PARIS J. HETZEL ET C«, ÉDITEURS
I 8, RUE JACOB, r 8
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WASSILI SAMARIN
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c Ma tante, demanda Hélène, est-ce qu'on ira les attendre à la gare ?
— Sans doute, répliqua madame Tissier.
— Et vous dites que ce M. Wassili Samarin est à moitié fou?
— Je n'ai rien dit de pareil. Gomment pourrais-je me permettre de juger ainsi une personne que je n'ai jamais vue? Pierre a seulement dit à ton père, dans sa dernière lettre, que son invité a des allures un peu excentriques, et qu'il ne faudra pas s'en étonner...
Assistée de sa nièce, madame Tissier venait d'enlever les housses qui couvraient les chaises et les fauteuils en vieux lampas d'une chambre à coucher d'assez bon style. Elle avait ouvert les fenêtres à deux battants. La picc3 se baignait tout entière dans la lumière crue d'une matinée d'août. Au dehors, silence complet. A peine
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un itourdonnement de mouche ou par instants un chaïf de cigale dans la chaleur lourde.
Hélène létait restée pensive. Elle regardait vaguement au loin les cimes du Jura Bernois, qui se profilaient sur l'azur. Il y avait comme un rêve indécis au fond de ses yeux bleus, sous la frange dorée de ses fins cheveux coupés droit sur le front, à l'anglaise.
« Il me tarde de savoir comment est ce M. Wassili ! reprit-elle en se retournant pour donner un petit coup à la courte-pointe que sa tante achevait de border. Peut-on s'appeler Wassili ? Je gage qu'il a cinq pieds six pouces, en vrai Cosaque, et vous verrez que le lit sera trop court pour lui...
— Je n'ai jamais pu "comprendre qu'on parle ainsi pour ne rien dire, » interrompit madame Tissier.
Hélène pâlit légèrement. La sentence froide et brève de sa tante coupait court à son bavardage d'enfant gâté. Mais bientôt, à demi boudeuse, à demi câline, elle révint à la charge.
« C'est donc bien grave, ce que j'ai dit là ? »
Madame Tissier évita de répondre à la question ; attirant Hélène à elle et la pressant maternellement sur son cœur:
« Tes enfantillages m'inquiètent, reprit-elle. J'ai peur que tu ne les étales devant M. Samarin. Ne t'expose pas à un jugement défavorable de sa part. Rien ne pourrait être plus pénible à Pierre et à ton père.
— Oh ! ma tante, je vous promets d'être sage !... Mais pourquoi ne.pasm'excuser, si je parle ainsi à tort et à travers quand il n'y a que vous pour m'entendre ?. . . Il faut bien que je dise à quelqu'un ce que j'ai sur le cœur ! . .
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ait l'arrivée de ce Russe, de ce M. Wassili, m'inquiète, je ne sais pourquoi... quel besoin avions-nous de ce grand escogriffe d'étranger, qui va venir s'implanter chez nous pour deux ou trois mois ?
— La petite sauvage que tu fais !... Un ami de Pierre, invité par lui à passer les vacances sous le toit de son oncle, ne peut ôtre qu'un homme bien élevé et parfaitement recommandable. Tu sais d'ailleurs quel service il nous'a rendu...
— Mais enfin, pourquoi ce monsieur qui pouvait fort bien loger à la fabrique comme nous, a- t-il préféré occuper le pavillon ? C'est de la bizarrerie, cela !
— Pourquoi?... Pourquoi?... Pierre a dû lui décrire notre établissement et lui demander laquelle des deux chambres d'amis lui conviendrait le mieux. Sans doute M. Samarin aura pensé qu'il nous gênerait moins ici et qu'il y serait lui-môme plus indépendant. Je ne vois rien là que de tout naturel et de délicat. i>
Les deux femmes avaient terminé l'aménagement de la chambre à coucher. Tandis qu'Hélène empilait les housses sur son bras pour les emporter, madame Tissier tirait à elle les volets. Les fenêtres entre-baillées ne laissèrent plus passer que deux longues raies de poudre lumineuse où grondait une abeille furieuse d'être prisonnière.
La jeune fille et sa tante descendirent un petit escalier raide, donnèrent un coup d'oeil au salon très simplement meublé qui formait le rez-de-chaussée du pavillon, et, traversant le verger, rentrèrent à la fabrique.
C'était un corps de bâtiment à deux étages, en façade sur le faubourg des Carettes et séparé du pavillon par un
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assez vaste terrain planté d'arbres fruitiers. Au rez-dechaussée, sur la rue, une plaque de cuivre dirait aux passants :
Bernard Tissier Comptoir d'horlogerie.
Au-dessus de la porte, deux lignes de contrevents verts marquaient la demeure du patron. A droite, de grandes baies vitrées indiquaient les ateliers.
Simple ouvrier guillocheur dans sa jeunesse, Bernard ■ Tissier avait fini, à force de travail et de persévérance obstinée, par devenir son maître et l'un des fabricants notables de Porrentruy. Jamais il n'avait quitté cette petite ville de la frontière franco-suisse, et toujours il avait systématiquement évité de se mêler aux luttes religieuses ou politiques qui la divisent. Il s'était marie tard, avait vu mourir sa femme phtisique après six années de bonheur, et de ce mariage il ne lui était resté qu'une fillette frôle et débile.
Bernard avait alors appelé auprès de lui, pour servir de mère à l'enfant, madame Tissier, sa belle-sœur, qui venait précisément de rester veuve avec un fils de sept à huit ans plus âgé qu'Hélène. Le digne fabricant s'était chargé de faire suivre à Pierre ses études classiques à l'école cantonale et plus tard ses études médicales à l'Université de Berne. Son neveu touchait maintenant aux derniers examens du doctorat.
Madame Tissier était une de ces Neufchâteloises de vieille roche qui semblent comme figées en leur rigidité calviniste. Quels que fussent les événements, elle
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restait toujours d'un calme marmoréen. Quelles que pussent être ses émotions internes, elle n'en laissait jamais rien paraître. Soumise de bonne heure à un petit nombre de règles de conduite inflexibles, elle en avait pris l'habitude au point de s'y conformer automatiquement. Sa vie était une routine. Elle faisait involontairement songer au mouvement de toutes ces horloges dont elle vivait entourée. Se remontait-elle chaque mois? Une Française n'aurait pas manqué de se le demander. Non qu'elle fût dénuée de sensibilité. Les affections familiales emplissaient au contraire tout son être. Elle ne croyait pas convenable de les manifester, et les renfermait systématiquement en elle-même — voilà tout. La mort de son mari ne lui arracha pas une larme. Mais ses cheveux blanchirent en trois mois et toute sa personne résignée prit en quelques heures l'empreinte d'un grand deuil éternel.
Elle avait accepté comme un devoir l'offre de son beaufrère. N'était-ce pas le seul moyen d'achever l'éducation de Pierre ? C'était ce projet qui avait brisé l'existence de son mari. Il pourrait briser la sienne. Peu importait, pourvu qu'il s'accomplît.
Et puis, il y avait chez Bernard une pauvre enfant maladive et orpheline. Madame Tissier sentit bondir son cœur, sans le dire à âme vivante. Elle se promit que cette enfant serait sienne et qu'à défaut de son lait elle lui donnerait son dévouement; bientôt elle aima Hélène comme si elle l'eût portée dans ses entrailles, et en vint à oublier de bonne foi qu'il en fût autrement. Gardemalade incomparable, elle supporta avec sérénité toutes les fantaisies, tous les caprices de cette enfant, que la
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phtisie commençait à mordre. Où la tendresse seule aurait échoué, sa patience inépuisable et son terrible esprit de méthode triomphèrent. Jamais elle ne transigea sur les heures, sur les doses, sur les précautions. Non seulement elle arracha dix fois Hélène à la mort, mais elle parvint à lui refaire une santé, à lui donner du sang et des chairs, à la conduire comme en serre chaude jusqu'à la floraison de ses seize ans.
Et alors, quand vint l'heure de la victoire, quand ce pauvre petit corps émacié s'épanouit presque subitement en une belle grande fille avec des cheveux d'or, des formes sculpturales, des yeux tendres et doux, et aux joues ce rose charmant des blondes, — alors M""® Tissier eut le droit de dire :
a Voilà mon œuvre. »
C'est à peine si elle se le murmura à elle-même.
Ainsi s'écoulait l'existence médiocre de ces gens, loin du bruit et des tracas. Ils avaient inconsciemment limité leur horizon, et vivaient dans la quiétude d'un faubourg de petite ville, sans se préoccuper des frelons qui bourdonnaient autour d'eux comme autour d'une ruche d'abeilles. Leur ambition n'allait pas loin : voir la santé d'Hélène se maintenir et les examens de Pierre arriver â bonne fin. Ils n'en demandaient pas davantage.
Et puis, il y avait le grand projet. Bernard et sa bellesœur s'étaient dit un soir que le cousin et la cousine feraient un couple des mieux assortis, que le seul moyen de les garder tous deux était de les marier ensemble, et ils avaient fiancé les deux jeunes gens sans leur en demander la permission.
Ni Pierre ni Hélène n'avaient songé à protester. Le
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jeune homme, au contraire, s'était empressé de remercier son oncle, qui mettait ainsi le comble à ses bontés. Quant à Hélène, elle avait depuis longtemps voué à son cousin une affection toute fraternelle ; elle était fière de la considération dont jouissait à Porrentruy le futur docteur, et voyait en lui le type complet des perfections viriles.
Il était donc convenu que le mariage se ferait aussitôt que Pierre, muni de tous les sacrements de la Faculté, aurait conquis un commencement de clientèle.
Les choses une fois arrangées de la sorte, les principaux intéressés n'y pensèrent guère plus. Gela leur paraissait tout naturel et tout simple. C'était un événement prévu comme une éclipse de soleil, et qu'ils attendirent à peu près aussi philosophiquement, — sans crainte et sans enthousiasme. Aux yeux de Pierre, ce mariage était en quelque sorte le payement d'une dette sacrée ; aux yeux d'Hélène, son cousin n'était peut-être ni assez éloigné ni assez nouveau pour qu'elle pût se créer sur lui ces mille illusions brillantes qui sont le rêve d'or des fiancées, sinon le véritable fond de tout amour. '
Mais ce calme plat ne faisait pas l'affaire de l'horloger et de sa belle-sœur. Maintenant qu'ils avaient tout conclu, ils prétendaient qu'on fît véritablement honneur à leur signature et ne se tenaient pas pour satisfaits par un consentement passif.
Sans vouloir rendre Pierre éperdument amoureux de sa cousine, ce qui aurait été dépasser le but, sa mère ne manquait pas de lui faire l'éloge de la jeune fille toutes les fois qu'elle en trouvait l'occasion. Elle met-
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tait d'ailleurs dans cette innocente politique toute 'a bonne foi de TafTection qu'elle éprouvait pour Hélène; et la pauvre femme, si peu bavarde d'ordinaire, devenait plus qu'expansive en ces circonstances. On la voyait, par exemple, comparer successivement sa fille d'adoption à toutes les demoiselles de la ville, et le parallèle n'était pas précisément à l'avantage de celles-ci.
De son côté, Bernard Tissier procédait de môme avec Hélène. Il énumérait à sa fille tous les mérites de Pierre ; il faisait parfois ressortir jusqu'à des qualités qu'il prêtait généreusement à son neveu et que son neveu n'avait pas.
Ce concert d'éloges avait peut-être au fond un résultat diamétralement opposé à celui qu'attendaient les deux naïfs diplomates. Les amoureux n'aiment guère qu'on cherche à leur monter la tôte. Ils veulent trouver leur émotion en eux-mêmes et par eux-mêmes.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'un jour Pierre répondit à sa mère, qui ne tarissait pas sur Hélène :
« Ma chère maman, je crois que si vous étiez un homme, vous deviendriez pour moi un rival si épris et si dangereux que je n'aurais plus qu'à m'effacer. »
^jme Tissier ne répondit rien. Mais elle comprit que ces réclames fatiguaient son fils, et, pendant quelques heures, elle lui garda une deces petites rancunes maternelles qui se dissipent si aisément sous un baiser filial.
Du reste, elle prétendait bien ne pas se tenir pour battue, et elle se disposait à reprendre sa campagne à l'occasion des vacances que Pierre devait passer à Porrentruy. La dernière lettre de l'étudiant annonçait son
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arrivée en compagnie d'un de ses amis, un jeune Russe nommé Wassili Samarin.
Au fond, ce Russe gênait bien un peu M""® Tissier. Égoïste comme toutes les mères, elle aurait préféré que son fils arrivât seul. La perspective de voir un inconnu, un étranger, s'établir pour plusieurs semaines à ce foyer si calme, où pareil événement ne s'était jamais produit, l'agitait au moins autant qu'Hélène. Mais elle se répétait que son fils avait ses raisons, que ce M. Samariii avait rendu à la famille, dans une circonstance récente, un important service d'argent ; et elle prenait son parti de sa petite déconvenue.
C'était d'ailleurs un prétexte naturel pour un de ces prodigieux récurages dont raffolent les vraies ménagères, et la bonne dame ne s'en faisait pas faute. Grettlé, son unique servante, était littéralement sur les dents. Jamais la maison des Carottes n'avait été plus avenante et plus blanche. La porte, le perron, le couloir brillaient de cette propreté scrupuleuse qu'on trouve seulement en Hollande et en Suisse. Les parquets lavés à grande eau, les meubles frottés à tour de bras, resplendissaient comme des glaces, les vitres comme des diamants.
Le père Bernard ne songeait de son côté qu'à observer religieusement, pour l'invité de son neveu, tous les rites de l'hospitalité. Vingt minutes avant l'heure, il était déjà sur le quai de la station, escorté d'un homme de peine pour les bagages.
Le train arriva; à peine s'était-il arrêté qu'un grand beau garçon de vingt-cinq ans en descendait et serrait le vieillard dans ses bras.
« Bonjour, mon oncle !
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— Bonjour, mon Pierre !... Et M. Samarin, où est-il donc?
— Le voici, le voici qui me suit. »
Un très jeune homme, presque un enfant, mettait pied à terre. Sous sa vareuse de chasse en drap bleu,il.parais-, «ait si fluet et si mince, son teint était si blanc et si frais, si complètement dépourvu de tout appendice pileux, même à l'état de projet ou d'espérance, qu'on ne pouvait guère lui donner plus de quinze à seize ans.
Bernard Tissier avait peine à croire que ce fûtl à M. Samarin. Il fallut que Pierre procédât à une présentation en règle.
a Monsieur, dit aussitôt le fabricant en serrant la main du petit Russe, soyez le bienvenu parmi nous. Je vous dois trop de reconnaissance pour ne voir en vous qu'un hôte ordinaire.
— Je vous en prie, monsieur, ne parlons point de cela, répondit Wassili en rougissant. Le mérite de la chose me revient si peu, que je ne pourrais sans charlatanisme accepter vos remerciements. »
Mais, en protestant ainsi, le jeune étudiant avait au fond de ses yeux bleus comme un rayon d'ironie bienveillante en examinant la bonne et loyale figure de Bernard. Le fabricant était vêtu de coutil gris et coiffé d'un chapeau de paille. Son regard clair était ombragé par d'épais sourcils argentés : il avait le teint coloré, la bouche grande, le nez petit. Une épaisse barbe blanche lui donnait l'air grave et doux. Il était droit comme les sapins d'alentour. Tout en lui respirait l'honnêteté courageuse et l'obstination intelligente du travailleur montagnard.
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En cheminant vers la maison, il faisait les honneurs du pays à son hôte :
« Mon Dieu! Porrentruy n'était pas une grande ville. Mais elle avait ses agréments, la propreté de ses rues, la beauté de sa banlieue. Après quelques heures de séjour on s'y faisait... »
A quoi Wassili répondait qu'il ne venait point en touriste, mais en ami. Il comptait travailler, préparer un examen. Le plus grand plaisir qu'on pût lui faire serait de le regarder comme un second neveu plutôt que comme un invité, et de ne rien changer au train ordinaire de la maison. Et il ajoutait sur un ton un peu voilé et triste :
« Il est si bon de revivre la vie de famille, quand on en est privé depuis longtemps, comme moi ! »
Après avoir tourné la rampe, — le cret, comme on dit dans le Jura, — qui se trouve derrière la vieille église des jésuites, les hommes arrivèrent bientôt à la maison des Garetles. Hélène et M'"^ Tissier les attendaient sur le perron.
Pierre s'avança vers sa mère et l'embrassa avec effusion. Hélène attendait son tour en silence, non sans, examiner Wassili du coin de l'œil.
Elle avait une envie de rire!... Quoi! c'était là ce fameux Cosaque dont elle s'effrayait tant depuis six jours?... Un gamin à peine échappé du coÙège!... Toujours l'histoire des bâtons flottants. De loin, c'est quelque chose et de près...
Cependant son cousin se penchait vers elle et déposait un baiser sur son front.
Elle ne fit pas tant de façons : prenant entre ses
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mains les joues de Pierre, elle l'embrassa bruyamment. Le moment était venu pour le jeune Russe d'être présenté aux deux dames. D'un regard il semblait les avoir déjà jugées. En M"* Tissier, il avait vu une de ces matrones de foyer, toutes rougissantes et en dedans malgré leur expérience des choses, qu'un visage étranger effarouche d'abord. Dans Hélène, il devinait une curiosité ardente, une nature emportée et tout extrême, un de ces êtres nerveux que la consomption latente semble faire deux fois femme. Il devinait aussi une ironie secrète et comme une pointe de désappointement. Aussi voulut-il d'emblée mettre la tante à l'aise et se tenir au contraire avec la nièce dans une réserve tout officielle.
a Madame, dit-il à la veuve en lui prenant la main, et avec ce léger accent russe qui est une caresse, j'aime Pierre comme mi frère aîné. V^oulez-vous me permettre, à moi qui n'ai plus de mère, de croire que j'en ai retrouvé une durant les quelques jours que je-vais passer ici ? »
Ces mots étaient accompagnés d'un regard si doux et d'une étreinte si cordiale, que la glace du Mont Blanc n'y aurait pas résisté. Quelque chose comme un sourire s'ébaucha sur les lèvres austères de M*"* Tissier; elle était plus que rassurée, — conquise.
« Vous ne savez pas à quoi vous vous exposez, monsieur mon fils, répondit-elle en plaisantant pour la première fois de sa vie, et vous voilà condamné à écouter tous mes sermons sans sourciller !
— Bah ! n'ayez crainte. Elle ne m'en a jamais fait un seul ! s'écria Pierre.
— Je ne puis pas^n dire autant, pour mon compte !
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interrompit étourdiment Hélène. Pas plus tard que ce matin, ma tante m'a accablée de reproches.
— Nous essayerons, Mademoiselle, de vous en faire oublier l'amertume, qui doit être bien légère sans'doute, reprit Wassili en s'inclinant, très sérieux.
Et tous entrèrent dans la maison.
Pierre et Wassili avaient lié connaissance à la table d'hôte que tient à Berne, dans l'Altgasse, M""^ Kreybiihler.
Ce n'est pas une de celles où se presse l'affluence des étrangers. Elle ne rappelle en rien les splendeurs de l'hôtel Bellevue et n'a jamais recherché la clientèle cosmopolite. Non seulement M""® veuve Kreybùhler ne se flatte pas de parler les quatre langues, comme c'est l'usage en Suisse parmi les membres de sa corporation, même les plus modestes, mais elle serait également embarrassée de s'expliquer avec un Français, avec un Allemand, avec un Anglais et avec un Italien. Aussi leur répondelle impartialement en bon patois du MitteUand. Par contre, la modicité de ses prix, aussi bien que les qualités sérieuses de sa cuisine de ménage, recommandent sa maison aux petites bourses, et elle en a toujours maintenu la bonne renommée.
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Un soir de novembre, le jour même de l'entrée du petit Russe à l'Université, les deux jeunes gens s'étaient trouvés placés côte à côte à dîner, et tout de suite, comme il arrive entre étudiants, la glace avait été rompue. Avec sa barbe blonde, ses yeux bleus pleins de franchise, la sérénité calme de tout son être et un certain air de force tempéré par beaucoup de douceur, Pierre était de ces hommes qui ont le don de plaire d'emblée et à qui il paraît tout simple d'adresser la parole, dès la première fois qu'on les rencontre.
(c Permettez-moi , Monsieur , avait dit Wassili en saluant son voisin, de vous demander quelle est la clientèle ordinaire de cette maison. La pension Kreybtlhler m'a été recommandée par des personnes dignes de toute confiance; mais je serais bien aise de voir leurs renseignements complétés sur place par un de ses habitués. »
Ces paroles étaient prononcées en haut allemand, mais avec un léger accent étranger. Celui auquel elles s'adressaient répondit dans la même langue :
« Les pensionnaires de M""' Kreybiihler appartiennent pour la plupart à l'Université, comme vous ne tarderez pas à le constater, monsieur. Quelques-uns sont des employés de commerce ou des administrations cantonales et fédérales...
— Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, monsieur, reprit le nouveau venu, et je voisavec plaisir qu'on m'avait bien renseigné en me disant qu'ici je rencontrerais surtout des étudiants. C'est justement le milieu qu'il me faut, car je suis étudiant, moi aussi, — élève en médecine, p
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Pierre apprit alors au jeune Russe qu'ils étaient confrères, et la causerie ne tarit plus.
Cependant, les pensionnaires arrivaient. Les uns, bureaucrates sans doute, s'asseyaient presque humblement devant la table, parlaient peu et semblaient s'acquitter de leur fonction -masticatoire comme d'une besogne nécessaire, mais purement machinale. Ils mangeaient pour vivre.
Les autres, des étudiants qui portaient en sautoir le ruban de leur Société, entraient par escouades de quatre ou cinj. Ils avaient des casquettes en drap de couleurs voyantes, à petites visières, qu'ils campaient fièrement sur leur tête. La plupart, chaussés de bottes hautes, tenaient à la main une canne d'ébène surmontée d'une pomme d'ivoire. Tel, long et maigre, à figure ascétique, paraissait être un des obstinés travailleurs qui entrent dans les corpa d'étudiants uniquement pour y donner satisfaction à un besoin de parler, de se montrer et d'étaler une ambition naissante.
Tel autre portait sur son visage de longues estafilades rouges et en était tout glorieux : pour celui-ci, le duel — l'inoffensif duel en champ clos, sous une carapace de plastrons matelassés, de tabliers de cuir, de brassards et de gants à crispin — était sans doute Vultima ratio des associations universitaires. Enfin, Wassili Samarin put s'amuser de certains autres : des blondasses aux joues épaisses, au nez rouge, aux yeux bleus ou gris abrités par des lunettes, Silènes imberbes qui roulaient leurs graisseuses personnes jusqu'à la table.
Si Wassili examina avec intérêt ses futurs commensaux, il ne fut pas considéré par eux avec moin3 de curio-
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site. Une cinquantaine de paires d'yeux braqués sur lui s'étonnaient évidemment de voir à une table d'étudiants un garçon aussi jeune.
Quand on sut que Wassili Samarin étudiait la médecine, le plus ancien bursh de la compagnie, celui qu'on appelait le doyen, — un gaillard à barbe grisonnante qui aurait pu être le père, sinon le grand-père, du nouveau venu, — déclara formellement qu'il n'avait jamais eu à Berne ni ailleurs un condisciple aussi précoce. Et Dieu sait pourtant si Hans Schubach avait traîné ses botter d'Heidelberg à Bonn et de Bonn à Zurich !
Wassili était fort joli garçon. Il avait peut-être les traits trop fins et trop délicats. Mais ses beaux cheveux châtains, coupés presque ras, faisaient un casque charmant à de grands yeux d'un bleu sombre, pleins d'énergie et de rayonnement, et au teint le plus éblouissant. Tout en lui était d'une haute distinction : son nez droit, aux narines frémissantes, sa lèvre supérieure très courte et comme frisée sur des dents admirables, ses mains longues et blanches, ses épaules tombantes. Et pourtant cette jolie figure, si intelligente et si noble, semblait mécontente. Elle avait par moments un air boudeur, une mélancolie profonde, un éclair tragique de colère et de haine. Chose bizarre , — de haine sans méchanceté , de cette haine impersonnelle qu'une sainte Thérèse a pu éprouver contre les hérétiques, sans cesseï un instant d'être la bonté même.
A coup -sûr, Wassili Samarin n'était pas le premier venu. -Il avait en lui quelque chose de troublant et d'excentrique, mais par-dessus tout de « supérieur » qui le classait d'abord hors de la foule. On le devinait
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occupé de hautes pensées et planant au-dessus des intérêts domestiques. Quelle que fût sa chimère, sculpture ou poésie, philosophie naturelle, peinture ou musique, il devait, à coup sûr, la suivre avec une passion absorbante et exclusive. C'était un intense, cela se voyait de reste.
D'ailleurs, il ne posait pas, cela se voyait aussi. Il cherchait plutôt à s'effacer, à se mettre au diapason général de la table, et n'était ni timide, ni indiscret, ni hautain. Il causait, il riait môme assez volontiers, avec de petites notes perlées. Son accent étranger donnait un grand charme à sa voix pleine et bien timbrée, — encore un attribut inattendu de cet étrange adolescent.
Quand le souper fut fini, les hôtes de M""* Kreybûhler quittèrent successivement la table et se dispersèrent dans les divers quartiers de la ville. Mais Pierre Tissier, au lieu de saluer simplement son voisin, comme avaient fait la plupart des autres, lui dit en souriant :
« Voulez-vous me permettre de vous offrir une tasse de café dans un endroit tranquille? Nous causerons. Je vois que vous êtes étranger, et vous ne devez pas avoir encore poussé fort loin vos études médicales : peut-être pourrai-je vous fournir quelques renseignements utiles.
— J'accepte votre offre de grand cœur, » répondit Wassili.
Les deux jeunes gens sortirent donc de l'Altgasse et se dirigèrent vers un des cafés qui avoisinent la gare. Pierre Tissier l'avait dit, c'était un endroit tranquille, dont tous les habitués, sans exception, se taiguaient d'être des gens sages et paisibles, ennemis du tapage des brasseries, et venaient là parler à demi-voix de la pluie et du beau temps, de la politique et du commerce. Cette atmosphère
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un peu lourde exerça-t-elle d'emblée son influence sur les deux nouveaux amis? C'est probable, car ils commencèrent par déguster leur café sans échanger trois paroles. Wassili fut le premier à rompre le silence.
« Monsieur, dit-il tout à coup, de son drôle de petit ton dogmatique, permettez-moi de me faire connaître plus amplement, avant de vous demander les conseils et les renseignements que vous avez bien voulu me promettre.
— Je vous écoute, monsieur, répondit Pierre. Et, à mon tour, j'achèverai de me présenter à vous. »
Wassili s'inclina gravement et reprit :
« J'ai actuellement vingt -deux ans. Je parais être beaucoup plus jeune, je le sais. Mais je dois cette apparence à une longue et cruelle maladie qui m'a tenu entre la vie et la mort, il y a tantôt sept ans. Mon accent a dû vous dire que je suis étranger. En efTet, je suis né à Odessa, où mon père exerce la profession sacerdotale : il est pops cle l'Eglise orthodoxe, et je puis aussi bien vous déclarer tout de suite que, pour mon compte, j'ai depuis longtemps rompu avec cette religion aussi bien qu'avec toutes les autres. J'ai conservé à mon père les sentiments d'estime et de respect que je lui dois ; mais, ayant répudié ses opinions et ses pratiques, je ne saurais honnêtement participer aux profits qu'il en tire. Aussi me serais-je trouvé obligé, à la lin de mes études classiques, de prendre le premier métier venu, si un parent éloigné n'avait eu l'excellente idée de me laisser, par testament , un petit capital qui m'a donné l'indépendance. J'ai donc commencé ma médecine à Moscou, et je puis l'achever sans me presser outre mesure. J'en profite pour voir le monde.
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« Après avoir passé un an à Leipsick, je me suis décidé à visiter l'Europe occidentale. Me voici à Berne. Je compte y séjourner pendant deux ou trois semestres, puis me rendre à Goettingue, à Bonn, à Paris, et probablement finir par Vienne... Maintenant, monsieur, si vous voulez connaître mon caractère, en voici l'esquisse morale. Je ne suis pas habituellement gai, quoique je ne me croie pas méchant — et pourquoi ne le dirais-je pas? — quoique je sois peut-être meilleur que la moyenne de l'humanité. Le travail seul m'amuse, et, de toutes nos études, la physiologie cérébrale est celle qui me passionne le plus. Je ne cherche pas à avoir beaucoup d'amis, mais je suis tout à ceux que je juge dignes de ma confiance et de mon affection. La vanité est un sentiment que j'ignore.
a Je suis absolument indifférent au jugement du prochain. Quant à mes goûts et à mes habitudes, ils n'ont rien d'excessif. Je ne suis pas joueur, je ne fume que des cigarettes, je bois peu ou point, et les femmes ne m'occupent pas. J'aime la poésie, la grande, celle de Dante et de Shakspeare. Je vais au théâtre pour y écouter les drames, et je le quitte quand on y joue la comédie, car je ne comprends pas que l'homme se moque de l'homme. En philosophie, je suis Schopenhauer. En peinture, j'aime Pinturicchio, Giorgione, Rubens, Velasquez, Burne Jones. En sculpture, les Grecs, les primitifs Italiens, PugeJ;, Rude, Carpeaux. En musique, Berlioz...»
Tout cela était dit avec un grand sérieux, une simplicité parfaite, une absence totale de ce sentiment exagéré du moi, qui seul est haïssable. Le jeune Russe se décrivait avec un entier détachement, comme il aurait parlé d'un autre, par pure habitude d'analyse. Et c'est bien
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ainsi que Pierre Tissier prit cette déclaration de principes un peu inattendue.
Quand elle fut finie, il releva la tête.
« A mon tour, n'est-ce pas? dit-il en souriant. Je suis citoyen suisse ; mais mon nom et ma prononciation vous ont sans doute indiqué que j'appartiens à l'un des États romans. En effet, je suis originaire du pays de Neuchâtel. J'ai près de vingt-six ans. Mon père était un brave horloger des montagnes. Il voulut me donner l'instruction qui lui manquait et parvint à suffire à la tâche. Mais, à force de travailler en luttant contre le besoin, il contracta une maladie de langueur et fut rapidement emporté. Je restais seul avec ma mère, et je songeais déjà, pour la soutenir, à utiliser dans l'enseignement ce que j'avais appris au collège, quand un frère de mon père, qui est établi dans le Jura bernois, voulut bien venir à mon aide.
« Resté veuf de bonne heure, avec une fillette à élever, il appela ma mère auprès de lui, et se chargea de me faire poursuivre mes études médicales. C'est donc à lui que je dois aujourd'hui le plaisir d'être votre camarade. Moi aussi, j'ai quelque peu vu les Universités étrangères : j'ai suivi des cours à léna, à Heidelberg et à Paris, et je compte prendre mon diplôme ici, cette année même.... Vous m'avez parlé de vos goûts : souffrez que je vous indique les miens. Jesuis grand fumeur; mais je bois peu, etjen'ai de ma vie touché une carte. Le beau sexe me serait moins indifférent qu'à vous, si je n'étais retenu par des projets sur lesquels vous me permettrez de garder le silence. Je cherche d'ailleurs et je trouve habituellement dans les exercices du corps un dérivatif à mes instincts charnels.
a Pour tout dire en un mot, je suis un Alpin forcené
WASSiLi samar:n. Z[
et je ne cuiiiiixis xJuiiU de plaisir plus vii'que d'escalader une belle montagne, si ce n'est celui de voir magistralement exécater une opération chirurgicale... La poésie imprimée me touche peu, je dois vous l'avouer : il faut, pour que je la sente, qu'elle me soit traduite par un interprète excellent. Au théâtre comme dans la vie, j'aime mieux rire que pleurer. La sculpture me laisse froid et je ne m'explique guère qu'on fasse encore de la peinture, après la découverte de la photographie. Pour la musique, je trouve avec Théophile Gautier que c'est un bruit à peu près aussi désagréable qu'un autre, et l'air de M"® Angot, joué par une boîte à cylindre, me donne le maximum de plaisir dont mes nerfs acoustiques sont susceptibles. Du reste, je ne me pique point d'être connaisseur. Quant à la philosophie, je ne comprends môme pas qu'un cerveau bien équilibré^ puisse donner une heure d'attention aux billevesées dont elle s'occupe. Sans être à proprement parler positiviste, j'ai depuis longtemps adopté le dogme londamental d'Auguste Comte et mis de côté la question des causes premières. Je suis ordinairement d'humeur gaie et je ne me connais point d'ennemis. Laissez-moi donc espérer, monsieur, que votre misanthropie pourra s'accorder avec mon philistinisme.... »
Pierre Tissier avait débité ce discours avec un accent de malice bourgeoise qui n'échappa point à Wassili. Mais il lui tendit si franchement la main en fînissr.nt, que le jeune Russe ne put s'empêcher de sourire et la serra cordialement. Les deux étudiants s'entretinrent alors de la vie bernoise. Wassili raconta que xa pension Kreybûhler lui avait été indiquée par des camarades de
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Xeipsick. Pierre se. fit un plaisir de lui donner force détails sur les us et coûtâmes de l'Université. Ils se quittèrent vers onze heures du soir, fort satisfaits l'un de l'autre, en se promettant de se retrouver deux fois par jour à la table hospitalière de l'Altgasse.
Ils se revirent, en effet, et finirent par devenir presque inséparables. Wassili, fort avancé en physique, en chimie et en botanique, était moins bien ferré sur l'anatomie et pria bientôt Pierre Tissier de lui en donner des leçons. Les jours de grand froid, ils s'échappaient en toute hâte de la pension Kreybtihler, aussitôt après le repas de midi, et, courant à l'École de médecine, ils s'attablaient, revêtus de longues blouses, devant un cadavre étendu sur une dalle de marbre.
Pierre préparait alors la région à étudier, isolait les muscles, dégageait du bout de sa pince les artères ouïes filets nerveux, tandis que Wassili, lisant à demi-voix le traité de Goehre, relevait les yeux après chaque phrase, pour reconnaître les éléments de la description.
Le chapitre achevé, l'élève répétait la leçon avec une grande sûreté de mémoire. Mais son maître n'avait jamais pu obtenir de lui qu'il surmontât ses répugnances au point de prendre le scalpel ou de toucher au mort. Plusieurs fois il avait insisté, exigé que le petit Russe l'aidât à écarter un lambeau de peau, à réséquer un os; mais il l'avait vu si pâle, si manifestement écœuré et près de tomber en défaillance, qu'il avait di^ renoncer à ces pratiques.
« Vous ne serez jamais un chirurgien, mon cher ami, » disait alors le jeune Suisse avec un large rire de supériorité.
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Wassili convenait de sa faiblesse, et protestait qu'il n'avait jamais porté ses ambitions si haut. Arriver à se mettre en état de formuler une prescription, voilà tout ce qu'il souhaitait au point de vue professionnel. Il lui fallait de l'anatomie pratique juste assez pour lire les traités de physiologie. Point n'était besoin de mettre la main à la pâte.... Et autres mauvaises raisons.
a Oui, mais à l'examen ! C'est à l'examen que je vous attends ! répliquait Pierre. Vous ferez une jolie figure devant vos juges, quand ils vous demanderont d'isoler la fémorale en trois coups de scalpel !
— Je leur proposerai de la leur décrire si bien que le garçon d'amphithéâtre soit en état de l'isoler à ma place, » répondait Wassili avec un entêtement doux mais invincible.
A trois heures moins cinq minutes, il fermait son livre, accrochait sa blouse à un clou, faisait un bout de toilette et partait. Où allait-il? Mystère. Jamais il ne l'avait dit, et à plusieurs reprises il avait témoigné le désir de ne pas être accompagné. Pierre Tissier savait seulement, par une expérience quotidienne, que la bibliothèque de l'Université, ni aucun des cabinets de lecture de la ville, n'étaient le but de ces visites solitaires. Il soupçonna d'abord une amourette. Mais la vie de Wassili, comme celle de presque tous ses camarades, au surplus, était si manifestement chaste, qu'il écarta bientôt cette pensée. On n'est pas amoureux à Berne sans que la ville entière en soit informée. Tout se passe en public et se réduit à de longs échanges de regards à l'église ou sur la promenade. Or Wassili n'allait pas à l'église et ne fréquentait pas les jardins publics : donc,
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il ne pouvait pas avoir de femme en tète. Tel est le raisonnement qui s'imposait à Pierre avec la rigueur d'un syllogisme irréfutable. Jamais Wassili n'avait accordé la moindre attention à un joli minois. A table, il écoutait les autres parler des demoiselles de la ville et s'entretenir de leurs innocents succès, comme il aurait entendu causer dans une langue inconnue. Ces choses n'avaient pas d'intérêt à ses yeux, et le beau sexe n'existait pas (po jr lui. N'était-il pas de l'école de Schopenhauer?
La matinée appartenait à l'hôpital et aux cours; la soirée aux études personnelles. C'est à peine si une ou deux fois par semaine, après le souper, Wassili se laissait aller à perdre une heure dans le café où s'était nouée son amitié avec Pierre. Quant aux exercices du corps, aux assauts et séances de gymnastique où son camarade cherchait à l'entraîner, le jeune Russe n'avait jamais voulu en entendre parler. Il professait le mépris le plus serein, disait-il, pour ces plaisirs brutaux. Une bonne promenade à pied suffisait à son bonheur et à sa santé. Est-ce que la force physique valait la peine qu'on se donnait pour l'acquérir, dans un temps où les armées se canonnent à huit mille mètres de distance?
« Mais il est agréable d'être adroit et robuste, de pouvoir châtier un insolent, éviter un danger, objectait Pierre.
— Bah ! vous trouverez plus robuste que vous et vous tomberez dans un danger inévitable. »
Wassili avait toujours ainsi un paradoxe prêt, à défaut de bonnes raisons, pour légitimer ses goûts ou ses aversions. Il ne semblait rien faire sans motif et
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avait sur tout des jugements faits, des solutions en réserve. Son ami était surpris, par instants, de voir comme cet enfant devait avoir réfléchi sur chaque problème de la vie, pour s'être fait des opinions si arrêtées et si nettes. Mille sujets qui n'avaient jamais occupé une minute la pen.'iée du jeune Suisse étaient pour le petit Russe des questions approfondies, jugées, tranchées, tranchées surtout, d'une façon péremptoire.
Par exemple, il affichait le plus profond dédain de la politique, la déclarant un métier de charlatan. Il n'ou^ vrait jamais un journal, ne prenait jamais part à une discussion sur les affaires cantonales, fédérales ou européennes. Et pourtant il laissait parfois percer des sentiments d'un radicalisme qui effarouchait et troublait profondément l'âme ingénue de Pierre Tissier.
Celui-ci lui avait confié un jour qu'il devait épouser une de ses cousines. Wassili eut une moue dédaigneuse.
a Jamais je ne comprendrai, dit-il sèchement, qu'un étte doué de raison s'engage de son plein gré dans les liens du mariage.
— Quoi! s'écria Pierre, vous n'admettez pas qu'on épouse une jeune fille lorsqu'on l'aime et l'estime?
— Pas le moins du monde.
— Mais alors, comment comprenez-vous l'union de l'homme et de la femme ?
— Comment je la comprends? Oh! je n'ai pas peur des mots: affranchie de toute entrave. Elle doit résulter d'un choix amoureux et libre, trouver l'unique raison de sa durée dans la continuité d'une affection mutuelle.
— Mais c'est la négation de la famille !
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— De la famille telle que l'ont faite quelques milliers d'amiées de barbarie, c'est possible; mais non pas de la famille telle que je la conçois, de la famille moderne, basée sur un système d'éducation publique uniforme et sur l'égalité des droits pour les enfants.
— Si je vous comprends bien, vous voudriez que l'Etat fût le père commun de tous les enfants illégitimes résultant de ce régime ?
— Il n'y aura plus d'enfants illégitimes quand il n'y aura plus de mariage. »
Pierre Tissier était consterné. Jamais il n'aurait supposé qu'on pût oser soutenir des idées aussi saugrenues. Par moments il se demandait si Wassili ne se moquait pas de lui et ne s'amusait pas à le mystifier. Mais il n'y avait pas à se tromper à l'air du petit Russe. Il pensait sincèrement ce qu'il disait et il avait à dire quelque chose d'analogue sur chacun des problèmes qui divisent l'humanité.
Le caractère spécial de son esprit était même d'appliquer atout le même procédé drastique, — pour emprunter un des mots de Pierre Tissier. Ah ! il n'était pas pour les demi-mesures, le petit Russe ! En fait d'art ou de littérature, son radicalisme était aussi absolu. Par exemple, il méprisait la musique italienne, et traduisait comme suit cette opinion d'ailleurs très respectable :
« Verdi?... Un gredin qui mériterait d'être jeté dans le lac de Gôme avec une pierre au cou, »
Ouvrait-il un roman qui avait le malheur de lui déplaire, il disait volontiers de l'auteur :
« Gomment un pareil misérable n'est-il pas au bagne, puisque le bagne existe encore?... ^>
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En revanche, s'il y avait devant les assises un scélérat bien noir et bien hideux, Wassili susurrait mélancoliquement :
« C'est dans un asile d'aliénés qu'il faudrait placer ce pauvre diable.
— Mais alors, s'écriait Pierre suffoqué, vous n'admettez donc pas la responsabilité humaine ?
— Assurément non.
— Vous ne croyez pas à la volonté, au libre arbitre?
— Je crois que la liberté est circonscrite à des limites très étroites. Il n'y a pas d'acte volontaire qui ne dépende des circonstances ambiantes. L'homme est libre comme l'oiseau dans sa cage, ni plus ni moins. Il peut faire un saut à droite, deux sauts à gauche, et c'est tout.
— C'est le renversement de toute morale !
— Pourquoi ? Le seul principe de morale qui soit inébranlable est celui de l'intérêt général. Ce qui est utile à tous est bon, ce qui est nuisible à tous est mauvais, — je ne connais pas d'autre règle éthique. Il ne s'ensuit pas que la société ait le droit de punir. Elle n'a que celui d'empêcher de nuire, avec le devoir de prévenir. »
Ainsi Wassili discourait, en homme sûr de son fait, et qui a son opinion définitivement coulée en bronze. Toujours grave, il égayait parfois la discussion d'un argument imprévu ou pittoresque.
« Me direz-vous, monsieur, si Adam et Eve avaient un nombril? » demanda-t-il un jour, chez M°>* Kreybtlhler, à un élève en théologie un peu trop plein de son sujet.
Et toute la table de rire. Le jeune Russe, lui, ne riait pas. Il avait plutôt l'air de regretter son mot, en en voyant l'effet, car il ne cherchait pas ce genre de succès
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et restait habituellement silencieux, à table d'hôte. Pour qu'il se laissât aller à énoncer quelqu'un de ses jugements si absolus, il fallait que Pierre Tissier le provoquât directement, et cela n'arrivait guère qu'en tôte-àicte, dans l'intimité d'une promenade ou d'une courte séance à leur café habituel.
La causerie portait le plus souvent d'ailleurs sur leurs études. Fort assidus aux cours, curieux de toutes les théories nouvelles, ils discutaient les idées de leurs maîtres, les découvertes récentes. Et ici encore leurs profondes divergences trouvaient matière à s'affirmer. Wassili apportait en ces sujets, comme en tout, des vues larges et singulièrement hardies. Il voyait constamment plus loin que la science, se plaisait à faire surgir des hypothèses bizarres, appliquait à la inédecine même sa brillante imagination, et la comprenait en artiste. Pierre, toujours positif, restait imperturbablement sur le terrain de la pratique et des choses possibles, et ne se laissait même pas séduire par les probabilités. C'étaient de belles passes d'armes.
Les deux amis causaient le plus souvent en langue française. Et comme le français est familier à la plupart des Bernois, il arrivait parfois que les habitués du café interrompaient leurs jeux ou leurs propos pour écouter avec surprise les deux discuteurs. L'air de jeunesse de Wassili, la vivacité qui perçait sous son flegme voulu, lo feu contenu de son élocution, éveillaient surtout la curiosité.
Mais, quand il se sentait observé, il rougissait, baissait la voix, et, subitement troublé, abandonnait la parole à pierre, qui reprenait alors tous ses avantages.
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Leurs relations quotidiennes et leur intimité avaient, au surplus, une limite étroite que le jeune Russe n'avait jamais consenti à franchir. A Berne comme ailleurs, les étudiants vont volontiers les uns chez les autres ; on connaît ces bonnes causeries qui se poursuivent Lien avant dans la nuit, en ces pauvres petites chambres meublées où loge la jeunesse universitaire.
Quand la bourse est peu garnie et que les idées sont fraîches, quelles interminables soirées on y passe ! Que de souvenirs évoqués, et surtout que d'espérances déroulées ! C'est là que se forment des amitiés qui dureraient aussi longtemps que la vie, si les devoirs de la profession ne dispersaient bientôt aux quatre coins du monde les jeunes gens devenus des hommes.
Vingt fois, Pierre Tissier avait invité Wassili à se rendre rue de la Justice, dans la chambre qu'il occupait au deuxième étage d'une maison à terrasse. Toujours Wassili avait décliné cette invitation, d'abord en invoquant quelque excuse, et puis sans même prendre cette peine. Et jamais il n'avait invité son ami de la même façon. Pierre n'eût même pas su que le petit Russe demeurait à la Lorraine, si le registre de l'Université ne lui avait indiqué ce détail.
Un homme moins calme et plus curieux aurait peutêtre fini par suivre Wassili et chercher à pénétrer le motif de ces singularités.
Pierre s'en étonnait simplement, sans beaucoup s'en inquiéter. Wassili l'intriguait, avec ses allures mystérieuses, et par instants le préoccupait comme un problème, mais comme un problème qu'il ne se croyait pas le droit d'étudier de trop près sans manquer à l'amitié,
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Car il s'était pris pour cet enfant d'une afïection sincère, presque passionnée, et telle qu'il n'en avait jamais ressentie pour aucun de ses camarades. Wassili était devenu en peu de temps l'intérêt dominant et comme la poésie de sa studieuse existence. Le contraste extraordinaire qu'il y avait entre la jeunesse apparente ou réelle du petit Russe, la sobriété de sa vie et l'audace, sinon la maturité, de ses opinions,|rétonnaient moins encore que la contradiction de certains de ses actes avec son caractère habituel. •
Un jour, notamment, ils se promenaient autour de la ville, par une belle gelée. Au détour d'un chemin, ils virent un paysan qui fouettait à tour de bras une pauvre rosse, parce qu'elle ne pouvait pas dégager les roues de sa charrette, engagée dans une ornière glacée. La brutalité de cet homme était révoltante, et Pierre se dispo- S'-dii à lui en faire honte, quand, à son extrême surprise, il vit Wassili bondir comme un tigre à la gorge du charretier, le serrer d'une main, à l'étrangler, lui arracher son fouet de l'autre, et l'en frapper avec une violence inouïe :
a Tiens, monstre, voilà pour t' apprendre ce qu'est un coup de fouet ! » criait-il en procédant à cette exécution.
Et l'indignation décuplait si bien les forces de cet être frôle et délicat que le charretier, maîtrisé, suffoqué, hagard, se laissait battre. Pierre dut intervenir pour l'arracher à Wassili.
Il y eut alors une scène d'injures, de vociférations du paysan que le petit Russe finit par calmer en lui jetant une pièce d'or, et les deux jeunes gens reprirent leur
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promenade. Wassili, encore frémissant, s'excusait de son accès de colère.
« C'est plus fort que moi... Je ne puis pas voir une injustice sans chercher à la réprimer... Et quoi de plus lâche que de frapper une pauvre bete sans défense?... Cette brute d'homme se croit supérieure à son cheval. Est-ce qu'un cheval ferait rien de semblable?... »
Pierre se mit à rire.
« Voilà une belle indignation qui vient à la traverse de ce que vous me disiez hier, s'écria- t-il. Vous prétendez, que l'homme n'est conduit que par son intérêt personnel, plus ou moins bien compris. Où est votre intérêt, je vous prie, à défendre cette pauvre rosse ?
— Je pourrais vous dire qu'il est à m'éviter une impression pénible et révoltante, à satisfaire un instinct d'humanité ou même à faire montre de vigueur, répondit Wassili. J'aime mieux être sincère : j'ai sauté à la gorge de cet homme sans y réfléchir, et parce que j'en ai subitement éprouvé le besoin irrésistible. »
Wassili fit quelques pas sans parler.
« Pourtant, reprit-il après un instant, si j'ai éprouvé ce besoin, c'est sûrement parce que je me suis depuis longtemps appliqué à combattre et à détruire en moi cet égoïsme qui est naturel à l'homme... Et voulez-vous que je vous l'avoue ? Je suis content de ce qui vient d'arriver. Cela me prouve que je Qommence à me dégager d'une impulsion aussi honteusement vulgaire. Oui, l'homme de la nature est égoïste ! Mais l'homme de la science doit être altruiste, et c'est son plus beau privilège, le seul qui puisse véritablement l'ennoblir. Son activité individuelle ne lui apparaît plus que comme un fragment de la
grande, de l'éternelle vie cosmique. Et le sentiment de cette relation le conduit aux grands efforts, aux larges sympathies. Il ne ^'- ui,, il ne cherche que le bien de ses semblables et de tous les êtres vivants. Certes, l'existence serait une triste chose si elle avait pour but unique de satisfaire quelques misérables appétits par des moyens plus misérables encore. Pour mon compte, si j'en étais là, il y a longtemps que j'aurais pris mon ticket de cimetière. Mais non, je n'en suis pas là!... Il y a dans le monde assez de hautes œuvres au service desquelles on peut mettre sa vie !.. . »
Wassili avait prononcé ces paroles avec un enthousiasme et une effusion qui ne lui étaient pas ordinaires. Sans doute l'émotion de son exploit l'agitait encore. Ses joues étaient animées d'un vif incarnat. Un feu sombre brillait dans ses yeux bleus. Il marchait vivement, en agitant les bras et semblait achever en lui-même une pensée qu'il ne formulait pas à haute voix.
Pierre Tissier le suivait sans mot dire.
a L'étrange petit bonhomme! pensait-il pour la centième fois. J'ai peur qu'il ne soit un peu fou... »
Il n'était pas le seul à porter ce jugement. Les allures excentriques de Wassili avaient été remarquées par la plupart de ses camarades et, sans s'en douter, il occupait la ville beaucoup plus qu'il n'aurait aimé à le faire. Les femmes étaient unanimes à le déclarer 1^ plus joli étudiant de Berne.
Plusieurs corporations universitaires avaient ambitionné l'honneur de le compter parmi leurs membres, et lui avaient fait des ouvertures, mais s'étaient heurtées à une modestie insurmontable. Tous les maîtres
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avaient un regard bienveillant pour cet élève si diligent et si attentif qui buvait leurs ir ' ""res paroles et ne cessait pas un instant de prenô .otes. Il n'était
personne qui ne sentît instinctif lont en lui un être d'exception, une nature supérieure et raffinée. Mais on n'en hochait pas moins la tête à son passage, comme pour dire :
« Tous ces enfants si bien doués ont un grain de folie. »
Enfant ! C'était le mot qui venait d'abord aux lèvres en parlant de lui. Personne ne pouvait le prendre au sérieux et le considérer comme un homme fait.
Un matin, à l'hôpital de l'Isle, dans le service du professeur Schœnholzer, le maître dit en arrivant au lit d'une malade qui se mourait d'anémie :
« Nous allons être obligés de recourir à la transfusion du sang, comme je le pensais...
— Voulez-vous du mien, monsieur le professeur ?» dit aussitôt Wassili en sortant des rangs et tendant son bras, prêt à relever sa manche.
Tout le monde éclata de rire, le maître comme les autres.
a Vous, mon petit ami ? répondit -il ; vous auriez plutôt besoin d'en emprunter que d'en prêter, je] vous assure!... »
Et, le soir, la ville entière ne parlait d'autre chose. On rendait justice à l'héroïsme du jeune Russe. Mais, franchement, il fallait avoir « un coup de marteau » pour offrir ainsi une pinte de son sang quand on en avait à peine une provision suffisante pour soi-même.
Le pis, c'est qu'il ne se trouva pas, dans le service du
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professeur, un autre élève pour proposer de se laisser ouvrir la veine ; qu'on fut obligé de faire appel aux bonnes volontés du dehors, et que, dans l'intervalle, la malade mourut. Wassili ne se gcna pas pour qualifier cet événement de simple assassinat. De quel droit herr Schœnholzer avait-il refusé son offre? N'était-on pas libre de risquer sa vie pour sauver celle d'un autre? S'il se jetait à l'eau après un noyé, lui demanderait-on son poids ou son certificat de vaccine? Tout cela était révoltant. Le monde était décidément composé pour un quart de scélérats et pour trois quarts d'imbéciles.
Pierre Tissier eut toutes les peines du monde à le calmer. Il ne parlait plus que de convoquer un meeting dans Vaula maxima de l'Université et de réclamer un vote de blâme contre le professeur.
a On dira que vous voulez vdus mettre en vue et battre la grosse caisse autour de votre acte de dévouement, » dit enfin le jeune Suisse.
Et Wassili laissa tomber l'affaire. L'argument avait porté coup.
Quelques jours plus tard, Pierre eut besoin d'une bobinft d'induction pour une série d'expériences qu'il se proposait de faire en vue de sa thèse de doctorat. Il entra pour cette emplette chez un électricien de la rue des Gentilshommes, et resta stupéfait en reconnaissant Wassili parmi les ouvriers qui travaillaient dans l'atelier. Le petit Russe avait une grande blouse, comme celle qu'il portait à l'école d'anatomie, et semblait être fort à l'aise devant son établi, au milieu des fils de cuivre et de soie, des barres d'acier et des piles à charbon. En voyant le regard de son ami tomber sur lui, il le salua de la tête,
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sans montrer le moindre enr.og qui se tiennent à l'auet poursuivit son travail. ^tt, le quartier ouvrier.
Pierre n'en croyait pas ses yeux. Une, mais ce n'est cident, qu'il lui fut impossible, pendaii^rieux et d'un minutes, d'expliquer nettement à l'employi. Tous les la vente l'objet spécial de ses désirs. Enfin il i^\q ne trouver ce qu'il lui fallait, donna son adresse et pans Il étouffait.
C'était donc là ce gros mystère que Wassili cachait avec tant de soin, et voilà pourquoi il quittait si précipitamment l'école à trois heures après-midi? 11 était ouvrier, ouvrier électricien ! Mais pourquoi, — comment ? Travaillait-il pour vivre ? Pouvait-il gagner en quelques heures de quoi subvenir aux frais de ses études médicales ? ou hien ne faisait-il qu'ajouter un appoint nécessaire à un revenu insuffisant ? En tout cas, quelle idée singulière de se cacher de cela comme d'un crime ! Il n'y avait rien là que de très honorable, et une telle fausse honte paraissait indigne de Wassili.
Toutes ces questions, tous ces doutes se pressaient dans le cerveau de Pierre Tissier sans qu'il pût trouver une réponse satisfaisante. Il attendit avec impatience l'heure du souper, pour voir si Wassili se chargerait de la lui donner.
Cette attente fut vaine. Le petit Russe arriva comme à l'ordinaire chez M"^ Kreybiihler, s'assit à sa place et ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé. Il s'entretint sans aucun embarras de choses et d'autres, et n'accorda pas la moindre attention aux regards inquiets de son ami.
En le quittant après dîner, sur le pas de la porte, il daigna pourtant lui dire:
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professeur, un autre élèY^^-^s aujourd'hui de me voir chez ouvrir la veine ; qu'orous donc si extraordinaire qu'un bonnes volontés diille apprendre à fond tout ce qui se la malade mopratique des appareils d'électricité?... Je ne lifier cet /chirurgien, moi, vous le savez bien!... » herr Paît ce mot avec -un faible sourire, où Pierre crut Pdémêler une pointe d'ironie, et, lui serrant la main, s'éloigna vers « la Lorraine ».
La police de l'Université de Berne est dévolue à un personnage qui porte le titre de directeur de l'éducation et le nom de Botzius. C'est un homme grand, à barbe blonde, avec des lunettes, l'air d'un allemand de Berlin. U dit un jour à Pierre Tissier en causant avec lui sur le seuil de Vaula maxima :
« Je vous vois fréquemment avec ce jeune Russe, M. Wassili Samarin. Vous n'êtes pourtant pas un révolutionnaire à tous crins, que je sache ?
— Pas précisément, répondit Pierre en riant. Il me traite môme assez souvent de bourgeois, ce qui est à ses yeux le dernier mot de l'outrage.
— Eh bien ! puisque vous êtes si étroitement lié avec lui, vous devriez l'engager à ne pas fréquenter certains de ses compatriotes. J'ai su qu'il se rend de temps à
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autre à des conciliabules russes qui se tiennent à l'auberge du Bœuf, dans le bas de Lamatt, le quartier ouvrier. J'ignore d'ailleurs ce qui s'y trame, mais ce n'est sûrement pas la place d'un étudiant laborieux et d'un gentil garçon comme paraît être votre ami. Tous les habitués du Bœuf sont des cerveaux brûlés, et je ne serais même pas étonné qu'il s'y trouvât quelques-uns de ces conspirateurs qu'on appelle des nihilistes. Il y a sûrement beaucoup d'exagération dans les bruits qui courent sur eux. Mais enfin, c'est un milieu dangereux jjour un jeune homme... Voyez ce qu'il vous convient de faire de cet avis. »
Pierre Tissier resta fort surpris de l'ouverture. Il hésita quelque temps à en parler à Wassili, puis s'y décida en se disant qu'après tout c'était son devoir d'ami. • Wassili l'écouta gravement, secoua la tête et dit :
« Ah !... voilà les paroles de M. Botzius?... Je vous remercie beaucoup de la commission, mon cher Pierre. »
Puis il mit la conversation sur le cours d'ophthalmologic du professeur Emmert.
11 ne fut plus jamais question de l'auberge du Bœuf, ni du quartier de Lamatt. Wassili devait ordinairement passer ses soirées au travail ; Pierre en avait la certitude par les progrès rapides que faisait son jeune ami dans toutes les branches de la science. Il ne s'inquiéta donc pas outre mesure de cet incident et bientôt n'y pensa plus.
Mais, à deux ou trois reprises, il lui arriva de rencontrer le petit Russe en compagnie d'un de ses compatriotes nommé Nicolas Ivanow, et ces rencontres lui remirent en mémoire l'avertissement de M. Botzius. Nicolas Ivanow
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était un réfugié notable. Il avait joué un rôle actif dans les derniers troubles scolaires de Moscou et passait, parmi les étudiants de Berne, pour un des révolutionnaires les plus ardents de la colonie russe. Pierre Tissier fut fâché de le voir en compagnie de Wassili, non pas tant encore à cause de sa renommée spéciale qu'en raison de sa physionomie. Il trouvait à cet homme de trente-cinq à quarante ans, attardé dans les rangs de la jeunesse universitaire, la mine d'un pilier d'estaminet plutôt que d'un apôtre. Petit, malingre, bas sur jambes, la barbe longue et le teint couperosé, Ivanow portait sur sa figure la marque de tous les vices. Son nez crochu était celui d'un usurier ; ses lèvres en coup de sabre indiquaient un gastrolâtre ; ses pommettes violacées, un ivrogne ; ses yeux gris et faux, un coquin. Peut-être ce signalement était-il une calomnie; mais il était malaisé de le croire.
Et pourtant Ivanow jouissait d'un véritable crédit dans son entourage. Il y était regardé comme un homme éminent, d'une instruction étendue, d'une intégrité parfaite, d'une énergie inflexible. Des défauts ou des vices, il en avait sans doute, — qui n'a pas les siens ? — assurément il ne payait pas de mine : mais était-ce sa faute ? Tous ses amis vantaient son esprit, sa finesse, le charme pénéi trant de sa parole.
Pierre en était réduit à le juger sur sa figure, qui était positivement ingrate. Il éprouva donc ifn sentiment de regret et de malaise à voir Wassili fréquenter cet homme, et un soir, avec sa franchise ordinaire, il communiqua son impression au petit Russe.
Cette fois Wassili sortit de son flegme habituel et répondit très vertement que M. Nicolas Ivanow était de
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ses amis, qu'il s'honorait de le compter parmi ses amis, et professait pour lui une haute estime : il ne pouvait donc pas tolérer contre lui la moindre insinuation. Si Pierre Tissier avait à produire contre M. Ivanow une accusation formelle et solidement établie, qu'il le fît sans hésiter. Sinon, qu'il voulût bien s'abstenir désormais d'aborder ce sujet.
Pierre se le tint pour dit. A la suite de cette explication, un certain refroidissement se marqua dans ses relations . avec Wassili. Ils continuaient leur cours d'anatomie et s'asseyaient toujours côte à côte à la table de M""® Kreybiihler. Mais leur intimité était moins grande et leur causerie restait limitée aux questions scolaires.
Un soir, pourtant, Pierre arriva à la pension Kreybûh- 1er avec des allures qui ne lui étaient pas ordinaires. Il était sombre, préoccupé, portait la tôte basse. Contre son habitude, il mangea peu : son appétit de montagnard lui faisait défaut. Wassili remarqua ces symptômes et s'en étonna.
« Êtes- vous souffrant ? » demanda- t-il avec un intérêsincère.
Pierre fit signe que non. Mais sa tristesse était si manifeste, que le petit Russe ne voulut pas le laisser partir seul après le souper et insista pour l'emmener au café. Le jeune Suisse se laissa faire. Cette prévenance de son élève hii était douce ; elle lui réchauffait le cœur et bientôt elle lui ouvrit les lèvres.
« Puisque vous avez remarqué mon chagrin, je vais vous en confier là cause, dit-il en sucrant sa tasse. Vous verrez qu'elle n'est pas futile. . . Je vous ai déjà dit, je crois, que si j'ai pu continuer mes études médicales, c'est grâce à un
mien oncle qui a bien voulu assurer mon avenir. Eh bien! cet avenir se trouve aujourd'hui subitement compromis. Mon oncle vient de subir une grosse perte pécuniaire. 11 avait confié des fonds à un notaire qui les a enlevés et s'est empressé de mettre la frontière entre la police et lui. Cette perte le met dans un extrême embarras et l'expose même à la faillite... Voilà mon doctorat ajourné, tous nos plans, tous nos rêves, tous nos projets de famille à vau-l'eau. Je vais être obligé sans doute de recourir à des expédients pour passer mOn dernier examen. Et à quoi bon ? Peutêtre ne pourrai-je même pas m'établir... C'est un vrai naufrage.
— Il s'agit donc d'une grosse somme ? demanda Wassili.
— Elle est grosse pour nous. . . Soixante-dix mille francs . . . Du reste, la lettre de mon oncle, que voici, vous mettra mieux au courant de la chose que je ne saurais le faire moi-môme. »
Pierre tira de sa poche une feuille de papier d'aspect commercial et la tendit à Wassili, qui lut les lignes suivantes tracées d'une grande écriture régulière :
« Porrentruy, 12 mai 1879.
« Mon cher neveu,
« Un grand malheur vient de fondre sur moi et t'atteint du môme coup. Si je ne connaissais ton calme et ta sagesse, j'aurais pris plus de détours pour t'annoncer cette catastrophe. Tu sais que j'étais depuis longtemps dans l'habitude de confier au notaire Beauprésent tous les
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fonds et capitaux qu'il n'était pas nécessaire de^arder en caisse pour le courant. Beauprésent vient de s'enfuir, à la suite de pertes considérables qu'il a faites à la Bourse. Il enlève, dit-on, de très fortes sommes et l'on ignore où il s'est rendu. Personnellement, je suis pour 70,000 francs dans l'aventure. Après quarante ans de laborieux efforts, me voici donc revenu au point de départ.
« Je ne songerais pas à me plaindre si j'étais l'unique victime de ce voleur. Mais voilà Hélène réduite à la pauvreté, voilà ta carrière médicale compromise, voilà mes vingt ouvriers privés de travail. Ma pauvre enfant n'avait pourtant pas besoin de la misère pour refaire sa santé ! Et toi, mon Pierre, que vas-tu devenir?... Des amis me proposent, il est vrai, de m'aider, de prévenir au moins la faillite, de ne pas laisser déshonorer notre nom. Mais faut-il accepter, quand je ne vois aucun moyen certain de rembourser promptement ces avances ? Et pourrontils même faire le nécessaire? Il me faut 37,000 francs pour ma fin de mois, et je n'en ai pas 900 en caisse. C'est à se briser la tôte contre les murs. Ecris-moi, donnemoi une idée. J'ai besoin de te lire. Ta mère et ma fille se joignent à moi pour t'embrasser de tout cœur.
a Ton oncle dévoué,
« Bernard Tissier. »
Après avoir parcouru cette lettre, Wassili la garda un instant dans sa main et parut tomber dans une profonde rêverie. Il en fut tiré par la voix de Pierre, qui reprenait :
« Je me demande si mon devoir n'est pas de quittera
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tout jamais l'Université et de dire adieu à la médecine. Mon oncle est maintenant trop âgé, il a des habitudes de timidité commerciale trop enracinées pour se lancer dans la production à outrance qui pourrait seule le relever. Peut-être, en me plaçant à ses côtés, en lui apportant mon énergie et ma jeunesse, pourrais-je arriver à le tirer d'embarras. Mais c'est un dur sacrifice !... Ah ! mes chères études, que je vais vous regretter ! »
Wassili avait relevé la tête.
« Êtes- vous fou ? dit-il. Jeter ainsi le manche après la cognée? Il ne faut pas tant se presser de conclure. Rien n'est perdu en somme.
— Mais il me semble, pourtant...
— Il vous semble mal... Soixante-dix mille francs, après tout, et spécialement trente-sept mille, — puisque c'est le chiffre immédiatement nécessaire, — ne sont pas une de ces sommes fabuleuses qu'on peut désespérer de trouver. Vous voyez que des amis la mettent à la disposition de votre oncle.
— Oui, mais pour peu de temps sans doute, et c'est ce qui l'empêche d'accepter, parce qu'il ne voit pas le moyen de tenir des engagements à courte échéance.
— Eh bien ! qui vous empêche de chercher vous-même des fonds à plus long terme?
— Moi!
— Vous, mon cher Pierre. N'avez-vous pas des amis qui seraient heureux de vous obliger ?
— Mes amis, mon cher Wassili, sont aussi pauvres que moi.
— D'accord. Mais ces amis ont d'autres amis... Tenez, je vais essayer de vous rendre ce léger service. Il y a en
ce moment, ici même, à l'hôtel Belleviie, une de mes compatriotes à qui l'argent ne mamjue pas. Je suis convaincu qu'elle se fera un plaisir de m'ouvrir sa bourse. C'est la comtesse Éva Golovine. Nous nous connaissons de longue date, car nous avons été nourris ensemble par ma mère. Ma sœur de lait m'aime beaucoup ; elle est ici pour moi seul, et si je n'étais un être aussi sauvage, je devrais me trouver ce soir chez elle. N'importe : je l'ai vue hier. Elle ne fait que passer en Suisse et doit quitter Berne dès demain. M'autorisez -vous à l'entretenir de votre affaire et à lui demander les fonds qui vous sont nécessaires pour le temps qui vous conviendra ?
— En vérité, mon cher Wassili, répondit Pierre, je ne sais si je dois... Que pensera cette étrangère ?
— Cette étrangère, mon cher, veut ce que je veux. Elle et moi ne faisons qu'un, — en tout bien tout honneur s'entend... »
Et Wassili eut un petit rire nerveux qui aurait surpris Pierre s'il avait été moins distrait par le malheur de son oncle.
« Allons, poursuivit le petit Russe, je vous quitte, sans attendre votre autorisation. J'agirai à ma ^uise et j'agirai bien, je le crois. Nous nous verrons demain. Ne vous tourmentez pas, éloignez les cauchemars et dormez le sommeil du juste. »
Sur ces mots, il serra la main de son ami et partit.
Resté seul, Pierre réfléchit longuement à la généreuse proposition de Wassili. Il appréciait à sa valeur le caractère de franche spontanéité qui la niarquait : mais, si positives que fussent les affirmations du jeune Russe, il était difficile de croire qu'une inconnue, une étrangère
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se décidât, sur une simple requête, à obliger dans ces conditions des gens qu'elle n'avait jamais vus.Wassili n'était qu'un enfant. Sans doute il s'était laissé emporter, par la chaleur de sa sympathie et par la vivacité de son imagination, à des espérances qui ne se réaliseraient pas. Il fallait même être à moitié fou pour s'y arrêter un instant.
Voilà ce que se disait Pierre en rentrant à pas lents rue de la Justice. Aussi n'y trouva-t-il guère, cette nuit-là, le sommeil tranquille qu'on lui avait souhaité. Loin de déserter son chevet, le cauchemar s'y établit à demeure. Mille songes affreux le torturèrent jusqu'au matin. Il se leva à l'heure ordinaire pour aller à l'hôpital et à l'Université. Mais nulle part il n'aperçut Wassili.
C'est seulement à midi qu'il le retrouva à la pension Kreybilhler. Le petit Russe l'accueillit avec un sourire.
<t C'est fait. J'ai réussi, » lui dit-il aussitôt.
Pierre n'en croyait pas ses oreilles et put à peine réprimer un geste d'incrédulité.
« J'ai réussi, vous dis-je, reprit Wassili. Et, pour que vous n'en doutiez pas plus longtemps, voici la somme, — trente-sept mille francs...»
Il tira de sa poche une liasse de billets de banque et la remit à Pierre.
a Vous arrangerez vous-même avec votre oncle les conditions de remboursement, poursuivit-il, et vous prendrez dix ans, vingt ans, si cela vous convient. Éva n'a aucun besoin de cet argent. Elle m'a à peine laissé le temps de le lui demander et m'a tout de suite remis un bon sur son banquier. Il a fallu près de deux heures
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pour être payé, c'est pourquoi vous ne m'avez pas vu plus tôt.
— Combien je vous suis reconnaissant ! murmura Pierre, sincèrement ému de tant d'obligeance et de simplicité. Vous êtes un véritable ami, Wassili. Mais il faut aussi que je remercie votre sœur, que je la voie, que je lui dise...
— Vous ne lui direz rien du tout, fit le petit Russe en riant.
— Et pourquoi, s'il vous plaît ?
— Par la raison que la comtesse est partie ce matin même, aussitôt après ma visite.
— Ah !... dit Pierre très désappointé. Mais vous m'apprendrez au moins où je puis lui écrire, lui exprimer toute ma gratitude.
— A votre aise. Mais ce n'est guère la peine, je vous assure. Éva ne croit pas du tout vous avoir rendu un service important. L'argent n'a pas de valeur à ses yeux. Cette liasse de billets, qu'elle vous envoie, ne représente pas la vingtième partie de son revenu, pas le quart de ce qu'elle a mille fois dépensé en deux minutes pour une fantaisie... Elle est partie pour Ostende, je crois, avec l'intention de passer en Angleterre. Si vous tenez absolum.ent à la remercier, le mieux que vous puissiez faire est de lui adresser votre carte, poste restante, à Londres. Il y a des chances pour qu'elle l'y trouve un jour ou l'autre...
Pierre n'eut rien de plus pressé, en quittant Wassili, que de courir à l'hôtel Bellevue. Il y acquit la certitude que la comtesse Golovine avait effectivement pris, le matin même, le train de Bruxelles, et n'eut plus que la
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ressource de lui adresser à Londres, poste restante, une chaleureuse lettre de remerciements. Au fond, il était assez mécontent de cette solution, et restait fort perplexe sur le compte de celt(3 noble dame qui faisait le bien à tire-d'aile, qui ne cherchait même pas à savoir qui elle obligeait, et sur un simple mot de recommandation jetait ainsi un paquet de billets de banque à la tête des gens, sans prendre aucune des précautions ordinaires en pareil cas. Aussi s'empressa-t-il d'accabler Wassili de questions, quand il le revit.
« Je vous en prie, lui dit-il, donnez-moi des détails. Faites-moi connaître ma bonne fée. Est-elle mariée?
— Veuve.
— Elle voyage beaucoup ?
— D'un bout de l'année à l'autre. En Allemagne, en Ecosse, en Italie, parfois même en Amérique et dans rindc.
— Elle s'ennuie donc?
— Démesurément.
— Est-elle jolie?
— Jolie?... oui, je crois que oui. Elle passe pour telle, en tout cas.
— Blonde ou brune ?
— Blonde.
— A-t-elle de l'esprit?
— On lui en prête. Mais elle ne cherche pas à le montrer.
— Elle est donc d'un caractère mélancolique ?
— Vous pouvez même dire farouche. Il lui arrive de passer huit jours sans dire un mot.
— Mais à vous, elle parle sans doute? Que vous a-t-elle répondu quand vous lui avez expliqué mon affaire?
— Qu'elle vous obligerait très volontiers, mais à une condition : c'est que vous ne vous croiriez pas tenu de vous occuper d'elle. Or, c'est ce que vous faites beaucoup trop. Vous vous êtes trompé sur votre vocation, mon cher ami, et vous étiez fait pour devenir juge d'instruction. »
C'est tout ce qu'il fut possible de tirer de Wassili. Pierre comprit qu'il serait inutile de pousser plus loin son interrogatoire : le petit Russe semblait prendre à tâche de ne faire que des réponses sibyllines et de ne donner que des renseignements ambigus. Pourquoi cette tactique? Dans quel but ce^ procédés évasifs? Décidément, Wassili avait le goût du mystère. Il fallait toujours qu'il cachât quelque chose. Gomme si ses gros secrets ne finissaient pas régulièrement par se découvrir ! Quel singulier garçon, avec son excellent cœur et sa vive intelligence !
Ainsi pensait Pierre. Et suivant la pente de ses habitudes scientifiques, il se faisait déjà une théorie de Cf fameux mystère. Parbleu ! C'était facile à deviner, et bien des choses s'en trouvaient expliquées ! Wassili était amoureux de M™* Golovine. . . Une jeune veuve, blonde, jolie, élevée avec lui : il y avait bien de quoi mettre à l'envers cette cervelle de vingt ans. Sans doute leur amour datait du premier âge. Il y avait eu entre eux une de ces tendresses enfantines, de ces attachements instinctifs qui naissent entre bébés nourris au même sein. Puis, cet attachement avait grandi avec eux, était devenu passion. Mais la jeune fille avait été mariée à un autre homme. Son frère de lait restait séparé d'elle par la hiérarchie sociale, par le monde, par des obstacles
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sans doute infranchissables. De là, leur tristesse à tous deux, et le deuil qu'ils portaient au cœur, — et aussi la maturité précoce de Wassili, ses déclamations contre le mariage, sa haine des lois établies... Oui, plus il y pensait, plus Pierre trouvait dans cette hypothèse la clef des singularités qui l'avaient si souvent étonné chez son ami.
Il y trouvait aussi une raison de respecter désormais plus scrupuleusement une blessure toujours saignante. Aussi le nom de la comtesse Golovinene vint-il plus sur ses lèvres, et c'est à peine s'il se permit de l'écrire en racontant à son oncle comment il pouvait le sauver de la ruine.
Trois mois passèrent. Pierre voyait approcher le moment de subir son dernier examen et de déposer sa thèse pour la soutenir à l'automne suivant, quand il fut surpris, un matin, de voir Wassili entrer chez lui.
Depuis tantôt un an qu'ils se connaissaient, c'était la première fois que pareil phénomène se produisait. Le petit Russe était en costume de voyage et tenait une valise à la main.
tt Mon cher Pierre, dit-il en entrant, je viens vous dire adieu et vous demander un service. Vous connaissez bien votre pays : il s'agirait de m'indiquer un village tranquille et écarté où je pusse passer mes deux mois de vacances et travailler sans être dérangé. J'aimerais un coin pittoresque, mais peu fréquenté des touristes. Et s'il était possible d'y habiter une maison isolée, où je fusse absolument seul, tous mes vœux seraient comblés... »
Pierre rétléchit un instant.
« Pourquoi ne viendriez-vous pas simplement passer ces deux mois dans ma famille ? dit-il au jeune Russe. Mon oncle et tous les miens en seront, je vous jure, aussi ravis que moi. Notre pays répond précisément à votre définition. C'est Porrentruy, dans la région la plus pittoresque et la moins fréquentée du Jura. A la vérité, vous ne serez pas seul chez nous. Mais si vous tenez absolument à vivre à part, nous avons dans le jardin un pavillon très habitable et où votre solitude sera religieusement respectée... Est-ce convenu?... Dites-moi oui, je vous en prie. »
L'invitation était si cordiale et si franche, Pierre avait le désir si manifeste de la voir accepter, que Wassili hésita à le désappointer.
« Quand comptez- vous partir? demanda-t-il.
— Dans huit jours, aussitôt après mon examen. » Wassili parut combiner un itinéraire. Il consulta un
guide des chemins de fer qu'il avait à la main.
« Je suis obligé de partir immédiatement pour... Bruxelles, répondit-il enfin. Une affaire urgente... pour la comtesse Golovine, ajouta-t-il en rougissant faiblement. Mais si vous voulez prendre rendez- vous avec moi, à huit jours d'ici, dans le train môme du matin, — neuf heures cinquante minutes — vous m'y trouverez. Et je serai très heureux de profiter de votre invitation.
— Bravo !... Je vais sans plus tarder annoncer la bonne nouvelle à mon oncle ! s'écria Pierre tout radieux.
— Et moi, je vais vous dire au revoir et filer sans délai, pour ne pas manquer l'express, » répliqua Wassili en échangeant avec son ami une poignée de main.
Pierre, "en se mettant à la fenêtre, le vit qui remon-
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tait en fiacre et s'éloignait. Mais il lui parut que la voiture n'allait pas du côté de la gare.
Il n'attribua d'ailleurs aucune importance à ce détail et se mit aussitôt en devoir de donner à son oncle avis de son invitation, non sans compléter par quelques touches le portrait qu'il lui avait déjà fait de Wassili.
« Un original fini. Il ne faudra pas vous étonner
de ses allures, » écrivait-il.
Huit jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée des deux étudiants à Porrentruy. Wassili avait vu toutes les curiosités de la ville, y compris les gens curieux qui n'ont pas aperçu un Cosaque depuis 1815. Pierre l'avait conduit au Jardin Botanique de l'École cantonale. Il lui avait montré les bustes de Thùrmann et de Stockmar, deux grands citoyens de ce petit pays ; il lui avait fait lire les plaques incrustées dans le mur des bâtiments de l'École, et qui rappellent aux générations oublieuses le passage à Porrentruy de sociétés savantes qui n'y sont malheureusement pas restées.
Ces merveilles avaient laissé Wassili absolument froid. Pierre s'était alors décidé à frapper un grand coup et avait fait monter son ami jusqu'à l'ancien château des princes-éveques. C'est un gros édifice aujourd'hui con-
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verti en asile de vieillards et en orphelinat. Les bons vieux se chauffent au soleil, dans la cour où jadis piaffaient les chevaux des petits seigneurs allemands. Ils causent doucement entre eux en écoutant les orphelins qui, là-haut, dans une grande salle, psalmodient d'une voix nasillar-dc le Rufst du mein Vaterland, traduit en vers boiteux et en ce français peu élégant si bien nommé français fédéral.
En dépit de ses maquillages modernes, ce pauvre château garde la mélancolie de son passé. Les vieillards qu'il abrite sont là dans leur cadre naturel. Tous ces débris se consolent entre eux. Les orphelins semblent y trouver la promesse d'un avenir ruiné d'avance et d'une vie aussi noire que les pierres de la grosse Tour Réfonse, avec son toit en forme d'éteignoir.
Mais Wassili contempla ces moellons sans enthousiasme et ne parut pas plus galvanisé par la collection de portraits des princes-évêques qu'on conserve dans une des salles du château. >:-,-
Pierre n'y comprenait rien. En philistin renforcé lfétl se flattait d'être, il pensait que toute toile peinte devait intéresser un connaisseur élt que toute muraille ancienne devait le mettre en extase.
« Le vieux château passe pourtant pour très curieux, et pas un touriste ne manque de le visiter, fit-il avec une pointe de dépit, en constatant l'évidente indifférence de Wassili. Que lui reprochez-vous donc à notre château ? N'est-il pas assez vieux pour vous plaire ?
— Il n'a pas de style et n'est d'aucune égoque, prononça Wassili avec la netteté qu'il apportait dans toutes ses opinions.
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— Pas de style?... Pas d'époque?... Mais c'est impossible ! argua Pierre. Un château doit nécessairement avoir été bâti à un moment donné et se classer dans une catégorie architecturale déterminée...
— Mettons, si vous voulez, que celui-là se classe dans l'ordre des casernes, — de tous les monuments humains le plus laid et le plus infâme après l'échafaud !.,. » dit Wassili avec des yeux flamboyants.
On revint en silence à la fabrique.
C'était le seul endroit où le jeune Russe parût se plaire. Il prenait un plaisir singulier à aller s'asseoir dans l'atelier d'horlogerie, à causer avec les ouvriers, à suivre leurs minutieux travaux. Il les regardait limer les petites roues dentées, incruster les trous en rubis, manier de la pince des organes microscopiques, ajuster à la loupe un ressort fin comme un cheveu. Et, quand il était las de se faire expliquer les mécanismes, c'étaient des questions sans fin sur la vie matérielle, les salaires, les heures de travail. Le père Bernard était ravi de voir son hôte prendre un si vif intérêt à une industrie qu'il considérait personnellement comme la première du monde.
Madame Tissier n'était pas moins charmée de son fils cadet, comme elle persistait à appeler Wassili, en prolongeant indéfiniment la première plaisanterie de sa vie. La douceur de cet enfant, sa bonhomie parfaite, la simplicité noble de ses manières, les éloges qu'il lui faisait (le son potage, — tout cela lui avait pris le cœur. Elle avait par instants des envies folles de l'entourer de ses bras, comme une vraie mère, de le baiser au front, de caresser ses cheveux ou ses joues. Et ce n'était pas trop
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de cinquante ans de rigidité impeccable pour lui donner la force de refréner ces impulsions soudaines.
Tout le monde dans la maison s'accordait au surplus à chanter les louanges de Wassili : maîtres, ouvriers et domestiques étaient unanimes à déclarer qu'on n'avait jamais vu un si charmant garçon, aussi poli, aussi studieux, aussi obligeant. Avec cela musicien consommé. Violon, piano, flûte, harpe même, rien ne lui était étranger. Et si joli '...
Une seule personne gardait le silence quand on faisait l'éloge de Wassili : c'était M"® Hélène. M"« Hélène n'était pas contente du petit Russe, M"® Hélène le trouvait décidément très peu galant.
Simplement étonnée d'abord de la froideur qu'il lui avait marquée dès son arrivée, elle n'avait pas tardé à s'en irriter. Quel en pouvait être le motif? Pourquoi le jeune Russe, si avenant, si gracieux avec toute la maison, restait-il sur la réserve avec elle seule ? Car il n'y avait pas à s'y tromper. Jamais il ne lui adressait un compliment ou un mot aimable ; jamais il n'avait pour elle une de ces prévenances si naturelles et en quelque sorte si obligatoires entre un jeune homme et une jeune fille qui habitent sous le même toit.
II n'était pas bourru et impoli, — non certes. Même en le voulant systématiquement, il n'y serait pas parvenu. Mais il se tenait dans les bornes de la stricte courtoisie, — d'une courtoisie glaciale qui finissait par être presque blessante. Hélène aurait voulu un peu- plus de laisseraller et de camaraderie. Les premières cérémonies faites et: les premières timidités surmontées, il lui semblait que Wassili aurait pu se relâcher un peu de ses grands airs.
3 4 WASSILI SAMARIN.
Ce n'était pas fierté chez lui, si familier avec tous les autres. C'était donc du dédain, de l'antipathie pour elle seule ?
Hélène en était profondément humiliée. Sans aucune arrière-pensée de coquetterie proprement dite, elle avait naturellement supposé, en voyant arriver ce prince Charmant, — comme toute jeune fille l'aurait fait à sa place, — que l'ami de Pierre allait se montrer plein d'égards et d'attentions pour elle. Étrangère encore à toutes les joies mondaines, elle s'était fait une fête de cetta initiation aux délices d'une honnête flirtation et s'était vue à l'avance traînant après elle dans les rues de Porrentruy un prisonnier de guerre aussi distingué. N'était-il pas juste qu'elle eût une fois dans sa vie un cavalier servant à ses ordres ? Et quoi de plus naturel que d'attribuer ce rôle à l'hôte de son père ? Le faire jouer à Pierre, elle n'y songeait même pas. Il avait avec elle des habitudes trop fraternelles. On n'a jamais vu un cavalier servant tutoyer la dame de ses pensées et l'envoyer lui chercher un livre au premier étage. Donc, la chose allait de soi : Wassili devait, à première vue, s'éprendre d'elle et lui faire la cour en tout bien tout honneur. Et cela ne pouvait manquer d'être très amusant.
Hélas ! il fallait en rabattre. Non seulement Wassili restait de marbre, mais il prenait un soin manifeste de traiter Hélène en petite fille et de ne remarquer aucun de ses manèges. Quelle déroute pour tant de jolis rêves !
La pauvre Hélène commença par être simplement désappointée. Sa gaieté tomba tout à coup. Elle si vive, si bruyante d'ordinaire, mit une sourdine à ses expansions. On ne l'entendit plus fredonner dans sa chambre
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OU faire courir dans l'escalier le frou-frou de ses jupes. Elle devint mélancolique et rêveuse, perdit l'appétit, eut des accès de larmes sans raison apparente. Bientôt cet état nerveux se caractérisa par des symptômes plus marqués. Le cœur gonflé d'un gros chagrin, prise de besoins inouïs et inexpliqués de tendresse, elle se réfugiait, caressante comme une chatte, auprès de sa mère adoptive, l'embrassait avec frénésie et éclatait en sanglots. Puis elle courait s'enfermer chez elle, s'absorbait en des rêveries vagues, d'où elle sortait en sursaut à l'appel du dîner. En deux ou trois jours, ses joues s'amaigrirent, ses yeux se cerclèrent de noir, elle fut prise d'une petite toux, et M^^ Tissier, subitement inquiète, appela en consultation les deux docteurs en herbe, Pierre et Wassili.
Pierre fut d'avis que tout cela était dû à la croissance. Hélène avait beaucoup grandi depuis un an : elle avait toujours été délicate : il fallait l'obliger à manger des viandes saignantes, lui faire prendre du fer, du vin de quinquina, des amers, des toniques de tout genre. Wassili corrobora et compléta la prescription. M"^ Hélène menait une vie trop casanière, elle ne faisait pas assez d'exercice au grand air. Il lui fallait de la gymnastique, des courses à pied, des promenades, à cheval.
« Nous allons visiter les montagnes du canton ; nous pourrions l'emmener avec nous, suggéra Pierre.
— Comme il vous plaira, cher ami, je suis à vos ordres.
— Eh bien ! commençons dès demain ! allons à pied à Sainte-Ursanne ou ailleurs !... »
Afîaire conclue. Mme Tissier courut porter ces nou-
vellesà la fillette. Elle était loin de s'attendre à l'effet de cette simple notification. Au premier mot, les couleurs d'Hélène reparurent, ses yeux reprirent leur éclat, un sourire entr'ouvrit ses lèvres pâles.
« Vraiment ? . . . C'est M. Wassili qui conseille ces promenades?...
— Oui, ma chérie, M. Wassili et Pierre. Ils disent que tu as besoin de grand air, d'exercice, et, dès demain, ils t'emmènent avec eux...
— Quel bonheur, maman!... Comme je vais m' amuser! »
Et voilà l'enfant battant des mains, sautant au cou de la veuve, fourrageant ses tiroirs pour préparer sa toilette de campagne. Il n'était plus question de maladie, à cette heure! Quel appétit, au dîner ! Et toute la soirée, quelle joie débordante ! Wassili lui-même en était adouci. Deux ou trois fois, il se laissa aller à croiser avec Hélène des propos qui n'avaient rien d'hostile. On rit, on bavarda, on chanta au piano jusqu'à minuit.
Mais le lendemain, quand le jour se leva, il tombait une pluie torrentielle, une de ces pluies d'été qui semblent ne devoir jamais finir. Force était donc d'ajourner l'excursion. Les étudiants passèrent leur matinée d'une manière assez maussade, dans le petit salon du pavillon, les yeux appesantis par l'orage et pouvant à peine suivre les lignes des livres qu'ils avaient ouverts.
Vers midi, la pluie s'arrêta, mais reprit de plus belle à deux heures. C'était intolérable, — toutes les fois qu'on voulait sortir, il pleuvait, — ces choses-là n'arrivaient qu'à lui ! répétait une fois de plus Pierre Tissier, qui, pour rien au monde, n'aurait laissé passer, sans la pren-
WASSII.I SAMARIN. bj
dre aux cheveux, l'occasion de placer un lieu commun. Wassili regardait le météore avec la résignation du philosophe. Les lignes d'eau tombaient serrées en longues diagonales, frappaient les vitres avec un bruit sec et s'y écrasaient comme des larmes sur la joue d'un enfant. Au dehors, pas un être humain sur le sol détrempé qui se fondait, se liquéfiait en boue noirâtre. Parfois, un brusque coup de vent secouait les arbres, enlevait feuilles et fruits et faisait grincer les charnières des volets. Dans le lointain, les montagnes s'élevaient vaguement, voilées de brume.
En vain les deux jeunes gens avaient essayé de causer.- Leur conversstion était tombée à plat. Ils se sentaient mous, inaclifs, alourdis par ce vilain temps.
Tout à coup, la porte s'ouvrit et Hélène fit irruption sur le seuiL
a Tant pis!... Je viens vous voir et vous dire la nouvelle!... fit- elle en montrant toutes ses dents dans le plus frais éclat de rire. M. Jacquinot est là!... 11 est crotté comme un barbet, — trempé comme une soupe ! Figurez-vous qu'il est entré par la petite porte et monté par l'escalier de service, tant il a peur de voir ses habits pleurer sur les marches du grand degri ! . . . »
Et elle riait, et elle riait... C'était inattendu et charmant, li'apparition contrastait avec la pluie. Vêtue d'une robe de percale à petits plis, qui moulait ses formes jeunes et sveltes, perchée sur le bout de ses bottines pour éviter les flaques d'eau, et tout endiamantée de gouttelettes qui se suspendaient à ses cheveux blonds, à ses cils, à ses mignonnes oreilles roses, — les joues animées par la course, le nez au vent, la poitrine haletante,
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— avec ses frisons dorés dans le cou et ses tempes transparentes, où de petites veines bleues dessinaient leur réseau, — elle s'encadrait dans la porte béante sous une traînée de pampres ruisselants. On aurait dit d'une jolie fraise éclose sous la rosée.
«Pauvre M. Jacquinot ! reprit-elle, sans prendre le temps de respirer. Grettlé Ta fait sécher au feu de la cuisine. Papa lui a prêté une paire de pantoufles et sa plus longue redingote... Il faut voir le petit homme, perdu dans l'habit de papa, dont les basques traînent presque à terre!.... Un peu plus et j'allais lui demander s'il n'a pas besoin d'un porte-queue... Mais j'étouffais, et j'ai pris le parti de venir rire ici tout à mon aise... »
Pierre faisait déjà comme elle. Il riait de tout son cœur. Mais Wassili ne s'était pas déridé.
K Qu'est-ce donc que M. Jacquinot? demanda-t-il très calme.
— Comment, monsieur Wassili, répondit la fillette, Pierre vous a montré toutes les curiosités de Porrentruy, et il ne vous a pas fait voir M. Jacquinot?
— Non, mademoiselle.
— Eh bien! mon cousin, tu es sans excuse, et à la place de M. Wassili, je t'en voudrais beaucoup de cette négligence... Mais il me semble, messieurs, que vous pourriez m'inviter à entrer, au lieu de me laisser là sous l'averse, ajouta l'enfant en prenant un air offensé ets'installant dans un fauteuil.
— Mon cher Wassili, n'écoutez pas cette gamine, dit Pierre, qui riait toujours. M. Jacquinot est devenu le plastron de mademoiselle, devinez un peu pourquoi?
— Pourq uoi? reprit Hélène. Parce qu'il est ridicule-
WASSILI SAMARIN. Sç
ment petit, et qu'il aime une demoiselle aussi longue qu'un sapin ébranché.
— Tu n'ajoutes pas, continua Pierre, que M. Jacquinot et M"* Gonflin sont fiancés depuis dix ans. Et c'est précisément par cette rare constance que vous êtes mises en joie, toi et certaines autres péronnelles à qui il pourrait bien arriver de coiffer sainte Catherine. » ~ Hélène se leva et fit une belle révérence à son cousin.
« Grand merci de votre horoscope, monsieur, pour mes amies et pour moi!... Vous êtes si aimable, qu'il y a vraiment plaisir à vo ;s apporter les nouvelles du jour... J'aime mieux aller retrouver M. Jacquinot, — c'est plus gai, — et, j'y pense!... ikher de lui ménager une surprise agréable...»
Elle partit en courant, et Pierre, heureux de trouver un aliment pour la convsrsation, se mit à raconter à son ami les amours légendaires de M. Jacquinot et de M"° Gonflin. Quoi qu'il en dît, ce sujet paraissait lui être aussi cher qu'à Hélène.
« M. Jacquinot peut ".voir trente-cinq ans, coinmença-t-il. C'est un petit, tout petit homme, rond comme une boule, chauve comme un genou, avec des joues de pomme d'api. Il a des yeux gris en trou de vrille, un nez qui ressemble à un toi tillon de mie de pain trempé dans de la gelée de groseille, une formidable paire de moustaches et des oreilles qui pourraient servir de contrevents. Il s'appelle Dieudonné et il est employé aux péages à deux lieues d'ici. Tous les jours il vient à pied pour voir M"® Gonflin. Cette jeune fille de trente-deux ans forme le plus curieux contraste avec son cher et tendre soupirant. Jacquinot" est petit et gras. M"® Gonflin
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est longue et sèche. Dieudonné a les joues roses, Camillo (elle se nomme Camille !) est aussi jaune qu'un citron. li a le nez rond, elle a le nez en bec d'aigle. Il est chauve, elle étage sur sa tête un chignon monumental qui la fait encore plus haute. Camille est demoiselle de magasin chez un drapier de la ville, et, quand elle saisit le mètre plat ou l'aune qui sert à mesurer les étoffes, — on ne sait si c'est elle qui tient le mètre ou le mètre qui tient M"* Gonflin. Jacquinot fait des vers, spécialement des élégies. De temps à autre, il envoie les produits de sa muse aux feuilles d'avis locales, qui s'empressent d'insérer dans leurs colonnes les rimes du petit homme. Camille chante volontiers des chansons égrillardes et so fait apporter tout ce qui paraît en ce genre, parles commis-voyageurs de son patron... Nous avons assez fréquemment la visite de ce couple aimable. Ma mère, qui est la bonté même, compatit aux peines d'amour de Dieudonné, ma cousine s'en amuse, et mon oncle, qui est le parrain de Camille, se croit obligé à l'accueillir de son mieux.
— Mais pourquoi ces deux êtres si bien faits pour s'entendre ne se sont-ils pas mariés ? demanda Wassili.
— Pourquoi?... Parce que l'état civil de Camille n'est pas régulier. Elle est née en France, tout près d'ici, à la frontière, et l'officier municipal qui a enregistré sa naissance a commis une bévue. Le prénom de la pauvre ei> fnnt a sans doute prêté à l'équivoque : au lieu d'inscriro sur son livre un enfant du sexe faible, le fonctionnaire en question a inscrit un enfant mâle... Vous voyez d'ici les complications... Quand Camille Gonflin eut atteint sa vingtième année, elle reçut, par l'intermédiaire du con-
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sul de France, une feuille de route l'invitant à se rendre sans délai au conseil de révision, à Belfort. Aussitôt Jacquinot se dévoua. Il demanda un congé de deux jours à l'administration des péages, qui le lui accorda, et il se rendit à Belfort pour toutes les démarches indiquées par la situation. Il arriva au conseil de révision, se fit rabrouer par la gendarmerie, et à l'appel du nom de Camille Gonflin, tout troublé et hors de lui-même, il eut le malheur de répondre : Présent ! Immédiatement poussé dans une sorte de vestiaire, en compagnie de deux ou trois cents conscrits, le pauvre diable, complètement ahuri, reçut l'ordre d'ôter ses habits, fut soumis à toutes les opérations du recrutement, examiné sous tous les aspects, et, grâce au déplorable abaissement de la taille dans les armées françaises, déclaré apte au service !... Quelques mois plus tard, Camille Gonflin recevait une feuille de route avec ordre de se rendre au 44® bataillon de chasseurs à pied, en garnison à Bourbon-l'Archambault. La pauvre fiUe se trouva mal, et quand elle se fut remise, elle accabla Jacquinot de sa juste colère.
— Mais enfin, tout aurait pu s'arranger. N'a-t-on pas fait des démarches auprès des autorités françaises? demanda Wassili, évidemment plus touché des côtés navrants de cette histoire que de ses côté»' ridicules.
— On a tout tenté, répondit Pierre, mais jusqu'à ce jour on n'est arrivé à aucun résultat définitif. Camille Gonflin est en état de désertion. Vous avez souvent entendu parler des lenteurs de l'administration française. C'est bien ici qu'on a pu les constater. Depuis dix ans, le ministère des affaires étrangères renvoie le dossier au ministère de la guerre, qui le renvoie au ministère de
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rintérieurj lequel, comme vous le savez, a la surveillance des officiers de l'état civil. Mon oncle a écrit plus de cent lettres. Jacquinot a roulé sa petite personne de Porrentruy à Berne et de Berne à Belfort. Rien n'a réussi. Bien mieux! Une amnistie a été récemment accordée aux insoumis et déserteurs français. Camille croyait naturellement y être comprise et en profiter pour faire élucider son affaire. Mais ce nouvel incident n'a servi qu'à l'embrouiller davantage, et jusqu'à ce jour elle n'a pu se marier faute de papiers réguliers. On lui assure présentement que la question est de la compétence du tribunal civil de Belfort, et c'est à cette juridiction qu'elle va prochainement s'adresser. Puisse-t-elle lui être plus clémente que les autres !...
— Et Jacquinot, interrompit Wassili, ne s'est-il pas rebuté après tous ces mécomptes ?
— Jacquinot se rebuter pour si peu !... Vous ne le connaissez pas. Il met son çoint d'honneur à effacer par sa constance la gloire de tous les héros de roman. De plus, il se croit poète, et les malheurs de sa dulcinée sont pour lui un thème à élégies larmoyantes. Il voit en Camille une beauté de premier ordre, en lui-même le plus infortuné des soupirants, et il arrange tout cela en hexamètres. Notez que ce sentimentalisme pleurard ne l'empêche pas de bien manger et de boire sec. Au contraire. Plus il avale de liquides, plus il s'attendrit sur son sort...
— Vous aurez l'occasion de vous en convaincre ce soir même, rnonsieur Wassili, dit Hélène qui était rentrée sans bruit pendant le récit de son cousin.
— Gomment cela ? dirent les deux jeunes gens.
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- J'ai fait inviter Jacquinot à souper par papa, et pour avoir la comédie complète, j'ai envoyé dire à M"* Gonflin devenir passer la soirée avec nous...
— Et vous croyez, mademoiselle, s'écria brusquement Wassili, qu'il est bien généreux de se moquer ainsi de ces pauvres gens ?... »
Hélène fut encore plus étourdie que choquée de la leçon. Elle rougit etse troubla pendant quelques secondes, chancela comme si elle avait reçu un coup en pleine poitrine. Puis, faisant un effort surhumain, elle essaya de répondre :
« M. Samarin veut sans doute faire montre de sensibilité et établir sa supériorité morale... »
Elle n'acheva pas et éclata en larmes.
« Hélène!... Hélène!... s'écria Pierre sur un tonde reproche, tandis que Wassili se mordait la lèvre.
— Eh ! répliqua l'enfant au milieu de ses sanglots, ai- je attaqué la première?
— Wassili ne t'a pas attaquée; il t'a soumis une observation très juste, — que tu es la première à trouver juste, j'en suis sûr, — et à laquelle tu as trop vivement répondu... Ne pousse do'nc pas les choses à l'extrême et donne la main à notre ami.,,
— Mon intention n'était pas de vous offenser ni d'afficher une supériorité quelconque, croyez-le bien, mademoiselle, dit Wassili en souriant, et tendant sa main blanche à Hélène.
Un rayoïi de joie éclaira aussitôt le frais visage de la fillette, à travers ses larmes. Elle prit, en tremblant encore, la main qui lui était offerte et la serra nerveusement.
« Je suis une folle et une enfant, dit-elle. Vous avez
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mille fois raison : je ne devrais pas rire ainsi de Jacquinot. Mais il est presque impossible de résister à la tentation. Il est si ridicule !... Vous en jugerez vous-même...
— L'important est surtout de ne pas le taquiner outre mesure, reprit Pierre. Il finira par s'apercevoir que tu te moques de lui et ne viendra plus nous voir. Laisse-le se mettre tout seul en scène. »
Hélène promit ce qu'on voulut et quitta le pavillon pour aller s'enfermer dans sa chambre où elle musa tout à son aise sur cette escarmouche. Comme M. Wassili était dur pour elle ! Il ne lui passait rien. Mais qu'il était gracieux tout de même, en lui faisant ses excuses, et quel sourire charmant!... C'est singulier, elle avait eu un coup au cœur, à se voir ainsi grondée par lui, et pourtant c'était bon. Oui, c'était bon. Quelle chose étrange î Elle avait été grondée assez souvent dans sa vie, soit à la maison, soit à l'école secondaire. Eh bien ! jamais elle n'avait rien éprouvé de pareil. « Et vous croyez, mademoiselle, qu'il est bien généreux de se moquer ainsi de ces pauvres gens? » Voilà ce qu'il a dit, de sa plus grosse voix. Pas aimable, décidément. Et l'expression de ses yeux ! C'était à croire qu'ils fussent pleins de flammes... Après tout, il ne peut pas y avoir grand mal à rire un peu de ce vilain Jacquinot. On n'a déjà pas tant d'amusement à Porrentruy !... Tant pis!... Je rirai à mon aise, quand môme M. Wassili devrait se fâcher encore et refaire sa grosse voix. D'abord cela m'amusera, maintenant ! Je l'aime mieux fâché qu'indifférent. Et puis, il ne faut pas non plus que ce petit monsieur s'imagine nous faire la loi !... Et Pierre, avec ses airs de papa! « Hélène!... Hélène ! c'est toi qui as tort! « Ah 1...
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ah !... c'est trop drôle, sur ma parole. J'ai vu le moment où ils allaient me mettre en pénitence dans un coin, ou me condamner au pain sec. Et moi qui pleurais comme une sotte!... Attendez un peu, messeigneurs, je vais vous montrer le cas que je fais de vos sermons...
Le résultat le plus net de ce tumultueux monologue fut que M"* Hélène se coiffa avec un soin particulier, mit un ruban dans ses cheveux et arbora pour le souper sa plus belle robe bleue.
Mais quoiqu'elle en eût dit, il lui fut impossible pendant toute la soirée de se moquer de Jacquinot et de M"^Gonflin. Le petit poète eut beau déclamer une de ses fables les plus niaises, suivie d'une de ses élégies les plus larmoyantes ; il eut beau se comparer à
un arbrisseau fragile que balance
Le vent froid des hivers ;
ni ces manifestations, ni les chansonnettes de M"* Gonflin n'eurent le privilège d'égayer comme à l'ordinaire la table de l'horloger.
Wassili ne riait pas. Il n'en fallait pas plus pour qu'Hélène ne pût pas rire.
Le lendemain matin, Pierre était le premier debout. « En route ! en route ! alla-t-il crier sous les fenêtres d'Hélène et sous celles de Wassili. Le soleil brille et
la montagne nous attend. En route pour le Fahy !... »
C'est une grande forêt qui s'étend au-dessus de Porrentruy, derrière le château. Il avait été décidé qu'on commencerait par là les excursions projetées.
Les deux enfants furent vite prêts. On déjeuna sur le pouce et l'on partit.
Hélène se révéla d'abord pedestrian de premier ordre. Elle allait svelte et légère dans sa robe de piqué blanc, sous son grand chapeau de paille aux rubans flottants, sautait les haies, franchissait les ruisseaux, s'aidait de l'alpenstock avec une adresse charmante. Mais bientôt elle se sentit lasse. Toute sa vaillance s'était épuisée à gravir les premières croupes de la montagne, et depuis deux heures on montait*
Le soleil filtrait ses rayons à travers les branches feuillues des chênes et des bouleaux. A droite, à gauche, de longues allées vertes s'ouvraient entre les arbres. Pas le moindre souffle dans la lourdeur chaude de ce matin d'été. Le silence était profond. Mais au loin on entendait les chansons vagues des moissonneurs qui plus bas, dans la plaine, faisaient bonne besogne.
« Pierre, tu allonges vraiment trop tes enjambées ! s'écria Hélène à bout de forces. Il n'y a pas moyen de te suivre... »
Elle sentait son cœur battre comme s'il voulait se rompre.
« Nous marchons pourtant comme des tortues, protesta Pierre. Et, personnellement, je suis obligé de faire un effort continuel pour aller aussi lentement.
— Eh bien ! ne te gêne pas, devance-nous. M. Was.sili et raoi, nous te suivrons à notre aise...
— Vous pensez donc, mademoiselle, que j'appartiens naturellement à l'arrière-garde ?
■'^"'*' — Oh ! cela se voit assez, répliqua la jeune fille en fixant ses grands yeux francs et rieurs sur ceux de Wassili. Vous ne voulez pas en avoir l'air, mais vous êtes aussi fatigué que moi.
— Ma foi, j'en conviens, je ne serais pas fâché de me reposer un peu. dit le jeune Russe.
— Si vous vous arrêtez, vous êtes perdus, et vous ne serez jamais capables d'achever l'étape ! prononça Pierre en marcheur émérite. Ralentissons le pas, si c'est nécessaire, mais, croyez-moi, pas de halte avant la descente. »
Les deux traînards se laissèrent convaincre.
Les allées vertes avaient fait place à un chemin défoncé par les lourdes charrettes des bûcherons. Il y avaiî; là de ces flaques d'eau qai ne sèchent jamais, de ces boues grasses dans lesquelles le pied s'empâte et se salit. De place en place, un sentier filait sur la montagne, battu par les semelles cloutées des paysans, encombré de stères de bois coupé. Des ronces traînaient et accrochaient au passage la robe d'Hélène. Force était bien alors à Wassili de livrer combat à ces broussailles, car Pierre était toujours en avant et ne se retournait pas pour si peu. Chaque fois,Ja fillette adressait un sourire à son libérateur et lui disait : « Merci. » La camaraderie, systématiquement repoussée par Wassili, depuis son arrivée, finissait par naître.
Après les grands arbres, ce furent les taillis. Le soleil se montra de nouveau ; il chauffait de plus belle. Hélène confia son « alpenstock » à Wassili et ouvrit son om-
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Lrelle; puis, se rapprochant du jeune Russe, elle s'efforça de l'abriter des rayons qui l'aveuglaient.
« Je vous en prie, mademoiselle, ne prenez pas cette peine, lui dit-il. Je ne crains pas le soleil , et j'ai bien assez de mon chapeau pour me garantir....
— Vous avez le teint si délicat, monsieur Wassili, et un coup de soleil est si vite pris!... Il faut être une paysanne comme moi pour s'y exposer de gaieté de cœur.
— Pourquoi vouloir vous faire passer pour une paysanne ?
— Ne le suis-je pas? Je sais bêcher, sarcler, faire les foins...
— Peut-être vous sentiriez-vous capable de porter sur votre tête un fardeau comme celui de ces trois femmes qui viennent là?...
— Oh! non. Je ne suis pas encore aussi paysanne que cela !...')
Trois rudes gaillardes, pieds nus, en jupons courts, les épaules serrées pai- des mouchoirs jaunes et verts, s'avançaient, tenant en équilibre, sur leur front hâlé, de lourdes charges de bois mort. Elles passèrent, droites et cambrées, avec des poses de cariatides ; leurs voix traînantes lancèrent un bonjour qui leur fut aussitôt rendu.
La forêt finissait. On arrivait sur un plateau où le chemin coupait d'abord en diagonale les crudités vertes d'un gazon scintillant. La pente roide dégringolait jusqu'au fond de la vallée.
« C'est la Combe de Varieux, o cria Pierre, qui allait toujours à deux ou trois cents pas en avant.
Puis, le sentier se bordait d'épines et de sureaux et
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longeait des champs de blé qui frissonnaient sous la brise, en vagues jaunes. Il faisait plus frais. A mesure que le plateau s'élargissait, on voyait s'enlever au loin les ballons des Vosges, comme un rideau de nuages bleus dans la transparence de l'air. A droite, l3S montagnes de la vallée de Porrentruy dressaient leurs dents, noires de sapins. Plus bas, dans la Baroche, les toits de zinc et d'ardoise de sept ou huit villages semaient de paillettes d'or des chaînes de mamelons verts. Une route blanche s'en allait tout droit vers la frontière.
Des prés succédèrent aux blés. Un hameau se montra, annoncé parles jappements furieux d'un chien qui gardait une maison déserte. Des poules picoraient les fumiers. Deux ou trois vieilles, debout sur le pas des portes, regardaient curieusement passer les étrangers. Le sentier se mit à descendre et déboucha sur un grand chemin bordé de foins coupés, d'eaux courantes et de buissons en fleurs.
« Je n'en puis plus, et je cède à la tentation, s'écria Hélène en se jetant sur un tas de foin.
— Eh bien !... reposez- vous ! répondit Pierre en faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Vous me rejoindrez à Courchavon, où je vais commander le déjeuner... »
Il avait la fièvre des marcheurs et ne pouvait plus s'arrêter. Bientôt, il disparut au tournant de la route.
Wassili avait fait comme Hélène. Il était tombé sur un lit d'herbes fraîches et savourait en silence les douceurs d'un repos bien gagné.
Ce silence, la fillette le rompit la première.
« Vous semblez rêveur, monsieur Wassili, fit-elle tout à coup.
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— Grand merci de l'euphémisme, mademoiselle, car je suppose que rêveur, dans le cas présent, signifie simplement maussade?
— Pas le moins du monde... Yous avez l'air pensif, absorbé dans vos méditations, si vous le préférez...
— • C'est l'effet que me produit la montagne.
— Quoi ! la montagne vous impressionne si vivement?
— Oui, mademoiselle.
— Eh bien ! moi , je dois vous avouer qu'elle m'ennuie un peu. Je la trouve monotone.
— Gomment ! Vous êtes indifférente à cette nature jurassienne! ces rochers dentelés, ces horizons miroitants ne vous disent rien?
— Ma foi non; je vous le déclare.
— Il vous manque un sens , mademoiselle. Ne pas aimer la nature, — c'est pis qu'un défaut, et pres'que un vice. »
Hélène eut un petit rire nerveux.
« Vous ai-je dit que je n'aimais pas la nature? s'écriat-elle. J'ai seulement pensé aux montagnes qui nous entourent, et qui me sont insupportables. Elles me masquent précisément ces horizons dont vous parlez et que je voudrais vastes, infinis, comme je me figure la mer, sans l'avoir jamais vue. J'aimerais tant la voir! Souvent j'imagine quelque chose de prodigieux : une nappe d'eau sans limites et dont les teintes varient suivant les heures, suivant les saisons : tantôt une moire argentée ou verte, . tantôt un bouillonnement d'écume en furie ; des plages jaunes et blanches, des rubans d'acier étincelant au soleil à perte de vue; des flots mouvants, larges comme l'espace; des murmures et des vacarmes; des ruissellements
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de lumière et de ténèbres ; des ciels où roulent des nuages noirs déchirés par les éclairs, et des immensités d'azur; des parfums d'algue et des âcretés de sel humide... Oh! que je l'aime et que je la souhaite, la mer!... Souvent, la nuit, quand je suis en proie à l'insomnie, quand je souffre, je... Mais que vais-je vous conter là! Je vous ennuie, sans doute...
— Au contraire, mademoiselle, vous m'intéressez beaucoup. Continuez, je vous en prie ! protesta Wassili, qui s'était soulevé sur un coude et semblait, en effet, écouter avec une attention mêlée de surprise.
— Eh bien ! parfois, la nuit, quand je ne dors pas, j'entends mugir le vent dans les sapins, et ces sapins me sont funèbrement odieux. Jamais je ne souhaite la mer comme à ces moments. Je me figure habiter une maison de pêcheur près de quelque plage. Il me semble que les Ilots viennent heurter contre les marches de la porte, tandis que la pluie frappe les murs, avec un bruit de tambour lointain, et que le vent fait grincer les charnières des volets... Qu'importe la furie extérieure des éléments ? La chambre est chaude, les enfants, — mes enfants à moi, — dorment paisiblement, et je cause au coin de Tâtre avec celui que je ne connais pas et que je ne connaîtrai sans doute jamais, et qui pourrait être mon mari... Voilà le rêve que je fais tout éveillée dans la longueur froide de mes nuits sans sommeil... C'est ma manière à moi d'élargir mon horizon... Mais, à peine lé jour est-il venu, que je retombe à terre et je retrouve ma vue masquée par une montagne... une montagne basse et grise comme celle qui se dresse là devant nous... »
Hélène avait dit cela avec une grande simplicité, d'une
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voix douce et pénétrante, sous l'empire d'une impulsion irrésistible et d'une véritable émotion. On sentait qu'elle ne récitait pas une leçon, mais formulait naïvement une impression habituelle, et que cela lui coulait du cœur. Aussi Wassili écoutait-il avec un plaisir des plus vifs cette fraîche confession de jeune fille. Il y trouvait une saveur singulière de sincérité qui chatouillait ses instincts d'artiste, et s'apercevait tout à coup qu'il avait jugé trop sévèrement Hélène.
Obéissant à l'impérieux besoin de justice qui faisait le fond de sa nature, il voulut aussitôt s'excuser de ses torts. Il prit la main de la fillette dans les siennes.
a Pardonnez-moi, dit-il en la pressant affectueusement, pardonnez-moi d'avoir parfois été brusque avec vous, et tout à l'heure encore, de vous avoir faussement accusée. Certes, vous sentez et vous aimez la nature !... Mais véritablement, n'avez-vous jamais vu l'Océan?... C'est sans doute d'après des livres ou des tableaux que vous vous le figurez?...
— Je ne sais trop... Non, je ne crois pas... En tout cas, ces livres ou ces tableaux doivent être bien lointains, car je ne me souviens de rien de semblable à ces visions. C'est plutôt le désir qui me les suggère — et peut-être aussi le dégoût de ce qui m'entoure. Je ne trouve pas ici le contraste des choses qui plaît à mon caractère inquiet. J'ai besoin du bouleversement de la nature et de la tranquillité intérieure.
— Mais cette tranquillité, dit Wassili, ne l'avez-vous pas à la maison, entre votre père et la bonne M""^ lissier?... Et ce mari, ajouta- t-il en souriant, ce mari dont vous parlez et avec qui vous causez au coin de l'âtre, il
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me semble que vous l'aurez aussi : ne serez-vous pas bientôt la femme de Pierre, — du meilleur, du plus droit et du plus brave des hommes?»
Hélène resta un instant songeuse et répondit presque machinalement :
« Oui, j'aime mon père et ma tante, j'aime mon cousin, et pourtant j'ai horreur de l'existence qui m'est faite. Si vous pouviez imaginer comme elle est monotone!... Se savoir condamnée à rester toujours une petite provinciale, bien sage et bien niaise. Se sentir sevrée d'avance de tout ce qui est noble, grand et beau dans la vie... Et, dans une vie si courte, — car je mourrai jeune comme ma mère, je le sais!... — n'est-ce pas affreux?... n'est-ce pas une destinée effroyable?... Qu'ai -je fait pour la mériter?... Ah! je voudrais plutôt être une pauvre paysanne sans idées et sans ambition, qui ne voit pas au delà du pain quotidien pour elle et ses petits; ou bien, je voudrais avoir la force et le talent qui font, dans les villes, les grandes artistes!... Mais vous ne pouvez pas vous représenter la platitude de mon lot... Tout le long du jour, entendre des tic-tac d'horloge et des conversations à peu près aussi variées. Si je me mets à la fenêtre, voir les éternelles lessiveuses qui jacassent sous le toit en zinc du lavoir, et qui trempent le linge et la réputation du prochain dans l'eau sale du ruisseau... Puis, quand ce spectacle m'écœure, tapoter une sonate sur un piano enroué; lire quelque livre insipide; manger, boire, dormir si l'on peut... Est-ce une vie, cela?... »
Elle se montait peu à peu, en se voyant comprise, approuvée par le regard de Wassili, et se. prenait d'une rage de tout dire.
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« Un moment, j'ai eu envie de devenir dévote. J'ai fréquenté le temple avec assiduité... Eh bien! là encore, déception sur déception!... Je ne parle pas de la foi. Quand on ne l'a plus, qui pourrait vous la rendre?... Mais j'aurais voulu du moins une distraction, une impression esthétique, une douceur môme artificielle. J'ai trouvé un temple nu, une liturgie glaciale. Au moins l'Église catholique sait pariera ses fidèles!... Elle sait plaire aux yeux avec ses pompes et toucher l'âme avec ses formules. J'imagine parfois que, si j'entrais à Saint- Pierre de Rome, j'y trouverais ce que je cherche : une sensation de grandeur surhumaine, des voix d'archanges, des promesses de paradis, — tout au moins des terreurs de l'enfer!... Mais rien, pas même cela!... Savoir qu'on a cinq ou six ans à traîner ici-bas, dans cette poussière grise, sur cette route unie et monotone, et puis que ce sera fini, et qu'on aura pour toujours manqué le coche ! . . . »
Hélène se tut. Il y eut un assez long silence, puis Wassili lui dit :
« Vous sentez trop vivement pour être jamais heureuse, et vous ne pourriez l'être, croyez-le, dans aucune condition. Mais peut-être n'est-ce là qu'une bouffée de jeunesse. Quand vous serez mariée, quand vous aurez pour toujours mis votre main dans celle de Pierre, vous verrez les choses sous un autre aspect. La raison aura le dessus sur l'imagination. Le devoir remplira votre vie, et, la maternité aidant, vous prendrez votre sort en patience.
— Mariée ! répliqua Hélène. Je ne le suis pas encore ! Certes, j'aime Pierre de tout mon cœur; mais comme un
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frère, comme un ami. Quoi qu'en veuillent dire mon père et ma tante, je ne le regarde pas encore comme un fiancé. Oh non!... Songez donc qu'épouser mon cousin, ce serait précisément me condamner sans appel à cette existence qui me fait horreur. Mon Dieu, je sais bien que je pourrais être une petite ménagère passable, tout comme une autre. Mes confitures auraient une réputation dans la ville. On viendrait me demander des recettes de cuisine , que je fournirais en échange des journaux de modes. J'aurais mon petit monde à moi. J'irais de temps à autre prendre le thé chez madame la présidente. Je serais au mieux avec madame l'avocate et à couteaux tirés avec madame lanotairesse. Je vois tout cela d'ici... Merci!... D'ailleurs, Pierre m'aime précisément comme je l'aime. Je suis pour lui peut-être un peu plus que sa cousiiie, sa sœur ou à peu près.
— En êtes- vous bien sûre? demanda gravement Wassili.
— Parfaitement sûre. S'il se croit engagé avec moi, c'est par raison, par devoir. Il a un grand fonds d'honneur et n'oubliera jamais ce que mon père a fait pour ma tante et pour lui. En m'épousant, il croira payer une dette. C'est ce que je ne veux pas. Le sentiment de ma dignité, l'affection même que je porte à mon cousin, m'obligent à repousser un mariage qui deviendrait très vraisemblablement pour lui comme pour moi une cause de malheur... Et ainsi ferai-je...
... Mais ce n'est pas une raison pour nous mettre en retard et empêcher ce pauvre Pierre de déjeuner ! ajouta tout à coup Hélène avec un petit rire clair, en se levant brusquement.
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Wassili l'imita sans mot dire et côte à côte ils prirent le chemin du rendez- vous.
La route cantonale se tordait devant eux avec des coudes et des détours fréquents, tantôt noyée d'ombre humide, tantôt baignée d'un soleil aveuglant qui tombait à pic sur la chaussée blanchâtre et donnait aux moindres cailloux des éclats de quartz aurifère. Le chèvrefeuille en fleur embaumait la haie. Dans le fossé, le ruisseau chantait sous les menthes. Au bruit des pas, des libellules s'envolaient, pour s'arrêter bientôt, plus haut que les herbes, au-dessus du filet d'eau.
Tous deux ils étaient émus. Elle par ces aveux qu'elle venait d'articuler, lui par l'intimité de l'entretien, dans la grande paix de cette heure de midi,
« Je ne sais trop pourquoi je vous ai fait ces confidences, reprit Hélène, comme si elle revenait en marchant au sentiment de la réalité. C'est tout simplement, je crois, parce que vous aviez piqué mon amourpropre en m'accusant de ne pas comprendre la nature. Voyez un peu jusqu'où la vanité peut vous entraîner!... Nous n'avions pas, avant ce matin, échangé vingt paroles, et je viens de vous conter ce que je n'ai jamais dit à personne, ce que je m'étais à peine avoué à moimême. . . »
Wassili, qui semblait plongé dans une rêverie profonde, releva la tête sur ce mot, comme s'il venait de prendre une résolution.
a Je voudrais du moins que cette causerie, où vous m'avez ouvert votre cœur, ne vous fût pas inutile, dit-il en s'emparant du bras d'Hélène et le passant sous le sien. Et c'est pourquoi je vais répondre à votre confiance
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par un conseil d'ami. Voulez-vous me permettre de vous parler avec une entière franchise ?
— J'en serai trop heureuse ! s'écria l'enfant en levant vers le jeune Russe ses yeux brillants et purs.
— Ma chère Hélène, — laissez-moi vous traiter désormais en camarade, -— ce qui vous manque, c'est un but. Vous avez reçu de votre mère une organisation délicate et fine, une vive imagination. Vos études classiques, si j'en juge à divers indices, ont été plus soignées qu'il n'est ordinaire dans les petites villes, ou bien vous, en avez mieux profité. Vos lectures, vos goûts, tous les instincts de votre nature d'artiste vous poussent vers une vie plus active que celle où le hasard de la naissance vous a placée, et le vide de cette existence vous ayant apparu, vous pensez avec raison que vous n'y trouverez pas le bonheur. Jusque-là, rien que de sensé et de juste. Où votre erreur commence, c'est en imaginant que le bonheur puisse, à un degré quelconque, dépendre des faits extérieurs. Cela n'est vrai que du plaisir ou de ce que Je vulgaù-e appelle de ce nom. Le véritable bonheur est chose toute subjective. Il est à la portée de toutes les intelligences, de toutes les conditions, de toutes les fortunes, et se réduit à cette simple opération psychologique : s'abstraire du milieu contingent pour vivre dans l'absolu, dans la contemplation du vrai et dans l'adoration du beau.
« Cette condition spéciale du moi, qui seule lui donne la sérénité, on la cherchait jadis,, on la trouvait parfois, dans les religions révélées, dans l'ombre des cloîtres et l'attente d'une vie future : car elle résulte d'une discipline mentale. C'est la tyrannie de ce besoin d'idéal qui vous
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poussait naguère dans vos temples et vous fait encore rêver des féeries du papisme. Vains efforts. Remèdes d'un autre âge. Notre siècle en a de plus puissants et de plus sûrs. Aux mythes puérils du passé, il a substitué l'éblouissant spectacle du cosmos débarrassé de ses voiles ; aux compromis égoïstes d'une morale basée sur la terreur du châtiment, les larges conceptions de l'altruisme et la recherche du bien général; au Dieu personnel et vengeur de nos pères, une loi universelle d'amour, de solidarité et d'harmonie ; à l'espoir décevant d'un paradis céleste, la réalité présente d'un paradis terrestre, fait de joies intellectuelles et de satisfactions esthétiques.
« Qu'importent, dès lors, les petitesses de la vie ? Pour qui s'est désaltéré aux sources de ces pures voluptés, que sont les misères de la routine quotidienne ? A cheval sur l'hippogriffe, on échappe aux étroitesses du métier, on plane au-dessus de toutes les fanges... Supposez-vous transportée à ces hauteurs, prête à tout regarder ici-bas non pas du point de vue individuel, mais du point de vue le plus éloigné de l'individu, songeriez-vous encore à vous offusquer du tic-tac d'une horloge, du battoir d'une laveuse ou du bavardage d'une bourgeoise ? Les entendriez-vous, seulement ?. . .
« Que si, lasse du rêve, vous vous jetez dans l'action ; si vous cherchez et trouvez, dans cet ensemble imposant de voies ouvertes à l'activité humaine, dans la science, dans l'art, dans le perfectionnement social sous n'importe quelle forme, — une tâche personnelle ; si vous consacrez à cette tâche ce que vous avez de facultés et d'énergie, et si, à travers tous les obstacles, il vous est donné de
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l'accomplir : — alors, quelle joie profonde, quelle ivresse, quelle glorieuse communion de votre être éphémère avec les générations à venir ! Et comme vous vous endormirez doucement dans la mort, bien sûre de n'avoir pas passé inutile !... Si ce n'est pas là le bonheur, c'est qu'il n'y en a pas pour l'être conscient !... »
La voix de Wassili était tombée sur ces mots. Il fit quelques pas en silence, perdu dans sa rêverie. Mais bientôt il en fut tiré par Hélène.
c( Votre remède peut être excellent, mais le croyez vous à la portée de tout le monde? disait-elle. Vous parlez d'une tache à se donner, d'une œuvre à accomplir en passant dans la vie. Le programme est tentant pour un homme s'il se croit du génie. Mais quelle œuvre voulezvous assigner à une femme, à une pauvre fille du Jura bernois? Elle pourra rêver, sans doute, — mais agir!...
— Quelle œuvre, dites-vous? Mais ne fût-ce que celle de prouver par son exemple l'injustice de la sujétion où est tenu son sexe ! Ne fût-ce que le soin de se mettre par le travail et l'étude au niveau de l'homme ! Qui tirera la femme de son humiliante condition, si ce n'est son propre effort ? Gomment le principe de l'égalité des droits serait-il jamais appliqué à la moitié féminine du genre humain, si elle ne s'en montre digne? Etes-vous donc si pénétrée de votre infériorité que vous la posiez vousmême en principe?...
... Mais savez-vous seulement l'anglais? avez- vous lu Stuart Mill ? demanda tout à coup Wassili en s'interrom- . pant.
— Je lis et je parle l'anglais, mais je n'ai jamais eu dans les mains l'auteur dont vous parlez.
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— Je VOUS donnerai son beau livre sur la condition des femmes. Vous y verrez comme il est facile à la plus humble de se marquer une tâche.... Il faudra aussi que je vous fasse lire Shelley . Vous ne connaissez rien de lui ?
— A peine sais-je son nom.
— Il faut apprendre ses œuvres par cœur et les méditer. C'est, pour l'ampleur du sentiment humain, le plus grand poète des temps nouveaux. Lui aussi, il aimait la mer ! Il est mort de cet amour, à trente ans, noyé dans une tempête près de Livourne, comme il allait en canot au-devant d'un ami. Quelle fin charmante d'un poète exquis ! Vous savez que son corps fut retrouvé sur la plage et reconnu à un volume de Keats qu'il avait dans la poche de sa vareuse de matelot. Byron, selon le désir souvent exprimé par le doux rêveur, fit brûlerie cadavre sur un bûcher. Depuis qu'il y a des poètes au monde, aucun sans doute n'a eu une vie plus pure et plus conforme à ses opinions... »
C'était pour Wassili un sujet favori. Il se mit à conter à Hélène comment Shelley, adversaire déclaré de l'héritage, avait commencé par répudier celui que lui laissait son grand-père, un des plus riches baronnets du Royaume- Uni. Puis il lui dit son génie précoce, ses lectures, son enthousiasme pourles encyclopédistes français, sa flamme révolutionnaire ; la candeur et l'énergie de ses convictions, l'audace qu'il avait mise à rompre avec toutes les traditions de la société aristocratique où il était né ; ses luttes avec ses maîtres, son renvoi de l'Université, ses amours, son divorce, le jugement inique qui l'avait privé,, pour cause d'impiété, de la garde de ses enfants ; enfin ses œuvres, les Poèmes posthumes de ma tante Marguerite,
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Prométhée déchaîné, la Reine Mab et le reste. 11 insistait sur l'admirable unité de cette vie, sur la douceur et la force de ce caractère toujours prêt à aller jusqu'aux dernières conséquences de ses principes.
Et tout en marchant, il analysait à grands traits pour la fillette charmée les idées maîtresses du poète, il lui récitait ses plus beaux vers, — quand une grosse voix éclata au détour d'un buisson :
«Vous arriverez, à la fin!... Notre omelette va être brûlée. »
C'était Pierre qui piétinait sur place.
On était à Gourchavon. Le moment était venu pour Hélène de retomber à terre.
Hélène n'était décidément pas la petite coquette jurassienne que Wassili avait d'abord cru voir en elle. Sous les éclats parfois débordants de sa gaieté nerveuse, sous les exubérances et les indiscrétions de son tempérament d'enfant maladive, il y avait un vrai cœur de femme et des instincts naturellement délicats. Gomme il n'est pas rare dans les petites villes de la Suisse, qui possèdent depuis un demi-siècle des écoles modèles pour les deux sexes, son éducation avait ét^ très soignée. Elle n'était étrangère à rien de ce qui fait le fond ordinaire de l'ins-
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truction classique, parlait trois langues vivantes, avait môme poussé les mathématiques et les sciences naturelles plus loin que la moyenne des bacheliers. Beaucoup de jeunes filles n'auraient pas su porter un bagage intellectuel relativement aussi considérable sans l'étaler à l'occasion et se donner des allures de pédantes. Elle avait le bon goût d'en faire bon marché et d'en sentir l'insuffisance.
Très enfant, ou même, selon le mot de son père, très gamine, à beaucoup d'égards, comme le comportait son âge, elle avait parfois des airs de maturité surprenants, et raisonnait fort bien son cas. Ce qu'elle reprochait précisément à ces connaissances classiques, par elle acquises sans peine et portées si légèrement, — c'était de ne pas conclure, de n'aboutir à aucun résultat pratique, de détonner en quelque sorte dans le milieu modeste où elle était destinée à végéter. Toutes proportions gardées, elle se trouvait, depuis sa sortie de l'école secondaire, dansja condition morale de ces innombrables jeunes hommes que le collège jette sur le pavé avec toute une provision de théorèmes, une teinture de grec et de latin, un diplôme, — et qui se demandent anxieusement à quoi tout cela pourra bien leur servir. Un bon métier ne vaudrait-il pas mieux? se disent-ils. Hélène n'avait pas de préoccupations de cet ordre, elle ne songeait certes pas à monnayer ses connaissances ; mais elle éprouvait une véritable angoisse à ne pas leur trouver la moindre sanction.
A quoi bon avoir lu Homère et Virgile, à quoi bon etro en état de résoudre une équation du second degré, pcnsait-cUc, pour passer sa vie au faubourg des Car-
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rettes entre un brave homme de père et un brave homme de mari, tous deux fort occupés de leurs devoirs professionnels?
Ces sciences élémentaires, dont elle s'était assimilé les formules, lui laissaient au cœur un grand vide. Elle n'en voyait que la sécheresse, sans en apercevoir les conclusions. Pour employer une comparaison qui lui était mentalementfamilière, elle s'y trouvait enfermée comme dans un cirque de montagnes, tout juste assez hautes pour lui cacher les horizons lointains.
Aussi l'entretien qu'elle avait eu avec Wassili sur la route de Gourchavon marqua-t-elle dans sa vie morale la date d'une véritable crise.
Subitement, comme si un grand voile avait été déchiré devant ses yeux, elle aperçut ou crut apercevoir le développement logique de sa destinée.
Et d'abord, elle avait l'ardent désir de suivre le conseil qui lui était donné. Dans quelle direction porteraitelle cette activité latente, qu'elle sentait en elle, de quelles études, de quelles grandes œuvres rempliraitelle le peu de temps qu'elle avait à vivre? Elle n'en savait rien encore. Mais elle éprouvait un immense besoin de tout apprendre, de tout approfondir, de se lancer en pleine eau sur cette mer de joies pures, dont parlait Wassili, et surtout, — surtout, — de l'avoir pour guide et pour maître, de l'écouter, de le croire, de le suivre jusqu'au bout dans toutes les conséquences de ses théories. ^
Car il devait savoir où il allait, lui ! Ce but dont il parlait, ce rôle spécial qu'il rêvait pour tout être pensant dans le grand concert du travail humain, — il
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l'avait sûrement arrêté pour son compte! Wassili n'était pas une de ces créatures vulgaires qui passent dans la vie comme des comparses, sans laisser derrière elles une œuvre et un nom. Sûrement, il devait s'être proposé quelque tâche sublime, et si quelqu'un était capable de la réaliser, c'était lui. Qu'il serait doux de pouvoir l'y aider, si peu que ce fût, de devenir son auxiliaire et son élève ! Il était si simple, si noble, si beau, si rayonnant de génie ! Et quelle intuition profonde des caractères! Comme il l'avait bien comprise aux premiers mots! Comme il avait vu d'abord et su lui expliquer ce qui lui manquait pour être heureuse! Quelle ardeur dans sa foi scientifique ! Quelle éloquence ! Quelle bonté aussi!...
Ainsi pensait Hélène, en confondant déjà dans son culte le verbe nouveau qui venait de lui être révélé et le prêtre charmant qui en était l'apôtre. Quelle femme n'aurait fait comme elle?
Dès lors, ce fut une ardeur non pareille. On fit venir des livres de Berne et de Genève. On passa les nuits et les jours à les étudier. Physique du globe, haute chimie, philosophie des sciences, économie politique et sociologie, rien ne rebutait cet appétit dévorant. Mais ce qu'Hélène préférait à tout, c'étaient les commentaires de Wassili sur les objets de ses lectures, ses vues personnelles sur l'ensemble des choses, son dédain superbe des conventions bourgeoises, ses larges aperçus sur l'avenir de l'humanité, et les audaces de son ardeur réformatrice. Tout cela était bien plus intéressant sur les lèvres de Wassili que dans les bouquins venus d'Allemagne ou d'Angleterre. Aussi avait-elle toujours des
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éclaircissements à lui demander, des doutes à lui soumettre. Et elle écoutait ses oracles avec tant de ferveur, servie par une si vive intelligence, elle mettait tant de bonne volonté à entrer de plain pied dans toutes les idées du maître, à les accepter comme des dogmes, — mais comme des dogmes qui se seraient imposés à la raison, — qu'il était impossible de n'en pas être touché.
Wassili l'était visiblement. Sans jamais se départir avec son élève de la gravité douce qui le caractérisait, il avait maintenant pour elle des préférences et des attentions marquées. On les voyait pendant des heures se promener côte à côte sous la charmille, au fond du jardin, en devisant des problèmes les plus ardus et les réglant à leur manière. S'ils partaient avec Pierre pour des expéditions pédestres qui avaient été l'occasion première de cette amitié nouvelle, ils ne tardaient guère à se déclarer las et à rester en arrière pour bavarder tout à l'aise.
Pierre, d'abord un peu surpris de ces tactiques, en avait bientôt pris l'habitude. Comme tous les grimpeurs passionnés et les vrais Alpins, il n'était pas ennemi de la solitude et s'accommodait fort d'être laissé à ses impressions. Outre que la jalousie était un sentiment étranger à sa nature, l'affection qu'il portait à Hélène était trop fraternelle pour pouvoir jamais devenir ombrageuse. Il avait d'ailleurs pleine confiance en Wassili, qu'il croyait amoureux de la comtesse Golovine, et qu'il savait incapable d'abuser du tête-à-tête avec sa fiancée. Leur bonne intelligence lui causait même un sensible plaisir, 'comme leur froideur initiale lui avait été pénible. Il aimait à les voir si bons camarades, et, quand il
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les avait laissés au bord de quelque fossé, pour achever seul l'escalade d'un pic familier, s'il lui arrivait de les reconnaître tout en bas, en train de discuter de omni re scibili, il riait doucement dans sa barbe blonde, en les couvrant d'un regard quasi-paternel. ^
Quant au danger moral qu'il pouvait y avoir pour la fillette à écouter les théories philosophiques et autres du petit Russe, Pierre ne le voyait pas. Hélène n'étaitelle pas une Tissier, c'est-à-dire la raison môme et le bon sens incarné? Il ne lui déplaisait pas, au fond, que sa future petite femme complétât son éducation par quelques aperçus généraux sur les choses humaines. Ce vernis de haute culture pouvait avoir son prix chez la compagne d'un homme de science. D'ailleurs, l'aspect paradoxal de toutes les opinions de Wassili ne suffisaitil pas de reste à les rendre inoffensives? On ne pouvait pas dénier à ce cher garçon une manière originale et vive de remuer les idées; mais il était trop profondément honnête pour ne pas savoir où il fallait s'arrêter en causant avec une jeune fille : et, tout compte fait, on gagnait toujours quelque chose à discuter avec lui, ne fût-ce qu'un respect croissant pour les sciences positives et un dédain croissant aussi de toutes les « blagues » philosophiques.
Tout était donc pour le mieux, et chacun était satisr fait : Hélène, qui de sa vie n'avait coulé des journées aussi rapides et aussi remplies ; Wassili, qui paraissait s'amuser fort de son professorat volontaire ; Pierre, qui était heureux de voir son ami s'épanouir au grand air des montagnes et retrouver un peu de jeunesse dans l'atmosphère familiale des Carettes; maman Tissier,
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qui constatait tous les jours les belles couleurs fraîches de sa fille adoplive, et le bien infini que lui causaient ces grandes promenades; le père Bernard enfin, qui voyait tout le monde heureux autour de lui, sans compter qu'il venait de conclure avec une maison de Londres un excellent traité pour une grosse commande d'horlogerie. Ces impressions se trouvent fidèlement consignées dans le journal quotidien que tenait Hélène, comme font la plupart des jeunes filles qui n'ont pas de sœur.
Journal d'Hélène.
« 28 août. — Cher petit cahier, mon seul et unique confident, mon ami de tous les jours, que de choses sérieuses j'ai envie de te raconter follement ! Mais, si tu allais me tromper, t'égarer, tomber dans des mains étrangères, te laisser feuilleter par des yeux indiscrets!... Dois-je continuer à tout e dire?... Pourquoi pas, après tout? Tu ne m'as jamais trahi, et tu ne voudrais pas abuser de ma bonne foi?... Eh bien! j'ai du nouveau à t'apprendre et tu vas être joliment étonné...
'( Depuis hier ma vie est changée — ni plus ni moins, — et je vois les choses de ce monde sous un jour tout différent. Mon Dieu, oui. Je me sens heureuse, j'ai envie de vivre ; il me semble que j'ai des ailes aux talons et que je vole au-dessus de toutes les misères d'ici-bas. Et pour accomplir cette prodigieuse révolution, qu'a-t-il fallu? Pas autre chose que dix minutes de causerie avec M. Wassili. — Avec M. Wassili? diras-tu tout étonné. Avec votre ennemi intime? Avec ce Cosaque abhorré, qui depuis huit jours vous a constamment fait froide
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mine et qui n'a pas perdu une occasion de vous dire des choses pénibles? (Allons, tu exagères un peu, mon petit cahier, mais c'est ma faute, j'avais pris l'habitude de calomnier le Cosaque ! )
« Je vois frémir d'horreur les pages candides que tu me prêtes si obligeamment. Et pourtant c'est ainsi! Non seulement je ne déteste plus Wassili, mais je l'adore, tout simplement, et je crois bien que de son côté...
« Ah! non, par exemple! Je n'écrirai pas cela. Pas encore....
« Mais enfin la glace est rompue. Wassili et moi nous sommes désormais les meilleurs amis du monde. Hier, en sortant du Fahy, je ne sais quelle bienheureuse inspiration m'a prise de te faire une infidélité, mon cher confident, de parler à cœur ouvert, ou, pour mieux dire, de penser à haute voix. J'étais seule avec Wassili. Si c'eût été avec Pierre, comme il aurait traité mes rêves, de sornettes et de billevesées ! Wassili m'a écoutée avec bonté, il a été plus affecteux pour moi que ne l'a jamais été mon cousin ; il m'a dit des choses qui m'ont fait un bien prodigieux... Tu voudrais que je te les répète, n'est-ce pas? Mais je n'en suis pas capable.
a D'abord, à vrai dire, je ne les ai pas fort bien comprises. Et puis tu m'ennuies, tu es trop curieux, il faut te dire le pourquoi de tout. Sachez, monsieur l'indiscret, que je ne me sers de vous que pour fixer mes souvenirs sur des dates précises. Or, il n'y a pas de danger que j'oublie celle du 27 août et ce qui s'est passé ce jour-là. Mais, quant à ce que m'a dit Wassili, je le sens mieux que je ne l'entends. Il ne me prend plus pour une sotte et une pimbêche de village. Il s'intéresse à moi,
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il m'a promis des livres et des contes à dormir debout.
a Je vais « devenir un être utile et avoir un rôle dans « le grand concert du travail humain. » Ah! ah! cela vous chiffonne, n'est-ce pas, monsieur? Bref, je suis contente et je n'ai plus envie de mourir. Voilà l'important, et tout ce que vous saurez pour aujourd'hui.
« 9 septembre. — Onze jours sans écrire un mot sur mon journal! Voilà la première fois que pareille chose m'arrive depuis que je l'ai commencé. C'est que mon temps est si rempli maintenant ! Je n'ai plus une minute à moi. A l'étude, tout celui que je ne donne pas à nos excursions ou au sommeil. J'ai déjà dévoré Stuart Mill, Grolbe, Moleschott, les Lettres physiologiques de Vogt, le Système de Loewenthal. Que tout cela me passionne et m'enchante, surtout avec les éclaircissements de Wassili ! Comme il sait m'expliquer ce qui m'arrête et me faire toucher du doigt des conséquences qui ont échappé à l'auteur lui-môme ! Qu'il a l'âme grande et généreuse ! Qu'il est bon d'être son amie ! 0 mon maître ! béni soit le jour où tu as franchi notre seuil!
« 10 septembre. — Ce matin, Wassili a reçu des lettres. Elles devaient venir de loin. Les enveloppes étaient toutes noires de timbres. Il les a lues derrière la maison, dans le verger. Je l'observais, il ne me voyait pas. Il a pleuré, j'en suis sûre. Je l'ai vu. Rien ne m'attriste comme les larmes viriles et ne me semble plus gravement douloureux. La sympathie profonde que j'éprouvais pour celles de Wassili a fait aussitôt couler les miennes. Il est rentré brusquement dans le pavillon, s'est enfermé dans sa chambre et nous ne l'avons plus vu de la matinée. A midi, il s'est présenté à table, et
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après avoir mangé du bout des dents, il s'est retiré sans avoir articulé trois paroles. Pierre a dit ensuite à papa qu'il fallait excuser Wassili *: il le croit malade, mais sans trop savoir de quelle maladie. Moi, je pense que Pierre se trompe ; mais je n'en ai rien dit.
« Ce soir, vers neuf heures, je venais de jouer au piano la Sonate pathétique que mon père m'avait demandée, et je regardais par la fenêtre grande ouverte la lune qui montait sur le toit du pavillon. Wassili est entré et m'a remis le volume de Shelley qu'il m'avait promis depuis si longtemps.
« Voulez- vous me faire un grand plaisir? m'a-t-il dit en le reprenant de mes mains après un instant. Lisezmoi ce passage.
« J'ai regardé l'endroit et j'ai vu qu'il s'agissait d'un dialogue entre la Terre et la Lune, dans le poème intitulé : Prométhée déchaîné.
« Je dois vous prévenir que je lis très mal, ai-je dit,
« — Et moi, je sais que vous lisez fort bien, a-t-il répondu assez brusquement. Vous avez la voix qu'il faut,
« J'ai donc obéi. Ces vers, que je ne connaissais pas morne de réputation, sont exquis :
The snow upon my liteless mountains
Is loosen'd into'living fountains, My solid océans flow and sing and shine,
A spirit from my heart bursts forth;
It clothes with unexpected birth My cold bare bosom : on it must be thine On mine, on mine !
Gazing on thee I feel, I know Green stalks burst forth, and bright flowers grow.
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A.nd living shapes upon my bosom move : Music is in the sea and air, Winged clouds soar hère and there,
Darli, with the rain new buds are dreaming of : 'T is love, ail love !
« C'est la Lune qui parle au Globe terrrestre : « La neige sur mes montagnes mortes — s'est fondue en eaux vives, — mes océans glacés coulent, chantent et scintillent, — une flamme jaillit de mon cœur — et féconde de fruits inattendus — mes flancs froids et nus : oh ! ce doit être — (l'effet) de ton regard, — de ton regard sur le mien !
« En te contemplant je sens, je devine — des tiges vertes qui germent, des fleurs brillantes qui éclosent, — des formes animées qui se meuvent sur mon sein : — il y a des musiques dans les mers et dans l'air,- — des nuages ailés planent çà et là , — noirs de la pluie dont rôvent les bourgeons naissants. — Amour, tout est amour!...
« J'étais profondément émue de cette harmonie et sans doute je l'ai passablement rendue, car Wassili m'a dit en me serrant la main :
« Merci, ma chère Hélène, vous m'avez fait du bien. Je vous prierai souvent encore jusqu'à mon départ de me faire entendre votre voix.
« Puis il s'est excusé, en disant qu'il avait besoin de repos, et il est rentré chez lui.
« Son départ ! Il a parlé de son départ. Après tout, c'est bien naturel. Il faut qu'il aille, qu'il poursuive ses études, qu'il devienne un grand homme, un savant
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illustre, un philosophe éminent... Mais comme je vais être seule quand il sera parti! que tout me semblera vide! Et quelle chose étrange, cette place qu'un être inconnu ou indifférent hier prend tout à coup dans votre vie !.. .
« 10 septembre. — Pierre voit des malades partout. C'est le médecin imaginaire. Aujourd'hui, il m'a trouvée pâle : aussitôt, il a prononcé que j'avais besoin de repos, et m'a défendu de sortir, àe lire, de travailler, de me donner du mouvement. Ma tante et papa ont naturellement renchéri sur cette ordonnance, et j'ai passé une journée assommante. Il faisait un temps splendide. J'avais des fantaisies folles de courir, d'aller au grand air : je me prenais à envier le sort des servantes et des journalières qui, là-bas, dans la rue ou dans la campagne, chantaient et jasaient à leur aise. Oh ! que la liberté est une bonne chose ! Shelley a bien raison de la chanter ! Je l'apprends par cœur en cachette, pour réciter ses vers à Wassili.
« Le monstre ! Je ne l'ai vu qu'une fois aujourd'hui, hors les deux repas, où il n'a pas soufflé mot. Il a bien voulu pourtant venir s informer de ma santé.
« Je vais très bien, lui ai-je dit. C'est Pierre qui veut absolument que je sois malade. Il faut donc en avoir l'air pour ne pas le désobliger.
a Sur quoi, Wassili m'a répondu que Pierre s'exagérait peut-être les choses, mais que je devais néanmoins éviter la fatigue et les émotions trop vives. « Il n'en faute drait pas plus, a-t-il ajouté, pour ébranlervotre santé, a qui est des plus délicates. » J'avais bonne envie de lui retourner son compliment, car enfin, hier, c'était sans
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aucun doute une émotion très vive qui l'avait rendu si triste, et lui non plus il n'a pas l'air d'avoir une santé bien florissante. Pierre lui donne vingt-deux ans : c'est à peine s'il en paraît dix-huit comme moi... Mais enfin, j'ai eu la force de me taire, et je crois que j'ai bien fait. Je me demande ce qui peut le rendre soucieux. Pour mieux dire, je donnerais un doigt pour le savoir...
a 12 septembre. — Pierre s'est enfin décidé à me donner la paix. Je puis faire à ma guise, et j'ai repris ma liberté. Ce n'est pas trop tôt ! Wassili m'a expliqué aujourd'hui comment il comprend la genèse de la Terre et du système planétaire dont elle fait partie, d'après les travaux récents de Tyndall et d© Plateau sur Vétat radiant. Il paraît que le système solaire est dû à la condensation d'une nébuleuse, qui s'étendait autrefois bien au-delà de ses limites actuelles. Cette nébuleuse tournait d'abord assez lentement, mais son mouvement avait une tendance à s'accélérer progressivement. Cette accélération de vitesse entraînant une augmentation de la force centrifuge, il est arrivé un moment où cette force est devenue égale à la force de gravitation. Il s'est alors formé, autour delà masse centrale, des anneaux qui sont demeurés libres autour d'elle. Puis, la vitesse augmentant sans cesse, ces anneaux se sont brisés, et les morceaux, toujours soumis aux lois de l'attraction, ont constitué les masses planétaires. Que tout cela est curieux ! Et dire que cette nébuleuse originelle n'était elle-même qu'un fragment détaché d'une autre nébuleuse, plus vaste, qui roule à travers l'espace, — et ainsi de suite, de système en système, jusqu'à l'infini!... Et l'on s'occupe de ce qui
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-se passe sur l'insignifiant tas de boue qui s'appelle la Terre!...
« C'est ce que j'ai dit à Wassili, qui n'a pas paru content de ma réflexion. Pour le mettre de meilleure humeur, je lui ai dit VOde ait vent d'ouest, de son poète favori, 11 est aussitôt redevenu si aimable, que, ma foi, j'ai franchi les bornes austères de la discrétion :
« Monsieur Wassili, lui ai-je demandé de but en blanc, est-ce que vous avez jamais été amoureux? »
« Il a rougi et a paru beaucoup plus embarrassé que je n'aurais jamais pu l'imaginer. Mon aplomb en a été augmenté.
a Mademoiselle, quelle question!... m'a-t-il dit enfin. Je ne sais véritablement si je dois la prendre au sérieux.
« — Oh ! je ne plaisante pas du tout, ai-je fait. Mais il va sans dire que je vous rebonnais le droit de ne pas me répondre, si ma question vous gêne ou vous offusque.
« — Eh bien ! Mademoiselle, si vous le permettez, j'userai du droit que vous voulez bien me reconnaître, a-t-il dit de son plus grand air. Il vaut mieux pour moi que je garde le silence.. . »
a Puis, il m'a jeté un regard singulier, qui m'a fait rougir à mon tour, et il est parti.
a Le silence !... comme si le silence, en pareil cas, n'était pas un aveu !... Ah ! sûrement, ila été amoureux, il l'est encore peut-être. Et de quelque femme qui le fait soufTrir. Car, d'où pourrait provenir, si ce n'est de là, son air mélancolique et soucieux? Il faut que cette femme soit folle... Être aimée de Wassili et ne pas lui rendre son amour, est-ce possible?...
« Mais, moi-même, ne faut-il pas véritablement que
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j'aie perdu la tète, pour me permettre de pareilles équipées ? J'ai parfois de ces fantaisies, qui me traversent la cervelle, et que je ne puis m'empecher de jeter dans la conversation. C'est comme si j'étais poussée par une force irrésistible, par une véritable fatalité, — comme si un autre moi parlait par mes lèvres... J'en suis fâchée après, je m'en veux à la mort, mais il est trop tard... Que de fois j'ai dit ou fait ainsi des bêtises, avec le sentiment net de ce que je faisais, et sans pouvoir résister à cet esprit de perversité dont parle Edgard Poe?...
« Le regard que Wassili m'a jeté en s'en allant, me hante. Il y avait comme un mélange de dureté et de compassion... S'il allait revenir à son opinion première et me trouver sotte!... Oh non !... Je travaillerai tant ! Je vais toujours pleurer sur mon oreiller, cela me fera du bien... ,
« 14 septembre. — Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Jamais je ne me suis plus amusée qu'aujourd'hui. Nous avons repris nos excursions du côté de Fon tenais et de Villars. Villars est très joli et très propre... De l'eau partout, de l'eau qui jase dans les fontaines claires, au fond desquelles les mousses pendent et s'accrochent. Wassili semblait plus heureux que je ne l'ai vu depuis ces lettres. Un souffle frais descendait de la montagne et venait frissonner sur les pommiers en fruits.
« A un moment, sur la route, Wassili s'est arrêté. Il a pris^dans sa poche un petit album qu'il porte toujours sur lui, et il a crayonné quelque chose sur une page blanche. Dessin ou note, je ne sais. J'aurais bien voulu voir; mais Pierre était là, et n'aurait pas manqué de me
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rabrouer si je m'étais montrée indiscrète. Je me suis donc tenue à l'écart.. C'est égal, je suis sûre que cette fois Wassili aurait donné satisfaction à ma curiosité.
« Après avoir dépassé Villars, nous sommes entrés en plein dans les bois. Nous avons suivi un chemin rocailleux, tout moussu, ombragé parles chênes et les hêtres. Quelle fraîcheur ! Des gouttes de rosée tombaient parfois des arbres et venaient rouler dans mes cheveux. Voilà des perles qui ne coûtent pas cher et qui sont jolies quand un rayon de soleil vient les illuminer!... Nous montions déjà sans nous en douter. Par des éclaircies de feuillage, nous apercevions une courbe où s'étageait un fouillis d'arbres, puis plus bas des villages, et tout au loin, dans les brumes, Cornol au pied du Mont-Terrible.
a Pierre nous précédait, comme toujours, examinant les plantes, ramassant de temps à autre quelque caillou qu'il retournait en tout sens, et qu'il fourrait ensuite gravement dans sa poche. La drôle de manie ! 11 est déjà membre d'un tas de petites sociétés savantes, et m'a affirmé un jour que rien ne donne de la ' considération comme de ramasser des pierres, pour les placer ensuite dans des casiers, après leur avoir collé sur le dos une étiquette...
a Je me livrais à ces réflexions, quand nous sommes arrivés à un pâturage qui s'étend entre deux montagnes et, raide comme elles, suit leur pente presqueà pic. Nous y avons trouvé un sentier humide et glissant, que nous avons suivi pendant près de trois quarts d'heure. Et là, Wassili a été d'un galant!... Il m'a offert son bras, pour la première fois depuis que nous courons les montagnes. On peut penser si j'étais flattée de l'honneur extrême !...
Quant à Pierre, il ne collectionnait plus de cailloux, par la raison qu'il n'y en avait ni sur le sentier ni dans l'herbe drue du pâturage. Mais cela ne l'empêchait pas de nous distancer. Il allait, il allait. En voilà un qui peut se flatter d'avoir le pied montagnard ! Wassili a moins de solidité ; mais il est leste comme un chamois et beaucoup plus fort qu'on ne croirait à voir sa taille mince et souple. J'aime à m'appuyer sur son bras. A tout instant, je feignais d'être fatiguée, pour en avoir l'occasion. Alors, nous jetions nos regards autour de nous, et nous examinions en silence tous ces détails de la montagne que je préfère, pour mon compte, à ses grands aspects : un oiseau qui passe, en emplissant l'air de ses crisiiigres ; une ronce qui s'enroule comme un serpent autour du tronc d'un chêne ; un insecte qui se cogne contre les branches, un papillon qui s'enfuit.
« Bientôt, nous avons retrouvé la forêt. Nous marchions sur des feuilles rousses de l'autre année, qui étouffaient nos pas. Parfois, en allant, nous faisions craquer une branche morte, qui se cassait avec un bruit sec. Tout près du sentier, dans un taillis, j'ai vu de ces grandes fougères qui font songer aux arbres des pays chauds ou à la végétation des temps primitifs, dont elles sont la miniature. Et, soudain, j'ai été prise d'une envie de les arrache? , d'en garnir mon chapean, de m'en entourer la ceinture, de m'en faire une fraise Médicis comme dans ce portrait de Fourbus que j'ai vu au musée de Genève. Wassili est entré dans ma fantaisie. Il m'a aidée, en riant, dans ma récolte. Nous avons fait les fous pendant un quart d'heure, puis, nous avons vu Pierre qui nous envoyait des signaux désespérés, debout sur un rocher lointain,
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et nous sommes repartis, laissant toutes nos herbes sur le champ de bataille.
« En rejoignant Pierre, nous avons trouvé une barrière en travers d'un vallon vert, au flanc duquel était comme suspendue une grosse métairie.
« La vacherie Mouillard! nous a-t-il dit avec des yeux gourmands. C'est là que nous allons déjeuner. Mais encore faut-il y arriver, et ce n'est pas chose faite !...
« Ce disant, il soulevait la poutre maîtresse delà barrière. Wassili et moi nous avons passé, et la descente a commencé. Elle a été plus rapide que la montée ! L'herbe était aussi glissante qu'une glace, et, pour surcroît d'agrément, semée de pierres roulantes, qui cédaient sous le pied et s'en allaient dégringolant jusqu'au fond delà vallée. A chaque pas, je craignais de me rompre le cou. M. Pierre, au lieu de me donner la main, ne songeait qu'à récolter des morilles, dont il y a des quantités sur ces hauteurs. En toute autre occasion, je lui aurais pardonné sa distraction. Les morilles, au moins, cela vaut mieux que des cailloux : cela se mange, c'est humble et n'ambitionne pas la faveur des sociétés savantes. Mais encore faut-il avoir gardé le sens du goût pour pouvoir les apprécier, et je me voyais, à tout instant, sur le point de perdre, par une culbute, non seulement le goût des morilles, mais toutes les autres facultés à la fois. En langue vulgaire, j'avais grand'peur d'arriver en bas la tête la première. Heureusement, Wassili a du courage pour deux. Il me contenait, m'encourageait, me montrait les bons endroits.
« Où il a été héroïque, c'est au fond du vallon. Très peu amusant et fort marécageux, ce fond de vallon. Je
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sautais sur d'énormes galets placés de distance en distance, et j'arrivais tant bien que mal à ne pas me mouiller. Mais ce pauvre Wassili ! Tandis qu'il me donnait la main pour m'aider à fianchir le mauvais pas, ses fines bottes s'enfonçaient dans le sol grassement boueux. A tout moment, je croyais qu'il allait y rester. J'avais bonne envie de rire, et, pourtant, au fond, j'étais très touchée, très émue de son dévouemeut. Quelle différence avec cet affreux Pierre ! Pendant toute la crise, il se tuait à nous expliquer que c'est le bétail qui défonce ainsi une terre naturellement humide. Wassili, qui a sa pointe d'humour à l'occasion, a fini par éclater avec moi. Et nous voilà pris d'un fou rire au beau milieu du marécage.
a Enfin, nous en sommes sortis, et bientôt nous avons atteint les bâtiments de la ferme.
« Notre arrivée dans la cour a immédiatement été signalée par les grognements de quatre pourceaux couchés, devant leur étable, sur un fumier doré par le soleil. Ces messieurs u'ont d'ailleurs pas jugé nécessaire de se déranger : c'est à peine s'ils ont dressé l'oreille et relevé le groin, en agitant leurs petites queues tirebouchonnées. Mais leur appel a excité la curiosité d'un de leurs Compagnons, le doyen de la bande sans doute, qui est aussitôt sorti de l'étable et venu les rejoindre. Le personnage doit être peu commode, car on a pris la précaution de le museler au moyen d'un gros clou planté brutalement entre ses deux narines. Les autres, de leurs petits yeux bridés, le contemplaient avec une sorte de respect bonasse. Nous nous sommes bien gardés de déranger ces philosophes. Le vieux seul rôdait autour de
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nous, ne cessant pas, pour autant, de pencher son groin vers le sol, qu'il labourait de son gros clou.
« Cependant, Pierre, toujours pratique, ne se laissait pas distraire par cette poésie rustique. Il est entré dans la ferme et s'y est enquis d'un déjeuner possible. Une petite vieille nous a bientôt apporté des escabeaux à trois pieds, une table couverte d'une nappe bise; puis, du pain noir, du lait, une omelette au lard et nos morilles. Oh ! le bon déjeuner et la chère matinée, dehors, dans cette cour de ferme ! Derrière nous, les porcs grognaient doucement ; des écheveaux de chanvre séchaient, pendus à des perches; au loin, on entendait les clochettes d'une douzaine de vaches qui paissaient sur le flanc du vallon, et que nous apercevions seulement comme des mouchetures brunes sur le fond vert. Je respirais à pleins poumons, j'étais heureuse, et je me suis prise à dire, en achevant ma seconde tasse de lait :
« Il ferait bon vivre ici !
„ — C'est cela, a répondu Pierre avec un petit rire assez déplaisant, une chaumière et un cœur !...
(( — Et pourquoi pas ? a fait Wassili en prenant aussitôt ma défense... Croyez-vous, par hasard, que les paysans ne sont pas tout aussi heureux que vous et moi ? Je parle des contrées où ils ont le droit d'aspirer à la possession de la terre et de récolter le produit entier de leur travail... Sans doute ils peuvent, suivant les années et les. saisons, être plus ou moins satisfaits, plus ou moins à l'aise. Mais ils vivent libres, au grand soleil, avec un foyer, une famille, la jouissance de toutes les bonnes choses de nature. Leur existence a un but, leur effort une sanction, — l'achat de cette terre qu'ils aiment
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comme une maîtresse et qu'ils rêvent d'avoir toute à eux. Ils sont moins obligés que nous de sacrifier aux befeoins artificiels créés par notre éducation fausse et bête. Croyez-vous que cela ne vaut pas la vie terne d'un bourgeois, d'un ouvrier, d'un employé de commerce ou même d'un médecin de petite ville ?...
« J'ai remarqué, sur ce mot, que mon cousin pâlissait un peu. La discussion a aussitôt dévié.
« — Médecin de petite ville, — c'est bientôt dit ! s'est écrié Pierre. Croyez-vous qu'on le devienne par goût?...
« Il s'est arrêté un instant, comme s'il hésitait à dire ce qu'il avait sur le cœur et nous a regardés, Wassili et moi, avec une indécision légèrement com.ique. Puis, d'un ton bas, presque épouvanté de son imprudence •
« — Vous me forcez, mon cher, à vous confier certaines idées sur lesquelles je ne m'ouvrirais pas volontiers, si je ne comptais sur votre discrétion, — et avant tout sur la tienne, Hélène ! . . .
a J'ai répondu par un signe de complet assentiment. Pourquoi, après tout, irais-je tromper la confiance de ce pauvre cousin ? Il a repris avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue, ou pour mieux dire avec emportement :
« — Médecin de petite ville!... C'est bien ce qui me désole, parbleu ! Je suis moralement tenu à venir m'établir à Porrentruy pour y disputer la clientèle à mes confrères ; je n'ai pas le droit de méconnaître les intentions de mon oncle, et je me ferais scrupule de lui laisser seulement soupçonner en moi d'autres rêves... Mais pensezvous que j'accepte sans regret une telle destinée?... Moi aussi j'aurais voulu habiter une capitale, y poursuivre
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des travaux personnels, m'y faire une réputation, creuser des idées nouvelles, les communiquer à un auditoire avide de ma parole !... C'est une ambition légitime, après tout. Il n'est pas défendu de contribuer au bonheur de ses semblables et d'en tirer une gloire qui ne doit rien à personne... Au lieu de cela, je me vois déjà soignant de vieilles villageoises qui vous font réveiller à deux heures du matin et voyager par des chemins impossibles parce qu'elles ont mal avalé leur soupe !...
« Quelle vie!... Courir dans une mauvaise carriole, traînée par une jument poussive, sur des routes canto-nales grises de poussière, blanches de neige ou lavées parla pluie. Songer à la gloire, revivre ses rêves, voir comme à travers un nuage les jeunes auditeurs qui se pressent au cours du professeur airné, entendre même, ou se figurer qu'on entend leurs applaudissements ; puis tout à coup, le réveil brusquement absurde ! La vieille jument a buté contre une pierre. « Hue, cocotte! » Et fouette donc, pauvre médecin crotté, à qui tes clients préfèrent le sorcier qui leur marmotte des exorcismes et leur vend de la graisse de basilic. « Hue, cocotte ! » fouette sec, Diafoirus campagnard : tes malades te payeront la semaine des quatre jeudis et suivront tes ordonnances si tu veux bien leur faire cadeau des remèdes. Fouette ferme, rebouteux des pauvres. Si ta bête est fourbue, le vétérinaire la soignera, — celui qui t'appelle « cher confrère », car tu n'es même pas capable de guérir Cocotte, on le dit assez dans la vallée 1... «
a Pierre a débité ces paroles, que je transcris à peu près telles que je les ai entendues, avec une amertume, une sorte de rage concentrée que je n'avais jamais vues
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chez lui. Et, quand il a eu fini, je suis bien sûre d'avoir aperçu une larme qui roulait dans ses yeux.
« Wassili semblait peiné d'avoir provoqué cette explosion. Nous sommes restés silencieux jusqu'au moment du départ. Puis, une fois en marche, Pierre n'a pas tardé h- nous précéder, selon son habitude, et je l'ai entendu siffler assez gaiement.
a La journée a été bonne. Wassili commence à m'aimer, je le crois, — je l'espère. Si je pouvais m'être trompée sur l'origine de ces lettres ! . . . Jamais encore il n'avait été si gracieux, si plein d'attentions. Qu'importe tout le reste ? Pierre, comme moi, voit avec épouvante l'avenir qui nous est préparé ? Eh bien ! tant rnieux ! Qu'il fasse ce que je ferai, et se refuse à l'accepter, cet avenir odieux ! . . .
« 16 septembre. —Hélas ! au lieu d'avancer mes affaires avec Wassili, je ne sais -que l'offenser et l'éloigner de moi. Ce matin, nous allions à Vieillefontaine. En passant devant un hameau, nous avons été salués par les aboiements d'un vilain chien de ferme qui aurait bientôt fait connaissance avec nos bâtons ferrés, s'il n'avait eu la prudence de se tenir hors de portée.
« — Je déteste les chiens, a dit tout à coup Wassili.
I — Et pourquoi ?
K — Ce sont des esclaves et des lâches. Je hais les animaux serviles. Ils me rappellent trop certains hom"^^ '
•X — Voilà ce que vous n'oseriez probablementen Russie ! ai-je fait aussitôt, poussée par r^ ''■'®^' J® ^^^' versité et en ayant parfaitement conscienc -^^^^^"^ regards
. Wassili s'est mordu la lèvre. C'ep^^*' ^^^ paroles de furieux. J'ai balbutié je ne sais qi- Prononcer, et je me
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« — Oh ! je vous en prie, m'a-t-il dit, pas un mot de plus. Je ne vous en veux nullement pour l'opinion que vous avez de la société russe. Cependant votre mot n'est juste qu'en partie. Il y a chez nous des hommes qui ont soif de n'être pas traités comme des chiens et qui le prouveront...
a — Que voulez-vous dire ? ai-je demandé.
« Il n'a pas répondu et a paru très occupé de la vallée du Doubs où nous venions d'entrer.
« — Le drôle de fleuve! a-t-il dit tout à coup. Il n'a pas l'air de couler. C'est à croire qu'il participe de la placidité jurassienne et franc-comtoise...
ce Puis il n'a plus desserré les dents jusqu'aux forges de Vieillefontaine.
« Pierre tenait beaucoup à nous les montrer et affichait un vif intérêt pour la fabrique d'armes. La prise d'eau, les ateliers, le jardin du directeur, il fallait tout visiter. Wassili restait froid. 11 examinait les machines et l'outillage avec une indifférence un peu molle, tandis que mon cousin faisait des efforts surhumains pour nous en démontrer l'utilité pratique. Un des contre-maîtres avait l'obligeance de nous expliquer dans tous ses détails le mécanisme d'un nouveau fusil. C'est à peine si Wassili l'écoutait. De mon côté, je n'arrivais pas à ma- ^nifester beaucoup d'enthousiasme. Pierre, visiblement 0iqué, n'a pas manqué, une fois la visite achevée, de ce cher cU^lques allusions à notre incroyable dédain de rir Cocotte, 'i^^s industrielles. Il y voyait l'indice d'un
a Pierre a dèQ^^ï^t, sinon d'une affectation, et même près telles que je Mu d'esprit scientifique, une sorte de rage conclu Wassili, je me serais probable-
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ment intéressé à une fabrique d'instruments de chirurgie. Mais je n'ai aucun goût pour les engins de destruction.
« — Voilà qui est de bon augure chez un futur médecin ! ai-je dit assez prétentieusement.
« — Non, ce n'est pas le futur médecin qui parle, a-t-il répliqué. J'ai tout simplement horreur de penser que l'homme est pire qu'un loup pour ses semblables. Les loups ne se mangent pas entre eux, et nous nous assassinons le plus possible.
(t — Aloifs, a objecté Pierre avec une intention marquée, mais dont le sens n'est pas très clair pour moi, alors vous devez condamner bien haut les révolutionnaires qui emploient dans leurs revendicîations les affreux moyens des civilisés ?
a — Pas le moins du monde, a vivement, répliqué Wassili. Avant d'employer la force, les novateurs ont toujours fait appel à la justice, qu'on n'a cessé de leur refuser. Il faut bien que dans les heures de crise ils aient recours aux armes de leurs ennemis. Croyez que chez eux l'appel aux moyens violents n'est pas systématique. La tyrannie supprimée, le canon cessera de parler...
a Wassili s'était exprimé avec une extrême véhémence. Mon cousin a jugé sans doute qu'il s'engageait sur un terrain péiilleux et n'a pas relevé le gant. Nous avons poursuivi notre route en silence.
« Moi, je songeais à ce qui venait de se passer, je rapprochais divers indices, je me rappelais certains regards de Wassili, les tendances de son esprit, des paroles de lui, celles-là même qu'il venait de prononcer, et je me
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demandais ?i ce n'est pas un projet de révolte et de complot qui occupe ses méditations... Sûrement, il a un but, un dessein dans la vie, — c'est la conclusion même à laquelle il arrive par tous les chemins de sa pensée. Et ce but, il le cache, il ne le dit pas. Serait-il possible qu'il fût criminel, — je veux dire attentatoire aux lois établies ? Cet enfant adorable rêverait-il de bouleverser la société? Aurait-il résolu de se jeter tête baissée dans quelque aventure folle?... Je dis folle, car enfin il y serait nécessairement brisé ! Lui si bon, si grand, si bien fait pour vivre heureux et libre dans la région sereine des hautes pensées et des œuvres de paix !... Oh! que ne ferais-je pas pour lui assurer une existence calmeet douce, éloignée de ces dangers, de ces horribles persécutions politiques qu'il rêve et cherche peutêtre!...
« Pierre se moquait de moi l'autre jour, en disant : « Une chaumière et un cœur ! » Pourquoi pas ? Voilà peut-être ce qu'il faudrait à Wassili. Les mots sont devenus ridicules, mais l'idée ne l'est pas et ne lui a pas paru telle. Heureuse la femme qui saura com^Drendre ce grand cœur et le faire battre ! Si j'étais celle-là, comme je lui ferais chérir la douceur du foyer, la quiétude de la vie laborieuse, le bonheur de l'obscurité, de la médiocrité cherchée ! J'en suis bien sûre, avec lui je n'éprouverais plus de ces désirs fantastiques d'infini, je ne rêverais plus de lointains voyages, je n'aurais plus besoin de courir après l'insaisissable... Que je serais heureuse et fière ! . . .
« Ainsi, je rêvais en marchant à ses côtés ; machinalement j'avais pris son bras. Nous suivions la grande
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route qui est parallèle au Doubs, et nous étions seuls, en plein soleil, car Pierre se trouvait à cent pas devant nous. L'cclat aveuglant de cette lumière, l'agitation de mes pensées, l'image que je me faisais de Wassili prisonnier, maltraité par ses ennemis, traîné dans les bagnes sibériens, tout cela m'a mise hors de moi-même, obligée à parler :
« — Wassili, ai-je articulé tout à coup d'une voix tremblante, dites-moi que ce dessein que j'ignore, que je n'ai pas le droit de connaître, mais que vous portez en vous, j'en suis sûre, dites-moi que ce n'est pas un projet de complot politique !...
« Il m'a regardée avec une surprise qui approchait de la stupéfaction. Et sans me répondre un mot, brusquement, brutalement, il a dégagé' son bras pour me devancer en pressant le pas et rejoindre Pierre.
« Je suis restée seule avec ma honte et mon désespoir Depuis ce moment fatal, Wassili ne me parle plus. »
« 17 septembre. — Wassili m'a boudé toute la journée. Puis, subitement, sans motif visible, sans explication, son attitude a changé pour redevenir celle des autres jours. Loin de me tenir rigueur, il semble maintenant prendre à tâche d'effacer par ses prévenances l'impression fâcheuse que je pourrais avoir conservée de sa rudesse. Certes, je n'ai garde d'y faire la moindre allusion ! N'est-ce pas moi qui ai tous les torts, et qui l'ai offensé par une question ridicule?
« L'apparence que Wassili, avec ses manières élégantes et raffinées, ses habitudes d'esprit, sa passion de l'étude et des longues méditations, soit un homme de violence et un conspirateur!... 11 faut être folle à lier pour avoir
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un instant une telle pensée, et surtout pour oser l'énoncer!... Est-ce qu'un conspirateur a du linge blanc, des mains fines et soignées, un nécessaire de petite maîtresse comme celui que j'ai vu dans sa chambre le jour où il était avec Pierre au Vieux-Château ? Est-ce qu'il passe son temps à lire les philosophes ou les poètes et vient s'enfermer pendant tout un été dans un village du Jura, loin des agitations politiques ? Est-ce qu'il est indifférent aux journaux, comme Wassili, qui n'ouvre même pas le Bund sur la table du salon, et ne coupe jamais les pages des deux ou trois revues qu'il reçoit?... Allons, j'avais perdu la tête, quand je me créais de pareilles chimères...'
a Eh bien ! oui, je suis folle, folle de lui, surtout depuis notre retour de Saint-Ursanne, où nous avons fini par arriver aujourd'hui.
a La jolie petite ville, et comment est-il possible que j'aie vécu si près d'elle sans faire plus tôt sa connaissance? Elle est toute pelotonnée dans une sorte de niche entre les montagnes et le Doubs. Un énorme bloc de rochers la surplombe. Si, par hasard, cette masse se détachait, c'en serait fait de la cité minuscule. Quant au fleuve, il pourrait bien avoir un jour ou l'autre le caprice de visiter les sept ou huit rues de Saint-Ursanne, et alors, adieu maisons, fontaines, bestiaux et bourgeois ! Ces messieurs, d'ailleurs, sont pleins de confiance. Ils savent que le rocher ne se détachera pas tant qu'il portera l'ermitage du saint patron de la ville. Ils sont en excellentes relations avec le Doubs, qui leur fournit en abondance des truites et des brochets, et auquel ils donnent, en revanche, les détritus de leurs ménages et les eaux grasses de leurs cuisines.
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« Nous sommes entrés dans cette capitale par une porte basse et cintrée que surmontent les armoiries municipales, — un ours brun qui tient une croix sur un fond rouge, et une statue de saint Ursanne.
« La rue. principale s'allongeait devant nous. A droite, l'hôtel de ville et une fontaine à colonne surmontée de l'inévitable saint ; à gauche, une fort belle église; devant nous, une auberge. C'est à l'auberge que nous avons couru d'abord.
a Les bonnes truites ! Mais, en revanche, absence totale de dessert. J'aurais pourtant bien croqué un fruit ou une meringue, et j'ai manifesté cet innocent désir. Pierre m'a regardée avec des yeux sévères, et m'a déclaré que le jour où une meringue paraîtrait pour la première fois à Saint- Ursanne, toute la population valide serait convoquée, à son de tambour et de cloches, pour venir contempler ce produit extraordinaire de la civilisation.
« Pourquoi les hommes sont-ils presque tous si bavards et si ennuyeux à la fin des repas ? J'ai remarqué qu'ils se croient ordinairement tenus d'étaler à ce moment leur grossièreté native. C'est l'heure où ils allument un cigare sans même en demander la permission, où ils mettent les coudes sur la table et entament les conversations les plus insipides sur leur métier, leurs affaires ou leurs exploits à la chasse.
« Pierre chérit cette tradition. A peine avions-nous fini de dîner, qu'il a successivement étalé sur la nappe tous les cailloux dont il avait plein ses poches, et entamé une dissertation sur leur valeur respective. Wassili en était excédé; je le voyais bien, quoiqu'il fît effort pour donner la réplique à mon cousin. C'est qu'il est, lui, d'une tout
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autre école, et ne se croit pas obligé de se conduire comme un boa constrictor, sous prétexte qu'il digère. Nos yeux se sont rencontrés, et je ne sais à quoi ni comment nous avons compris que nous avions la même pensée. De là au fou rire, il n'y avait qu'une distance infinitésimale. Nous l'avons franchie.
ce Pierre nous regardait avec stupéfaction ; mais il n'a pas tardé à reprendu^ sa conférence.
a Pour ne pas étouffer, je me suis levée et je me suis réfugiée vers la fenêtre de la salle à manger. La voix de Pierre ne m'arrivait plus que confusément. J'étais sans idées, mais toute heureuse de ce regard échangé avec Wassili, et je considérais sans les voir les deux ou trois bonnes gens qui dormaient à l'ombre, sur le banc de pierre de l'hôtel de ville.
a Enfin, Pierre a remis les cailloux dans sa poche, on a réglé la note du dîner, et nous avons pris le chemin de la très belle et très antique église. Le plus pur style roman. Rien de bizarre comme les sculptures symboliques du grand portail. Il y a, par exemple, un loup à qui un moine apprend à lire : Isengrin veut s'instruire pour acquérir la ruse de Renard , cette ruse qui lui coûte si cher... Tout à côté, une Sainte-Famille, protégée par un ange, etdont tous les personnages ont des corps de sirènes. Je me suis creusé la tête pour deviner l'allégorie, et je n'ai pas trouvé d'autre solution que le baptême, dont les eaux doivent toujours baigner le chrétien. Wassili, qui sait tout, nous a expliqué le véritable sens du rébus : les lettres du mot grec ichthus (poisson) donnent l'abréviation de la phrase : Jésus-Christ, fils du Dieu sauveur. Pierre a trouvé cela idiot.
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« Nous avons traversé l'église, pleine d-ombre et de nappes de lumière. Une vieille femme à genoux pleurait devant une des chapelles latérales. Du dehors, par les fenêtres ouvertes, entrait le son lointain et mélancolique d'un piano. La musique semblait venir apporter un adoucissement au chagrin de la pénitente. Joies et douleurs de notre pauvre humanité humbïfeinent résumées dans ce contraste. Wassili en a été ému en même temps que moi. "
« Une porte des bas- côtés nous a donné accès dans le vieux cloître. Au milieu, un petit cimetière dont l'herbe chauffée par le soleil était pleine de chants de grillons. Il y avait là toute une floraison folle de terre bien engraissée. Nous avons circulé sous les arceaux du cloître qui gardait une fraîcheur douce. Les fresques du quatorzième siècle, aux trois quarts effacées, laissaient encore distinguer de calmes visages de femme un peu maigres, encadrés de bandeaux plats, des corps de martyrs émaciés, des mains fines, avec les doigts très longs. Par les éclaircies des ogives, on revoyait la masse grise des rochers qui surplombent et qui semblent menacer d'écrasement la frêle architecture du cloître.
« Cette nature rudement sauvage fait un cadre farouche au calme du vieux monastère. Wassili contemplait ces choses avec un intérêt et un plaisir visibles. Et moi, je savourais une fois de plus le bonheur de partager son impression. J'évoquais les temps anciens, je croyais voir les solitaires de Saint-Ursanne, dans leurs robes brunes, arpenter à pas lents l'asile claustral, en égrenant les formules qui endorment la raison et maîtrisent le jugement. Chacun de nous a, par instants comme des res-
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souvenances obscures d'une existence antérieure écoulée dans les siècles passés. Jamais je n'ai été aussi vivement saisie par ce mystérieux sentiment que là, sous ces arceaux ruinés, dans cette claire journée d'automne.
« Pierre nous a rappelés à la notion des réalités vulgaires en annonçant que l'heure du départ avait sonné. Nous avons pris une patache pour rentrer, car nous étions trop las pour songer à un retour pédestre. Mon cousin s'est assis auprès du cocher, Wassili et moi dans l'intérieur, et en route!...
a Les petits clievaux trottaient en faisant tinter leurs grelots, la chaleur était lourde et le mouvement me berçait. Me voilà gagnée par une douce somnolence, et bientôt partie pour le pays des rêves.
a Je me réveille en entrant à Porrentruy aux claquements du fouet, et qu'est-ce que je trouve en rouvrant les yeux ? Tout simplement que ma tête a roulé sur l'épaule de Wassili. Depuis une heure peut-être, je reposais sur cet oreiller inattendu !
« Il avait les yeux clos et paraissait dormir; mais, s'il faut tout dire, je crois bien qu'il ne dormait pas. Il s'est réveillé, eu tout cas, d'une manière bien peu naturelle, et seulement après m' avoir laissé le temps de revenir de ma confusion.
« Pendant tout le souper, je n'ai pas osé lever les yeux sur lui.
« Dormait-il? Ne dormait-il pas? That is the question. Oh! s'il pouvait n'avoir pas dormi !...
« Tant pis. C'est écrit.
« 17 septembre. — J'ai voulu en avoir le cœur net. Vers dix heures, ce matin, Wassili était assis au jardin
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SOUS la charmille et lisait. Je suis descendue le rejoindre, je l'ai prié de me renseigner sur le phénomène physiologique du sommeil. Il m'a expliqué, très clairement comme toujours, que le sommeil est l'état de repos et d'inaction de certaines couches grises du cerveau, ou pour mieux dire des cellules ou éléments constitutifs de ces couches, et par suite des fonctions de la vie de relation dont elles sont les organes dirigeants. Si l'on suppose, par exemple, que ces cellules sont phosphorescentes ou à l'état de tension électrique, dans leur activité, il suffit de les imaginer non phosphorescentes ou non électrisées pour se représenter leur état passif. Dans le sommeil complet, elles sont toutes au repos. Dans le sommeil incomplet, certaines de ces cellules restent en activité à des degrés divers, et c'est cette activité partielle qui a pour résultat les rêves, les raisonnements parfois incohérents, parfois spécieux, que le dormeur peut ainsi poursuivre en sommeillant à demi.
« Cette histoire nous a naturellement conduits, comme je l'espérais, à causer des diverses variétés du sommeil, des causes qui le déterminent ou le favorisent, telles qu'un hruit monotone, une lecture ennuyeuse, le balancement régulier du siège sur lequel on repose; et je suis enfin arrivée à la question qui me brûlait les lèvres depuis un quart d'heure :
a — Dormez-vous habituellement en voiture ? ai-je demandé à Wassili, non sans rougir quelque peu.
« — Jamais, m'a-t-il dit aussitôt. Le mouvement et les cahots ont même pour effet chez moi de réveiller et de surexciter les facultés cérébrales. Je n'ai jamais les idées plus nettes et plus vives qu'en voyage, surtout
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de nuit, quand les distractions extérieures font défaut.
« Me voilà donc fixée sur ce point. Wassili ne dormait point hier, quand j'avais la tête sur son épaule, et pourtant il faisait semblant de dormir. . . Mais quelle interprétation faut-il donner à cette feinte ? Hier, j'aurais fait tout au monde pour en être sûre. Et aujourd'hui il me semble que cela ne prouve rien du tout, sinon l'intention courtoise de m' épargner un moment d'embarras.
« Tandis que nous étions à table, le facteur est arrivé avec des lettres. Il y en avait une recommandée pour Wassili, qui en a donné reçu. L'adresse était d'une écriture de femme, je l'ai bien vu, parce que Wassili, après avoir rompu l'enveloppe, nous l'a passée pour nous montrer qu'elle avait été ouverte par la police de Saint- Pétersbourg, — la troisième section, comme il dit.
« La chose était en effet fort apparente. Le papier avait été découpé, tout autour du petit cachet de cire armorié, par un outil affilé comme un rasoir ; puis, la lettre une fois lue et remise sous enveloppe, on s'était contenté de promener une allumette au bord du cachet pour l'élargir et masquer ainsi la coupure.
« — Wassili paraissait mis en gaieté par sa découverte et ne tarissait pas sur le détail des procédés employés par la police.
« — Quand le cachet est trop grand, a-t-il dit, elle en prend l'empreinte avant de l'enlever et le reconstitue ensuite tant bien que mal. Si l'enveloppe est simplement gommée, la troisième section la place sur un verre d'eau bouillante : la vapeur ramollit la colle qui cède après quelques minutes, et il devient possible de lire la lettre puis de la remettre en place. Tout cela est si connu chez
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nous, si notoire, qu'on s'étonne de voir encore la police recourir à des procédés si enfantins. Personne n'est plus assez naïf pour confier à la poste une affaire véritablement secrète. Le cabinet noir ne sert absolument qu'à donner le change au gouvernement par de faux avis qu'on y fait passer tout exprès.
« J'ai exprimé le dégoût que m'inspirait cette violation du secret de la correspondance, — un peu parce que je croyais tout naturellement entrer dans les idées de Wassili. Mais à mon extrême surprise, il a déclaré qu'il ne voyait rien de répréhensible ou de révoltant en cette habitude. Il la trouvait simplement niaise et inutile.
« — En politique, a-t-il ajouté, il n'y a pas de morale, pas plus qu'à la guerre. Quel général hésiterait à ouvrir les lettres de l'ennemi ? Et qui songerait à le lui reprocher? Pour mon compte, je trouve tout naturel qu'un gouvernement agisse de même avec ses adversaires; seulement, cela implique pour ces adversaires, le droit réciproque de se servir des mêmes procédés et de tous les moyens de guerre.
a Pierre et papa se sont récriés. Ils ont dit qu'à ce compte la politique deviendrait un brigandage de grands chemins. Wassili a répliqué que ce n'était pas autre chose.
« — On peut la définir l'art de faire, sans être pondu, tout ce qui fait pendre le commun des hommes, s'est-il écrié.
« La discussion est devenue bruyante. Il a fallu que ma tante mette le holà. Pour moi, je n'écoutais plus guère. Je me demandais seulement quelle est la femme qui lui écrit... Que ne suis-ie de la troisième section!
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« 19 septembre. — Jl est décidément impossible de rien comprendre au caractère de Wassili. Tantôt il est bon et doux, presque tendre avec moi, il me serre la main en m'abordant ou le bras en marchant, il me dit des choses gracieuses sur mes progrès, sur ma facilité d'assimilation ou la justesse de mon esprit, ou môme sur mes cheveux, sur mon teint, ma tournure... Je suis alors assez folle pour imaginer qu'il m'aime, qu'il s'attache à moi, et je lui en montre tant de joie qu'un cœur de pierre en serait attendri.
« Tantôt, au contraire, au moment où je suis la plus heureuse de ces apparences, il redevient morne, farouche, presque brutal et me regarde avec des yeux méchants. Oui, méchants. Quel besoin avait-il de me faire de la peine, aujourd'hui, en me disant de but en blanc qu'il a horreur du mariage et n'admet même pas qu'on s'enchaîne ainsi pour la vie ? Très certainement, c'est une manièie de me déclarer qu'il ne m'aime pas et qu'il ne m'aimera jamais. Car enfin, quand on s'aime, que pourrait-on rêver de mieux que de s'attacher l'un à l'autre par les liens les plus indissolubles ?... Pour moi, je me fais du mariage une idée si haute, que je ne puis même pas comprendre qu'on ait jamais recours au divorce ou qu'une veuve se remarie.
« Cela me semble la plus horrible profanation, le plus abominable sacrilège. Ou le mariage n'a pas de sens, ou il doit être unique et définitif. Il est vrai que je ne puis pas comprendre non plus qu'on se marie sans s'aimer. Mais quand on s'aime, comment croire, comment oser prévoir que ce ne soit pas pour toujours? Ah ! Wassili, si tu voulais, comme je m'enchaînerais à toi sous les
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conditions les plus dures ! Gomme je serais bien sûre de ne jamais vouloir te quitter, vivant, ou t'oublier, mort ! Comme je consentirais d'avance à être brûlée vive sur le bûcher préparé pour ton cadavre, puisqu'il doit être incinéré, comme celui de Shelley !...
a Mais tu ne veux pas ! tu ne m'aimes pas, toi ! Et tu prends soin de m'en avertir en alléguant que tu as horreur du mariage. C'est moi, hélas ! qui te fais horreur. Sans doute, si tu pouvais épouser Vautre^ celle qui t'écrit, tu ne reculerais plus à t'engager pour la vie...
V Mais alors, pourquoi me donner par moments des espérances irréalisables ? Pourquoi ne pas être toujours méchant avec moi ? Pourquoi me dire que tu n'as jamais rencontré d'intelligence plus ouverte que la mienne et de cœur qui comprît mieux le tien ? Pourquoi me laisser croire, par éclairs, que tu me trouves belle, que ma démarche te plaît ou que ma toilette me sied ?. . .
a C'est en allant à la fête de Selente qu'il m'a fait cette déclaration de principes sur le mariage. J'en ai été si énervée, que mon humeur a donné lieu à la scène la plus ridicule. Mais je m'en moque bien! Que m'importent ces gens ? Que m'importe tout, si Wassili ne m'aime pas?...
« En deux mots, voici là chose : Pierre nous avait devancés, selon l'usage, pour commander le dîner. Nous l'avons trouvé qui revenait au-devant de nous.
« Vous vous ferez donc toujours attendre ? criait-il. Je vous croyais déjà égarés... Enfin nous allons avoir à déjeuner, mais ce ne sera pas sans peine... Et je vous réserve môme une surprise.
« — Une surprise ?
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« — Oui, deux convives inattendus, qui négociaient en même temps que moi pour obtenir un repas convenable, au milieu de la cohue de cette fête, et que j'ai invités à partager le nôtre.
a — Et ces convives sont...?
« — • D'abord un des principaux littérateurs contemporains...
« — Jacquinot ? a dit Wassili.
. « — Jacquinot lui-même ; Jacquinot rasé de frais, brossé, peigné, ciré, luisant, gras et dodu, propre comme un sou neuf; Jacquinot en bonne fortune, car il est accompagné d'une dame...
« — Mademoiselle Gonflin, sans aucun doute?
« — Erreur, profonde erreur, mon cher. C'est justement ici que la chose devient amusante. Jacquinot n'aura plus désormais le prestige de sa rare constance. Il a contre lui toutes les apparences de l'infidélité, et il n'en faut pas plus pour que Camille reste persuadée de sa profonde scélératesse. Le petit homme a une cousine, Stéphanie Mésidrez, qui vient de devenir veuve en héritant de quarante à cinquante mille francs. Mésidrez était négociant et recevait fréquemment des marchandises de la frontière. Sa veuve, très peu inconsolable, s'occupe déjà de régler ses affaires, et son premier soin a été d'aller trouver Jacquinot, sous prétexte de faire liquider je ne sais quels droits d'entrée au bureau de douane qu'il dirige. Toujours galant, le petit homme a cru devoir reconduire sa cousine. Mais ce qui me paraît suspect, c'est l'idée de s'arrêter avec elle à la fêtedeSelento. Pour tirer cette affaire au clair, je me suis empressé de les inviter à déjeuner avec nous.
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« — C'est bien imprudent, a fait Wassili en souriant, et M"" Gonflin ne va pas manquer de nous regarder comme les complices des forfaits de Jacquinot. . . Mais peut-être, après tout, calomniez-vous ce pauvre poète.
'< — Nous allons bien voir, » a répliqué Pierre.
« Je n'avais pas soufflé mot pendant cet entretien Outre que je n'étais pas fort en train de rire, j'ai bien vu que Wassili trouve vulgaires nos éternelles plaisanteriet sur Jacquinot, et j'ai pris avec moi-même la résolution d'y mettre un terme.
« Nous avons traversé la fête. Des chevaux de bois, des bateleurs, des marchands de porcelaines à trois sous, tout le décor habituel des cohues de ce genre. Un bal était installé sous une tente, dans un verger attenant à une grande maison jaune, l'orchestre déjà perché sur l'estrade. Mais le cornet à pistons et le hautbois avaient beau jeter au vent leurs accents les plus criards, les filles et les bouèbes — comme on appelle les garçons à Selente — faisaient tous la sourde oreille. Sans doute ils étaient encore en train de se préparer à table aux rudes exercices de l'après-midi.
« La maison jaune n'était autre que l'auberge où nous allions déjeuner. Dans la salle basse du rez-de-chaussée, on faisait un tapage infernal. Nous sommes montés a premier étage, où il y avait beaucoup moins de monde, et nous y avons trouvé Jacquinot attablé, en compagnie de Stéphanie Mésidrez, devant des verres à demi remplis d'un liquide jaune clair.
a Petite, rougeaude et grassouillette, elle a avec lui un air de famille évident. Ils étaient tous deux si grotesques.
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que, l'habitude aidant, je n'ai pu m'empêcher de dire en les saluant :
a Allons, monsieur Jacquinot, je vois avec plaisir que vous ne perdez pas votre temps. »
« C'est la dame que je regardais. Il a cru que je parlais de son verre et s'est empressé de s'excuser.
« Oh ! un simple apéritif, a-t-il fait d'un air piteux.
« — 11 a une di'ôle de couleur ! » ai-je répliqué en riant.
« Stéphanie a levé vers moi un œil méfiant et Jacquinot est devenu tout rouge :
« Mademoiselle, c'est du vermout. Un simple apéritif, je vous assure. »
« Il balbutiait, de grosses gouttes ruisselaient sur son front immense.
« — Allons, monsieur Jacquinot, présentez madame à Wassili, a dit Pierre.
« — Ah! oui, vous avez raison... j'oubliais!... s'est écrié le petit homme de plus en plus troublé. Monsieur Saraarin, ma bonne cousine, madame veuve Stéphanie Mésidrcz... Ma bonne cousine, M. Wassili Samarin... »
« C'est ce que Jacquinot appelle, dans sa langue à lui, remplir le préalable. Il est superbe, dans ces occasions, et se redresse avec des airs d'introducteur des ambassadeurs. Wassili s'est gracieusement incliné devant la Mésidrez qui s'était levée et se confondait en révérences.
a J'aurais reconnu madame pour une de vos parentes rien qu'à la voir, monsieur Jacquinot, a-t-il dit du ton le plus naturel. Vous vous ressemblez prodigieusement.
« — Oh ! monsieur, vous êtes un flatteur !.. Vous vous
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moquez peut-être ? » a minaudé Stéphanie avec une œillade assassine à l'adresse de Wassili,
« Pas dégoûtée la Mésidrez ! Ces vieilles femmes sont d'une impudence ! J'en étais si outrée, que je n'ai pu m' empêcher d'intervenir.
a Rassurez- vous, madame, M. Wassili ne rit jamais et il n'a pas l'habitude de prodiguer ses compliments ! me suis-je écriée. Assurément, si vous ne lui aviez pas causé une impression profonde . . .
« — Oh ! mademoiselle, a interrompu Wassili en souriant, mais d'un ton que j'ai fort bien compris, je ne vous ai pas chargée d'exprimer mes sentiments à madame. . .
« Stéphanie avait la face au rouge cerise, et se grisait de ce marivaudage aigre-doux. Jacquinot semblait inquiet et nous a bientôt rappelé que son estomac a des exigences impérieuses.
« Ma bonne cousine est comme moi, elle préfère une tranche de rôti à tous les compliments du monde, a-t-il dit avec cet à-propos qui le caractérise ; et peut-être son récent veuvage rend-il ces plaisanteries un peu cruelles...
« Le petit homme avait repris de l'audace. Il avait même débité ces paroles sur un ton sec que je ne lui connaissais pas. C'est seulement en parlant du récent veuvage que sa voix était tombée, comme mouillée de larmes. Aussitôt la Mésidrez, conformément aux lois sacrées de l'étiquette, a tiré son mouchoir et essuyé un pleur imaginaire.
a On a servi le déjeuner. L'absurdité de la scène, la désapprobation que je lisais dans le regard de Wassili,
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l'insolence de Jacquinot, le dégoût que m'inspirait cette grosse commère avec son deuil de commande et ses petits yeux en coulisse, tout concourait à achever do m'énerver. Il m'a été impossible, en dépit de mes résolutions, de ne pas revenir à la charge. Je sentais le mauvais goût de mes taquineries ; j'avais la notion amère du tort que je me faisais dans l'esprit de Wassili, et cela ne servait qu'à m'éperonner, à me fouetter jusqu'à la démence. J'ai décidément passé les bornes permises, ramené feu Mésidrez sur le tapis, conduit Stéphanie à dire de lui, d'un ton doucereux, tout le mal imaginable ; je me suis moquée d'elle de toutes les façons, et j'ai couronné mes exploits en proposant, au dessert, de couronner Jacquinot de lauriers^ comme le Pétrarque de la Suisse romande. Là-dessus, me voilà prise d'un rire nerveux.
« Tout à coup, la Mésidrez se lève furieuse, demande à Jacquinot s'il n'est pas las de nous servir de plastron, proteste que pour son compte elle en a assez ; et brusquement elle quitte la table, puis la salle à manger.
« Jacquinot, un instant partagé entre le désir de ne pas rompre avec nous et celui de ne pas se brouiller avec sa bonne cousine, finit par s'élancer à sa poursuite, et nous restons consternés sur le champ de bataille. Je n'osais pas lever les yeux sur Wassili. ,
« Le premier moment de stupeur passé, Pierre propose d'aller aux informations et revient bientôt avec la nouvelle que M"® Mésidrez s'est enfermée dans une chambre, en proie à une attaque de nerfs feinte ou vraie, et refuse aussi bien les consolations de l'amitié que les secours de l'art médical. Jacquinot monte la garde à sa porte et paraît profondément affecté.
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« Le mieux, opine Wassili, est de laisser cette querelle s'évaporer et de partir sans délai.
'( Je ne sais si je me suis trompée, mais il m'a semblé qu'en émettant cet avis il lançait un regard soupçonneux sur un individu, — une sorte de maquignon en blouse bleue, d'allure assez singulière, — qui déjeunait dans la même salle que nous et qui avait été le seul témoin de l'affaire. Cet homme en avait même paru vivement intéressé, et deux ou trois fois, tout en bavardant, j'avais été gênée de sa présence. Sans doute Wassili pensait comme moi qu'elle ajoutait, s'il est possible, un caractère plus fâcheux encore à mes étourderies. Enfin, je ne sais pourquoi j'ai établi un rapport entre l'attention que nous donnait visiblement cet étranger et le désir exprimé par Wassili ; mais je note l'impression parce que je l'ai eue.
a Nous sommes rentrés sans plus tarder à Porrentruy, abandonnant la fête à ses vacarmes et M"* Mésidrez aux soins de Jacquinot.
« Pourquoi faut-il que ces êtres gluants soient venus so mettre entre Wassili et moi? Après tout, je n'ai pas été les chercher ! Si je m'acharne ainsi sur Jacquinot, c'est que je lui crois l'âme basse, là !... Je lui pardonnerais ses ridiciales, mais sa platitude m'écœure. Je le hais. Je hais la Mésidrez et je me hais moi-même, le voudrais être morte. » y'
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L'individu qui déjeunait seul dans la salle à manger où s'était passée cette scène avait en effet, selon la remarque d'Hélène, une physionomie et des allures assez singulières. C'était un homme de haute taille, aux cheveux blancs ou d'un hlond très pâle, au teint rose et aux yeux gris. Il pouvait être âgé de quarante ans. La raideur de ses attitudes semblait indiquer un ancien militaire. Son costume était celui d'un maquignon ou d'un marchand de bœufs et se composait d'une blouse bleue très propre sur une jaquette grise, d'un pantalon de toile scrupuleusement blanc et de gros souliers de chasse. Sur une chaise, auprès de lui, il avait déposé un chapeau de feutre mou et une de ces cannes-fouets en bois d'épine qui sont comme l'enseigne de la profession. Tout cela n'avait rien que d'ordinaire chez un négociant en bestiaux. Mais le fades de cet individu, pour employer un terme familier à Pierre Tissier, faisait plutôt songer, on ne savait trop pourquoi, à un homme de bureau qu'à un coureur de foires. Ses mains, sans être fort soignées, n'avaient pas la rudesse et le haie des mains de paysan. Son type général, la forme de son nez, de ses pommettes, de ses mâchoires, son poil et la couleur de ses yeux, indiquaient un étranger originaire du nord de l'Europe, un Suédois ou un Danois.
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Cet homme se trouvait assis devant une petite table voisine de la fenêtre, au moment où Hélène et les deux jeunes gens rejoignirent Jacquinot et la veuve Mésidrez. Il avait même commencé de décoiiper la tranche de hœuf que la fille d'auberge venait de lui servir et semblait exclusivement absorbé par cette opération, quand le nom de Wassili Samarin, prononcé avec solennité par le poète, au moment de la présentation, lui fit relever la tête et, comme on dit, dresser l'oreille.
Il considéra avec une surprise h peine dissimulée celui qu'on venait de désigner ainsi et qui, pour l'instant, lui tournait le dos. Puis une réflexion soudaine lui fit corriger ce mouvement involontaire, et baisser la tête sur sa tranche de bœuf. Enfin, se plaignant à demi- voix à la servante du courant d'air qui s'était établi entre la porte et la fenêtre ouverte, il fit transporter son déjeuner à une table plus éloignée, mais d'où il pouvait voir Wassili de face.
A partir de ce moment, il ne perdit pas un mot de ce qui se disait, quoiqu'il s'efforçât de ne pas montrer trop ostensiblement sa curiosité, et parût occupé tantôt à expédier trois ou quatre plats avec un excellent appétit, tantôt à lire un vieux numéro du Bund, qui tramait près de lui. Mais à tout instant son regard se portait sur Wassili avec l'expression d'un violent intérêt, et c'est un de ces mouvements qu'Hélène avait surpris.
Le jeune Russe éprouvait aussi un malaise évident à se sentir l'objet de cette surveillance, et, comme l'avait pensé Hélène, cette impression fut le motif déterminant qui le poussa à donner le signal d'un départ immédiat.
A peine avait-il quitté la salle à manger avec Hélène
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et Pierre, que l'étranger se précipita sur sa canne et son chapeau, comme pour le suivre.
Mais, se ravisant presque aussitôt, il se contenta de se placer auprès de la fenêtre, de manière à voir les trois jeunes gens s'éloigner dans la grand'rue du village. Puis, quand il se fut bien assuré qu'ils ne restaient pas à la fête, et partaient, comme ils l'avaient annoncé, il appela la servante et lui ordonna de dire à M. Jacquinot qu'un monsieur désirait lui parler sans délai.
Le petit homme arriva bientôt.
« Monsieur, lui dit l'étranger avec un accent germanique assez marqué, vous excuserez la liberté grande que j'ai prise en vous -dérangeant. Mais vos amis m'ont chargé de vous exprimer leurs regrets de ce qui s'est passé tout à l'heure : pour éviter un nouveau malentendu, ils viennent, sur mon conseil, de se décider à quitter immédiatement la fête... M""^ Mésidrez commence-t-elle à se remettre de son émotion ?
— Oui, monsieur, je vous remercie, elle va déjà mieux, répondit Jacquinot avec sa docilité ordinaire.
— J'ai vu avec beaucoup de peine l'incident qui s'est produit là, reprit l'autre — poussant son avantage. Il est vraiment déplorable que des gamins pareils osent s'attaquer à une personne aussi respectable et aussi charmante de tout poini que M""* Mésidrez, — sans parler d'un littérateur aussi distingué que vous, monsieur, par je n'ignore pas à qui j'ai, l'honneur de parler. »
Jacquinot, très rouge et hautement flatté, ébaucha un salut.
a Me ferez- vous l'honneur de vider avec moi une bouteille de vin blanc ? » reprit l'étranger.
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Jacquinot n'avait jamais refusé pareille offre. En moins de cinq minutes, non seulement la bouteille était vide et remplacée par un flacon d'eau-de-vie, mais le poète était déjà au mieux avec son nouvel ami, lui avait donné, sans s'en douter, les renseignements les plus circonstanciés sur lui-même, sur Hélène, sur Pierre et sur Wassili, et trouvait par surcroît qu'il n'avait jamais rencontré un marchand de bestiaux aussi galant homme.
Sur ces entrefaites, Stéphanie Mésidrez, informée par la servante du départ des mécréants, daigna reparaître dans la salle à manger. Jacquinot s'empressa aussitôt de la présenter dans les formes à l'étranger, qui, de son côté, se présenta lui-même en déclarant se nommer . Hankestroem.
Une seconde bouteille de vin blanc fut apportée; M. Hankestroem se consacra pendant un quart d'heure à la conquête de la veuve. Ce n'était pas une de ces entreprises qu'on peut appeler sans espoir. Quelques gros compliments fortement arrosés de vin d'Arbois, et quelques paroles de condoléance sur la scène scandaleuse du déjeuner, eurent bientôt complété l'œuvre. Mais le beau était d'arriver à ce résultat, sans éveiller la jalousie de Jacquinot. Et c'est où M. Hankestroem fit preuve d'un act consommé. Pas une minute il ne manqua d'associer, dans ses délicates flatteries, la sémillante veuve et le doux poète. En même temps, il insistait hypocritement sur les torts d'Hélène, il les amplifiait en paraissant les déplorer ; il parlait du déjeuner comme d'un guet-apens manifestement combiné pour se moquer de Jacquinot, et déclarait qu'à son sens, le plus coupable en cette
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affaire était Wassili. Stéphanie se récriait. Mais M. Hankestroem savait ce qu'il disait.
« Vous ne connaissez pas les Russes, chère madame. Il n'y a rien de plus faux et de plus décevant. Ce petit jeune homme était tout miel et tout sucre, il gardait un sérieux imperturbable et même feignait par moments d'être vexé des impertinences de M"^ Tissier. Eh bien ! tenez pour certain qu'il avait monté la conspiration, qu'il en était l'âme et qu'il en savourait intérieurement le succès. Je l'ai bien vu quand vous êtes partie. C'est lui qui riait le plus fort .
— Quoi ! Il a osé rire? demanda la veuve, scandalisée.
— Aux éclats, belle dame, et de la façon la plus inconvenante. Il a fallu mon intervention pour que ces jeunes drôles rentrassent un peu en eux-mêmes et comprissent la grossièreté de leur conduite. »
Stéphanie et Jacquinot étaient navrés de ces révélations.
« Comme on se trompe sur les gens ! J'aurais cru ce M. Wassili le seul raisonnable de la bande, soupira la veuve.
— Vous ne le connaissez pas, répéta l'autre. C'est un scélérat, ni plus, ni moins... Et^ ma foi, ajouta-t-il, comme entraîné par un besoin subit de décharger tout ce qu'il avait sur le cœur, — je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais pas ce que je sais sur son compte...
— Sur le compte de M. Wassili ? demandèrent Stéphanie et Jacquinot en se rapprochant avec une curiosité intense.
— Oui, fit l'étranger en baissant la voix d'un air mys-
WASSILI SAMARIN. I 2q
térieux. J'ai des raisons de croire que le petit Russe est à la tôte d'une bande de contrebandiers.
— De contrebandiers? » répéta Jacquinot, comme frappé d'horreur.
En sa qualité d'employé des douanes, il considérait un contrebandier comme le pire et le dernier des misérables.
a Oui, reprit Hankestroem, d'une bande de contrebandiers, organisée pour faire passer en France des ressorts de montre.
— Mais les droits ont été si abaissés que le gain serait insignifiant, objecta Jacquinot d'un ton qui disait assez combien il déplorait cette décadence des tarifs douaniers.
— Il n'y a pas de gain insignifiant quand il se répète sur un très grand nombre d'unités, affirma péremptoirement l'étranger. Voyez les agents de change ! Ils ne touchent qu'un huitième de franc pour cent sur les valeurs qu'ils négocient. Est-ce que cela les empêche d'empocher tous les ans plusieurs millions de bénéfices ? Le produit de la contrebande des mouvements de montre, opérée sur une douzaine ou une grosse, serait peu considérable. Appliquez-le à des milliards de mouvements de montre, et ce produit devient colossal.
— C'est vrai ! dirent en chœur Stéphanie et Jacquinot avec des yeux ronds.
— Eh bien ! je sais de source certaine que Wassili Samarin voyage dans les districts horlogers en vue de préparer une vaste spéculation de ce genre.
— C'est pourquoi il est en ce moment chez Bernard Tissier ! exclama Jacquinot comme s'il était soudainement frappé d'une prodigieuse découverte.
I 3o WASSILI SAMARIN.
— Justement, et vous pouvez tenir pour certain qu'on doit travailler ferme à la fabrique.
— C'est vrai ! J'ai demandé l'autre jour si les affaires allaient bien, et l'on m'a dit qu'on venait de recevoir une grosse commande de Londres.
— Du pays des pick-pockets : tout s'enchaîne à merveille, vous le voyez.
— Ah !,. . ah !... Mais il ne faut pas que les gaillards s'imaginent tromper la douane si facilement ! s'écria Jacquinot en frappant un coup de poing sur la table. Nous avons l'œil ouvert, et les Français aussi!...
— Oh! fit l'autre négligemment, ils ont leur moyen.
— Leur moyen?... Pour faire passer des milliards de mouvements?...
— Vous l'avez dit. »
Jacquinot s'épongeait le front, se creusait visiblement la cervelle.
« Ne cherchez pas, je vais vous le dire. Ils se proposent de passer la frontière en ballon, toutes les nuits. Une montgolfière énorme, partant secrètement d'un terrain isolé... En guise de lest, deux ou trois cents kilogrammes de mouvements de montre. Calculez. A 3 grammes par mouvement, ce qui est beaucoup, cela nous donne déjà ^33 mouvements par kilogramme, — je néglige les fractions, — c'est-à-dire environ 99,900 mouvements de montre par voyage, — je dis quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cents... Ne tenons pas compte des années bissextiles. Supposons 365 voyages par an, cela donne un total de 38 millions de mouvements qui ont franchi la frontière... Mettez dix ballons au lieu d'un seul, vous avez une moyenne de 380 millions de mouvements... Or, le
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prix de transport est à peu près nul ; les droits de douane sont supprimés. Nous pouvons donc compter largement 25 centimes de boni par unité. Sur 380 millions d'unités, cela fait 95 millions de francs de bénéfices annuels. Mettez 50 centimes de boni, et vous arrivez à 190 millions de francs. A 75 centimes, cela ferait 285 millions. L'affaire en vaut la peine.
— Je crois bien ! dit Jacquinot avec conviction. »
Il avait tiré un calepin de sa poche et prenait des notes, tout en cherchant une objection, pour faire preuve d'esprit pratique.
« Vous ne tenez pas compte des jours fériés, des accidents et contretemps, fit-il enfin.
— Très juste. Mais enfin comptons 15 pour 100 à déduire de ce chef, ce qui est beaucoup, il reste encore 250 millions de bénéfices. Le canal de Panama n'en donnera pas autant.
— C'est pourtant vrai ! » s'écria Jacquinot avec le regard vague du penseur.
La grandeur du résultat l'éblouissait visiblement. Il ne pouvait s'empêcher d'éprouver quelque respect pour des contrebandiers qui procédaient par chiffres aussi gros. Mais l'instinct du devoir reprit bientôt le dessus.
« Ils ne les tiennent pas encore , leurs millions ! s'écria- t-il d'un air farouche en assénant un grand coup de poing sur la table. Pas plus tard que demain, la direction sera informée de ces faits.
— Oh !.. . mon cher monsieur Jacquinot, à quoi pensezvous là ! fit l'étranger d'un ton de commisération douce...- Ces poètes sont toujours les mêmes!... Avertir la direction ? Etpourquoi donc, grands dieux ?... Pour que d'au-
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très profitent de cet avis, prennent nos gaillards sur le fait, récoltent l'honneur et les récompenses ?. . . Ce serait vraiment vous montrer trop généreux... Tenez, une fois encore, laissez-moi vous parler avec une entière franchise et en homme pratique. Vous pouvez bien croire que je ne vous ai pas fait cette révélation sans motif. J'appartiens à l'administration des douanes françaises, je suis ici sous le déguisement que vous voyez pour suivre cette affaire, dont je tiens tous les fils, et je compte bien y gagner une promotion, sans parler d'un bout de ruban. Eh bien ! de votre côté, vous plairait-il d'être nommé à la direction du bureau fédéral, à Berne?
— A la direction du bureau fédéral ? Mais ce serait splendide! s'écria Jacquinot déplus en plus ébloui. Cela dépasserait mes rêves les plus ambitieux!...
— Vous y serez nommé avant un mois, si vous voulez seulement faire ce que je vais vous dire... Oh! rassurezvous, rien que de très simple et de très réguUer. Vous appartenez aux douanes suisses, n'est-ce pas? Votre devoir est de surveiller, de prévenir et de réprimer la contrebande. Parfait. Je suppose que vous informiez dès aujourd'hui la direction de ce qui se prépare. La direction vous accuse réception de votre avis, met tous ses agents en campagne; nos gaillards prennent l'éveil, abandonnent leur projet; impossible d'obtenir aucune preuve : vous passez pour un lunatique aux yeux de vos chefs et vous pouvez vous considérer comme fort heureux si vous vous tirez d'affaire avec une mauvaise note et un simple blâme. Par contre, vous suivez la tactique opposée : vous ne soufflez mot de ce que je vous ai révélé; vous n'en donnez pas le moindre avis à la
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direction; mais, profitant de ce que vous avez vos entrées chez les Tissier, vous surveillez étroitement le chef de la bande, vous suivez tous ses mouvements, vous vous mettez en possession de tous les éléments d'information nécessaires, et ces éléments vous me les transmettez jour par jour à l'hôtel du Lac, à Genève, où je demeure. Le moment venu d'agir, vous et moi nous partons seuls, nous surprenons le premier ballon, nous en opérons la saisie. Puis, aussitôt, nous avisons nos chefs respectifs, vous à Genève, moi à Paris. Conséquence : honneur et profit pour nous, pour nous seuls. Est-ce compris? Et voyez-vous la différence des deux tactiques?
— 11 faudrait être aveugle pour ne pas la voir.
— Oh! si vous pouviez prendre ces Tissier sur le fait, comme j'en serais contente ! s'écria Stéphanie, qui avait suivi cette conférence avec un ardent intérêt.
— 11 n'y a rien de plus aisé, si M. Jacquinot veut s'en donner la peine. Tout se réduit à aller fréquemment à la fabrique, à voir ce qui s'y passe, à pénétrer dans l'intimité de Wassili, à le suivre partout, à se tenir au courant de ses faits et gestes, de ses correspondances s'il est possible, et à m'écrire des rapports détaillés sur toutes ces circonstances. En possession des autres éléments de l'affaire, comme je le suis, je tirerai de ces renseignements ce qu'il faut en tirer, — la conclusion, — et au jour, à l'heure psychologique, M. Jacquinot et moi nous surgirons pour mettre le holà !
— Parfait! dit le petit homme en se frottant les mains.
— Il va de soi que nous comptons sur la discrétion absolue de madame?
I 34 WASSILI SAMARIN.
— Je réponds de Stéphanie comme de moi-même.
— Eh bien! puisque tout est bien convenu, je crois que le mieux sera maintenant de nous séparer. Personne ne nous a vus ensemble. On ignore que nous avons lié connaissance. H sera donc impossible de deviner que nous sommes en rapports... Voici ma carte, mon adresse à Genève... Je compte avoir votre premier rapport sous deux ou trois jours, n'est-ce pas?
— Vous pouvez y compter. Dès demain, j'ouvre les opérations.
— Vous irez dire de ma part à cette belle demoiselle que je regrette de m' être méprise sur ses intentions et d'avoir pris trop aisément la mouche, s'écria Stéphanie avec un sourire méchant.
— Fort bien, le prétexte sera excellent et ne manquera pas de vous valoir le meilleur accueil, dit M. Hankestroem. Et vous savez, ne craignez pas de m'écrire des choses inutiles, reproduisez les moindres paroles, les moindres petits faits dont vous serez témoin... Tout peut servir, et c'est souvent de circonstances insignifiantes en apparence qu'on tire les conclusions les plus importantes. Vous n'imagineriez jamais comment j'ai été conduit à découvrir cette affaire, par exemple.
— Je vous serais bien obligé de me l'apprendre.
— De la manière la plus simple du monde. Je me trouvais il y a deux mois à Lyon, dans le bureau particulier d'un gros négociant en soieries, quand un étranger se présenta et demanda à voir des taffetas pour ballons. Le négociant en montra de plusieurs sortes et, la chose une fois arrêtée, il s'informa de la quantité nécessaire. — Trois mille mètres, répondit l'étranger. —
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Diable ! fit l'autre, vous voulez faire un ballon de belle taille. — Oh ! Il s'agit d'en faire plusieurs, riposta l'acheteur. C'est pour une série d'expériences scientifiques. Le négociant prit le nom et l'adresse de son client : M. Wassili Samarin, au Grand-Hôtel, et l'étranger partit. Je fis bientôt de môme. Et tout en m'en allant, je songeais à cette commande de trois mille mètres de taffetas. Quelque chose disait à mon instinct de douanier que cette affaire était louche. Trois mille mètres de taffetas pour faire des ballons, me disais-je, ce n'est pas clair. Que peut-il bien y avoir là-dessous? Et je me creusais la cervelle. Si le marché s'était conclu à Milan, j'aurais été convaincu qu'il s'agissait de frauder la douane française sur trois mille mètres de taffetas italien. Mais c'était à Lyon ! Je cherchais, je cherchais sans trouver. A tout hasard, je m'en allai au Grand-Hôtel, et je chargeai le portier, avec un louis à l'appui de ma requête, de me faire savoir pour quel pays partirait ^M. Wassili Samarin. Dès le lendemain, j'apprenais que les ballots de soie avaient été expédiés à Genève. Des lors, j'étais suv la piste. Faire suivre Wassili, m'assurer qu'il faisait des commandes considérables dans les districts horlogers, reconnaître les points où se poursuit la construction des ballons, sous des prétextes variés, tout cela ne fut plus qu'un jeu. Il me manquait un moyen de suivre ses faits et gestes chez les Tissier, vous allez me le fournir.
— C'est merveilleux, dirent ensemble Stéphanie et Jacquinot.
— Mais je m'attarde à bavarder et je vais marnquer le train, reprit M. Hankestroem... Allons, disons-nous au revoir. Nous sommes destinés sans aucun doute à nous
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retrouver très prociiainement ensemble, et j'en aurai pour mon compte le plus vif plaisir. »
De chaleureuses poignées de main furent échangées et l'on se sépara, — Jacguinot et Stéphanie, sur le conseil de leur nouvel ami, pour aller se promener à la fête et faire semblant d'y prendre un vif intérêt, — lui-même pour partir dans la direction du chemin de fer et rentrer à Genève.
Deux jours plus tard, un des garçons de l'hôtel du Lac remettait à M. Hankestroem une lettre venue de Porrentruy.
Ce personnage avait renoncé à la blouse bleue. Il était en pantoufles et veste de chambre dans un appartement fort confortable, au premier étage. Ses fenêtres donnaient sur le Léman. En se penchant un peu au balcon, il pouvait apercevoir entre le bleu du lac et celui du ciel le profil sévère du mont Blanc. Autour de lui, sur la table et sur la cheminée, des dossiers volumineux, des journaux russes, des portefeuilles bourrés de documents indiquaient des habitudes laborieuses, mais peu conformes à la pratique ordinaire des marchands de bestiaux.
Il décacheta le pli qu'on venait de lui apporter, et y trouva le document suivant :
Porrentruy, le 20 septembre 1879.
a Très honoré Monsieur,
« Conformément à nos conventions, je me suis présenté dès aujourd'hui à la fabrique Tissier. J'y ai été fort bien accueilli par tout le monde, et, comme vous l'aviez prévu,
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traité avec une considération particulière, à raison même du pénible incident d'hier. Mon premier soin a été de visiter les ateliers, où j'ai pu constater du premier coup d'œil une activité exceptionnelle, et la présence de vingt-trois ouvriers surnuméraires embauchés depuis huit jours par Bernard Tissier. Ces circonstances m'ont été expliquées par la prétendue commande venue de Londres et à laquelle j'ai déjà eu l'honneur de faire allusion dans notre entretien. Trente-six ouvriers sur quarante-trois étaient occupés à ajuster des mouvements de montre.
« Je me suis informé sans affectation des prix de revient, du temps nécessaire pour achever une pièce, de sa valeur moyenne sur les marchés anglais et français, et j'ai trouvé que le bénéfice possible sur chaque unité, loin d'être seulement de 75 centimes, comme nous l'avions supposé, peut s'élever à 2 ou 3 francs. D'après vos calculs, c'est donc une somme annuelle de quatre à cinq cents millio]is que l'affaire des ballons pourrait produire. L'esprit reste confondu en présence de pareils chiffres. Il est du plus haut intérêt pour les deux puissances intéressées de prévenir une fraude aussi formidable, et je me demande si le service que nous allons rendre à nos gouvernements respectifs sera suffisamment rémunéré par une simple promotion.
« Ne pensez-vous pas, très honoré monsieur, que nous pourrions solliciter en même temps une gratification proportionnelle, ne fût-elle que d'un vingtième de franc pour cent?... Je n'ai garde d'apporter en ces matières un esprit d'âpreté qui conviendrait mal à mon caractère, et, s'il m'est permis de le dire, à mes instincts de penseur
et de poète ; mais après tout, quand on fait entrer des centaines de millions dans les caisses de l'État, il ne saurait être coupable d'en ambitionner les bribes. Le prêtre vit de l'autel, comme on dit, et, avant d'être littérateur, je suis employé des douanes fédérales. Vous voudrez bien me marquer votre sentiment à cet égard.
« Tandis que j'étais dans l'atelier, en train de causer avec Bernard T... et le contre-maître, Wassili est venu nous rejoindre. 11 m'a paru surpris et peut-être inquiet de me trouver là. Ce qui confirmerait mon impression, c'est qu'il s'est empressé de chercher à me donner le change en détournant la conversation du sujet des mouvements de montre proprement dits. Selon votre requête, je transcris textuellement ses paroles :
« Il est singulier, a-t-il dit, qu'on n'ait pas encore appliqué l'horlogerie à l'art de la guerre. Etant donné l'ardeur avec laquelle on recherche partout de nouveaux engins destructeurs, il y a là une force qu'on pourrait utiliser. Au moment d'évacuer une place, par exemple, ou d'abandonner un pont, une position stratégique, on pourrait y laisser une mine qu'un mouvement d'horlogerie ferait automatiquement éclater à un moment donné, à l'heure strictement calculée pour qu'elle produise tous ses effets. Ce serait horrible, assurément, mais quand on fait la guerre, ce n'est pas pour ménager son ennemi.... Est-ce que cette idée serait bien difficile à réaliser en pratique? »
« Bernard T... et le contre-maître ont dit que non. Ils ont même indiqué un moyen technique d'y arriver aisément.
« On pourrait appliquer le même procédé à la des-
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truction des navires cuirassés, a repris le contrebandier. Un sac de matières explosibles, renfermant une de ces mécaniques, serait introduit à bord dans une caisse à biscuits ou dans la carcasse d'un bœuf, d'un mouton, destiné à l'alimentation de l'équipage; l'horloge irait son train, et, l'heure arrivée, pan! tout sauterait en l'air... »
« Ces bavardages n'avaient évidemment pour but que d'égarer mon jugement. Aussi n'y aurais-je pas prêté la moindre attention et ne vous les rapporterais-je* même pas, si vous ne m'aviez recommandé de recueillir textuellement les propos de ce criminel précoce. Après quelques instants, il a dit qu'il allait se jirGmener tout seul du côté du Fahy, et je n'ai pas manqué de déclarer que j'avais des courses à faire en ville. Bernard T. .. m'a invité à souper chez lui, j'ai accepté son invitation, et je suis parti.
« Une minute plus tard, du coin de la rue latérale où je m'étais mis au guet, j'ai vu sortir Wassili. Je l'ai suivi sans qu'il s'en aperçût, et, contre mon attente, je l'ai vu se diriger vers le Vieux- Château. Il n'a pas tardé aie contourner et à pénétrer dans la forêt. J'ai persisté à le suivre en me jetant d'arbre en arbre. Bientôt je l'ai vu assis sur l'herbe dans un fossé et fort occupé à dessiner ou à écrire sur une espèce de petit album de poche.
« Il est resté là plus d'une heure. Cette surveillance aurait peut-être lassé ma patience, si je n'avais vu à diverses reprises le mécréant déchirer avec un mouvement de dépit des feuillets de son carnet et en jeter les morceaux au vent. Ce spectacle m'a donné l'espoir de recueillir après son départ quelques indices précieux de
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ses préoccupations ; et comme vous pourrez vous en convaincre par les fragments de papier ci-inclus, mon espoir n'a pas été déçu. A la vérité, les quelques mots au crayon que vous y trouverez sont écrits dans une langue qui m'est étrangère comme les formules algébriques dont ils sont accompagnés. Mais il ne saurait y avoir de doute sur la nature de l'esquisse dessinée à l'angle d'un de ces fragments : c'est un système de petites roues dentées qui s'engrènent sur un ressort, — un mouvement de montre ou je ne m'y connais pas. J'ai pensé qu'il s'agissait peut-être de fabriquer des mouvements d'un poids inférieur à ceux que fournit actuellement l'industrie, afin de pouvoir en emporter un plus grand nombre dans chaque ballon, et par suite d'augmenter encore les bénéfices. Dans ce cas, lesdits bénéfices pourraient peut-être atteindre annuellement un milliard ou deux. Mais je ne vous donne cette idée qu'à titre d'hypothèse : à vous de voir si vous la trouvez juste.
« Wassili est rentré à la fabrique. Je ne pouvais guère m'y présenter avant l'heure du souper. J'ai donc attendu cette heure. Mais je n'ai plus eu l'occasion de recueillir aucune observation importante. A table, la préoccupation générale paraissait être de me faire oublier l'incident d'hier, et l'on a causé de tout, excepté de contrebande ou de mouvements de montre .
a Je m'empresse de porter ces détails à votre connaissance, très honoré monsieur, et j'ai l'honneur de me dire,
'< Avec un profond respect,
« Votre obéissant serviteur et cortfrère,
« D. Jagquinot. »
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Trois fragments de papier étaient joints à ce rapport. M. Hankestroem s'empressa de les examiner, avec toutes les apparences d'un vif intérêt. Un de ces fragments portait en çffet le croquis d'un système de roues dentées, engrenées sur un ressort d'horlogerie ; les deux autres étaient surchargés de formules et de notes en langue russe.
M. Hankestroem eut un sourire de vanité satisfaite.
a Etrange chose que le flair policier ! murmura-t-il entre ses dents. J'invente cette histoire de mouvements de montre, dans le feu de l'inspiration, pour donner un prétexte à la surveillance dont je chargeais cet imbécile chez un horloger... Et il faut précisément que je tombe sur une affaire d'horlogerie politique ! Niez encore le sixième sens !... »
Après avoir ainsi éventé sa satisfaction personnelle, M. Hankestroem plaça soigneusement lettre et fragments de papier sous une enveloppe qu'il numérota et déposa dans un portefeuille à secret. Puis il prit la plume et répondit à Jacquinot :
« Genève, 21 septembre 1879.
« Cher Monsieur,
« Votre première lettre est d'un haut intérêt et d'une importance capitale. Continuez à suivre avec autant d'intelligence tous les mouvements de W. et à m'en informer par le.menu. Si vous le pouvez sans donner l'éveil, tâchez de jeter un coup d'oeil dans sa chambre, de voir ses papiers, spjpialement cet album de poche. S'il était possible de se Fapproprier et de me l'envoyer, la saisie pourrait avoir son intérêt. Je pense avec vous que nous
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serons en droit de demander à nos gouvernements respectifs une gratification proportionnelle à l'immense service que nous sommes en train de leur rendre. Te crois même pouvoir vous assurer d'avance que le mien ne sera ingrat ni pour vous ni pour moi. Courage donc, et vigilance.
« Recevez, je vous prie, tous mes compliments empressés.
« T-B. Hankestroem.
« P.-S. En cas de départ deW., sachez pour quelle destination il prend son billet de chemin de fer, et télégraphiez-moi sans délai. »
Journal d'Hélène.
a 23 septembre. — J'ai fait une chose indigne, abominable, et dont j'ai honte. J'ose à peine l'écrire. Et pourtant, elle serait à refaire, qu'il me serait impossible, je le sens, de ne pas céder encore à la tentation. Mais je saurai m'en punir, s'il le faut ! Quoi qu'il arrive, ce pas aura été décisif dans ma vie. Je l'avouerai à Wassili. Il me pardonnera et m'aimera, — ou je mourrai. C'est une affaire décidée.
« Ce matin, vers neuf heures, je passais dans le vcsti-
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bule du rez-de-chaussée, devaut la porte ouverte, quand le facteur est entré et, me voyant là, m'a remis des lettres. Il y en avait une pour Wassili. Elle venait de Berne. L'écriture de l'adresse était de sa propre main.
« Tout mon sang n'a fait qu'un tour. Il m'a semblé que mon cœur allait s'arrêter. J'ai senti que ma destinée était enfermée sous cette enveloppe. Et je n'avais qu'à rompre cette frêle barrière de gomme pour la connaître.
« Sans doute il aura vu l'autre jour que je remarquais cette écriture de femme ! me disais-je. Il aura envoyé des enveloppes tout adressées de sa main...
a Je flairais un mystère d'amour : j'avais soif de le connaître, une soif de damné, — un besoin impérieux, irrésistible.
« Ces histoires de police russe me sont revenues en mémoire. Ce que fait tous les jours la troisième section à Saint-Pétersbourg, pourquoi ne le ferais-tu pas une fois dans ta vie quand ton bonheur en dépend ? m'a murmuré une voix secrète. J'ai voulu repousser cette idée, la chasser : impossible ! Tout me criait : C'est une femme qui lui écrit... Celle qui l'aime... Celle qui le sépare de toi... Et tu hésites?...
a Je n'ai plus hésité... J'ai caché la lettre dans ma poche. J'ai couru à la cuisine. Je me suis fa t donner par Marianne une tasse d'eau bouillante, et je suis remontée dans ma chambre, où je me suis enfermée... En deux minutes, la gomme de l'enveloppe, exposée à la vapeur d'eau, s'était ramollie. J'ai compris l'horreur de ce que je faisais, mes mains tremblaient comme si j'avais été en train de commettre un assassinat ; un nuage voilait mes yeux... Mais je voulais voir, — et j'ai vu.
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« Un papier timbré d'une hache, avec ce titre : Comité EXÉCUTIF SECRET, et ccs mots :
« Le citoyen Wassili Samarin se tiendra le 25 courant, à neuf heures du soir, à la disposition du comité.
« Par ordre :
« Le secrétaire, a Nicolas Ivanow. »
J'ai respiré. Ce n'est que ça? Une conspiration... Un complot peut-être?... Ah ! que m'importe ce que Wassili peut faire ou vouloir, pourvu qu'il m'aime ! Je voudrais apprendre qu'il prépare uiïe mine pour faire sauter le globe terrestre, et que l'explosion est fixée à demain : si seulement j'avais l'espoir que dans l'intervalle il me dira ce mot, ce mot céleste que j'attends toujours et qu'il ne veut pas dire, — oh ! comme je m'offrirais à mettre le feu à la mèche ! . . .
« C'est avec le plus grand calme que j'ai refermé la lettre, que je suis allée la sécher à la chaleur du fourneau, que je l'ai envoyée à Wassili.
« Il ne s'est douté de rien. Quand il est descendu pour le déjeuner, il avait sa physionomie habituelle, assombrie pourtant par le chagrin de nous quitter inopinément. Il a annoncé son départ pour demain.
« Reviendrez- vous au moins nous voir ? a dit mon père.
a — Je l'espère, mais je ne puis rien promettre, » a- t-il repondu avec beaucoup de douceur et un accent marqué de tristesse.
a En quittant la table, nous sommes allés nous pro-
WASSILI SAMARIN. I45
mener au jardin sous la charmille. Et là, il a été si bon, si affectueux, il m'a dit avec tant d'Ame qu'il n'oublierait jamais ces six semaines de vie familiale et qu'il en emporterait le parfum !... Ah ! j'ai été sur le point do lui tout dire !
« Mais la voix m'a manqué, mes genoux se dérobaient sous moi, de grosses larmes se formaient dans mes yeux. Il a vu mon émotion, et, j'en suis sûre, il l'a partagée. Je sentais son cœur palpiter contre mon bras qu'il serrait sous le sien. Sa petite main pressait la mienne. Il était triste en me disant des choses tendres qui me grisaient et sonnaient à mon oreille comme une musique... Dois-je me l'avouer à. moi-môme?... Je crois qu'il m'aime, — oui, je le crois, puisque ce n'est pas une femme qui lui écrit et qui l'occupe, — iiiais qu'une raison puissante l'empôche de s'abandonner. Peut-être son amitié pour Pierre et sa situation d'hôte dans cette maison. Peut-être une autre cause. Mais, pendant ces dix minutes que nous avons passées seuls sous la charmille, il me semblait à tout instant qu'il allait parler, m'ouvrir son cœur et me dire :
a Hélène, pourquoi lutter? Nous nous aimons, n'est-ce pas ? »
« Oh! que je l'espérais! que je l'attendais, ce mot avec quelle ivresse j'aurais laissé rouler ma tête sur son épaule, que mes cheveux frôlaient en marchant !...
« On est venu. Tout a été ajourné. Mais ce n'est que partie remise. Cette explication, je la veux, je l'aurai, avant que Wassili nous ait quittés. Je lui dirai, moi, à sa face, que je l'aime, qu'il est mon maître et mon seigneur, que je n'aurai jamais d'autre mari que lui, que je suis
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prête à le suivre au bout du monde. ... et, puisqu'il sert un comité exécutif, à « exécuter » ce qu'il m'ordonnera. Je lui confesserai mon crime : il faudra bien qu'il me le pardonne, car il ne pourra y voir qu'une preuve d'amour. Et si je me trompe, — s'il me hait ou me dédaigne, — eh bien, je saurai ce qu'il me reste à faire ! »
Il était onze heures du soir, tout reposait dans la maison Tissier, et Wassili, après avoir mis ses papiers en ordre, se disposait à se coucher, quand le bruit très distinct de petits coups frappés à la porte du pavillon le fît redescendre au rez-de-chaussée. Il ouvrit.
a Quoi! c'est vous, Hélène? fit-il avec l'accent de la plus vive surprise en reconnaissant dans la nuit la forme svelte delà jeune fille. — Elle était en robe de toile bise et avait jeté sur sa tête un de ces capulets de laine rouge qui se retrouvent dans tous les pays de montagne.
— Oui, c'est moi. J'ai à causer avec vous, Wassili, répondit-elle en pénétrant dans le petit salon avant qu'il eût pu faire un pas pour en sortir. »
Elle parlait avec un grand calme, mais elle était toute pâle, et sa main, qu'il avait saisie, était glacée.
D'un geste résolu, elle avait repoussé la porte au moment même où elle entrait.
« Écoutez-moi, dit-elle à demi-voix. C'est le sort de ma vie que je joue en ce moment et qui est suspendu à votre décision. Je viens vous avouer un crime... Ne le jugez pas sans avoir entendu les motifs qui m'y ont conduite »
Elle s'arrêta un instant, puis reprit :
* Wassili, je vous aime. Vous le savez et je n'éprouve
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aucun embarras à vous le dire. Le culte que je vous ai voué est si complet, si absolu, qu'il étouffe en moi tout autre sentiment. Je vous aime à en mourir, et je suis jalouse. L'idée seule que vous pouvez aimer une autre femme me rend folle. Depuis huit jours j'étais possédée de cette horrible pensée. Ce matin, le hasard a mis en mes mains une lettre qui vous était adressée. J'ai reconnu votre écriture et cru que sous cette enveloppe se trouvait le mot de mes destins. J'ai osé la violer... Je l'ai ouverte, et c'est seulement après avoir vu ce qu'elle contenait que je vous l'ai fait remettre. »
Wassili avait violemment rougi ; ses dents s'étaient serrées et ses yeux jetaient des flammes.
« Quoi, vous avez osé!... vous avez osé? répétait-il.
— Oui, et je suis ici pour vous le confesser. J'ai lu ce papier, je sais ce qui vous rappelle à Berne. Ah ! Wassili, ne craignez rien pour votre secret ! Vous me connaissez bien mal si vous redoutez qu'il coure le moindre risque. . . J'aurais pu, n'est-ce pas ? ne pas vous avouer ma faute, et toujours vous l'auriez ignorée 1 Mais c'est déjà bien assez d'avoir manqué à l'honneur, je ne veux pas manquer à l'amitié. J'ai pu forcer votre confiance : je ne la trahirai pas... Ne croyez pas que cette certitude que j'ai acquise change rien à mes sentiments. Mon dévouement pour vous en est redoublé, s'il est possible ! Quelle que soit la cause à laquelle vous avez consacré votre vie, je tiens pour démontré qu'elle est noble et grande. Fùtelle infâme, d'ailleurs, que m'importe? C'est la vôtre,— donc c'est la mienne !.. . »
Hélène avait prononcé ces paroles avec une a imation croissante, une énergie sombre, qui auraient porté la
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conviction dans l'esprit le plus soupçonneux. Debout devant Wassili, qui avait déposé la bougie sur la cheminée et s'y tenait adossé, elle montrait en pleine lumière l'éclatante sincérité de ses yeux, les vives couleurs revenues à ses joues, tout l'élan gracieux et jeune de son être vers celui qui l'écoutait.
Lui, il était maintenant impassible et presque hautain.
« Êtes-vous bien sûre de sentir la gravité de ce que vous avez fait? dit-il en fixant son regard bleu sur l'enfant qui attendait sa sentence... Je ne sais si je me trompe, mais on dirait que vous en êtes fière...Vous croyez m'apporter une confession, et c'est comme un argument que vous me la présentez. Peut-être pensezvous au fond que je vous dois de la gratitude pour l'intérêt que vous portez à ma correspondance ?... »
Ce sarcasme fit monter aux yeux d'Hélène deux larmes qui se suspendirent à ses cils.
« Oh ! Wassili, cette ironie est indigne de vous ! criat-elle. Ne voyez-vous pas que je vous apporte tout mon cœur?... Oui, j'ai failli, je le sais, aux lois les plus élémentaires de la probité.. . Mais si j'ose le rappeler, n'êtesvous pas pour une part dans cette faute, par ce que vous avez dit l'autre jour du secret des lettres, — et n'êtesvous pas pour tout dans les sentiments, dans les idées qui m'agitent depuis cinq semaines... C'est vous, Wassili, qui m'avez en quelque sorte pétrie à votre image ! D'un seul mot, vous avez changé le courant de ma vie. il n'y a plus en moi une pensée, une aspiration, une fibre qui ne soit vôtre. C'est à vous que je rapporte tout, c'est de vous que j'attends tout ce qu'il peut y avoir pour
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moi de bonheur ici-bas. Et quand je viens vous dire : Me voici, j'ai péché, mais j'ai soif de vous le confesser! — c'est ainsi que vous accueillez mon aveu?... Que je voudrais- avoir quelque chose à vous pardonner, moi !... Comme je le ferais avec joie et comme j'en serais heureuse!... Vous pouvez bien ouvrir mes lettres, allez, je ne songerai pas à m'en plaindre . Tous les soirs j'écris un journal, voulez- vous le voir? Vous le trouverez plein de vous, Wassili, depuis la première minute où je vous ai vu... Plein de vous comme mon cœur. Oh ! que ne pouvez-vous l'ouvrir aussi, et y lire !,.. »
Les sanglots étouffaient la pauvre enfant et lui coupèrent la parole. Wassili lui avait tendu la main et cherchait à la calmer avec des mots tendres, comme on en dit aux bébés pour apaiser leurs gros chagrins.
« Ne parlons plus de tout cela. C'est fini. Je vous pardonne de bon cœur, ma petite Hélène. »
Il était touché de cette explosion de douleur naïve, et à demi inconsciemment, il caressait les blonds cheveux de la fillette, appuyait sa tête contre la sienne.
Hélène souriait déjà dans ses larmes. Elle porta à ses lèvres la main fine et blanche qu'elle avait ressaisie et la baisa ardemment.
« Vous êtes bon, Wassili, murmura-t-elle. Je puis bien vous le dire, maintenant : si vous ne m'aviez pas pardonné, je serais morte... Mais à présent, je ne veux plus mourir, je veux vivre le plus longtemps possible, au contraire, pour vous aimer, vous servir, vous seconder de toutes mes forces dans vos grands projets... Car vous voulez bien de moi, n'est-ce pas ? Vous ne me trouverez pas indigne de coopérer à votre œuvre?... N'est-ce pas
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VOUS qui m'avez appris que même une jeune fille peut quelque chose en ce monde ? Vous verrez, je serai si dévouée, si courageuse, je m'identifierai si bien à vos volontés, je deviendrai si bien un autre vous-même!. .. Il ne vous restera plus qu'à en prendre votre parti et à faire de moi votre petite femme... »
Et l'effrontée ne pleurait plus, elle riait au contraire, d'un bon rire frais et clair, en montrant toutes ses jolies dents entre des lèvres encore palpitantes.
Mais Wassili semblait peu disposé à la suivre sur ce nouveau terrain. Brusquement, il s'écarta d'elle.
« Vous savez quelles sont mes idées sur le mariage, fit-il d'un ton sec qui contrastait avec l'accent fraternel qu'il avait en consolant la fillette. Je n'admets pas qu'un homme et une femme s'engagent l'un à l'autre par des serments qu'ils ne sont pas sûrs de tenir ; je n'admets pas qu'ils mettent au-dessus du sentiment sacré qui les unit le joug barbare d'une loi faite par des brigands pour des esclaves... Mes convictions philosophiques m'interdisent le mariage religieux, et mes opinions politiques m'interdisent le mariage civil. Laissons donc ce sujet, ma chère Hélène, et n'en parlons plus jamais. Je vous aime comme une sœur chérie entre toutes. J'accepte le dévouement que vous m'offrez avec tant de grâce et je mets, soyez-en bien sûre, tout le mien à votre service. Mais notre affection mutuelle ne doit jamais franchir ces limites pour s'envoler vers des cimes qui lui sont inaccessibles. Je ne me marierai jamais. Et si vous êtes pour moi l'élève que vous dites, vous ne vous marierez paS'non plus, enfant... »
Hélène écoutait ce discours en en cherchant le sens,
les yeux fixes et la poitrine gonflée. Un nouvel accès de désespoir semblait imminent.
<( Alors, c'est donc vrai, vous aimez une autre femme? dit-elle enfin d'une voix étranglée par la terreur de la sentence attendue.
— Non, sur ma parole ! » répondit aussitôt Wassili. Et il ajouta avec un pâle sourire, en soulignant tous les mots ,
« Je puis même vous certifier que cela ne m'arrivera jamais. »
Hélène respira ; mais ses idées étaient confuses et elle ne savait plus en retrouver le fil. Machinalement elle s'assit sur un vieux sopha de brocatelle bleue, qui lui offrait son siège, et elle resta silencieuse, la tête baissée: abîmée dans ses réflexions.
« Mais alors, reprit-elle après un instant en relevant ses yeux purs vers Wassili, par quoi remplacez- vous le mariage?... Vous ne voulez pas la fin du monde, je le sais, et vous ne songez au contraire qu'à travailler pour l'avenir de l'humanité... Il faut donc que l'humanité ait un avenir et qu'il y ait des enfants... Vous n'êtes pas malthusien, n'est-ce pas, Wassili? »
Elle posait cette question singulière avec une si entière bonne foi, une candeur si parfaite, que le jeune Russe ne put réprimer un sourire.
Elle le vit et en fut blessée.
« Vous riez?... J'ai donc dit une sottise!... Est-ce que Malthus n'est pas cet économiste qui croit à un genre humain d'autant plus heureux et libre qu'il sera plus réduit en nombre?... C'est ainsi du moins que j'ai compris sa théorie dans les livres que vous m'avez donnés à lire. »
l52 WASSILI SAMARIN.
Wassili était ^rès perplexe. Failait-il dire la vérité à cette enfant?... Et d'autre part, était-il possible de ne pas la lui dire?... Après l'avoir lancée dans un courant d'idées nouvelles et lui avoir montré sous un jour particulier les divers aspects du problème social, avait-il le droit de lui taire, sur un des points les plus délicats de ce problème, la conclusion à laquelle il était arrivé?
Avec sa rapidité ordinaire de décision, il eut bientôt opté pour la négative.
« Ma chère Hélène, dit-il de son petit ton professoral, vous me posez une question qui me gène un peu, venant de vous, mais à laquelle il ne m'appartient pas de me soustraire. Vous avez l'âge de raison, après tout, et vous arrivez précisément à l'heure de la vie où il importe de se faire, sur ces choses, des idées précises et raisonnées, — sous peine d'agir comme un animal instinctif ou de se laisser marier comme une bote... Je vous dirai donc que mes maîtres et moi nous comprenons l'union de l'homme et de la femme comme le résultat d'un choix personnel, libre, délibéré, public, mais sans aucune sanction religieuse ou légale. Etant donnés deux êtres qui s'aiment, et après mûre réflexion conviennent de former une nouvelle famille, nous pensons que ces deux êtres ne se doivent à eux-mêmes et ne doivent au corps social dont ils font partie que d'annoncer leur projet et de le mettre à exécution. C'est ce que nous appelons a l'union libre ». Nous trouvons monstrueux de transformer en pacte d'esclavage ce qui ne doit et ne peut être qu'un pacte d'amour... ■»
Hélène écoutait avec une attention profonde.
« Vous n'êtes donc pas d'avis que cette union doit être
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égale à la durée de l'existence? demaiida-t-elle anxieusement.
— Certes! reprit Wassili. Elle ne doit être dissoute que par la mort. Je ne la comprends, pour ma part, qu'unique et définitive.
— Gomme moi !... Mais alors quel mal peut-il y avoir à la faire sanctionner par la loi, sinon par le prêtre?...
— Le grand mal moral d'en faire un contrat, une obligation légale, au lieu de lui laisser son caractère purement intime et personnel. Imaginez une société où chacun serait enchaîné pour la vie aux mêmes amis, au môme métier, à la môme lecture, — je dis enchaîné par des articles spéciaux du Code pénal : il n'en faudrait pas plus pour lui faire haïr ces amis, ce métier ou ce livre, n'est-il pas vrai? Il en est ainsi du mariage. Et c'est pourquoi il n'y a peut-être pas une de ces unions légales, sur dix, où le contrat soit observé des deux parts.
— Mais le divorce permet d'en sortir, s'il devient insoutenable?....
— Eh ! justement, ma chère Hélène, le mariage est une institution si absurde, qu'on a été obligé de lui trouver ce palliatif. Or, je vous le demande, à quoi bon tout l'appareil légal de l'union selon le Code, s'il suffit d'une autre procédure légale pour la dissoudre? Que signifient les engagements pris par les deux époux, s'ils peuvent mutuellement s'en relever? Hypocrisie et convention, reliquat informe d'un rite du passé : voilà tout ce qu'on peut trouver au fond de cette comédie. Le mariage religieux avait sa raison d'être dans une société où l'Eglise avait mainmise sur l'individu, depuis le bap-
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tême jusqu'au delà de la mort. Le mariage municipal n'en est qu'un plagiat grossier, inutile et sot comme tous les plagiats.
— Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ces formes légales doivent surtout avoir pour but de garantir l'étal civil des enfants ?
— Encore- une idole de la caverne, comme disait Bacon ! Ce n'est pas en réalité le mariage qui donne un état civil aux enfants, c'est la déclaration. Or cette déclaration peut être mensongère et l'est certainement dans un très grand nombre de cas. Des milliers d'enfants sont déclarés issus d'un mariage légal sans que cela soit vrai. Des millions d'autres sont déclarés issus de père ou mère inconnus, quoiqu'il soient nés sous le régime du mariage. Une des monstruosités de cette institution est d'ailleurs de faire peser, sur des êtres qui n'en peuvent mais, le poids de la situation régulière ou irrégulière que leur ont faite leurs parents. Toute société où un innocent bébé peut apporter en arrivant au monde le stigmate de la bâtardise est une société de sauvages. Or, le seul moyen qu'il n'y ait plus de bâtards est de supprimer le mariage... »
Hélène s'était levée.
* « Vous avez raison, Wassili, dit-elle, et je comprends maintenant vos scrupules. Et bien! ne nous marions pas, — contractons une union libre!... »
Elle disait cela tout simplement, comme s'il n'y avait plus désormais d'objection possible. Souriante, l'air heureux et confiant, elle s'avançait la main ouverte vers le jeune Russe.
Minuit sonna lentement au clocher de Saint-Pierre.
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Ils étaient seuls dans ce pavillon isolé. Par la porte entr'ouverte venait avec la fraîcheur de la nuit l'arôme doux des chèvrefeuilles.
Wassili eut un sourire pour cette innocence et mit un baiser sur les cheveux de l'enfant.
« Nous en recauserons, ma chère Hélène, dit-il en la prenant affectueusement par la main et la reconduisant jusqu'au seuil du salon. Maintenant que la paix- est faite, allez dormir... »
Elle partit , légère comme une ombre. Wassili la suivit du regard et attendit que sa fenêtre se fût éclairée au premier étage de la maison. Pendant quelques minutes encore, il resta sur la porte du pavillon, plongé dans ses réflexions. Puis enfin, montant dans sa chambre, il rassembla quelques papiers, redescendit au jardin, ouvrit sans bruit la petite porte et prit le chemin de la gare.
Le lendemain matin, à neuf heures, le facteur remettait le billet suivant à la maison Tissier :
« 1 h. 30 m. du matin.
« Mon cher Pierre,
« C'est de la station que je vous écris. Je suis obligé de partir plus tôt que je n'avais cru, et, pour ne pas vous déranger dans la nuit, je ne vous avertis pas. ExcuseZmoi auprès de notre chère maman, de M. Tissier et d'Hélène. Dites-leur bien à tous que je les aime et que je n'ai pas de plus cher désir que de les revoir bientôt. Je vous attends au premier jour à Berne, n'est-ce pas? Chargez-vous de mes bagages et recevez ma cordiale poignée de main.
« Wassili. v
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Dès le 1" octobre, Pierre arrivait à Berne. Il avait hâte d'en finir avec les formalités de sa thèse et de conquérir son titre de docteur; hâte aussi de se retrouver avec Wassili, qui avait pris dans sa vie une place singulièrement large et auquel il se sentait de plus en plus vivement attaché, depuis qu'il l'avait vu dans l'intimité du cercle domestique.
Les nouvelles qu'il apportait du logis n'étaient pas bonnes. Derechef, la santé d'Hélène donnait des inquiétudes. Soit que les premières influences de l'automne agissaient déjà sur elle, soit par l'effet d'une autre cause, elle semblait avoir perdu en quelques jours tout le fruit de sa vigoureuse campagne d'été, n'avait déjà plus ses belles couleurs et s'était remise à tousser Le pis était qu'elle faisait fi des ordonnances de h faculté et ne voulait pas suivre le régime prescrit par on cousin. Pi^re en était offensé à la fois comme uocteur en herbe et comme mari futur. Est-ce le cas qu'on devait faire de son autorité? Wassili avait de l'influence sur Hélène et savait s'en faire écouter : ne voudrait-il pas lui écrire, lui conseiller une conduite plus raisonnable?
Wassili promit de le faire le soir même.
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Lui aussi, il semblait triste et découragé. Et il finit bientôt par avouer à Pierre le motif de cette mélancolie.
« Vous rappelez-vous ce que vous m'avez dit il y a quelques mois sur Nicolas Iw^anow, mon cher /Pierre? J'avais assez mal reçu votre avis, quim^ayait blessé comme une injustice, et occasionna môme un refroidissement passager dans notre amitié. Eh bien! je vous dois^ je me dois à moi-même de vous confesser qu9 vous aviez raison. Nicolas Iwanow est un misérable... Il nous a indignement trompés, quelques amis et moi... Nous avons ici, entre étudiants russes, une petite association qui a pour but de venir en aide à des compatriotes malheureux, et spécialement à nos proscrits de Sibérie. Tout récemment encore, j'ai été rappelé à Berne parce qu'il s'agissait d'obtenir de la comtesse Golovine un subside assez important pour notre caisse. Elle Fa donné sans hésiter, et dès le lendemain, Nicolas Iwanow^, qui était chargé de la garde de ces fonds, a décampé en les emportant....
— Quand je vous le disais! s'écria Pierre avec la satisfaction profonde d'un donneur de conseil qui voit son pronostic réalisé. Franchement, il fallait de la bonne volonté pour accorder la moindre confiance à cet homme!... et le charger de la garde d'un dépôt!... Tout les vices sont écrits sur sa figure. Lavater n'était pas si bête qu'on croit, allez!... Est-ce qu'il s'agit d'une somme considérable?
— Oui... mais, croyez-le bien, ce n'est pas la somme qui m'inquiète. Eva est assez riche pour porter légèrement cette perte. Je m'en veux d'avoir cru en cet homme. Je suis écœuré de voir comme tout finit en ce monde par
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de sales tripotages d'argent, — voilà tout... Voler n'est rien, mais voler le pain et le tabac de nos pauvres amis, courbés sous le bâton dans les mines!... n'est-ce pas dépasser les limites de l'abjection ?
— Mon cher Wassili, il ne faut jamais tenter les voleurs, ni lâcher un âne dans un pré quand on veut garder son herbe. Vous avez sans doute fait votre déclaration à la police, essayé de rattraper Iw^anow?
— Eh ! non. C'est bien ce qui fait sa force. Le gredin sait qu'on lave son linge en famille, — pour continuer à parler en proverbes, — et que nous n'aurons garde de rendre son infamie publique... Enfin, laissons cela. Je tenais à faire amende honorable et à vous dire que vous aviez raison. N'en parlons plus jamais.
— Vous avez donc revu la comtesse Golovine ? reprit Pierre après un instant d'hésitation.
— Oui, répondit Wassili en rougissant. Mais elle n'est déjà' plus à Berne.
— Alors, il faut décidément renoncer à lui présenter mes remerciements pour le service qu'elle nous a rendu ? A-t-elle au moins reçu ma lettre ?
— Je pense que oui ; elle ne m'en a pas parlé. . . Je vous assure, mon cher Pierre, que vous vous exagérez l'importance de cette affaire. Éva n'y pense même plus. »
Pierre voyait clairement que ce sujet n'était pas agréable à son ami. Il n'insista pas. Mais une fois encore son imagination s'envola vers cette fantastique comtesse russe, toujours errante et fugitive, bonne comme une fée, insaisissable comme un rêve, — et jeune, jolie pardessus le marché. Assurément Pierre était et se croyait le moins romanesque des hommes. Mais, en dépit de
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tout, le roman le prenait à la gorge et l'obligeait à s'avouer qu'il y avait au monde autre chose, que des échantillons minéraux et des préparations anatomiques.
Le soir, en rentrant chez lui, Wassili écrivit à Hélène, comme il l'avait promis, une lettre où il l'exhortait affectueusement à se conserver pour ceux qui l'aimaient, et à suivre toutes les prescriptions de son cousin.
Il profitait de l'occasion pour s'excuser à nouveau de son départ subit et s'engageait formellement à aller voir ses amis à Porrentruy, aux vacances de Noël, si c'était possible.
Cette lettre trouva la pauvre enfant dans un état de prostration morale qui réagissait nécessairement sur sa santé si délicate. Depuis le départ de Wassili, elle ne vivait plus. Tout lui était devenu indifférent, son piano, ses livres, ces vers même de Shelley qu'elle avait appris à aimer en les disant au jeune Russe. Les hautes théories scientifiques et sociales, si attachantes quand elle en causait avec lui, ne lui inspiraient plus maintenant que dégoût. Plus de sommeil. Plus d'appétit. Une fièvre lente la minait ; en huit jours elle se trouva si affaiblie que force lui fut de garder la chambre. Le moindre bruit, la voix môme de la bonne M™° Tissier sonnait sur ses nerfs comme un coup frappé sur un gong et la mettait hors d'elle. Seule, — elle voulait être seule, — s'enfermer dans sa pensée, se remémorer une fois de plus, encore, toujours, les moindres détails de cette nuit fameuse, où elle s'était expliquée avec Wassili, et ces détails, les creuser comme un problème. Pourquoi?... Pourquoi lui avait-il dit qu'il n'aimait aucune autre femme?... Pourquoi ne l'aimait-il pas, elle?... Pourquoi lui avait-il
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déclaré ses opinions sur le mariage, s'il ne voulait même pas d'elle à un autre titre?... Pourquoi était-il parti sans la revoir?... Autant de mystères sans fond.
Mais avait-il parlé sérieusement ? Tous ces raisonnements n'étaient-ils pas une simple défaite ? Peut-être la méprisait-il pour avoir ouvert cette lettre et aussi pour s'être offerte comme elle l'avait fait?... 0 douleur !... 0 ignominie ! C'est pourtant bien naturel quand on aime. Ne serait-il pas lâche, infâme, de se marchander?... A coup sûr, Wassili avait l'âme trop haute pour de tels préjugés. Il ne l'aimait pas, voilà la vérité...
Et cette idée lui rongeait le cœur, la desséchait aux sources mêmes de la vie.
Les nuits surtout étaient affreuses. Elle n'échappait à* ses amères méditations que pour tomber dans une somnolence hantée de cauchemars et d'où elle sortait en sursaut, baignée de sueur, plus lasse cent fois que si elle n'avait pas fermé les yeux.
Un matin, elle regardait tristement, de son lit, commencer une de ces interminables journées d'octobre qui succédaient à ces nuits d'angoisse. M"'** Tissier venait d'épuiser toutes les formes de la prière pour la décider à prendre une tasse de thé à la crème, et se désolait, la pauvre femme, de voir ses instances rester inutiles, quand Grettlé entra avec une lettre et la remit à Hélène.
Les yeux de la fillette ne furent pas plus tôt tombés sur l'écriture de l'adresse, qu'elle se souleva sur son oreiller avec une impatience fébrile, arracha plutôt qu'elle n'ouvrit l'enveloppe, et, sans s'occuper du regard maternel qui pesait sur elle, se mit à dévorer les vingt lignes de Wassili.
Que lui disait-il ? Était-ce de l'amour qui se cachait sous ces phrases officielles? Hélène n'en savait rien. Ses idées étaient si confuses, le sang affluait avec tant de violence vers son cerveau, et son cœur battait si précipitamment, qu'elle n'était môme pas en état de comprendre ce qu'elle lisait. L'heure viendrait assez vite d'analyser, de disséquer cette lettre, d'en peser les mots, d'en chercher le sens mystique. Pour l'instant, elle était toute à la surprise, à la joie, au bonheur inexprimable de tenir ce papier parti de ses mains, de lire ces lignes tracées par sa plume.
La pauvre enfant s'était si subitement transfigurée, sa physionomie et toute son attitude respiraient un ravissement si complet, que M"" Tissier, seul témoin de ce miracle, devait nécessairement eaôtre frappée.
« Qu'est-ce donc? que t'arrive-t-il de si heureux, mignonne? » demanda-t-elle en se rapprochant du lit.
De la main, sans lever les yeux, Hélène lui fit signe de ne pas la distraire. Elle n'était plus de ce monde.
Quand enfin elle y redescendit, ce fut pour dire simplement.
« C'est Wassili qui m'écrit. Il dit qu'il viendra nous voir à Noël. »
Et comme M"*® Tissier avançait la main pour prendre la lettre, afin de la parcourir à son tour, Hélène eut un beau mouvement de lionne qui défend ses petits :
« Non!... laissez-moi vous la lire, maman, » fitelle.
Et de sa voix claire elle commença. On aurait dit qu'elle disait des vers illustres, tant elle mettait de grâce et d'harmonie dans la banalité des phrases. Quand elle eut
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fini, elle glissa la lettre sous son oreiller, ferma les yeux et se recueillit.
La bonne M'"^ Tissier, jugeant la situation d'un coup d'œil, sortit aussitôt sur la pointe des pieds.
Ce jour-là Hélène eut la force de se lever ; elle s'assit à la table commune, rouvrit son piano et parut reprendre quelque intérêt aux choses sublunaires. Elle fit plus, elle avala docilement toutes les potions prescrites par Pierre, sans parler d'un verre de vin pur et d'une tasse de jus de viande.
Ces divers phénomènes devaient naturellement éveiller l'attention du père Tissier, comme ils avaient déjà frappé celle de sa belle-sœur. Aussi devinrent-ils, aux chandelles, après qu'Hélène se fut retirée, le sujet d'une grave consultation entre ces dignes personnages.
« Mon bon Bernard, dit M™^ Tissier après avoir donné un vigoureux coup de balai au foyer, où pétillait déjà une flambée de bois sec, — je crois bien que nous avons compté nos poussins avant la couvée, et que notre Hélène a le petit Russe dans la tôte...
— C'est une idée qui m'était déjà venue, à les voir toujours se promener ensemble au jardin, dit le brave horloger d'un air soucieux. Nous avons été bien imprudents de laisser tant de liberté à cette gamine!... Pensez-vous que le petit Russe lui ait fait quelque promesse, ma sœur?
— Je croirais plutôt que non. Elle est si découragée et souffreteuse! Mais quel changement, aujourd'hui, parce qu'il lui a écrit un bout de lettre, à la requête de Pierre !... Ah ! mon bon Bernard, je crains fort que nous no finissions par être obligés de renoncer à notre cher projet !
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— Bah !... bah !... Il ne faut pas jeter ainsi le manche après la cognée !.. . Ces amourettes d'enfant n'ont pas de racines... L'important sera qu'elle ne revoie pas le petit Russe de sitôt, et. qu'il ne lui écrive plus. Vous ferez bien d'en toucher un mot à Pierre, ma sœur, et d'avoir l'œil à ce qu'il n'arrive plus de lettre de Berne... On trouvera bien quelque raison pour empêcher ce voyage de Noël, dussions-nous aller nous-mêmes passer un mois ou deux en Italie pour la santé d'Hélène..". Et tout s'arrangera, vous verrez... Patience et longueur de temps l'ont plus que force ni que rage... »
Ainsi devisaient ces bonnes gens, en se flattant d'arranger à leur façon la suite des événements.
Cependant, à Berne, il y avait déjà du nouveau. Ce même jour, en arrivant chez M"* Kreybûhler, Pierre et Wassili furent tout surpris d'y trouver attablé, auprès d'eux, au bout de la salle, un nouveau pensionnaire qui n'était autre que Dieudonné Jacquinot, Dieudonné Jacquinot en personne, subitement appelé à la direction fédérale, par un coup de fortune qu'il n'aurait jamais osé rêver deux semaines plus tôt.
Il en était encore tout ébloui. Enfin, on avait reconnu, au moins en partie, ses mérites transcendants. Ses appointements allaient- être presque doublés. Son nom figurerait sur l'annuaire. Il devenait quelqu'un . Ce n'était pas dommage. Malheureusement ses nouvelles grandeurs l'attachaient au bureau. Pas moyen d'en bouger. Une vie bête, s'il en fut, et réglée comme une pendule. Le matin, dès huit heures, courir au Palais fédéral, enfiler les traditionnelles manches de lustrine, et jusqu'à midi ne pas lever le nez, rester accroupi, appesanti sur
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le papier officiel ; de midi à deux heures, un peu de repos. Il faut bien manger, n'est-ce pas? Mais de deux à cinq, on est obligé de reprendre le collier. Et avec cela, pas moyen de distraire une heure, une seule heure, pour la consacrer aux Muses. Pauvres Muses, elles étaient bien délaissées ! Du reste, c'était plus fort que lui ; il avait beau fouiller sa cervelle, se creuser la tête, dans ce nouveau bureau, l'inspiration ne venait pas. Peut-être en arriverait-il bientôt à regretter son ancienne position, le travail facile d'une frontière peu ouverte aux échanges, les siestes dans les forêts jurassiennes, les lectures de bons auteurs, Parny, Ecouchard Lebrun, Casimir Delavigne ; les promenades à Délie, les parties de piquet et les bouteilles vidées avec le brigadier des douanes françaises, un vieux brave à trois poils qui avait peu de littérature, sans doute, mais en revanche des histoires à n'en plus finir sur ses campagnes d'Afrique...
Jacquinot débitait tout cela avec une extrême volubilité, comme s'il cherchait à se faire pardonner cet avancement foudroyant, dont il était pourtant tout gonflé.
Le devait-il à quelque puissante influence ?
Non. Il ne le pensait pas, il ne se connaissait pas d'amis en haut lieu. Seulement il était bien noté. On avait pensé sans doute qu'il pourrait rendre des services à Berne. Peut-être aussi sa modeste renommée littéraire n'avait-elle pas été étrangère à la nomination. A la vérité, ses vers, n'ayant encore paru que dans les colonnes d'un journal, ne pouvaient pas avoir pénétré bien avant dans les couches profondes dugrandpublic ; mais en attendant qu'il lui fût possible de les réunir en volume, il ne
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croyait pas exagérer en affirmant que son nom avait déjà été remarqué par les connaisseurs, spécialement dans les classes dirigeantes et dans la haute administration.
Et M"" Gonflin ? Elle devait être bien heureuse de cet avancement, quoiqu'il fût venu brusquement éloigner d'elle son fidèle chevalier ?
^I"^ Gonflin n'avait pas encore fait connaître son sentiment. Elle n'était pas présentement h Porrentruy. Son procès en rectification d'état civil allait enfin venir devant le tribunal de Belfort et elle avait dû se rendre dans cette ville française pour y suivre et activer la procédure. Du reste, elle savait bien qu'en acceptant le poâte de Berne, Jacquinot allait se trouver mieux à même de la servir. Désormais à portée de l'ambassade française, il serait en mesure de reprendre utilement les négociations, il pourrait faire des démarches nouvelles, présenter en personne ses mémorandums. On écouterait un attaché h la direction des péages, un fonctionnaire notable, et le sexe de Camille serait enfin légalement établi.
La voix de Jacquinot était tombée, en donnant ces détails, comme si le nom de M"'' Gonflin éveillait en lui quelques remords. Pierre ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
« Vos projets tiennent toujours, n'est-ce pas? demandat-il. Une fois cette question réglée à votre satisfaction, vous nous inviterez à la noce? »
Oui, assurément. Jacquinot était homme d'honneur. Jamais il n'abandonnerait M"** Gonflin !... Certes, il ne se dissimulait pas ses défauts. Elle avait l'esprit prosaïque, cette pauvre Camille, et n'était déjà plus de la première
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jeunesse. Pas un sou vaillant, avec cela. Tandis que, sans chercher bien loin, il y avait des partis plus séduisants, plus avantageux sous tous les rapports. Mais n'importe! Dieudonné voulait couronner la longue constance de sa fiancée. Aussitôt libérée de son malheureux état civil, elle deviendrait M"® Jacquinot.
«Et voire charmante cousine, M"»' Mésidrez, a-t-elle décidément oublié le petit malentendu de l'autre dimanche? reprit Pierre.
— Je vous l'ai dit, c'est une affaire enterrée. 5Je\is pourrez vous en assurer par vous-même, car Stéphanie m'a promis de venir me voir à Berne, et j'espère qu^ous aurons le plaisir de dîner ensemble.jL^j^u ail^lirs...»
A dater de ce jour, Jacquinat de^fil^e commensal assidu des deux amis. Non seulement il les rencontrait deux fois par jour chez la respectable M"»* Kreybûhler, mais il insistait fréquemment pour les accompagner jusqu'à leur porte et les suivre en tous lieux, au café du Nord ou au café du Boulevard, par exemple. Impossible de se débarrasser de lui, Pierre et Wassili, pris de pitié pour son isolement, s'étaient d'abord fait scrupule de lui montrer combien sa présence leur devenait importune. Mais le mal prit bientôt de telles proportions, qu'il fallut bien chercher un remède. Ils s'aperçurent que Jacquinot avait horreur de les entendre causeï: de leurs études et cherchait toujours à les entraîner sur le terrain littéraire. Tout naturellement, ils se firent un devoir de ne jamais lui céder sur ce point : ou ils remettaient la discussion littéraire aux calendes grecques, ou ils l'envoyaient poliment au diable.
Puis, par degrés, ils en arrivèrent à la persécution
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directe. A peine voyaient-ils Jacquinot s'asseoir à leur côté, qu'ils entamaient quelque discussion bien technique sur un point de physiologie, ou ils commençaient à 'causer chimie atomique, ou bien ils se mettaient à décrire, avec force détails, quelque fantastique opération chirurgicale.
Jacquinot enrageait de ces choses, quand elles ne lui faisaient pas dresser les cheveux sur la tête. Il trouvait que les deux amis étaient de véritables béotiens et cherchait des consolations au fond d'un nombre incalculable de chopes. Son petit nez rose était en permanence dans le faux-col mousseux d'un énorme verre de bière ; à la fin de la soirée, le petit nez rose tournait au violet. Mais, en dépit de tout, Jacquinot écoutait. De temps à autre, il hasardait timidement une observation saugrenue, que les deux étudiants laissaient tomber à plat; alors il prenait une attitude d'homme gêné. Il croisait ses jambes, jouait [avec les allumettes qui se trouvaient devant lui dans un récipient de grosse faïence, et finissait par les enflammer toutes à la fois.
Le garçon accourait, sauvait le malheureux d'un incendie imminent, mais lui lançait un coup d'œil indigné. Il y avait bien de quoi ! Toutes ces allumettes, qui brûlaient avec ensemble, empestaient le café. C'était à mettre les clients en fuite, se disait mélancoliquement le patron.
D'autres fois, il se levait exaspéré et s'en allait errer autour des joueurs de billard, qui lui allongeaient de formidables coups de queue dans le dos, en faisant un effet, et, par surcroît, criaient contre le maladroit.
Plus souvent, il se résignait : il se mettait à lire, acca-
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parait tous les journaux et semblait les apprendre par cœur; on avait beau lui en demander un, — inutile. Il n'entendait rien, ne voyait pas le garçon qui lui disait, pour la troisième fois : « Monsieur, après vous le Bund'n Ou : « Monsieur, on a demandé le Journal de Genève. » Et à l'autre bout du café, des clients maugréaient, les vieux habitués étaient farieux de Fégoïsme de cet intrus.
Au milieu de cette existence nouvelle, Dieudonné négligeait d'ailleurs de plus en plus la mission secrète dont l'avait chargé M. Hankestroem. Il en arrivait même à l'oublier. S'il se collait le soir, comme une teigne, au flanc des deux amis, c'était plutôt par instinct de désœuvré que pour toute autre cause. Et puis, les habitudes de Pierre et de Wassili étaient si manifestement celles dotous les étudiants, ils semblaient si exclusivement occupés de leurs études, que l'histoire des mouvements de montre s'évaporait graduellement. Dieudonné en arrivait à ne plus voir des contrebandiers dans les deux jeunes gens, f 1 les trouvait seulement trop « prosaïques, » ce qui était peut-être encore pis à ses yeux.
Celte platitude, ce manque d'élévation intellectuelle l'étonnaient peu chez Pierre Tissier. Mais il avait mieux jugé Wassili : il avait cru découvrir en lui, à leur première entrevue, ce qu'il appelait une «âme délicate. » Aussi s'affligeait-il de se voir incompris par le jeune Russe, sans trop se rappeler qu'il s'était constitué son espion, -r- et parfois il se donnait le luxe de bouder les deux amis.
Dans ces moments-là, il s'éloignait d'eux ; il courait, de toute la vitesse de ses petites jambes, se retremper dans un autre cercle, au milieu de quelques étudiants
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jurastjiens que Pierre Tissier voyait peu et qui étaient plus gais, moins graves, moins posés que lui. Jacquinot arrivait dans la petite brasserie oîi ils se réunissaient tous les soirs et s'y voyait accueilli par des bravos. Pendant un bon quart d'heure, il avait fort à faire : il lui fallait serrer toutes les mains, répondre à dix interpellations à la fois, rendre vingt saints joyeux. Eux étaient très contents; ils aimaient ce philistin qui les amusait. Les plus hardis allaient même jusqu'à le tutoyer. Il les laissait dire, ne protestait pas, se montrait heureux de l'amitié qu'on lui témoignait. On le faisait boire. Il ingurgitait chopes sur chopes, et quand il était suffisamment lesté, on le priait de chanter. Avec sa modestie ordinaire, il commençait par s'y refuser. On le pressait, on finissait par l'accabler de reproches qui lui mettaient les larmes aux yeux. Enfin, il s'exécutait, et il filait de sa petite voix aigrelette des couplets dont les étudiants reprenaient le refrain en hurlant à tue-tête.
Puis, après la chanson, venaient les œuvres personnelles de Dieudonné, des fables, des élégies qu'on aurait pu tordre comme des éponges. C'étaient les heures de triomphe. On applaudissait, on tapait des pieds, on faisait danser les chopes en cristal sur la table. Jacquinot jubilait; il était rouge de bonheur, il buvait de plus en plus, et finissait par ne plus entrevoir ses compagnons qu'à travers une sorte de buée.
Gomment rentrait-il chez lui, ordinairement sans chapeau et presque toujours avec quelque bosse au front? Il n'en savait trop rien. Toujours est-il qu'il aurait volontiers fait sa société ordinaire de ce cénacle d'étudiants. Mais il lui restait de ces soirées des maux de tête et des
hébétements qui le poursuivaient pendant deux ou trois jours. Il retournait alors à la compagnie de Pierre et de Wassili, et c'est dans ces lendemains d'ivresse qu'il commettait le plus grand nombre de bévues.
Heureusement, il avait pour se consoler de ses accès de découragement les fréquentes visites de Stéphanie Mésidrez. Depuis que Jacquinot avait reçu de l'avancement, il avait considérablement grandi dans l'estime de sa bonne cousine. Elle' le, voyait déjà à la tôte de cette administration dont il n'était encore qu'un membre infime ; elle avait de l'ambition pour lui et presque autant que lui; en un mot, elle le comprenait. Aussi lui avaitelle dit à son départ : « J'irai vous voir. » Et, en effet, elle venait à Berne presque tous les dimanches pour passer la journée avec son parent. Oh ! en tout bien tout honneur. C'était fort honnête.
Il la traînait partout, dans les cafés des quartiers neufs qui avoisinent le Palais fédéral, sur la plate-forme derrière le Munster, où les corbeaux s'abattent avec-de longs croassements, à la fosse aux ours, où Mani, le Martin bernois, leur faisait ses plus belles révérences; au Schanzli, au-dessus de la ville, où, malgré la saison avancée, on trouvait encore du beau monde. On ne voyait que ce couple rubicond dans les rues de Berne.
Ils en rapportaient, elle à l'hôtel, lui dans sa chambre d'employé, une fatigue énorme et des ampoules à faire éclater les chaussures dans lesquelles se meurtrissaient leurs pieds endoloris. N'importe. Ils étaient heureux de s'être revus. Et la Mésidrez ne remontait pas en chemin de fer sans avoir bourré son sac de toutes ces choses qu'on vend au tas dans la ville fédérale : ours en bois,
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ours en pain cl'épice, cliâlets de l'Oberiand, manches à gigot ornés de vues de Meyringen et d'Interlaken, strass de Pforzheim, cervelas, wienerlys et le reste, pcle-mêle avec des restes de pâté et des hoiitp.illes vides.
Une lettre de M. Hankestroem vint subitement couper court à ces idylles.
a Pourquoi ne m'avez-vous pas adressé im seul rapport depuis trois semaines que vous êtes à Berne? écrivait-il. Pensez- vous que ce soit pour des prunes que je vous ai fait appeler à la direction fédérale, pour promener des dames et vous griser avec àesfuchs?... Sachez, monsieur, que, si vous voulez m'aider à réunir tous les fils de la fraude que vous savez (comme c'est votre devoir strict d'employé des douanes), vous n'avez pas trop de toute votre attention et de tout votre temps. Je parle du temps que vous ne passez pas à votre burçau, où il est d'ailleurs essentiel que vous soyez assidu, afin de ne pas éveiller l'attention.
« Vous aviez assez bien débuté en prenant pension chez la veuve Kreybilhler. Mais tout le reste de votre conduite, dont je suis parfaitement informé, est marqué au coin de l'inconséquence et de l'étourderie. Non seulement vous perdez un grand nombre de soirées et tous vos dimanches*:
WASSILI SAMARTN.
dans des milieux où vous n'avez rien à. gagner, mais les heures mômes que vous passez en compagnie de W... sont aussi mal utilisées que possible. On dirait que vous prenez à tâche de vous rendre importun et partant de vous faire éviter. Au lieu de surveiller les allées et venues de cet individu dans les moments où il cesse d'être en scène, vous vous contentez de l'assommer de votre présence quand il joue la comédie de l'étudiant. C'est d'une puérilité surprenante. Faut-il donc vous expliquer qu'il s'agit précisément de scruter sa vie secrète et non pas sa vie publique? Faut-il vous indiquer l'A B G de l'art du douanier sur la piste d'une gigantesque contrebande? Je le ferai, puisque c'est nécessaire.
« Et d'abord, comprenez bien qu'il ne nous sert de rien de savoir ce que W... dit ou fait à l'hôpital, au cours, à la pension, au café où vous passez des heures à son côté. Ce qu'il importe de connaître, — c'est cequ'il fait le soir, à l'heure où il vous quitte, soit pour rentrer chez lui, soit pour aller ailleurs ; quelles sont ses fréquentations secrètes ; s'il a une maîtresse ; avec qui il est en correspondance ; où il tient ses papiers ; quel est le plan et quelles sont les habitudes de son logis. Tout cela est fort aisé à obtenir avec un peu d'habileté et d'argent. Je ne vous charge pas de faire avec de la cire des empreintes de serrures, — ce serait sans doute trop demander à votre courage. Ne forçons pas notre talent.
« Vous trouverez ci-joint un billet de mille francs sur la poste. Ne ménagez pas ces munitions. Ce sont les seules qui portent toujours coup. Autant que possible, servez vous, pour votre enquête, d'une tierce personne, — une femme, si c'est possible : M""* Mésidrez ou toute autre.
W^^SSILt SAMARIN. ïj'i
«Juant aux démarches nocturnes de W..., il est essentiel que vous les suiviez en personne. Votre connaissance de la ville et de ses mœurs vous rendra cette surveillance beaucoup plus facile qu'à un étranger ; vous pouvez pénétrer partout sans éveiller les soupçons, et vous êtes couvert par votre caractère d'employé des douanes. Laissezmoi vous dire, d'ailleurs, qu'en cas de difficulté sérieuse, j'interviendrai toujours à temps. Votre nomination à Berne, — au reçu de la dépêche qui m'annonçait le départ de W..., — a pu vous montrer que j'ai le bras long.
« Vous ferez sagement d'adopter pour le soir un déguisement spécial sous lequel on ne puisse pas aisément vous reconnaître, au moins à première vue. Il suffirait, par exemple, de cacher le bas de votre visage dans une fausse barbe, vos yeux derrière des lunettes bleues, et de vous grandir d'un pouce ou deux avec des souliers à hauts talons et fortes semelles, dans. lesquels vous aurez soin de placer en outre des hausses épaisses. Une grande redingote et un chapeau bas de forme achèveront de modifier très suffisamment votre aspect pour que, la nuit surtout, vous deveniez méconnaissable.
ce J'ai des raisons de croire, ou pour mieux dire je sais, que des conciliabules se tiennent deux fois par semaine dans le bas de Lamatt, à l'auberge du Bœuf. Je voudrais savoir ce qui s'y fait et quel est l'aspect de ces réunions. Il faut y prendre une chambre, vous lier avec le maître de la maison, arriver à être témoin de ces délibérations, qui ont lieu en général le mardi et le samedi. Il est probable qu'on n'y parle ni français ni allemand. Mais l'essentiel serait de compter les personnes
174 WASSILI SAMAHIN.
présentes et d'en donner le signalement. W... est sûrement du nombre.
« Quant à ses autres mouvements, vous ne pourrez naturellement les surveiller qu'en le filant, c'est-à-dire eu le suivant à son insu. C'est très facile le soir. Il suffit de marcher à une cinquantaine de pas en arrière, le long des maisons, en s' effaçant le plus rapidement possible au niveau des becs de gaz et pressant le pas aussitôt que le sujet a tourné un coin de rue.
« Suivez ces instructions, suivez-les de point en point et vous verrez qu'il ne se passera pas longtemps sans que vous ayez des renseignements utiles à me donner. Je les attends avec confiance, et je reste, cher monsieur votre dévoué confrère.
a T. B. Hankestroem. »
Quatre jours plus tard, l'auteur de cette lettre recevait la réponse suivante :
» Berne, le 25 octobre 1879.
« Très honoré Monsieur,
a Vos reproches m'ont été si douloureux que j'ai été toute une matinée à me demander si je ne devais pas renoncer à la lourde tâche que vous m'avez confiée et au-dessous de laquelle je suis peut-être, en ma qualité de littérateur et de poète, d'amant de l'idéal, étranger aux réalités de la vie. Mais je n'ai pas tardé à comprendre que mon devoir d'employé des douanes m'attache à cette mission, comme vous me le dites si bien, et qu'il m'est désormais impossible de me dégager de la solida-
WASSILI SAMARIN
rite qui nous lie. J'ignorais que ce fût à votre bienveillant intérêt que j'eusse dû de me voir appelé à la direction fédérale. Croyez bien que si je l'avais su, très honoré monsieur, je n'aurais pas attendu ce jour pour vous en exprimer ma reconnaissance. Je ne saurais mieux vous la témoigner, sans doute, qu'en m'attachant strictement à exécuter mes instructions, et c'est ce que j'ai fait, minute par minute, depuis que j'en ai prismon parti.
« Mon premier soin a été d'aller toucher à la poste le bon de 1,000 francs que vous avez bien voulu m'adresser. Le second, de télégraphier à ma cousine, Mme Mésidrez, que j'avais besoin de ses services. Elle s'est immédiatement rendue à ma requête, et, le soir même, elle arrivait à Berne, où elle s'est provisoirement établie. C'est une femme d'une adresse supérieure, qui a rendu les plus grands services à feu son mari dans son commerce, et qui a puissamment contribué à lui faire réaliser avant sa mort une jolie petite fortune. Ma cousine, a bien voulu se charger, selon vos désirs, de l'enquête relative au logement de W...
« Elle a donc pris une chambre à la Lorraine, directement en face de la maison habitée par cet individu, et, le jour même, elle est entrée en relations, sous un des mille prétextes que les femmes savent trouver, avec la propriétaire de cet établissement. Présentement, elles sont ensemble sur le pied de la plus grande intimité et passent des après-midi entières l'une chez Tautre, à boire du café noir en mangeant des bretstellen. W..., qui est tout le jour dehors, ignore d'ailleurs ces relations, et la propriétaire ne connaît Stéphanie que sous
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son nom de jeune fille, car c'est celui que je lui ai fait prendre.
« Ma cousine n'a pu encore pénétrer dans la chambre de W. . . , mais elle est à peu près sûre d'y arriver très prochainement. En attendant, elle a pris à tout hasard, avec de la cire, l'empreinte de deux serrures, dont voici la description.
« Il faut vous dire, très honoré monsieur, que la maison habitée par W... a deux issues, Tune sur la façade principale et sur la grand'rue, l'autre sur une petite cour qui aboutit à une ruelle appelée Chanipilet. Les locataires se servent de la porte principale, auprès de laquelle est le parloir où se tient habituellement la propriétaire, tandis que la petite porte sert aux servantes et aux fournisseurs : elle est commandée par la cuisine. Stéphanie a cru bien faire en prenant les empreintes des deux serrures, d'après un mot de votre lettre : veuillez me dire si je dois vous les envoyer.
« L'appartement de W... est au premier étage. Il se compose d'un petit salon, d'une chambre et d'un cabinet de toilette, le tout très confortable et du prix lort élevé de nouante francs par mois. Je note cette circonstance, qui me paraît grave, car il n'y a sûrement pas un autre étudiant à Berne pour mettre seulement la moitié de pareille somme à son logis.
a Stéphanie s'est informée de ses habitudes. Il paraît queW... ne reçoit personne. Ses ordres, sur ce point, sont tout à fait stricts, et l'on est averti qu'il suffira de laisser monter un visiteur pour qu'il donne immédiatement congé. Il rentre, soit à neuf heures du soir, soit à onze heures, et s'enferme toujours chez lui.
« Le matin, il sonne pour son cale, ie prend dans son petit salon et part pour l'hôpital. 11 ne reparaît plus de la journée. Je dois vous dire que sa propriétaire et les servantes ne tarissent pas en éloges sur sa politesse, sa générosité et sa propreté surtout.
a Son seul défaut est d'exiger trop d'eau pour sa toilette. Mais jamais le moindre dégât dans sa chambre, jamais d'odeur de tabac, jamais de bruit ni de scandale d'aucun genre. On ne pense pas qu'il'ait de maîtresse.
« Toutes les lettres qu'il reçoit viennent de l'étranger: il lui en arrive un grand nombre, vingt à trente par semaine au moins. Tous les quinze jours, il paye ponctuellement son loyer et donne vingt francs pour les servantes. Encore un fait qui me paraît significatif! Jamais un étudiant bernois n'a donné autant pour la bonne, même quand il entretient des relations immorales avec cette fille. Du reste, W... jette littéralement l'argent par les fenêtres. Il a fait mettre à ses frais du papier neuf et des tapis somptueux dans son appartement, et, trouvant sans doute qu'il n'y a pas assez de meubles, il a fait ajouter pour son usage personnel un grand fauteuil et une chaise capitonnée, sans parler d'un coffre en cuir de Russie à ferrures d'acier, où il serre ses papiers, et d'un colossal nécessaire de toilette en or ou en vermeil. La propriétaire a confié à Stéphanie qu'elle espère hériter, au départ de W..., des tapis, du fauteuil et delà chaise. Mais si extravagant que soit ce jeune homme, j'ai peine à croire qu'il s'abandonne à un tel excès de prodigalité.
« Relativement à l'auberge du Bœuf, dans Lamatt, voici ce que j'ai fait. Je m'y suis rendu en personne.
lyS WASSILI SAMAUIN.
avant-hier, j'ai commandé une bouteille de vin d'Arbois et j'ai invité le patron à la boire avec moi. En causant avec lui, j'ai su que des étudiants russes (il croit que ce sont des étudiants russes !) se réunissent effectivement chez lui deux ou trois fois par semaine, dans l'arrière salle môme où nous nous trouvions. J'ai dit que j'étais las d'habiter la ville haute et que j'aimerais passer de temps à autre vingt-quatre heures au faubourg, si je trouvais une chambre à ma convenance. On m'en a montré plusieurs, et j'en ai choisi une qui se trouve directement au-dessus de l'arrière-salle. J'ai donc l'idée quen établissant un téléphone dans la cheminée, on pourrait entendre ce qui se dit en bas. A la vérité, je n'ai jamais vu aucun de ces merveilleux instruments, qui semblent réaliser un rêve des Mille et une nuits. Mais la Feuille d'avis de Porrentruy, que vous lisez peut-être, très honoré monsieur, en a dit le plus grand bien dans un article magistral dû à la plume autorisée du professeur de physique à l'école secondaire de la ville.
« J'ai acheté les éléments du déguisement que vous m'avez prescrit. Je les ai même revêtus tous les soirs depuis trois jours, et je me suis tenu en observation, de neuf heures à minuit, à la fenêtre de ma cousine, pour voir si W... sortait de chez lui. Mon intention était de le filer, selon votre heureuse expression. Mais il n'a pas encore remis le pied dehors après être rentré de la pension ou du café, et régulièrement, vers onze heures et demie, la lumière de sa chambre s'éteint.
« Voilà, très honoré monsieur, tout ce que j'ai à vous dire pour le présent. Dans l'espoir que vous serez satisfait de mes humbles efforts, je prends la liberté d'an-
WASSILI SAMARIN.
nexer à la présente le relevé des débours que j'ai effectués sur les mille francs de provision par moi reçus, et « J'ai l'honneur de me dire, avec un profond respect,
« Très honoré monsieur, « Votre obéissant serviteur et confrère,
« DiEUDONNÉ JaGQUINOT. »
Hankestroem à Jacquinot.
Genève, 26 octobre 1879,
a Mon cher Jacquinot, votre naïveté est surprenante. Comment! W... habite une maison à deux issues, et c'est bonnement en face de la porte principale et dans la grand'rue que vous vous postez pour l'attendre? Un enfant de trois ans aurait compris qu'il a choisi ce logis précisément pour se servir de la petite porte. C'est dans Champilet qu'il faut vous mettre en observation.
« Votre idée de téléphone est inepte. Ne savez-vous pas qu'il faut une pile électrique, que toute l'auberge serait informée de l'affaire et que l'appareil ne répète, très imparfaitement d'ailleurs, que les mots articulés dans son pavillon même? Je vous ai prévenu, au surplus, que vous ne comprendrez probablement pas un mot de ce qu'on dira. Il s'agit de voir. Levez une brique du carreau de votre chambre, sous le lit, creusez en dessous avec un <:outeau, arrivez au plafond de la salle basse, et faites-y un trou du diamètre d'une pièce de dix sous. C'est tout ce qu'il faut.
« M""* Mésidrez doit pénétrer dans l'appartement de
l8o WASSILI SAMARIN.
W..., prendre l'empreinte de la serrure au coffre en cuir de Russie et à la porte d'entrée, et m'envoyer le tout. « J'attends un nouveau rapport.
Jacquinot à Hankestroem.
Berne, 28 octobre 1879.
« Très honoré Monsieur,
« Vous avez mille fois raison de blâmer mon inexpérience; mais du moins laissez-moi compter que vous ne doutez pas de mon zèle. Au reçu de votre honorée du 26 courant, je me suis empressé de me rendre dans Ghampilet et d'y chercher un asile d'où il me lut possible de surveiller la petite porte. Je ne l'ai pas trouvé sans difQculté. Les pauvres hères qui habitent cette ruelle n'avaient absolument rien à louer. Cependant, j'ai fini par découvrir, au rez-de-chaussée d'une maison peu éloignée de celle de W..., un parloir dont on me laissera l'usage tous les soirs, au prix de 75 centimes. De la fenêtre de ce parloir, j'aperçois fort bien la porte en question, et, comme le bec de gaz n'en est pas éloigné, je vois tout ce qui s'y passe.
a Me voilà donc à la tôte de trois domiciles, quatre en comptant celui de Stéphanie. Puissent des dépenses aussi considérables ne pas être inutiles! Je le souhaite, sans trop oser l'espérer.
« Selon vos désirs, j'ai levé une brique sous le lit, dans ma chambre de l'auberge du Bœuf. Je n'ai pas eu de peine à arriver lu plafond inférieur, qui est fait de planches de
sapin, et, à l'aide d'une vrille, j'ai percé un trou comme vous le désiriez. C'est demain samedi : je serai à mon poste, et s'il y a une séance, je le verrai bien. Mais si, pendant ce temps, W... sort de chez lui, comment faire pour le filer?... Veuillez me répondre sur ce point, qui m'inquiète.
« Stéphanie a pénétré dans l'appartement de W... et y a pris les empreintes demandées. Je vous les envoie par la poste, avec les premières.
« Veuillez agréer, très honoré monsieur, l'hommage de mon profond respect.
« D. Jagquinot. »
Hankestroem à JacqUinot.
Genève, 29 octobre 79.
« Si vous surveillez l'auberge du Bœufy gros bôta, c'est précisément pour savoir si W... y vient. Tl est donc inutile de le filer ces soirs-là. Vous l'attendez au gîte, l'œil sur votre trou. Quel homme désespérant vous faites !
Jacquinot à Hankestroem.
Berne, 30 octobre 1879.
a Rien de nouveau. Hier soir samedi, il n'y a pas eu de séance à l'auberge du Bœuf. Aujourd'hui dimanche, W... a dit à Pierre Tissier, devant moi, chez la veuve Kreybtihler, qu'il serait probablement obligé, dans le courant de la semaine, de partir pour Bruxelles, et qu'il
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y resterait deux ou trois jours. — Cestau moins pour voir la comtesse Golovine? a dit Pierre. (Je suis sûr du nom, que j'ai écrit le plus tôt possible au crayon sur le bord d'un journal.). — Ma foi, non,! a répondu W... Et il a parlé d'autre chose.
« Dans l'espoir de le faire causer, et sur le conseil de Stéphanie, je les ai décidés, Pierre et lui, à dîner ce soir, avec ma cousine et moi, au Schanzli. Nous revenons de ce dîner sans être plus avancés. Ils n'ont pas dit un mot du voyage projeté.
« Que faut-il faire? Le suivre à Bruxelles? Tous ces frais m'épouvantent et j'ose à peine vous en envoyer le détail. Notre seule excuse est la perspective de f-iire gagner des centaines de millions à nos administrations ; mais cette perspective semble s'éloigner tous les jours. Donnez, je vous prie, de nouvelles instructions à
« Votre très humble et très dévoué serviteur
« D. Jacquinot. »
Hankestroem à Jacquinot.
Genève, 31 octobre 187'J.
a C'est le moment de surveiller W... plus étroitement que jamais. Peut-être ne va-t-il pas le moins du monde quitter Berne et veut-il simplement s'assurer un alibi ou la liberté de ses mouvements. En tout cas, il importe de savoir à quoi s'en tenir. S'il va à la gare, vingt francs au premier subalterne venu vous permettront de savoir, en le lui désignant, pour où il aura pris son billet. Ce sera sûrement pour une ville importante, et, dès lors, contentez-vous de m'en télégraphier le nom, — le reste me
WASSILT S4Af\RIN. l83
regarde. Sinon, — s'il reste à Berne, — il est essentiel de découvrir pourquoi il simule un départ. Donc, l'œil ouvert. Je n'ai rien à dire sur vos mémoires de frais ; mais peut-être le chapitre des rafraîchissements devient-il un peu fort, — je parle au point de vue de la clairvoyance qui vous est indispensable.
Jacquinot à Hankestroem.
Berne, 2 novembre 1879.
« Hier boir, mardi, séance à l'auberge du Bœuf. W... est arrivé à dix heures. Il semblait attendu avec une vive impatience par les autres membres de la réunion, qu étaient au nombre de six, et qui étaient entrés séparément, entre neuf et dix heures, dans l' arrière-salle qu'ils se font réserver^ J'ai su par le garçon d'auberge qu'un autre individu, se disant aussi étudiant, se tient toujours dans la grande salle, pendant ces séances, comme pour s'assurer que personne ne vient écouter ce qui se passe dans la petite. Du reste, ces gens parlent une langue impossible et que personne ne comprend. On dit ici que c'est le russe : je croirais plutôt que c'est le chinois ou le lapon. Mais, procédons par ordre. Voici comment les choses se sont passées. A neuf heures précises, en quittant W... et Pierre au café du Boulevard, près de la gare, je me suis rendu à l'auberge du Bœuf^ j'ai tiré le lit au milieu de ma chambre et levé la brique, je me suis allongé à plat- ventre sur le sol et j'ai attendu, l'œil fixé sur mon trou.
« Bientôt, un individu est entré dans la salle basse, —
184 WASSILI SAMARIN.
l'air d'un étudiant, barbe blonde, cheveux coupés ras, des lunettes, une serviette en maroquin sous le bras. Il s'est assis, a demandé un verre de bière, a allumé sa pipe et s'est mis à feuilleter ses papiers. Puis un second, et, presque immédiatement après, un troisième individu sont arrivés : l'un, déjà vieux, chauve, la barbe grise, vêtu comme un professeur ou un maître d'école; l'autre, blond, avec un lorgnon d'écaillé, la face entièrement rasée, les cfieveux longs et rejetés derrière les oreilles, assez soigné dans sa tenue. Ils se sont mis à causer à demivoix avec le premier, en buvant comme lui de la bière. Plus d'un quart d'heure s'est écoulé sans qu'il entrât personne. Mais, vers neuf heures et demie, trois nouveaux individus se sont présentés presque coup sur coup, quoique toujours séparément.
« L'un était tout jeune, vingt ans à peine, et portait le costume d'une corporation universitaire, petite casquette, grandes bottes, habit de velours et ruban en sautoir; un autre, jeune aussi, vingt-quatre à vingt-cinq ans, la moustache blonde, avait la tournure d'un officier de cavalerie, — redingote noire boutonnée, pantalon gris, gants clairs ; le dernier, trente ans environ, petit, figure maigre et pâle, très peu de barbe et les yeux caves, assez pauvrement habillé d'une vieille jaquette bleuâtre, d'un gilet jaune et d'un pantalon de toile, avait l'air d'un artisan.
a Ils ont d'abord causé assez posément. Mais le premier arrivé a dit, dans son langage inconnu, quelque chose qui a paru vivement intéresser les autres, et la discussion s'est tout de suite animée. L'artisan a émis d'une voix grave un avis qui a été chaudement appuyé par le vieux chauve et par l'officier. L'étudiant seul a
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paru soulever des objections, qui n'ont pas été goûtées d'ailleurs. De fréquents regards que tous jetaient vers la porte semblaient indiquer qu'on attendait quelqu'un et que l'avis de ce quelqu'un serait d'un grand poids.
a Bientôt la conversation est tombée, et l'on n'a guère fait que fumer et boire. Mais les montres étaient fréquemment consultées, et divers signes d'impatience se faisaient jour. Enfin, comme dix heures venaient de sonner, la porte s'est ouverte, et Wassili est entré dans la salle. Il a été accueilli par des acclamations de bienvenue, et il est devenu manifeste pour moi que c'était lui qu'on attendait, car aussitôt, l'homme au portefeuille en a tiré une lettre qu'il a lue à haute voix, en paraissant s'adresser plus particulièrement à Wassili, au milieu du silence général. La lettre finie, le vieux chauve a repris la parole et m'a paru répéter ce qu'il avait déjà dit ; quelques brèves observations ont été faites par un ou|deux autres.
« Tous regardaient Wassili et semblaient suspendus à ses lèvres. Il s'est décidé à les ouvrir et a dit seulement quatre ou cinq mots. Sur quoi, tous se sont levés avec l'air de la plus vive satisfaction et lui ont chaleureusement serré la main. Le professeur Fa même embrassé. On a parlé confusément pendant quelques minutes, au milieu d'une vive agitation. Le blond aux cheveux rejetés derrière les oreilles a frappé sur la table et porté un toast qui a été bu en silence. Peu à peu le calme s'est rétabli, on s'est remis à causer en fumant ou buvant, et au bout d'une demi-heure, les départs ont commencé, successifs comme les arrivées. Wassili est parti à onze heures moins le quart et directement rentré chez lui par la grande porte, — Stéphanie l'a vu de ses yeux. »
l86 WASSILT SAMAniN.
Jacquinot à Hankestroem.
(Dépêche télégraphique.)
Berne, 3 novembre, 9 h. soir.
« Ce matin mercredi, à la pension, W. a annoncé qu'il partait ce soir et serait probablement absent trois jours ; il nous a quittés immédiatement après souper pour rentrer chez lui, et n'en a pas bougé jusqu'à présent. »
Jacquinot à Hankestroem.
Berne, 4 novembre, 9 h. matin.
a Très honoré monsieur, vous avez eu une bien heureuse idée en me faisant surveiller la petite porte sur Ghampilet ! C'est précisément là que tout se passe, j'en ai maintenant la certitude. Hier soir, laissant Stéphanie en observation à la fenêtre de sa chambre, avec mission de m'avertir sans délai si Wassili partait par la grande rue, je suis allé me poster dans le parloir d'oii j'aperçois la petite porte. Jusqu'à onze heures rien ne s'est produit, et comme le dernier train pour le Nord était passé, j'en concluais déjà que W... n'allait pas quitter Berne, — quand j'ai vu la petite porte s'ouvrir sans bruit et une dame élégamment vêtue en sortir. Elle est passée devant la fenêtre même où je me tenais, au rez-de-chaussée, et j'ai pu voir à la lueur du gaz qu'elle était coiffée d'un chapeau de feutre à plumes rouge-sombre, voilée, chaussée et gantée comme le sont seulement les grandes dames. Sa toilette était un costume de voyage à petits carreaux
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jaunâtres, d'une coupe très lashionable ; elle tenait à la main un sac en cuir de Russie et une ombrelle.
« Un instant j'ai hésité sur ce que je devais faire. Puis une inspiration subite m'a porté à suivre cette dame en me disant qu'elle ne pouvait venir que de chez Wassili et que cette piste me conduirait sans doute à du nouveau.
« En effet, très honoré monsieur, comme Stéphanie a eu soin de s'en assurer ce matin, en faisant causer la propriétaire et les servantes de la maison, aucune dame n'y était venue hier, à leur connaissance. C'est donc à leur insu que celle-ci est entrée et sortie. Et dès lors, les habitudes mystérieuses de Wassili, aussi bien que l'usage de la petite porte, s'expliquent aisément. Cet ensemble de précautions a précisément pour but de recevoir la dame, et peut-être d'autres dames, sans que personne en sache rien... Voilà comme il ne faut pas juger les gens sur les apparences. Et dire que la maison entière, Stéphanie elle-même, auraient mis, mettraient encore la main au feu pour attester les bonnes mœurs de ce jeune homme ! Pauvre humanité ! L'erreur est ton lot !
« Mais je reprends mon récit. Je me décidai donc subitement à filer la dame. Elle marchait assez vite et se trouvait déjà à une cinquantaine de pas en avant de moi, — précisément la distance réglementaire. Mais je ne la perdais pas de vue. Sortie deChampilet, elle tourne à gauche, enfile la Grand'Rue, arrive à une place de liacres et en prends un. Je fais de même, en disant à mon cocher de suivre son collègue sans se faire remarquer. Cinq minutes plus tard, les deux fiacres, Tun suivant l'autre, arrivaient devant l'hôtel Bellevue, où la
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dame entrait aussitôt. L'instant d'après, le portier de l'hôtel sortait sur le perron et payait le fiacre.
« Vous le savez, sans doute, très honoré monsieui-, l'hôtel Bellevue est l'établissement de ce genre le plus somptueux de la région et peut-être de toute la Suisse, — un établissement dont la création honore à la fois et son auteur, l'honorable colonel Tschudi, et la ville fédérale elle-même. Je ne le connaissais que de réputation, la modicité de ma fortune ne m'ayant jamais permis d'aborder les hôtels de premier ordre, — et s'il faut l'avouer, j'ai éprouvé à ce moment une sorte d'émotion qui a failli m' empêcher de poursuivre mon enquête. Soutenu pourtant par le souvenir de vos instructions, j'ai rassemblé tout mon courage, je suis allé droit au portier et, lui mettant cinq francs dans la main, je lui ai demandé s'il connaissait la dame qui venait d'entrer à l'hôtel. — C'est la comtesse Golovine, m'a répondu cet homme. Son appartement était retenu depuis deux jours, et elle vient précisément d'arriver.
« J'allais m'en aller avec cette information qui me semblait expliquer très suffisamment le prétendu voyage annoncé par Wassili à son ami Pierre, quand une autre idée m'est venue.
« ^Pourrais-je avoir un appartement ou une chambre auprès de celui de la comtesse? ai-je demandé au portier, non sans rougir des suppositions que cet homme n'allait pas manquer de faire.
'< — Rien de plus facile, monsieur, m'a- 1- il dit aussitôt. L'appartement contigu est libre et monsieur peut l'avoir à l'instant.
« — De quel prix est-il?
fl
WASSILI SAMAKIN. l8g
v: — Trente francs par jour.
a J'ai failli reculer. Mais une voix secrète me poussait à entrer. J'ai dit :
a — Montrez-moi le local.
a Au coup de cloche du portier, un valet de pied est arrivé, m'a précédé dans un escalier de marbre couvert de tapis et de fleurs. C'était au premier étage : un salon et une chambre, le salon contigu à celui de la comtesse, avec lequel il peut être mis en communication par une porte habituellement condamnée.
« A peine resté seul, j'ai collé mon oreille à la serrure de cette porte et j'ai entendu des voix de femmes qui parlaient dans une langue inconnue. Bientôt j'ai compris, au silence qui se faisait, que les deux femmes étaient passées dans la pièce voisine. J'avais ma vrille sur moi; j'ai percé dans la porte un trou qui m'a permis de voir dans le salon, éclairé par cinq ou six bougies. Une grande malle était béante à quelques pas devant moi ; dans cette malle, parmi des chiffons, des dentelles, j'ai aperçu plusieurs écrins. Si j'en juge par le seul qui fût ouvert et qui contenait une magnifique parure de diamants, il doit y avoir là des bijoux pour une somme énorme. Peut-être la comtesse Golovine, qui est évidemment fort riche, fournit- elle le capital nécessaire à l'aflaire des ballons ?
« Après quelques minutes, la comtesse est revenue, et sa femme de chambre, une jeune et jolie personne, vêtue à la russe, lui a sei'vi une tasse de thé. La comtesse avait quitté sa toilette de voyage pour passer une robe de chambre en velours bleu. Elle me tournait malheureusement le dos, ce qui m'empochait de voir ses traits ;
IQO .WASSILI SAMAIUN,
mais j'ai pu reconnaître qu'elle est assez grande, mince, avec de magnifiques cheveux blonds. Tout en prenant son thé, elle continuait de causer amicalement avec l'autre femme, qui s'était mise à genoux auprès d'elle, devant le feu, et semblait la contempler avec adoration. Enfin, vers minuit, elle s'est retirée dans sa chambre. Je me suis hâté de rejoindre ma cousine pour lui faire part de ces incidents et lui recommander une surveillance active. Elle prendra aujourd'hui ma place dans Champilet, tandis que je vais rester à l'hôtel ; ou je me trompe fort, où Wassili y viendra.
« En attendant, me voici avec cinq domiciles, dont uh d'un prix exorbitant. Ecrivez-moi, très honoré monsieur, et dites-moi que je n'ai pas agi trop étourdiment. J'en ai besoin pour me rassurer. . .
Jacquinot à Hankestroem.
. Berne, 5 novembre, 9 heures matin.
« Très honoré monsieur, les événements se pressent et s'accumulent au point que j'ai la plus grande peineàm'y reconnaître. Hier matin, à onze heures, au lieu de me rendreà la pension Kreybûhler pour mon dîner, j'ai pensé en quittant mon bureau que je pourrais plus utilement me rendre à l'hôtel Bellevue et voir si la comtesse descendait h table d'hôte. Mais, ayant appris du portier qu'elle se fait toujours servir dans son appartement, je me suis décidé à faire do môme. Et bien m'en a pris.
« En premier lieu, j'ai eu l'avantage de pouvoir contempler les traits de la comtesse, qui était assise à table
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avec sa camériste, directement en face de la porte derrière laquelle je me trouvais en observation. C'est une femme superbe, la plus belle que j'aie Jamais vue! Et tout de suite j'ai été frappé de ce fait que ses traits ne m'étaient pas inconnus, et que. je les avais déjà aperçus quelque part. Mais je ne savais m'expliquer où.
« Enfin, une illumination subite m'a donné la clef du mystère. La comtesse Golovine ressemble d'une manière extraordinaire à Wassili ! Ce sont les mêmes yeux, le môme nez, la même bouche, presque la môme voix. Deux gouttes d'eau ne peuvent pas être plus pareilles. Seulement, la comtesse est blonde, tandis que Wassili a les cheveux châtains ; elle a le teint plus délicat et elle est un peu plus grande que lui. IMais il ne saurait y avoir de doute sur ce point : ils sont frère et sœur. Jamais dans ma vie je n'ai rencontré un air de famille plus frappant...
« Voilà pourtant comme on porte des jugements téméraires. Il est actuellement manifeste que j'avais calomnié les mœui'S de Wassili. Mais n'étais-je pas excusable? En voyant une femme sortir aussi mystérieusement de chez lui, et à pareille heure, pouvais-je supposer que c'était sa sœur ?
« Elle portait un déshabillé de satin noir garni de rose, avec des perles magnifiques aux oreilles, et aux mains une multitude de bagues du plus grand prix. Sans être connaisseur, je crois pouvoir affirmer qu'il y en aviat pour une centaine de mille francs au moins, ce qui confirme mes suppositions sur sa fortune. Mais ce qui allait se passer devait les confirmer bien plus encore. On a frappé à sa porte : le valet de pied a informé la comtesse
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que le secrétaire de MM. Dilbi frères, les grands banquiers de Berne, demandait à lui parler.
ce — Faites entrer, a-t-elle dit aussitôt.
a Un jeune homme élégamment vêtu s'est présenté. Après s'être incliné avec respect, il a tiré de la poche intérieure de sa jaquette une énorme liasse de billets de banque, qu'il a comptés sur la table. Il y en avait au moins cent cinquante ou deux cents, et, d'après leur dimension, ces billets étaient évidemment de la valeur de mille francs chacun.
a — Si madame la comtesse veut bien vérifier, a repris le jeune homme quand il a eu fini.
a — Merci, monsieur, je m'en rapporte entièrement à vous et à MM. Dûbi^ a-t-elle répondu gracieusement, avec unpetit mouvement de la tête qui semblait être un congé.
a Le jeune homme s'est incliné de nouveau et il est parti. La comtesse n'a même pas pris soin d'enfermer les billets qu'il avait laissés sur la table. Elle est tombée dans une profonde rêverie, d'où elle [a été tirée seulement par la voix de sa femme de chambre, qui ôtait le couvert et demandait ce qu'il fallait faire de ces valeurs.
« — Mettez-les dans mon petit sac de cuir, a-t-elle répondu, sans attacher la moindre importance à la chose.
a J'ai prolongé mon observation jusqu'à une heure. Puis il a fallu retourner à mon bureau. Chemin faisant, je me disais que cette absence était fâcheuse, car la mention du petit sac de cuir semblait indiquer l'intention d'apporter cette grosse somme quelque part. D'ailleurs, on ne retire pas cent cinquante ou deux cents billets de mille francs de la banque où ils sont en sûreté pour les garder dans une chambre d'hôtel. Toutes ces réflexions me fai-
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saient regretter que vos instructions fussent aussi strictes sur l'assiduité à mon bureau dont je ne dois pas me départir. Mais, fort heureusement, je n'ai pas eu, dans cette circonstance du moins, à la regretter. La comtesse, en effet, n'a pas quitté l'iiôtel de toute la journée, et à la nuit, quand j'y suis revenu, je l'ai trouvée en train de Kre, à demi couchée sur le sopha de son salon.
« C'est seulement à neuf heures du soir qu'elle s'est décidée à sortir. J'avais assisté à ses préparatifs, je l'avais vue, en toilette de ville très simple, mettre son chapeau et se couvrir le visage d'une voilette épaisse ; j'étais donc sur le qui-vive, et je l'ai suivie sans tarder. Une voiture de l'hôtel l'attendait au perron. Je n'ai pas hésité à me suspendre aux ressorts de cette voiture, qui s'est bientôt arrêtée non loin de Ghampilet. La comtesse est entrée à pied dans cette ruelle, s'est dirigée vers la petite porte, l'a ouverte avec une clef qu'elle a prise dans sa poche, et elle a pénétré sans bruit dans la maison. Sans doute elle en connaît les habitudes et sait que les servantes se tiennent le soir sur le devant, dans le parloir de la propriétaire, pour économiser les frais de feu et d'éclairage.
« Pour moi, j'avais naturellement pris position h mon poste ordinaire, bien résolu à y passer la nuit, s'il le fallait, pour savoir ce qui allait suivre. Mais je n'ai pas eu aussi longtemps à attendre. Moins d'un quart d'heure après l'arrivée de la comtesse, Wassili est sorti de la maison par la même porte, et s'est dirigé très vite vers le bas de la ville.
« Je m'étais précipité sur ses pas, et j'ai bientôt reconnu que nous allions à l'auberge du Bœuf.
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« Dès lors mon devoir était tout tracé. J'ai couru droit h ma chambre, tiré mon lit sans faire de bruit, levé la brique et regardé dans la salle basse. La réunion était au complet et se composait des mêmes individus que mercredi soir.Wassili venait d'y entrer, et comme à la séance précédente son arrivée avait été saluée par des acclamations. La liasse de billets de banque était dans sa poche : il l'a remise au vieux chauve, qui l'a aussitôt feuilletée et comptée à haute voix, dans sa langue inconnue, — que je présume être le russe.
« Cette fois, j'ai compté, moi aussi, et nous sommes arrivés au chiffre de 180. C'est donc cent quatre-vingt mille francs que Wassili venait d'apporter. On a discuté, probablement sur ce chiffre, car tous ceux qui prenaient la parole, avec une grande animation, faisaient des addilions sur leurs doigts. Et, comme l'autre joUr; tout s'est terminé par un silence, suivi de quelques niots de Wassili qui ont paru régler la question. A tort ou h raisoil, mon impression a été que la réunion demandait encore de nouveaux fonds et que Wassili promettait de les apporter. Mais je n'affirme rien, cela va sans dire.
« Gomme l'autre jour, la réunion s'est graduellement dissoute, mais Wassili est reparti si vite et s'est perdu si promptement dans Lamatt, qu'il m'a été impossible de le rejoindre. Stéphanie ne l'a pas vu rentrer par la grande porte. Sans doute c'est par la petite qu'il a réintégré son domicile. Pour mon compte, j'avais cru devoir me rendre à riiôtel, pour voir si la comtesse était rentrée. C'est seulement vers minuit qu'elle est arrivée. 11 me semble donc probable qu'elle aura attendu chez Wassili le résultat do la réunion à laquelle il avait assisté, résultat qu'il
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lui aura vraisemblablement apporté par la petite porte. « Mais combien il est fâcheux que je ne connaisse point la langue russe ! Nous saurions sans doute ce qui se dit à Tauberge du Bœuf. J'ai l'intention de me procurer une grammaire et un dictionnaire de cette langue étrangère afin de me mettre en état de suivre plus utilement les séances. Veuillez médire ce que vous pensez do cette idée et si vous l'approuvez.
Hankestroem à Jacquinol.
(Dépêche télégraphique.)
Genève, 6 novembre, 8 h. m.
«Suspendez correspondance. Reprenez vos habitudes à la pension. Je partirai ce soir en personne pour Berne. »
A Porrentruy, les choses allaient mal. Hélène, un instant galvanisée par la lettre de Wassili, était retombée dans un état de dépression nerveuse et de fièvre lente. Cette lettre même, qu'elle thésaurisait sur son cœur et relisait sans cesse, était devenue pour elle une cause de
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désespoir. A force d'en peser tous les mots et d'en rechercher la pensée secrète, elle avait fini par y voir une indifférence qui la tuait. Et d'abord, il était bien manifeste qu'elle était écrite à la requête de Pierre : Wassili le disait en propres termes. Puis, il ne parlait spécialement à Hélène que de sa santé. Pas la moindre allusion à ce qui s'était passé dans le petit salon du pavillon ; toutes les phrases s'adressaient autant et plus au père Bernard, à M"'* Tissier qu'à Hélène elle-même. Enfin, il promettait de venir à Noël, si c'était possible. Mais Noël était encore si loin ! Et serait-ce possible? Un prétexte est si vite trouvé. On en invente, au besoin. La pauvre enfant finissait ainsi par voir dans cette lettre môme la preuve de son malheur et de son abandon.
Son dépérissement en devint si rapide, que son père et sa mère adoptive prirent peur. Bien souvent, le soir, ils avaient parlé de l'amour que la fillette portait visiblement aujeune Russe, et chaque fois, c'était avec un sentiment plus écrasant de leur impuissance à lutter contre une passion aussi aiguë. Ils ne doutaient pas d'ailleurs qu'elle ne fût partagée. L'intimité, la bonne harmonie qui avaient signalé les rapports d'Hélène et de Wassili leur en étaient garants. Mais sans doute le petit Russe croyait le mariage définitivement arrangé avec Pierre , et c'est ce qui l'empêchait de se déclarer. Or, l'affaire était maintenant jugée : il fallait renoncer à l'espoir de marier Pierre à Hélène. Toute la question était donc de s'assurer si Wassili rendait bien véritablement à l'enfant la profonde affection qu'elle avait conçue pour lui, et s'il •'tait prêt à l'épouser.
Mais le difficile n'était pas seulement d'arriver à élu-
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cider ce point : c'était d'y arriver sans mettre Pierre en tiers dans la négociation ; car, outre qu'on répugnait à lui signifier de but en blanc la vérité, Pierre restait toujours le candidat d'élection de son oncle et de sa mère, et il importait de ne pas s'aliéner sans retour ce candidat, en lui révélant son échec virtuel. Après tout, du côté de Wassili, il pouvait y avoir des obtacles au mariage ; il fallait se réserver une porte de rentrée. Si l'impossibilité de l'alliance russe était démontrée, mise hors de doute, sans qu'il y eût de la faute de personne, Hélène ne pourrait plus raisonnablement en nourrir le projet... Tel était le problème de diplomatie domestique que le brave horloger et sa belle sœur ne se lassaient pas d'étudier tous les soirs en tête-à-tête.
Après avoir tourné et retourné la question en tous sens, il fut convenu qu'on s'adresserait directement à Wassili lui-même. N'était-ce pas le meilleur moyen de s'éclairer? Un soir, Bernard donna lecture à sa vieille amie de la lettre suivante qu'il venait de libeller :
« Porrentniy, le 5 novembre 1879.
(c Mon cher monsieur Wassili,
« Permettez à un homme que vous avez obligé dans une circonstance décisive, qui vous en sera toujours reconnaissant et qui aura toujours pour vous des sentiments de haute estime, de venir vous poser une question très délicate. Le démarche que je tente n'est pas ordinaire. Mais entre honnêtes gens on ne doit pas hésiter à aller droit au but, et s'il s'élève un doute, à le dissi-
:gS WASSiLi samarin.
per. Voilà pourquoi je vous écris, en vous priant toutefois, quelle que soit votre réponse, de ne pas parler à Pierre de la présente lettre.
« 11 s'agit de ma fille. Je désire savoir de vous-même : 1*" si quelque chose dans votre conduite, dans vos entretiens avec elle pendant votre séjour à Porrentruy, a été de nature à lui faire penser que vous aviez l'intention de la demander en mariage ; 2" si vous aviez réellement ce projet, et 3" si dans ce cas vous 16 croyez réalisable.
« Hélène, vous le savez, n'est pas riche. Elle n'aura pas de dot proprement dite avant qu'il m'ait été donné de rembourser à votre digne sœur de lait la somme qu'elle a bien voulu m'avancer. Mais j'espère fermement qu'avant un an, grâce aux fortes commandes que j'exécute en ce moment, j'aurai pu m'acquitter de cette dette et constituer à ma fille un revenu' de 4,000 francs. Si vos intentions étaient celles que je suppose, pensez-vous que ce revenu serait suffisant pour vous mettre en ménage ? Serait-il égal au vôtre ?
« Tels sont les divers points sur lesquels je voudrais être fixé. Répondez-moi en toute sincérité, comme je vous écris en toute confiance, et ne voyez dans mon initiative que le désir bien naturel d'assurer, s'il est possible, le bonheur de mon enfant et le vôtre.
« Je reste, en attendant le plaisir de vous lire, mon cher monsieur Wassili,
« Votre très obligé et très dévoué serviteur,
« Bernard Tissier. »
Ce document, ayant obtenu l'entière approbation de M™* Tissier, fut mis à la poste le soir même, et les deux
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braves gens en attendirent l'effet avec une douce résignation.
Mais le jour où il parvint à son adresse, d'autres incidents devaient absorber l'attention de Wassili.
Depuis le dimanche où il avait dîné au Schanzli avec Pierre, en compagnie de Jacquinot et de M™® Mesidrez, les sentiments de l'inflammable veuve avaient subi un revirement complet. Selon le programme qu'ils s'étaient dicté pour effacer toute trace de la querelle de Selente, les deux jeunes gens avaient voulu se montrer aimables avec elle. La politique de Pierre en sa qualité de futur médecin, exigeait qu'il ne se fit pas d'ennemis dans la petite ville où il devait exercer : il avait donc cru utile de se , rallier une cliente notable et avait prié Wassili de le seconder dans cette entreprise machiavélique. Wassili n'y avait pas objecté, et comme il était naturellement gracieux, il lui suffisait de le vouloir pour devenir tout à fait séduisant.
Stéphanie ne s'était jamais vue à pareille fête. Dîner au restaurant en compagnie des deux plus jolis garçons de Berne et se voir publiquement l'objet de leurs attentions, était un triomphe inoubliable.
D'autre part, tout ce qu'elle entendait dire de Wassili, tout ce qu'elle voyait de lui depuis qtfelle collaborait à sa surveillance le lui montrait sous le jour le plus brillant et sous l'aspect le plus romanesque. Trop ignorante pour mesurer la distance qui séparait une nature épaisse et lourde comme la sienne d'un être aussi affiné que Wassili, trop naïvement vile pour sentir ce qu'avait d'ignoble l'espionnage auquel elle se livrait, elle était encore assez femme pour être séduite par la beauté de cet enfant
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exquis. Elle fut mordue en le revoyant, de ce même désir de louve dont Hélène avait eu l'intuition à Selente.
Le cœur humain est une étrange oUa-podrida. Le plus hideux forçat a son point d'honneur, et le plus sale mouchard ses caprices. Stéphanie aimait le café et les bretstellen ; elle empochait avec ivresse les écus d'Hankestroem et aurait sans barguigner trahi père et mère pour continuer à les empocher. Mais en même temps elle se sentait prise d'un besoin instinctif, tout sensuel, de protéger Wassili, de le servir, de le caresser de sa grosse patte jaune. Oh ! si elle avait pu, en le vendant comme Judas, le baiser aussi sur sa bouche rose !... Quand Jacquinot lui révéla l'existence de la comtesse Golovine, l'idée que Wassili avait une maîtresse la fit intérieurement rugir de jalousie.
La nouvelle que cette prétendue maîtresse était tout simplement une sœur, mit du baume sur la brûlure. Toute la nuit elle rêva qu'elle avait enlevé Wassili, qu'elle l'emportait comme une proie et voguait avec lui sur une mer de voluptés. Une âpre impatience de le revoir, de lui parler, de lui écrire, la rongeait. Et pourtant les six francs par jour, le café et les bretstellen avaient du bon!
Ces sentiments tumultueux et contradictoires se traduisirent dans la soirée du 5 octobre par une lettre non signée, qu'elle jeta à la poste au nom de Wassili, et qui était ainsi conçue :
« Bel ange aux yeux bleus, une brune qui vous adore, et qui donnerait tout au monde pour vous le dire, vous avertit qu'un danger vous menace. Vous êtes surveillé. On connaît votre grand projet de contrebande par
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ballons. Laissez donc les mouvements de montre aux horlogers et contentez- vous d'être le plus gentil mignon qui se soit jamais promené au Schanzli. Serez-vous au moins reconnaissant à
« Votre amie inconnue ? »
De son côté, Jacquinot avait été profondément impressionné par la beauté de la comtesse Golovine, par ses diamants et son opulence. Cette vision aristocratique, sur laquelle il braquait depuis deux jours son œil indiscret, par le trou percé dans la porte de communication, hantait ses nuits et ses heures de bureau.
C'était une initiation subite à un monde qu'il n'avait jamais soupçonné. Pour la première fois de sa vie, la femme lui apparaissait dans le rayonnement d'élégance suprême qui fait comme un halo à sa beauté. Son regard avide pouvait tout à son aise courir de ses fins cheveux blonds à ses petits pieds en bas de soie brodés, si galamment chaussés de mules bleues, caresser le marbre de cette peau, s'égarer dans les dentelles de ce cou si blanc, deviner sous la lourdeur des étoffes les lignes de ce corps jeune et souple. Et tous ses instincts pseudo-artistiques de troubadour romand, toutes ses ardeurs rentrées de vieux célibataire vierge, toutes ses convoitises endormies de nain et de déshérité, s'insurgeaient à la fois.
Son fameux dévouement à Camille Gonflin n'avait jamais été, au fond, qu'une pose sentimentale : il en était plus las qu'il ne se l'avouait. Stéphanie n'avait pour elle que le prestige de sa cassette, et des quarante-cinq mille francs comptant qu'elle apportait à l'heureux successeur de feuMésidrez. Mais ici, c'était bien autre chose ! Beauté,
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jeunesse, grâce souveraine, diamants et billets de banque â la pelle, tout se trouvait réuni. Un vrai morceau de roi . Un prix superbe à conquérir.
Pourquoi pas, après tout? Un homme est un homme; uu poêle marche l'égal des plus grands. Et Dieudonné a barre sur la comtesse. Il la sait compromise dans une vaste fraude contre l'État. Un mot de lui peut la sauver ou la perdre. A son gré, il se présentera en juge ou en complice. Mais plutôt en ami, en conseiller, en guide prévoyant. Et dans son trouble, dans son inexpérience, cette enfant sera trop heureuse de s'appuyer sur la robuste poitrine d'un fils du Jura ! . . .
A cette idée, Dieudonné n'était plus un faible roseau, un arbrisseau que balance lèvent froid des hivers, c'était un chêne. 11 parlait seul, il secouait sa crinière, il se sentait capable de toutes les audaces. Et la comtesse était là, près de lui, à deux pas, protégée seulement par une cloison, par une porte qu'un coup de genou pouvait ouvrir! Et demain il serait trop tard, puisque Hankestroem annonçait son arrivée ! . . .
La cervelle du pauvre diable n'y résista pas. Sautant sur une plume, il écrivit, tout d'une haleine :
« Madame,
« Un poète qui est en môme temps un homme de cœur vient mettre son dévouement à vos pieds. Par un concours de circonstances qu'il vous expliquera de vive voix, il sait qu'une bande de scélérats vous entraîne dans l'abîme. Tous les détails de l'affaire des ballons lui sont connus. Tl peut dire où la soie a été achetée, où les mou-
WASSîLT SAMARTN. 20.-
vements de montre se fabriquent. Ce qui vaut mieux encore, il connaît le nom de l'ennemi qui fait suivre toutes vos démarches, et ce nom, il est prêt à vous le révéler. Daignez lui accorder l'audience qu'il sollicite pour vous sauver. Indiquez-lui par un signe, — par un ruban rose dans vos cheveux d'or, par une bougie placée sur la console de votre salon, — que sa requête est admise : et il paraîtra devant vous.
« Il reste avec le plus profond respect et la plus entière adoration, madame,
« Votre très humble serviteur et sujet,
« DiEUDONNÉ J. »
La lettre mise sous enveloppe au nom de la comtesse Golovine et jetée dans la boîte de l'hôtel, Jacquinot prit la fuite.
Machinalement il alla à son bureau. Il avait la tête perdue. Toute la matinée il fut incapable de recopier correctement les documents officiels qui lui étaient confiés. Cinq fois, au lieu d' « acquits-à-caution » il écrivit « mouvements démontre », et quatre fois « montgolfière» au lieu de « drawback ». Sur une large enveloppe ministérielle destinée au directeur général, sa main distraite traça cette adresse : Madame, madame la comtesse Golovine. .;
Partagé entre sa folle passion et son sentiment du devoir professionnel, il se demandait avec angoisse si, en avertissant le complice des contrebandiers, il ne se rendait pas coupable de haute trahison envers l'administration des douanes ; puis il se rassurait en se disant
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que la fraude n'étant pas encore consommée, l'État n'y perdrait rien. Mais ce sophisme le laissait perplexe et le spectre de la révocation se dressait devant lui.
A midi, quand il fut libre, il se trouva incapable de retourner à riiôtel. L'émotion le paralysait ; ses petites jambes se dérobaient sous lui. Il se décida à s'en aller dîner à la pension Kreybùhler, et soudain recouvra toute son énergie.
Mais à table, impossible de ne pas parler de ce qui obsédait sa pensée.
tt Ne vous ai -je pas entendu nommer la comtesse Golovine, un jour que vous causiez avec M.WassiliSamarin? » demanda-t-il bêtement à Pierre, à sa seconde bouchée.
Pierre fut surpris de la question, mais répondit affirmativement.
«c Elle est sa sœur, n'est-ce pas ? reprit Jacquinot.
— Sa sœur de lait, dit sèchement le jeune homme.
— Elle lui ressemble beaucoup, continua Jacquinot sans s'arrêter au ton de la réponse. Et c'est une bien belle femme!... ajouta- t-il avec un soupir en rougissant jusqu'aux oreilles, le nez dans son assiette.
— Vous la connaissez donc? s'écria Pierre.
— Oui... oui... Je v...eux... dire que je l'ai vue...
— Vous avez vu la comtesse Golovine ? fit Pierre avec une véhémence qui acheva de déconcerter le malheureux Dieudonné. Où?.. .Quand?... Gomment?,..
-— Hi... hier... ce... ma... matin... àThô... hôtel Bellevue ! » balbutia l'infortuné en ayant pleine conscience de sa sottise.
A l'hôtel Bellevue ! C'était bien là qu'elle descendait habituellement. La chose paraissait vraisemblable.
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« Vous êtes sûr de ce que vous dites ? reprit le jeune homme, de plus en plus intéressé par le renseignement.
— Heu!... lieu!... Sûr, si vous voulez... On m'a dit que c'était elle, voilà tout, » dit Jacquinot en essayant de corriger son étourderie.
Pierre ne s'occupait plus de lui. Il se disait qu'après tout c'était bien possible. La comtesse Golovine pouvait être arrivée à Berne sans savoir que Wassili n'y était pas, et se trouver fort déconcertée par cette absence: Ne convenait-il pas de l'informer que Wassili serait de retour dans vingt-quatre ou quarante-huit heures?... Oui, évidemment, cela convenait. Il n'y avait rien de plus convenable. Ce serait d'ailleurs une occasion toute naturelle de remercier la comtesse du grand service qu'elle avait rendu à la famille Tissier. Depuis un an Pierre avait le désir de lavoir, de lui exprimer sa reconnaissance. C'était le cas ou jamais.
Et il prit à part lui la résolution de faire incontinent cette visite. La curiosité de connaître la sœur de lait de Wassili, l'ambition un peu snobbish d'entrer en relations directes avec une jolie comtesse n'entraient-elles pas pour une part dans cette décision soudaine ? Il ne faudrait pas en jurer, car enfin Pierre était homme et jeune homme avant d'être docteur et il n'avait oublié ni les demi-aveux ni les réticences de Wassili. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il se rappela avec un certain plaisir que son tailleur lui ayant précisément apporté la veille une redingote noire et un pantalon clair, ces accessoires ne pouvaient manquer de figurer avec avantage dans l'entrevue projetée. Ce qu'il y a d'également sûr, c'est que
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SOU premier soin en quittant la iDension Kreybûhler fut de se faire raser, puis d'acheter une paire de gants ; et le second d'aller chez lui faire une toilette com plète.
A une heure et demie — à peu près le moment où Jacquinot reprenait au Palais Fédéral sa place hiérarchique sur son rond de cuir — Pierre Tissier, frais comme une rose, se présentait au perron de l'hôtel Bellevue et demandait à voir la comtesse Golovine.
« Madame la comtesse attend monsieur... Premier étage, à droite... » dit le portier, la bouche pleine, en train de dîner.
Et comme Pierre s'empressait de suivre, assez surpris, l'indication qui lui était donnée :
«... Monsieur vient bien de chez MM. Dûbi frères ?... « ajouta l'homme dans son dos.
Mais le visiteur était déjà sur l'escalier.
Personne pour faire passer sa carte. C'est l'heure inviolable du dîner des gens de service. Mais voici le premier étage, — une grande porte à droite. Il frappe.
« Entrez ! » dit une voix familière.
Et Pierre Tissier se demande s'il ne rêve pas en s'inclinant avec respect devant une jeune femme qui s'est levée en sursaut et pousse un cri de surprise. Cette jeune femme n'est autre que Wassili.
Wassili blond, Wassili plus grand en apparence, plus élancé dans son déshabillé de satin noir qu'il n'a jamais été sous sa vareuse d'étudiant, Wassili avec des perles aux oreilles, des mules aux pieds, des bagues aux doigts et des bracelets à la naissance d'un bras blanc et rond ; Wassili dont les yeux jettent des-îlammes et dont les
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joues sont couvertes du rose de la colère ; mais, en dépit, de tout, Wassili lui-môme, Wassili avouant au premier mot :
ce Quoi! Pierre, vous avez osé?... C'est pousser un peu loin l'indiscrétion...
— Je croyais venir chez la comtesse Grolovine et l'avertir de votre prochain retour, » argua Pierre avec une évidente sincérité.
Il y eut un silence embarrassé. Mais les deux jeunes gens se regardèrent, et un éclat de rire jaillit en même temps de leurs lèvres.
« Alors, vraiment, vous ne saviez pas?... C'est par hasard?... reprit Wassili en prenant décidément son parti de l'aventure et faisant signe à Pierre de s'asseoir.
— C'est cet imbécile de Jacquinot qui m'a dit avoir vu la comtesse Golovine à l'hôtel Bellevue!... J'ai cru remplir un devoir véritable... El je ne saurais assez vous dire combien je regrette... mademois... madame?...
— Je suis la comtesse Golovine... Mais ne m'appelez pas madame. Je dois toujours être pour vous Wassili Samarin, interrompit la jeune femme. Sans compter qu'il est essentiel d'empêcher Jacquinot de bavarder!... »
Sa voix prit un accent de résolution farouche.
« ... Au besoin, faites-lui entendre qu'il y va de sa vie !... Ce n'est pas que mes amis ou moi songions à nous débarrasser d'un pareil idiot par des moyens violents. Mais une menace fermement accentuée pourra l'engager à se taire. Et, sachez-le, la moindre indiscrétion me perdrait!... Les autorités suisses, je ne l'oublie pas, sont généreuses et libérales pour les proscrits de toutes les
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causes... Qui me répond pourtant qu'elles ne céderaient pas, s'il le fallait, à l'intimidation directe ? »
Ces paroles firent une impression douloureuse sur Pierre Tissier, qui tressaillit. La comtesse surprit ce mouvement.
a Ne vous troublez pas, mon ami. La prudence m'oblige à vous parler de Jacquinot comme je viens de le faire. Mais croyez bien que ma confiance en vous reste entière, comme mon affection. »
Elle tendait la main à Pierre, qui la serra cordialement.
« Jacquinot se taira. Je vous en donne ma parole d'honneur, dit-il avec force.
— Il fera sagement... Mais laissez-moi maintenant vous expliquer tout ceci, car enfin vous n'y devez rien comprendre, et moi-même j'ai besoin de vous édifier sur ma personne. Vous m'avez reçue à votre foyer, admise à l'intimité des vôtres : il m'importe de ne pas passer à vos yeux pour une aventurière...
— Pouvez-vous croire qu'une telle pensée?...
— Ne vous récriez pas!... Aujourd'hui que vous venez de trébucher sans le vouloir dans ma vie réelle, vous êtes disposé à l'indulgence, parce que vous croyez en avoir besoin. Mais plus tard votre opinion pourrait changer. Je ne veux pas qu'elle change et que vous me supposiez capable d'avoir abusé de votre amitié. Je vous dois ma confession. Ecoutez-la, je vous prie, et vous verrez que je suis digne de votre estime. »
La comtesse s'établit commodément au coin de son sopha, prit sur la cheminée une boîte de cigarettes et la tendit à son ami :
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« Vous pouvez f amer, dit-elle en souriant. Vous savez que je suis Russe et que cela ne m'incommode pas.
«... Mon véritable nom est Eva Golovine, comtesse Woronzoff. C'est donc moi qui vous ai rendu le très léger service que vous n'avez jamais oublié et dont vous me serez sans doute un peu moins reconnaissant quand vous saurez que je suis fort riche. Ma fortune a autrefois atteint le chiffre de vingt-huit millions, et j'ai pu sauver près de la moitié de cette somme des confiscations que le gouvernement russe fait peser sur mes biens...
« J'ai présentement vingt-quatre ans, et j'ai été mariée à l'âge de seize ans au général Woronzoff. Mon père, le conseiller privé Basil Golovine, n'avait pas consulté mes goûts pour faire cette union. Le général était un de ses amis; il occupait une brillante situation à la cour et avait la faveur toute particulière du czar : il n'en fallait pas davantage pour que mon père me sacrifiât à son ambition.
« Le comte, je dois le dire, m'entoura de tous les égards possibles. Je passais aux yeux de Saint-Pétersbourg pour la femme la plus heureuse du monde. Mon mari me considérait comme un joyau rare, comme une sorte d'ornement domestique qui complétait sa gloire mondaine. On lui aurait mis au cou la Toison d'or, — le seul ordre qui lui manquât, je pense, avec la Jarretière, — il n'en eût pas été plus fier qu'il ne l'était de sa femme. Mais il était trop âgé, trop blasé et trop asservi à l'étiquette pour me donner l'affection que j'aurais souhaitée.
a Tout enfant j'avais beaucoup réfléchi, comme font d'ordinaire les filles uniques qui vivent en compagnie de vieilles gens. J'avais rcvé les joies intimes du foyer,
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la vie à deux pleine de confiance réciproque, les longues causeries au coin du feu dans l'appartement bien clos où reposent, le sourire aux lèvres, les enfants endormis. Le dimanche, quand je voyais passer une jolie petite bourgeoise au bras de son mari, ou même une pauvre femme de moujick se promenant avec le sien, — cela me représentait l'image même du bonheur tel que je le concevais, tel que je comptais bien l'atteindre dans un avenir plus ou moins rapproché. Quelques jeunes gens fréquentaient la maison paternelle : j'aurais volontiers épousé, je crois, le premier qui aurait demandé ma main. Bien facilement je l'aurais aimé, et je me serai donnée avec toute la naïveté de mes espérances.
« En devenant madame Woronzoff je vis tomber l'échafaudage de ces jolis rêves. J'avais toute sorte de respect pour le général. Il m'était impossible de lui donner mon affection et d'être entièrement sienne. Au lieu de la vie de famille qu'il était incapable de me procurer, j'eus avec lui toutes les joies mondaines. Je devins une des ruines des bals de la cour ; au théâtre toutes les lorgnettes étaient braquées sur ma loge; j'étais de toutes les fêtes, et mon mari m'y montrait aussi complaisamment qu'il montrait aux grandes revues sa tunique chamarrée de croix et son casque d'or à plumes blanches. Mais cet éclat et ce tapage ne faisaient que me fatiguer. J'avais le cœur vide. A dix-huit ans, la vie me pesait.
« J'arrivais à l'âge où toute femme aime, et je ne pouvais pas aimer. A la vérité, j'aurais pu faire comme tant d'autres, sortir en secret de la convention légale, — prendre un amant. Les adorateurs ne me manquaient pas ; je n'aurais eu qu'à dire un mot, à laisser tomber un
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regard, pour les avoir à mes pieds... Vous me connaisse^ assez, Pierre, pour savoir que je vous conte tout ceci sans y mettre aucune vanité ; c'est une autopsie que nous faisons, -l'autopsie d'un être humain dont il ne reste que le souvenir, car il a subi depuis lors une transformation complète... J'avais trop de fierté et de respect de moi-même pour avoir seulement jamais songé à m'amuser de ces amoureux transis. Ils comprirent bien vite que je ne me résoudrais point à devenir une courtisane du monde.
« Mais je souffrais de mon isolement. Il me semblait par moments que je séchais sur pied. Bien certaine qu'il m'étais interdit de connaître l'amour, j'en venais à souhaiter ardemment de pouvoir remplacer ce sentiment par quelque autre passion. L'éducation des filles, au moins dans les hautes classes et dans les classes moyennes, est, vous le savez sans doute, fort bien entendue chez nous depuis une vingtaine d'années. C'est peutêtre ce qui se fait de mieux en Russie. Pour mon compte, j'avais eu les meilleurs maîtres, je savais les langues classiques et les langues vivantes les plus répandues; j'avais poussé assez loin l'étude des sciences élémentaires. Je résolus de m'y remettre et d'apporter à ces nouvelles occupations toute l'ardeur et tout le zèle que je ne pouvais dépenser ailleurs.
« Je m'ouvris de ce dessein au général Woronzoff", qui se contenta de sourire, sans mettre d'autre opposition à ma volonté. Il n'y voyait qu'un caprice de femme à la mode, avide de se distinguer, La haute société russe partagea cette opinion, et les journaux du monde élégant l'accréditèrent en me signalant à l'opinion publique. Je
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laissai dire ou écrire ce qu'on voulut, et je commençai de suivre les cours de l'Université. Il y avait alors beaucoup moins d'étudiantes qu'on n'en voit aujourd'hui. Un très petit nombre appartenait à l'aristocratie, et je fus peutêtre la première qui sortit de cette classe. Peuà peu, cependantj ma résolution cessa d'étonner les badauds et je pus fréquenter les cours, travailler assidûment, tout en sacrifiant aux exigences mondaines.
« J'avais retrouvé sur les bancs de l'université le fils de ma nourrice, Wassili Samarin. C'est son nom que j'ai emprunté. Vous saurez pourquoi tout à l'heure.
« Wassili n'était pas le seul membre de sa famille qui étudiât en même temps que lui et moi à Saint-Pétersbourg. Son cousin Nikita, plus âgé que nous d'environ deux ans, se destinait aussi à la médecine. Ces jeunes gens, fils de deux pauvres popes de la petite Russie, avaient l'un pour l'autre une amitié fraternelle. Ils vivaient modestement dans un des quartiers les plus misérables de la ville, et s'y étaient créé en quelques mois de profondes sympathies parmi les pauvres gens de leur voisinage. Je connaissais ce détail parce qu'à plusieurs reprises Wassili s'était autorisé de sa situation spéciale à mon égard pour me demander audience et m'intéresser au sort des plus malh3ureux.
« Il m'était arrivé d'aller moi-même porter des secours aux protégés de mon frère de lait, et jamais on n'avait manqué de me faire de Wassili et de Nikita des éloges tout pleins d'une liaïve éloquence. Non seulement on me représentait les deux cousins comme les amis dévoués de tous les pauvres, mais on faisait d'eux en quelque sorte des êtres providentiels. On leur attribuait des cures
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miraculeuses; leurs moindres conseils étaient répétés comme des oracles. Et je pus bientôt m'assurer que ces conseils ne se limitaient pas aux questions d'hygiène courante.
« — Est-il vrai, barina, me dit un jour un de ces moujicks, un peu plus sceptique que les autres, est-il vrai que, si nous le voulions, nous autres pauvres diables, nous pourrions prendre au soleil une meilleure place ? Les jeunes messieurs disent que nous sommes les plus forts, étant les plus nombreux, et que l'ignorance seule nous paralyse. Est-ce vrai ?...
a Cette question me troubla étrangement et je ne sus que répondre. Je me promis de cesser mes visites chez les indigents, pour ne plus être exposée à me tenir bouche close quand le moindre paysan ferait allusion à ces problèmes. Élevée dans les préjugés de la classe aristocratique, j'avais condamné bien haut jusqu'à ce jour toutes les revendications populaires. Les révolutions de l'Europe occidentale me paraissaient des accidents monstrueux. Je croyais que le despotisme absolu était de toute nécessité pour l'ordre social et le bien de tous, — que la charité seule peut atténuer sinon guérir les plaies de la misère. Ces aphorismes me semblaient pour ainsi dire axiomatiques; je ne m'arrêtais même pas à me demander d'où je les avais tirés et sur quelles données ils pouvaient bien reposer. Non certes que j'apportasse à cela la moindre âpreté personnelle; je ne me rappelle pas avoir jamais tenu à aucun bien de ce monde, qu'il s'appelât terre, argent, ruban ou bijou. Mais l'habitude, le milieu, avaient donné à mes idées un certain pli et me faisaient voir les choseshumaines sous un certain angle traditionnel .
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« Les paroles de ce moujick m'avaient frappées et me firent réfléchir. Je m'aperçus tout à coup que j'avais longtemps nourri un préjugé, et que ni l'autorité absolue, ni la charité n'étaient capables de remplacer les réformes sur lesquelles repose toute amélioration sociale. Ces pauvres, que je venais de visiter, aimaient le czar et le pope à l'égal de leur père : ils n'en croupissaient pas moins dans la plus sombre détresse, sans que le czar ou le pope ajoutassent autre chose à leur misérable verre de votki que des impôts et des paroles en l'air. Non! ce n'était pas là le remède, ni môme le palliatif! L'humanité ne pouvait pas être condamnée à tourner à jamais dans ce cercle infernal. La terre était assez féconde et assez vaste pour nourrir tous ses fils. Ce qui leur manquait pour réduire le mal au minimum, c'était de voir clairement le but et de se partager équitablement la besogne...
« Je venais de rencontrer ma voie, de trouver la vocation destinée à remplacer pour moi l'amour et la matei-nité. Au fond, dans ces sciences que j'aimais, c'était le progrès humain que je poursuivais inconsciemment. Maintenant j'entrevoyais comme une mission personnelle à remplir. Quelle devait-elle être ? C'est ce que je ne pouvais bien m'expliquer encore. Il a fallu des événements tragiques pour me jeter sans retour dans la lutte contre les institutions de mon pays, et, tout d'abord j'avais essayé d'étouffer ces mouvements de révolte que je sentais en moi.
a Non seulement je cherchais à écarter de ma pensée les doutes dont j'étais obsédée, mais je résolus d'éviter Wassili, que je pressentais trop capable de les résoudre à sa manière. Il fit demander à me voir : je lui fermai
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ma porte. Il m'écrivit dos lettres où il me recommandait avec une éloquence farouche des familles nécessiteuses de son quartier : je brûlai ces lettres. A l'Université, jaJDPectais de ne pas voir mon frère de lait et de ne pas répondre à ses salufs.
a En môme temps, je me lançais avec plus de zèle encore dans les études médicales. Je crus que leur donner une attention exclusive était le plus sûr moyen de me débarrasser des préoccupations qui me hantaient. La médecine elle-même devait m'y ramener. Un de nos plus illustres professeurs fit un jour sa leçon sur le rachitisme et insista sur les causes qui le rendent si fréquent dans les classes laborieuses. Cette leçon fut pour moi une crise décisive. Je puis dire que, de ce moment, je fus tout à fait et à jamais dévouée à des principes que j'avais condamnés jusque-là. Néanmoins, je les méditai encore longtemps dans la solitude; mais, n'étant pas rassurée sur certains points, je finis par recourir à Wassili. Je lui écrivis pour le prier de venir me voir.
« Use présenta dans le petit boudoir bleu où je ne recevais que mes intimes, et où je me trouvais seule. Je le vois encore arriver, sombre et mécontent. Il était grand, pâle, avec de longs cheveux et un front large. Son nez épais et court lui eût donné un air trivial si l'intelligence n'eût rayonné dans ses yeux gris. Ses lèvres mêmes, à peine ombragées par une fine moustache d'un blond très clair, avaient ce jour-là un sourire sardonique. Comme ponr mieux affirmer son origine plébéienne, il n'avait jamais quitté le costume national.
a — Enfin, madame, il m'est donc donné de vous voir et de vous parler? me dit-il en entrant, avec une violence
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à peine contenue. Pourrais-je savoir au moins pourquoi vous m'avez fait refuser l'entrée de votre palais, pourquoi vous avez oublié mes pauvres voisins et pourquoi vous vous êtes détournée quand je vous saluais?... C'est beaucoup d'audace peut-être de le demander... Le fils d'un pope ne devrait pas se permettre d'interroger la comtesse Woronzoff; il ferait bien, n'est-il pas vrai, de ne pas persister à se considérer comme son frère, quoiqu'il ait sucé le même sein?... Sans doute, en rappelant ce fait, il la blesse dans ses sentiments aristocratiques!...
« Chose étrange : au lieu d'être froissée de ces paroles, qu'il lançait à la volée avec une liberté à laquelle j'étais peu habituée, j'en étais plutôt favorablement impressionnée. Sous leur rudesse apparente, je reconnaissais l'accent d'un dévouement sincère. Aussi laissai-je parler Wassili sans protester. Quand il eut fini, je le regardai fixement et je lui dis avec beaucoup de calme :
« — Wassili, vous êtes un révolutionnaire, n'est-ce pas?
« Il s'attendait évidemment à tout autre chose. Il espérait une justification, une réponse aux reproches qu'il venait de formuler; et je lui décochais en pleine poitrine une question qui avait l'air d'une accusation. Son trouble fut visible.
« — N'ayez crainte, repris-je, quoique le général Woronzoff soit un des hauts personnages de notre monde officiel, sa femme n'appartient pas à la troisième section.
« — Il y a si peu de gens en qui on puisse avoir confiance! répliqua Wassili à demi-voix. Vous le savez mieux que moi, barina, un simple soupçon suffit pour supprimer un homme. Qui sait si les murs de votre gostinaïa
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(salon) n'ont pas des oreilles? Dispensez-moi, je vous prie, de répondre à votre question.
a Je m'empressai de rassurer Wassili et de lui faire comprendre que j'étais aussi discrète que mes appartements. Ceux-ci se trouvaient dans une aile distincte du palais et tout à fait indépendants de ceux de mon mari. Aucune des personnes de son entourage n'entrait chez moi. Enfin, pour que mon frère de lait eût un gage de mon silence, je n'hésitai pas à lui faire part des motifs qui m'ehtraînaient vers les études d'économie sociale. Je lui fis le tableau de mon état moral ; je me montrai malheureuse ou tout au moins inquiète au milieu du luxe et des adulations dont j'étais entourée; je lui expliquai le besoin d'activité et de dévouement qui me possédait, m'entraînait vers des idées de réforme encore mal définies dans mon esprit.
« Wassili m'écoutait en silence, et sa physionomie reflétait toutes les impressions que lui causaient mes confidences. Elle s'attrista quand je lui dis que j'étais malheureuse. En revanche, il ne put retenir une exclamation de joie quand je lui manifestai le désir d'être initiée aux théories révolutionnaires.
« Pardonnez-moi, me dit-il aussitôt, de m'être montré aussi réservé tout à l'heure et de n'avoir pas répondu à votre question. Oui, j'aime la Révolution, j'ai épousé les doctrines qu'elle a semées dans le monde, et je suis résolu à en faire goûter les bienfaits à mon pays. Vous désirez connaître les motifs de ma décision, je vais vous les dire...
« En quelques mots, à grands traits, il me décrivit la triste condition des classes laborieuses dans tous les pays
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et de toutes les classes, mêmes privilégiées, dans le nôtre. Il me montra la corruption et l'espionnage présidant à la direction des intérêts généraux ou locaux, la conscience humaine dégradée, la force brutale régnant en souveraine, quatre-vingt-cinq millions d'êtres pensants soumis au moindre caprice d'un autocrate qui peut être un aliéné ou une courtisane : et, comme résultat de ce régime barbare, la misère pour le plus grand nombre, la dette sans fond pour l'Etat, l'abrutissement, le désespoir et la honte pour tous. Vous qui êtes né dans une patrie libre, Pierre, vous ne pouvez pas savoir ce qu'une telle peinture de votre pays, quand elle est ressemblante, vous met de rage au cœur et d'humiliation... Wassili parlait avec la véhémence et la foi d'un apôtre. Toutes ses images reflétaient l'esprit de révolte qui gronde sourdement dans la metschanine...T^o\LS appelons ainsi la classe qui tient le milieu entre les paysans et la haute bourgeoisie, le tiers état de la Russie contemporaine... Je me sentais comme grisée par la fougue et la virilité de ce langage. Aussi, quand il eut fini de parler, m'écriai-je :
a Eh bien ! moi aussi, je veux être des vôtres! Comptezmoi désormais parmi vos prosélytes...
a Vous riez déjà, j'en suis sûre, de la rapidité de cette conversion. Peut-être me regardez-vous comme une fanatique et me placez-vous au niveau d'une dévote du Sacré-Cœur. C'est que vous ne connaissez pas l'ardente soif de dévouement qui consume certaines natures... ou plutôt, vous qui aimez la science, portez sur le terrain de l'émancipation humaine la foi que vous avez dans les vérités les mieux établies de la physique et de la chimie,
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et VOUS arriverez à- comprendre, sinon à partager mon enthousiasme...
« Je dois vous dire, d'ailleurs, que mon frère de lait l'accepta seul(îment sous bénçûce d'inventaire. Il me représenta que j'étais peu faite pour me mettre au service de la Révolution, Elevée dans tous les raffinements du luxe, habituée à toutes les douceurs de l'existence, je devais être incapable de rentrer dans la foule, et surtout d'affronter les persécutions souvent atroces auxquelles doivent s'attendre tous les adversaires de l'autocratie. Je combattis vivement ces objections.
« A aucun prix, dis-je à Wassili, je ne veux continuer à rester un être inutile. J'aurais eu une mission à remplir si j'avais pu devenir mère, élever des enfants, me voir revivre en eux. Le mariage disproportionné qu'on m'a fait contracter m'a sevré pour jamais de ces joies. Laissez-moi du moins adopter les malheureux, ceux qui souffrent et qui crient. Ils me tiendront lieu de famille. Et je vous le jure, je mettrai à leur service toute l'ardeur, tout le courage que peut apporter une femme à protéger ceux que son sein a nourris.
« Wassili ne se laissa pas convaincre. La froideur avec laquelle il accueillait mes protestations semblait croître en raison directe de leur ardeur.
« Encore est-il nécessaire, avant de vous engager définitivement dans notre cause, que vous en connaissiez bien le but, les ressources, les périls, arguait-il. Attendons, prenez le temps de réfléchir...
a II fat convenu que nous reprendrions le sujet à loisir. Mais il fallait un prétexte à ces entretiens. On approchait des vacances. Les portes de l'Académie de médecine
allaient être fermées. Je profitai de la circonstance pour dire un matin au général Woronzoff que je désirais utiliser cette suspension des cours et repasser à fond ce que j'avais appris dans le semestre; j'ajoutai que mon frère de lait voulait bien se charger dem'aider dans ce travail. Mon mari ne souleva aucune objection, mais je m'aperçus que ce projet le contrariait et je lui demandai s'il voyait quelque inconvénient à ces leçons de Wassili.
« Agissez à votre guise, me dit-il aussitôt.
<c J'usai donc de la permission, quoiqu'elle m'eût été donnée d'assez mauvais gré.
« Wassili venait tous les jours, et pendant deux heures nous causions beaucoup plus des voies et moyens de la révolution à accomplir en Russie que des sujets inscrits au programme de l'Université.
« En même temps, je me procurais au poids de l'or, car vous savez combien est rigoureuse, chez nous, la censure sur les ouvrages étrangers, les principaux livres français, anglais et allemands qui traitent des questions sociales : je dévorais Fourier, Proudhon, Stuart Mill et les autres, sans adopter toujours leurs conclusions, qui me paraissaient en général trop systématiques ; je puisais dans ces lectures l'habitude de voir de haut tous les problèmes relatifs à l'organisation de l'humanité, et je me dégageais de plus en plus du joug de l'habitude ou des préjugés héréditaires.
« Bientôtj'entrai en relations directes avec la plupart de ceux qui ont à cœur l'émancipation du peuple russe. Les uns, vous le savez, n'ont pas d'autre idéal que de doter notre pays d'un régime constitutionnel; les autres ne veulent pas d'un replâtrage et pensent que la Russie, avec
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sa virginité politique et sa profonde originalité nationale, est faite pour inaugurer dans le monde un ordre entièrement nouveau. C'est, à mon sens, parmi ceux-ci que circule toute la sève du parti révolutionnaire. Je suis avec eux. L'es premiers, qui sont seulement nos alliés, deviendront sans doute nos pires adversaires le jour où ils auront atteint leur but. Je vous dis ces choses parce qu'elles ne compromettent personne, parce qu'elles sont connues ou tout au moins soupçonnées 4e tous ceux qui s'intéressent à l'évolution présente de l'Europe orientale.
« La situation démon mari, les hommages dont j'étais entourée à la cour, la sérénité apparente et le calme parfait que je gardais en toute occasion ne tardèrent pas à me désigner pour donner asile à l'un de nos principaux comités d'action. Il se réunissait chez moi tous les quinze jours et parfois toutes les semaines. Mon appartement, je vous l'ai dit, était séparé de celui de mon mari ; il avait même une porte sur le quai de la Neva, tandis que l'entrée principale du palais Woronzoff s'ouvrait sur une des rues parallèles au fleuve. C'est par la porte du quai que venaient toujours les membres du comité. Ils tenaient leurs séances dans ma bibliothèque, une vaste salle sans fenêtres, dont les murs disparaissaient sous de longues rangées de livres et qui recevait le jour d'un plafond lumineux à vitres dépolies. Jamais personne n'y venait des autres parties du palais. Aussi mes amis purent-ils y tenir de longues et fréquentes séances sans être troublés; et pour plusieurs, qui étaient recherchés par la police, cette pièce devint un asile où jamais aucun agent n'aurait osé se hasarder. J'avais même fait dresser dans
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an cabinet attenant à la bibliothèque, deux canapés-lits où bien des proscrits ont dormi avant de prendre le chemin de l'exil.
a II y avait environ dix-huit mois que je prenais une part active à l'agitation révolutionnaire quand se produisirent les douloureux événements qui ont décidé de ma destinée. Un soir que je n'attendais aucun des membres du comité, j« m'étais rendue à un bal donné par la princesse Sametzkoï, la même qui depuis a rempli tout l'Occident du tapage de son existence. Mon mari m'avait accompagnée chez la princesse, puis m'y avait 'laissée en me promettant de venir me reprendre après minuit. Je ne m'inquiétai nullement du motif qui pouvait l'empêcher de rester au bal, et je crus simplement qu'il se rendait comme d'habitude au Cercle Impérial.
«Quand il revint, je m'aperçus qu'il était extraordinairement préoccupé, et en effet, à peine étions-nous en voiture pour rentrer au palais, qu'il me dit la raison do son air soucieux. Sous le sceau du secret le plus absolu, il me confia qu'un complot contre le czar venait d'être découvert, — un complot militaire traméparmiles troupes casernées à Pétersbourg. Un sous- officier de la garde avait tout révélé, donné même à la troisième section les noms des principaux conjurés. Mon mari négligea de me dire à quel prix ce traître s'était vendu; il ne me fixa pas le chiffre des tcherxerts et des roubles qu'il avait reçus. Mais ces détails importaient peu. Je connaissais fort bien le complot, qui s'était préparé dans ma bibliothèque, et je ne pus m'empêcher de frémir : non certes pour moi, mais pour mon frère de lait, pour mon pauvre Wassili. Il avait été l'âme de la conspiration. Contre mon avis,
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contre mes prières même, il avait cru trouver dans les régiments de la garde le vieil esprit des Strélitz : il n'y avait lencontré qu'un traître.
« Au moment où mon mari me communiquait la nouvelle, Wassili était donc probablement arrêté ou tout au moins traqué par la police. En mettant les choses au mieux, il était réduit à fuir, à errer de ville en ville en cherchant à gagner la frontière. S'il était pris, je savais ce qui l'attendait : l'infâme potence ou le mortel travail des mines. La funèbre vision passa devant mes yeux avec la rapidité de l'éclair.
a Le général parlait toujours. Le czar l'avait fait appeler et lui avait confié l'instruction de l'affaire, avec des pouvoirs discrétionnaires. S'il menait les choses à bien, c'était la plus haute faveur, des récompenses exceptionnelles, la charge de premier chambellan, le ministère de l'intérieur. Mais d'autre part, s'il échouait, quelle disgrâce! Voilà ce qui l'inquiétait dans ce drame où la vie de mes plus chers amis était en jeu...
« Peut-être pensez-vous, mon cher Pierre, que j'avais assez d'influence sur mon mari pour l'empêcher de sévir avec la dernière rigueur? Détrompez- vous. Je n'étais pour lui, je vous l'ai dit, qu'un joujou vivant, un objet de gloriole; et du moment où son ambition de courtisan insatiable était en jeu, tout disparaissait. Il m'aurait sacrifiée vingt fois, il m'aurait passé sur le corps pour arriver à ses fins. Je le savais, et je n'eus garde de souffler mot de mes angoisses.
« Il avait ordre de montrer une sévérité excessive, mais par-dessus tout de masquer assez habilement son enquête pour que le public ignorât le complot jusqu'à l'heure
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même de l'expiation. Il ne fallait pas que l'autorilé infaillible du czar fût seulement mise en question sans qu'une répression foudroyante accompagnât la notification du tait. Vous verrez que les événements servirent à souhait les desseins de la cour.
« Au milieu de ses graves soucis, de ses inquiétudes et de ses espérances, le général avait un sujet de haute satisfaction. A titre de grâce spéciale et d'encouragement, Sa Majesté avait bien voulu lui donner l'autorisation de vendre une grande partie des propriétés que j'avais apportées en dot à mon mari. Il sollicitait cette faveur depuis des mois, pour liquider une lourde dette et se livrer à des opérations de bourse ; et dès qu'il avait tenu la signature impériale, le soir même, en sortant du palais de Gastinoï-Dvor, avant de venir me chercher au bal, il était allé conclure avec le banquier allemand HofFmeyer une grosse affaire préparée de longue date, la vente conditionnelle de mes domaines avec garantie hypothécaire. Il s'agissait de 5 millions de roubles. Bien entendu, Hoffmeyer n'avait pas cette énorme somme en caisse, et il avait remis au général un chèque sur la Banque de Berlin.
a Mon mari me montra ce papier comme une curiosité véritable, en me contant ces choses à demi-voix tandis que nous roulions vers le palais Woronzoff. Et songeant tout à coup qu'il pouvait y avoir danger à l'emporter sur lui, car il allait faire dans les casernes une tournée de nuit, pour recueillir de nouveaux éléments d'information, il me remit le chèque avec prière de le garder jusqu'au lendemain dans mon coflre à bijoux. Effectivement, à peine m'eùt-il laissée dans le
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vestibule, qu'il donna l'ordre au cocher de toucher ses chevaux et repartit.
« C'est le cœur serré que je remontai chez moi. Je m'empressai de congédier ma femme de chambre pour rester seule à mes réflexions et a mes craintes. J'aurais voulu faire avertir Wassili : peut-être en était-il encore temps. Mais à qui me fier? A cette heure, je ne pouvais songer à sortir moi-même : et pouvais-je songer davantage à envoyer dans un quartier excentrique et mal famé Paulowna, ma camériste de prédilection, la seule à qui j'aurais osé m' ouvrir d'un secret si grave?...
« Au milieu de cette douloureuse indécision, j'entendis distinctement sous les fenêtres de mon boudoir un coup de sifflet net et strident. Mais je iie donnai pas grande attention sur le premier moment à ce bruit insolite.
« Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Wassili etson cousin Nikita entrèrent tout à coup. Je poussai un cri de joie.
« — Pardonnez-moij me dit mon frère de lait, de venir vous trouver à pareille heure. Mais nous n'avons plus d'espoir qu'en vous, ma sœur... Le complot militaire a misérablement avorté. Nous sommes vendus, trahis... Depuis deux heures, les hommes de la troisième section sont à nos trousses. C'est par un miracle que nous avons pu arriver^ jusqu'ici. Encore ne sommes-nous pas certains de n'avoir pas été suivis... A peine avions-nous franchi la porte du quai, qu'il nous a semblé entendre un de ces coups de sifflet familiers aux agents de police.
« — Je l'ai entendu aussi, répondis-je. Et de plus, mes
pauvres amis, j'ai appris tout à l'iieure quels dangers vous menacent.
(c Je leur racontai ce que venait de me dire le général, sans manquer de leur faire observer qu'ils n'avaient aucune pitié à attendre de mon mari. Du reste, ils étaient plus en sûreté chez moi que partout ailleurs. Personne n'avait jamais soupçonné que le comité d'action y tînt ses séances. Personne ne s'aviserait de venir chercher les auteurs principaux de la conspiration précisément dans la demeure de l'ofûcier général chargé de la réprimer. Le mieux était donc d'y rester provisoirement et d'arrêter à loisir les mesures à prendre pour faire passer les deux jeunes gens à l'étranger.
« — G'est notre avis, me répondit Nikita, et c'est bien pourquoi nous sommes venus vous demander asile... Je suis à demi mort de fatigue. Avec votre permission, madame, je vais me retirer pour prendre un peu de repos, tandis que vous arrêterez, avec Wassili, ce qu'il y a de mieux à faire. Votre décision sera la mienne...
a Nikita connaissait le chemin de la bibliothèque et mieux encore le petit cabinet dont les meubles uniques étaient deux canapés. Je crois vous en avoir déjà parlé. Mais j'ai omis de vous dire qu'en touchant un bouton après s'être étendu sur un des canapés, on se voyait descendre doucement au fond d'une trappe qui se refermait seule par le simple mécanisme d'un contre-poids. Il n'y avait de disparus qu'un meuble et un homme qui se trouvaient subitement dans un sous-sol assez mal éclairé, mais parfaitement discret. Quand on voulait remonter au niveau de la bibliothèque, il suffisait de se dresser debout sur le rebord de la trappe rabaissée et qui
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se relevait gradaellement sous le poids. Ca truc, fort élémentaire d'ailleurs, avait été inventé et construit en secret pour nous par un de nos amis, ingénieur très distingué qui appartient encore au corps du génie dans Tarmée russe.
(c Nikita se dirigea donc vers la bibliothèque [tandis que j'entamais avec Wassili la discussion de la tactique à adopter. Mon frère de lait commença par me remettre toute une masse de papiers qu'il avait pu sauver et emporter de son domicile. Je détruisis sur-lechamp ceux qui étaient inutiles ou compromettants ; au contraire, je serrai dans un tiroir secret de mon bureau, avec les papiers personnels de Wassili, tous ceux qui pouvaient tôt ou tard devenir de quelque utilité : passeports achetés à la vénalité de certains hauts fonctionnaires, blancs-seings donnés souvent -par ces mêmes gens contre de fortes sommes. Il fut convenu que Wassili et Nikita resteraient deux ou trois jours sous mon toit pour laisser passer la première ardeur des recherches ; que Paulowna serait chargée d'aller acheter pour eux des vêtements de voyage, car il allait être nécessaire de renoncer au costume national ; enfin que les deux jeunes gens partiraient pour l'Allemagne sous des noms supposés et avec des passeports apocryphes, mais en faisant d'abord un crochet vers le centre de la Russie.
a Nous étions en train d'étudier le jour et l'heure propices pour ce départ, quand un nouveau coup de sifflet se fit entendre sur le quai, au-dessous môme de mes fenêtres, et presque aussitôt j'entendis la porte intérieure se refermer avec fracas. Un pressentiment de danger immédiat fit courir un frisson sur tout mon corps.
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« — Fuyez, Wassili, m'écriai-je. Allez rejoindre Nikita. Ces bruits anormaux m'inquiètent....
« — Bah! qui viendrait me chercher ici? dit-il avec insouciance.
« — Moi, répondit une voix à l'entrée du boudoir.
« Le général comte Woronzoff se dressait sur le seuil et nous regardait fixement, les bras croisés sur la poitrine. Je soutins ce regard, tandis que Wassili le bravait du sien. Il y eut un moment de silence, un de ces intervalles où le tic-tac de la pendule semble grandir démesurémentetcompter des secondes longues comme des jours.
« La première, je repris la parole et m'adressant au général :
a Que prétendez-vous faire, monsieur ? lui dis-je. Vous paraissez surpris de trouver ici mon frère Wassili. Avez- vous oublié qu'il est toujours à mes ordres et me fait répéter mon cours?... Ce soir, je ne voulais pas me retirer sans avoir terminé ma tâche, et je l'avais prié de venir m'attendre au retour du bal...
« — Cet homme est votre amant, je le sais, interrompit froidement le général. Il ne sortira pas d'ici... »
La comtesse allait poursuivre son récit quand elle fut interrompue par un coup discrètement frappé à la porte du salon, et le valet de pied vint l'informer que le secrétaire de MM. Dtïbi frères demandait à la voir.
« Faites entrer, répondit-elle aussitôt. Vous permettez, n'est-cepas, mon cher Pierre? Une affaire urgente à terminer. »
Et comme Pierre Tissier faisait mine de se retirer.
« Non, restez, je vous en prie! poursuivit-elle; cette affaire n'a rien de mystérieux. »
WASStLI SAMA.RIN. 2Zq
Le môme employé de caisse que Jacquinot avait déjà vu la veille se présenta chez la comtesse, la salua respectueusement et déposa devant elle un paquet de billets de banque qu'il compta avec soin. Il y en avait cent vingt.
Eva lui en donna reçu et il se retira.
Aussitôt elle reprit sa narration.
« — Cet homme est votre amant, je le sais, avait dit le général. Il ne sortira pas d'ici...
a — Mon amant! m'écriai-je indignée. Wassili, mon amant ! monsieur, qu'osez-vous dire?... Certes, je ne vous aime pas. Mais j'ai le respect de moi-môme et de votre nom qui est devenu le mien... Croyez-bien...
a Je n'eus pas le temps d'achever. Wassili avait fait un pas en avant pour écarter mon mari et mettre un terme à cette scène.
« Avant même qu'il fut arrivé à la porte, une détonation retentit, Wassili s'arrôta, porta les deux mains à sa poitrine et tomba sur le tapis, la face en avant.
« — Tu n'iras pas raconter que tu as passé la nuit chez la comtesse WoronzofF! fit le général en armant de nouveau son revolver et tirant un second coup, à bout portant, dans la tête de mon malheureux frère.
2 3o WASSILI SAMARIN.
« Je m'étais jetée sur mon mari, j'essayais de lui arracher son arme, j'appelais au secours avec des cris déchi rants. Il y eut, sur ce cadavre qui se débattait dans les convulsions suprêmes, une lutte horrible, d'où je sortis ensanglantée, les poignets meurtris, les vêtements déchirés, — - pour m'évanouir.
a Quand je revins à moi, le général Woronzoff, très calme et sans colère aucune, expliquait à des hommes de police, qu'il avait apparemment laissés dans l'antichambre ou qui étaient montés à son appel, — l'assassinat dont il .venait de se rendre coupable.
« — J'ai surpris cet homme chez la comtesse, et je l'ai tué, disait-il. C'était mon droit. Mais vous garderez le secret sur ceci. Voici l'ordre du czar, notre père, me donnant toute autorité. . .
« Il montrait aux policiers un parchemin scellé de l'aigle à double tête.
>^i — N'écoutez pas ce misérable ! m'écriai-je. Celui qu'il vient de tuer lâchement n'avait avec moi aucune relation dont je doive rougir. Il ment !... C'est un assassin !...
a Pour toute réponse, le général montra du doigt le désordre de ma toilette. J'étais en robe de bal, les bras et les épaules nus, les dentelles déchirées... D'un mouvement instinctif, je cherchai à dérober ma poitrine aux yeux lubriques de ces sbires... En môme temps, je commençais à me rendre un compte plus exact de l'appareace que pouvaient avoir les choses.
c — Epargnez- vous des protestations inutiles, madame, me dit alors le chef des agents. Son Excellence est en possession d'un ordre du czar notre père. Nous n'avons même pas à juger, mais seulement à obéir.
WASSILI SAMARIN.
'( — Vous allez emporter ce cadavre à la station de police, reprit le général, et vous le ferez inscrire au tableau statistique comme un suicidé par arme à feu, sans indication de nom ou de profession... Vous m'entendez bien, comme un suicidé... Car, après tout, la comtesse Woronzoff est une honnête femme, je le crois, et cet homme était peut-être un simple voleur. Ce qui mêle ferait croire, c'est qu'il a dans la maison, en ce moment môme, un complice que nous allons rechercher...
<( Deux agents s'emparèrent du cadavre ; deux autres restèrent en sentinelle à la porte du boudoir, tandis que le général Woronzoff en sortait avec le chef et le reste des hommes pour procéder à la perquisition. J'ai su depuis par Paulowna que, pendant tout le drame, d'autres agents avaient gardé à vue mes domestiques dans leurs chambres.
a Mon mari revint au bout d'une demi-heure, — seul, — et referma la porte derrière lui :
c — Maintenant, madame, expliquons- nous, me dit-il.
« J'eus un geste de dégoût. J'aurais voulu ne pas entendre la voix de ce misérable et je me levai pour sortir. Il s'aperçut de mon intention ; aussitôt, me prenant par le poignet, il m'obligea à me rasseoir :
a — Vous m'écouterez, madame, fit-il.
— Oui, monsieur, je vous écouterai ; mais je dois vous avertir que votre rare courage augmente encore l'estime que je professe pour vous...
— Peu m'importe, reprit-il. Avant tout, je vous dois des excuses. Au fond, je le crois, madame, l'homme que je viens de frapper n'était pas votre amant. Ou je me
232 WASSILI SAMARIN.
trompe fort, ou vous êtes aussi pure qu'un enfant de deux ans. Mais, s'il vous est possible, mettez-vous à ma place. Cet homme est un révolutionnaire des plus dangereux, signalé comme le chef du complot dont l'instruction m'est confiée. Je le trouve chez vous, à une heure du matin, dans votre boudoir, où vous êtes à demi nue, après avoir renvoyé votre femme de chambre. Supposez un procès public. Croyez-vous que l'opinion partagera ma robuste confiance et ne verra en lui qu'un proscrit cherchant asile auprès de sa sœur de lait ? Vous n'êtes pas assez ignorante des lois du monde pour le penser. Mais admettons pour un instant cette chose invraisemblable... Alors il demeure acquis que vous êtes l'élève de ce conspirateur, que vous partagez ses opinions démagogiques, et que moi, le général comte Woronzoff, moi que Tempe-' reur honore de sa confiance, j'ai fermé les yeux... Mes ennemis sont nombreux à la cour, ma faveur n'est pas sans exciter l'envie ; qui me dit qu'on n'ira pas jusqu'à insinuer une complicité, tout au moins un étrange manque de zèle de ma part?. .. Vous le voyez, madame, un éclat public eût tout perdu. D'autre part, la condamnation de cet homme était certaine; mais j'avais ordre de n'en venir à un procès que s'il pouvait y avoir un intérêt politique à le faire... Mon revolver a réglé toutes les difficultés ; ne le comprenez- vous pas ?
« Je restais muette d'horreur devant l'étalage cynique de cette politique courtisanesque.
« — Je vous prie de remarquer, poursuivit le général, que je n'avais ni à rechercher ni à établir le degré de culpabilité de cet individu. Je devais l'empêcher de nuii'c pour l'avenir. C'est ce que j'ai fait. Il est en somme
fort heureux qu'il soit précisément venu se réfugier chez vous et c'est ce qui pouvait m'arriver de plus avantageux... Seulement, au lieu d'un coupable, j'espérais en trouver deux ici. La police qui surveillait les abords du palais, d'après mes ordres, y avait vu entrer deux hommes. L'autre est donc parti?... Nous n'avons pas pu le trouver. . . Allons, un bon mouvement, dites-moi la vérité...
<c — Eh ! monsieur, cessez de railler, m'écriai-je. Ne compreneîi-vous pas que ce verbiage, au lieu de vous absoudre à mes yeux, vous rend plus odieux encore?... vous venez de flétrir mon honneur, de m'imposer le mépris des êtres les plus abjects, parce que cela peut servir votre basse ambition, et il faudrait maintenant que je vous approuvasse? Pourquoi pas tout de suite que je vous remercie?... Je ne parle pas de votre crime. Vous vous faites par goût exécuteur des hautes-œuvres. C'est votre affaire. On a toujours la liberté de l'infamie. Soyez nfâme tant qu'il vous plaira, mais je vous défends, entendez-vous, je vous défends de faire de moi une fille publique, après avoir fait de mon appartement un lieu d'exécution. Lavez-vous les mains : elles sont pleines de sang. Moi je me charge délaver ma réputation. Pas plus tard que demain, j'irai dire à tous, proclamer bien haut la vérité, afficher votre meurtre et vos motifs !...
a — Est-ce tout ce que vous avez à me répondre ? demanda le comte.
a — Tout.
« — En ce cas, bonsoir madame, la nuit porte conseil, dit-on, vous réfléchirez. Pour moi, j'ai sommeil; .je vais me reposer. .^
2 34 WASSILI SAMARIN.
« li se retira. Et il n'était pas arrivé sur la première marche de l'escalier que je lui criai :
« — Assassin !
(( J'avais lancé ce mot d'une voix sourde, étouffée par la colère et la honte. Le général l'entendit fort bien pourtant et, se retournant, il me dit avec un salut ironique :
« — Oh ! ce n'est pas fini... Nous trouverons] l'autre aussi, le compagnon de Wassili Samarin.
« L'autre, c'était Nikita. Mon mari ne croyait paspossible qu'il fût encore dans le palais, ou il aurait fait démolir l'édifice pierre par pierre plutôt que de renoncer à tuer ce malheureux, comme il avait fait de "Wassili. Le pauvre garçon ignorait sûrement d'ailleurs ce qui venait de se passer : car, dans sa retraite, on n'entendait aucun bruit du dehors et, las comme il était, il devait être profondément endormi. Quelle serait sa surprise et sa désolation en apprenant la mort de son ami ! Je craignais pardessus tout que le caractère violent de Nikita ne l'entraînât aussitôt à quelque acte désespéré.
a Rentrée dans ma chambre à coucher, après en avoir verrouillé la porte, je me livrai pendant plusieurs minutes à ces réflexions ; j|uis jë'pris mon parti ; je me dis que je n'avais pas le droit de ne pas conter à Nikita l'affreux événement auquel je venais d'assister, de ne pas lui signaler le danger qu'il courait lui-môme...
a Je me dirigeai donc vers la bibliothèque ; j'entrai
dans le cabinet, et, me baissant vers le plancher, je le
frappai de mon point fermé en appelant le proscrit à
demi-voix: — « Nikita!... Ré veillez- vous!... Remontez
r;.au plus vite!... J'ai à vous parler... »
WASSILÎ SAMARIN. 235
« Quelques minutes plus tard il était auprès de moi. Il vit mon trouble, me pressa de questions, me supplia de lui dire ce qu'était devenu Wassili.
— Avant de répondre, lui dis-je, j'ai besoin d'être sûre que vous resterez calme. Promettez-moi de vous contenir. La moindre imprudence, le plus petit éclat de voix, le plus léger mouvement d'impatience nous perdraient tous les deux. Jurez-moi que vous vous maîtriserez...
« Il me le jura. Alors je lui contai tout. Je lui dis le lâche attentat dont mon mari s'était l'endu coupable et je me montrai moi-même frappée dans mon honneur :
— Non content d'assassiner notre ami, notre frère, m'écriai-je, cet homme m'a encore avilie. Me voilà exposée à rougir devant un policier, — réduite à un scandale pour sauver mon honneur...
« Je me mis à pleurer. Réellement, ces larmes me firent du bien. Si je ne les avais pas versées, peut-être ma raison aurait-elle été atteinte par tous ces événements et ne serais-je aujourd'hui qu'une misérable folle... Nikita, lui, ne pleurait pas. L'œil sombre et hagard, la face d'une pâleur livide, il serrait les dents pour retenir les éclats de sa colère.
a : — Qu'allez- vous faire? dis-je épouvantée.
— Je le vengerai ! je vous vengerai ! fit-il avec une rage contenue. Barina, laissez-moi agir !... Malheureux que je suis, j'ai gardé les armes, croyant bien faire ! Si seulement Wassili avait eu son revolver !... Mais non. Il faut que j'aie exigé qu'il me le remît, parce que j'espérais faire retomber sur moi tout le poids de l'accusation si nous étions pris. . .
236 WASSILI SAMAPIN.
'( 11 resta un instant comme accablé, puis relevant la tête :
« — Barina, me dit-il, je ne sortirai probablement pas vivant du palais Woronzoff. Mais Wassili sera vengé, j'en réponds...
<( — Gomment, Nikita ?
« -=^ Ceci ne regarde que moi, répliqua-t-il, mais je vous en supplie à mon tour, si vous tenez à la vie, si vous voulez encore servir notre cause, promettez-moi de faire tout ce que je vais vous dire. Dans une heure, soyez prête à quitter le palais. Emportez sur vous ce que vous avez de précieux, bijoux et argent ; n'oubliez pas les papiers que nous vous avons remis ce soir et qui peuvent servir à vous créer une nouvelle identité. Puis fuyez, réfugiez- vous chez l'un de nos amis les plus sûrs et les moins soupçonnés, chez Gotsky, par exemple ; il n'a pas pris part au complot militaire ; vivez là jusqu'au, jour où vous trouverez le moyen de quitter la Russie et d'aller servir à l'étranger les principes au nom desquels nous agissons.
•( — Mais encore une fois, Nikita, que projetez-vous? Je vous en supplie, parlez, confiez-moi votre plan ?...
« — C'est inutile. Vous le connaîtrez assez tôt. Ne songez qu'à profiter de mes avis...
« El sans ajouter un mot, il poussa la porte du cabinet, me laissa seule et partit en emportant la petite lampe que j'avais déposée sur une chaise.
a Je regagnai à tâtons ma chambre à coucher. Quelle nuit et quels événements !... J'avais la tête perdue. 11 me semblait que j'étais en proie au cauchemar, et, pendant un intervalle que je ne saurais déterminer, je restai sur
WASSILT SAM^RIN. 237
un fauteuil, abîmée dans une sorte de stupeur incapable de prendre une décision. Je fus réveillée de cet engourdissement moral par une horloge qui sonnait quatre heures dans le lointain.
« A tout hasard, je résolus de me conformer au conseil de Nikita. Je jetai sur moi un de ces amples et disgracieux fourreaux imperméables que nous avons empruntés aux Anglaises ; j'en remplis les innombrables poches de tous les objets précieux qui me tombèrent sous la main, perles, émeraudes et saphirs, rivières de diamants, bagues et bracelets d'or, sans oublier sept ou huit pièces de monnaie, le seul numéraire que je trouvai dans mes tiroirs ; je fis une liasse des papiers de Wassili ; enfin je me couvris la figure d'une voilette épaisse, attachée sur un chapeau de voyage. Ces préparatifs achevés, je restais fort indécise sur ce qu'il convenait de faire, quant Nikita rentra chez moi,
« Pâle, les yeux injectés de sang, les cheveux en broussaille, les mains noires, il avait l'air farouche de cet Oreste dont les tragiques anciens nous ont transmis l'histoire.
« — D'où venez-vous ? ... Qu'avez-vous fait tout ce temps? lui demandai-je avec une terreur renaissante.
« — Vous le saurez... Mais, avant tout, fuyez, quittez ce palais. L'heure est trop matinale pour que vous vous hasardiez seule dans la rue; je vais vous escorter... Ah! j'oubliais un détail. Prenez encore un sac de voyage, mettez-y ces papiers que vous tenez là. Il faut que nous ayons l'air de deux voyageurs qui descendent du train...
a — Mais, comment sortir? il ne faut pas songer à la porte du qaai, que la police doit garder.
238 WASSILI SAMARTN.
^< — La police dort. Elle en a assez fait, cette nuit, poui remplir son rapport, dit Nikita avec une ironie qui donnait le frisson. Du reste, j'ai pris toutes les précautions nécessaires. Nous passerons par la grande porte. Le Suisse n'aura pas la peine de nous ouvrir, par la bonne raison que je l'ai garrotté et bâillonné tout à l'heure ; mais, pour une fois, je remplirai son office.
« Nous descendîmes donc. Je cédais presque malgré moi à l'impérieuse volonté de Nikita. Il parlait, on devait obéir. Je ne sais quoi me faisait comprendre à son air qu'il m'aurait emportée de force plutôt que de me laisser au palais. Deux minutes plus tard , nous étions dans la rue, et une demi-heure après, chez Gotsky. C'était uji haut employé des chemins de fer, d'origine polonaise. Partisan d'une monarchie constitutionnelle, il avait embrassé la cause révolutionnaire. Nous n'appartenions pas à la même nuance d'opinion ; mais je dois déclarer que Gotsky nous a toujours témoigné le dévouement le plus courageux. C'est grâce à lui qu'un grand nombre de proscrits ont pu échapper au supplice qui les attendait, soit en Sibérie, soit dans les mines de l'Oural.
a II ne fut pas surpris outre mesure de nous voir arriver à cette heure matinale, car il avait déjà l'habitude de semblables visites. Mais quand je lui eus raconté l'horrible drame, il en fut ému jusqu'aux larmes et me serra les mains avec effusion :
a — Madame, s'écria-t-il, je suis à votre service et je vous promets de faire pour vous tout ce qui sera humainement possible. Mais pourquoi avoir quitté votre demeure? Y étiez- vous donc en danger?...
« Je me tournai vers Nikita, qui seul pouvait répondre.
WASSILI SAMARIN. 2 39
(c — Il est temps, dit-il, que je vous édifie sur le second acte de la tragédie...
« Et, tranquillement, avec un calme effrayant, il nous conta ce qu'il avait fait. En me quittant dans la bibliothèque, il s'était dirigé vers l'appartement du général. Il avait cherché quelque temps lachaiîibre à coucher, l'avait enfin trouvée, et avait réussi à y pénétrer sans bruit. L'assassin de Wassili dormait paisiblement. Nikita était arrivé jusqu'à lui et lui avait plongé à deux reprises son poignard dans le cœur...
« Je m'étais voilé la lace des deux mains en écoutant cet épouvantable récit. Du sang! encore du sang! Nikita me faisait horreur. Et pourtant je croyais voir en lui un agent irresponsable, poussé par la fatalité, un vengeur sacrifié d'avance, tandis que j'avais vu dans mon mari un bourreau et rien de plus.
a Nikita ne se trompa point sur le sentiment qui m'agitait.
« — Vous êtes sans doute pleine de répulsion pour l'acte justicier que je viens d'accomplir, me dit-il avec un sourire amer. Que sera-ce quand vous saurez tout ? Pour moi, j'ai considéré comme un devoir de venger Wassili et de sauver du même coup la vie d'une foule de nos amis, peut-être même la vôtre, madame... Mais n'ayez crainte, je saurai expier de moi-même la terrible résolution que j'ai prise !...
< — Que voulez- vous dire? s'écria Gotsky.
— Avant de partir, j'ai mis le feu au palais Woronzoff. Actuellement, l'incendie doit avoir éclaté...
« Et, voyant la stupéfaction mêlée d'horreur dont nous étions frappés:
2^0 WASSILI SAMARIN.
et — Jécrois vous comprendre, reprit Nikita, Vous considérez cet épilogue comme inutile. Mais réfléchissez de sang-froid. Pour assassiner Wassili, le général Woronzoff a cru nécessaire de prendre un prétexte, et il a accusé sa femme d'adultère. Pour voiler la manière dont l'assassin WoronzofT a reçu la mort, Nikita Samarin brûle le cadavre dans un immense embrasement!... C'est la cour qui nous trace de pareils procédés. S'il lui reste un peu d'intelligence, elle comprendra!... Quant à l'auteur de l'incendie, je saurai épargner à la troisième section la peine de le chercher, de le surprendre et de le torturer. Il y a des innocents au palais Woronzoff : ce sont les domestiques. Le devoir me commande de les avertir et de les sauver... J'y cours. Adieu!...
« Avant que nous eussions seulement trouvé le temps de lui dire un mot, Nikita s'était élancé vers l'escalier et avait disparu.
a Etait-il frappé de folie? Je l'espérais à demi, car je ne pouvais me résoudre ni à approuver ni même à croire ce qu'il venait de nous conter. En quittant le palais, je n'avais aperçu aucune trace d'incendie. Il est vrai que Nikita avait pu mettre le feu dans les combles ou dans les appartements intérieurs. La flamme pouvait s'être propagée lentement, l'incendie avoir couvé avant de se donner carrière. Mais je voulais douter. Je ne sais pourquoi, la violence, en s'attaguant aux choses, inspire encore plus de répulsion qu'en s'attaquant aux personnes. Peut-être aussi entrait-il pour une part dans les sentiments confus qui m'agitaient, le regret d'une grandeur aristocratique et d'un rang à jamais perdus. Je ne veux pas me faire plus forte que je n'étais alors : il y
WASSILI SAMARIN. 24 r
avait sûrement un peu d'égoïsme dans les larmes que je versais en récapitulant les épouvantes de cette nuit terrible...
« Bientôt, ce qui était encore un doute pour Gotsky et moi devint une réalité. L'alarme était donnée dans tout Pétersbourg. Les cloches sonnaient le tocsin ; les pompiers arrivaient au pas de course de tous les quartiers, traînant avec eux le matériel disponible; on entendait comme des roulements d'artillerie sur le pavé des rues, et les gardovoi réquisitionnaient tous les passants pour les conduire par escouades sur le lieu du sinistre. J'observais ces choses, cachée derrière une jalousie de la maison Gotsky, et au loin, dans la direction de la Neva, je voyais une lourde colonne de fumée noire, parfois pailletée d'étincelles. Puis, tout à coup sortit, comme du cratère d'un volcan, un large éventail de flammes.
a Alors, je me retirai de la fenêtre, incapable de supporter plus longtemps la vue de ce spectacle, et sous le poids de tant d'émotions accumulées, je perdis connaissance pour la seconde fois.
« Quand je revins à moi, Gotsky et un jeune médecin de nos amis étaient à mes côtés. Celui-ci aussi était un des plus fermes soutiens de notre cause, et il a payé cher son dévouement à la révolution. Une lettre que j'ai reçue tandis que j'étais chez vous, mon cher Pierre, aux Garettes, m'a appris son départ pour la Sibérie, et m'a fait verser bien des larmes, sans que vous le sachiez...
« Tous trois, nous tînmes conseil, quand je fus un peu revenue de ma faiblesse. Mes amis étaient d'avis qu'après la mort de Wassili et du comte Woronzoff , après l'incendie du palais, il devenait indispensable que je
242 WASSILI SAMARIN.
quittasse la Russie; sinon, j'étais certaine d'être impliquée dans une enquête relative à ce^ événements, et il ne pourrait rien en résulter de bon ni pour le parti ni poui' moi. Grotsky se chargeait d'ailleurs de me mettre en wagon et de me faire passer aisément en Allemagne.
<i — Le plus important, à l'heure actuelle, ajouta-t-il, c'est de savoir quelles sont vos ressources pour vivre à l'étranger. Après votre départ, vous n'ignorez pas que tous vos biens seront confisqués. Il faut donc examiner d'abord l'état de vos finances...
« — Nikita a pensé à tout ! Voilà ce qu'il m'a fait emporter, dis-je en vidant mes poches et jetant devant moi bijoux, argent, papiers.
« Un petit billet jaune se trouva sous mes doigts. C'était le chèque du banquier Hofîmeyer.
« — Sans compter ces cinq millions de roubles ! ajoutai-je en me hâtant de conter à mes amis par quel heureux hasard ce billet était resté entre mes mains, à travers tous les drames de la nuit.
« A ma vive surprise, je vis la physionomie du docteur se rembrunir.
« — Il est impossible que vous fassiez toucher une aussi forte somme, me dit-il aussitôt. Il n'en faudrait pas plus pour que vous fussiez accusée d'avoir incendié l'hôtel Woronzoff dans un but intéressé.
« — Alors, c'est un papier sans valeur que j'ai là ^ m'écriai-je assez insouciamment. Ma foi, tant pis ! non pas pour moi, mais pour notre cause 1
« — Je ne vois pas du tout l'impossibilité dont parle le docteur, fit Gotsky après avoir examiné le chèque avec attention. Vous dites, madame, que cette valeur est le
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payement d'un contrat conditionnel et hypothécaire conclu avec Hoffmeyer et dont vos terres sont le gage. Nous connaissons assez le personnage pour être certains que c'est un contrat très avantageux pour lui. Donc it a intérêt à ce qu'il reste définitif. Donc aucune opposition ne viendra de sa part au payement du chèque, puisqu'il serait sûr, dans le cas contraire, de voir le contrat résilié oa tout au moins contesté par l'administration des domaines impériaux, qui va mettre le séquestre sur vos biens. Il suffit, selon toute probabilité, que ce mandat à vue soit présenté par des gens dont la Banque de Berlin ne puisse soupçonner l'honorabilité; et c'est ce que je puis vous trouver aisément dans la Compagnie des chemins de fer à laquelle j'appartiens. Avez-vous confiance en moi ?
u — Quelle question ! mon cher Gotsky.
" — Eh bien, sous deux jours, j'aurai fait opérer à mon nom le transfert de cette somme dans sept ou huit maisons de banque européennes, par fractions à peu près égales. Je vous remettrai ensuite ou vous enverrai autant de procurations qu'il sera nécessaire pour retirer les fonds à chacune de ces banques. Vous aurez ainsi un million à Paris, cinquante mille livres sterling à Londres, trois à quatre cent mille thalers à Berlin, autant de florins à Vienne, sept à huit cent mille lires à Florence, et vous ne manquerez d'argent ni de crédit dans aucun pays. Cet arrangement vous convient-il ?
« — Ce que vous ferez sera bien fait, mon cher Gotsky, et je vous serai éternellement reconnaissante des peines que vous allez vous donner . Mais ne craignezvous pas de vous compromettre ?
244 WASSILI SAMARIN.
« — Je n'ai pas à le craindre. Je suis assez connu de la haute banque et je suis môle à des opérations assez nombreuses pour que l'affaire suive son cours régulier, sans éveiller le moindre soupçon... Seulement... — il y a un seulement... — il faut que le chèque soit endossé par votre mari... c'est-à-dire, dans l'espèce, que vous y apposiez... sa signature...
a Sa voix était tombée sur ce mot. On voyait que l'affaire était plus grave qu'il ne voulait l'avouer.
a J'y ai pensé souvent depuis, et je me suis rendu compte de l'immense preuve de dévouement que Gotsky me donnait là. Car enfin, il n'y a pas à dire, c'est un faux qu'il se chargeait ainsi bénévolement de présenter. Les terres étaient bien à moi, c'est seulement en me dépouillant que mon mari pouvait s'en approprier la valeur, et si je ne traçais pas cette signature indispensable, il était parfaitement certain que le gouvernement confisquerait mes biens... Mais en dépit de tout, il s'agissait d'un /az^a; parfaitement caractérisé. Le docteur allégea mes scrupules en disant :
« — Bah ! si nous hésitons devant une signature, nous ne sommes pas au bout de nos peines ! N'avons-nous pas cent fois contrefait sur des passeports celle du ministre de l'intérieur ?
« — Vous me conseillez de faire ce que vous dites ? demandai-je à mes deux amis.
a — Nous le croyons nécessaire, répondirent-ils.
tt Eh bien ! Pierre, mettez-vous à ma place. Qu'auriezvous fait ? s'écria la comtesse en interrompant son récit.
— J'aurais signé, dit le jeune homme, signé des deux mains, comme on dit.
— C'est ce que je fis. Je trempai la plume dans l'encre et, d'une main mal assurée, je traçai la signature du général comte Woronzoff. Au-dessus, Gotsky inscrivit la formule d'endos et la date de la veille, puis il signa son propre nom. Je le répète, je ne crois pas que l'amitié ait jamais poussé plus loin l'héroïsme... Mais aussi, peutêtre vous expliquerez-vous maintenant que je considère cette fortune comme appartenant au parti qui compte de tels hommes, plutôt qu'à moi-même...
« Cependant Gotsky se disposait à nous quitter.
« — Dans dix minutes je reviens, me dit-il; je vais arranger la chose avec un banquier de mes amis. Docteur, occupez- vous, je vous prie, des autres détails du voyage...
<c II partit.
« — Voyons, reprit le docteur, il vous faut d'abord des papiers, et il importe que vous changiez de nom.
« — Ce ne sont pas les papiers qui manquent ! répondis-je en étalant tous ceux que m'avait remis mon pauvre Wassili.
« — Bon !... Parfait !... fit le docteur après les avoir examinés, vous aurez l'obligeance de nous laisser tous ces passeports et blancs-seings... Un seul vous suffira, celui de Wassili. Non seulement vous allez changer de nom, mais encore à dater d'aujourd'hui vous appartiendrez au sexe laid... C'est un plan que nous avons arrêté, Gotsky et moi, tout à l'heure, en vous donnant des soins et remarquant que vous êtes un peu faite comme un garçon... comme un garçon bien tourné, par exemple!... Ah! ah!...
« Et le docteur riait de sa malice.
246 WASSILI SAMARIN.
« — Vous ne serez plus la comtesse Woronzoff que pour nous, reprit-il. Pour le public, vous serez Wassili Samarin. N'en soyez pas surprise. Si votre mari a tué avec un tel luxe de précautions le malheureux enfant dont vous allez prendre le nom, c'est qu'il tenait sans doute à ce que personne ne connût cette suppression violente d'un bon citoyen. Or vous savez ce que tout le monde devait ignorer. A moins d'imprudences notoires commises de votre chef, vous pouvez donc tenir pour certai n que la police n'aura garde de vous demander compte du nom que vous allez porter.
<' — Ce nom, j'en suis déjà fière, docteur, répondis-je. C'est celui d'un martyr, dont je me ferai un devoir de suivre le noble exemple. Dès aujourd'hui Eva Woronzoff n'est plus que Wassili Samarin. Mais il me faut des vêtements d'homme !..,
« Laissez-nous le soin de vous en procurer et prenez du repos, vous en avez besoin.
« Le docteur avait raison. A peine fut-il parti que je me recouchai sur la chaise longue et je ne tardai pas à m'endormir. J'eus un sommeil lourd que traversaient de cruelles visions. Les incidents de la nuit, grossis et déformés, se reproduisaient tour à tour devant moi. A plusieurs reprises je m'éveillai tout enfiévrée, les yeux dilatés par la terreur et la gorge serrée par l'angoisse ; puis je me rendormais. 11 était plus de cinq heures du soir quand je cessai définitivement de dormir. A mon premier appel," le docteur et Gotsky furent à mes côtés.
— Le premier s'empressa de me donner lecture d'un numéro de journal où se trouvait raconté l'incendie du palais Woronzoff. Tous les domestiques avaient pu se
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sauver... Malheureusement, disait le reporter, on n'a aucune nouvelle du général et de sa femme. Il est vraisemblable qu'ils sont devenus la proie du feu, qui paraît s'être déclaré dans l'appartement de Son Excellence. Sans doute les restes carbonisés seront retrouvés sous les décombres. On a également à déplorer la mort d'un courageux étudiant en médecine qui, à quatre reprises, s'est élancé au milieu des flammes en affirmant qu'il sauverait les deux époux. La quatrième fois, il n'a pas reparu. Ce valeureux jeune homme, qui s'appelait, croit-on, Nikita Samarin, avait déjà sauvé trois des gens de la maison, y compris Paulowna, la femme de chambre de la comlessc.
« On ne sait à quoi attribuer les causes de ce sinistre effroyable, qui plonge Saint-Pétersbourg dans le deuil en privant à la fois la cour d'une de ses plus charmantes femmes et l'empereur d'un de ses plus fidèles serviteurs. Mais il paraît certain que la malveillance n'a pas été étrangère à l'événement. Le suisse du palais a, en effet, été trouvé garrotté et bâillonné dans son lit. Il déclare que la chose s'est faite au milieu de la nuit et qu'il ne pourrait pas reconnaître celui qui s'est livré à cet attentat sur sa personne. On ne signale d'autre arrestation jusqu'à ce moment que celle d'un petit domestique qui prétend avoir entendu une détonation pendant la nuit, dans l'appartement de la com.tesse. Cet enfant, qui ne paraît pas être en pleine possession de ses facultés mentales restera jusqu'à nouvel ordre à la disposition de la justice. »
« — Ainsi Nikita n'a pas voulu survivre à Wassili ! m'écriai-je. Que de morts depuis hier!... Et combien
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d'autres devront se sacrifier encore avant le triomplie toujours espéré, toujours attendu !
« — Qui croyez-vous que soit ce petit domestique? me demanda le docteur, sans doute pour distraire ma pensée.
« — Un petit page à boutons, nommé Serge, qui m'était très dévoué et qui rachetait son peu d'intelligence par une fidélité à toute épreuve. On l'a sans doute arrêté pour l'empêcher déparier, et les autres, s'ils ont entendu comme lui les coups de revolver du général, auront estimé qu'il était plus prudent de se taire.
« — Un fait important ressort de cet article, reprit Gotsky. C'est qu'on croit M""^ Woronzoff morte avec son mari. Elle doit donc profiter de cette opinion, qui pourrait bientôt se trouver démentie, pour prendre le large au plus vite. Qu'en pensez-vous, docteur ?
a — Et si l'opinion de ce journal était tout simplement inspirée par la troisième section ? obj ecta le médecin.
« — Ce n'est pas probable et vous faites trop d'honneur à la troisième section. Elle n'a pas l'intelligence aussi prompte. L'important est de ne pas lui laisser le loisir de faire des réflexions... A huit heures, ce soir, madame pourrait quitter Pétersbourg sous un déguisement d'apprenti des chemins de fer. Je la confierais à un chef de train qui est des nôtres depuis longtemps et qui me doit de n'avoir pas fait un voyage forcé dans les mines de l'Oural. Arrivée sur le sol allemand, elle deviendra Wassili Samarin. Rien de plus simple, comme vous le voyez ; et une pareille occasion ne s'offrira pas avant la semaine prochaine... Autre chose: voici une dépêche
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qui arrive de Berlin. La banque prussienne mande que le transfert des cinq millions de roubles sera effectué dès demain. C'est une affaire réglée, et les procurations suivront la comtesse à vingt-quatre heures d'intervalle...
« Je fis immédiatement mes préparatifs de départ. Le docteur me prêta son aide, et, abdiquant même la dignité inhérente à ses graves fonctions, il consentit à se faire coiffeur pour un instant. Il s'arma d'une longue paire de ciseaux et fit tomber mes cheveux, — qui sont bien châtains, je saisis cette occasion de vous le dire, quoique je me rappelle vous avoir déclaré que la comtesse Golovine était blonde. Ce que vous voyez là est une perruque fort bien faite, que je mets pour entrer en rapport avec mes banquiers. Mes pauvres cheveux châtains! Le docteur s'en reprochait assez le sacrifice. Il avait des larmes dans la voix en les abattant. Je le rassurais et l'encourageais de mon mieux, lui promettant de devenir un jeune homme modèle.
«Sans doute la plaisanterie n'était guère de mise après les tragiques événements de la nuit passée. Mais ce qu'il y a de particulier aux situations dangereuses, c'est qu'elles émoussent provisoirement la sensibilité, et isolent en quelque sorte l'être humain dans son propre péril, en lui laissant la force d'en rire. Qui a jamais senti l'horreur d'une bataille en y participant ? Je n'avais pas encore eu le temps de prendre au sérieux mon rôle de garçon. Il fallut pourtant bien m'y résoudre. Quand j'eus revêtu le costume d'apprenti des chemins de fer sous lequel je devais passer la frontière, le docteur rentra dans la chambre que Gotsky avait mise à ma
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disposition, et me donna une leçon de démarche et de maintien.
« A sept heures, le chef de train à qui je devais être confiée se présenta, et Gotsky alla le recevoir :
« — Mikaïl, lui dit-il en me montrant, voici la personne dont je vous ai parlé. Vous ne la quitterez pas d'une semelle. Vous la protégerez au péril de vos jours. Vous ne souffrirez aucune grossièreté en sa présence. Arrivé à la frontière, vous descendrez avec elle, sous prétexte de maladie, et vous l'accompagnerez à cinquante verstes plus loin en voiture ou à pied s'il le faut, jusqu'à la prochaine station de chemin de fer.
a — Il sufTit, répondit Mikaïl. J'achèterais plus d'un millier d'âmes avant qu'il arrive malheur à ceux que jpe confie Son Excellence...
« L'heure s'avançait. Je pris congé de Gotsky et du docteur. Nous avions les larmes aux yeux... Maintenant, mon cher ami, vous me permettrez d'abréger un peu. Vous connaissez les motifs qui m'ont fait embrasser la cause révolutionnaire. Ceux qui m'ont décidé à garder le costume masculin sont d'un ordre plus complexe. D'abord la curiosité, le besoin de liberté, la soif de connaître bien des choses qu'une femme peut difficilement approcher sans se compromettre. Puis aussi le soin de ma sûreté. Si je n'étais un peu fatiguée, je vous conterais les incidents de mon voyage, qui s'effectua, en somme, très heureusement. Mikaïl suivit à la lettre ses instructions. Arrivée à bon port, j'eus grand'peine à lui faire accepter la récompense qu'il méritait et qui a pu assurer à sa famille une prospérité relative.
« Je ne veux pas cependant terminer ce long récit sans
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VOUS édifier plus complètement sur la situation qui m'est faite. Si les journaux officieux de Saint-Pétersbourg ont enregistré et déploré ma mort, il n'en a pas été de même de la presse étrangère. Une de ces feuilles parisiennes qui savent si b' dii grossir et exploiter tout scandale, a soutenu que j'étais bel et bien vivante. D'après cet organe de publicité, j'ai quitté la Russie après avoir incendia, le palais Woronzoff pour me venger du général qui avait surpris et tué dans mon boudoir un moujick qui était mon amant. Vous voyez que c'est à peu près cela.
« On a ajouté aux faits que je vous ai rapportés une calomnie suffisante pour me ranger parmi les criminels de droit commun, sans parler de l'affaire du chèque qui peut toujours revêtir ce caractère. Or, il me paraît absolument certain que la police russe profitera de tout cela pour réclamer mon extradition, le jour où je laisserai soupçonner ma véritable identité... Déjà, au mois d'août dernier, j'ai dû décamper assez précipitamment parce qu'on m'avait avisée de l'arrivée prochaine de Vareskiold, le fameux agent de la 3' section... Vous rappelez- vous le plongeon que j'ai fait pendant huit jours, immédiatement avant de vous rejoindre sur la ligne du Jura bernois ?
« Voilà pourquoi, mon cher ami, il faut absolument que Jacquinot se taise. Mais, comme je suis très médiocrement certaine de son silence, je préfère ne pas lui fournir l'occasion de bavarder. II est donc vraisemblable que je vais quitter Berne pour aller suivre jusqu'à nouvel ordre les cours d'une autre académie. . . »
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La nuit tombait comme la comtesse achevait son récit, et déjà elle avait sonné pour qu'on apportât de la lumière.
Au moment où le le valet de pied entra avec deux lampes, il sembla à Pierre Tissier qu'il sortait d'un rêve. Depuis trois heures, il écoutait en silence, sous le charme de cette voix familière qui lui contait des choses si nouvelles et si tragiques. Il avait successivement passé avec Eva par toutes les émotions du drame dont elle évoquait le souvenir, et peu à peu, à mesure qu'il avançait à sa suite dans cette poignante histoire, tandis que le jour se tondait dans le crépuscule hâtif d'un soir de novembre, — la personnalité du Wassili qu'il avait connu, qu'il avait aimé en frère, s'effaçait pour faire place à une vision moins distincte : — celle d'un être supérieur, malheureux et charmant, généreux et pur, qui côtoyait sa vie comme un de ces anges sans sexe, compagnon 4onné à chaque âme par le plus joli des mythes chrétiens.
La clarté douce des lampes vint rendre un corps sensible à la vision' Elle l'incarnait sous la forme d'une femme parfaitement belle et parfaitement élégante, à demi couchée sur un sopha de velours grenat, dans un
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tristes détails, et vous vous doutez bien que cette affection ne peut pas avoir décru depuis que vous me les avez confiés...
— Je le crois, interrompit la comtesse en répondant cordialement à l'étreinte de la main qui avait pris possession de la sienne. Mais, mon cher Pierre, pourquoi voulez-vous absolument tirer une moralité de notre affabulation ? Il faut laisser cette habitude à^Jacquinot. , .
— Ne raillez pas, Eva, car je n'ai pas envie de rire, et la colère me monte au cœur quand je vois jane femme comme vous, jeune, belle, accomplie, exquise, douée de tous les avantages et de toutes les supériorités, se jeter • de propos délibéré dans un gouffre sans fond !... Oh! ne vous récriez pas non plus ! Je ne veux point rabaisser la cause que vous servez. Je vous dirai, si vous voulez, qu'elle est noble, sacrée; j'admettrai avec vous que vous vous proposez un but grandiose, et qu'il faut souhaiter la réalisation de vos espoirs. Mais, tout cela dit, et c'est beaucoup dire, ne suffirait-il pas de contribuer pour votre quote-part au succès bien problématique de cette cause sans vous donner en personne au minotaure, sans lui jeter en pâture vos vingt-quatre ans, votre grâce, votre génie et le bonheur auquel vous avez droit ?
— Èh ! où avez-vous pris, mon cher Pierre, que telle soit mon intention ?
— Où je l'ai pris?... Dans tout ce que je connais de vous, dans le radicalisme de votre caractère, plus effrayant encore que celui de vos opinions, dans le ton dont vous parlez de ces choses," dans les lueurs que j'ai vues par instants briller en vos yeux, dans certains mots que vous avez parfois laissé échapper de vaut moi et quime
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reviennent en mémoire, dans vos rapports avec des comités d'action, — dans tout!... Et tenez, pourriez-vous seulement me dire dans quel but vous avez travaillé tout l'hiver dernier, travaillé de vos blanches mains, chez un électricien ? »
Pierre s'était levé dans la fougue de son réquisitoire, et, se dressant devant la jeune femme, il la regardait bien en face.
« Dans quel but ? ût-elle tranquillement avec un petit rire perlé. Je vais vous l'apprendre... Nous sommes d'avis dans mon parti que les êtres humains sont égaux, c'està-dire qu'ils ont les mêmes droits et les mômes devoirs ; qu'il y a dans ce monde une certaine somme de travail à accomplir ; que ce travail doit être équitablement réparti entre tous pour ne pas peser exclusivement sur un certain nombre; et qu'il convient, en conséquence, de faire apprendre à chacun un métier manuel, en même temps qu'on lui donne l'instruction générale... Vous pouvez, bien entendu, mon cher Pierre, ne pas partager cette opinion. Libre à vous de la trouver absurde. Mais c'est la nôtre. Et comme nous sommes logiques, nous donnons l'exemple en prenant un métier : l'un, celui d'imprimeur; l'autre, celui de forgeron, de charpentier, de fondeur. J'ai choisi celui d'électricien... Êtes-voUvS satisfait maintenant?... Si vous voulez une autre raison, je vous dirai que nous trouvons, dans cet apprentissage, l'occasion de mieux connaître, de pratiquer et de travailler la classe ouvrière.
— Ah ! vous voyez que vous avouez des projets de complot et d'action personnelle ! s'écria Pierre en changeant aussitôt de terrain. C'est précisément ce que je ne
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puis parvenir à m'expliquer dans une nature aussi fière, aussi affinée que la vôtre. Gomment pouvez-vous consentir à descendre aux détails de cette cuisine ? Je comprends qu'on s'éprenne d'une idée, d'une théorie sociale, qu'on jette de l'argent dans une expérience philanthropique, si l'on en a de reste. Mais vous, vous qui n'avez jamais pu vous décider à toucher un cadavre du bout du doigt, que vous supportiez les contacts nauséabonds, que vous affrontiez les pourritures morales auxquelles il faut nécessairement s'exposer dans cette voie, c'est ce qui me passe! Car, enfin, ce n'est pas niable, tous les partis doivent sensiblement se valoir comme personnel, et la bête humaine est la même partout. Je suis certain que vous êtes sincère et que vous poursuivez un but désintéressé; j'admets qu'un certain nombre de vos amis soient dignes de vous, et c'est aller loin; mais croyez-vous que tous vos soldats et vos officiers soient des gens d'élite? N'avezvous jamais eu l'occasion de vous assurer que celui-ci ne marche que par ambition, celui-là par intérêt, cet autre par vanité ou bêtise? N'avez-vous pas eu cent fois à payer ces prétendus dévouements, de votre argent? N'avez-vous pas rencontré dix Iv^anow^ sur votre route?
— Eh ! mon cher Pierre, qu'importent les Iwanow ? Quand on les rencontre, on hausse les épaules et l'on passe. Ce sont là les petits côtés de la question. Il faut bien prendre la bête humaine, comme vous dites, pour ce qu'elle est, et se servir des outils qu'on a sous la main. Sans quoi, on ne ferait jamais rien en ce monde... Voulezvous que je sois entièrement franche avec vous? Eh bien ! oui, c'est vrai, je suis souvent écœurée de ce que je vois. La vanité, la rapacité et la lâcheté des hommes passent
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tout ce qu'on peut imaginer. Mais c'est précisément pourquoi il est consolant de se réfugier dans les principes et de voir les choses de haut. Et c'est aussi pourquoi il faut tendre à rendre le genre humain meilleur... Que me font, je vous prie, les trahisons et les bassesses dont on' marche entouré? Est-ce que cela peut rien changer à la noblesse du but, à la splendeur des résultats?... Il y a des coquins, des bandits, chez nous comme ailleurs? Raison de plus pour qu'il y ait aussi d'honnêtes gens, des cœurs purs et dévoués. Et il y en a beaucoup, je vous l'assure. Ne comprenez-vous pas que, pour l'homme du peuple, la Révolution devient une poésie vivante, un idéal dans son existence sans horizon ? Il se dit : « Je périrai à la « tâche, c'est probable, c'est presque certain ; mais les « enfants profiteront de mon effort : ils seront moins mal- « heureux que moi et me remercieront dans leur con- « science. » Ne sentez-vous pas ce qu'il y a de puissant, de tendre et de délicatement bon dans cette poussée de l'humanité travaillant pour l'avenir?... »
Pierre marchait à grands pas dans le salon, rongeant son frein et cherchant des arguments.
a Tout cela est bel et bon, s'écria-t-il sur le dernier mot de la comtesse. Mais enfin, vous ne pouvez pas espérer arriver à des résultats comme ceux que vous rêvez sans passer par des catastrophes effroyables, sans recourir à la violence, au meurtre, à tous les attentats ? Gomment pouvez-vous accepter l'idée de décréter froidement et d'ordonner de tels actes?... «
Éva avait pâli. Ce fut avec une visible répugnance qu'elle se décida à répondre.
a Vous m'obligez à vous dire, mon cher Pierre, fit-elle
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avec effort, que pour mon compte je n'ai rien à ordonner, et que je ne conseillerai jamais rien que je ne sois prête à faire en personne.
— Mais nous ne sommes plus ici dans la théorie. Il s'agit de lapratique, insista Pierre. Je vous suppose placée dans ce dilemme : ou renoncer au moins provisoirement à vos projets et à vos espérances, ou reconnaître la nécessité de faire disparaître un homme, disons le mot, de le poignarder. Le feriez-vous?... »
Eva releva sa tête pensive, qui s'était inclinée sur son sein, et regarda Pierre dans les yeux.
« Oui, dit-elle simplement.
— C'est justement ce que je voulais vous faire avouer, et ce qu'il ne faut à aucun prix!... s'écria Pierre avec explosion en se jetant à genoux devant elle et lui prenant les deux mains. Eva, je vous en supplie, écoutezmoi ! Vous n'êtes pas faite pour ces basses œuvres, et vous y résoudre serait un crime affreux contre vousmême.. Je le répète, je comprends toutes les théories, j'admets toutes les utopies, je veux que tout soit possible et réalisable. Mais pourquoi ne pas vous enfermer dans l'absolu comme dans une citadelle?... Vous m'avez dit que votre fortune appartient à votre parti : pourquoi ne pas la lui abandonner? Ce serait un sacrifice assez généreux, plus grand sans doute que personne n'en a jamais fait. Mais vous, Eva, votre jeunesse, votre beauté, votre précieuse existence, vous n'avez pas le droit de donner tout cela!... Vous avez un meilleur usage à en faire. Cette vie de famille que vous avez manquée, rien ne vous empêche de la recommencer. Vous pouvez réaliser ce rêve de votre enfance, goûter aux joies tranquilles de
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l'amour domestique et de la maternité. Ce n'est pas à vingt-quatre ans qu'on désespère de ces choses et qu'on y renonce à jamais... Oh! si vous vouliez seulement me comprendre, associer votre vie à la mienne, et consacrer avec moi à la science un peu de cette ardeur et de cette flamme que vous portez sur d'indignes objets!...
Eva s'abandonnait à l'étreinte passionnée de Pierre ; ses yeux se voilaient déjà d'un nuage à l'évocation de ce mirage souvent entrevu. Un mot malheureux — indignes objets — la rendit à elle-même.
Elle se redressa, secoua sa petite tête et se mit à rire.
« Nous nous écartons de la discussion, mon cher Pierre, dit-elle avec des yeux froids comme l'acier. Si vous le voulez bien, nous la reprendrons un autre jour. Je suis un peu fatiguée ; sans reproche, il y a quatre bonnes heures que vous êtes chez moi. Gela fera jaser les gens, et la comtesse Golovine ne jouit pas des mêmes privilèges que Wassili Samarin... »
Pierre se relevait, confus et décontenancé. Un instant, il s'était cm près de toucher et de convaincre Eva. 11 l'avait sentie palpiter sur sa poitrine. Ettoutà coup, brusquement, il fallait renoncer à ce rêve. Le coup fut si rude et si soudain que deux grosses larmes éclatèrent dans ses yeux.
Lajeunefemme vit cette douleur virile : ellecn fut émue.
« Vous ne pouvez imaginer avec quel plaisir j'irais ce soir dîner chez la maman Kreybtihler ! dit-elle avec un sourire. Mais ce n'est pas possible et il faut ajourner cette fête... Allons, sans rancune et à bientôt, mon cher Pierre, ajouta-t-elle en lui tendant la main. »
Il la baisa dévotement et partit à demi consolé.
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Restée seule, Éva fut longtemps plongée dans une méditation d'où sa femme de chambre Paulowna la tira en lui servant à dîner. Elle causa gaiement avec elle jusqu'à huit heures et lui donna à ce moment la permission de se retirer.
Puis elle passa dans sa chambre à coucher et revint avec un nœud de ruban rose sur la tête. Elle tenait à la main un bougeoir allumé qu'elle déposa sur la console.
La promesse de Jacquinot serait-elle tenue ? Et comment le serait-elle ? C'est ce que la comtesse se demandait avec une certaine curiosité. Son attente ne fut pas longue.
A peine avait-elle placé le bougeoir sur le marbre qu'une suite de coups sourds, précipités comme un roulement, se fit entendre contre la porte condamnée. Les deux battants de cette porte s'ébranlèrent, finirent par s'ouvrir, et un être chauve, rouge, hagard, honteux, grotesque s'abattit plutôt qu'il ne se jeta aux pieds de la J3une femme.
C'était Dieudonné lui-même.
Depuis deux heures qu'il avait quitté son bureau il était derrière la porte, dans son salon, sans lumière,
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l'œil appliqué sur le trou de vrille, guettant l'effet de sa prose et de ses vers.
a Madame la comtesse... Que de bonté (....Comment vous dire ma gratitude? balbutiait-il d'une voix étranglée par l'émotion, en essayant de saisir la main d'Eva.
— Tout beau, monsieur Jacquinot ! A bas les pattes, s'il vous plaît ! Et veuillez vous remettre sur vos pieds Je n'aime pas à voir les gens dans cette attitude d'esclave... dit la comtesse d'un ton sec en reculant de deux ou trois pas.
Jacguinot se releva très penaud et se tint les bras ballants devant elle. Il était hideux, mais surtout ahuri. Les idées et les sensations se heurtaient en désordre sous son crâne déprimé. Cette voix de contralto qui lui parlait si net lui semblait une voix connue, et pourtant c'était la première fois que la comtesse lui adressait la parole ! Et comment savait-elle qu'il s'appelait Jacquinot !... Il n'avait pourtant signé que de son prénom et d'une initiale !... Tout ce qui lui arrivait depuis quelque temps était bien extraordinaire... S'il allait se trouver compromis, déshonoré, révoqué peut-être !... Pis encore, poursuivi pour effraction, attentat aux mœurs... Car il n'y avait pas k dire, il avait enfoncé une porte, la nuit, dans une maison habitée... Il n'osait plus lever les yeux et tremblait de tous ses membres. Ses petites jambes flageolaient.
Eva eut pitié de lui.
tt Vous m'avez écrit que vous mettiez votre dévouement à mon service, reprit-elle avec plus de douceur. J'accepte. Qu'est-ce que cette histoire de ballons dont me parle votre lettre ? »
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Jacquinot poussa un soupir qui semblait venir de ses talons. Il se reprenait à espérer. Bientôt il se hasarda à lever les yeux, en même temps qu'il ouvrait la bouche pour répondre. Mais de nouveau il resta court. Ce qu'il voyait lui coupait la parole. Ces yeux de Wassili qui le regardaient, ce nez de Wassili, cette bouche de Wassili, et ces cheveux blonds là-dessus, cette toilette féminine, tout cela le confondait. Il ne comprenait pas du tout et restait stupide .
Eva s'impatienta.
« Répondrôz-vous, enfin ? ou bien est-ce pour bayer aux corneilles que vous avez enfoncé ma porte? » repriteUe.
Enfoncé sa porte ! . .. Ce mot terrible le rappela à lui.
« Je... je n'ai rien enfoncé!... protesta-t-il. J'ai... j'ai poussé seulement... avec le genou... comme cela, tenez madame la comtesse. . . »
Et il se jetait vers la porte, prêt à faire la démonstration, ou peut-être à fuir, car il en avait bonne envie.
La comtesse comprit qu'elle ne tirerait rien de lui que par la douceur.
a Laissez donc, monsieur Jacquinot, dit-elle en s'asseyant auprès du feu, et venez vous mettre ici, près de moi, dans ce fauteuil... Nous avons à causer. »
Dieudonné obéit comme un caniche. Il arriva caute-
leusement, de biais, le dos rond, en se faisant plus petit
encore que nature, s'assit au bord du fauteuil, plaça ses
^,ux mains sur ses rotules et attendit, l'air très bête, en
soiirdant les tisons.
petit sarons, causons comme deux vieux amis, reprit apporté darf:^ plus insinuant qu'il lui fut possible de
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prendre. Racontez-moi un peu cette histoire de ballons et d'espionnage, à laquelle je ne comprends rien. »
La chaleur du foyer et la douceur de cette voix semhlaient détendre Jacquinot. Il croisa ses jambes l'une sur l'autre et commença, en se frottant les mollets, une narration fort confuse. La fête de Selente, le marchand de bestiaux, Wassili, Hankestroem, les mouvements de montre, la soie de Lyon, l'auberge du Bœuf, les visites de la comtesse Golovine à la Lorraine et le rôle personnel de Jacquinot en ces affaires, tout se mêlait et s'entremêlait d'une manière inextricable dans le verbiage du petit poète.
Personne assurément qu'Éva' n'aurait pu rien y comprendre. Mais elle discernait dans ce récit bizarre un nombre d'éléments très suffisant pour en conclure qu'elle était espionnée depuis la fête de Selente, et par ce même individu dont le regard l'avait gênée à table ; que cet individu s'appelait ou disait s'appeler Hankestroem ; que Jacquinot enfin était son instrument. L'affaire des montres et des ballons était moins claire. Mais la comtesse connaissait assez les habitudes policières pour deviner là un prétexte, une explication jetée en pâture à la stupidité de Jacquinot.
Aussi entama-t-elle sans délai un interrogatoire net et rapide qui l'eût bientôt mise en possession des principaux faits. Cet Hankestroem la faisait surveiller depuis six semaines ; il connaissait ses mouvements ; il avait des empreintes de toutes les serrures de son appartf.emont ; il allait arriver le soir même à Berne. eur.
Savait-il que Wassili et la comtesse étaient hms dont et môme personne ? Voilà la question. Ce n' '
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bable, puisque Jacquinot n'avait pas encore percé le transparent mystère. Mais enfin, c'était possible. Et alors la situation devenait très grave. Il y allait d'une arrestation presque immédiate, — peut-être de l'extradilion...
Voilà à quoi pensait Éva, tandis que Dieudonné, lancé maintenant à toute vapeur et fatigué des réticences sous lesquelles il avait cherché à abriter ses dernières fausses hontes, dévidait tout un chapelet de détails complémentaires.
« Et pourquoi venez-vous me dire tout cela ? » lui demanda brusquement la comtesse en le regardant dans les yeux.
Jacquinot s'arrêta court, rougit pudiquement et répondit d'une voix flùtée, on baissant les yeux.
a Mon sonnet a dû vous l'apprendre... »
Eva ne put s'empêcher de rire.
« Eh bien ! et M"" Gonflin et M""® Mésidrez ? vous les oubliez donc? » fit-elle.
Jacquinot retombait dans un abîme de stupéfaction. Comment la comtesse connaissait-elle Camille et Stéphanie ? Mais il ne s'arrêta pas à cette objection, et, d'un pli dédaigneux de la lèvre, indiqua simplement qu'il brûlait ce qu'il avait adoré. C'était fini. Camille et Stéphanie ne lui étaient plus rien.
La comtesse ne riait plus. D'un mouvement subit elle ^ 'était levée.
\ quelle heure arrive Hankestroem ? demanda-t-elle.
j,Qj^\^^minuit douze minutes, je présume. Sa dépêche
petit sac ih\.
apporté dans la^'JB? P^^ dans le salon en paraissant
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réfléchir, puis elle se retourna vers Jacquinot, qui la regardait en extase, d'un œil béat et attendri.
« Monsieur Jacquinot, ât-elle d'une voix dure qui le glaça jusqu'aux moelles : faites bien attention à ce que je vais vous dire. Il y va tout simplement de votre vie... Vous m'entendez bien, de votre vie... Votre mauvaise étoile vous a mêlé à une affaire où vous n'aviez pas à mettre le nez, et qui n'est pas du tout, je vous prie de le croire, une affaire de contrebande. Mais enfin pour des motifs que je n'ai pas à vous indiquer, il ne me convient pas d'être espionnée, et j'ai le moyen prompt, sûr, infaillible de me débarrasser de ceux qui m'espionnent. . . Vous m'entendez?... »
Ses yeux lançaient des éclairs. Elle se dressait devant le petit homme comme une Némésis et l'avait saisi par le bras. Il se laissait secouer.
« Oui, madame la comtesse, flt-il humblement.
— Eh bien ! voici ce que vous allez faire, à l'instant même... Vous allez rentrer chez vous, vous y enfermer, ne dire mot, et n'écrire mot à âme qui vive de ce que vous savez. Vous resterez dans votre chambre jusqu'à minuit précis. A minuit, vous vous rendrez à la gare, et vous attendrez Hankestroem. S'il arrive, voup irez au-devant de lui, vous lui direz que vous avez cru bien faire en venant à sa rencontre, et vous vous mettrez à sa disposition. S'il vous demande des nouvelles de la comtesse Golovine, vous lui apprendrez qu'elle est partie ce soir môme. Puis, vr ferez ce qu'il vous ordonnera, mais sans le met^^'-^courant, à aucun prix, sous quelque prétexte ■'^u''soit, de l'entretien que nous venons d'av^^» '^'^"^3 dont pris, n'est-ce pas ? • ^"^ "
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— Oui, madame la comtesse, répondit Jacquinot, presque sans souffle.
— A ces conditions, et si vous exécutez fidèlement ce programme, sans y manquer d'un iota, reprit Eva plus doucement, je vous rendrai mon estime et peut-être un peu d'amitié... Mais si vous y manquez en quoi que ce soit,ajouta-t-elle d'un ton farouche, si vous vous en écartez d'un millimètre, et si vous vous conduisez comme un mouchard au lieu de vous conduire comme un galant homme, aussi vrai que je suis ici, monsieur Jacquinot, je vous donne ma parole d'honneur qu'à six heures du matin vous ne serez plus vivant / »
Les cheveux du pauvre homme se hérissaient sur sa tête ; il restait muet et immobile.
« C'est bien compris ? Répétez-moi cela ! » ordonnait-elle.
Il répéta mot par mot les instructions qu'elle venait de lui donner.
« Parfait. Maintenant vous n'avez qu'à marcher droit, fit-elle en le poussant par les épaules dans le corridor. Vous pouvez dire que vous tenez votre vie dans vos mains, à la lettre... »
Il était déjà sur l'escalier et se retourna pour demander avec épouvante :
« Faudra-t-il faire tout ce que me dira Hankestroem ?
— Oui. »
Il s'en alla trébuchant comme un homme ivre.
Aussitôt, la comtesse mit un chapeau et une voilette, sonna pour demander une voiture, et enferma dans son petit sac le paquet de billets de banque qui lui avait été apporté dans la journée; puis elle descendit au bureau
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de l'hôtel, prévint qu'elle ne rentrerait pas, que Paulowna réglerait sa note comme d'habitude, et enfin elle partit.
Dix minutes plus tard, elle était dans son appartement de la Lorraine, elle avait jeté ses cheveux blonds et ses vêtements féminins dans une valise, et elle redevenait Wassili Samarin. Sur sa table de travail, trois lettres l'attendaient.
La première était le billet anonyme de Stéphanie Mésidrez. La seconde, la lettre de Daniel Tissier. La troisième venait aussi de Porrentruy, et voici ce qu'elle disait :
a Wassili, pourquoi êtes vous parti, pourquoi m'avezvous abandonnée? Croyez-vous vraiment en avoir le droit? Pensez- vous qu'il soit permis à un homme de cœur d'ouvrir les yeux d'une pauvre fille à tout un nouveau monde d'idées, de se faire d'elle une élève enthousiaste, de s'emparer de toutes ses pensées, de toutes ses affections au point qu'elle tient le reste pour zéro et verrait froidement l'univers s'effriter en atomes, — et puis soudain, sans explication, sans un mot d'adieu ou d'espoir, de la laisser retomber du haut de son rêve ?... Wassili, je suis brisée de la chute. Je souffre comme une damnée et je sens que je vais mo urir. Je n'en dis rien, mais toutes les nuits des flots de sang me montent aux lèvres, avec le dégoût de la vie et de tout ce qui n'est pas vous...
« Oh! que je voudrais vous voir, ne fût-ce qu'une heure, avant de rentrer à jamais dans le néant! vous voir r êellcment, entendre votre voix, toucher votre main, échanger avec vous une de ces causeries délicieuses et
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fatales qui m'ont insinué le poison dont je meurs ; vous dire ces vers de Shelley, que j'ai appris pour vous, et qui maintenant, dans ma solitude, sonnent à mon oreille comme un glas!... Si seulement j'étais sûre que vous viendrez à Noël, comme vous me l'avez promis, je crois que j'arriverais à vivre jusque-là. Promettez-le encore, je vous le demande à genoux, Wassili. 11 n'est pas possible que je quitte la vie sans vous avoir dit adieu et sans savoir au moins pourquoi vous ne voulez pas m'aimer, vous pour qui je meurs.
« Hélène. »
« Pauvre enfant! Je ne puis pourtant pas lui dire... Il y aurait de quoi la tuer du coup ! » murmura la jeune Russe en achevant cette navrante lecture. Et prenant une plume, elle écrivit à la hâte : « Vous avez mille fois raison, ma chère Hélène : je vous dois une explication et vous l'aurez. Il y a un malentendu entre nous. Ce malentendu sera dissipé. Vous verrez que vous êtes injuste en m'accusant de ne pas vous aimer, car j'ai pour vous une affection profonde et jamais, je puis l'affirmer, je n'ai rencontré une créature humaine dont le cœur battît mieux que le vôtre à l'unisson du mien. Mais il y a bien des choses que je ne puis vous dire par lettre, ce soir surtout, car mes minutes sont comptées. A Nocl, je le jure, je serai auprès devons, ou il faudra que j'aie cessé de vivre. Dites à votre excellent père que je le prie de vouloir bien remettre à cette date la réponse que je lui dois, à lui aussi. Pierre sera de la fête. Nous serons au complet et vous verrez que tout finira pour le mieux dans la plus charmante et la plus
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unie des familles. J'en sais désormais, de cette famille, je l'adopte, je la fais mienne : et c'est pourquoi je lui demande d'avoir foi en moi comme dans un fils.
« Wassili. »
Cette lettre mise sous enveloppe, Éva ouvrit le coffre de cuir, y prit des papiers qu'elle plaça dans sa valise ; puis elle vida le reste dans la cheminée^ avec le contenu de ses tiroirs, et y mit le feu. Seuls ses livres et ses cahiers d'étudiant furent épargnés.
Le sacrifice consommé, elle déposa quelques pièces d'or sur la cheminée, prit sa valise d'une main, son sac de l'autre, descendit sans bruit et quitta la maison par la grande porte.
A dix heures, elle était à l'auberge du Bœuf, où ses amis l'attendaient;. et après avoir tenu avec eux un conseil qui ne dura pas moins d'une heure, elle envoyait chercher une voiture de place. Enfin, elle quittait Berne par la route de Bâle, pour aller passer la nuit dans une hôtellerie de village et prendre le premier train matinal sur le quai d'une station peu fréquentée.
Stéphanie Mésidrez, en faction derrière la persienne de sa fenêtre, avait seule assisté à la sortie du faux Wassili. Elle avait fort bien remarqué qu'il tenait une valise à la main, et, ne le voyant pas rentrer vers minuit, comme il faisait d'ordinaire les jours où il allait à Lamatt, elle concluait naturellement de cette circonstance que sa lettre avait produit son effet et que le beau contrebandier prenait le large. Môme elle commençait à regretter sa lettre, en comprenant trop tard qu'à courir deux lièvres à la fois, elle ne pouvait guère arriver qu'à les
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manquer. Apres avoir mis Wassili en fuite, ne fallait-il pas s'attendre à perdre la précieuse allocation qu'elle recevait pour le surveiller ?
C'est à quoi elle songeait mélancoliquement, en enfermant ses noirs cheveux dans des papillotes de vieux journaux, quand un roulement de coups de marteau exécuté au rez-de-chaussée de la maison, sans respect pour le repos des locataires, la rappela à la fenêtre.
« Stéphanie, descendez à l'instant, » lui dit une voix tremblante, celle de Jacquinot.
Un étranger, enveloppé de la tête aux pieds dans un ulster de couleur sombre, à collet très haut, et dont les traits étaient abrités par une casquette de voyage à deux visières, accompagnait le petit homme. Stéphanie se hâta de jeter un châle sur ses épaules et de descendre. Dans le voyageur en ulster, elle reconnut alors Hankestroem.
« Eh bien ! où en sommes-nous ? Allez-vous aussi m'annoncer que Wassili a décampé? demanda-t-il d'une voix âpre et sous laquelle couvait une vive irritation.
— Ma foi, je n'en sais rien, mais à coup sûr il n'est pas chez lui en ce moment, répondit hypocritement la veuve. Il est sorti à dix heures.
— C'est là son logis ? demanda Hankestroem en montrant la maison d'en face.
— Oui, monsieur, et voilà ses fenêtres, dit Stéphanie en indiquant le premier étage.
— Vous êtes sûre qu'il est sorti ?
— Parfaitement sûre.
— C'est bien. Montrez-moi le chemin de Champilet, Jacquinot!... Ah!... un instant. Comment êtes-vous
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chaussée? reprit Hankestroem en s'adressant à Stéphanie.
— En pantoufles, fit-elle assez étonnée. J'allais me mettre au lit.
— C'est ce qu'il faut. Suivez-nous... »
On se mit en marche vers la ruelle. La Grand'Rue était absolument déserte et Hankestroem s'assura d'un COU43 d'œil, avant d'en tourner le coin, que d'un bout à l'autre de cette voie centrale, bien éclairée au gaz, il n'y avait personne pour observer ses mouvements. En quoi son flair policier, pour une fois, se trouvait en défaut.
A peine avait-il disparu dans Champilet, avec Jacquinot et Stéphanie, que deux ombres se détachèrent de l'enfoncement d'une porte, et se placèrent sous une arcade d'où elles pouvaient mieux observer l'entrée de la ruelle, tandis que deux autres arrivaient par le bout de la rue et venaient remplacer les premières dans la porte qu'elles avaient quittée. Cette manœuvre était d'ailleurs rendue facile par la disposition des maisons de Berne, qui odt, pour la plupart, au niveau de la rue, une sorte d'arcade surmontée d'une terrasse et sous laquelle se trouve placée l'entrée principale.
Cependant Hankestroem, suivi de ses deux acolytes, était arrivé à la petite porte deWassili. Aussitôt il prit dans ses poches un trousseau de clefs, un sifflet et une lanterne sourde qu'il alluma. Il remit le sifQet à Jacquinot avec mission de se tenir en sentinelle dans la ruelle et de donner l'alarme s'il voyait arriver quelqu'un. Quant à lui, il allait pénétrer dans la maison avec M"'^ Mesidrez.
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«Mais, monsieur, vous n'y pensez pas! On va nous prendre pour des voleurs ! objecta-t-elle à demi-voix.
— Il est un peu tard pour avoir des scrupules, riposta Hankestroem, en la prenant par le bras. Aimez-vous mieux que je vous assigne demain devant le tribunal de Berne, pour exagération dans vos comptes de café et de bretstellen. »
La menace était absurde, mais n'en agit que plus vivement sur l'imagination de la veuve. Elle se vit aussitôt sur le banc d'ignominie, discutant publiquement avec Hankestroem l'emploi de ses subsides, obligée d'étaler devant tout Berne l'espionnage auquel elle s'était livrée.
« Quand j'ordonne, il faut obéir, reprit rudement le policier en introduisant une fausse clef dans la serrure. J'ai besoin de vous dans la maison pour me montrer les êtres. Du reste, rassurez-vous, il n'y a aucun danger à courir. Vous verrez comment je procède. »
Tout en parlant, Hankestroem avait tiré des chaussons de feutre d'une autre de ses poches et les avait mis pardessus ses souliers. H donna un tour de clef, la porte s'ouvrit sans bruit.
« Allons, entrez, » dit-il à Stéphanie, qui n'osa plus résister.
Il la suivit dans le couloir, referma la porte sur lui, et, constatant que cette porte avait des verrous intérieurs, les ^^un tour de main glisser dans leurs gaines,
« Nous voïïà sûrs de n'être pas dérangés de ce côté, fit-il à voix basse, mais avec la même aisance que s'il avait été dans sa propre maison, en train de s'assurer que tout était bien fermé pour la nuit. Maintenant vous allez me dire où dorment les servantes ?
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— Au dernier étage, répondit Stéphanie, complètement domptée.
— Et la propriétaire ?
— Là, au rez-de-chaussée, dans une chambre qui s'ouvre sur le parloir, » reprit la malheureuse en montrant une porte au bout du corridor.
Hankestroem alla à cette porte, y fora avec une vrille deux trous obliques dans lesquels il plaça des vis, et ces vis une fois serrées, s'assura que la porte était bel et bien condamnée.
« A présent, la porte principale ! fit-il en donnant un tour de clef à la serrure. Vous voyez qu'il n'y a plus de danger d'être surpris, ajouta-t-il tranquillement, en revenant vers Stéphanie. »
Tout cela s'était fait si vite, avec si peu de bruit et tant de facilité, que la veuve commençait à prendre un vif intérêt dans l'affaire, en même temps que sa terreur se mêlait d'un commencement d'admiration pour Hankestroem.
a En route pour l'appartement du premier ! reprit le policier. Montrez-moi le chemin. »
Ils montèrent. La clef de Wassili était restée sur sa porte.
D'un coup d'œil, Hankestroem vit les papiers brûlés, le coffre de cuir vide, les tiroirs ouverts, l'or sur la cheminée, n pâlit de fureur et de désappointement.
« Le gredin est parti, et tu le savais, j^^!5ge ! » dit-il brutalement en secouant la Mésidrez par le bras.
Parmi les cendres du foyer, un bout de papier roussi avait échappé à l'auto-da-fé. Il le ramassa et lut ces bouts de lignes, tracés d'une écriture de cuisinière :
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, hrune qui vous adore
vous le dire
ffurveillé. On
ballons
.... reconnaissant à . . amie inconnue ?
« Là!,., tu ne nieras plus, mauvaise gueuse!... » fit-il, terrible, prêt à l'étrangler.
Stéphanie se crut morte et tomba sur le tapis, foudroyée par la terreur, privée de sentiment. Il ne pensait déjà plus à elle. D'une main rapide, il feuilletait les cahiers, secouait les livres, sondait les meubles, bouleversait jusqu'aux matelas. L'examen fait, il n'y avait qu'une conclusion possible : Wassili était parti, averti à temps, évidemment par la Mésidrez.
a Et dire qu'il faut encore se charger de mettre ça dehors ! » grommelait le policier en relevant le corps inerte qui gisait à ses pieds et le jetant comme un sac sur son épaule.
Il descendit chargé de son fardeau, regagna la petite porte, et bientôt se retrouva dans la ruelle où il éteignit sa lanterne.
Jacquinot avait disparu. Le pauvre diable ne s'était pas plus tôt trouvé seul, qu'affolé de peur, tremblant de se voir mêlé à cette audacieuse invasion nocturne d'une maison habit^^ avait pris ses petites jambes à son cou et s'était sauvé chez lui.
a Allons, le succès est complet, murmura Hankestroem en déposant au pied du mur voisin Stéphanie toujours sans connaissance. Il ne memanque plus main-
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tenant que de ne pas trouver d'hôtel où achever la nuit!... »
Et sans plus s'inquiéter de la malheureuse, il s'éloigna vers la Grand'Rue.
Assez longtemps il erra, le nez en l'air, regardant les enseignes et cherchant un gîte dans cette ville qu'il ne connaissait pas . Deux heures sonnèrent à plusieurs clochers. Enfin un passant se montra, venant vers lui. Il se décida à l'aborder.
c( Pardon, monsieur, pourriez-vous m'indiquer un bon hôtel ? lui dit-il au passage en portant la main à sa casquette.
— Volontiers, monsieur; si vous voulez bien venir avec moi, je vais vous y conduire, répondit le passant, un jeune homme, qui, d'après son costume semblait être un étudiant.
— Monsieur, je suis confus de la peine que vous allez prendre, mais vraiment vous me tirez d'un véritable embarras, reprit Hankestroem. Voulez-vous me permettre de vous offrir un cigare? ajouta-t-il en tirant son étui.
— Merci, monsieur, je ne fume pas, réponditl'étranger. » Hankestroem s'arrêta pour frotter une allumette et crut remarquer que son guide le précédait pour ne pas laisser observer ses traits à la lueur de la flamme. Mais il repoussa aussitôt cette idée, avec un rj^uaement intérieur, comme un beau spécimen de monomanie policière. Quoi de plus naturel, pour un guide, que d'aller en avant ?
L'étudiant parlait tout en marchant : il citait des hôtels. Le meilleur était l'hôtel Bellevue. Mais c'était trop loin.
WASSILI SAMARIN, 2']']
Tout près de là il y en avait un autre. C'était l'Hôtel Américain, où descendaient presque tous les Yankees en train de faire ce qu'ils appellent le « grand tour », c'est-à-dire le tour d'Europe...
On dépassa un coin de rue.
« Voilà le pont de la Nydeck, » dit l'étudiant en montrant une double ligne de gaz qui s'allongeait dans la nuit sur la droite.
Les yeux d'Hankestroem suivirent la direction indiquée. Aussitôt, d'un mouvement soudain, l'étudiant lui jeta à la face une poignée de tabac en poudre. Et avant que le policier, aveuglé, fou de douleur, eût pu seulement se reconnaître, appeler au secours, saisir son revolver, — quatre ombres avaient bondi des deux côtés de la voie, s'étaient ruées sur lui, l'avaient bâillonné, assommé, . poignardé.
« Les papiers, d'abord, » dit l'un des conjurés en vidant les poches du mort, et jetant tout sur le pavé, portefeuilles, outils, montre et le reste.
Un des cinq hommes rassembla ces dépouilles dans un mouchoir. Les quatre autres prirent le cadavre encore palpitant sur leurs épaules, coururent au pas de course jusqu'au quai, balancèrent leur fardeau au-dessus de l'eau noire, et le laissèrent aller.
Ils attendirent le bruit de la chute dans l'Aar, dont la chanson mélancolique eut une fausse noteun peu sourde, et aussitôt se dispersant, ils rentrèrent séparément chez eux.
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Le lendemain de ces événements, Pierre Tissier attendait avec impatience, à la pen sion Kreybiihler, l'arrivée de Jacquinot, afin de lui inculquer la nécessité de garder un silence absolu sur la comtesse G-olovine. Ne le voyant pas arriver, il se hâta, après avoir d épêché son dîner, d'aller chercher Dieudonné à son domicile. Mais là, il apprit que le petit homme avait précipitamment quitté Berne le matin même.
Assez inquiet de cette nouvelle, mais en même temps heureux de trouver un prétexte pour se présenter sans délai chez Éva, il se rendit à l'hôtel Bellevue. On lui déclara à la porte que la comtesse Goloviue était partie la veille au soir. Sa femme de chambre Paulowna se trouvait encore à l'hôtel. Pierre demanda à la voir, insista sur la nécessité de faire tenir une lettre à la comtesse. Tout ce qu'il put obtenir de la jeune fille, c'est qu'elle se chargerait de cette lettre, avec promesse de la transmettre à sa maîtresse aussitôt qu'elle en aurait l'occasion. Ce pouvait être aussi bien dans trois mois que dans deux jours, ajouta-t-elle ; elle ignorait complètement pour quel pays était partie madame, qui ne l'avait môme pas avertie.
Pierre dut se contenter de ces raisons. Il se fit donner
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de l'encre et du papier, et tout d'une haleine il écrivit huit pages de divagations très raisonnables, ou de raisonnements très divagatoires, à celle qui depuis la veille occupait toutes ses pensées. Jamais il ne s'était livré h un pareil déploiement d'éloquence. Il touchait successivement toutes les cordes, faisait appel à l'amitié, au bon sens, à la crainte, à l'espérance, reprochait amèrement h Eva d'avoir quitté Berne sans l'avertir, fermait les yeux aux motifs péremptoires qui avaient pu l'y obliger, et concluait en déclarant qu'il lui était désormais impossible (à lui Pierre Tissier) de vivre sans elle : au total, il se montrait aussi ridicule, aussi violent, aussi égoïste, aussi enfant que les amoureux de tous les temps, de tous les pays et de tous les âges ont coutume de l'être à la suite d'un désappointement.
Un peu soulagé par cette manifestation épistolaire, il rentra chez lui et reprit bientôt le cours de son existence habituelle. C'est à peine s'il donna quelque attention au fait divers dont s'occupait toute la ville, — la découverte au delà du pont de la Nydeck d'un cadavre qui flottait sur le fleuve, percé de coups de poignard. Aucun papier n'indiquait son identité, et l'on ne pouvait compter pour l'établir que sur la marque de son linge, un H et un V, et sur l'adresse de tailleur anglais inscrite au collet de son ulster.
Mais le soir, chezM"^ Kreybùhler, ilfallut bien entendre parler d'une autre affaire non moins mystérieuse. La propriétaire d'une maison de la Lorraine avait été trouvée enfermée dans son appartement et les circonstances de cette séquestration étaient singulières. Des vis placées de main de maître condamnaient la porte de son parloir.
28o WASSILI SAMAUIN.
et c'est seulement sur les appels réitérés qu'elle avait faits de la fenêtre, en trouvant le matin sa porte ainsi fermée, qu'on avait pu venir à son secours et la délivrer. Elle n'avait pas la moindre idée du motif ou de l'origine possible de cet attentat. D'autre part, la porte de la rue, qu'elle laissait naturellement à la disposition de ses locataires, avait été trouvée fermée intérieurement par un tour de clef, tandis que la petite porte donnant sur Ghampilet était ouverte et gardait encore dans la serrure une fausse clef assez grossièrement fabriquée. Enfin, Wassili Samarin, l'étudiant en médecine qui habitait chez elle le premier étage, avait disparu en laissant de l'or sur la cheminée, des livres, des cahiers, des vêtements, un riche nécessaire de toilette, mais après avoir brûlé de nombreux papiers et bouleversé de fond en comble tout son appartement. Ces divers détails étaient donnés par le menu dans le Bund et les autres journaux de Berne ; mais personne ne savait en trouver l'explication. Le vol n'était évidemment pas le mobile qui avait pu déterminer les auteur» de cette étrange violation de domicile, puisqu'il ne manquait pas le plus petit objet dans la maison. On se perdait en conjectures sur les causes de l'événement.
Pierre, qui aurait peut-être pu contribuer à l'éclaircir, n'avait garde de souffler mot.
Quant à la seule personne qui connût toute l'histoire, Stéphanie Mésidrez, elle se serait laissée tenailler plutôt que de la conter.
Vers deux heures du matin, son évanouissement avait pris fin. Elle s'était trouvée, avec surprise, couchée à terre dans la ruelle, au pied d'un mur très haut, et n'a-
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vait rien eu de plus pressé que de rentrer à son domicile aussitôt qu'elle en avait trouvé la force. Même sa propriétaire avait dû faire de singulières réflexions sur la conduite qu'elle menait, si elle l'avait entendue refermer la porte de la rue, et remonter à pas de loup son escalier. Mais Stéphanie s'en moquait bien ! Elle était saine et sauve, c'était l'essentiel ; elle était sortie de cette épouvantable bagarre et se promettait bien de ne plus y remettre le doigt. Dès le soir même, elle allait quitter Berne, rentrer à Porrentruy, reprendre sa vie calme et paresseuse de petite rentière... Et pourtant, elle aurait bien voulu savoir ce qu'était devenu Wassili, — et même ce grand escogriffe, cet Hankestroem, — un brutal, un malappris, mais un rude homme, on ne pouvait pas dire le contraire.
Il était écrit qu'elle n'en saurait rien. A quatre heures, quand elle prit le train du Jura bernois, les détails de la sinistre trouvaille faite dans FAar n'avaient pas encore été donnés par les journaux, et, au surplus, Stéphanie lisait si peu de journaux, que ces détails auraient pu s'y trouver tout du long sans qu'elle s'en aperçût davantage.
En quelques jours l'émotion soulevée par ces mystères bernois se fut calmée, personne n'y pensa plus, et Pierre lui-même parvint à chasser de son esprit toute préoccupation non scientifique, pour ne plus songer qu'à soutenir avec éclat sa thèse sur les applications thérapeutiques de l'électricité. Le 20 novembre, il eut cet honneur, et fut reçu docteur avec les compliments de la Faculté et les applaudissements de ses camarades.
Deux jours plus tard, le facteur lui apportait la plus
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agréable des surprises, sous la forme d'une lettre d'Éva. Cette lettre était datée de Zurich.
« Mon cher Pierre, disait-elle, je viens de voir dans la Gazette médicale le heau succès que vous a¥ez eu à ïaula maxima, et je ne veux pas être la dernière à vous en féliciter.
« Ne m'en veuillez pas d'avoir quitté Berne sans vous avertir, et d'être restée quinze jours sans vous donner signe de vie. Des motifs de la plus haute gravité me condamnaient à ce silence. Aujourd'hui même, si je puis vous écrire, c'est que je vais quitter Zurich en même temps que ma lettre. Pardonnez-moi de ne pas vous dire où je vais. Si ce n'était que mon secret, vous le sauriez, car je n'ai rien à vous cacher. Mais il n'appartient pas à moi seule. C'est ce qu'il faut toujours vous dire quand vous trouverez quelque singularité dans ma conduite. Je suis une amie véritable et j'ai la prétention de toujours rester telle pour vous.
« Laissez-moi ajouter avec franchise que je ne serai jamais rien de plus. Mon cœur est mort, mon cher Pierre, ou du moins tout ce qui lui reste de vie appartient à une passion qui ne veut point de rivale. Il n'y a, je vous le jure, dans ce que je vous déclare là, rien qui puisse offenser votre amour-propre viril. N'y voyez non plus aucune idée sur la différences des rangs et des fortunes. Vous savez que j'ai rayé ces notions-là de mon vocabulaire. Je vous ai vu d'assez près et assez longtemps pour vous bien connaître ; je sais que vous êtes le plus loyal, le plus honnête et le plus droit des hommes ; votre caractère et votre personne m'ont plu dès le premier jour où nous noas sommes rencontrés, et je puis vous dire que
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si j'avais à prendre un mari, je n'en connais pas un que je pourrais vous préférer. Mais je n'en prendrai jamais. Le célibat est une des conditions formelles de la mission que je me suis .assignée,
« Gela dit une fois pour toutes, mon cher Pierre, et pour n'y plus jamais revenir, adieu ou plutôt au revoir. J'ai promis de me rendre cet hiver à Porrentruy pour y passer la Noël en famille. Soyez bien sûr que si je manque à ma promesse, il ne tiendra pas à moi.
c( EvA^ »
Pierre avait lu cette lettre avec une émotion douloureuse. Les dernières lignes, et la promesse qu'elles renouvelaient, lui rendirent l'espoir que les déclarations si nettes de la comtesse étaient bien faites pour lui enlever. La revoir à Noël, la revoir à Porrentruy, dans ce milieu familial où déjà une fois il avait vu son caractère subir une détente manifeste, — c'était au moins une chance de la convaincre et de fléchir ses résolutions. Il lui donnerait de si bonnes raisons, il mettrait en ligne des arguments si puissants ! Il faudrait bien qu'elle se décidât à comprendre la folie de ses desseins révolutionnaires et à rentrer dans les chemins battus. Un peu plus d'expérience du monde, un peu plus de dégoût des petitesses et des laideurs humaines suffiraient peut-être à accomplir cette conversion. Elle était femme, après tout, et pouvait changer d'avis. D'ailleurs, le caractère de Pierre et sa personne lui avaient plu dès le premier jour, elle en convenait. Aveu capital, et qui compensait bien des duretés. Qui a jamais pénétré ce qu'il y a au tréfond du cœur des femmes ! Elle le savait fiancé, pouvait craindre
de se jeter à la traverse d'un projet aussi longtemps caressé par la famille Tissier. Il était môme assez curieux que le nom d'Hélène ne se trouvât pas mentionné dans cette lettre! Est-ce que d'aventure il y aurait un peu de jalousie dans l'affaire, tout au moins un peu d'inquiétude de cette rivale?
Ces idées, que Pierre ruminait avec la fatuité naïve que tous les hommes apportent dans leurs amours, lui faisaient peu à peu interpréter sous un jour plus favorable la lettre qu'il lisait et relisait. Il finit par en être, au total, assez satisfait, et s'en alla d'un cœur léger souper à la pension Kreybûhler.
En sortant de table, n'ayant rien de mieux à faire, il se dirigea vers le Café du Nord et se donna le plaisir de s'asseoir une fois de plus sur cette banquette de maroquin vert où il avait passé tant de douces soirées en com pagnie du faux Wassili. Ah ! c'était le bon temps! Quelle chose étrange qu'il n'eût jamais soupçonné le véritable sexe de son charmant petit camarade ! Lui, un médecin 1 ... Il en riait seul dans sa barbe blonde. C'est qu'en effet, Éva, tout en étant une femme adorable, avait dans la gracilité de ses formes, dans la finesse aristocratique de sa charpente, quelque chose qui rappelait le cheval de sang et pouvait aussi bien convenir à un jeûne homme qu'à une jeune femme. Et puis elle savait s'habiller, marcher, agir, jouer son rôle avec tant d'art ! Et cette voix de contralto, grave et pleine, qu'elle maniait si bien !... Vraiment, Pierre en était à se demander si, en la revoyant là, sur la banquette, auprès de lui, vêtue en homme et en train de discuter, comme naguère, quelque question de philosophie médicale, il ne serait pas en proie
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à la même illusion qu'autrefois, ou du moins pris de quelques doutes...
Un bruit insolite le tira de ces pensées. C'était une sorte de bruissement, d'appel étouffé, qui sortait des lèvres d'un sien voisin, fort absorbé en apparence dans la lecture du Bimd, et qui pourtant semblait s'adresser à lui, Pierre Tissier, — car ce voisin, en s' abritant derrière le journal, lui faisait des signes de tôte.
Le jeune docteur ne pouvait parvenir à comprendre ce que signifiait cette pantomime. Il ne connaissait nullement cet homme à barbe noire, en lunettes bleues, vêtu d'une large redingote en drap marron, coiffé d'un chapeau de feutre à larges bords, qui était venu s'asseoir à deux ou trois mètres de lui, et semblait manifester de cette façon bizarre le désir d'entrer en conversation. Mais, plus il était surpris de ce manège, plus l'étranger paraissait enhardi à le poursuivre.
Pierre finit par en être impatienté.
a C'est à moi que vous faites l'honneur d'adresser des signaux, monsieur? lui dit-il assez vivement. Est-ce que je puis quelque chose pour vous être agréable?... »
A ces mots, si simples, l'homme à barbe noire, comme terrifié, se voila la face derrière son numéro du Bund et bredouilla à demi-voix :
a Chut!... Ne parlez pas si haut !... Ne me reconnaissez vous pas?...
— C'est un aliéné, se dit Pierre... Pas du tout, monsieur, reprit-il à demi-voix, pour se conformer à la fantaisie du fou.
— Chut!... je suis Jacquinot!... Pas un mot!... pas un geste!... N'ayez pas l'air de faire attention à moi... Mais
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sortons, je vous en prie, suivez-moi sans affectation, reprit l'autre en regardant du côté opposé et comme s'il s'adressait à un interlocuteur imaginaire. »
Était-il possible que ce fût là Jacquinot ? Pierre ne pouvait parvenir à le croire. Et pourtant c'était bien sa voix, ses façons de parler.
Le voisin se leva, se dirigea vers la porte. Il était décidément plus grand de deux ou trois pouces que l'illustre Dieudonné. Cependant, il y avait dans son allure, dans sa démarche, quelque chose qui le rappelait vaguement. A tout hasard, Pierre fit ce que désirait ce personnage fantastique, paya sa demi-tasse et sortit.
L'autre l'attendait dans la rue.
« Venez, je vais tout vous expliquer, » dit-il en prenant Pierre par le bras et l'entraînant dans l'ombre.
C'était bien Jacquinot, et l'explication ne fut pas longue à venir.
a Je suis victime d'un complot terrible, commença le petit homme, quand il se crut hors de la portée de toute oreille indiscrète. On en veut à mes jours. Je mène, depuis deux semaines, la vie d'un proscrit et d'un paria, errant sous de faux noms, ne sachant où reposer ma tête... »
11 s'arrêta, comme épouvanté de ce qu'il allait dire.
«Mais enfin, pourquoi?... Qui vous menace?... Qui vous oblige à vous cacher ainsi ? » demanda Pierre pour l'encourager.
Jacquinot jeta autour de lui un regard qui sondait les profondeurs de la nuit, et reprit à voix basse :
« Des sicaires, des ennemis inconnus, dont j'ignore môme le nom.
WASSILI SAMARIN. 28'
— Et qui vous menacent de mort?
— Oui.
— Où cela?... Quand?... Gomment?...
— Par lettre, reprit Jacquinot en collant sa bouche sur l'oreille de son confident. Vous rappelez-vous le jour où je vous ai dit que j'avais vu à l'Hôtel Bellevue la comtesse Golovine? Eh bien! le lendemain matin, à sept heures, j'ai reçu, sous enveloppe à mon nom, un papier timbré d'une hache, qui me défendait de ne plus jamais m'occuper de cette dame, de prononcer même son nom, sous peine d'être condamné à mort par un] tribunal secret et exécuté sommairement.
— Et ce papier était signé ?
— Le Comité exécutif secret, siégeant partout et nulle part; et plus bas : Par ordre, le Secrétaire, NmiL.
— : Qu'est-ce que ce Comité exécutif?
— - le n'en sais rien.
— Pourtant vous avez pris cette menace au sérieux.
— J'avais, malheureusement, des raisons de la considérer comme très sérieuse, répondit Jacquinot de plus en plus abattu.
— En ce cas, il me paraît qu'il y a un moyen très simple d'échapper à cette condamnation, reprit Pierre, c'est d'obéir à cet ordre mystérieux et de ne plus vous occuper de la comtesse Golovine. Vous venez même de commettre une grave imprudence en prononçant son nom à mon oreille.
— Vous croyez? fit le petit homme repris de toutes ses terreurs. Mais vous n'êtes pas homme à me trahir, vous, monsieur Tissier ?
— Non , assurément. Je vous donne tout uniment le
WASSILI SAMARI>^.
conseil de vous conformer à la défense qui vous a été faite, en n'articulant devant personne, même devant un ami, le nom de cette dame.
— Et vous croyez qu'à cette condition, les assassins m'épargneront? demanda timidement Jacquinot.
— Il me semble que cela ressort de leur menace même.
— Mais qui me dit qu'ils n'auront pas réfléchi, changé d'avis, et reconnu que le moyen le plus sûr de me fermer la bouche serait de me jeter dans l'Aar ?
— Ah! mon cher Jacquinot, vous vous exagérez le danger. Je ne crois pas qu'il soit aussi grand, dit le jeune médecin en souriant.
— Ce ne serait pas la première fois que la chose se produirait, murmura le petit hommo d'un ton à peine intelligible. Il n'y a pas quinze jours qu'on a repêché près de la Nydeck un cadavre percé de coups de poignard...
— Et vous pensez que ce cadavre était une victime du Comité exécutif secret? demanda Pierre avec un vif intérêt.
— Non!... non!... je ne dis pas cela!... répliqua Dieudonné au comble de l'épouvante. Je n'ai rien dit de pareil!... N'allez pas au moins répandre une telle opinion !... Ce n'est pas la mienne, je vous l'assure, — je ne sais rien de tout cela, — absolument rien !...
— Tu m'as pourtant l'air d'en savoir plus long que tu ne veux dire, se murmura à lui-même Pierre Tissier en se promettant do tirer cette affaire au clair... Et, en somme, qu'êtes-vous devenu depuis quinze jours, mon pauvre Jacquinot ? reprit-il à haute voix.
• — J'ai erré, marché à l'aventure dans les environs de
la ville, couché dans les auberges à Maykirch, à Belp, à Bolligen, à Kranchtal, à Aarberg... J'ai écrit à mon administration pour dire que j'étais malade, et c'est seulement la nuit que je me suis hasardé deux ou trois fois à rentrer à Berne pour prendre mes lettres. C'est même ce qui m'a amené à venir vous chercher ce soir au café, au risque d'être reconnu. Un avis de mon chef de bureau m'invite à lui faire immédiatement parvenir un certificat de médecin constatant que je ne suis pas en état de me rendre à mon service. Il paraît qu'on a envoyé chez moi un inspecteur du Palais fédéral, qu'on s'est assuré de mon absence, et c'est ce qui me vaut ce rappel à l'ordre. J'ai pensé que vous seul, monsieur Tissier, pourriez me procurer un certificat...
— Je pourrai même vous le signer moi-même, répliqua Pierre en riant, car je suis docteur depuis deux jours. Je le motiverai sur des troubles cérébraux, — c'est une affaire entendue.
— Ah! mon cher monsieur Tissier, vous me sauvez la vie! 3'écria Jacquinot en lui serrant les deux mains avec effusion. Je craignais tant d'être obligé de me rendre au Palais fédéral et de m' exposer ainsi à être reconnu ! ajouta-t-il en baissant subitement la voix. »
Pierre réfléchissait; il se disait qu'à tout hasard, il serait peut-être plus prudent d'éloigner définitivement Jacquinot, et de mettre ainsi sa chère Éva à l'abri du bavardage de cet imbécile.
— Tenez- vous beaucoup à votre poste de Berne? demanda-t-il en sortant de sa rêverie.
— Moi?... Pas du tout. J'étais mille fois plus heureux dans le Jura, répliqua le petit homme avec un soupir.
290 WASSILl SAMARtN
— Et VOUS reprendriez volontiers vos fonctions premières ?
— Avec la joie la plus vive.
— Eh bien ! rien de plus facile à arranger, puisqu'on vous avait donné de l'avancement. Si vous voulez, j'irai voir le directeur des douanes, je lui exposerai que l'état de votre santé exige le calme et l'air vif des montagnes ; j'appuierai de tout mon pouvoir la demande que vous allez faire pour être réintégré dans vos anciennes fonctions, et j'espère que nous serons écoutés.
— Oh! la bonne, l'excellente idée! s'écria Jacquinot, Et que je serais heureux si vous pouviez réussir!... Oui, cela arrangerait tout, je le crois... Il n'est pas vraisemblable que les sicaires viennent me chercher dans le Jura. »
Les choses ainsi convenues, tous les détails de la démarche à tenter furent arrêtés, et 'bientôt les deux amis se séparèrent. Pierre pour rentrer chez lui, Jacquinot pour se rendre dans un domicile inconnu, qu'il se refusa absolument à faire connaître.
« Vous recevrez ma demande par la poste; mais il vaut mieux, pour vous même, que vous ne sachiez pas d'où elle vient, dit-il mystérieusement au jeune docteur en lui serrant la main. »
Il s'éloigna, rasant les murs et cherchant l'ombre, où il se perdit bientôt.
WASSILI SAMARIN. 29 1
Le 5 décembre 1879, tous les journaux européens publiaient une dépêche de Berlin ainsi conçue :
« Lundi matin, comme le tsar arrivait à Moscou, de Livadia, un train qui précédait immédiatement le sien a été mis en pièces par l'explosion d'une mine. Trois personnes ont péri et plusieurs autres ont été blessées. Le tsar, si miraculeusement préservé de cet^ abominable attentat, est heureusement arrivé sain et sauf au Kremlin, avec toute sa suite. Sa Majesté a reçu le lendemain les félicitations et les hommages de tous les notables de Moscou. Elle leur a adressé une allocution dont voici le t;ens général : «Je me réjouis, messieurs, de vous revoir ( et je me rappelle avec plaisir les térfioignages d'affec- (( tion et de fidélité que vous m'avez déjà donnés en avril « dernier, à l'occasion d'une exécrable tentative. Vous '( connaissez sans doute celle qui s'est produite hier. Je <c n'ai souci que de la Russie et je me suis remis entre « les mains de la Providence. Mais l'esprit révolution- « naire doit être exterminé, et je m'adresse à vous, mes- « sieurs, à tous les honnêtes gens, pour m'aider à dérape ciner un mal si profond. Je m'adresse surtout aux « parents. C'est à eux d'élever leurs enfants dans le bien « et dans la vérité, afin que plus tard ils ne deviennent « pas des malfaiteurs, mais de bons citoyens. »
2q2 WASSILl SAMARIN.
Quelques jours plus tard, le Times donnait les détails suivants dans une série de correspondances télégraphiques traduites de sou chiffre secret :
Au directeur du Times.
Moscou, 6 décembre.
« Quand le tsar voyage à travers son empire et spécialement quand il se rend de Livadia, sa résidence d'été, à Moscou ou à Pétersbourg, deux trains sont ordinairement affectés à son service : l'un pour lui et sa suite, l'autre pour la domesticité et les bagages. Le train impérial prend ordinairement la tête et le second suit à (fuelques minutes d'intervalle. Lundi matin, à onze heures, comme les deux trains entraient à Moscou par le quartier de Rogosch, une explosion éclata sous les roues du premier, fit dérailler la locomotive, renversa et ]uit en pièces cinq wagons sur neuf, et ne laissa sur la voie qu'un monceau de décombres. Par un hasard providentiel, le train de bagages avait pour une fois été expédié en avant, et c'est celui qui a subi les conséquences de l'explosion destinée au train impérial. Trois personnes ont été tuées sur le coup ; onze autres sont plus ou moins grièvement blessées.
« Tout le personnel do la gare et les soldats d'une caserne voisine, immédiatement arrivés sur le théâtre du crime, se sont empressés de le débarrasser des débris qui l'obstruaient. Alors seulement on a pu se faire une idée de l'épouvantable puissance de l'explosion.
« Un véritable volcan artificiel avait éclaté sous 1 es roues de la locomotive : le cratère de ce volcan, large
WASSILI SAMARIN. 2q3
de 19 pieds sur 16 de longueur et 12 de profondeur, restait béant sur la voie. De ce cratère partait, à angle droit avec la direction de la ligue ferrée, une galerie souterraine, un véritable tunnel, de forme triangulaire, sur 5 pieds de haut, 21 pouces de large à la base et 50 mètres environ de longueur, qui se reliait à une maison isolée, en bordure sur la voie.
« Cette maison, immédiatement fouillée, a été trouvée vide d'habitants, mais le fil télégraphique qui la mettait en communication avec la chambre de mine, et les appareils d'induction découverts dans la cave, ne permettent pas de douter que l'étincelle électrique ait été l'agent déterminant de l'exploision d'un amas de substances fulminantes évalué à 2,000 kilogrammes au bas mot.
« La détonation a été entendue à 22 kilomètres de distance.
« De l'enquête à laquelle se sont livrées les autorités civiles et judiciaires paraissent actuellement résulter les faits que voici :
« La maison où s'est préparé ce formidable attentat a été vendue le 3 novembre dernier, par devant M. Borojevv, notaire à Moscou, à un individu disant se nommer Alexandre Karasof, et qui en a payé le prix comptant. Ce prix s'élevait à la somme de 5,000 roubles, soit environ 740 livres sterling (18,500 fr.) : une preuve entre autres que l'argent ne manquait pas aux conspirateurs. La police a soumis à un sévère examen M. Borojew, lequel déclare qu'il ne connaissait en rien l'acquéreur et ne l'a jamais revu depuis la date de l'acquisition, mais qu'il ne pouvait naturellement pas se douter de l'usage réservé à l'immeuble en question, et avait dû le vendre sans
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hésitation à la personne qui en offrait comptant le prix demandé par affiches.
« Les voisins de la maison disent maintenant avoir remarqué les allures singulières des quatre ou cinq personnes qui étaient venues s'y établir immédiatement après la signature du contrat d'achat, — mais ne paraissent pas s'en être autrement inquiétés jusqu'au moment de l'enquête. Le nombre même de ces individus varie suivant les différents témoins qu'on interroge.
« Les uns l'évaluent à quatre où cinq, les autres à huit, à dix, et même à douze ou quinze. Il semble que certains au moins de ces conspirateurs étaient des domestiques ou jouaient le rôle de domestiques.
« Du reste, on les voyait peu au dehors. Les fenêtres restaient presque constamment fermées, et de doubles rideaux de mousseline cachaient ce qui pouvait se passer à l'intérieur de la maison. Les fournisseurs qui y avaient accès étaient frappés, dès le vestibule, du grand "1 nombre de portraits de la famille impériale et d'im^es "' de sainteté qui couvraient les murs, comme pour ne laisser place à aucun doute sur la fidélité dynastique et l'orthodoxie des habitants du logis. Nuit et jour, des cierges étaient allumés devant une de ces icônes. Le rcj)0s du dimanche était rigoureusement observé parles domestiques, et jamais on n'entendait dans cette maison le bruit de la moindre fête ou de la plus légère discussion.
a Une berline attelée de deux forts et bons chevaux en sortait presque tous les jours à vide, et quelques voisins affirmaient l'avoir entendue sortir et rentrer de nuit. Il est présumable que ces sorties nocturnes avaient pour
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objet d'emporter hors de la ville une partie des déblais qui devaient résulter des travaux souterrains exécutés par les conjurés, et il est probable aussi que la berline, postée à rtieure de l'explosion dans une rue voisine, leur aura servi à se mettre rapidement hors d'atteinte.
a Toujours est-il qu'on n'en a encore arrêté aucun, ou du moins qu'aucune des quatre à cinq cents personnes arrêtées depuis trois jours ne répond aux signalements recueillis dans le quartier.
a Les conspirateurs ne cachaient d'ailleurs qu'à demi les travaux qu'ils poursuivaient. Ils prétendaient creuser une cave supplémentaire et en prenaient prétexte pour faire emporter en plein jour de nombreux tombereaux de débris. Le cube des déblais extraits par eux représente au bas mot 250,000 kilogrammes de terre. Ils avaient commencé par forer un puits vertical de dix-huit pieds dans le sol de leur cave, puis avaient amorcé au fond de ce puits la galerie souterraine qui conduisait à la voie ferrée, et enfin avaient établi sous cette voie la chambre de mine. Tous ces travaux étaient soutenus par des planches, des poutres et même de véritables murs de briques, afin de prévenir les éboulements, et ont manifestement été exécutés sous la direction d'un ingénieur habile.
« Il est très remarquable que tout avait été combiné pour obtenir le maximum d'effet avec le minimum de peine et d'embarras : par exemple la forme triangulaire du tunnel, le choix de la maison, les dimensions du puits et de la chambre de mine. Les choses étaient sans doute arrangées de façon que la pression même des roues de la locomotive sur les rails déterminât l'explo-
2q6 WASSILI SAMARIN,
sion, à peu près comme elle met en action certains signaux automatiques. Mais, dans cette hypothèse, il faudrait que les derniers travaux eussent été exécutés par les conspirateurs dans un temps fort court, car un train de marchandises avait passé sur la voie moins d'une demi -heure avant celui du tsar. Ou bien il faut supposer chez les auteurs du crime un génie d'invention véritablement infernal, et admettre qu'ils avaient pu disposer sous les rails un appareil tout particulier, qu'ils pouvaient à volonté rendre inerte ou mettre en jeu, à la dernière minute.
« Aussi les gens compétents inclinent-ils plutôt à croire que l'explosion a été déterminée, à la façon des torpilles sous-marines, par une étincelle électrique lancée au moment précis du passage du train devant un poteau de mire. Il faudrait croire, dans cette version, que le conspirateur chargé de l'opération suprême avait fait le sacrifice de sa vie : car rien ne pouvait l'assurer que les conséquences de l'jpxplosion ne s'étendraient pas à la maison même où il était posté, et il est môme surprenant que cette maiso]i n'ait pas [sauté sous l'action de l'énorme volume de gaz engouffré dans la galerie souterraine. Il y a là un problème de balistique nihiliste fort intéres sant pour les connaisseurs.
« Les polémiques soulevées par cet affreux attentat ne sont pas au surplus d'ordre exclusivement scientifique, La ville de Moscou et l'on peut dire toute la Russie discute avec passion les moindres détails de l'événement. On s'étonne qu'il ait été possible. On s'étonne surtout que la police n'ait encore mis la main sur aucun des auteurs présumés du crime. Une opinion très répandue
WASSILI SAMARTN. 297
veut que la troisième section elle-même soit gangrenée par la propagande révolutionnaire, comme une notable partie de l'armée l'est incontestablement, et qu'il n'y ait plus la moindre confiance à garder en un service de police remis à de telles mains.
a Quelques journaux, le Sovremeni Isvesti en tête, attaquent avec la dernière âpreté l'administration du chemin de fer de Koursk, accusent sa vigilance et déclarent qu'elle doit sûrement avoir h son service des complices de la faction révolutionnaire.
a Inutile d'ajouter que de toutes les provinces de l'empire,comme de toutes les capitales étrangères, arrivent des adresses et des télégrammes de félicitation pour le tsar.
« Au nombre des personnes qui l'accompagnaient et qui ont avec lui miraculeusement échappé à la mort, on cite les ministres de l'intérieur, de la guerre et de la maison de l'empereur, trpis princes du sang, sept officiers généraux, et l'ambassadeur d'Allemagne. Il paraît que c'est uniquement à la présence de ce diplomate que nous devons d'avoir eu connaissance de l'attentat. La première idée de la cour avait été de le tenir secret, comme il est arrivé plusieurs fois déjà en pareille occurrence, et c'est de Berlin que la nouvelle en est arrivée à l'Europe et môme à la plupart des provinces russes.
« Quatre ou cinq cents personnes soupçonnées d'avoir pris une part directe ou indirecte au crime ont déjà été arrêtées à Moscou, comme je vous le dit plus haut. A Pétersbourg. les arrestations doivent avoir été plus nombreuses encore, car les 4,700 prisonniers politiques
298 WASSIM SAMARIN.
détenus au fort Petropaulowski sont présentement transférés à Kasan, Saratow et autres lieux, pour faire place aux nouveaux venus.
a II faut évidemment s'attendre à voir la répression prendre un caractère- terrible : cet attentat, comme tant d'autres du même genre, n'aura sans doute pour efTet que d'amener la déportation ou l'exil d'un grand nombre d'hommes innocents de toute pensée criminelle, et d'ajourner indéfiniment la réalisation des espérances légitimes que nourrissent ici les amis de la liberté. »
Au directeur du Times.
Saint-Pétersbourg, 7 décembre.
«Le parti révolutionnaire, communément appelé nihiliste, revendique hautement la responsabilité de l'attentat de Moscou. Une circulaire dont un grand nombre de correspondants étrangers, notamment celui du Tagblatt de Vienne et le vôtre, viennent de recevoir communication, donne la copie suivante d'une « notification » adressée le 25 du mois dernier à « Monsieur Alexandre Nico- « laïevitch, tsar de Russie, en sa résidence d'été, Livadia. » Te traduis ce document à titre de curiosité ( 1 ) .
« Le comité exécutif secret de propagande et d'action révolutionnaire, siégeant partout et nulle part,
« Considérant,
« Qu'en dépit de ses avertissements réitérés, vous persistez à vous arroger le pouvoir le plus absolu et le plus despotique sur quatre-vingt-cinq millions d'hommes, vos égaux et vos frères ;
(I) Historique.
WASSILI SAMARIN. 299
c( Que VOUS continuez à leur prendre sous forme d'impôt ou de confiscations, pour nourrir votre luxe, vos favoris et vos maîtresses > le produit le plus net de leur travail et de leur industrie;
« Que vous faites ainsi de l'épargne publique, comme du sang et de la vie de tous les Russes, votre chose ei votre bien ;
« Que, loin de faire droit aux revendications des fractions les plus éclairées du peuple russe, vous vous refusez à lui donner, avec la Constitution nécessaire à tout peuple moderne, les libertés les plus élémentaires et les plus indispensables ;
a Que vous avez constamment répondu à nos demandes, si modérées qu'elles fussent, par un redoublement de cruauté et d'impitoyable rigueur ;
« Que vous avez, dans le seul but de conserver avec votre injuste pouvoir vos richesses mal acquises, fait enlever de leur foyer, pour les envoyer à la mort ou à l'exil, des milliers de nos frères et des vôtres ;
a Que l'atrocité des moyens mis en œuvre par vous pour nous combattre légitime de notre part toutes les représailles ;
« Que le salut d'un peuple doit être mis au-dessus de la vie d'un homme :
'~'. Après en avoir délibéré,
ce Arrête :
« Article V. — Le sieur Alexandre Nicolaievitch , tsar de Russie, est et demeure condamné à la peine de mort.
3 00 WASSILI SAMARIN.
« Art. 2. — L'exécution aura lieu dans les trente jours qui suivront la notification du présent arrêté.
« Pour le comité exécutif secret, « Par ordre,
« Le secrétaire,
« Signature illisible. >•>
a Un document aussi mélodramatique pourrait passer pour une funèbre plaisanterie, si les événements qiii se déroulent depuis quelques mois ne lui donnaient une terrible sanction. L'attentat de Moscou, venant après l'attentat de Pétersbourg, prouve surabondamment que le parti révolutionnaire est décidé à ne reculer devant rien pour arriver à ses fins.
« Le tsar entendra-t-il ces avertissements? Se déciderat-il à donner aux Russes une Constitution? Et s'il se décide à le faire, cette concession suffira- t-elle à désarmer ses implacables ennemis? Il est difficile de l'espérer. La violence appelle la violence. Gomme toujours, nous allons voir sans doute les attentats engendrer la répression et la répression engendrer de nouveaux attentats. »
Au Directeur du Times.
« Saint-Pétersbourg, 8 décembre.
a L'auteur principal de fattentat de Moscou est arrêté. 11 est venu se livrer lui-môme, ce matin,, au poste central de la troisième section. C'est un jeune homme encore imberbe, âgé de vingt ans au plus, vêtu comme un artisan, et qui dit s'appeler Ossip Pietrovitch. Sa profession est celle d'ouvrier électricien.
WASSILt SAMARIN. 3oi
« Il a déjà été interrogé par le préfet de police et le ministre de l'intérieur, mais se refuse obstinément à nommer aucun de ses complices. Avant de se constituer prisonnier, il a adressé à trois ou quatre journaux une lettre où il explique les motifs de la détermination qu'il a prise.
« — J'avais résolu , dit-il en substance, de me faire l'instrument de Farrct du Comité exécutif secret, condamnant le tsar à la peine de mort. Mes mesures ont été mal prises, et, au lieu de frapper le vrai coupable avec ses complices immédiats, la mine à laquelle j'ai mis le feu a causé la mort de plusieurs hommes innocents. C'est pourquoi je me juge indigne de renouveler une tentative si malheureuse, et je viens de moi-même me livrer au bourreau. J'ai tenu à ce que ce fût à Pétersbourg^ parce que j'étais sur d'y être amené par la police, et je préférais faire le voyage en liberté. Je ne demande plus rien aux hommes, sinon de ne pas me faire trop attendre le supplice auquel ont droit ceux qui manquent un coup comme celui que j'ai tenté... »
« La troisième section , selon l'usage, a cru d'abord avoir affaire à un fou. Mais la nature des explications fournies par le prisonnier ne permet de conserver aucun doute sur la part qu'il a prise à l'attentat. Il a décrit dans les plus grands détails la construction du tunnel et de la chambre de mine, la mise en place de la charge, qui était seulement, dit-il, d'une centaine de kilogrammes, et l'établissement de l'appareil électrique. Tous ses dires tendent à confirmer l'opinion d'après laquelle l'explosion n'aurait pas été déterminée automatiquement, mais bien par une étincelle électrique lancée au moment voulu par
30 2 WASSILI SAMARIN.
la main de l'homme. Pietrovitch prétend qu'il s'était chargé de cette périlleuse mission et qu'à cet effet il était resté seul dans la maison du crime. La profession d'ouvrier électricien, qu'il s'attribue, semblerait corroborer son dire.
« Mais il est fort douteux que la police se trouve en présence d'un véritable ouvrier. Le langage du prisonnier, le style de sa lettre, ses manières, la finesse de ses mains et de sa peau le classent plutôt dans l'aristocratie que dans les rangs du peuple. La troisième section ne croit pas du tout qu'il soit ce qu'il dit être, et recherche de tous côtés des informations sur sa véritable identité.
« Il est peu probable d'ailleurs qu'elle les obtienne. Le prisonnier n'est connu d'aucun des inspecteurs de police et refuse de donner le moindre détail sur son âge, son lieu de naissance, et son domicile habituel. En d'autres temps, on n'aurait pas craint sans doute de le soumettre à la torture la plus rigoureuse pour lui arracher les renseignements qu'il ne veut pas donner. Mais la Russie a déjà gagné au mouvement qui l'entraîne une certaine pudeur juridique qui lui était naguère inconnue. On n'oserait plus aujourd'hui ne pas faire passer publiquement Pietrovitch en jugement, et l'on oserait encore moins présenter au tribunal et à l'auditoire un accusé endommagé par la torture. Le prisonnier a pourtant agi sagement en venant se livrer à Pétersbourg. Il n'est pas absolument certain que les geôliers de Moscou eussent observé' la réserve à laquelle la puissance de l'opinion condamne' déjà ceux de la capitale russe. »
WASSILI SAMARIN. 3o3
Au Directeur du Times.
« Saint-Pétersbourg, 14 décembre.
« Des renseignements sûrs, qui me viennent d'un personnage officiel des plus hauts placés, me permettent do compléter les détails que je vous ai déjà donnés sur Ossip Pietrovitch, l'auteur principal de l'attentat de Moscou.
« Comme je vous l'ai fait pressentir dans ma dernière lettre, la police se croyait fondée à croire que ce jeune homme n'était pas ce qu'il disait être, un ouvrier électricien, et, depuis le jour où il est venu se constituer prisonnier, elle a poursuivi l'enquête la plus active pour arriver à découvrir la vérité. Cette enquête n'a pas encore donné de résultat positif en ce qui concerne Pietrovitch personnellement. Mais elle paraît avoir établi que le complot d'où est sorti l'attentat de Moscou s'est ourdi à l'étranger, — probablement en Suisse.
« La manière dont s'est effectuée cette découverte est des plus curieuses. 11 paraît qu'au mois d'août dernier, la troisième section, assez inquiète des menées des révotionnaires russes réfugiés au bord du lac de Genève, avait dépêché auprès d'eux un de ses agents les plus fins, le fameux Vareskiold. J'ai déjà eu l'occasion de vous parler de ce policier illustre. C'est, ou c'était, vous le savez, un Danois de naissance, d'abord entré comme Moltke au service militaire de la Prusse, et qu'une vocation décidée pour la police avait déterminé plus tard à offrir sa collaboration au gouvernement russe, dans la troisième section. Cet homme possédait tous les dons du policier émérite, joints à l'éducation et aux manières d'un gentleman
304 WASSILI SAMARIN.
cosmoiDolite. Il était éminemment préparé, par sa connaissance des mœurs et des langues de toute l'Europe, au rôle d'agent international qu'il s'était assigné. Aussi les services qu'il a rendus depuis cinq ou six ans à la troisième section sont innombrables.
« C'est presque toujours par lui qu'elle a été informée à temps des complots ourdis contre le tsar, à Londres ou à Genève, et qu'elle a pu les prévenir. Vareskibld excellait à jouer tous les rôles, à revêtir tous les déguisements, il avait des amis nombreux parmi les révolutionnaires eux-mêmes, et suivait leurs mouvements avec une précision surprenante.
«^Or, le mois dernier, le préfet de police avait précisément reçu de lui des avis fort intéressants. Vareskiold annonçait qu'il était sur la trace d'un nouveau complot contre la vie du tsar, — complot dans lequel une explosion déterminée par un mouvement d'horlogerie devait jouer le principal rôle. Il connaissait, disait-il, non seulement le chef du complot, mais tous les membres du Comité qui en préparait l'exécution ; il savait où se tenaient leurs séances et s'était assuré le moyen d'y assister. D'une indiscrétion échappée à un nommé Iwanow, dans un café de Genève, il croyait pouvoir induire que le moment choisi serait probablement celui du voyage du tsar à Moscou, à son retour de Livadia.
a Pour le dire en passant, c'est à ce renseignement que le tsar a dû la vie; car c'est pour l'avoir eu à temps que l'ordre habituel des trains impériaux avait été interverti.
« Eli un mot, Vareskiold tenait tous les fils de l'affaire; il promettait de suivre les conspirateurs en Russie et
WASSILI SAMARIN. DOO
de les faire arrêter la main dans le sac, — quand tout à coup la troisième section cessa d'avoir de ses nouvelles.
« Elle s'inquiétait déjà de ce silence au moment où l'attentat de Moscou vint absorber toutes ses préoccupations. Lettres sur télégrammes étaient adressées à Yareskiold à Genève, et restaient sans réponse. Il y a quatre jours, on "a eu l'explication du mystère. La police fédérale a informé la troisième section qu'un cadavre inconnu avait été repêché le 7 novembre dernier dans l'Aar, en aval du pont de la Nydeck, à Berne, et que dans ce cadavre elle avait fini par reconnaître — sur les renseignements transmis par un tailleur anglais, dont l'adresse se trouvait au collet d'unulster, — un personnage qui habitait l'Hôtel du Lac, à Genève, sous le nom d'Hankestroem, et qui était tout simplement Vareskiold.
« Le malheureux avait été poignardé à Berne et jeté au fleuve au moment même où il allait surprendre les dernières menées des conspirateurs.
« La police russe incline à penser que cet incident même a dû précipiter l'attentat de Moscou. Elle présume que les conjurés, après s'être défait de leur redoutable adversaire, et s'être emparé de ses papiers, auront jugé indispensable de ne pas ajourner plus longtemps l'exécution de leurs projets. Et c'est ainsi qu'en réunissant tous les éléments en sa possession , elle est arrivée à conclure que le complot était né en Suisse.
a II est donc possible que Pietrovitch en arrive. C'est ce qui expliquerait qu'on manque encore de toute donnée positive sur ses antécédents. Quoi qu'il en soit, le fait même est patent et avoué; l'accusé a dit tout ce qu'il lui
3o6 WASSILI SAMARIN.
convenait de dire, et sera jugé, sans nouveaux délais, après-demain, dit-on. »
Au Directeur du Times.
« Saint-Pétersbourg, 17 décembre.
« Ossip Pietrovitch est passé aujourd'hui en jugement. Contrairement à ce que tout le monde attendait, ce jugement n'a pas été public. La Cour a craint que la jeunesse de l'accusé, la noblesse incontestable de son attitude et la fermeté de son langage ne produisissent une impression dangereuse. Bref, on s'est décidé pour une audience à huis clos.
a Le tribunal, présidé par le prince Sagarine, un des hommes de confiance du tsar, n'était en réalité qu'une Commission de condamnation nommée spécialement à cet effet. Tous les journaux ont reçu l'ordre de se borner à constater le verdict, et si je puis vous donner quelques notes sur ce qui s'est passé, c'est encore grâce à l'obligeance inépuisable du haut fonctionnaire dont je vous ai souvent parlé.
« Les débats se sont ouverts à six Jieures du matin et n'ont pas duré une heure. Un avocat d'office avait été donné à l'accusé, dans la personne du fils d'un conseiller aulique fort bien vu à la Cour, M. Bolujadof. Ce défenseur d'un nouveau genre a été plus véhément encore que l'accusateur public contre celui qu'il avait mandat de disputer à la mort. 11 s'est borné à parler de ce mandat comme du plus pénible et môme du plus humiliant dont un avocat pût se voir investi. En terminant sa brève allocution, qui semblait un véritable réquisitoire, il a dit
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qu'il recommandait pour la forme, et des lèvres seulenent, son client de hasard à la clémence des juges. Le crime, il le savait, était de ceux qui ne pouvaient attendre que l'expiation; et même, en supposant l'accusé fou, — ce qui était la seule hypothèse admissible, — on ne pouvait contester h la société le droit de supprimer une pareille bête féroce. Quant à lui, personnellement, l'austère devoir de sa robe l'avait obligé à accepter le rôle de défenseur; mais c'était le rouge au front qu'il se présentait à la barre ; toute sa vie il resterait courbé sous la douleur d'avoir pu seulement paraître invoquer des circonstances atténuantes en faveur d'un criminel qui avait osé lever sa main sacrilège sur le père commun de tous les Russes.
« Ces platitudes ont révolté, paraît-il, jusqu'aux juges mêmes et fait naître un sourire de mépris sur les lèvres de l'accusé.
« Quant à lui, il a déclaré très simplement accepter la pleine et entière responsabilité de son action. Il a refusé de nommer ses complices et déclaré que, si, par impossible, on l'acquittait, il était prêt à attenter de nouveau à la vie du tsar.
« — Je me suis condamné moi-même, a-t-il dit, par regret d'avoir manqué mon coup et provoqué la mort de quelques pauvres gens. Mon supplice servira mieux ma cause que ne ferait la vie la mieux remplie. Mes amis ne se décourageront pas. Ils montreront de nouveau le tsar au peuple russe comme la personnification d'un despotisme méprisable... Le tsar n'est pas seulement le pivot de la réaction et le pilier des privilèges les plus odieux, il est aussi et surtout le premier auteur de milliers
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d'assassinats judiciaires. 11 mérite la mort et la recevra sous peu!...
« Pietrovitch a été interrompu par le président Sagarine, qui lui a reproché, en termes indignés, d'ajouter le blasphème à l'attentat le plus atroce contre l'oint du Seigneur, et qui a ajouté qu'il en avait la ferme confiance, les complots des méchants seraient toujours confondus par la Providence comme ils l'avaient été jusqu'à ce jour.
« Puis, il s'est couvert, et à six heures cinquante minutes, a prononcé la condamnation d'Ossip Pietrovitch à la peine de mort. On pense que l'exécution aura lieu sans délai, à moins que la condamné n'adresse au tsar une demande en grâce, ce qui est peu vraisemblable, v
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Noël arrive. G' est dans le Jura bernois comme dans toute l'Europe du Centre et du Nord, la grande fête de famille, celle des cadeaux et des bons souhaits, — celle qui répond à notre jour de l'anparisien, avec une pointe de sentiment religieux en plus, une sorte de dévotion traditionnelle aux dieux lares, une association du foyer, de la maison, des meubles mômes à la gaieté un peu voulue, mais réelle aussi, des petits et des grands.
Les fauteuils ont rejeté leurs housses et les fenêtres arborent des rideaux frais ; les cuivres prennent leur
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poli des grands jours ; le lierre en pot s'enroule aux corniches ; les lustres s'enguirlandent de houx. Sur la table du parloir, le sapin enrubanné offre aux yeux éblouis des bébés et des servantes toute une gloire de lampions, de clinquant, de couleurs vives et de jouets. Des bûches énormes flambent aux cheminées. Et tandis qu'au dehors la bise siffle sur le paysage neigeux, la liesse du dedans semble plus franche, le lourd pâté de lièvre plus léger, le vieux vin du bon coin plus généreux, et plus jolie la petite cousine qu'on embrasse entre deux portes.
Chez les Tissier, Noël avait toujours été une institution fondamentale. Il y avait certains plats qu'on ne voyait sur table qu'à Noël, certains mots qu'on no disait qu'à Noël, certaines pensées même qu'on ne sentait naître qu'à Noël. Mais cette fois la fête qui venait semblait emprunter aux événements de l'année une solennité particulière.
Sans se l'être dit, tous les membres de la famille attendaient, l'œil fixé sur cette date fatidique, impatients de savoir ce qu'elle allait leur apporter. Le père Bernard et ]^£me Tissier, une réponse au document diplomatique adressé de concert à Wassili. Hélène, la solution de ses .doutes et de ses angoisses. Pierre la réalisation durêve dont il se berçait depuis un mois.
Tous ils avaient quelque motif de craindre et aussi quelque motif d'espérer. Tous, ils avaient été renvoyés au 25 décembre, comme à l'échéance assurée d'une conclusion décisive. Et tous, ils trouvaient un ragoût spécial, un plaisir enfantin à voir cette conclusion fixée au grand jour de la fête familiale.
Le temps ne marche pas vite en province. Cinq semaines
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y donnent une marge suffisante aux réflexions. Peu à peu, à force de causer, le brave horloger et sa belle-sœur avaient fini par s'habituer à l'idée de voir leur fillette échapper à Pierre. Ils se consolaient mutuellement le soir en se contant les louanges de Wassili.
a Après tout, se disaient-ils, le petit Russe est le plus charmant garçon du monde, — bon, doux, obligeant, laborieux, parfait. Hélène aurait pu choisir plus mal !... Il y a des filles qui ont des caprices si singuliers !.. Elle pouvait s'amouracher d'un ivrogne, d'un joueur, d'un paresseux... C'est encore un bonheur qu'elle se soit mis le petit Russe en tête. Wassili n'a sans doute pas une fortune suffisante pour se mettre en ménage, et c'est probablement ce qui le fait hésiter à se déclarer nettement. Mais, en somme, il aura sa profession, il sera docteur, comme Pierre ; et puisqu'il s'engage de lui-môme à venir à Noël donner en personne. toutes les explications nécessaires, c'est que ses intentions sont droites et que lui aussi il aime honnêtement Hélène. Sans quoi il aurait été si simple de nous écrire tout uniment :
« Cher monsieur Tissier, vous et votre fille vous vous êtes trompés. Je ne l'aime que comme une sœur et je suis aux regrets de l'interprétation qu^ont reçues mes politesses. Du reste, je suis encore beaucoup trop jeune pour songera me marier, etc., etc. j>
« Voilà évidemment ce qu'aurait répondu un galantin surpris par notre mouvement tournant et recevant en pleine poitrine un ultimatum comme le nôtre. Mais non: Il ne se dérobe pas. Au contraire, il répond : Je vais venir ; attendez-moi ; vous saurez tout. Tout, c'est-à-dire apparemment quelque obstacle financier ou légal, quel-
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que embarras provisoire, — la nécessité de faire venir des papiers de Russie, ou bien une question d'état civil, un scrupule de famille. Peut-être a-t-il voulu avant de s'avancer, avoir le consentement de son père, ou bien un oncle à héritage lui destinait sa fille. Mais ce sont là des questions secondaires et qui finissent toujours par s'arranger. L'essentiel est qu'il aime Hélène, et, puisque l'enfant, ne veut pas faire son mari de Pierre, que son afïection soit tombée sur un jeune homme qui le vaut de tout point.
<j Nous ne sommes pas des ogres, n'est-ce pas?Oue nous faut-il en ce monde ? Simplement que nos enfants soient heureux, et qu'ils restent auprès de nous. Eh bien ! Wassili s'établira dans le district de Saint-Ursanne, par exemple, ou bien à Gourchavon. Pierre et lui se soutiendront mutuellement, s'appelleront en consultation ; ils nous soigneront de concert et rendront à Hélène ces belles joues roses qu'ils lui avaient faites en septembre dernier. Tout s'arrangera. Tout ira bien. Le grand point en ce monde est de savoir s'accommoder aux circonstances et de ne pas se buter contre des impossibilités. Des gens entêtés diraient : Nous avons arrangé le mariage d'Hélène avec Pierre, — il faut que ce mariage soit ! Joli moyen de faire le bonheur des deux enfants et le nôtre. . . Au lieu que nous, nous sommes sages, nous avons de l'expérience et nous disons: Si le mariage que nous avions rêvé peut encore se faire, tant mieux ! Sinon, il faut accepter les faits accomplis, nous plier à cette nécessité évidente et gagner à cet arrangement un fils de plus. Voilà comme nous sommes. »
Et le père Bernard, fort content de sa prudence, se
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frottait doucement les mains devant le fou, tandis que M""" Tissier hochait la tête en signe d'approbation, sans cesser de tricoter son bas de laine.
Hélène envisageait la situation sous un jour moins favorable. Sans doute la lettre de Wassili, sa promesse de venir à Noël, s'ilétait possible, lui avaient rendu un peu décourage. Ellelereverrait,toujours ! G'étaitcelade gagné. Et peut-être la tendresse qu'elle comptait lui témoigner, le dévouement absolu qu'elle se proposait de mettre à ses pieds, finiraient-ils par amollir ce cœur de pierre.
Mais elle était bien convaincue, au fond, qu'elle n'avait pas partie gagnée. Trop de preuves le lui attestaient. Ce départ subit de Wassili après la démarche — si hasardeuse, hélas ! — qu'elle avait tentée auprès de lui ; ce silence après son retour à Berne ; cettre lettre froide et « fraternelle, » écrite à la requête de Pierre ; enfin cette seconde lettre même où il ajournait toute explication à Noël : tout cela ne disait rien de bon.
Elle n'était pas obsédée comme jadis par l'idée qu'elle avait une rivale dans le cœur de Wassili. Mais plus elle approfondissait ce caractère, et se remémorait les actes, les paroles, les tendances du jeune Russe, plus elle s'assurait que toutes ses pensées appartenaient à la Révolution et qu'il n'y avait aucune chance de l'en détourner.
Pourtant, elle ne voulait point désespérer. Elle se disait que si Wassili revenait, quelque chose d'heureux pouvait résulter de ce séjour auprès d'elle. Elle s'acharnait à découvrir dans ses lettres un indice sur lequel il fût possible de baser un motif de confiance, et perpétuellement partagée entre ces impressions contradic-
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toires, tantôt dévorée de craintes, tantôt ranimée par une illusion passagère, elle attendait Noël comme un accusé attend le verdict.
Pierre n'avait pas de ces angoisses, quoiqu'il eût aussi ses moments d'indécision. Ce qu'on pouvait trouver d'énigmatique dans le personnage de Wassili n'était plus un mystère pour lui. Seul de la famille il connaissait le mot du rébus, et il le thésaurisait avec un soin jaloux. Il savait ce qu'était Eva. Il avait eu les preuves tangibles de l'intérêt qu'elle lui portait, et sans être de sa nature plus avantageux qu'il ne convient, il se croyait en droit de conclure que la comtesse ne le voyait pas de mauvais œil.
Elle avait bien précipitamment quitté Berne, mais c'était sous le coup d'une impérieuse nécessité que l'indiscrétion de Jacquinot suffisait à motiver; et après tout elle avait été la première à lui écrire de Zurich, à lui envoyer ses félicitations au sujet de son doctorat; d'ellemême enfin, elle s'était engagée à revenir chez les Tissier, et il n'y avait pas à dire, c'était s'exposer de bon cœur aux sollicitations d'un homme qui lui avait avoué son amour.
A la vérité, elle prenait soin de proclamer qu'elle ne pouvait aimer personne. Mais une femme aussi fière qu'Eva ne s'avoue pas vaincue sans tenter quelque résistance, et un cœur aussi loyal ne s'offre pas ainsi aux hommages d'un homme qu'il est décidé à désappointer.
« Si elle revient chez nous, se disait Pierre, c'est que son parti n'est pas irrévocablement pris. Elle veut voir, réfléchir, gagner du temps. Une fois ici, il faudra que
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je sois bien maladroit pour ne pas la décider. Sans compter qu'elle pourrait plus mal faire que de devenir madame Tissier. Elle n'a pas pensé sans doute à cette conséquence de notre mariage, mais j'aurai soin de la lui faire toucher du doigt : en m'épousant elle deviendrait citoyenne suisse, puisque la femme suit la condition de son mari, — c'est-à-dire qu'elle serait pour toujours à l'abri d'une demande d'extradition !... »
Cet argument paraissaitdécisif au jeune savant. Quand il lui revenait en fête, il croyait avoir partie gagnée.
Mais chez lui aussi les sentiments étaient confus, et il avait ses heures de découragement. Tous les raisonnements du monde ne l'empêchaient pas d'être sincèrement amoureux d'Éva, aussi amoureux que sa nature positive le lui permettait, plus amoureux à coup sûr qu'il ne l'avait jamais été. Et cet état se traduisait par des symptômes tout nouveaux. Il perdait le goût du travail, passait ses journées en flâneries sans but et ses nuits à voir en rêve la gracieuse image qui obsédait sa pensée.
Lui qui s'était moqué si souvent des couples qui le soir égrènent des duos passionnés dans les allées des parcs publics, il les enviait maintenant. Lui qui avait toujours professé un dédain si profond pour la poésie, il achetait les œuvres complètes d'Alfred de Musset et se prenait à verser des larmes en lisant la « Nuit d'octobre. »
Et puis des méfiances lui venaient. Il se disait qu'il n'avait ni la naissance ni la fortune d'Eva ; que ses manières avaient dû souvent paraître bien primitives à la comtesse Golovine ; que sa prétention d'être aimé pouvait lui sembler ridicule et même odieuse. N'avait-il pas
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un peu Tair de convoiter des millions ? Ne passerait-il pas pour un vulgaire ambiteux ?
Il avait beau se répéter ces choses, la passion imposait bientôt silence à la raison. Et alors il ne voulait plus rien calculer, plus rien entendre : il n'écoutait que luimême, s'assurait que tout s'arrangerait pour le mieux, que l'intérêt le plus évident d'Éva était de devenir sa femme, que lui seul pouvait la rendre heureuse, l'arracher au monstre du désespoir et des folles aventures, lui donner toutes les tendresses dont elle avait été sevrée.
Oh ! comme il allait la choyer, Fisoler, la séquestrer dans les joies d'une lune de miel indéfinie au fond de la petite ville jurassienne! Gomme il était sûr de lui donner enfin le calme et le vrai bonheur ! Gomme il lui ferait volontiers, pour sa part, le sacrifice des fumées ambitieuses qui lui montaient au cerveau ! Une œuvre plus haute que toutes celles qu'il avait tentées s'imposait à lui : la guérison de ce cœur blessé, de cette créature d'élite que les événements avaient broyée.
Que fallait-il pour cela ? Pierre le savait. La physiologie le lui criait en même temps que l'amour. Il fallait un enfant à aimer, à voir grandir, à élever.
Eh bien ! ce n'est pas un enfant qu'il donnerait à Eva : c'est toute une nichée d'enfants ! des filles et des garçons à la pelle, des bébés blonds et roses qui auraient des petites mains comme des pétales de fleurs, des bouches comme des cerises, des cheveux comme des épis de maïs... Ah ! ah ! la Révolution aurait beau jeu quand ce petit monde s'accrocherait aux jupes de sa maman !
Il riait tout seul en évoquant ce tableau, et, pour en
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préparer l'exécution, il avait cornmencô par arriver dès la mi-décembre à Porrentruy.
Qu'Eva tînt sa promesse, il n'en doutait pas un instant. Pourquoi ne Taurait-elle pas fait ? N'était-elle pas certaine de se trouver en sûreté dans le petit coin ignoré où déjà, en août et septembre, elle avait cherché un asile contre la police russe ?
Donc, elle allait arriver, aux environs de Noël, le 20 décembre, le 22 ou le 23 au plus tard. Et il importait qu'elle trouvât tout prêt à la recevoir.
Ce fut pendant une semaine la grande affaire de la famille. Pierre avait voulu qu'on renouvelât les papiers de tenture du pavillon, qu'on lit repeindre les portes et les fenêtres. Hélène et M"^ Tissier se piquèrent d'honneur, renouvelèrent les rideaux, brodèrent des coussins, firent vernir les parquets, étinceler les vitres. Pas un grain de poussière n'aurait pu survivre aux lavages auxquels se livrait Grettlé. Des plantes d'hiver s'épanouirent sur la cheminée, des livres choisis sur les étagères. Le verre d'eau traditionnel, avec uir sucrier trop plein, un flacon d'eau-de-vie vieille et une fiole d'essence de fleur d'oranger, trôna bientôt sur la com.mode. Les chenets reluirent comme de l'or. Nuit et jour, on fit du feu dans les cheminées.
Le 22 décembre, vers midi, Hélène et M""" Tissier donnaient un dernier coup d'œil au pavillon pour s'assurer que rien n'y manquait. Elles se rappelèrent ensemble la revue toute pareille qu'elles avaient passée au mois d'août, avant l'arrivée de Wassili et de Pierre, et ce souvenir les toucha.
'i Moi qui avais peur de Wassili et qui craignais que le
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lit ne fût trop court pour un Cosaque ! dit Hélène en souriant.
— Eh oui ! Je crois même que je te grondai un peu à cette occasion, répondit M'"® Tissier.
— Gomme on est fou quand on parle de ce qu'on ne connaît pas !
— Oh! cela t'arrivait alors, fillette !... Mais tu t'es bien guérie de ce défaut depuis deux ou trois mois. Tu ne nous gâtes guère à bavarder, maintenant... »
Pierre survint à ce moment. Il voulait, lui aussi, s'assurer que tout était en ordre.
« Quoi ! fit-il tout à coup, pas de tapis !. . . Le parquet tout nu !... Ce n'est guère la mode russe... En Russie on met des fourrures jusque dans les cuisines. »
Il en parlait comme s'il y avait passé toute sa vie. Le fait est qu'il n'aurait jamais songé pour Wassili à ce raffinement qui lui semblait indispensable pour Éva.
Hélène et M™" Tissier restaient muettes, interdites par la notion nouvelle qui se dressait devant elles.
« Il faut des tapis !... je vais courir la ville et en acheter ! » déclara Pierre.
Il partit, revint bientôt avec une cargaison de carpettes et de peaux d'ours. On en mit partout dans le pavillon.
A trois heures tout était prêt, — le savon neuf sur la toilette, l'eau de Cologne dans les flacons ; — il ne restait plus qu'à voir arriver l'hôte si impatiemment attendu.
La journée s'acheva sans l'amener.
Celle du 23 s'écoula de même. Sûrement on l'aurait le lendemain, — ou tout au moins une lettre, un télégramme, un signe de vie.
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La matinée du 24 n'apporta rien. A déjeuner, tout le monde était maussade et manifestement désappointé ; mais on ne voulait pas désespérer encore, et l'on attendait.
Le train de quatre heures, que Pierre était allé voir passer sans en rien dire,'ne laissa môme pas de voyageur à Porren truy .
Les choses prenaient une mauvaise tournure. Et pourtant cette absence môme de nouvelles semblait indiquer la possibilité d'une arrivée tardive. On s'obstinait du moins à l'espérer.
A cinq heures, la veille de Noël, toute la famille était réunie autour du feu, silencieuse et résignée sous la lampe qu'on venait d'allumer. Deux coups de marteau retentirent à la porte de la rue. Chacun tressaillit et sortit de la torpeur qui pesait dans le parloir.
« Le facteur ! dirent ensemble quatre voix anxieuses.
Grettlé entra bientôt, — avec un journal qu'elle déposa sur la table. Pas de lettre! Pas de dépêches !... Les tôtes retombèrent et le silence ne fut plus troublé que par le cliquetis des aiguilles de M™® Tissier.
Un gros soupir monta aux lèvres d'Hélène, pareil à un sanglot. Pierre se leva d'un mouvement brusque et, s'approchant de la fenêtre, se mit à battre machinalement une marche sur les vitres .
« Il est incroyable que nous n'ayons pas encore de nouvelles de Wassili ! dit enfin le père Bernard, traduisant la pensée générale.
— C'est peut-être qu'il est en route et arrivera ce soir ou demain, fit doucement M"" Tissier, sans trop croire elle-même à cette hypothèse. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit-on. »
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Mais cette théorie optimiste trouva peu d'écho. Le découragement avait envahi tous les cœurs.
« Une belle nuit de Noël, — une belle nuit de Noël nous aurons! » dit tristement le père Bernard, avec sa naïveté de grand enfant.
Et presque aussitôt, comme confus de souligner ainsi la tristesse commune :
« Petite, veux tu me lire le journal? Je n'ai pas mes lunettes, » ajouta-t-il pour distraire son monde.
Hélène obéit, prit le Bund sur la table et le déplia.
La première ligne qui frappa ses yeux, en tête de la première colonne, était une dépêche de Saint-Pétersbourg. C'était en Russie ! Tout ce qui se passait en Russie l'intéressait. Elle lut :
Saint-Pétersbourg, midi.
« L'auteur principal de l'attentat de Moscou, Ossip Pietrovich, a été pendu ce matin au champ de Smolenskoë. La troisième section a, paraît-il, trouvé dans les papiers laissés à Genève par le fameux agent Vareskiold et qui lui ont été transmis par la police- fédérale, la preuve que le véritable nom de cet individu était WÂssiLi Samarin.
« Il avait étudié la médecine à Leipsick, puis h Berne^ et n'avait pris le nom de Pietrovitch que dans le courant du mois dernier, pour venir procéder en Russie à sa sinistre tentative.
« Une découverte plus inattendue a été faite deux heures après l'exécution. Les médecins chargés de constater la mort du supplicié et qui avaient obtenu l'autorisation de procéder à son autopsie, ont reconnu
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QUE Wassili Samarin Était une femme. Une grande émotion règne dans le public depuis que cette nouvelle s'est répandue. La troisième section fait ouvrir une enquête. Le tsar a ordonné que les réultats lui en soient communiqués. »
Tout le monde avait écouté cette lecture avec un effroi grandissant. Au nom de Wassili Samarin, M'"^ Tissier avait poussé un cri étouffé, le père Bernard une exclamation de surprise, Pierre une imprécation de fureur impuissante. Qnand l'enfant s'arrêta, il y eut un silence. Puis on entendit des sanglots pareils à des mugissements. C'étaient les deux hommes qui pleuraient, prisa la gorge par cette abominable nouvelle, et ne pouvant contenir l'amer chagrin qu'ils en éprouvaient.
M'"^ Tissier avait laissé tomber son bas de laine et restait sans une larme, mordue par la rancœur des douleurs passées.
Hélène lisait et relisait des yeux ces lignes affreuses. Les pupilles dilatées par l'épouvante, elle se refusait à comprendre, mais comprenait, hélas ! trop bien, et sans se lasser elle reprenait l'étude du télégramme.
Wassili pendu!... Wassili une femme .'...Ces notions atroces toutes deux, inattendues, subites, fulgurantes, flamboyaient devant elle, l'aveuglaient, lui martelaient coup sur coup le cerveau, le réduisaient en pulpe.
Peu à peu, en deux ou trois minutes, elle en vint à ne plus penser. La machine aux idées s'arrêtait. Une grande stupeur, une immobilité froide l'envahit. Une sorte de catalepsie s'empara d'elle. Elle demeura sans voix, sans ouïe, sans toucher, les yeux ouverts, la bouche close, le bras tendu, — morte au monde et pourtant végétant
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encore, comme une plante, comme une fleur, — insensible et sans mouvement.
j^jme Tissier fut la première à s'inquiéter de ce silence.
« Hélène!... mon enfant!... Tu ne dis rien?... fit-elle en se levant et entourant la fillette de ses bras. Pierre !... Bernard!... elle est morte !...» cria-t-elle presque aussitôt avec une indicible épouvante.
La pauvre femme cherchait une lueur dans ces yeux sans regard, une pulsation sous cette peau délicate, et ne trouvait rien que des symptômes de mort. L'enfant restait figée dans l'attitude où l'avait surprise ce brutal écrasement de tout son être interne. Elle était blanche et inerte comme une statue de marbre.
Pierre et le père Bernard, arrachés à leur deuil par le cri maternel, accoururent auprès d'elle. Chacun s'empressa à frapper dans ces petites mains déjà froides, à baigner de vinaigre ces tempes transparentes, à inonder d'eau glacée ce masque charmant quoique immobile.
Mais la vie ne revenait pas.
« Des sinapismes!... Des fers chauds !... » rugit Pierre en prenant l'enfant dans ses bras et la rapprochant du foyer.
Lui aussi, il commençait à la croire morte. Et, dans la terreur de cette complication nouvelle, il puisait la force de réagir contre son désespoir qui débordait.
Presque machinalement, et pourtant avec des soins de jeune mère, il aida Grettlé et sa mère à déshabiller la pauvrette et à la coucher. Puis il mit une énergie farouche à la disputer à la mort, la traitant comme une noyée, la réchauffant, la frictionnant, lui insufflant bouche à bouche l'air frais qu'il allait aspirer à la fenêtre ouverte,
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— prêt à lui donner, s'il avait pu, le sang rouge qui courait éperdument dans ses propres artères, bourdonnant et battant la fièvre.
C'était une chose touchante de voir cette virilité robuste ajourner ainsi sa douleur et son effondrement, pour se jeter tout entière dans un combat corps à corps avec le néant.
Enfin, après une heure d'efforts, il triompha. La poitrine de l'enfant se souleva doucement pour exhaler un soupir léger comme un soufile d'oiseau. Sous sa main brûlante, Pierre sentit renaître et palpiter ce cœur de vierge qui avait voulu s'arrêter à jamais.
Il eut encore la force d'attendre, de voir un rose léger se répandre sur les joues d'Hélène, ses paupières s'abaisser sur ses yeux, ses lèvres s'entr'ouvrir et le sommeil succéder à l'inertie.
Et alors, sur le champ de bataille même, au pied du lit où il venait de vaincre, il s'abattit à son tour, terrassé par la fièvre chaude.
« Une belle nuit de Noël, -r- une belle nuit nous avons ! répétait douloureusement le pauvre père Bernard, en s'escrimant avec sa belle-sœur et Grettlé à coucher son neveu, qui délirait déjà.
Huit jours plus tard, Pierre se réveillait dans sa chambre, n vit autoui* de lui des fioles pharmaceutiques,
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observa que les rideaux étaient soigneusement tirés et se sentit cloué au lit par une immense lassitude.
« Il paraît que j'ai été malade ! » se dit-il à demi-voix, avec cette habitude du monologue qu'il venait de puiser dans un long exercice.
Il rassembla ses forces mentales, chercha à se souvenir, et soudain revit comme un cauchemar le drame terrible dont la conclusion était venue si brusquement écraser dans l'œuf toutes ses espérances.
Mais sa pensée flottante n'en ressaisissait pas encore les détails. Il n'était même pas bien sûr que tout cela fût vrai. Peut-être était-ce une conception délirante, car il avait maintenant la notion confuse de longues heures passées à s'agiter dans son lit, en proie à toutes les fantasmagories de la fièvre...
Une minute ne s'était pas écoulée que sa mère entra. Elle vit d'un coup d'oeil que le malade avait repris conscience de lui-môme et se pencha pour le baiser au front.
« Est-ce que c'est vrai, maman ? demanda Pierre, faible et confiant comme s'il était revenu à l'âge des contes bleus.
Elle ne voulut pas répondre et se contenta de réitérer son baiser.
« Ce n'est pas le moment de causer... Ne t'occupe de rien... Rendors-toi, mon chéri ! fit-elle en bordant le lit comme le bordent les mères.
Il obéit, ferma les yeux et ne pensa plus.
Mais le lendemain il fut plus énergique et voulut savoir. Force fut à M""^ Tissier de confesser la vérité, qui était lugubre : Hélène était bien malade ; la pauvre petite était folle ou pis encore; son intelligence s'était fermée ;
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elle vivait, mais seulement d'une sorte de vie végétative, dans une stupeur complète. Elle n'entendait rien, ne voyait rien, ne disait rien. Ah! on venait d'en passer une semaine, dans la maison Tissier! D'un côté, Pierre en proie au délire, de l'autre Hélène frappée... mon Dieu! il fallait bien le dire, surtout à un docteur!... frappée d'imbécillité... Elle était maintenant *comme un bébé de deux ans. Il fallait la forcer à boire, à manger. Elle ne s'intéressait à rien, n'avait môme pas l'air de comprendre ce qu'on lui disait. Et avec cela si triste, si navrée!... C'était à croire qu'elle n'avait conservé 'de sentiment que pour souffrir, sans en rien témoigner.
Et puis encore, autre affaire : Bernard aussi se mêlait d'être malade ! Toutes ces inquiétudes, toutes ces nuits passées au chevet des deux enfants l'avaient brisé. Depuis trois jours il avait peine à se traîner, ne mangeait plus, semblait vouloir trébucher, lui aussi.
«Ah! mon Pierre, il est temps que tu sois là, je te jure, car j'en ai mon poids sur les épaules! dit la digne femme d'un air accablé, en achevant son rapport. Toute seule pour lutter contre tant de maux réunis, je n'y suffirais pas!... »
Pierre s'était soulevé sur un coude. Il sentait, certes, la nécessité de guérir et se reprochait déjà comme une faiblesse inexcusable d'avoir laissé la maladie s'appesantir sur lui. S'il n'eût tenu qu'à sa volonté, il aurait sur l'heure sauté à bas de son lit et se serait remis à l'œuvre. Mais le simple mouvement qu'il venait de faire l'avertissait que la machine n'était pas prête encore à fonctionner. Il prit son parti en brave.
«Vingt-quatre heures encore, et je serai à mon poste, »
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dit-il à sa mère avec un rayon d'énergie dans ses yeux cerclés de noir.
Il réfléchit quelques minutes et arrêta mentalement le choix d'une série de toniques qu'il croyait de nature à le remettre sur pied.
« Voulez-vous me donner un crayon et du papier, que j'écrive mon ordonnance? » dit-il à sa mère.
Elle alla vers le bureau, toute heureuse de le voir si plein de courage, et, en prenant du papier, déplaça un assez volumineux paquet postal qui se trouvait près de l'écritoire.
« Qu'est-ce que cela? demanda Pierre qui suivait ses mouvements.
— Oh!... une énorme lettre qui est venue avant-hier à ton adresse. Je ne pensais plus à t'en parler, quoiqu'elle nous intrigue assez, ton oncle et moi. .. Veux-tu l'ouvrir, ou attendre de te mieux porter? » ajouta-t-elle en revenant vers le lit avec une curiosité naïve.
Elle tendait à son fils une grande et lourde enveloppe carrée qui semblait renfermer des documents officiels.
Pierre regarda, reconnut le timbre de Zurich et se hâta de rompre le cachet. Un pressentiment faisait trembler sa main, l'avertissait que cela se rapportait à Eva. Et c'est bien d'elle, en effet, que l'enveloppe était pleine.
D'abord, un avis non signé, adressé à M. le docteur Pierre Tissier, à Porrentruy :
« Zurich, l*' janvier 1880.
« Monsieur le docteur,
« Les amis politiques de Wassili Samarin, dépositaires de ses dernières volontés, ont l'honneur de vous transis
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mettre ci-joint diverses pièces qui leur ont été laissées à votre adresse par le glorieux martyr, avec mandat do vous les transmettre s'il ne revenait pas de l'entreprise dans laquelle il s'engageait. Ils vous prient d'agréer l'assurance de leur plus haute considération et de vouloir bien accuser réception de l'envoi à M, MùUer, poste restante, à Zurich. »
Puis une lettre sous enveloppe, sur laquelle Pierre reconnut l'écriture d'Eva. Il la porta dévotement à ses lèvres :
« C'est une lettre d'elle, maman ! » dit-il simplement.
jyjme Tissier, comprenant avec le tact des vraies mères qu'il préférait être seul pour la lire, le baisa au front et se retira.
Il ouvrit la lettre. Voici ce qu'elle disait : . •
Éva à Pierre.
« Zurich, 23 novembre 1879.
« Mon cher Pierre, si ceci vous parvient, c'est que je ne serai plus. Je n'ai donc pas à m'excuser de la petite supercherie dont j'ai usé hier avec vous en vous écrivant que j'irai vous voir à Noël si c'est possible. La nouvelle dé ma mort vous aura tout expliqué. Vous aurez compris que je ne pouvais pas dire, même à un ami tel que vous, ce qui risque fort d'empêcher que je tienne ma promesse.
« Je pars ce soir pour m'engager dans une entreprise qui njarquera l'affranchissement de quatre-vingt-cinq millions d'hommes ou l'heure de mon arrêt de mort. C'est vous dire que je pars avec joie. La vie n'a pas assez
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de charmes pour entrer en balance avec un pareil enjeu. Pardon de vous chagriner, ami. Mais je vous estime trop pour ne pas vous dire toute la vérité, et, il faut que vous le sachiez, si je vis encore c'est seulement par l'espoir de servir la cause de l'émancipation humaine. Ou plutôt je ne vis plus depuis longtemps déjà; je me regarde comme morte quoique errant encore, ombre vaine, parmi les vivants.
« Mon cœur est enterré dans la fosse anonyme où gît le cadavre de mon frère de lait Wassili.
« C'est lui que j'aimais et qui ne l'a jamais su. C'est à sa grande mémoire que je me suis juré de rester fidèle, la nuit où je l'ai vu assassiné sous mes yeux, le jour où j'ai osé prendi'e son nom.
a Voilà pourquoi, mon cher Pierre, il m'aurait toujours été interdit de trouver dans votre loyale affection les joies que je n'ai pas connues. Et pourquoi j'ai le droit de vous parler en sœur et en amie du seul remords que je laisse derrière moi.
« C'est d'Hélène qu'il s'agit. Ce que j'ai à vous dire est étrange à révéler à son fiancé, et plug étrange encore sous la plume d'une femme. Mais rappelez-vous que je suis morte et qu'en aboidant ce sujet avec vous, ce n'est pas à l'homme que je m'adresse, mais au physiologiste et au médecin. Considérez donc la chose en soi et non point dans ses points de contact avec vous. Et pourtant rentrez eh vous-même, interrogez- vous, demandez- vous si vous vous êtes jamais conduit avec Hélène en amoureux et en fiancé, ou bien en frère et presque en papa.
« J'entends d'ici votre réponse. Douter de ce qu'elle est serait presque vous faire injure, puisque vous m'avez
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fait l'honneur de m'offrir votre amour aussitôt que j'ai été pour vous Eva Golovine.
« Eh bien ! mon ami, essayez maintenant de vous mettre à la placée d'Hélène. Pierre était pour elle le fiancé prévu, connu et obligatoire, — un fiancé qui la tutoyait, la grondait à l'occasion et la négligeait pour s'occuper de ses chers cailloux. Moi j'étais Wassili Samarin, — l'inconnu, l'imprévu, le fruit défendu. Etait-il possible qu'il ne s'établit pas entre Pierre et Wassili une comparaison qui devait nécessairement taurner à l'avantage du second ? Vous êtes trop savant pour l'admettre, maintenant que vous êtes averti, mais de trop bonne foi dans votre vanité virile pour vous être seulement douté, jusqu'à la présente minute, de ce qui arriverait forcément.
a Moi qui ne suis qu'une femme, j'avais d'emblée vu le péril, et je puis me rendre cette justice que j'ai tout fait pour le prévenir et le combattre. J'ai été rude avec Hélène. Je l'ai systématiquement évitée. J'ai souvent poussé le manque de courtoisie, dans mes rapports avec elle, jusqu'au point de vous étonner et môme de vous offusquer.
« Rien n'y a fait. J'avais la force invincible. J'étais riinprévu.
« D'autre part, moi aussi j'ai bientôt trouvé dans Hélène ce que je n'attendais pas. Au lieu d'une petite provinciale un peu gauche, un peu niaise, j'ai découvert une intelligence alerte et cultivée, une distinction native, une imagination brillante. Je me suis laissée aller au plaisir bien naturel d'ouvrir cette intelligence, de donner une pâture à cette imagination, d'indiquer un but à cette activité toute fraîche.
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« Ai-JG été imprudente? Je le crains, car je n'avais pas assez calculé le prestige nouveau que ce rôle d'initiateur et de maître me donnait aux yeux de la fillette.
« Bref, mon cher Pierre, la fantaisie est devenue un sentiment sérieux, le caprice un bel et bon amour, et je me suis réveillée un soir placée dans ce dilemme : ou m'enfuir sans explication, ou dire la vérité à la pauvre Hélène.
« Devais-je prendre ce dernier parti? Je comprends aujourd'hui que cela eût mieux valu. Mais vous savez avec quel soin jaloux j'ai gardé mon secret aussi longtemps que je l'ai pu. Vous savez quels graves motifs j'avais de le faire. Je suis donc partie, espérant que celte lubie enfantine s'en irait en fumée.
ce Point. Vos confidences d'abord, et puis deux lettres d'Hélène m'ont révélé un mal plus profond. Un véritable ultimatum de votre oncle m'a mis en demeure de me prononcer. Tout cela était fort embarrassant et je ne savais comment sortir de cette absurde situation. J'ai ajourné ma réponse à fin décembre.
« Savez-vous le petit roman que j'avais rêvé pour Noël ? Wassili vous écrivait pour vous dire qu'il lui était impossible de tenir sa proniesse, mais qu'il envoyait à sa place sa sœur la comtesse Golovine. J'arrivais tout bonnement aux Garettes. J'embrassais Hélène ; j'embrassais maman Tissier et l'oncle Bernard. On s'extasiait sur ma prodigieuse ressemblance avec Wassili et les choses s'expliquaient d'elles-mômes... Mais bast! le programme est changé, mon pauvre Pierre, et, puisque vous lisez cette lettre, c'est que la comtesse Golovine n'aura pu venir de sa personne dissiper tous les doutes.. .
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« Donc, c'est à vous que revient le mandat de donner l'explication que j'ai promise. Avec votre mère et votre oncle, cela ira tout seul et je n'en suis pas inquiète. Je n'oserais en dire autant d'Hélène. J'ai peur pour elle du choc qu'une révélation subite pourrait porter à sa santé physique et morale. Vous savez comme elle est délicate et comme elle a besoin de ménagements. Pensez, mon cher Pierre, que ses sentiments les plus intimes, son légitime amour-propre, ses pudeurs de jeune fille sont en jeu dans l'affaire. Sa méprise est de celles qu'on peut à la rigueur se pardonner à soi-même, mais qu'on doit avoir horreur de voir connues. Hélène et moi nous aurions sûrement fini par en rire. Mais je la comprends mal, ou vous êtes la dernière personne qu'elle aimerait d'y voir mêlée.
a Et voilà précisément pourquoi je m'adresse à vous. Ne criez pas au paradoxe. Vous êtes physiologiste et médecin, mon cher Pierre : il faut traiter ce cas spécial d'une manière digne de vous, de cette double qualité.
« A votre place je commencerais par ouvrir les yeux et m'apercevoir que j'ai l'honneur et le bonheur d'être fiancé à la plus jolie, à la plus intelligente, h la plus adorable fille des vingt-deux cantons. Je me dirais qu'ayant cet avantage inestimable, je me dois à moi-môme de me laire aimer d'elle. Et à cet effet, je renoncerais pour un trimestre au moins à mes collections de cailloux et même à mes bouquins. Je daignerais m'occuper d'elle, l'associer à mes travaux et à mes pensées, l'amener à me dire les siennes. Je ne craindrais pas d'aborder ces sujets de haute philosophie scientifique que nous avons si souvent passés en revue au café du Nord et qu'Hélène, soyez-en
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bien convaincu, est tout aussi a pie que moi à discuter avec vous. En un mot, je la traiterais en égale, comme elle en est digne, et non plus en petite fille.
« Je m'attacherais en môme temps à la distraire et je mettrais quelque coquetterie à lui apparaître à mon avantage, en brave, loyal et solide garçon que je suis, en savant distingué, en Alpin émérite. Car les promenad'îs feraient partie du programme, de belles promenades en tête-à-tête à Courchavon, au Fahy et ailleurs, sur la neige, sous les grands arbres effeuillés.
« Mais, par exemple, je laisserais à la maison mes bottes de sept lieues ! Je m'arrangerais pour me mettre au pas d'Hélène, pour lui donner mon bras à l'occasion; sous aucun prétexte, je ne la laisserais seule au bord des fossés pour arriver plus vite au sommet de la butte et y fumer égoïstement ma pipe.
« Vous le voyez, mon cher Pierre, la prescription n'est pas bien compliquée. Eh bien! je ne vous demande que cinq ou six semaines de ce régime, — ni plus ni moins, — pour que vous soyez tout à fait réconcilié à l'idée de vous marier avec Hélène, et pour que de son côté elle soit prête à entendre cette confidence, que vous laisserez un jour tomber entre deux baisers :
« — Vous savez bien, Wassili, ce petit Russe que nous avions l'été dernier chez nous?... Je viens d'apprendre sur lui la plus singulière anecdote... Il paraît que c'était une femme déguisée en étudiant et qu'elle vient de reprendre son vrai nom qui est celui de comtesse Golovine...
a Ce sera tout. Vous n'en direz pas plus long, et soyez sûr qu'Hélène n'en demandera pas davantage.
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« Mais une autre fois, plus tard, quand vous serez mariés et qu'elle aura sevré son premier héhé, vous reviendrez sur ce sujet, vous lui conterez mon histoire. Et alors, mon cher Pierre, je vous demande à tous deux de donner un souvenir, une belle larme pure à la petite morte qui vous a aimés