‹ WashingtonChapitre 1 sur 14 · I.IBRAIRXE BE CHARLES GOSSEX.IN · texte numérisé non relu

I.IBRAIRXE BE CHARLES GOSSEX.IN

t.DlTEVR DE 1.^ HiHI.IO IIIEQIIE DEI.I/E

0 BUK SUlST-r.liniMN-r.BS-PRKS

M T)GCC XLU

Deux choses, grandes et difficiles, sont de devoir pour l'homme , et peuvent faire sa gloire : supporter le malheur et s'y résigner avec fermeté ; croire au bien et s'y confier avec persévérance.

Il y a un spectacle aussi beau et non moins salutaire que celui d'un homme vertueux aux prises avec l'adversité; c'est le spectacle d'un homme vertueux à la tête d'une bonne cause , et assurant son triomphe.

Si jamais cause fut juste et eut droit au succès , c'est celle des colonies anglaises insurgées pour devenir les États-Unis d'Amérique.

La résistance précéda pour elles l'insurrection. Leur résistance était fondée en droit historique et sur des faits, en droit rationnel et sur des idées.

C'est l'honneur de l'Angleterre d'avoir déposé dans le berceau de ses colonies le germe de leur liberté. Presque toutes, à leur fondation ou peu après , reçurent des chartes qui conféraient aux colons les franchises de la mère-patrie.

Et ces chartes n'étaient point un vain leurre , une lettre morte , car elles établissaient ou admettaient des institutions puissantes qui provoquaient les colons à défendre leurs hbertés , et à contrôler le pouvoir en le partageant : le vote des subsides , l'élection des grands conseils publics, le jugement par jurés , le droit de se réunir et de s'entretenir des affaires communes.

Aussi l'histoire de ces colonies n'est-elle que le développement pratique et laborieux de l'esprit de liberté grandissant sous le drapeau des lois et des traditions du pays. On dirait l'histoire de l'Angleteire elle-même.

Ressemblance d'autant plus éclatante que les colonies d'Amérique , la plupart du moins et les plus considérables , furent fondées ou prirenlleur principal accroissement précisément à l'époque où l'Angleterre préparait ou soutenait déjà, contre les prétentions du pouvoir absolu , ces fiers combats qui devaient lui valoir l'honneur de donner au monde le premier exemple d'une grande nation libre et bien gouvernée.

De 1578 à 1704, sous Élizabeth, Jacques I", Charles I* ' , le Long Parlement , Cromwell , Charles II , Jacques II , Guillaume III et la reine Anne , les chartes de la Virginie , du Massachusetts, du Maryland, de la CaroHne, du New- York, furent tour à tour reconnues, contestées, restreintes, élargies, perdues, reconquises; incessamment en proie à ces luttes, à ces vicissitudes qui sont la condition, l'essence môme de la liberté, car les peuples Ubres ne sauraient prétendre à la paix , mais à la victoire.

En même temps que des droits légaux , les colons avaient des croyances. Ce n'était pas seulement comme Anglais mais comme chrétiens qu'ils voulaient être libres , et ils avaient leur foi encore plus à cœur que leurs chartes. Les chartes n'étaient même , à leurs yeux , qu'une émanation et une image bien imparfaite de la grande loi de Dieu , l'Évangile. Leurs droits n'auraient point péri quand les chartes leur auraient manqué. Par le seul élan de leur âme, soutenue de la grâce divine , ils les auraient puisés à une source supérieure et inaccessible à tout pouvoir humain , car ils nourrissaient des sentiments plus hauts que les institutions mêmes dont ils se montraient si jaloux.

On sait comment, au dix-huitième siècle, poussée par le progrès de la richesse, de la population,

4 AVASHINGTON.

dft toutes les forces sociales , et aussi par le cours impétueux de sa propre activité, la pensée humaine tenta la conquête du monde. Les sciences politiques prirent leur essor ; et , au - dessus des sciences, l'esprit philosophique, superbe, insatiable, aspirant à pénétrer et à régler toutes choses. Sans emportement , sans secousse , plutôt en suivant sa pente qu'en se jetant dans des voies nouvelles, l'Amérique anglaise entra dans ce grand mouvement. Les idées philosophiques vinrent s'y associer aux croyances religieuses , les conquêtes de la raison aux possessions de la foi, les droits de l'homme à ceux du chrétien.

C'est une belle alliance que celle du droit historique et du droit rationnel , des traditions et des idées. Les peuples y gagnent en énergie aussi bien qu'en prudence. Quand des faits anciens et respectés dirigent l'homme sans l'asservir, et le contiennent en le soutenant, il peut avancer et s'élever sans courir le risque de se laisser emporter au vol téméraire de son esprit, pour aller bientôt se briser sur des écueils inconnus, ou s'engourdir de lassitude.

Et lorsque , par une autre alliance encore plus belle et plus salutaire , les croyances religieuses se marient , dans l'esprit même de l'homme , au progrès général des idées, et la liberté de la raison

à la fermeté de la foi , c'est alors que les peuples peuvent se confier aux institutions les plus hardies. Car les croyances religieuses sont d'un inappréciable secours au bon gouvernement des affaires humaines. Pour se bien acquitter de sa tâche en ce monde , l'homme a besoin de la regarder d'en haut ; si son âme n'est qu'au niveau de ce qu'il fait, il tombe bientôt au-dessous, et devient incapable de l'accomplir dignement.

Tel était , dans les colonies anglaises , l'heureux état de l'homme et de la société lorsque , par une arrogante agression, l'Angleterre entreprit de disposer , sans leur aveu , de leur fortune et de leur destinée.

L'agression n'était pas nouvelle ni tout à fait arbitraire ; elle avait aussi ses fondements historiques , et pouvait se croire quelque droit.

C'est le grand art social d'accorder les pouvoirs divers , en assignant à chacun sa sphère et sa mesure : accord toujours douteux et agité , mais qui peut cependant être obtenu, par la lutte même, au degré qu'exige impérieusement l'intérêt public.

Il n'est pas donné aux sociétés naissantes d'atteindre à ce difficile résultat. Non qu'aucun pouvoir essentiel y soit jamais absolument méconnu et aboli : tous les pouvoirs, au contraire, y existent

6 WASllliNGTON.

et s'y manifestent , mais confusément , chacun pour son compte , sans lien nécessaire ni juste proportion, et de façon à amener, non la lutte qui conduit à l'accord, mais le désordre qui rend la guerre inévitable.

Dans le berceau des colonies anglaises , à côté de leurs libertés, et consacrés par les mêmes chartes, trois pouvoirs différents se rencontraient : la couronne, les propriétaires fondateurs, compagnies ou individus , et la mère-patrie ; la couronne , en vertu du principe monarchique , avec ses traditions venues de l'Église et de l'Empire ; les propriétaires fondateurs , à qui était faite la concession du territoire, en vertu du principe féodal qui attache à la propriété une part considérable de la souveraineté ; la mère-patrie, en vertu du principe colonial qui , de tous temps et chez tous les peuples , par une liaison naturelle de faits et d'idées , a attribué à la métropole un grand empire sur les populations sorties de son sein.

Dès l'origine , et dans les événements comme dans les chartes , la confusion fut extrême entre ces pouvoirs, tour à tour dominants ou abaissés, unis ou divisés, tantôt protégeant l'un contre l'autre les colons et leurs franchises, tantôt les attaquant de concert. Au sein de cette confusion et de ces vicissitudes, ils trouvaient tous des titres

WASlflNGTON. 7

à invoquer, des faits à alléguer à l'appui de leurs actes ou de leurs prétentions.

Au milieu du dix-septième siècle , quand le principe monarchique succomba en Angleterre avec Charles P% on put croire un moment que les colonies en profiteraient pour s'affranchir de son empire. Quelques-unes en effet, le Massachusetts surtout, peuplé de fiers puritains, se montrèrent disposées, sinon à rompre tout lien avec la métropole , du moins à se gouverner seules et par leurs propres lois. Mais le Long Parlement, au nom du principe colonial , et aussi en vertu des droits de la couronne dont il héritait, maintint, avec modération, la suprématie britannique. Cromwell, héritier à son tour du Long Parlement , exerça le pouvoir avec plus d'éclat, et, par une protection habile et ferme, prévint ou réprima dans les colonies, royalistes ou puritaines , toute velléité d'indépendance.

Ce fut pour lui une œuvre facile. Les colonies, à celte époque , étaient faibles et divisées. La Virginie, vers IGiO, ne comptait que trois ou quatre mille habitants, et en 1660, à peine trente mille (1). Le Maryland en avait au plus douze mille.

(1) Marshall, Vie de Washiiujton (trad. franc. Paris, 1807), l. 1, pag. 80, 9i, ii'J.— Bancroli, Hislorij of thc UiiUed Sldtcs (5e cclil.u;,, liosloil, 1859), l. l, p. 210,232, 263.

8 AVASHIJN'OTON.

J)ans ces deux provinces, le parti royaliste dominait, et accueillit avec joie la restauration. Dans le Massachusetts, au contraire, l'esprit général était républicain; les régicides fugitifs, Goff et Whalley, y trouvèrent faveur et protection ; et lorsque enfin l'administration locale se vit obligée de faire proclamer Charles II , elle interdit le même jour toute réunion bruyante, toute fête, même de boire à la santé du roi.

Il n'y avait encore là ni l'unité morale , ni la force matérielle qu'exige la fondation d'un État.

Après 1688, lorsque l'Angleterre fut en possession définitive d'un gouvernement libre, ses colonies en ressentirent peu les bienfaits. Les chartes, que Charles II et Jacques II avaient abolies ou mutilées, ne leur furent qu'incomplètement rendues. La même confusion régna, les mêmes luttes éclatèrent entre les pouvoirs. La plupart des gouverneurs , venus d'Europe , dépositaires passagers des prérogatives et des prétentions royales , les déployaient avec plus de hauteur que de force, dans une administration en général incohérente, tracassière , peu efficace, souvent avide, plus préoccupée de ses propres querelles que des intérêts du pays.

Ce n'était plus d'ailleurs à la couronne seule, mais à la couronne et à la métropole réunies, que

les colonies avaient aiTaire. Leur souverain réel n'était plus le roi , mais le roi et le peuple de la Grande-Bretagne , représentés et confondus dans le parlement. Et le parlement regardait presque les colonies du même œil, et tenait à leur sujet le même langage qu'affectaient naguère , envers le parlement lui-même, ces rois qu'il avait vaincus.

Un sénat aristocratique est le plus intraitable des maîtres. Tous y possèdent le pouvoir suprême, et nul n'en répond.

Cependant les colonies croissaient rapidement en population, en richesse, en force au dedans, en importance au dehors. Au lieu de quelques établissements obscurs, uniquement occupés d'euxmêmes et à peine en état de maintenir leur propre vie, un peuple se formait, dont l'agriculture, le commerce, les entreprises, les relations prenaient place dans le monde. Inhabile à le bien gouverner, la métropole n'avait ni le loisir, ni la volonté perverse de l'opprimer absolument. Elle le gênait et l'offensait sans l'arrêter.

Et les esprits se développaient, les cœurs s'élevaient avec la fortune du pays. Par une dispensation admirable de la Providence , il y a , entre l'état général de la patrie et la disposition intérieure des citoyens, un lien mystérieux, un retentissement obscur mais assuré, qui unit leurs pro-

grès comme leurs destinées , et fait que l'agriculteur dans ses champs, le négociant dans son comptoir, l'ouvrier même dans son atelier, deviennent plus confiants et plus fiers à mesure que la société au sein de laquelle ils vivent grandit et se fortifie. Dès 1692, la cour générale du Massachusetts décrétait « qu'aucune imposition ne pouvait être levée sur les sujets de S. M. dans les colonies, sans le consentement du gouverneur, du conseil, et des représentants rassemblés en cour générale (1). » En 170i, l'assemblée législative de New- York renouvelait les mêmes déclarations (2). Le gouvernement britannique les repoussait tantôt par son silence , tantôt par ses actes , toujours un peu indirects et réservés. Les colons se taisaient souvent à leur tour, et ne réclamaient pas toutes les conséquences de leurs principes. Mais les principes se répandaient dans la société coloniale, en même temps que les forces vouées, un jour à venir, à leur service et à leur triomphe.

Aussi , quand ce jour arriva , quand le roi George III et son parlement , plutôt par orgueil et pour empêcher la prescription du pouvoir ab-

(1) Story, Commenlariet on the consiilulion of Ihe l'niled. Stales {Boston, 1855), t. 1, 02.

(2) Marshall, Vie de Wasliimjlon, t. I, p. 510.

soin que pour en recueillir les fruits, prétendirent taxer les colonies sans leur consentement, un parti nombreux, puissant, ardent, le parti national se leva soudain, prêt à résister au nom du droit et de l'honneur du pays.

Question de droit et d'honneur en effet, non de bien-être et d'intérêt matériel. Les taxes étaient légères et n'imposaient aux colons nulle souifrance. Mais ils étaient de ceux à qui les souffrances de l'âme sont les plus amères, et qui ne goûtent le repos qu'au sein de l'honneur satisfait : « De quoi s'agit-il et sur quoi disputons-nous? est-ce sur le paiement d'une taxe de six sols par livre de thé comme trop lourde ? Non, c'est le droit seul que nous contestons (1). » Tels étaient, au début de la querelle , le langage de AVashington lui-même et le sentiment public. Sentiment vraiment politique aussi bien que moral, et qui prouve autant de jugement que de vertu.

C'est uu spectacle salutaire à contempler que celui des nombreuses réunions publiques qui s e formèrent à cette époque dans les colonies ; réunions locales ou générales, accidentelles ou permanentes, chambres des bourgeois, des représentants , conventions , comités , congrès. Des

(1) Washington à Bryaa Fairfax ; TVas/jiH^/foH's ^rcif/Wf/i { édit. américaine, Boston, 1854), t. Il, p. 39-2.

hommes de dispositions fort diverses s'y rencontraient : les uns pleins de respect et d'attachement pour la mère-patrie; les autres passionnément préoccupés de cette patrie américaine qui naissait sous leurs yeux et par leurs mains ; ceux-là affligés et inquiets, ceux-ci ardents et confiants : mais tous dominés , unis par un même sentiment de dignité, une même résolution de résistance ; laissant librement éclater la variété de leurs idées et de leurs impressions, sans qu'il en résultat entre eux aucun déchirement profond ni durable ; se respectant au contraire dans leur liberté réciproque, et traitant ensemble la grande affaire du pays avec ces égards consciencieux , cet esprit de ménagement et de justice, qui assurent le succès et le font moins chèrement acheter. En juin 1775, le premier congrès, réuni à Philadelphie , se disposait à publier une déclaration solennelle pour justifier la prise d'armes. Deux députés , l'un de la Virginie , l'autre de la Pensylvanie , Jefferson et Dickinson, faisaient partie du comité chargé de la rédiger, « Je préparai, raconte Jefferson luimême, un projet de déclaration. M. Dickinson le trouva trop fort. Il conservait l'espoir de laréconcihation avec la mère-patrie, et n'y voulait pas nuire par des paroles offensantes. C'était un si honnête homme, et si capable, que ceux-là même qui ne

partageaient pas ses scrupules avaient pour lui de grands égards. ÎNous le priâmes de prendre le projet et de le refondre de telle sorte qu'il put l'approuver. Il prépara une rédaction toute nouvelle, ne conservant de la première que les quatre derniers paragraphes et la moitié du paragraphe précédent. Nous l'approuvâmes et en fîmes le rapport au congrès, qui l'adopta...., donnant ainsi une marque signalée de son estime pour M. Dickinson, et de son extrême désir de ne point marcher trop vite pour aucune portion respectable de l'assemblée. L'humilité du projet déplaisait en général, et le plaisir que ressentait M. Dickinson à le voir adopter lui valut seul beaucoup de voix. Après le vote, bien que toute observation fût contraire à l'ordre, il ne put s'empêcher de se lever et d'exprimer sa satisfaction en finissant par dire: « Il n'y a dans ce papier, monsieur le président, qu'un seul mot que je désapprouve ; c'est le mot congrès. — Sur quoi Benjamin Harrison se leva et dit : — Et moi, monsieur le président, il n'y a dans ce papier qu'un seul mot que j'approuve ; c'est le mot congrès (1). »

Tant d'accord au sein de tant de liberté ne fut point une sagesse éphémère, le bonheur du pre-

(<) Jefferson's Memoirs (édit. de Londres, 1829), t. I,p. 9-10.

mier enthousiasme. Pendant près de dix ans que dura la grande lutte, les hommes les plus divers dans le parti national, jeunes et vieux, ardents et modérés, persévérèrent à agir ainsi de concert, les uns assez sages, les autres assez fermes pour prévenir toute rupture. Et lorsque quarante-six ans plus tard (1), après avoir assisté à l'explosion et au violent combat des partis qu'enfanta la liberté américaine, chef lui-même du parti vainqueur, Jelïerson retraçait les souvenirs de sa jeunesse, ce n'était pas, à coup sur, sans une émotion mêlée de plaisir et de regret qu'il y retrouvait ces beaux exemples de modération et d'équité.

C'est un acte bien grave pour de tels hommes, pour tout homme de sens et de vertu, que l'insurrection, la rupture avec l'ordre établi, l'entreprise d'établir un ordre nouveau. Les plus prévoyants n'en mesurent jamais toute la portée. Les plus résolus frémiraient au fond de leur cœur s'ils en savaient tout le péril. L'indépendance n'était pas le dessein prémédité , pas même le vœu des colonies. Quelques esprits pénétrants ou ardents l'entrevoyaient ou la désiraient au terme de la résistance légale. Le peuple américain n'y aspirait point et n'y poussait point ses chefs. « Malgré tout

(1) M. JeTierson écrivait ses mémoires en 1821.

ce que vous dites de votre loyauté , vous autres Américains, disait à Franklin, d^s 1759, l'illustre lordCamden (1), malgré votre afl'ection tant vantée pour l'Angleterre, je sais qu'un jour vous secouerez les liens qui vous unissent à elle, et vous lèverez le drapeau de l'indépendance. — Nulle idée pareille, répondit Franklin, n'existe et n'entrera jamais dans la tête des Américains, à moins que vous ne les maltraitiez bien scandaleusement. — Cela est vrai, et c'est précisément une des causes que je prévois, et qui amèneront l'événement (2). »

Lord Camden prévoyait bien : l'Amérique anglaise fut scandaleusement maltraitée : et pourtant en Î774, même en 1775, un an à peine avant la déclaration d'indépendance , et lorsqu'elle devenait inévitable, Washington et Jefferson écrivaient encore :

Washington au capitaine Mackenzie : (3) « On vous enseigne à croire que le peuple du Massachusetts est un peuple de rebelles, soulevés pour l'indépendance, et que sais-je? Permettez-moi de vous dire, mon bon ami, que vous êtes trompé, grossièrement trompé Je puis vous attester comme

(1) Il s'appelait à celte époque M. Pratl.

(2) Washinglon'.'i Wriiingfi , t. U, p. 4%.

(3) 9 octobre 1774. Wanhinglon's Wrilinçis , t. Il, [i. 400.

un fait que l'indépendance n'est ni le vœu, ni l'intérêt de cette colonie, ni d'aucune autre sur le continent, séparément ou collectivement. Mais en même temps vous pouvez compter qu'aucune d'elles ne se soumettra jamais à la perte de ces privilèges, de ces droits précieux, qui sont essentiels au bonheur de tout État libre, et sans lesquels la liberté, la propriété, la vie, sont dépourvues de toute sécurité. »

Jefferson à M. Randolph (^) .• «Croyez-moi, mon cher Monsieur, il n'y a pas dans tout l'empire britannique un homme qui chérisse plus cordialement que je ne le fais l'union avec la Grande- Bretagne. Mais , par le Dieu qui m'a créé, je cesserai d'exister plutôt que d'accepter cette union aux termes que propose le parlement. Et en ceci , je crois exprimer les sentiments de l'Amérique. Kous ne manquons ni de motifs ni de pouvoir pour déclarer et soutenir notre séparation. C'est la volonté seule qui manque ; et elle grandit peu à peu sous la main de notre roi. »

George III , en effet , compromis et courroucé , soutenait , excitait même dans la lutte ses ministres et le parlement. En vain des pétitions nouvelles lui arrivaient, toujours loyales et respec-

(1) 29 novembre 1775. Jefferson's memoirs and correspondence, t. 1, p. 153.

tueuses sans hypocrisie ; en vain son nom était toujours rappelé et recommandé à Dieu, selon l'usage, dans les solennités religieuses. Il ne tenait compte ni des prières qui s'adressaient à lui , ni de celles qui s'élevaient au ciel pour lui ; et la guerre se poursuivait par son ordre, malhabilement , sans effort puissant ni bien combiné , mais avec ctîtte obstination dure et hautaine qui détruit dans les cœurs l'affection comme l'espérance.

Évidemment ce jour était venu où le pouvoir perd son droit à la fidélité, où naît pour les peuples celui de se protéger eux-mêmes par la force , ne trouvant plus dans l'ordre établi ni sûreté ni recours. Jour redoutable et inconnu, que nulle science humaine ne saurait prévoir, que nulle constitution humaine ne peut régler, qui pourtant se lève quelquefois , marqué par la main divine. Si l'épreuve qui commence alors était absolument interdite, si du point mystérieux où il réside , ce grand droit social ne pesait pas sur la tête des pouvoirs mêmes qui le nient , depuis longtemps le genre humain , tombé sous le joug , aurait perdu toute dignité comme tout bonheur.

Une autre condition , essentielle aussi , ne manquait pas non plus à la légitimité de l'insurrec-

tion des colonies anglaises. Il y avait pour elles chance raisonnable de succès.

Aucune main forte ne dirigeait en ce moment la politique de l'Angleterre. Le cabinet de lord Nortli était médiocre d'esprit et de cœur. Le seul homme supérieur du pays , lord Chatham , était dans l'opposition.

Les temps de la grande tyrannie étaient passés; les proscriptions, les cruautés mihtaires et judiciaires , la dévastation générale et systématique , ces mesures terribles , ces souffrances atroces que naguère encore, au cœur même de l'Europe, datis une cause bien aussi juste, les Hollandais avaient eu à subir, n'auraient pas été tolérées, au dix-huitième siècle , par les spectateurs de la lutte américaine , ne venaient plus même à la pensée des acteurs les plus acharnés.

Un parti puissant, des voix éloquentes s'élevaient au contraire sans relâche , au sein même du parlement britannique , à l'appui des colonies et de leurs droits. Gloire admirable du gouvernement représentatif qui assure des défenseurs à toutes les causes, et fait pénétrer, dans l'arène de la politique , les garanties instituées pour le sanctuaire des lois.

L'Europe d'ailleurs ne pouvait assister impassible à un tel débat. Deux grandes puissances , la

WASHINGTON. i9

France et l'Espagne, avaient contre l'Angleterre, en Amérique même, des injures récentes, des pertes graves à venger. Deux puissances de grandeur nouvelle , la Russie et la Prusse , étalaient , pour les maximes libérales, une sympathie un peu fastueuse , mais intelligente , et se montraient fort disposées à saisir l'occasion de décrier l'Angleterre ou de lui nuire , au nom même de la liberté. Une république naguère glorieuse et redoutée , encore riche et honorée , la Hollande , ne pouvait manquer de prêter à l'Amérique, contre une ancienne rivale , ses capitaux et son crédit. Enfin , parmi les puissances d'ordre inférieur, toutes celles à qui leur situation rendait le despotisme maritime de l'Angleterre nuisible et odieux, Naples, la Toscane , Gênes , devaient ressentir pour le nouvel État une bienveillance timide peut-être et sans prompt effet, utile pourtant et encourageante.

Par la fortune la plus rare , tout se réunissait donc , tout concourait en faveur des colonies insurgées. Leur cause était juste , leur force déjà grande , leurs dispositions morales et prudentes. Sur leur propre sol , les lois et les mœurs , les faits anciens et les idées modernes s'accordaient à les soutenir, à les animer dans leur dessein. !)e grands alliés se préparaient pour elles en Eu-

rope. Dans les conseils même de la métropole ennemie, elles avaient de puissants appuis. Jamais dans l'histoire des sociétés humaines, le droit nouveau et contesté n'avait obtenu tant de faveur, ni engagé le combat avec tant de chances de succès.

Et pourtant que d'obstacles a rencontrés l'entreprise ! que d'efforts , que de maux elle a coûtés à la génération chargée de l'accomplir ! combien de fois elle a paru, elle a été réellement sur le point d'échouer!

Dans le pays même , parmi ce peuple en apparence et quelque temps en effet si unanime, l'indépendance , une fois déclarée , rencontra bientôt des adversaires nombreux et actifs. En 1774 , à peine les premiers coups de fusil avaient été tirés à Lexington , au milieu de l'enthousiasme général, déjà un corps de troupes du Connecticut était nécessaire pour soutenir dans New-York le parti républicain contre les tories ou loyalistes, nom que les partisans de la mèrepatrie acceptaient hautement (1). En 1775, New- York envoyait en effet à l'armée anglaise , sous les ordres du général Gage , d'importants renforts (2). En 1776, lorsque le général Howe ar-

(<) Marshall, Vie de Washington, t. II, p. loi. (2) Ibid., p. 198.

riva sur les côtes de la même province, une foule d'habitants firent éclater leur joie , renouvelèrent leur serment de fidélité à la couronne , et prirent les armes en sa faveur (1). Les dispositions étaient les mômes dans le New-Jersey ; et les corps loyalistes, levés dans ces deux provinces, égalaient en nombre leurs contingents républicains (2). Au milieu de cette population , Washington lui-même n'était pas en sûreté : un complot fut ourdi pour le livrer aux Anglais , et des hommes de sa garde s'y trouvèrent compromis (3). Le Maryland et la Géorgie étaient divisés. Dans les Carolines du nord et du sud , en 1776 et 1779 , deux régiments loyalistes , l'un de quinze cents , l'autre de sept cents hommes, se formèrent en quelques jours (4). Contre ces hostilités intérieures , le congrès et les gouvernements locaux usèrent d'abord d'une extrême modération , ral- Uant les amis de l'indépendance sans s'inquiéter de ses adversaires, n'exigeant rien de ceux qui auraient refusé, s'appliquant surtoutpar des écrits, des correspondances , des réunions , des commis-

(1) Marshall, t. Il, p. 209, 548.

(2) Ibid. p. 443; Sparks, Wa^iliington's Life, t. 1, p. 261. Marshall Vie de Washingiou, t. III, p. 55.

(5) Marshall, Vie de Washington, t. II, p. 32G. (4) Marshall, Vie de Wcnhingioii, t II, p. 309; t. III, p. 50; t. IV, p. 111.

saires envoyés dans les comtés incertains, à ramener les esprits , à lever les scrii^ules , à démontrer la justice de leur cause, la nécessité de leurs actes. Car des sentiments sincères et respectables, la fidélité, l'affection, la reconnaissance, le respect des traditions, le goût de l'ordre, étaient surtout l'origine du parti loyaliste , et faisaient sa force. Quelque temps, on se contenta de le surveiller, de le contenir; dans quelques districts, on traita même avec lui pour obtenir sa neutralité. Mais le cours des événements, l'imminence du péril, l'urgence des besoins , l'entraînement des passions , amenèrent bientôt plus de rigueur. Les arrestations , les exils devinrent fréquents. Les prisons se remplirent. Les confiscations commencèrent. Des comités de sûreté locale disposèrent , sur la notoriété publique , de la liberté de leurs concitoyens. Les excès de la multitude vinrent plus d'une fois s'ajouter aux sévérités arbitraires des magistrats. Un imprimeur de New-York était dévoué aux loyalistes : une troupe de cavaliers, venus du Connecticut dans ce dessein , brisa ses presses et enleva ses caractères (1). L'esprit de haine et de vengeance s'alluma. Dans la Géorgie et la Caroline du sud , sur la frontière occidentale

(1) Marshall, Vie de Washiiirjion, t. H, p. 209.

WASriINGTON. '25

du Connecticiit et de la Pcnsylvanie , la lutte des deux partis devint cruelle (1). Et malgré la légitimité de sa cause , malgré la vertueuse sagesse de ses chefs , la républi(jue naissante connut les douleurs de la guerre civile.

Des maux et des périls encore plus graves naissaient chaque jour du parti national lui-même. Les motifs de rinsurrection étaient purs , si purs qu'ils ne pouvaient guère suffire longtemps , dans les masses du moins , à l'imperfection humaine. Au nom des droits à maintenir, de l'honneur à sauver, le premier élan fut général. Mais, quelle que soit la faveur de la Providence , le travail est rude , le succès est lent dans les grands desseins, et le commun des hommes tombe bientôt épuisé de lassitude ou d'impatience. Ce n'était point pour échapper à quelque atroce tyrannie que les colons s'étaient soulevés ; ils n'avaient point , comme jadis leurs ancêtres en fuyant d'Angleterre, les premiers biens de la vie civile à recouvrer, la sûreté de leur personne , la liberté de leur foi. Ils n'étaient excités non plus par aucun mobile personnel et impérieux : point de dépouilles sociales à partager ; point d'ancienne et profonde passion à satisfaire. La lutte se prolongeait sans créer,

(1) Marshall, t. IV, p. 72-78.

dans des milliers de familles ignorées , ces intérêts puissants , ces liens grossiers mais robustes , qui ont fait si souvent, dans notre vieille et violente Europe , la force comme l'angoisse des révolutions. Chaque jour, presque chaque pas vers le succès imposait au contraire de nouveaux efforts, de nouveaux sacrifices. «Je crois, ou du moins j'espère , écrivait Washington , qu'il existe encore parmi nous assez de vertu publique pour que nous nous privions de tout , excepté de ce qui est absolument nécessaire à la vie , afin d'accomplir notre entreprise (1).» Espérance sublime, et qui méritait d'être récompensée , comme elle Ta été , par le triomphe de la cause , mais qui ne pouvait élever à sa hauteur toute cette population dont le libre concours était la condition et presque le seul moyen de succès. Le découragement , la tiédeur, l'inertie, le désir de se soustraire aux charges , aux fatigues , furent bientôt le mal essentiel , le péril pressant contre lequel les chefs avaient sans cesse à lutter. C'était en effet parmi les chefs, dans les premiers rangs du parti que se maintenaient l'enthousiasme et le dévouement. Ailleurs , dans les événements analogues , c'est du peuple qu'est venue l'impulsion de la persévé-

(1) Washington à Bryan FaMa^; Washincjton's Wrilings, l II, p. 393

rance et du sacrifice. En Amérique ce sont les classes indépendantes et éclairées qui ont eu à soutenir, à ranimer le peuple dans le grand combat engagé au nom du pays. Dans l'ordre civil, les magistrats, les riches planteurs, les grands négociants, dans l'armée, les officiers, se montrent constamment les plus ardents , les plus fermes ; l'exemple vient d'eux comme le conseil, et la population les suit à peine au lieu de les pousser. «Ne prenez pour officiers que des gentlemen, y^ recommandait Washington, après trois ans de guerre (1) : tant il avait éprouvé que ceux-là surtout étaient dévoués à la cause de l'indépendance, et prêts à tout risquer, à tout souffrir pour le succès.

Eux seuls , d'ailleurs , pouvaient suffire , pour leur propre compte du moins , aux charges de la guerre , car l'État n'y pourvoyait point. Nulle armée , peut-être , n'a vécu dans une position plus dure que l'armée américaine. Presque constamment inférieure en nombre , soumise à une désertion périodique et en quelque sorte légale, appelée à marcher, à camper, à combattre dans un pays immense, à peine peuplé, en partie inculte, à travers de vastes marais , des forêts sauvages, sans

(J) Le 9 janvier 1777, dans ses inslniclions au colonel George Baylor. ^\'ashin(Jton"s Wriiimjs, t. IV, p. 269.

26 AVASHINGTON.

magasins de vivres , souvent sans solde pour en acheter et sans pouvoirs pour en requérir ; contrainte , en faisant la guerre , de ménager, de respecter les habitants et leurs propriétés comme des troupes en garnison au sein de la paix , elle était en butte à des exigences , en proie à des souffrances inouïes. « Pendant quelques jours, écrivait Washington en 1777, il y a eu presque une famine au camp. Une partie des troupes a été une semaine sans recevoir aucune espèce de viande , et le reste en a manqué pendant trois ou quatre jours. Les

soldats sont nus et meurent de faim H y a des

personnes qui me blâment d'avoir mis l'armée en quartiers d'hiver ; comme si elles croyaient que les soldats sont faits de bois ou de pierre , insensibles au froid et à la neige , et facilement capables , malgré leur petit nombre et tous ces désavantages , non-seulement de tenir en respect des troupes nombreuses, bien équipées, abondamment pourvues , et de les renfermer dans Philadelphie , mais encore de préserver de tout pillage, de toute dévastation , les États de Pensylvanie et de Jersey... Je puis assurer à ces personnes qu'il est plus aisé et beaucoup moins pénible de faire des remontrances dans une chambre bien commode, au coin d'un bon feu, que d'occuper une colline froide et stérile, et de coucher sur la glace.

sans vêtements ni couvertures.... Je souffre moimême extrêmement pour les pauvres soldats, et je déplore du fond du cœur ces misères que je ne puis soulager ni prévenir (1). »

Le congrès , auquel il avait recours , ne le pouvait guère plus que lui. Sans force pour faire exécuter ses ordres, sans droit même pour rien ordonner en matière d'impôts , réduite à indiquer les besoins et à solliciter les treize États confédérés d'y pourvoir, en présence d'un peuple fatigué » d'un commerce ruiné , d'un papier-monnaie décrié , cette assemblée , ferme pourtant et habile , ne savait et bien souvent ne pouvait rien faire de plus qu'adresser aux États de nouvelles exhortations , et envoyer à Washington de nouveaux pouvoirs , en le chargeant d'obtenir lui-même , des gouvernements locaux , les levées , l'argent , les vivres , tout ce qu'exigeait la guerre.

Washington acceptait cette mission difficile, et il renconlTait aussitôt un nouvel obstacle à surmonter, un nouveau péril à conjurer. Aucun lien, aucun pouvoir central n'avait uni jusque-là les colonies. Fondées et administrées chacune à part , chargées de pourvoir, chacune pour son compte , à leur sûreté , à leurs travaux pubhcs , à leurs plus

(1 ) Washington au présidenl du congrès ; Washington S Writings, t. V, p. 199-200.

grandes comme à leurs moindres affaiies , elles avaient contracté des habitudes d'isolement et presque de rivalité que la métropole ombrageuse avait pris soin d'entretenir. L'ambition même et le désir des conquêtes se glissèrent dans leurs rapports, comme entre États étrangers ; les plus puissantes tentèrent quelquefois d'envahir ou d'absorber les établissements voisins ; et dans le plus pressant de leurs intérêts, dans la défense de leurs frontières contrôles sauvages, elles suivaient bien souvent une politique égoïste et s'abandonnaient réciproquement.

Quel problème de réunir tout à coup en faisceau des éléments à ce point séparés , sans les retenir par la violence , et, les laissant libres , de les faire agir de concert, sous l'impulsion d'un pouvoir unique! Les dispositions individuelles s'y refusaient comme les institutions publiques , les passions comme les lois. Les colonies se défiaient les unes des autres. Toutes se défiaient du congrès , rival nouveau et chancelant des assemblées locales; bien plus encore de l'armée , qu'elles regardaient comme dangereuse à la fois pour l'indépendance des États et la liberté des citoyens. En ceci même, les idées nouvelles et savantes s'accordaient avec les instincts populaires. C'est une des maximes favorites du dix - huitième siècle que le danger

WASHINGTON. 2î)

des armées permanentes , et la nécessité , pour les pays libres , de combattre et d'atténuer sans relâche leur force, leur influence, leurs mœurs. Nulle part peut-être cette maxime ne fut plus généralement ni plus chaudement adoptée que dans les colonies d'Amérique. Au sein du parti national , les esprits les plus ardents , les plus décidés à soutenir la lutte avec vigueur et jusqu'au bout , étaient aussi les amis les plus ombrageux de la Hberté civile, c'est-à-dire ceux qui voyaient l'armée, l'esprit militaire, la discipline mihtaire, de l'œil le plus hostile et le plus jaloux; en sorte que les obstacles se rencontraient précisément là où l'on venait chercher, où l'on devait espérer les moyens.

Et dans cette armée même , objet de tant de méfiances, régnait l'esprit le plus indépendant, le plus démocratique. Tous les ordres étaient discutés. Tous les corps prétendaient agir pour leur compte et selon leurs convenances particulières. Les troupes des divers États ne voulaient obéir qu'à leurs propres généraux ; les soldats qu'à des officiers quelquefois directement choisis , toujours du moins approuvés par eux. Et le lendemain d'une défaite à réparer ou d'une victoire à poursuivre , des régiments entiers se débandaient et se retiraient, sans qu'on pût obtenir d'eux qu'ils

attendissent , quelques jours seulement , l'arrivée de leurs successeurs.

Un doute triste et mêlé d'effroi s'élève dans l'àme à la vue de tant et de si douloureuses épreuves infligées à la révolution la plus légitime , de tant et de si périlleuses chances imposées à la révolution la mieux préparée pour le succès.

Doute injurieux et précipité. L'homme, par orgueil , est aveugle dans son espérance ; aveugle, par faiblesse, dans son découragement. La révolution la plus juste , la plus heureuse , met à découvert le mal moral et matériel, toujours si grand , que recèle toute société humaine. Mais le bien ne périt point dans cette épreuve ; et dans l'aUiage impur auquel elle le condamne , quoique imparfait et mêlé , il conserve son pouvoir comme son droit ; s'il domine dans les hommes , il prévaut aussi tôt ou tard dans les événements , et les instruments ne manquent jamais à sa victoire.

Que les États-Unis gardent éternellement une mémoire respectueuse et reconnaissante des chefs de la génération qui a conquis leur indépendance et fondé leur gouvernement ! Franklin, Adams , llamilton, Jefferson, Madison,Jay, Henry, Mason, Greene, Knox, Morris, Pinckney, Clinton, Trum-

bull, Ratledge ; je ne saurais les nommer tous, car, au moment où la querelle s'engagea, il y avait dans chaque colonie, et presque dans chaque comté de chaque colonie , quelques hommes déjà honorés de leurs concitoyens , déjà éprouvés dans la défense des libertés publiques , influents par la fortune , le talent , le caractère , fidèles aux anciennes vertus et partisans des lumières nouvelles, sensibles à l'éclat de la civilisation et attachés à la simplicité des mœurs, d'un cœur fier et d'un esprit modeste , ambitieux et prudents à la fois dans leurs patriotiques désirs : hommes rares, qui ont beaucoup espéré de l'humanité sans trop présumer d'eux-mêmes , et risquèrent pour leur pays beaucoup plus qu'ils ne devaient recevoir de lui après le triomphe.

C'est à eux, avec la protection de Dieu et le concours du peuple , que le triomphe a été dû. Washington est leur chef.

Il était jeune , bien jeune encore , et déjà une grande attente s'attachait à lui. Employé, comme olTicier de miUce , dans quelques expéditions sur la frontière occidentale de la Virginie , contre les Français et les sauvages , il avait également frappé ses supérieurs et ses compagnons , les gouverneurs anglais et la population américaine. Les premiers écrivaient à Londres pour le recomman-

der aux bontés du roi (1). Les autres , réunis dans les temples pour invoquer sur leurs armes la protection divine , entendaient avec orgueil un prédicateur éloquent , Samuel Davies , s'écrier en célébrant le courage des Virginiens (2) : « J'ai à vous en signaler un glorieux exemple , cet héroïque jeune homme , le colonel Washington , que la Providence a préservé d'une façon si éclatante , sans doute pour quelque important service qu'il est appelé à rendre à son pays. »

On dit même que , quinze ans plus tard , dans un voyage que fît Washington vers l'ouest , sur les bords de l'Ohio, un vieux chef indien , à la tête de sa tribu, demanda à le voir, disant que jadis , à la bataille de la Monongahela , il avait déchargé plusieurs fois sa carabine sur le chef virginien , et ordonné à ses hommes d'en faire autant , mais qu'à leur grande surprise leurs balles n'avaient produit aucun effet. Convaincu que le colonel Washington était sous la garde du Grand-Esprit, il avait cessé de tirer sur lui , et venait rendre hommage à l'homme qui , par la faveur du ciel , ne pouvait mourir dans la bataille.

Les hommes se plaisent à penser que la Providence leur a laissé entrevoir ses secrets desseins.

( I ) Washington''s Wriliiujs, t. Il, p. 97.

(2/ Le 17 août 175S; Washwrjlon's Wrilinfjs, t. II, p. 89.

Le récit du vieux chef circula en Amérique , et devint le sujet d'un drame intitulé : la Prophétie indienne (1).

Jamais peut-être cette attente obscure, cette confiance prématurée dans la destinée , je n'ose dire dans la prédestination d'un homme , n'a été plus naturelle que pour Washington , car jamais homme n'a paru, n'a été réellement, dès sa jeunesse et dans ses premières actions , mieux approprié à son avenir et à la cause qu'il devait faire triompher.

Il était planteur, de famille et de goût , et voué à ces intérêts , à ces habitudes , à cette vie agricoles qui faisaient la vigueur de la société américaine. Cinquante ans plus tard, Jefferson , pour justifier sa confiance dans l'organisation absolument démocratique de cette société, disait : «Notre confiance ne peut nous tromper aussi longtemps que nous demeurerons vertueux , et nous le serons aussi longtemps que l'agriculture sera notre principale affaire '^2). » Dès l'âge de vingt ans, Washington considérait l'agriculture comme sa principale affaire , vivant ainsi en intime sympathie avec les dispositions dominantes , les bonnes et fortes mœurs de son pays.

(1) Washinrjlon's WritiiKjs, t. II, p. 473.

(2) Edinburgh Review , iailklliôO , p. 498.

ÙÂ WASHINGTON.

Les voyages , la chasse , l'exploration des terres lointaines, les relations, amicales ou hostiles, avec les Indiens des frontières , furent les plaisirs de sa jeunesse. Il était de ce tempérament actif et hardi qui se complaît dans les aventures et les périls que suscite à l'homme la nature grande et sauvage. Il avait la force de corps , la persévérance et la présence d'esprit qui en font triompher.

Il en ressentait môme , à son début dans la vie , une confiance un peu présomptueuse : « Je puis affirmer que je possède une constitution assez robuste pour supporter les plus rudes épreuves , et assez de résolution, je m'en flatte , pour afl'ronter tout ce que peut oser un homme (1). »

A ce naturel la guerre devait convenir bien mieux encore que la chasse ou les voyages. Dès que l'occasion s'en offrit , il s'y porta avec cette ardeur qui , au début de la vie , ne révèle pas toujours la capacité aussi bien que le goût. En 1754 , le roi George III se faisait lire , dit-on , une dépêche qu'avait transmise à Londres le gouverneur de la Virginie , et où le jeune major Washington terminait le récit de son premier combat par cette phrase : « J'ai entendu siffler les boulets ; il y a dans ce son quelque chose de charmant. — ïl n'en

(1) Washington au gouverneur Dinwiddie; WasliiiHjlon''s Wrilings, 1. 11, p. 29.

AVASHINGTON. O)

parlerait pas de la sorte , dit le roi , s'il on avait entendu beaucoup. » Washington était de l'avis du roi ; car, lorsque le major de la milice virginienne fut devenu le général en chef des États- Unis , quelqu'un lui ayant demandé s'il était vrai qu'il eût tenu ce propos : « Si je l'ai dit, réponditil, c'est que j'étais bien jeune (1). »

Mais sa jeune ardeur, en même temps sérieuse et sereine , avait l'autorité de l'âge mûr. Dès le premier jour, il aimait dans la guerre, bien audessus du plaisir du combat, ce grand emploi de l'intelligence et de la volonté armées de la force pour un beau dessein , ce mélange puissant d'action humaine et de fortune, qui saisit et transporte les âmes les plus hautes comme les plus simples. Né dans les premiers rangs de la société coloniale, élevé dans les écoles publiques, au milieu de ses compatriotes, il arrivait naturellement à leur tète, car il était à la fois leur supérieur et leur pareil , formé aux mêmes habitudes, habile aux mômes exercices, étranger, comme eux, à toute instruction élégante , à toute prétention savante , et ne demandant rien pour lui-même, ne déployant que pour le service public cet ascendant qu'un esprit pénétrant et sensé, un caractère énergique et

(1) Washiuglon's Wrilings , t. II, p. S9.

calme assurent toujours dans une situation désintéressée.

En 1754, il entre à peine dans la société et dans la carrière des armes. C'est un officier de vingtdeux ans, qui conduit des bataillons de milice ou correspond avec le représentant du roi d'Angleterre. Ni l'une ni l'autre relation ne l'embarrasse. Il aime ses compagnons ; il respecte le roi et le gouverneur ; mais ni l'affection ni le respect n'altèrent l'indépendance de son jugement et de sa conduite ; il sait, il voit, avec un admirable instinct d'action et de commandement, par quels moyens, à quelles conditions on peut réussir dans ce qu'il entreprend pour le compte du roi et du pays. Et ces conditions, ces moyens, il les demande, il les impose : à ses soldats , s'il s'agit de discipline , d'exactitude et d'activité dans le service ; au gouverneur, si la question porte sur la solde des troupes, sur les approvisionnements, sur le choix des officiers. Partout, soit que ses idées et ses paroles montent vers le supérieur auquel il rend compte, ou descendent sur les subordonnés qui lui obéissent, elles sont également nettes, pratiques, décisives, également empreintes de cet empire que donnent la vérité et la nécessité à l'homme qui se présente en leur nom.

Washington est, dès cette époque, l'Américain

éminent, le représentant fidèle et supérieur de son pays, l'homme qui le comprendra et le servira le mieux , soit qu'il s'agisse de traiter ou de combattre pour lui, de le défendre ou de le gouverner. Ce n'est pas l'événement seul qui l'a révélé. Ses contemporains le pressentaient. « Votre santé et votre fortune sont le toast de toutes les tables , ■» lui écrivait dès 1756 le colonel Fairfax , son premier patron (1). En 1759, élu pour la première fois à la chambre des bourgeois de Virginie, au moment où il prenait place dans la salle, l'orateur, M. Robinson , lui exprima en termes vifs et brillants la reconnaissance de l'assemblée pour les services qu'il avait rendus à son pays. Washington se leva pour remercier de tant d'honneur ; mais tel était son trouble qu'il ne put prononcer une parole; il rougissait, balbutiait, tremblait ; l'orateur vint à son secours: « Asseyez -vous, monsieur Washington , lui dit-il ; votre modestie égale votre valeur, et cela surpasse toute la puissance de parole que je puis posséder (2). >■ Enfin, en 1774, à la veille de la grande lutte, en sortant du premier congrès formé pour la préparer, Patrick Henry, l'un des plus ardents républicains de l'Amérique, répondait à ceux qui lui demandaient quel était le

(1) Washinglon's Writings, t. II, p. 145. (•2) Sparks, Washington's Life, 1. 1, p. 107.

premier homme du congrès : a Si vous parlez d'éloquence, M. Rutledge, de la Caroline du sud, est le plus grand orateur ; mais si vous parlez de solide connaissance des choses et de jugement sain, le colonel Washington est incontestablement le plus grand homme de l'assemblée (1). »

Pourtant, éloquence même à part, Washington n'avait point ces quaUtés brillantes, extraordinaires, qui frappent, au premier aspect, l'imagination humaine. Ce n'était point un de ces génies ardents, pressés d'éclater, entraînés par la grandeur de leur pensée ou de leur passion , et qui répandent autour d'eux les richesses de leur nature, avant même qu'au dehors aucune occasion, aucune nécessité en soUicite l'emploi. Étranger à toute agitation intérieure, à toute ambition spontanée et superbe, Washington n'allait point audevant des choses, n'aspirait point à l'admiration des hommes. Cet esprit si ferme, ce cœur si haut était profondément calme et modeste. Capable de s'élever au niveau des plus grandes destinées , il eût pu s'ignorer lui-môme sans en souffrir, et trouver dans la culture de ses terres la satisfaction de ces facultés puissantes qui devaient suffire au commandement des armées et à la fondation d'un gouvernement.

(I) Sparks, Wàshington's Life, t, I, p. 132.

AVASHINGTO.V. Ô9

Mais quand l'occasion s'ofirit, quand la nécessité arriva, sans effort de sa part, sans surprise de la part des autres, ou plutôt, comme on vient de le voir, selon leur attente, le sage planteur fut un grand homme. Il avait à un degré supérieur les deux qualités qui, dans la vie active, rendent l'homme capable des grandes choses; il savait croire fermement à sa propre pensée, et agir résolument selon ce qu'il pensait , sans en craindre la responsabiUté.

C'est surtout la faiblesse des convictions qui fait celle des conduites, car l'homme agit bien plus en vertu de ce qu'il pense que par tout autre mobile. Dès que la querelle s'éleva, AVashington fut convaincu que la cause de son pays était juste, et qu'à une cause si juste, dans un pays déjà si grand, le succès ne pouvait manquer. Pour conquérir l'indépendance par la guerre, il fallut neuf ans ; pour fonder le gouvernement parla politique, dix ans. Les obstacles, les revers, les inimitiés, les trahisons, les erreurs et les langueurs publiques, les dégoûts personnels abondèrent , ainsi qu'il arrive, sous les pas de Washington , dans cette longue carrière. Pas un moment sa foi et son espérance ne furent ébranlées. Dans les plus mauvais jours , quand il avait à se défendre de sa propre tristesse, il disait : « Je ne puis pas ne pas

■iO WASHIAGTON.

espérer et croire que le bon sens du peuple prévaudra à la fin sur ses préjugés Je ne saurais

penser que la Providence ait tant fait pour rien... Le grand souverain de l'univers nous a conduits trop longtemps et trop loin sur la route du bonheur et de la gloire, pour nous abandonner au milieu. Par notre folie et notre mauvaise conduite, nous pouvons de temps à autre nous égarer ; mais j'ai cette confiance qu'il reste en nous assez de bon sens et de vertu pour que nous rentrions dans le droit chemin avant d'être entièrement perdus (1). »

Et plus tard, lorsque de cette France, qui l'avait si bien soutenu pendant la guerre , lui arrivent , pendant sa présidence, des embarras, des périls plus redoutables que la guerre, lorsque l'Europe bouleversée pèse sur lui comme l'Amérique , et étonne son esprit , il sait croire et se confier encore : « La rapidité des révolutions n'est pas moins surprenante que leur grandeur. Comment se termineront-elles? C'est ce que connaît seul le grand régulateur des événements. Confiants dans sa sagesse et sa bonté , nous pouvons avec sécurité lui en remettre l'issue, sans nous fatiguer à pénétrer ce qui est au delà de la connaissance

(1) Washington à Jonathan Trumbull ; Wriliugs, t. IX, p. 3. — A Lafayette; ibid., p. 582. —A Benjamin Lincoln ; ibid., p. 392.

humaine, prenant seulement soin de nous acquitter du rôle qui nous a été assigné, de telle sorte que la raison et notre conscience nous puissent approuver (1). »

La môme énergie de conviction, la même fidélité à son propre jugement, qu'il portait dans l'appréciation générale des choses, l'accompagnaient dans la pratique des affaires. Esprit admirablement libre plutôt à force de justesse que par richesse et flexibilité , il ne recevait ses idées de personne , ne les adoptait en vertu d'aucun préjugé, mais, en toute occasion, les formait luimême, par la vue simple ou l'étude attentive des faits, sans aucune entremise ni influence, toujours en rapport direct et personnel avec la réalité.

Ainsi, quand il avait observé, réfléchi et arrêté son idée, rien ne le troublait; il ne se laissait point jeter ou entretenir, par les idées d'autrui , ni par le désir de l'approbation, ni par la crainte de la contradiction, dans un état de doute et de fluctuation continuelle. Il avait foi en Dieu et en luimême. « Si quelque pouvoir sur la terre pouvait, ou si le grand pouvoir au-dessus de la terre voulait élever le drapeau de l'infaillibilité en fait d'opinions politiques , il n'y a , parmi les habi-

(1) Washington à David Humphreys ; Wrilings, t. X, p. 331.

•Î2 W S[lii\GTOi\.

tants de ce globe, pas un être qui fût plus empressé que moi d'y recourir, aussi longtemps que je resterai le serviteur du public. Mais comme je n'ai trouvé jusqu'ici point de meilleur guide que des intentions droites et un examen attentif des choses, tant que ce sera moi qui veillerai , je me conduirai d'après ces maximes (1). »

C'est qu'il joignait à cet esprit indépendant et ferme un grand cœur, toujours prêt à agir selon sa pensée, en acceptant la responsabilité de son action. « Ce que j'admire dans Christophe Colomb, dit Turgot, ce n'est pas d'avoir découvert le nouveau monde, mais d'être parti pour le chercher, sur la foi d'une idée. » Que l'occasion fût grande ou petite , les conséquences prochaines ou éloignées, Washington, convaincu, n'hésitait jamais à se porter en avant sur la foi de sa conviction. On eût dit, à sa résolution nette et tranquille , que c'était pour lui une chose naturelle de décider des affaires et d'en répondre. Signe assuré d'un génie né pour gouverner; puissance admirable quand elle s'unit à un désintéressement consciencieux.

Entre les grands hommes", s'il en est qui ont brillé d'un éclat plus éblouissant , nul n'a été soumis à une plus complète épreuve : dans la guerre

(\) Washington à Uenri Knox ; Wrilings, t. XI, p. 70.

WASHINGTON. iô

et dans le gouvernement; résister au nom de la liberté et au nom du pouvoir, au roi et au peuple ; commencer une révolution et la finir.

Dès le premier jour, la tâche de Washington se révéla dans son étendue et sa complexité. Pour faire la guerre, il n'eut pas seulement à créer une armée. A cette œuvre déjà si difficile , le pouvoir créateur même manquait. Les États-Unis n'avaient pas plus de gouvernement que d'armée. Le congrès, pur fantôme, unité mensongère, n'avait pas droit, ne pouvait pas, n'osait pas, ne faisait rien, Washington, de son camp, était obligé , non-seulement de solUciter sans cesse, mais de suggérer les mesures, d'indiquer au congrès ce qu'il avait luimême à faire pour accomplir son œuvre, pour que tout ne fût pas un vain nom, le congrès et l'armée. Ses lettres étaient lues en séance, et devenaient le texte des délibérations : délibérations pleines d'inexpérience, de timidité, de méfiance. On se payait d'apparences et de promesses. On renvoyait aux gouvernements locaux. On redoutait le pouvoir militaire. Washington répondait respectueusement, obéissait, puis insistait, démontrait le mensonge des apparences , la nécessité d'une force réelle j our ce pouvoir dont on lui avait donné le titre , pour cette armée à qui l'on demandait de vaincre. Les hommes intelligents , courageux ,

dévoués à la cause , ne manquaient point dans cette assemblée si peu exercée à gouverner. Quelques-uns se rendaient au camp, voyaient par eux-mêmes, s'entretenaient avec Washington, rapportaient, à leur retour, l'autorité de leurs observations et de ses conseils. L'assemblée s'éclairait, s'affermissait, prenait confiance en elle-même et dans son général. Elle décrétait les mesures, elle lui conférait les pouvoirs dont il avait besoin. Il entrait alors en correspondance, en négociation avec les gouvernements locaux, des assemblées aussi, des comités, des magistrats, de simples citoyens, plaçant les faits sous leurs yeux, invoquant leur bon sens , leur patriotisme, mettant à profit, pour le service public, ses amitiés personnelles, ménageant les ombrages démocratiques et les susceptibilités vaniteuses, gardant son rang, parlant de haut, mais sans offense et avec une modération persuasive ; merveilleusement habile , au milieu des plus prudents égards pour les faiblesses humaines, à influer sur les hommes par les sentiments honnêtes et la vérité.

Quand il avait réussi, quand le congrès d'abord, puis les États divers lui avaient donné ce qu'il fallait pour faire une armée, il n'était pas au terme ; l'œuvre de la guerre ne commençait pas encore ; l'armée n'existait pas. Là aussi il rencontrait une

inexpérience complète, la même absence d'unité, la même passion d'indépendance individuelle , le même conflit des intentions patriotiques et des instincts anarchiques. Là aussi il fallait rallier des éléments discordants, retenir des éléments toujours près de se dissoudre, éclairer, persuader, agir par voie de ménagement et d'influence, obtenir enfin, sans compromettre sa dignité ni son pouvoir, l'adhésion morale , le libre concours des officiers, même des soldats.

Alors seulement Washington pouvait agir comme général et penser à la guerre. Ou plutôt c'était pendant la guerre , au milieu de ses scènes, de ses périls , de ses hasards , qu'il avait à recommencer sans cesse , dans le pays et dans l'armée même , ce travail d'organisation et de gouvernement.

On a mis en doute son mérite militaire.

Il n'en a pas donné , il est vrai , ces preuves éclatantes qui , dans notre Europe , ont fait la renommée des grands capitaines. Opérant avec une petite armée , sur un espace immense , la grande stratégie et les grandes batailles lui sont demeurées forcément étrangères.

Mais sa supériorité reconnue, proclamée par ses compagnons , neuf ans de guerre et le succès définitif sont aussi une preuve , et peuvent bien jus-

tifier la gloire. Sa bravoure personnelle était brillante, téméraire môme , et il s'y livra plus d'une fois avec un douloureux emportement. Plus d'une fois les milices américaines, saisies de terreur, prirent la fuite, et de braves officiers donnèrent leur vie pour apprendre le courage aux soldats. En 1776 , dans une occupation semblable , Washington indigné s'obstina à rester sur le champ de bataille , s'eflbrçant de retenir les fuyards par son exemple, et môme de sa main. « Nous avons fait, écrivait le surlendemain le général Greene , une retraite pitoyable et en grand désordre , grâce à la pitoyable conduite de la milice.... Les brigades de Fellows et de Parsons ont pris la fuite devant cinquante hommes , laissant Son Excellence presque seul , à quarante toises de l'ennemi , et si désespéré de l'infamie des troupes, qu'il cherchait la mort de tout son cœur (1). »

Plus d'une fois aussi , quand l'occasion lui parut favorable , la hardiesse du général se déploya aussi bien que la bravoure de l'homme. On a appelé Washington le Fabius am,éricain, disant que l'art d'éviter les actions, de déjouer l'ennemi, de temporiser, était son talent comme son goût. En 1775, devant Boston, à l'ouverture de la guerre, ce

(1) Wasliinglon's Wr'uhigs, t. IV, p. 9i.

Fabius voulait la terminer d'un seul coup en attaquant brusquement l'armée anglaise, qu'il se flattait de détruire. Trois conseils de guerre successifs le forcèrent de renoncer à son dessein , mais sans ébranler sa conviction , et il en exprima un regret amer (1). En 1776 , dans l'État de ^'ew-York, pendant le froid le plus rigoureux , au milieu d'une retraite , avec des troupes à moitié débandées , et dont la plupart se disposaient à le quitter pour rejoindre leurs foyers, AVashington reprit soudain l'oliensive , attaqua successivement , à Trenton et à Princeton , les différents corps de l'armée anglaise , et gagna deux batailles en huit jours.

Il savait d'ailleurs quelque chose de plus haut et de plus difficile que de faire la guerre ; il savait la gouverner. Elle n'était pour lui qu'un moyen , constamment subordonné au but général et définitif, le succès de la cause, l'indépendance du pays. Lorsque, en 1798, la perspective d'une guerre possible entre les États-Unis et la France vint le troubler à Mount-Vernon , penchant déjà vers la vieillesse et chérissant son repos , il écrivait à son successeur dans le gouvernement de la république, M. Adaros : « J'entrevois sans peine que, si nous entrions dans une lutte sérieuse

(1) ^Ya>ihington•s WrUings, t. III, p. 82, 127 ,259, 287, 290, 291 , 29-2, 297.

avec la France , la guerre différerait essentiellement de celle où nous étions naguère engagés. Dans celle-ci , le temps , une réserve prudente , laisser l'ennemi s'user jusqu'à ce que nous fussions mieux pourvus d'armes et de troupes disciplinées pour le combattre , c'était là pour nous le plan naturel et sage. Maintenant , si nous avions affaire aux Français, il faudrait les attaquer à chaque pas (1). y>

Ce système d'une guerre vive , agressive , qu'à soixante-six ans il se proposait d'adopter, vingtdeux ans auparavant , dans la force de l'âge , ni les conseils de quelques généraux , ses amis , ni les calomnies de quelques autres , ses rivaux, ni les plaintes des États ravagés par l'ennemi , ni les clameurs populaires , ni le désir de la gloire , ni les instances du congrès lui-même , rien n'avait pu l'y entraîner. « Je connais ma malheureuse position (2). Je sais qu'on attend beaucoup de moi. Je sais que sans troupes , sans armes , sans munitions , sans rien de ce qu'il faut à un soldat , on ne peut faire à peu près rien. Et , ce qui est bien mortifiant , je sais que je ne puis me justifier aux yeux du monde qu'en déclarant mes besoins , divulguant ma faiblesse et faisant tort à la cause que

(1) Washington à John Adams, Wriliiigs, t. XI, p. 309.

(2) Washington à Joseph Reed , Wriiings, t. IH, p.284.

je soutiens. Je suis décidé à ne le point faire.... ma situation m'est quelquefois amère à ce point que , si je ne consultais le bien public plutôt que mon propre repos , j'aurais depuis longtemps tout mis sur un coup de dez. »

Il persista pendant neuf ans. Seulement lorsque la longueur de la lutte et la lassitude nationale amenaient un découragement trop voisin de l'apathie , il se décidait à frapper un coup , à courir quelque hasard éclatant , pour faire sentir au pays la présence de son armée , et relever un peu les cœurs. Ce fut ainsi qu'en 1777 il livra la bataille de Germantown. Et lorsqu'au milieu de revers patiemment supportés, on lui demandait ce qu'il ferait si l'ennemi avançait toujours , si Philadelphie , par exemple , était[pris : « Nous nous retirerons au delà de la rivière Susquehanna , et de là , s'il le faut, dans les montagnes AUeghanys (1). »

A cette patience patriotique il en joignait une autre , plus méritoire encore. Il voyait sans humeur, sans ombrage, les succès de ses lieutenants. Bien plus : dès que le service public le conseillait , il leur en fournissait largement les occasions et les moyens. Désintéressement admirable, rare dans les plus grandes âmes , aussi sage que beau au

(1) Sparks, Washington's Life, t. I, p. 221.

milieu des susceptibilités envieuses d'une société démocratique, et qui peut-être, il est permis de l'espérer, était accompagné en lui d'une profonde tranquillité intérieure sur son ascendant et sa gloire.

Quand l'horizon était sombre , quand des échecs répétés , de longues souflYances semblaient compromettre le général , et provoquaient les désordres , les cabales , les insinuations hostiles, bientôt une voix puissante s'élevait, la voix de l'armée qui couvrait Washington de son respect affectueux , et le plaçait en dehors de toutes les plaintes , au-dessus de toutes les inimitiés.

Dans l'hiver de 1777 à 1778, pendant que l'armée était campée à Valley-Forge , en proie aux plus dures épreuves , quelques hommes remuants et déloyaux ourdirent contre AVashington une intrigue assez forte , qui pénétra dans le congrès même. Il y opposa une franchise sévère , disant sans réserve , sans faux ménagements , ce qu'il pensait de ses adversaires, et laissant sa conduite parler pour lui-même. C'était risquer beaucoup dans un tel moment. Mais l'estime pubhque était si profonde , les amis de Washington , lord Stirling , Lafayette , Greene , Knox , Patrick Henry , Henri Laurens , le soutinrent si chaudement , le mouvement de l'armée fut si vif qu'il triompha

presque sans se défendre. Le principal artisan de la cabale, l'irlandais Conway , après avoir donné sa démission , se répandait encore contre lui en propos injurieux. Le général Cadwalader s'en indigna; un duel eut lieu, et Conway grièvement blessé, se croyant près de mourir, écrivit à Washington ;

« Je me sens en état de tenir la plume quelques minutes. J'en profite pour vous exprimer mon sincère chagrin d'avoir fait, écrit ou dit quoi que ce soit qui ait pu être désagréable h Votre Excellence. Je touche au terme de ma carrière. La justice et la vérité me poussent à déclarer mes derniers sentiments. Vous êtes à mes yeux le grand , l'excellent homme. Puissiez-vous jouir longtemps de l'amour, de l'estime et de la vénération de ces États dont vous avez soutenu les Hbertés par vos vertus (1) ! ))

En 1779 , les officiers d'un régiment du New- Jersey , mal payés de leur solde , chargés de dettes contractées au service , inquiets pour leur sort à venir et celui de leurs familles , déclarèrent officiellement à l'assemblée de cet État qu'ils donneraient leur démission en masse s'ils n'étaient mieux traités. Washington les blâma sévèrement , et leur demanda de retirer leur déclaration. Ils

(1) Washincjlon's WriiuHj.s, l. V, p. 517.

persistèrent. « Nous avons toujours été et nous sommes encore prêts à marcher avec notre régiment, et à nous acquitter de nos devoirs aussi longtemps qu'il le faudra pour que l'assemblée législative puisse nous faire remplacer. Mais nous ne donnerons pas un jour de plus. Nous supplions Votre Excellence d'être persuadée que nous connaissons la grandeur de ses vertus et de ses talents, que nous avons toujours exécuté ses ordres avec joie , que nous aimons le métier des armes , que nous aimons notre patrie. Mais quand la patrie manque de justice au point d'oublier ceux qui la servent, il est du devoir de ceux-ci de se retirer (1). «

Ainsi le respect pour Washington éclatait jusque dans les cabales ourdies contre lui , et se mêlait à la désobéissance même.

Dans l'état de détresse et de dislocation où retombait sans cesse l'armée américaine, l'influence personnelle de Washington , l'affection qu'on lui portait , le désir d'imiter son exemple , la crainte de perdre son estime, ou seulement de l'affliger, doivent être comptées au nombre des principales causes qui retinrent sous les drapeaux beaucoup d'hommes, officiers et soldats, ranimèrent leur

(1) Marshall, Vie de Washington, t. IV, p. 136.

zèle et formèrent entre eux cet esprit de corps militaire, cette amitié des camps , grande et noble compensation d'une profession si rude.

C'est le privilège , souvent corrupteur, des grands hommes d'inspirer l'affection et le dévouement sans les ressentir. Washington échappa à ce vice de la grandeur. Il aimait ses compagnons , ses officiers , son armée. Ce n'était pas seulement par justice, par devoir, qu'il s'inquiétait de leurs maux et prenait en main leurs intérêts avec un zèle infatigable. Il leur portait un sentiment vraiment tendre, empreint de compassion pour ce qu'il leur avait vu souffrir et de reconnaissance pour l'attachement qu'ils lui avaient témoigné. Et lorsque, en 1783,1a guerre terminée, à New- York, dans la taverne dite Francess tavern^ au moment de se séparer pour toujours , les principaux officiers défilèrent silencieusement devant lui , chacun lui serrant la main au passage, il était lui-même ému et troublé , de cœur et de visage , au delà de ce que semblait comporter la sérénité forte de son âme.

Il ne montra pourtant jamais à l'armée ni faiblesse ni complaisance. Il ne souffrit jamais qu'elle fût , à elle-même , sa première pensée , et ne perdait pas une occasion de lui inculquer cette vérité que la subordination et le dévouement , non-seu-

lement à la patrie , mais au pouvoir civil , étaient sa condition naturell(3 et son premier devoir.

Il lui en donna, dans trois circonstances solennelles , la plus belle et la plus efficace des leçons, celle de l'exemple. En 1782 , il repoussa « avec une grande et douloureuse surprise » , ce sont ses expressions, le pouvoir suprême et la couronne que lui offraient des officiers mécontents (1). En 1783, à l'approche du licenciement, informé qu'un projet d'adresse circulait dans l'armée, et qu'une réunion générale devait avoir lieu pour aviser aux moyens d'obtenir par la force ce que le congrès refusait , malgré la justice , il exprima par un ordre du jour son blâme sévère , convoqua luimême une autre réunion, y parut, rappela les officiers au sentiment de leur devoir, du bien public , et se retira avant toute délibération , voulant leur laisser à eux-mêmes le mérite d'un retour qui fut en effet prompt et général (2). Enfin , en 1784 et 1787 , lorsque les officiers en retraite tentèrent de former entre eux , pour conserver quelque lien dans leur dispersion , pour se soutenir mutuellement , eux et leurs familles , l'association des Cincinnatus, dès que Washington vit naître , aux

(t) Washington au colonel Lewis Nicola; Writitjgs , t. VIII, p. 300.

(2) Washington au président du congrès; Wrilings, t. VIII, p. 592-400.

seuls mots d'association militaire, d'ordre militaire , la méfiance et le mécontentement de son ombrageuse patrie , malgré son goût personnel pour l'institution , non-seulement il en fit modifier les statuts, mais il en déclina publiquement la présidence et cessa d'y prendre part (1).

Par une coïncidence singulière , vers le même temps , le roi de Suède , Gustave III , interdit aux officiers suédois qui avaient servi dans l'armée française pendant la guerre d'Amérique , de porter l'ordre des Gincinnatus « institution de tendance républicaine , et peu convenable à son gouvernement (2). »

« Si nous ne pouvons convaincre le peuple que ses craintes sont mal fondées , disait à ce sujet Washington , il faut lui céder dans une certaine mesure (3). » Il ne cédait pas, même au peuple , quand l'intérêt public en eût souffert ; mais il avait un tact trop juste de l'importance relative des choses pour apporter la même roideur quand des intérêts ou des sentiments privés , même légitimes , étaient seuls en question.

Quand le but de la guerre fut atteint , quand il

(1) Washington au général Knos; Writuigs, t. IX. p. 26 —A Arthur Saint-Clair, ibid. p. 127.

(2) Washingion's Writhxjs , t. IX, p. 56.

(3) Washington à Jouatbau TrumbuU ; Wiitings, t. IX, p. 53.

se sépara de ses compagnons d'armes, à côté de son chagrin affectueux , et sous la joie qu'il ressentait à se reposer dans la victoire , 'un autre sentiment se laisse entrevoir, bien qu'obscur dans son âme et ignoré peut-être de lui-même : le regret de la vie militaire , de cette noble profession à laquelle il avait donné avec tant d'honneur ses plus belles années. Elle plaisait beaucoup à Washington , génie régulier, plus ferme que fécond , juste et bienveillant envers les hommes , mais grave , un peu froid , né pour le commandement plutôt que pour la lutte , aimant dans l'action l'ordre , la discipline , la hiérarchie , et préférant l'emploi simple et puissant de la force , dans une bonne cause , aux complications subtiles et aux débats passionnés de la politique.

« La scène est enfin à son [terme La veille

de Noël au soir, les portes de cette maison ont vu entrer un homme plus vieux de neuf ans que je

n'étais quand je les ai quittées Je commence

à me sentir à l'aise et libre de tout souci public. J'ai quelque peine à secouer ma coutume, en m'éveillant chaque matin , de méditer sur les soins du jour suivant; et ce n'est pas sans surprise qu'après avoir roulé bien des choses dans mon esprit, je découvre que je ne suis plus un homme public, et n'ai plus rien à démêler avec les affaires

WASHINGTON. o7

publiques.... J'espère passer le reste de mes jours à cultiver l'affection des gens de bien , et à pratiquer les vertus domestiques La vie d'un agriculteur est de toutes la plus délicieuse. Elle est honorable; elle est amusante, et, avec des soins

judicieux, elle est profitable Je ne suis pas

seulement retiré des emplois publics, je rentre en moi-même. Je puis promener mes regards dans la solitude , et marcher dans les sentiers de la vie privée avec une vraie satisfaction de cœur. Ne portant envie à personne , je suis décidé à être content de tous , et dans cette disposition je descendrai doucement le fleuve de la vie , jusqu'à ce que je m'endorme avec mes pères (1). »

Washington , en tenant ce langage , n'exprimait pas seulement une impression momentanée, la jouissance du repos après une longue fatigue , de la liberté après un dur assujettissement. Cette existence active et tranquille de grand propriétaire, ces travaux pleins d'intérêt et exempts de souci , ce pouvoir domestique peu disputé et peu responsable , cette belle harmonie entre l'homme intelligent et la nature féconde , cette hospitalité grave et simple , les nobles plaisirs de la considé-

(4) Washington au gouverneur Clinton; Writingi, t. IX, p. 1. — A Lafayetle ; ibid., p. 17. — Au général Knox ; ibid., p. 2[. — A Alexandre Spotswood ; ibid., p. 323.

ration et de la bienfaisance obtenus sans effort, c'était bien vraiment là son goût, la préférence constante de son âme. Il eût probablement choisi cette vie. 11 en jouissait avec tout ce qu'y peuvent ajouter la reconnaissance publique et la gloire, douces malgré leurs importunités.

Toujours sérieux et d'un esprit pratique, il améliorait la culture de ses terres , embellissait son habitation , s'occupait des intérêts locaux de la Virginie, traçait le plan de cette grande navigation intérieure , de l'est à l'ouest , qui devait un jour livrer aux États-Unis la moitié du nouveau monde , fondait des écoles , mettait ses papiers en ordre , entretenait une correspondance étendue , et prenait grand plaisir à recevoir sous son toit , à sa table, ses fidèles amis. ((C'est mon souhait, écrivait-il à l'un d'eux peu de jours après son retour à Mount-Vernon, que l'affection et l'estime mutuelles, qui ont été semées de nos mains et ont grandi dans le tumulte de la vie publique , ne viennent pas se flétrir et mourir dans le calme de la retraite. Nous devrions bien plutôt charmer nos heures du soir en cultivant ces douces plantes et en les développant dans toute leur beauté , avant qu'elles soient transplantées sous un plus heureux cHmat (1) »

(1) Wasbiiiglon à Jonathan Trumbull ; Wrilings, t. IX, p. 5.

Vers la lin de I78i, M. de Lafayctte vint à MoQiit-Vernon. Washington lui portait une affection vraiment paternelle , la plus tendre peut-être dont sa vie offre la trace. A part les services rendus , l'estime personnelle , l'attrait du caractère , à part même le dévouement enthousiaste que lui témoignait M. de Lafayette, ce jeune gentilhomme élégant , chevaleresque , qui s'était échappé de la cour de Versailles pour apporter aux planteurs d'Amérique son épée et sa fortune , plaisait singulièrement au grave général américain. C'était pour lui comme un hommage rendu, par la noblesse de l'ancien monde , à sa cause et à sa personne , comme un lien entre lui et cette société française si brillante, si spirituelle, si célébrée. Dans sa grandeur modeste, il en était flatté en même temps que touché, et sa pensée s'arrêtait avec une émotion pleine de complaisance sur ce jeune ami, unique dans sa vie, et qui avait tout quitté pour servir près de lui.

c( Au moment de notre séparation, lui écrivait-il, sur la route , pendant le voyage , et depuis lors à toute heure, j'ai ressenti tout ce que le cours des ans, une étroite intimité et votre mérite m'ont inspiré d'affection , de considération , d'attachement pour vous. Pendant que nos voitures s'éloignaient l'une de l'autre , je me demandais

souvent si c'était pour la dernière fois que je vous avais vu ; et malgré mon désir de dire non , mes craintes répondaient oui. Je rappelais à mon esprit les jours de ma jeunesse , et je trouvais que depuis longtemps ils avaient fui pour ne plus revenir, que je descendais à présent la colline que j'ai gravie pendant cinquante-deux ans ; car je sais que malgré la force de ma constitution , je suis d'une famille où l'on vit peu , et que je dois m'attendre à reposer bientôt dans le tombeau de mes pères. Ces pensées obscurcissaient pour moi l'horizon , et répandaient un nuage sur l'avenir, par conséquent sur l'espérance de vous revoir. Mais je ne veux pas me plaindre. J'ai eu mon jour (1).))

Malgré ce triste pressentiment et son goût sincère pour le repos , sa pensée se reportait sans cesse sur l'état et les affaires de son pays. On ne se sépare point du lieu où l'on a tenu une grande place. «Retiré comme je le suis du monde , écrivait-il en 1786 , j'avoue avec franchise que je ne me sens pas un spectateur indifférent (2). Le spectacle l'affligeait et l'inquiétait profondément. La confédération périssait. Le congrès , son seul lien, était sans pouvoir, et n'osait pas même user du

[\) Washington à Lafayelte ; Writings, t. IX, p. 77. (2) Washington à John Jay ; Writings ^i. IX, p. 189.

peu qui lui en était confié. La faiblesse morale des hommes s'ajoutait à la faiblesse politique des institutions. Les États retombaient en proie à leurs inimitiés , à leurs méfiances , à leurs vues étroites et égoïstes. Les traités qui avaient consacré l'indépendance nationale ne recevaient qu'une exécution incomplète et précaire. Les dettes contractées dans l'ancien et le nouveau monde n'étaient point payées. Les taxes destinées à y pourvoir ne rentraient point au trésor public. L'agriculture languissait. Le commerce déclinait. L'anarchie se propageait. Dans le pays même, éclairé ou aveugle , qu'on s'en prît au gouvernement ou à l'absence du gouvernement , le mécontentement était général. En Europe , le renom des États-Unis tombait rapidement. On se demandait s'il y aurait jamais des États-Unis. L'Angleterre fomentait le doute, en attendant l'heure d'en profiter.

La douleur de Washington était extrême, pleine d'agitation et d'humiliation , comme s'il eût été encore responsable des événements. «Dieu de bonté , s'écriait-il en apprenant les troubles du Massachusetts , qu'est-ce que l'homme qu'il y ait dans sa conduite tant d'inconsistance et de manque de foi ? C'était hier que nous versions notre sang pour obtenir les constitutions sous lesquelles nous

62 WASHlNGTOiV.

vivons , des constitutions de notre choix, de notre main ! Et maintenant nous tirons l'épée pour les renverser ! La chose est si inconcevable que j'ai peine à la croire réelle , et à me persuader que je

ne suis pas sous l'illusion d'un songe (1) En

formant notre confédération , nous avons eu probablement trop bonne opinion de la nature humaine. L'expérience nous apprend que, sans l'intervention d'un pouvoir coercitif, les hommes n'adoptent et n'exécutent pas les mesures les

mieux calculées pour leur propre bonheur

Du point élevé où nous étions parvenus , être tombés si bas, quelle mortification (2)!.... En pleurant , comme je l'ai souvent fait avec le plus amer chagrin , la mort de notre pauvre ami le général Greene , je me suis demandé naguère s'il n'aurait pas mieux aimé lui -môme sortir ainsi de ce monde, plutôt que d'assister aux scènes que, trop probablement , ses compatriotes auront à déplorer (3). »

Cependant, à ce patriotique chagrin, le cours des événements , le progrès de la raison publique mêlaient aussi l'espérance; cette espérance pleine d'inquiétude et de travail , la seule que permette

(1) Washington à David Humphreys; Wrilings, t. IX, p. 221.

(2) Washington à John Jay ; Wriiings , t. IX, p. 167.

(3) Washington à Henri Kiiox; Writings, t. IX, p. 226.

aux esprits élevés l'imperfection si profonde des affaires humaines , mais qui suffit à soutenir leur courage. Dans toute la confédération , le mal était senti , le remède entrevu. Les jalousies d'États, les intérêts locaux, les anciennes habitudes, les préjugés démocratiques répugnaient beaucoup aux sacrifices que devait leur imposer une organisation plus haute et plus forte du pouvoir central. Pourtant l'esprit d'ordre et d'union , l'amour de la patrie américaine , le regret de la voir descendre dans l'estime du monde , le dégoût des agitations subalternes , interminables et stériles de l'anarchie , l'évidence de ses maux, l'intelligence de ses périls , toutes les idées justes , tous les sentiments nobles qui remplissaient l'âme de Washington se répandaient, s'accréditaient, préparaient un meilleur avenir. Quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis la paix qui avait sanctionné la conquête de l'indépendance, lorsqu'une Convention nationale, amenée par l'instinct public, se réunit à Philadelphie, avec la mission de réformer le gouvernement fédéral. Ouverte le 14 mai 1787 , elle choisit le même jour Washington pour son président. Du H mai au 17 septembre, déhbérant tous les jours à huis clos et sous les inspirations les plus sensées comme les plus pures qui aient jamais présidé à une telle œuvre , elle fit la con-

stitution qui régit depuis cinquante ans les États- Unis d'Amérique. Le 30 avril 1789, au même moment où s'ouvrait à Paris l'Assemblée constituante, Washington , élu par un suffrage unanime , jurait , comme président de la république, de garder et mettre en vigueur la constitution qui venait de naître , en présence des grands pouvoirs qu'elle avait créés.

Jamais homme n'est monté au faîte par un plus droit chemin , ni en vertu d'un vœu plus universel , ni avec une influence plus étendue et plus acceptée. Il hésita beaucoup. En quittant le commandement de r*irmée, il avait hautement annoncé et s'était sincèrement promis qu'il vivrait en paix , étranger aux affaires publiques. Changer ses desseins, sacrifier ses goûts et son repos, pour un succès très-incertain , peut-être pour être taxé d'inconséquence et d'ambition , c'était pour lui un immense effort. Le congrès tarda à se réunir ; l'élection de Washington à la présidence , bien que connue , ne lui était pas encore officiellement annoncée. « Pour moi , écrivait - il à son ami Henri Knox , ce délai peut être comparé à un sursis. Je vous le dis en confidence , car auprès du monde j'obtiendrais peu de créance ; tous mes pas vers le siège du gouvernement seront accompagnés de sentiments assez

semblables à ceux d'un condamné qui marche vers le lieu de son supplice; tant il me répugne, vers le soir d'une vie consumée presque tout entière dans les soucis publics, de quitter une demeure paisible pour me plonger dans un océan de difficultés, sans ce degré de savoir-faire politique, sans ces talents, ces inclinations qui sont nécessaires pour tenir le gouvernail (1), «Le message arriva; il partit. «Aujourd'hui 16 avril, à dix heures , j'ai dit adieu à Mount-Vernon , à la vie privée , au bonheur domestique ; et le cœur oppressé de sentiments plus douloureux que je ne puis l'exprimer, je suis parti pour New-York , décidé à servir mon pays en obéissant à son appel, mais avec peu d'espoir de répondre à son attente (2).)) Son voyage fut un triomphe; sur la route , dans les villes, toute la population accourait et l'applaudissait en priant pour lui. Il entra dans New-York , conduit par des commissaires du congrès , sur une barque élégamment décorée , qui avait pour rameurs treize pilotes, au nom des treize États , au milieu d'un concours immense dans le port et sur la rive : sa disposition intérieure demeura la même : «Le mouvement des bateaux , dit-il dans son journal , le pavoisement des vais-

(1) Washington à Henri Knox ; Wrilings, t. IX, p. 488. (3) Washington's Dianj; — Wrilings, l. X, p. 461.

saux, les chants des musiciens, le bruit du canon, les acclamations que le peuple poussait jusqu'aux cieux , pendant que je rangeais les quais , ont rempli mon àme d'émotions pénibles autant que douces , car je songeais aux scènes tout opposées qui se passeraient peut-être un jour, malgré les efforts que j'aurais pu faire pour opérer le bien (1). »

Près d'un siècle et demi auparavant, sur les bords de la Tamise , une môme foule , des démonstrations semblables avaient accompagné à Westminster Cromwell , proclamé Protecteur de la république d'Angleterre. «Quel concours! quelles acclamations ! « disaient ses flatteurs; etCromwell répondait : « Il y en aurait bien davantage si Ton me menait pendre. »

Bizarre analogie et glorieuse différence entre les sentiments et les paroles du grand homme corrompu et du grand homme vertueux.

Washington s'inquiétait justement de la tâche qu'il acceptait. C'est l'honneur suprême de l'humanité que la pénétration du sage unie au dévouement du héros. A peine formée , la nation qu'il avait conduite à l'indépendance , et qui lui demandait un gouvernement , entrait dans une de ces

{i) Washimjlon's Diarij; Marshall, Yie de Washinfjloii, t. y, p. 68

transformations sociales qui rendent l'avenir si obscur et le pouvoir si périlleux.

C'est une assertion souvent répétée et généralement admise que, dans les colonies anglaises, avant leur séparation de la métropole , l'état de la société et des esprits était essentiellement républicain , et tout prêt à cette nouvelle forme de gouvernement.

Mais le gouvernement républicain peut régir, et a régi, en effet, des sociétés profondément diverses ; et la même société peut subir de grandes métamorphoses sans cesser de vivre en république.

Les colonies anglaises se montrèrent toutes à peu près également décidées en faveur de la constitution républicaine. Au nord et au sud de l'Union , dans la Virginie et les Carolines comme dans le Gonnecticut et le Massachusetts, la volonté publique fut la même quant à la forme du gouvernement.

Pourtant, et on l'a plus d'une fois remarqué, considérées dans leur organisation sociale , dans l'état et les relations de leurs habitants, ces colonies étaient très-différentes.

Au sud, notamment dans la Virginie et les Carolines , le sol appartenait en général à de grands propriétaires, entourés d'esclaves ou de petits cultivateurs. Les substitutions , le droit d'aînesse y

maintenaient la perpétuité des familles. L'Église était constituée et dotée. La législation civile de l'Angleterre , si fortement empreinte de son origine féodale , avait été maintenue presque sans réserve. L'état social était aristocratique.

Au nord, au contraire, dans le Massachusetts, le Connecticut, le New-Hampshire , Rhode-Island, etc. , les puritains fugitifs avaient apporté et implanté leur rigidité démocratique avec leur ferveur religieuse. Là point d'esclavage ; point de grands propriétaires au milieu d'une population inférieure ; point d'immobilité dans la possession du sol. Point d'Église hiérarchique et fondée au nom de l'État. Point de supériorités sociales légalement instituées et maintenues. L'homme livré à ses œuvres et à la grâce divine. L'esprit d'indépendance et d'égalité avait passé de l'ordre religieux dans l'ordre civil.

Cependant, même dans les colonies du nord et sous l'empire des principes puritains, d'autres causes, trop peu remarquées, atténuaient ce caractère de l'état social et en modifiaient le développement. Il y a loin, bien loin de l'esprit démocratique religieux à l'esprit démocratique purement politique. Quelque ardent , quelque intraitable que soit le premier , il puise dans son origine , il conserve dans son action un puissant

WASHINGTON. 6t)

élément de subordination et d'ordre , le respect. Malgré leur orgueil , les puritains s'inclinaient tous les jours devant un maître, lui soumettaient leur pensée, leur cœur, leur vie ; et sur les rivages de l'Amérique , quand ils n'eurent plus à défendre leur indépendance contre des pouvoirs humains , quand ils se gouvernèrent eux-mêmes en présence de Dieu, la sincérité de leur foi, la sévérité de leurs mœurs combattirent la pente de l'esprit démocratique vers l'insolence individuelle et le dérèglement. Ces magistrats si surveillés , si mobiles , avaient pourtant un point d'appui qui les rendait fermes, souvent même durs dans l'exercice de leur autorité. Au sein de ces familles si jalouses de leurs droits, si ennemies de toute pompe politique, de toute grandeur convenue, la puissance paternelle était forte et très-respectée. La loi la consacrait au lieu de la limiter. Les substitutions , l'inégalité des partages étaient interdites ; mais le père disposait absolument de ses biens et les distribuait à son gré entre ses enfants. En général , la législation civile ne s'était point asservie aux maximes politiques, et conservait l'empreinte des anciennes mœurs. En sorte que l'esprit démocratique, bien que dominant, rencontrait partout des barrières et des contre-poids. Un fait matériel d'ailleurs, passager mais décisif,

voilait sa présence et retardait son empire. Dans les villes, point de multitude. Dans les campagnes , une population groupée autour des principaux planteurs, communément concessionnaires du sol et investis des magistratures locales. Les maximes sociales étaient démocratiques ; les situations individuelles l'étaient peu. Les instruments manquaient à l'application des principes. L'influence résidait encore dans les positions élevées. De l'autre part , le nombre ne pesait pas encore assez pour emporter la balance.

Mais la révolution, précipitant le cours des choses , imprima à la société américaine, dans le sens démocratique, un mouvement général et rapide.

Dans les États où le principe aristocratique était encore puissant, comme la Virginie, il fut immédiatement attaqué et vaincu. Les substitutions disparurent. L'Église perdit non seulement ses privilèges, mais sa place officielle dans l'État. Le principe électif conquit le gouvernement tout entier. Le droit de suffrage reçut une grande extension. La législation civile , sans subir un changement radical , inclina de plus en plus vers l'égalité.

Le progrès démocratique fut encore plus décisif dans les faits que dans les lois. Au sein des villes, la population s'accrut beaucoup, et dans la popu-

AVASHhXGTON. H

lation !a multitude. Dans les campagnes, vers l'ouest, au-delà des monts Alleghanys, par un mouvement d'émigration continu et accéléré , de nouveaux États se formèrent ou se préparèrent , pleins d'un peuple épars, cherchant fortune, partout aux prises avec les forces âpres de la nature et les haines féroces des sauvages, à demi-sauvage lui-même, étranger aux formes, aux ménagements d'une société pressée et civilisée , livré à l'égoïsme de son isolement et de ses passions , hardi , fier, rude, emporté. Partout ainsi, au bord de la mer comme au fond du continent, dans les grands centres de population et dans les forêts à peine ouvertes , au sein de l'activité commerciale et de la vie agricole , le nombre , le simple individu , l'indépendance personnelle, l'égaUté primitive, tous les éléments démocratiques grandissaient, s'étendaient , prenaient, dans l'État et dans ses institutions , la place qu'on leur y avait préparée, mais qu'ils n'y occupaient point d'abord.

Et, dans l'ordre intellectuel, le même mouvement, bien plus rapide , emportait les esprits, et les faits étaient bien dépassés par les idées. Au milieu même des États les plus civilisés , les plus sages, les théories les plus radicales obtenaient non - seulement faveur, mais puissance. « Les terres des États-Unis ont été sauvées des confis-

cations de la Grande-Bretagne par les efforts de tous; elles doivent être la propriété commune de tous. Quiconque s'oppose à cette maxime est un ennemi de la justice , et mérite d'être balayé de la face de la terre Il faut annuler toutes les dettes , publiques et privées , et établir des lois agraires, ce qui se peut au moyen d'un papier-monnaie sans gage et à cours forcé (1). )> Ces rêves démagogiques étaient accueillis dans le Massachusetts , le Connecticut, le New-Hampshire, par une portion considérable du peuple ; douze ou quinze mille hommes prenaient les armes pour les réaliser. Et le mal paraissait si grave que le plus intime ami de Jefferson, un homme que le parti démocratique compta plus tard parmi ses chefs , Madison regardait presque la société américaine comme perdue, et osait à peine conserver quelque espérance (2).

Deux forces concourent au maintien et au développement de la vie d'un peuple, sa constitution civile et son organisation politique, les influences sociales et les pouvoirs publics. Celle-ci manquait encore plus que la première à l'État américain naissant. Dans cette société si agitée et

(1 ) Le général Knox à Washington ; Washington's Writings, t. IX, p. 207.

(2) Madison à Washington ; Washington's Writings, t. IX, p 208.

si peu liée , l'ancien gouvernement avait disparu , le nouveau n'était pas encore formé. J'ai dit la nullité du congrès, seul lien des États , seul pouvoir central, pouvoir sans droit, sans force, signant des traités, nommant des ambassadeurs, proclamant que le bien public exigeait telles lois , tels impôts , telle armée , mais n'ayant par lui-même ni lois à rendre, ni juges et employés pour appliquer ses lois , ni impôts pour payer ses ambassadeurs, ses employés , ses juges , ni troupes pour faire acquitter ses impôts et respecter ses lois, ses juges , ses employés. L'état politique était encore plus faible, plus flottant que l'état social.

La constitution fut faite contre ce mal, pour donner à l'Union un gouvernement. Elle fit deux grandes choses. Le gouvernement central fut réel et placé à son rang. Elle l'affranchit des gouvernements d'États , lui conféra une action directe sur les citoyens, sans entremise des pouvoirs locaux , et lui assura les moyens nécessaires pour convertir ses volontés en faits , des impôts, des juges , des employés , des soldats. Dans son organisation propre et intérieure, le gouvernement central fut bien conçu et bien pondéré ; les droits et les rapports des divers pouvoirs furent réglés avec un grand sens et une forte intelligence des conditions d'ordre et de vitalité politique ; du moin? pour la

74 AVASHINGTON.

forme républicaine et la société à laquelle elle s'adaptait.

En comparant la constitution des Étals-Unis à l'anarchie dont elle sortit , on ne se lasse pas d'admirer la sagesse de ses auteurs et de la génération qui les avait choisis et qui les soutint.

Mais la constitution , adoptée et promulguée , n'était encore qu'un mot. Elle donnait des armes contre le mal , mais le mal subsistait. Les grands pouvoirs qu'elle créait se trouvaient en présence des faits qui l'avaient précédée et rendue si nécessaire, en présence des partis issus de ces faits et qui se disputaient la société, la constitution même, pour les modeler dans leur sens.

Au premier aspect, le nom de ces partis étonne. Fédéraliste et démocratique, il n'y a entre ces deux qualités , ces deux tendances , point d'opposition essentielle et vraie. En Hollande au dix-septième siècle , en Suisse encore de nos jours , c'est le parti démocratique qui a voulu fortifier le lien fédéral , le gouvernement central ; c'est le parti aristocratique qui a marché à la tête des gouvernements locaux et défendu leur souveraineté. Le peuple hollandais soutenait Guillaume de Nassau et le stadthoudérat contre Jean de Witt et les grands bourgeois des villes. Les patriciens de Schwitz et d'Uri sont les adversaires les plus

UASIlLNGiON. 75

obstinés de la diète fédérale et de son pouvoir.

Les partis américains , dans leur lutte, se sont souvent qualifiés autrement. Le parti démocratique s'arrogeait le titre de républicain , et traitait l'autre de monarchique, monocrate. Le parti fédéraliste nommait ses adversaires anti-unionistes. Ils s'accusaient réciproquement de tendre, l'un à la monarchie , l'autre à l'isolement, de vouloir détruire , l'un la république, l'autre l'Union.

Prévention fanatique ou ruse de guerre : l'un et l'autre parti voulaient sincèrement la république et la cohésion des États. Les noms qu'ils se donnaient pour se décrier étaient encore plus faux que leurs dénominations primitives n'étaient incomplètes et mal à propos opposées l'une à l'autre.

Pratiquement et pour les affaires immédiates de leur pays , ils différaient moins qu'ils ne le disaient ou ne le pensaient dans leur haine. Au fond, entre leurs principes et leurs tendances , la différence était essentielle, permanente. Le parti fédéraliste était en même temps aristocratique, favorable à la prépondérance des classes élevées comme à la force du pouvoir central. Le parti démocratique était en même temps le parti local , voulant à la fois l'empire du nombre et l'indépendance presque entière des gouvernements d'États.

Ainsi il s'agissait entre eux et de l'ordre social

7G n ASHi.\UTO.\.

el de l'ordre politique , de la constitution même de la société comme de son gouvernement. Ainsi les questions souveraines, éternelles, qui ont agité et agiteront le monde , et qui se rattachent au problème bien supérieur de la nature et de la destinée de l'homme , se plaçaient toutes entre les partis américains , se cachaient toutes sous leurs noms.

C'est au milieu de cette société ainsi agitée et travaillée , que Washington , sans ambition , sans illusion , par devoir plutôt que par goût , et plus confiant dans la vérité que comptant sur le succès, entreprit de fonder, en fait, le gouvernement qu'une constitution née d'hier venait de décréter.

Il montait au pouvoir , investi d'une influence immense , reconnue et acceptée de ses adversaires mêmes. Mais c'est lui-même qui a dit cette profonde parole : ce L'influence n'est pas le gouvernement (1). »

Dans la lutte des partis , ce qui se rapportait à l'organisation même de l'état social le préoccupait peu. Ce sont des questions obscures, cachées, qui ne se révèlent clairement qu'aux méditations du philosophe, et lorsqu'il a vu passer devant ses yeux les sociétés humaines sous toutes leurs formes

()) Washington à Henri Lee; Wiitivgi , l. IX, p. 204.

>vasuinoto.n. 77

et à tous leurs Ages. Washington était peu familier avec la contemplation et la science. En 1787 , avant de se rendre à la Convention de Philadelphie , il avait entrepris, pour s'éclairer lui-même, d'étudier la constitution des principales confédérations anciennes ou modernes ; et l'extrait de ce travail , trouvé dans ses papiers , atteste qu'il y avait recueilli des faits à l'appui des notions simples de sa raison , plutôt qu'il n'avait pénétré la nature intime de ces associations compliquées (1). Il y a plus ; par sa pente naturelle, Washington inclinait plutôt vers l'état social démocratique que vers tout autre. Esprit droit plutôt qu'étendu, cœur juste et calme, plein de dignité, mais exempt de toute prétention passionnée et hautaine, plus jaloux de la considération que de l'empire, l'équité et la simplicité des maximes et des mœurs démocratiques, loin de le choquer ou de le gêner , convenaient à ses goùls et satisfaisaient sa raison. Il ne s'inquiétait point de rechercher , avec les partisans du système aristocratique, si des combinaisons plus savantes, des classifications, des privilèges, des barrières artificielles étaient nécessaires au maintien de la société. Il vivait tranquille au milieu d'un peuple égal et souverain, trouvant sa

(1) Vie de Washington, t. VI , p. 283

78 WASlll.NGTO.N.

domination légitime, et s'y soumettant sans effort.

Mais quand la question passait de l'ordre social à l'ordre politique, quand il s'agissait de l'orgaîiisation du gouvernement , il était hautement fédéraliste , opposé aux prétentions locales et populaires , partisan déclaré de l'unité et de la force du pouvoir centrai.

Il s'éleva sous ce drapeau et pour le faire triompher.

Pourtant son élévation ne fut point une victoire de parti, et n'en inspira à personne les joies ni les douleurs. Aux yeux, non-seulement du pubUc, mais de ses adversaires, il était en dehors et audessus des partis : a le seul homme dans les États- Unis , dit Jefferson , qui posséd<àt la confiance de tous , il n'y en avait aucun autre qui fut considéré comme quelque chose de plus qu'un chef de parti (1). »

11 s'était constamment appliqué à conquérir ce beau privilège : « Je veux garder mon esprit et mes actions , qui sont le résultat de ma réflexion,

aussi hbres et indépendants que l'air (2) Si

c'est mon sort inévitable d'administrer les affaires pubhques, j'arriverai au fauteuil sans engagement antérieur d'aucun genre , sur quelque objet

(1) Jefferson's lUemoirs, t. IV, p. 481.

(2) Washington à Benjamin Harrison; Writinrjs, t. IX, p. 84.

\vAsiJi.\aiox. 7'J

que ce soit (1) Quoi qu'on publia à mon égard,

je ne récriminerai jamais ; je ne sais môme si je

me justifierai jamais (2) ; tout cela n'est que de

la pâture pour la déclamation (3) Les esprits

des hommes sont aussi divers que leurs visages ; quand les motifs de leurs actions sont purs, on ne peut pas plus leur imputer à crime leurs idées

que leurs traits (i) Les dissidences en matière

politique sont inévitables , et peut-être, dans une certaine mesure, nécessaires (5) Mais je ressens un vif chagrin à voir des hommes de talent, de zélés patriotes , qui se proposent en général le même but , et le poursuivent avec des intentions également droites , ne pas apporter plus de libéralité et de charité dans leurs jugements sur leurs opinions et leurs actions réciproques (6). » Étranger à toute polémique personnelle , aux passions et aux préventions de ses amis comme de ses adversaires , il mettait à garder cette position toute sa pohtique ; et il donnait à cette politique son vrai nom; il l'appelait « le juste milieu (7). »

(1) Washington à Benjamin Barrison; t. IX, p. 476.

(2) Washington à William Goddard; ibid., p. 108.

(5) Washington à Samuel Vaughan ; Wrilings, ibid., p. 148. { i) Washington à Benjamin Harrison ; ibid., p. 475.

(5) Washingioaà Alexandre Haraillon; ibid., t. X, p. 283.

(6) Washington à Thomas Jefferson ; ibid., p. 280.

(7) Washington aLafayette, Wriliiiys, t. X, p. 236.

C'est beaucoup de vouloir tenir le juste milieu ; mais la volonté, même habile et ferme, n'y suffit pas toujours. Washington y réussit par le tour naturel de son esprit et de son caractère autant que par son propre dessein ; il était bien réellement en dehors des partis ; et son pays, en en jugeant ainsi, ne faisait que rendre hommage à la vérité.

Homme d'expérience et d'action , il avait une admirable justesse et point de prétention systématique dans la pensée. Aucun parti pris, aucun principe affiché d'avance ne le gouvernait. Ainsi point d'âpreté logique dans sa conduite; point d'engagement d'amour-propre ni de rivalité intellectuelle. Quand il l'emportait, son succès n'était, pour ses adversaires , ni une gageure perdue, ni une condamnation universelle. Ce n'était point au nom de la supériorité de son esprit, mais au nom des choses mêmes et de leur nécessité , qu'il triomphait.

Pourtant son triomphe n'était pas un fait sans morahté, le simple résultat du savoir-faire, ou de la force, ou de la fortune. Étranger à toute théorie, il avait foi dans la vérité et la prenait pour règle de sa conduite. Il ne poursuivait point la victoire d'une idée contre les partisans de l'idée contraire ; mais il n'agissait pas won plus au nom de l'intérêt

WASIU.NGTON. 84

seul et dans la seule vue du succès. Il ne faisait rien qu'il ne crût avoir raison et droit : en sorte que ses actes , qui n'avaient point un caractère systématique , humiliant pour ses adversaires , avaient néanmoins un caractère moral qui commandait le respect.

On avait d'ailleurs de son entier désintéressement la conviction la plus profonde. Grande lumière à laquelle les hommes se confient volontiers ; force immense qui attire les âmes, et rassure en même temps les intérêts , certains de n'être pas livrés , en sacrifice ou comme instruments , à des vues personnelles et ambitieuses.

Son premier acte, la formation de son cabinet, fut la preuve la plus éclatante de son impartialité. Quatre hommes y furent appelés ; Hamilton et Knox, de l'opinion fédéraliste; Jefferson et Randolph, de l'opinion démocratique. Knox, soldat probe, médiocre et docile ; Randolph, esprit flottant, d'une probité équivoque et de peu de foi ; Jefferson et Hamilton , tous deux honnêtes , sincères, passionnés, habiles, les vrais chefs des deux partis.

Hamilton a droit d'être compté parmi les hommes qui ont le mieux connu les principes vitaux et les conditions fondamentales du gouvernement: non pas d'un gouvernement tel quel, mais d'un gou-

vernement dignede sa mission et de son nom.îl n'y a pas , dans la constitution des États-Unis , un élément d'ordre, de force, de durée, qu'il n'ait puissamment contribué à y introduire et à faire prévaloir. Peut-être croyait-il la forme monarchique préférable à la forme républicaine. Peut-être a-t-il quelquefois douté du succès de l'expérience tentée dans son pays. Peut-être aussi, emporté par sa vive imagination et l'ardeur logique de sa pensée , était-il quelquefois exclusif dans ses vues et excessif dans ses déductions. Mais, d'un caractère aussi élevé que son esprit, il servait loyalement la république, et travaillait à la fonder, non à l'énerver. Sa supériorité était de savoir que, naturellement et par la loi essentielle des choses, le pouvoir est en haut, à la tête de la société, qu'il doit être constitué selon cette loi, et que tout système, tout effort contraire portent tôt ou tard, dans la société même, le trouble et l'affaiblissement. Son erreur fut de tenir trop étroitement , avec une obstination un peu arrogante, aux exemples de la constitution britannique , d'attribuer quelquefois , dans ces exemples , la même autorité au bien et au mal, aux principes et à l'abus , et de ne pas accorder à la variété des formes politiques, à la flexibilité de la société humaine, une part assez laige ni une confiance assez hardie. Il y a des temps où le génie

WASiriN'GTON. 85

politique consiste à ne point craindre ce qui est nouveau en respectant ce qui est éternel.

Le parti démocratique, non de la démocratie turbulente et grossière de l'antiquité ou du moyen âge, mais de la grande démocratie moderne, n'a point eu de représentant plus fidèle et plus éminent que JelFerson. Ami chaud de l'humanité, de la liberté, de la science ; confiant dans leur vertu comme dans leur droit ; profondément touché des injustices que la masse des hommes a subies, des souiTrances qu'elle endure, et incessamment préoccupé, avec un désintéressement admirable , de les réparer ou d'en empêcher le retour ; acceptant le pouvoir comme une nécessité suspecte, presque comme un mal contre un mal , et s'appliquant non-seulement à le contenir, mais à l'abaisser ; se méfiant de toute grandeur, de toute splendeur individuelle comme d'une usurpation prochaine ; cœur ouvert , bienveillant , indulgent , quoique prompt à se prévenir et à s'irriter contre les adversaires de son parti ; esprit hardi, vif, ingénieux, curieux, plus pénétrant que prévoyant, mais trop sensé pour pousser les choses à l'extrême, et capable de retrouver, contre le mal et le péril pressant, une prudence, une fermeté qui, venues plus tôt et d'une façon plus générale, l'auraient peut-être prévenu.

84 WASIIINGTO.V.

Ce n'était pas une entreprise aisée d'unir et de faire agir ces deux hommes en commun, dans un même cabinet. L'état si critique des affaires , au début de la constitution, et la prépondérance impartiale de Washington pouvaient seules y parvenir. Il s'y appliqua avec une persévérance et une sagesse consommées. Au fond , il portait à Hamilton età ses maximes une préférence décidée : « Quelques personnes , disait-il , le considèrent comme un homme ambitieux et par conséquent dangereux. Qu'il soit ambitieux, je l'accorde volontiers ; mais c'est de cette louable ambition qui pousse un homme à exceller partout où il met la main. Il est entreprenant, d'une pénétration trèsprompte , et d'un grand jugement au premier coup d'œil (1). » Mais c'était seulement en 1798, dans la liberté de sa retraite, que Washington s'expliquait de la sorte. Tant qu'il fut dans les affaires et entre ses deux secrétaires d'État, il observa envers eux une extrême réserve et leur témoigna la même confiance. Il les croyait l'un et l'autre sincères et capables, nécessaires l'un et l'autre au pays et à lui-même. Non -seulement Jefferson était pour lui un lien , un moyen d'influence dans le parti populaire qui ne tarda pas à

(4) Washington à John Adams; Wriiings, l. XI, p. ?;|2.

AVASHINGTOiN'. 85

devenir l'opposition ; mais il s'en servait dans l'intérieur même du gouvernement, comme d'un contrepoids aux tendances, surtout aux paroles quelquefois excessives et inconsidérées de Hamilton et de ses amis. Il les entretenait et les consultait chacun à part sur les affaires qu'ils devaient traiter ensemble, afin d'écarter ou d'atténuer d'avance les dissentiments. Il savait faire tourner le mérite et la popularité de chacun dans son parti au bien général du gouvernement, même à leur profit mutuel. Il saisissait habilement toutes les occasions de les engager dans une responsabilité commune. Et lorsque la dissidence trop profonde , les passions trop vives semblaient rendre la rupture imminente, il s'interposait, exhortait, priait, et par son influence personnelle, par un appel franc et touchant au patriotisme et au bon esprit des deux rivaux, il retardait du moins l'explosion du mal qu'il ne pouvait guérir. Il traitait les choses avec la même prudence, le même ménagement que les hommes ; soigneux de sa position personnelle, n'élevant aucune question prématurée ou superflue , étranger au désir inquiet de tout régler, de tout dominer, laissant les grands corps de l'État , les gouvernements locaux , ses propres employés, agir chacun dans sa sphère, et n'engageant jamais, sans nécessité

clnire et pratique, son opinion et sa responsabilité.

Et cette politique si impartiale , si réservée , si attentive à ne rien compromettre , ni les choses , ni elle-même , n'était pas celle d'une administration inerte , flottante , incohérente , cherchant et recevant de tous côtés son avis et son impulsion. Jamais , au contraire , gouvernement ne fut plus décidé, plus actif, plus arrêté dans ses idées, plus efficace dans ses volontés.

Il avait été formé contre l'anarchie, et pour raffermir le lien fédéral, le pouvoir central. Il fut inviolablement fidèle à sa mission. Dès son début , à la première session du congrès , les grandes questions abondèrent ; il fallait mettre la constitution en vigueur. Les relations des chambres avec le président , le mode de communication entre le président et le sénat sur les traités et la nomination aux grands emplois , l'organisation de l'ordre judiciaire , la création des départements ministériels, tous ces points furent débattus et réglés. Vaste travail où la constitution fut en quelque sorte livrée une seconde fois au combat des partis. Sans étalage, sans intrigue, sans aucune tentative d'envahissement , mais prévoyant et ferme dans la cause du pouvoir qui lui était contié , Washington, par ses entretiens, par son adhésion hautement

WASllLN(iTO\. 87

donnée aux saines maximes , influa puissamment pour que l'œuvre fût accomplie dans le même esprit qui avait présidé à son origine , l'organisation digne et forte du gouvernement.

La pratique répondit au\ principes. Une fois aux prises avec les affaires et les partis , cet homme qui , dans la formation de son cabinet , s'était montré si tolérant , porta et prescrivit dans son administration une forte unité de rues et de conduite. « Tant que j'aurai l'honneur de gouverner les affaires publiques , je ne placerai jamais scienrnient , dans aucune charge importante , aucun homme dont les maximes politiques soient contraires aux mesures générales du gouvernement. Ce serait , à mon avis , une sorte de suicide

politique (1) Dans un gouvernement libre

comme le nôtre , écrivait-il à Gouverneur Morris , ministre des États-Unis à Londres , quand les citoyens sont maîtres de manifester et manifestent en effet leurs sentiments, souvent imprudemment, quelquefois injustement , faute d'être bien informés , il faut bien passer quelques effervescences accidentelles; mais, après la déclaration que j'ai faite de mon symbole politique, vous pouvez afiirmer sans crainte que le pouvoir exécutif de ce

(1) Wasliiiiglon à Tiiiiolhée Pickcring ; Wiiiiurjs, t. XF, p.7L

pays n'a jamais souflfert et ne souffrira jamais , tant que j'y présiderai , qu'aucun acte inconvenant de ses agents demeure impuni (1). »

Dans les choses même de pure forme et étrangères aux habitudes de sa vie, un tact juste, un instinct sûr des convenances , qui sont aussi des conditions du pouvoir, l'éclairait et le dirigeait. Ce fut , après son élection , une question grave entre les partis que le cérémonial à observer envers le président. Beaucoup de fédéralistes , passionnés pour les traditions et l'éclat monarchiques, triomphaient lorsque , dans un bal , ils étaient parvenus à faire placer un canapé élevé de deux marches au-dessus du parquet de la salle , et sur lequel Washington seul et sa femme pouvaient être assis (2). Beaucoup de démocrates voyaient, dans ces pompes , dans les levers publics du président , le retour prémédité de la tyrannie , et s'indignaient que , recevant à une heure Oxe , dans sa maison , tous ceux qui se présentaient, il ne leur fît qu'une révérence roide et peu profonde (3). Washington souriait de ces joies et de ces colères , et persévérait dans les règles , à coup sûr fort modestes , qu'il avait adoptées : « Si je suivais mes goûts , je

(1) Washington à Gouverneur Morris ; Writings, t. X!, p. 103.

(3) Jefferson's Memoirs, t. IV, p. 499.

(3) Wasiiington à David Stuart ; Wrilimj'i, t. X, p. 99.

WASUI.NGTON. 89

passerais dans la retraite tous les moments que je pourrais dérober à la fatigue de mon poste. Je ne le fais pas , parce que je crois qu'il convient d'offrir à tous un libre accès vers moi , autant que cela peut s'accorder avec le respect dû au siège du gouvernement; et ce respect, je pense, ne peut être acquis et maintenu qu'en gardant un juste milieu entre la pompe et la familiarité (1). »

Des embarras plus graves mirent bientôt sa constance à une plus difficile épreuve. Après l'établissement constitutionnel, les finances étaient pour la république une question immense , la principale peut-être. Le désordre était extrême : dettes de l'Union envers les étrangers , envers les nationaux ; dettes des États particuliers , contractées sous leur nom , mais à raison de leur concours dans la cause commune ; bons de réquisitions ; marchés de fournitures ; intérêts arriérés ; d'autres titres encore , de diverse nature , de diverse origine , mal connus , point liquidés ; et, au terme de ce chaos , point de revenus assurés et suffisants pour faire face aux charges qu'il imposait.

Bien des gens et , il faut le dire , le parti démocratique en général , ne voulaient pas qu'on ac-

(1) Washington à David Sluart ; Wrilmjs , p. 100.

90 AVASlllMllON.

ceptât toutes ces charges , ni même qu'en les concentrant on portât dans ce chaos la lumière. A chaque État ses dettes , quelque inégale qu'eût été la distribution du fardeau. Entre les créanciers , des distinctions , des classifications fondées sur l'origine de leurs créances et le montant réel de leurs déboursés : toutes les mesures enfin qui, sous une apparence d'examen scrupuleux et de justice vraie , ne sont au fond que des subterfuges pour éluder et réduire les engagements de l'État.

Comme secrétaire du trésor, ïîamilton proposa le système contraire : — la concentration , à la charge de l'Union , et l'acquittement intégral de toutes les dettes effectivement contractées pour la cause commune , étrangères ou américaines , et quels que fussent les contractants , l'origine , les porteurs ; — l'établissement d'impôts suffisants pour faire face à la dette publique et à son amortissement; — la fondation d'une banque nationale capable de seconder le gouvernement dans ses opérations financières , et de soutenir le crédit.

Ce système était seul moral , seul sincère , seul conforme à la probité et à la vérité.

Il consolidait l'Union , en unissant financièrement les États , comme ils étaient unis politiquement.

Il fondait le crédit américain par ce grand

WASlllXUlO^, 9\

exemple de fidélité aux engagements publics et par les garanties qu'il assurait à leur exécution.

Il fortifiait le gouvernement centra! en ralliant autour de lui les capitalistes, et en lui donnant, sur eux et par eux, de puissants moyens d'influence.

Au premier motif les adversaires de Ilamiltou n'osaient point faire d'objection ouverte ; mais ils s'efforçaient d'atténuer l'autorité du principe en contestant le mérite égal des créances , en discutant la moralité des créanciers , en se récriant contre les impôts.

Partisans de l'indépendance locale , ils repoussaient, au lieu d'y applaudir, les conséquences politiques de l'union financière, et demandaient, en vertu de leurs principes généraux , que les États fussent laissés, dans le passé comme dans l'avenir, aux chances diverses de leur situation et de leur destinée.

Le crédit américain leur semblait trop chèrement acheté. On l'obtiendrait , au besoin , par des moyens moins onéreux et plus simples. Ils accusaient les théories de Hamilton sur le crédit , les dettes publiques, l'amortissement, les banques, d'obscurité et d'illusion.

Mais le dernier effet du système excitait surtout

leur colère. L'aristocratie de l'argent est , pour le pouvoir, un allié périlleux , car c'est celle qui inspire le moins d'estime et le plus d'envie. Quand il s'agissait du paiement de la dette publique, le parti fédéraliste avait pour lui les principes de moralité et d'honneur. Quand la dette publique et les opérations auxquelles elle donnait lieu devenaient un moyen de fortune soudaine , et peut-être d'influence illégitime, la sévérité morale passait au parti démocratique, et la probité prêtait à l'envie son appui.

Hamilton soutenait la lutte avec son énergie accoutumée, aussi pur que convaincu, chef de parti encore plus que financier, et préoccupé surtout, dans l'administration des finances, de son but politique , la fondation de l'État et la force de son gouvernement.

La perplexité de Washington était grande. Étranger aux études financières, il n'avait pas, sur le mérite intrinsèque des mesures proposées , une conviction personnelle et savante. Il sentait leur équité , leur utilité politique. Il avait confiance dans Hamilton , dans son jugement et sa vertu. Pourtant, quand le débat se prolongeait, quand les objections se multipliaient , quelquesunes troublaient son esprit , d'autres inquiétaient sa conscience; et il se demandait avec quelque

embarras si toute la raison était bien du côté du gouvernement.

Je ne sais ce qu'on doit le plus admirer, de l'impartialité qui lui inspirait ces doutes , ou de la fermeté avec laquelle , en dernière analyse et toutes choses bien pesées, il soutint toujours Hamilton et ses mesures. Acte d'un grand jugement politique. Fùt-il vrai que quelque illusion se mélàt aux plans financiers du secrétaire du trésor, et quelque abus à leur exécution, une vérité bien plus haute dominait celle-là : en fondant la foi publique et en liant étroitement l'administration des finances à la politique de l'État , il donnait , dès les premiers jours , au gouvernement nouveau , la consistance d'un pouvoir ancien et bien établi.

Le succès dépassa les plus orgueilleuses espérances. La sécurité rentra dans les esprits , l'activité dans les affaires, l'ordre dans l'administration. L'agriculture et le commerce se développèrent ; le crédit s'éleva rapidement. La société prospérait avec confiance , se sentant libre et gouvernée. Le pays et le gouvernement grandissaient ensemble ,

dans cette belle harmonie qui est la santé des

États.

Washington vit de ses yeux , sur tous les points

du territoire américain , ce spectacle pour lui si

glorieux et si doux. Dans trois voyages solennels ,

il parcourut à pas lents toute l'Union, partout accueilli avec cette admiration reconnaissante et affectueuse , seule récompense digne de toucher le cœur de l'homme public ; « Je suis heureux d'avoir fait ce voyage , écrivait-il à son retour ; le pays semble en grand progrès ; le travail et les mœurs

frugales deviennent à la mode La tranquillité

règne dans le peuple , accompagnée , pour le gouvernement général, d'une disposition bienveillante

qui doit la maintenir L'agriculteur trouve

pour ses produits un marché facile ; le marchand compte avec plus de certitude sur ses paiements... L'expérience de chaque jour paraît affermir le gouvernement des États-Unis et le rendre de plus en plus populaire. La prompte obéissance aux lois qu'il a faites prouve avec éclat la confiance des citoyens dans leurs représentants et dans les vues droites des hommes qui administrent les affaires (1). »

Et presque au môme moment , comme si la Providence eût pris soin que de toutes parts vînt à la postérité le même témoignage , Jefferson écrivait: « Les nouvelles élections pour le congrès se sont accomplies , et bien peu de changements ont eu lieu ; preuve certaine , entre beaucoup d'autres ,

(1) Washingloi! à David niiniphrcys; Wiiliiifjs,l. X, p. 170.

WASIIINCTON. 0,j

que les actes du nouveau gouvernement ont causé

une satisfaction générale jN'os affaires suivent

un cours de prospérité sans exemple : fruit des progrès réels de notre gouvernement, et de la confiance illimitée que lui porte le peuple , plein de zèle pour le soutenir, et convaincu qu'une ferme union est le meilleur gage de notre sécurité (1). »

Aussi, quand le terme de la présidence de Washington approcha, quand la nécessité de donner de nouveau un chef à l'Etat devint imminente, un mouvement général s'éleva vers lui pour le conjurer d'accepter encore une fois le fardeau. Mouvement très-divers dans son apparente unanimité : le parti fédéraliste voulait conserver le pouvoir ; l'opposition démocratique sentait que le jour n'était pas venu pour elle d'y prétendre , et que le pays ne pouvait se passer de la politique ni de l'homme que pourtant elle se promettait bien d'attaquer. Le public tremblait de voir interrompre cet ordre , cette prospérité , si précieux et encore si précaires. Mais, ouverts ou cachés, patriotiques ou égoïstes, sincères ou hypocrites, tous les sentiments, tous les avis concouraient au même dessein.

(1) Jefferson's Memoirs, t. lU, p. 95, H3.

Washington seul hésitait. Cet esprit si calnne était plein de pénétration, et puisait dans son désintéressement une Hberté qui le préservait de toute illusion sur les choses et sur lui-même. Les brillantes apparences , le bon état môme des affaires publiques, ne couvraient point à ses yeux les périls prochains de la situation. Au dehors , le bruit de la révolution française ébranlait déjà l'Amérique. Une guerre inévitable , et ma! commencée, contre les Indiens, exigeait d'assez grands efforts. Dans le cabinet, la dissidence entre Jefferson et Hamilton était devenue trèsvive ; les plus pressantes exhortations du président échouaient à la contenir; elle éclatait presque ofliciellement dans deux journaux, la Gazette nationale et la Gazette des États-Unis, ennemis ardents au nom des deux rivaux ; un employé des bureaux de Jefferson (1) était le rédacteur connu du premier. Ainsi encouragée , la presse de l'opposition se livrait à la plus amère violence. Washington en concevait une inquiétude extrême : « Si le mécontentement , la méfiance , l'irritation , sont ainsi semées à pleines mains, écrivait-il au procureur-général Randolph , si le gouvernement et ses officiers ont incessamment à subir les ou-

(1) Il s'appelait Frencau.

trages des journaux , sans qu'on daigne seulement examiner les fiiits ou les motifs, je crains qu'il ne devienne impossible à aucun homme sous le soleil, de manier le gouvernail, et de tenir ensemble les pièces de la machine (1).» Dans quelques parties du pays, surtout dans l'ouest de la Pensylvanie, l'une des taxes décrétées pour faire face à la dette publique avait réveillé l'esprit de sédition ; des réunions nombreuses avaient annoncé qu'elles en refuseraient le paiement ; et Washington s'était vu contraint d'annoncer à son tour, par une proclamation solennelle , qu'il assurerait l'exécution des lois. Au sein même du congrès, l'administration n'obtenait plus un appui aussi constant , aussi efficace ; llamilton était l'objet d'attaques de jour en jour plus vives; l'opposition échouait dans les motions qu'elle tentait contre lui ; mais ses propres propositions n'étaient pas toujours adoptées. Enfin , envers Washington lui-même, le langage de la chambre des représentants , toujours respectueux et affectueux, n'était plus aussi expansif, aussi tendre; et le 22 février 1793 , jour anniversaire de sa naissance , la proposition de suspendre la séance une demi-heure pour aller le complimenter, vivement

(1) Washiogton à Edmond Randolph; WrUhiq.i, t. X, p. 287.

98 WASHLNfiTON.

combattue , ne passa qu'à une majorité de vingttrois voix.

Aucun de ces faits , de ces symptômes , n'échappait à la sagacité vigilante de Washington. Son goût naturel pour la vie privée et le repos de Mount-Vernon en redoublait. Le succès passé, loin de le rassurer , le rendait plus craintif pour l'avenir. Modestement , mais passionnément attaché à sa considération et à sa gloire , il n'y voulait pas souffrir le moindre déclin. Les instances universelles n'auraient point suffi à le déterminer; sa conviction personnelle , le bien public , l'intérêt évident des affaires, le désir ou plutôt le devoir de porter un peu plus loin son œuvre encore chancelante, pouvaient seuls balancer dans son âme sa prudence et son penchant. Il pesait et débattait en lui-môme ces divers motifs, avec une sollicitude plus agitée que ne semblait le comporter sa nature, et finissait par dire, dans la pieuse lassitude de sa pensée : « Le maître souverain et souverainement sage des événements a veillé jusqu'ici sur mes pas ; j'ai cette confiance que, dans l'importante résolution à laquelle je serai peut-être bientôt appelé , il m'indiquera si clairement la route , que je ne pourrai m'y tromper (1).))

(1) Washington à Edmond Randolph ; TVntiKÉfî, t. X, p. 286.

Réélu à l'unanimité , il reprit son fardeau avec le même désintéressement, le même courage, et , malgré son succès , peut-être avec moins de confiance que la première fois.

Il avait un juste pressentiment des épreuves qui l'attendaient.

Il y a des événements que la Providence n'admet pas les contemporains à comprendre ; si grands, si complexes, qu'ils surpassent longtemps l'esprit de l'homme , et que , même en éclatant , ils demeurent longtemps obscurs dans ces profondeurs où se préparent les coups qui décident des destinées du monde.

Telle a été la révolution française. Qui l'a mesurée ? De qui n'a-t-elle pas trompé cent fois l'opinion et l'attente , amis ou adversaires , enthousiastes ou détracteurs ?

Quand l'âme et la société humaine sont à ce point remuées et soulevées, il en sort des choses qu'aucune imagination n'avait conçues , qu'aucun dessein ne saurait embrasser.

Ce que l'expérience nous a enseigné , Washington l'entrevit dès le premier jour. La révolution française commençait à peine, déjà il retenait son jugement et prenait sa place en dehors de tous les partis , de tous les spectateurs , étranger à la présomption de leurs prophéties , à l'aveuglement

de leur hostilité ou de leur espérance. « L'événement est si extraordinaire à son début, si merveilleux dans son progrès , et peut devenir si prodigieux dans ses conséquences , que je demeure comme perdu dans la contemplation.... Personne n'en souhaite avec plus d'anxiété que moi l'issue favorable ; personne ne fait des vœux plus sincères

pour la prospérité de la nation française Si les

choses finissent comme l'annoncent nos plus récents rapports (1) , elle sera la plus heureuse et la plus puissante de l'Europe. Mais quoiqulelle ait traversé triomphalement le premier paroxysme, je crains bien que ce ne soit pas le dernier.... Le roi sera cruellement mortifié ; les intrigues de la reine, le mécontentement des princes et de la noblesse fomenteront des divisions dans l'assemblée nationale. La licence du peuple, le sang répandu alarmeront les meilleurs amis du régime nouveau... Il est difficile de ne pas courir d'un extrême à l'autre , et, dans ce cas, des écueils aujourd'hui invisibles pourront bien briser le navire et amener un

despotisme plus rude que l'ancien Ceci est

un océan sans limites d'où l'on ne voit plus de terre (2). »

(1) Au 1er août 1789.

(2) Washington au marquis de la Luzerne ; Wriliufjà, t. X, p. 89. — A Gouverneur Morris, >bid., p. -iO. — A Henri Lee, ibid., p. 544.

II garda dès lors , envers les nations et les événements d'Europe , une extrême réserve ; fidèle aux principes qui avaient fondé l'indépendance et les libertés de l'Amérique , animé pour la France d'une bienveillance reconnaissante , et saisissant avec empressement toutes les occasions de la témoigner, mais silencieux et contenu, comme sous le pressentiment de quelque grave responsabilité dont il aurait à porter le fardeau , et ne voulant engager d'avance ni son opinion personnelle , ni la politique de son pays.

Quand le jour difficile arriva , quand la déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre fit éclater en Europe la grande lutte révolutionnaire, la résolution de Washington fut nette et prompte. Il proclama sur-le-champ la neutralité des États-Unis.

«Ma politique est simple. Vivre en relations amicales avec toutes les nations de la terre , mais ne dépendre d'aucune , n'épouser les querelles d'aucune ; tenir envers toutes nos engagements , pourvoir par le commerce aux besoins de toutes , c'est là notre intérêt et notre droit.... Je veux une attitude américaine, le renom d'une politique américaine , afin que les puissances européennes soient bien convaincues que nous agissons pour nous-mêmes, non pour autrui... Le bouleverse-

ment général de l'Europe n'est pas une supposition absolument chimérique. La prudence nous conseille de nous exercer à ne compter que sur nous-mêmes et à tenir de nos propres mains les balances de notre destinée... Placés, en quelque sorte , au milieu d'empires qui tombent , que ce soit notre but constant de garder une situation telle que nous ne soyons pas entraînés dans leur ruine... Uien , sinon le respect de nous-mêmes et le juste soin de l'honneur national , ne doit nous pousser à la guerre ; je suis sûr que , si ce pays se maintient en pais encore vingt ans, il pourra, dans une bonne cause, défier quelque puissance que ce soit, si grandes seront alors sa population, sa richesse et ses ressources (1). y>

L'approbation fut d'abord générale. Le désir de la paix , l'hésitation à exprimer un avis qui pût la compromettre , dominaient les esprits. Pour le principe de la neutralité , le cabinet avait été unanime. Mais les nouvelles d'Europe arrivaient , se répandaient comme des bouffées de flamme. La coahtion formée contre la France attentait aux principes tutélaires de l'Amérique, l'indépendance et la liberté intérieure des nations. L'Angleterre

(1) Washington à Lafayelle; Writings, t. XI, p. 582.— AGou verncur Morris, ibid., p. iOù. —A Patrick Henry, ibid., p. 82. — A James Mac-Henry, ibid., p. 530.

était à la tète, odieuse comme un ennemi récent , suspecte comme un ancien maître. Ses décrets, ses actes sur le commerce des neutres et la presse des matelots blessaient les États-Unis dans leur dignité et leurs intérêts. Dans la grande question de la neutralité, des questions spéciales s'élevèrent, assez douteuses pour servir de juste cause ou de prétexte à la diversité des avis , à l'explosion des sentiments. Sur quelques-unes , par exemple, sur la restitution des prises maritimes et le mode de réception du nouveau ministre attendu de France, le cabinet cessa d'être unanime. Ce ministre , M. Genêt, arriva, et de Charleston à Philadelphie son voyage fut une ovation populaire. Partout , sur son passage , les sociétés démocratiques, nombreuses et ardentes, se réunissaient, l'invitaient, le haranguaient; les journaux portaient rapidement dans le pays le récit de ces fêtes , les nouvelles de France. La passion publique s'allumait. Passionné lui-même , et emporté jusqu'à l'aveuglement par le désir d'entraîner les États- Unis dans la guerre au secours de sa patrie, M. Genêt se crut en droit et en mesure de tout oser, de réussir à tout. Il distribua des lettres de marque , enrôla des Américains , arma des corsaires , adjugea des prises , agit en souverain sur ce territoire étranger , au nom de la fraternité

républicaine. Et lorsque Washington , d'abord étonné et immobile , mais bientôt résolu , revendiqua les droits du pouvoir national, Genêt entra avec lui en lutte déclarée , maintint ses prétentions, se répandit en injures, fomenta la sédition, menaça même d'en appeler au peuple contre un président qui trahissait ses devoirs et la cause générale de la liberté.

Nul chef d'État n'a été plus réservé que Washington dans l'exercice du pouvoir , plus sobre à s'engager et à entreprendre. Mais nul aussi n'a tenu plus fermement à ses paroles , à ses desseins, à ses droits. Il était président des États-Unis d'Amérique. Il avait en leur nom , et en vertu de leur constitution , proclamé leur neutralité. La neutralité devait être réelle et respectée comme son pouvoir. Dans cinq réunions successives , il mit sous les yeux de son cabinet toute la correspondance , toutes les pièces relatives à cette lutte étrange , et le cabinet décida à l'unanimité que le rappel de M. Genêt serait immédiatement demandé au gouvernement français.

Genêt fut rappelé. Dans l'opinion de l'Amérique comme dans sa réclamation auprès de la France , Washington triompha. Les fédéralistes indignés se serraient autour de lui. Les prétentions et les emportements de Genêt lui avaient aliéné beau-

WASHINGÏO.N. ^05

coup d'hommes du parti démocratique. Jefferson n'avait point hésité à soutenir, contre lui, le président. Une réaction favorable se prononçait , et la lutte semblait terminée.

Mais , dans le gouvernement comme dans la guerre , il y a des victoires qui coûtent cher , et laissent subsister le péril. Ranimée aux États- Unis, la fièvre révolutionnaire n'en sortit point avec un ministre déchu. Au lieu de ce rapprochement des esprits , de cet apaisement des passions, de ce cours de prospérité et de modération générale dont la république américaine se félicitait naguère, deux partis y étaient aux prises, plus profondément séparés, plus violemment irrités que jamais. Ce n'était plus à l'administration seule, à des mesures financières, à telle ou telle application douteuse des pouvoirs légaux que s'attaquait l'opposition. Elle cachait dans son sein , dans les sociétés démocratiques , dans les journaux, parmi les étrangers qui affluaient sur le territoire, une vraie faction révolutionnaire , ardente à bouleverser , pour les reconstruire sur d'autres bases , la société et' son gouvernement. «Il existe aux États-Unis, écrivait Washington à Lafayette, un parti qui combat le gouvernement dans toutes ses mesures , et veut , en entravant ses rouages , en changer indirectement la nature, et renverser

106 \VASHL\GTOi\.

la constitution. Tous les moyens sont tentés pour atteindre à ce but. Les amis du gouvernement, qui désirent maintenir sa neutralité et la paix, sont traités de monarchistes , aristocrates , infracteurs de la constitution, qui, selon l'interprétation do ces gens-là , ne serait qu'un pur chiffre , un mot impuissant. Ils s'arrogent à eux seuls le mérite d'être les amis de la France, tandis qu'au fait ils ne se soucient pas plus d'elle que du Grand Turc , et n'en aiment que ce qui sert leurs propres vues. Ils dénoncent leurs adversaires, des hommes dont les principes sont purement américains , et qui ne se proposent que la stricte observation de la neutralité , comme tombés sous l'influence britannique, et agissant par ses conseils, ou même comme ses pensionnaires (1)... Si la conduite de ces gens-là est vue avec indifférence, si d'un côté régnent l'activité et le mensonge , de l'autre l'apathie , les étrangers intrigants et mécontents , qui sont venus ici parce qu'ils étaient en guerre avec leur gouvernement , et la plupart avec tous les gouvernements , grossiront de jour en jour le parti , et celui qui sait tout peut seul prédire les conséquences (2). »

(1) Washinglon àLafayetle; WrilingSjl.Xl, p. 378. (-2) Washinglon à Patrick Uenry, t. XI, p.ô90.

WASfllNGTO.V. 107

Au milieu de ce pressant péril, peu enclin à s'engager plus loin dans la lutte, Jeffcrson qui, six mois auparavant, en avait annoncé le dessein, et n'avait tardé à l'exécuter qu'à la sollicitation de Washington lui-même , se retira décidément du cabinet.

La crise était redoutable; une fermentation générale gagnait le pays ; les comtés occidentaux de la Pensylvanie se refusaient violemment à la taxe sur les boissons distillées. Dans le Kentucky, dans la Géorgie, des insurrections belliqueuses, suscitées peut-être du dehors, menaçaient d'envahir, de leur autorité, la Louisiane etlesFlorides, et d'engager, malgré lui, l'État dans un conflit avec l'Espagne. La guerre contre les Indiens continuait, toujours difficile et douteuse. Un congrès nouveau venait de s'assembler, plein de respect pour Washington, mais où la chambre des représentants se montrait cependant plus réservée dans son approbation de la politique extérieure, et choisissait son président dans l'opposition , à une majorité de dix voix. L'Angleterre désirait le maintien de la paix avec les États -Unis: mais soit qu'elle doutât du succès de Washington dans ce système, soit qu'elle obéît à l'impulsion de sa politique générale, soit par un arrogant dédain, elle continuait, aggravait même ses mesures contre

le commerce des Américains, dont l'irritation croissait à son tour. « Ce n'est pas le moindre de nos embarras , écrivait Washington , que l'esprit dominateur de la Grande-Bretagne ait redoublé précisément dans cette crise , et que la conduite outrageuse de quelques-uns de ses officiers soit venue jouer chez nous le jeu des mécontents, et aigrir l'esprit des amis de la paix. Mais je dis ceci en passant (1). »

C'était bien en passant en effet , et sans aucun dessein de s'en prévaloir pour affaiblir sa politique ou pour en rehausser le mérite, qu'il indiquait les obstacles semés sur sa route. Aussi exempt de vanité que d'indécision , il s'inquiétait de les surmonter, non de les étaler.

Au moment où l'ascendant du parti démocratique semblait assuré, où les fédéralistes euxmêmes s'ébranlaient, où des mesures acerbes, proposées dans le congrès contre l'Angleterre, allaient peut-être rendre la guerre inévitable, Washington annonça tout à coup au sénat, par un message , qu'il venait de nommer l'un des principaux chefs du parti fédéraliste , M. Jay, envoyé extraordinaire auprès de la cour de Londres, pour tenter, sur les différends des deux peuples, la voie pacifique des négociations.

(1) Washinglon à John Jay ; Wriiings, t. XI , p. C5.

Le sénat approuva aussitôt son choix.

Le dépit de ropposition fut au comble. C'était la guerre qu'elle voulait, et surtout, par la guerre, un changement de politique, La simple prolongation de l'état des affaires promettait de l'y conduire. Dans une situation si agitée, au milieu de l'aigreur croissante, un bruit venu d'Europe, un nouvel outrage au pavillon américain, le moindre incident pouvait faire éclater les hostilités. Washington , par sa résolution soudaine, imprimait un autre cours aux événements. Les négociations pouvaient réussir ; elles mettaient le gouvernement en droit d'attendre. Si elles échouaient , il restait en mesure de faire la guerre lui-même et de la diriger, sans que sa politique fût frappée à mort.

Pour donner à ses négociations l'autorité d'un pouvoir fort et bien établi , en même temps qu'il déjouait au dehors les espérances de ses adversaires, Washington résolut de réprimer au dedans leurs tentatives. La résistance de quelques comtés de la Pensylvanie à la taxe sur les boissons distillées était devenue de la révolte. Il proclama son ferme dessein d'assurer l'exécution des lois, convoqua les milices de la Virginie, du Maryland, du New-Jersey, de la Pensylvanie même, les forma en corps d'armée, se rendit en personne sur les lieux, décidé à prendre lui-même le commandement si

la lutte devait être sérieuse, et ne revint à Philadelphie qu'après avoir acquis la certitude que les rebelles n'oseraient la soutenir. Ils se dispersèrent en effet devant l'armée, dont un détachement demeura en quartiers d'hiver dans le pays.

Washington goûta, dans cette circonstance, une de ces joies sévères mais profondes, accordées quelquefois , dans les pays libres , à l'homme de bien qui porte fermement le fardeau du pouvoir. Partout, notamment dans les États voisins de l'insurrection, les bons citoyens comprirent le péril et leur obhgation de concourir eux-mêmes au maintien des lois. Les magistrats furent courageux, la mihce empressée; une forte opinion pubHque imposa silence aux subtilités hypocrites des fauteurs de la révolte, et Washington fit son devoir avec l'assentiment et l'appui de son pays.

Compensation bien modeste à de nouvelles et amères épreuves. Vers la môme époque, son cabinet, les compagnons de ses travaux et de sa gloire, se séparèrent de lui. En butte à une animosité toujours croissante, après avoir soutenu la lutte aussi longtemps que l'exigeaient le succès de ses plans et son honneur, contraint de penser enfin à lui-même et à sa famille , Hamilton se retira. Knox prit le môme parti ; et Washington n'était plus entouré que d'hommes nouveaux, dévoués à

\VASIlL\GTO.\. III

sa politique, mais de bien moindre autorité que leurs prédécesseurs, quand M. Jay revint de Londres, rapportant le résultat de ces négociations dont l'annonce seule avait excité tant de courroux.

Le traité laissait beaucoup à désirer. Il ne résolvait pas toutes les questions , ne garantissait pas tous les intérêts des États-Unis ; mais il mettait un terme aux principaux différends des deux peuples; il assurait la complète exécution, jusque-là retardée par la Grande - Bretagne , des conventions conclues avec elle quand elle avait reconnu l'indépendance ; il préparait les voies à des négociations nouvelles et plus favorables. C'était la paix enfin, la paix assurée et qui atténuait les maux même qu'elle laissait subsister.

Washington n'hésita point. Il avait ce rare courage de s'attacher fermement à une vue principale, et d'accepter sans murmure les imperfections et les inconvénients du succès. Il communiqua sur-le-champ le traité au sénat, qui l'approuva, sauf une modification à réclamer de l'Angleterre. La question demeurait encore en suspens. L'opposition tenta un extrême effort. Des adresses vinrent de Boston, de New-York, de Baltimore , de George-Town , etc. , exprimant leur désapprobation du traité et demandant au président de ne le point ratifier. La populace de Phila-

I i 2 WASHIAG rOiX.

delphie s'ameuta , parcourut la ville, portant les articles du traité au bout d'un bâton, et les brûla solennellement devant la maison du ministre et du consul d'Angleterre. Washington, qui était allé passer quelques jours à Mount-Vernon, revint en hâte à Philadelphie, et consulta son cabinet sur la question de savoir si le traité ne devait pas être immédiatement ratiQé , sans attendre de Londres h rectification que le sénat même avait déclarée nécessaire. La mesure était hardie. Un membre du cabinet, Randolph, fit des objections. Washington passa outre et ratifia le traité. Randolph se retira. Le gouvernement britannique accorda la modification demandée et ratifia à son tour. Restait l'exécution, qui exigeait des mesures législatives et l'intervention du congrès. La lutte se rengagea dans la chambre des représentants. Plusieurs fois, l'opposition conquit la majorité. Washington persista, au nom de la constitution, que ses adversaires aussi invoquaient contre lui. Enfin, au bout de six semaines, pour ne pas rompre la paix, dans la conviction générale que le président serait inflexible, l'opposition plutôt lassée que vaincue, les mesures nécessaires pour l'exécution du traité furent adoptées à une majorité de trois voix.

Au dehors, dans les réunions publiques, dans les journaux, la fureur du parti dépassa toute me-

sure. De toutes parts, tous les matins, éclataient contre Washington les adresses de blâme , les lettres anonymes, les invectives, les calomnies, les menaces. Son intégrité même fut scandaleusement attaquée.

11 demeura impassible. Il répondait aux adresses : « Je n'ai rien à dire ; j'ai fait voir mon sentiment sur le traité en le ratifiant. Les principes en vertu desquels j'ai donné ma sanction ont été rendus publics. Je regrette la diversité des opinions. Mais si quelques qualités , manifestées dans le cours d'une vie longue et difficile, m'ont valu quelque confiance de mes concitoyens , qu'ils soient persuadés qu'elles n'ont point péri en moi, et qu'elles continueront à s'exercer dans toute occasion où seront engagés l'honneur, le bonheur et la sûreté de notre commune patrie (1). »

Et quant aux attaques de la presse : « Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, jusqu'à ces derniers temps, qu'il fût, je ne dis pas probable, mais possible que pendant que je me livrais aux plus pénibles efforts pour établir une politique nationale, une pohtique à nous, et pour préserver ce

(I) Washington à Thomas Ta ylor, en réponse aux habilanls des districts de Camden et d'Orangeburg, dans la Caroline du sud. Writings, t, XU, p. 212.

pays des horreurs de la guerre, tous les actes de mon administration seraient torturés, défigurés de la façon à la fois la plus grossière et la plus insidieuse, et en termes si exagérés, si indécents, qu'à peine pourrait-on les appliquer à un Néron , à un malfaiteur notoire , ou même à un filou vulgaire. Mais en voilà bien assez. J'ai déjà été plus loin que je ne projetais dans l'expression de mes sentiments (1). »

Les gens de bien , les hommes d'ordre et de justice s'aperçurent enfin qu'ils laissaient leur noble champion sans défense , au milieu d'indignes attaques. Dans les pays libres , le mensonge marche le front haut ; il serait vain de prétendre le contraindre à se cacher ; mais c'est le devoir de la vérité de lever aussi la tête ; la liberté n'est salutaire qu'à ce prix. A leur tour, les félicitations, les adhésions, les adresses reconnaissantes arrivèrent à Washington, nombreuses, animées. Et comme le terme de sa seconde présidence approchait , dans toutes les parties de l'Union , même dans celles où l'opposition semblait dominer, une foule de voix s'élevèrent pour qu'il acceptât une troisième fois le pouvoir du sufirage de ses concitoyens.

(i) Washington àJefferson. Wrilings, t. XI, p. 139.

wasiiim;to.\. 115

Mais sa résolution était prise. U n'admit même pas la discussion. C'est encore , après plus de quarante ans . un objet de souvenir et presque d'attendrissement populaire, que cette mémorable adresse d'adieu par laquelle, en rentrant au sein du peuple qu'il avait gouverné , il répandit sur lui les derniers rayons de sa longue sagesse.

« En vous offrant , mes chers concitoyens , ces conseils d'un vieil ami dévoué, je n'espère pas qu'ils produisent l'impression forte et durable que je souhaiterais , ni qu'ils répriment le cours ordinaire des passions, ni qu'ils empêchent notre peuple de suivre la carrière jusqu'ici marquée à la destinée des peuples. Mais , si je puis me flatter qu'ils feront quelque bien , même partiel et passager, qu'ils contribueront quelquefois à modérer les fureurs de l'esprit de parti , et à mettre mon pays en garde contre les menées de l'intrigue étrangère et les impostures du faux patriotisme , cette seule espérance me dédommagera amplement de ma sollicitude pour votre bonheur, unique source de mes paroles

« Bien qu'en repassant les actes de mon administration , je n'aie connaissance d'aucune faute d'intention , j'ai un sentiment trop profond de mes défauts pour ne pas penser que probablement j'ai commis beaucoup de fautes. Quelles qu'elles

1 16 AVASHIXGTON.

soient, je supplie avec ferveur le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient entraîner. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne cessera jamais de les considérer avec indulgence , et qu'après quarantecinq années de ma vie, dévouées à son service avec zèle et droiture , les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli , comme je tomberai bientôt moi-même dans les demeures du repos. »

« Confiant dans cette bonté de mon pays , et pénétré pour lui d'un ardent amour, bien naturel de la part d'un homme qui voit dans cette contrée sa terre natale et celle de ses ancêtres pendant plusieurs générations, je me complais d'avance dans cette retraite où je me promets de partager sans trouble , avec mes concitoyens , le doux bienfait de bonnes lois sous un gouvernement libre , objet toujours favori de mes désirs , et heureuse récompense , je l'espère , de nos soucis , de nos travaux et de nos dangers mutuels (1). »

Exemple incomparable de dignité et de modestie! modèle accompli de ce respect pour le public et pour soi-même, qui fait la grandeur morale du pouvoir !

(1) Washinglon's Writings, t. XU, p. 233-233. ^

AVASH1IMGÏ0;\. ^^7

Washington avait raison de sortir des affaires. Il y était entré dans l'un de ces moments , à la fois difficiles et favorables , où les nations , assaillies de périls , recueillent , pour les surmonter, tout ce qu'elles ont de sagesse et de vertu. Il convint adadmirablement à cette situation. Il avait les idées et les sentiments de son époque , sans fanatisme ni servitude. Les temps anciens , leurs institutions , leurs intérêts, leurs mœurs, ne lui inspiraient ni haine ni regret. Sa pensée et son ambition ne s'élançaient point impatiemment dans l'avenir. La société au sein de laquelle il vivait était d'accord avec ses goûts et sa raison. Il avait conGance dans ses principes et ses destinées, mais une confiance éclairée et tempérée par un instinct sûr des principes éternels de l'ordre social. Il la servit avec sympathie et indépendance , avec ce mélange de foi et de crainte qui est la sagesse dans les choses du monde comme devant Dieu. Par là surtout , il était propre à la gouverner; car il faut deux choses à la démocratie pour son repos et son succès ; il faut qu'elle se sente aimée et contenue , qu'elle croie au dévouement sincère et à la supériorité morale de ses chefs. A ces conditions seulement, elle se règle en se développant , et peut espérer de prendre place parmi les formes durables et glorieuses de l'association humaine. C'est l'honneur

du peuple américain de les avoir, à cette époque , comprises et acceptées. C'est la gloire de Washington d'en avoir été l'interprète et l'instru-^ ment.

Il fit les deux plus grandes choses qu'en politique il soit donné à l'homme de tenter. Il maintint , par la paix , l'indépendance de son pays , qu'il avait conquise par la guerre. Il fonda un gouvernement hbre , au nom des principes d'ordre et en rétablissant leur empire.

Quand il sortit des affaires, l'une et l'autre œuvre étaient accomplies. Il pouvait en jouir: car peu importe , en de si hauts desseins , ce qu'ils ont coûté de travail ; il n'y a point de sueur qu'une telle palme ne sèche sur le front où Dieu la place.

Il se retirait librement, vainqueur. Jusqu'au bout , sa politique avait prévalu. Il eût pu , s'il eût voulu, en conserver encore la direction. Il eut pour successeur l'un de ses plus fidèles amis, qu'il avait lui-même désigné.

Pourtant l'époque était critique. Il avait gouverné et triomphé huit ans : long terme dans un État démocratique et naissant. Depuis quelque temps, une politique autre que la sienne gagnait du terrain. La société américaine semblait disposée à tenter des voies nouvelles , plus conformes

peut-être à sa pente. Peut-être l'heure était-elle venue pour Washington de sortir de l'arène. Son successeur y succomba. Le chef de l'opposition, M. Jefferson , remplaça M. Adams. Le parti démocratique gouverne depuis ce jour les États- Unis.

Est-ce un bien? Est-ce un mal? Pouvait-il en être autrement ? Le gouvernement prolongé du parti fédéraliste eùt-il mieux valu ? Était-il possible? Quelles ont été, pour les États-Unis, les conséquences du triomphe du parti démocratique? Sont-elles consommées ou seulement commencées ? Quelles transformations ont déjà subies et subiront encore , sous leur empire , la société et la constitution américaines ?

Questions immenses : difficiles à résoudre , si je ne m'abuse , pour les nationaux ; impossibles , à coup sûr, pour un étranger.

Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : ce que Washington a fait , le gouvernement libre fondé par l'ordre et la paix , au sortir de la révolution , nulle autre politique que la sienne n'eût pu l'accomphr. Il a eu cette gloire , bien pure , de triompher tant qu'il a gouverné , et de rendre possible , après lui , sans trouble pour l'État , le triomphe de ses adversaires.

Plus d'une fois peut-être, sans altérer sa séré-

nité , ce résultat s'était offert à sa pensée : « Un motif dominant a dirigé ma conduite : donner du temps à mon pays pour asseoir et mûrir ses institutions encore récentes , et pour s'élever sans secousse à ce degré de consistance et de force qui peut seul lui assurer, humainement parlant , le gouvernement de ses propres destinées (1). »

Le peuple des États-Unis gouverne en effet ses propres destinées. Washington avait placé son but à cette hauteur. Il l'a atteint.

Qui a réussi comme lui? Qui a vu de si près , et si tôt , son propre succès ? Qui a joui à ce point, et jusqu'au bout, de la conGance et de la reconnaissance de son pays ?

Pourtant, à la fin de ses jours , dans cette retraite si noble, et si douce, et tant désirée, de Mount-Vernon , ce grand homme si serein avait , au fond de l'àme , un peu de lassitude et de tristesse. Sentiment bien naturel au terme d'une longue vie employée aux affaires des hommes. Le pouvoir est lourd à porter et l'humanité rude à servir quand on lutte vertueusement contre ses passions et ses erreurs. Le succès même n'efface point les impressions tristes que le combat a fait

(1) Dans £on adresse d'adieu. Wriihigs, I. XII, p. 234.

naître , et la fatigue contractée dans cette arène se prolonge au sein du repos.

C'est un fait grave , dans une société démocratique libre, que l'éloignement des hommes les plus éminents , et des meilleurs entre les pluséminents , pour le maniement des affaires publiques. Washington , Jefferson , Madison , ont aspiré ardemment à la retraite ; comme si , dans cet état social , la tâche du gouvernement était trop dure pour les hommes capables d'en mesurer l'étendue et qui veulent s'en acquitter dignement.

A eux seuls pourtant cette tâche convient et doit être confiée. Le gouvernement sera toujours et partout le plus grand emploi des facultés humaines, par conséquent celui qui veut les âmes les plus hautes. Il y va de l'honneur comme de l'intérêt de la société qu'elles soient attirées et retenues dans l'administratiom de ses affaires ; car il n'y a point d'institutions , point de garanties qui puissent les y remplacer.

A leur tour, pour les hommes dignes de cette destinée, toute lassitude, toute tristesse, même légitime , est une faiblesse. Leur mission , c'est le travail ; leur récompense , c'est le succès de l'œuvre , toujours dans le travail. Bien souvent ils meurent courbés sous le faix , avant que la récompense arrive. Washington l'a reçue. Il a mérité et

goûté le succès et le repos. De tous les grands hommes , il a été le plus vertueux et le plus heureux. Dieu n'a point, en ce monde, de plus hautes faveurs à accorder.

Page 1