‹ Wassili SamarainChapitre 2 sur 2 · EVA · texte numérisé non relu

EVA

Pierre avait dû s'y reprendre à dix fois pour lire jusqu'au bout cette lettre d'outre-tombe, tant il était profondément touché de la mélancolie douce et de l'héroïque sérénité qui s'y reflétaient. Ses yeux voilés de larmes lui refusaient tout service. Les sanglots l'étouffaient.

11 pleura longtemps tout seul, et il fallut le retour de sa mère qui venait, sur la pointe du pied, voir où il en était, pour qu'il songeât à se faire lire les documents qui accompagnaient cet adieu suprême.

C'était d'abord une copie du testament laissé par la comtesse Golovine entre les mains deM^Schw^arzenbach, notaire à Zurich, et qui constituait deux de ses amis politiques ses légataires universels et ses fidéicommissaires au profit de la cause qu'ils servaient ensemble.

L'article 3 de ce testament attribuait à Pierre Tissier un souvenir de cent mille francs « pour l'aider à suivre, à Berne ou ailleurs, la carrière du professorat médical et des recherches originales vers laquelle l'entraînent ses goûts et ses hautes aptitudes. »

L'article 4 attribuait à Hélène une dot de pareille somme.

L'article 5 donnait quittance à M. Bernard Tissier des trente- sept mille francs qui lui avaient été avancés par

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la comtesse Golovine, et assurait à M™^ veuve Tissier une rente viagère de trois mille six cents francs.

Enfin une lettre de M^ Schwarzenbach, notaire, informait la famille Tissier que les fonds visés par ces articles étaient à sa disposition, chez MM. Dabi frères, banquiers à Berne.

Il ne pouvait être question de suivre pour Hélène le programme de la comtesse Golovine.

Ce programme était fait pour un être doué de raison, et la pauvre enfant n'avait plus la sienne. Son cas ne pouvait se classer dans la démence proprement dite, mais il se caractérisait par une stupeur persistante, accompagné d'un anéantissement complet des fonctions cérébrales.

Sa santé générale n'en souffrait pas. On aurait même pu- croire qu'elle s'en trouvait améliorée. Jamais, depuis le commencement de l'hiver, la fillette n'avait eu le teint aussi frais, la respiration aussi égale, le sommeil aussi calme.

Et le phénomène s'expliquait aisément. Elle ne souffrait plus, mais elle ne souffrait plus parce qu'elle ne pensait plus, parce qu'elle était frappée d'insensibilité.

Grettlé et M"** Tissier l'habillaient le matin, la mettaient au lit le soir, la servaient à table comme un enfant. Elle se laissait faire avec une douceur parfaite, regardait sans voir, de ses beaux yeux égarés et vagues, et passait ses journées sans mot dire, assise au coin du feu ou devant la fenêtre. La chatte aux poils soyeux qui sommeillait à ses pieds avait plus d'intelligence et de volonté,

puisqu'elle savait manifester ses appétits et ses répulsions.- Hélène n'en était môme plus là

« Croirais-tu qu'elle ne sent pas la chaleur du feu, et qu'il faut la surveiller pour l'empêcher de se brûler? » disait avec désespoir M'"* Tissi-er à son fils, la première fois qu'il put se lever et procéder à un examen approfondi de la petite malade.

Pierre voulut voir jusqu'où allait Vanalgésie, comme il appelait cet engo urdissement aux sensations môme les plus douloureuses. Il prit la main d'Hélène et la piqua avec une épingle. Elle ne donna pas le moindre signe de malaise, n'essaya môme pas de retirer son doigt. Il approcha de la paume de cette main diaphane une allumette enflammée : Hélène se serait laissé brûler sans mot dire.

C'était à croire qu'elle n'avait pi us de système nerveux.

Pierre avait procédé à cette pénible investigation avec la consciencieuse rigueur d'un jeune médecin épris de son art, mais en même temps avec la vive sympathie d'un frère. Le problème qui se posait devant lui s'adressait à la fois à son cœur et à sa curiosité scientifique. Il y porta toutes les forces de son intelligence, en étudia méthodiquement tous les éléments et tomba dans une méditation profonde.

Cependant sa mère et Bernard Tissier, qui venait de quitter son lit pour assister à la consultation, attendaient le verdict comme un oracle. Ils n'avaient aucune foi dans le docteur Lichteim, le vieux praticien de Porrentruy, qu'ils avaient pourtant fait appeler en hâte dans le premier moment d'épouvante. A leurs yeux, il n'y avait plus qu'un docteur au monde, c'était Pierre. Ce que

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Pierre allait dire serait cru. Ce qae Pierre ordonnerait serait exécuté.

Or, il s'agissait de leur enfant chérie, de l'être faible et charmant en qui se concentraient toutes les tendresses, tous les espoirs de la maison.

« Eh bien? -dit enfin le père Bernard, en voyant que Pierre ne sortait pas de son silence.

— Eh bien ! c'est grave, très grave et presque sans exemple, répondit le jeune homme en relevant la tête. Mais il n'est pas certain que ce soit sans remède. La secousse qu'a subie la chère petite est de celles qui pouvaient la tuer du coup ou troubler à jamais sa raison. Peut-être faut-il se féliciter qu'elle en soit seulement étourdie... Voyez, mon oncle, et vous maman, comme elle est jolie dans ce rêve sans fin au fond duquel sa pensée semble s'être arrêtée !... On dirait;que la vie végétative, débarrassée des entraves que lui opposait une activité mentale excessive, et sans doute douloureuse, prend maintenant sa revanche par une floraison d'hiver. . . Vous savez si j'étais inquiet au mois d'octobre sur les poumons d'Hélène ? Je viens de l'ausculter, et jamais je n'ai perçu une respiration plus égale et plus douce. Tous les râles ont disparu. Sa peau est fraîche, son pouls parfaitement normal. Voyez ces belles couleurs sur ses joues roses, le rouge éclatant de ses lèvres, cet éclat nacré de ses yeux ! C'est à se demander s'il ne serait pas imprudent de l'arracher trop vite à une condition morale si favorable à sa santé physique, — en admettant, bien entendu, que ce soit une chose aisée. Malheureusement rien n'est plus incertain, tout au moins par les moyens ordinairement en usage.

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— Mais ces moyens existent?... 11 est possible de ranimer cette intelligence éteinte ? demanda ardemment le père Bernard.

— Assurément. Il suffirait, par exemple, de soumettre Hélène à des inhalations de chloroforme. Cela semble singulier, dans une affection comme la sienne, quand on sait que le chloroforme a précisément pour effet d'insensibiliser le patient... Mais l'insensibilité passagère que donne cet anesthésie est toujours suivie d'une réaction, d'une période de véritable excitation cérébrale. Et c'est sur quoi l'on spécule habituellement dans les cas analogues au nôtre.

— Pourquoi ne pas en essayer, alors ?

— Parce que nous avons là une Hélène tranquille et heureuse et qu'il ne faut pas s'exposer à lui substituer une Hélène agitée et délirante.

— Alors, il faut que l'enfant reste ainsi, sous peine de folie furieuse ?

— Je ne dis pas cela. Je dis que la plus -grande prudence est de rigueur. Nous en viendrons peut-être aux inhalations anesthésiques, mais seulement quant le moment sera venu, avec discrétion, en employant l'élher au lieu du chloroforme... Tenez, mon oncle, et vous maman, voulez- vous me laisser faire ? Je vais songer à loisir à tout ceci, consulter mes maîtres, n'avancer qu'à pas comptés mais sûrs, et je l'espère, — oui, je l'espère, nous sauverons la mignonne ! . . .

— Ah ! si tu faisais cela, mon Pierre, tu me rendrais plus que la vie ! cria le pauvre père Bernard en serrant les mains de son neveu.

Deux grosses larmes coulaient de ses joues sur sa barbe

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blanche. Il était tout courbé. En ces dix jours il avait vieilli de vingt ans.

Quant à M""^ Tissier, elle écoutait en silence, renfermant en elle-même toutes ses émotions selon son usage. Et pourtant son cœur avait bondi quand elle avait entendu Pierre exprimer l'espoir de sauver Hélène. Elle chantait intérieurement un hymne d'actions de grâce à la science profonde de son fils.

La digne femme ne se doutait pourtant pas de l'étendue du service qu'il allait rendre à la pauvre enfant qui assistait sans s'en douter à cette conférence. Si Hélène, au lieu de tomber outre les mains d'un frère prudent et avisé, avait été remise à celle d'un aliéniste de profession, en vingt-quatre heures cet aliéniste eût fait d'elle une folle. La douche aurait d'un fouet impitoyable cinglé sa touchante atonie. Sa pensée, brutalement réveillée, se serait élancée d'un bond vers mille cauchemars affreux. Le hideux régime de la prison médicale aurait transformé sa mélancolie en fureur. Les menottes et les geôliers auraient achevé de la porter jusqu'à la frénésie.

Heureusement pour elle et pour les siens, elle respi- . rait la seule atmosphère qui puisse convenir aux maladies physiques ou morales, celle de la famille. Heureusement, ce n'était pas un exécuteur patenté, mais une intelligence servie par un cœur blessé comme le sien, qui allait procéder au pansement.

Pierre traversait une crise physiologique qui le rendait singulièrement apte à sa délicate mission.

La lettre d'Eva, qu'il lisait et relisait sans cesse, lui avait d'abord causé un grand déchirement. Mais peu à peu, cette douleur cuisante s'était calmée pour faire

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place à des sensations nouvelles. Il éprouvait une sorte d'orgueil naïf à se dire qu'à la veille même de la mort il avait occupé cette âme héroïque. En même temps une contagion de dévouement le pénétrait : une soif de fidélité, un besoin de suivre textuellement les instructions qui lui étaient données.

Très sincèrement, il faisait déjà ce qui lui était prescrit: il ouvrait les yeux et s'apercevait qu'Hélène était jolie, charmante, adorable. Le suffrage d'un juge tel qu'Éva lui paraissait avec raison décisif. Quant à l'amour que la fillette avait porté à Wassili et qui venait de lui être révélé, loin d'en être choqué, il y trouvait un nouveau point de contact avec lui-même, une communion et comme une prédestination.

En sa cousine, il ne voyait plus désormais l'enfant qu'il avait accoutumé de traiter en grand |frère, mais le seul être avec lui qui eut compris Eva et avec qui il pourrait peut-être un jour parler d'elle, en qui il pût jamais espérer de retrouver un peu d'elle.

Il n'est pas jusqu'à l'état mental d'Hélène qui, par ses causes déterminantes comme par ses manifestations exceptionnelles, ne suscitât en lui une ardente sympathie. Non seulement elle était profondément touchante dans ce deuil muet qui avait submergé jusqu'à son intelligence, mais, Pierre ne pouvait l'oublier, ce deuil c'était le sien même, celui qui venait de le terrasser dans un accès de fièvre chaude, celui qu'il comptait porter au cœur sa vie durant. Si endurci qu'il fût d'ailleurs, comme tous les chirurgiens, au spectacle de la souffrance, il l'était moins à la tristesse des maladies psychiques, et sa pitié se doublait du chagrin de ceux qu'il aimait.

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Aussi apportait-il à rexamen de son sujet un intérêt passionné, une ardeur de réussir, dont jamais peut-être médecin ne fut possédé.

Il commença par l'observer pendant deux ou trois semaines, autant pour se bien pénétrer des moindres données du problème que pour laisser passer les grands froids sur cette espèce de sommeil moral si avantageux aux poumons d'Hélène. Puis, quand février approcha, ramenant des journées plus tièdes, il entra en campagne.

L'objet dominant de ses préoccupations scientifiques, depuis un an ou deux, avait été l'électricité d'induction dans ses applications thérapeutiques. Très frappé des effets surprenants qu'il en avait souvent obtenus ou notés. Pierre s'était décidé à recourir à ce précieux agent d'excitation musculaire et nerveuse. Il avait fait venir de Berne un appareil spécialement construit sur ses indications par la maison Bachmann, — celle-là même où un jour il avait surpris Éva sous la blouse d'ouvrier. Dans " les premiers jours de février, l'expérience commença.

Hélène, assise dans un fauteuil, était tous les matins placée devant une petite table, sur laquelle reposait la machine électromagnétique. Pierre avait soin d'en régler le courant avec une grande prudence; puis, au moyen d'excitateurs métalliques, munis d'épongés humides et tenus par des manches isolants, il soumettait la malade à l'action électrique.

Au début, c'était seulement pour une minute ou deux. Pais, la durée de l'opération fut prolongée et l'intensité du courant graduellement accrue.

Dès la cinquième séance, il devint manifeste que la

sensibilité commençait à renaître. Hélène retirait sa main quand on la piquait avec une épingle!...

Ce fut une grande joie dans la maison. On en parla jusqu'au lendemain.

Bientôt les symptômes de résurrection progressive s'accusèrent plus nettement. Elle chassait du geste une barbe de plume promenée sur sa joue, semblait arrêter son regard sur des objets déterminés, et, à table, paraissait prendre goût à ses plats favoris.

Mais, au bout de quelques heures, la dépression se manifestait de nouveau et la force psychique faisait encore défaut, épuisée par ces efforts, pourtant si faibles.

Il était néanmoins visible que la stupeur diminuait.

A la fin de la deuxième semaine, elle avait presque entièrement disparu. La pupille n'était plus dilatée, la peau avait recouvré toute sa sensibilité. Mais Hélène agissait encore comme un automate, privée d'intelligence et de volonté.

Pierre décréta alors qu'on alternerait les séances de faradisation , devenues beaucoup plus longues, et réitérées deux fois par jour, avec des affusions d'eau froide en pluie.

Enfin, ces agents d'excitation combinés restant impuissants à provoquer un retour d'activité mentale, on en vint aux inhalations d'éther.

Cette fois, la langue se délia. A peine l'enfant avait-elle été soumise pendant cinq minutes à l'influence des vapeurs anesthésiques, que la réaction survint : elle se mit cà parler comme en rêve.

Los mots étaient incohérents et n'exprimaient aucune

idée intelligible, mais le rêve n'avait clairement rien de pénible, car un sourire errait sur ses lèvres.

« Hélène, mon enfant, m'entends-tu? cria la pauvre madame Tissier.

— Oui, maman, » répondit sa voix fraîche.

C'était comme si elle fiît revenue de la tombe. Autour d'elle, on s'embrassait en pleurant de joie.

La guérison était loin d'être complète, mais elle était en bon chemin. De jour en jour, l'amélioration s'accentuait. Insensiblement, la spontanéité semblait renaître chez la petite malade. Elle répondait aux questions, exécutait un mouvement prescrit. Mélancolique encore et peu communicative ; excepté dans les courtes périodes d'excitation qui suivaient l'application de l'éther et de l'électricité, elle se montrait de plus en plus sensible à la secousse magnétique, s'en plaignait doucement et Unissait par analyser à haute voix ses impressions.

Un beau jour, Pierre la jugea assez forte pour une promenade à pied. EnsemDle, ils allèrent jusqu'à la lisière du Fahy.

Il faisait un beau soleil de mars, qui semblait un sourire épandu sur le paysage d'hiver. Des blés en herbe verdoyaient au loin. Les arbres n'avaient encore ni feuilles, ni bourgeons, mais, à la vigueur des menues branches qui s'enlevaient sur le ciel bleu, au brillant poli de leur épiderme, on sentait que la sève coulait plus chaude dans leurs veines et allait bientôt .éclater en bouquets.

Hélène, avec la nature végétale, subissait l'influence de ce renouveau. Elle jnarchait comme au bon temps, les joues fraîches et l'œil clair, appuyée au bras de Pierre,

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qui ralentissait le pas pour ne point la latigiier. Sans parler, elle laissait voir qu'elle était heureuse et que le passé restait encore pour elle voilé derrière un rideau de brouillards.

En rentrant à la maison, elle embrassa spontanémen t tout le monde, se déclara ravie de sa promenade et dit qu'elle avait grand appétit ; autant de miracles soigneu sèment recueillis et commentés.

Une autre fois, c'était à Saint-Ursanne. Pi erre l'y avait conduite à pied, enhardi par le succès des précédentes excursions.

■ La vue du cloître sembla évoquer chez Hélène quelque chose comme un souvenir. Mais ce s'ou venir n'avait rien d'amer ni de douloureux, ni même rien de précis. Arrêtée dans l'embrasure d'une ogive, elle contemplait le fameux rocher qui surplombe et semble toujours sur le point do rouler sur la ville.

« Quelle chose étrange! dit-elle tout à coup. Il me semble que je suis déjà venue ici! C'est pourtant la première fois, n'est-ce pas, Pierre?

— Non, ma chérie; en septembre dernier, nous avons visité ce cloître, ne te souviens-tu pas?... C'était avec... avec Wassili, ajouta-t-il d'une voix tremblante.

— Wassili?... répéta Hélène, comme si elle cherchait dans sa mémoire. Qui cela, Wassili ?

— Un de mes amis , un étudiant de Berne, qui était venu passer les vacances chez nous.

— Ah!... fit-elle toute pensive. Oui, je me rappelle, reprit-elle au bout d'un instant. H était bien gentil, Wassili!... Toi aussi, mon Pierre, tu es gentil!... Et si bon pour moi... Aussi, je t'aime bien, va! »

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Et, comme fatiguée de ce long raisonnement, elle s'arrêta, rêveuse.

La semaine après Pâques, en avril : le jardin des Carettes est plein de parfums, de bourdonnements et de couleurs vives. De toutes parts, le printemps éclate en feux d'artifice de vert, de jaune et de rose. Hélène, assise à la fenêtre du parloir, regarde le soleil qui poudroie sur le chemin, et elle sourit à la terre en fête. Comme tous les Tissier, elle est en deuil, pourtant, en deuil de celle qui est morte sur un gibet lointain. Mais elle n'en sait rien, ni ne s'en inquiète. Elle trouve que sa robe de cachemire lui va bien, que le soleil est doux et que la nature est bonne.

Voici que, sur le chemin, arrive un cortège, — un beau cortège de gala, celui d'une noce.

Les époux se donnent le bras. Ils rayonnent dans leurs habits neufs. La mariée arbore une robe de taffetas bleu, dont les cassures miroitent au soleil. On entend, comme elle approche, le froufrou criard de la soie neuve. Le marié est en noir, ganté et cravaté de blanc, sous un chapeliu qui reluit; ses souliers vernis craquent. Il est plus petit que sa femme, mais aussi fier que s'il avait six pieds.

Derrière eux, sept ou huit couples ont emboîté le pas. C'est une orgie de toilettes tapageuses, de grands châles français, de chapeaux à fleurs et de bijoux faux. Tout ce monde est raide et gourmé, très pénétré de sa dignité, très vain de son apparence.

Comme le cortège défile devant la fenêtre, le marié soulève son chapeau, la mariée esquisse une révérence^

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— et un frais éclat de rire part en fusée des lèvres d'Hélène.

Elle a reconnu Jacquinot, avec Stéphanie Mésidrez à son bras.

« Pierre!... maman!... papal... Jacquinot se marie!... crie-t-elle en se retournant. Et ce n'est pas Camille Gonflin qu'il épouse, c'est Stéphanie Mésidrez !... »

Toutes les petites malices, toutes les gaietés et les fous rires de son enfance lui reviennent à la fois. C'est un réveil soudain, un dégel, comme si sa mémoire fermée s'entr'ouvrait tout à coup, lui donnait une échappée de vue sur le passé.

« Mais où est donc Camille? Comment peut-elle permettre à Jacquinot de lui échapper ainsi?... Voilà comme il couronne dix ans de fidélité inébranlable!... Nous l'avions pourtant bien dit que tout finirait par là!... Pauvre Camille!..,

Pierre explique alors à Hélène ce que tout le monde sait à Porrentruy. Camille est rentrée triomphante de Belfort, avec un état civil rectifié. Les juges de son territoire natal lui ont rendu le sexe auquel elle avait droit. Mais ils ont omis, ces juges intègres, de lui donner en même temps une dot de quarante -cinq mille francs, comme celle de Stéphanie. Ce qui fait qu'en rentrant à Porrentruy avec ses papiers en règle, libérée du service militaire et du stigmate de déserteur, la pauvre fille a trouvé affichés à la mairie les bans de l'infidèle ■.

Elle a crié, tempêté, menacé de poignarder le traître et de se suicider sur son cadavre. L'élégiaque Dieudonné s'est alors adressé à la police, qui lui a fait une garde d'honneur et pendant plusieurs jours a ostensiblement

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veillé sur sa précieuse personne. Le père Bernard est intervenu, a procuré à sa filleule une place dans une maison deBernepour l'éloigner au moins du théâtre de son triste roman. Et les choses ont suivi leur cours impitoyable.

Le pis est que tout le pays approuve Jacquinot. On est unanime à dire qu'il n'y avait pas à hésiter entre quarante-cinq mille francs et Camille Gonflin.

Hélène avait écouté ce récit avec un évident intérêt. Quand il fut fini, elle resta silencieuse et parut réfléchir. Elle songeait au déjeuner de village où l'accord de Jacquinot avec Stéphanie s'était dessiné. Et par une alliance d'idées naturelles, sa pensée s'arrêtait pour la première fois sur Wassili. Où était-il, Wassili? Qu'était-il devenu ?

Le souvenir n'éveillait aucune souffrance, mais il lui semblait qu'entre ce déjeuner où se trouvait Wassili et le moment présent il y avait un grand vide, comme un trou noir et béant.

Elle regarda autour d'elle et s'aperçut que tout le; monde était en deuil. Sa propre parure noire l'étonna. Elle releva les yeux sur Pierre, qui s'était assis auprès d'elle, et lui demanda timidement, mais sans terreur :

« Pourquoi sommes-nous en deuil? »

Depuis huit jours Pierre attendait la question. Sa réponse était toute prête :

« Parce que nous avons perdu une excellente amie, mieux qu'une parente, une bienfaitrice, — la comtesse Eva Golovine... Tu te rappelles ce nom, n'est-ce pas, chérie?»

Hélène hésita un instant.

« Oui, je crois, dit-elle enfin. N'est-ce pas cette dame

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qui a rendu service à papa en lui avançant de l'argent ?

— Précisément, reprit le jeune docteur. Et c'était un grand service, qui a prévenu la ruine de la maison... Aimerais-tu que je te dise l'histoire de la comtesse Eva ? ajouta-t-il d'un ton confidentiel, comme un père qui promet un conte à sa fillette.

— Oui, j'aimerais bien l'entendre, » répondit Hélène avec une pointe de curiosité, en rapprochant sa chaise du fauteuil de son cousin.

Pierre lui dit alors, en les adoucissant, les principaux faits de la vie de la comtesse. Il insista sur sa beauté, sur sa grande fortune, sur la splendeur de ses bijoux, transformant de son mieux en conte de fées ce drame si tragique. Puis, quand il crut avoir suffisamment excil'' l'attention de la convalescente, il s'arrêta court :

« Maintenant, dit-il d'une voix tremblante, après un silence, je te dirais un grand secret, si tu étais capable de le garder... Mais il faut me promettre sur l'honneur de ne le dire à personne ! . . .

— Je te le jure! prononça Hélène avec ferveur.

— Eh bien, chérie, voici le plus curieux de l'affaire. C'est que cette jolie comtesse Golovine, qui se déguisait ainsi en homme pour courir le monde, y semer ses bienfaits et fournir des fonds aux horlogers en détresse, — cette jolie comtesse, tu l'as connue, tu l'as vue de tes yeux, tu lui as parlé, tu as été son amie...

— Moi? demanda Hélène avec une sincérité qui rassura Pierre.

— Toi-même. Et tu vas bien rire, quand tu sauras que tu l'as prise pour un homme... Voyons, creuse tes souvenirs, examine... Sous quels traits penses-tu que la

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comtesse peut s'être montrée à toi et avoir côtoyé ta vie ?... »

Hélène chercha sans rien trouver.

tf Ce n'est pas sous les traits de Jacquinot, n'est-ce pas? reprit le jeune homme.

— Oh! j'espère qu'elle a trop bon goût! protesta Hélène.

— ^'Tu as parfaitement raison. C'est au contraire sous les traits d'un charmant garçon, avec' de beaux yeux clairs, des cheveux châtains, une vareuse bleue, des petites bottes russes...

— Wassili ! s'écria Hélène avec la joie d'un enfant qui trouve le mot d'une énigme.

— Wassili lui-même... Ce gentil Wassili, qui a passé les vacances sous notre toit et avec qui nous avons fait de si bonnes promenades, n'était autre que la comtesse Eva Golovine... C'est curieux, n'est-ce pas?... Tu ne t'en es jamais doutée?...

— Non, dit Hélène en ouvrant ses yeux tout grands.

— Moi non plus, ni maman, ni l'oncle Tissier, ni personne. Il a fallu qu'elle me l'avouât elle-même... Ah! elle nous a joliment mis dedans, n'est-ce pas?... »

Il riait, le pauvre Pierre, il faisait effort pour rire, et il y parvenait. Hélène souriait aussi, par complaisance, mais cette histoire l'étonnait visiblement plus qu'elle ne l'amusait.

a Alors Wassili et la comtesse Golovine ne sont qu'une seule et unique personne? reprit-elle.

— Oui.

— Et Wassili était une femme?

— Oui. »

Elle regarda Pierre dans les yeux et dit :

« Eh bien ! tu m'as appris que nous sommes en deuil delà comtesse Golovine. Elle est donc morte? Wassili est donc mort?...»

Pierre eut une sueur froide. Il se demanda si, depuis dix minutes, Hélène n'était pas en pleine possession de ses facultés et ne jouait pas, pour tout savoir, la comédie de l'indifférence. S'il allait, en parlant trop Tite, ébranler de nouveau sa raison !...

Le regard pur et confiant qui s'attachait au sien le rassura.

« Oui, » fit-il tout simplement.

Hélène n'eut pas un tressaillement.

«■ Pauvre Wassili ! dit-elle. Je suis fâchée qu'il soit mort... »

Et comme Pierre se taisait, elle pensa à autre chose.

Mais le jalon était posé. A dater de cette heure, Pierre ne passa pas un jour sans rappeler à l'enfant le nom de la comtesse Golovine et son identité avec Wassili. Par mille voies détournées, par tous les sentiers de sa causerie familière, il la ramenait à cette notion. H voulait l'habituer à la regarder en face, l'en pénétrer d'une manière inefiaçable avant que sa raison eût achevé de recouvrer sa lucidité.

Bien lui en prit.

Un matin de mai, il avait crié d'en bas à Hélène :

« Chérie, mets ton chapeau ! Nous irons faire un tour du côté de Gourchavon. »

L'enfant eut l'idée de prendre son grand chapeau de , paille, et ouvrit un tiroir. Elle y trouva un vieux cahier jj de notes qu'elle eut aussitôt la curiosité de feuilleter i

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Il était plein de son amour pour Wassili.

Et brusquement, le voile acheva de se déchirer. La mémoire reprit ses droits, la raison son empire. La succession des événements reparut dans son ordre logique et se dressa tout à coup devant Hélène. Elle se rappela la soirée fatale et la dépêche du Bund. Elle vit Wassili pendu. Elle vit les chirurgiens penchés sur son cadavre et reconnaissant une femme.

Mais si sa chair tressaillit sous le coup, cette fois, il était amorti., Elle eut la force de descendre l'escalier, de prendre le bras de Pierre, de marcher auprès de lui, de répondre affectueusement à son enquête habituelle sur la manière dont elle avait passé la nuit. Et comme il n'omettait pas de revenir une fois de plus à la comtesse Golovine et à l'ami Wassili, elle l'arrôta court.

« Pierre, je sais tout, dit-elle, les larmes aux yeux, en rougissant jusqu'aux racines de ses fins cheveux.

— Tu sais tout ?. . . Mais alors, tu es guérie, mignonne ! » s'écria-t-il en la serrant dans ses bra«, au milieu de la grand'route.

Guérie, elle l'était si bien, qu'elle se rappelait maintenant ses moindres sensations de malade, et commença de les décrire. Elle reconstituait tout : l'écrasement de la première heure, le vide des autres, la pesanteur de sa vie végétative, puis l'aurore de la sensibilité, les secousses électriques, les rêves de l'éther, les premières lueurs de spontanéité et d'intelligence, le développement graduel des faits mnémoniques, enfin le moment précis où l'état normal s'était définitivement rétabli.

Ces détails étaient d'un si haut intérêt scientifique, et couronnaient si bien la cure splendide achevée par le

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jeune docteur, qu'il se trouva naturellement conduit à suivre de point en point les instructions d'Eva, en abordant désormais avec sa cousine les questions les plus ardues de la physiologie cérébrale.

Et sans doute, elle prit à ces causeries un intérêt aussi vif que lui-même, car le père Bernard eut au mois d'août suivant le plaisir de faire afficher à la mairie de Porrentruy les bans du mariage qu'il avait combiné avec maman Tissier.

<v Après tout, c'est encore nous qui avions raison ! dit-il, ce soir-là, à la digne femme, quand les enfants se furent retirés. Et comme j'ai bien fait de vouloir que Pierre fût médecin ! . . .

— Oui, mais si Wassili avait été un homme, nous serions peut-être loin de compte! répliqua-t-elle de son plus grand sérieux, sans perdre un point de son tricot.

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