près de s'accomplir sur la terre.

« Est-ce ma faute ou celle de sœur Mystique ?

Mais je ne la quitte jamais heureux. Avant de la

voir, je lui prête des sentimens et des paroles

qui me la rendent incomparable ; est-elle en m a

présence , elle n'est plus qu'une jolie femme ,

tout juste douée d'assez d'esprit naturel , je

présume, pour se faire pardonner son ignoran ce

des usages du monde. Avec elle je suis froid ou je mens , toujoui's a cause du caractère que prennent en moi le dësir et la possession. Singularité' moins rare qu''on ne pense , à moins toutefois que les jeunes gens de mon caractère ne soient rares , et je ne le crois pas , je l'aime beaucoup plus absente que présente. Si je ne dois la voir que le quatrième jour de la semaine, le troisième je suis moins occupe que le second , et une heure avant notre entrevue , bien plus calme que la veille ; et par accident , si je doute qu''elle doive venir , les minutes d''atlente sont desinstans célestes pour moi. Mon anxie'tévaut cent mille certitudes de bonheur. Yient-elle li la suite de cette lutte , j''ai perdu ma joie. Je n''ai plus a espérer, puisque je possède. Oh ! n''est-ce qu''au ciel , mon ami , qu''on re'unit a la fois le plaisir d''espërer et le plaisir d''avoir P

« Le caractère de mes analogies avec elle est vrai a tous les degrés. Ses yeux sont d\m bleu ange'lique dans mon souvenir, et pourtant si , en réalité , je les examine trop long-temps , je

finis par les voir gris , pâles et presque blancs ; la blancheur de son teint , qui ne s'^altère jamais dans ma mémoire , jaunit si je lui fais subir la même épreuve qu''à ses yeux. Est-ce qu''aucune femme au monde ne serait vraiment belle , regardée de près pendant cinq minutes consécutives ?

c( Malgré mes soins a. lui cacher Fétat de mon âme , elle a jugé par une comparaison naturelle entre ses élans et les miens , qu''elle avait plus d^ittachement que moi. De jour en jour sa conviction s''est accrue et sa tristesse aussi. Elle souSre d''autant plus qu''elle ne peut soulager sa douleur par la pensée qu''elle vaut mieux qu''une rivale. Elle sait qu''elle n'a pas de rivale ; sa vanité ne la console pas de mon indifférence. Sa rivale, ami, c*'est elle-même. Pourquoi l'ai-je vue comme elle n''est pas? ou pourquoi la vois- je comme elle est ?

« Je crois , pour me justifier , car je nraccuse de sa souffrance , que de toutes les choses créées, la femme a été la plus tardive et est conséquem-

ment la plus éloignée de sa dernière perfection , a moins cependant qu''elle ne soit un être déchu dont le type est au ciel. Aurais-je vu le type avant la copie? Serait-ce Ta Fori^ine de mes erreurs? Pourcpioi nier tout? Nie t-on Féquilibrc des saisons? INie-t-on Padmirable régularité du printemps , sa coïncidence éternelle avec les feuilles qui poussent , avec les oiseaux de retour, avec les eaux qui s*" épanchent , avec le sang de la nature entière qui monte à la surface ? Cet accord fut-il toujours ou n''est-il que Fencadrement exact de mille parties d'^abord éparses et réunies a la suite des siècles ? Je crois que Fliomme et la femme sont encore à Fétatde cette lente recherche qui cessera un jour pour la mansuétude et la paix de la création. Alors les âmes comme celle de sœur Mystique ne languiront plus autour d\me âme comme la mienne , qui n''ira pas chercher au ciel ou a travers des rêveries la femme de son choix.

« Si ces lignes te paraissent obscures , n''y vois que Fintention de me prouver a moi-même,

par excès de justice, que je n''ai pas tort de rester au-dessous de Tamour de sœur Mystique. Je ne suis pas assez parfait pour elle. Je suis trop exigeant peut-être. Mais tout en elle me semble terrestre , incomplet , sans ailes ni rayons. C'est une femme.

fc Je m''aperçois , en finissant , que je rends à certains égards a sœur Mystique ce que tu as reçu de miss A.Iice. Gelle-la m''aime trop , celleci ne t''aime pas assez. Miss Alice ne se serait éprise que de ton esprit , ce que je t''ai prouve' n*'ètre pas rigoureusement vrai , et moi , je n'aurais rencontré dans soeur Mystique que la réminiscence affaiblie d\me image pure , imma- Icrielle et céleste.

« Ainsi donc , tu ne peux accuser miss Alice sans me trouver coupable. Eh bien ! que le dernier mot de sa défense nous absolve tous deux. Pourquoi veux-tu donc cju^on t'aime , fou! si ce n'est pour les qualités que tu as ? sera-ce poiu" tes défauts? N'est-ce pas toujours par un

côté particulier du caractère qu'on éveille dans les femmes le sentiment d'attention qui plus tard devient de l'amour ? Quelle dépravation y a-t-il de leur part à s'attacher à l'esprit , a l'imagination, au goût, a la gaieté , à la mélancolie d'un homme? Prends garde, ami, ne touche pas à cela ; sois heureux qu'il en soit ainsi , — sinon tu n'aurais pas à subir la rivalité de l'encyclopédie universelle , comme tu dis , mais la rivalité de tous les cochers de fiacre , de tous les bouchers , de tous les écuyers du Cirque Olympique , de tous les forts de la halle de Paris.

« Adieu , ))

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