‹ Waterloo suite du Conscrit de 1813 ErckmannChatrianChapitre 2 sur 4 · IO · texte numérisé non relu

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étoiles brillaient au ciel, pas un souffle n’arrivait sur la plaine, les épis restaient droits, & dans le lointain les horloges des villages sonnaient neuf heures, dix heures, onze heures. Je finis par m’endormir. C’était la nuit du 14 au 1 5 juin 1 8 1 5 .

Entre deux & trois heures du matin, Zébédé vint me secouer.

« Debout! disait-il, en route! »

Bûche était aussi venu s’étendre près de moi ; nous nous levâmes. C’était notre tour de relever les postes. Il faisait encore nuit, mais le jour étendait une ligne blanche au bord du ciel, le long des blés. A trente pas plus loin, le lieutenant Bretonville nous attendait au milieu du piquet. C’est dur de se lever, quand on dort si bien après une marche de dix heures. Tout en bouclant notre sac, nous avions rejoint le piquet. Au bout de deux cents pas, derrière une haie, je relevai la sentinelle en face de Roly. Le mot d’ordre était : « Jemmapes & Fleurus! » Cela me revient d’un coup... Comme pourtant les choses dorment dans notre esprit durant des années ! ce mot d’ordre ne m’était pas tevenu depuis i8i5.

Je crois encore voir le piquet qui rentre dans le chemin, pendant que je renouvelle mqn amorce ù la lueur des étoiles- & j’entends au loin les autres sentinelles marcher lentement, tandis que les pas du piquet s’éloignent â l’intérieur de la colline,

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Je me mis à marcher l’arme au bras le long de la haie. Le village, avec ses petits toits de chaume & plus loin son clocher d’ardoises, s’élevait audessus des moissons. Un hussard à cheval, en sentinelle au milieu du chemin, regardait, son mousqueton appuyé sur la cuisse. C’est tout ce qu’on voyait.

Longtemps j’attendis là, songeant, écoutant & marchant. Tout dormait. La ligne blanche du ciel grandissait.

Cela dura plus d’une demi-heure. La lumière matinale grisonnait au loin le pays; deux ou trois cailles s’appelaient & se répondaient d’un bout de la plaine à l’autre. Je m’étais arrêté tout mélancolique, car en entendant ces voix je me représentais les Quatre-Vents, Danne, les Baraquesdu-Bois-de-Chênes; je pensais : « Là-bas, dans nos blés, les cailles chantent aussi sur la lisière du bois de la Bonne-Fontaine. Est-ce que Catherine dort... & la tante Grédel, & M. Goulden, & toute la ville?... Les gardes nationaux de Nancy nous ont relevés maintenant! » Et je voyais les sentinelles des deux poudrières, les corps de garde des deux portes; enfin des idées innombrables me venaient, quand dans le lointain le galop d’un cheval s’entendit. Je regardai d’abord sans rien voir. Ce galop, au bout de quelques minutes, entra dans le village; ensuite tout sc tut. Seulement il

se fit une rumeur confuse. Qu’est-ce que cela signifiait? Un instant après le cavalier sortit de Roly dans notre chemin, ventre à terre; je m’avançai au bord de la haie, l’arme prête, en criant :

« Qui-vive?

— France!

— Quel régiment?

— Douzième chasseur... estafette.

— Quand il vous plaira. »

Il poursuivit sa route en redoublant de vitesse. Je l’entendis s’arrêter au milieu de notre campement & crier :

« Le commandant? »

Je m’avançai sur le dos de la colline pour voir ce qui se passait. Presque aussitôt ii se fit un grand mouvement : les officiers arrivaient; le chasseur, toujours à cheval, parlait au commandant Gémeau; des soldats s’approchaient aussi. J’écoutais, mais c’était trop loin. Le chasseur repartit en remontant la côte. Tout paraissait en révolution; on criait, on gesticulait.

Tout à coup la diane se mit à battre. Le piquet qui relevait les postes tournait au coude du chemin. Zébédé de loin m’avait l’air tout pâle.

« Arrive ! » me dit-il en passant.

Deux sentinelles restaient plus loin sur la gauche. On ne parle pas sous les armes, malgré cela Zébédé me dit tout bas :

y Cnogjp.

« Joseph, nous sommes trahis; Bourmont, le général de la division d’avant-garde & cinq autres brigands de son espèce viennent de passer à l’ennemi. »

Sa voix tremblait. Tout mon sang ne fit qu’un tour, & regardant les autres du piquet, deux vieux à chevrons, je vis que leurs moustaches grises frissonnaient; ils roulaient des yeux terribles, Comme s’ils avaient cherché quelqu’un à tuer, mais ils ne disaient rien.

Nous pressions le pas pour relever les deux autres sentinelles. Quelques minutes après, en rentrant au bivouac, nous trouvâmes le bataillon déjà sous les armes, prêt à partir. La fureur et l’indignation étaient peintes sur toutes les figures; les tambours roulaient. Nous reprîmes nos rangs. Le commandant & le capitaine adjudant-major, à cheval sur le front du bataillon, attendaient, pâles comme des morts. Je me souviens que le commandant, tout à coup tirant son épée pour faire cesser le roulement, voulut dire quelque chose; mais les idées ne lui venaient pas, &, comme un fou, il se mit à crier :

« Ah! canailles!... ah! misérables chouans!.. Vive P Empereur ! Pas de quartier!...»

Il bredouillait & ne savait plus ce qu’il disait; mais tout le bataillon trouvait qu’il parlait très-

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bien, & l’on se mit à crier tous ensemble comme des loups :

« En avant!.,. en avant!... A l’ennemi !... Pas de quartier ! »

On traversa le village au pas de charge; le dernier soldat s’indignait de ne pas voir tout de suite les Prussiens. Ce n’est qu’au bout d’une heure, après avoir fait chacun ses réflexions, qu’on se remit à jurer, à crier, d’abord tout bas, ensuite tout haut, de sorte qu’à la fin le bataillon était comme des révoltés. Les uns disaient qu’il fallait exterminer tousles officiers de LouisXVIII, les autres qu’on voulait nous livrer tous en masse; & même plusieurs criaient que les maréchaux trahissaient, qu’ils devaient passer au conseil de guerre pour être fusillés, & d’autres choses semblables.

Le commandant alors ordonna de faire halte, & passa devant nous en criant « que les traîtres étaient partis trop tard; que nous allions attaquer le même jour & que l’ennemi n’aurait pas le temps de profiter de la trahison, qu’il serait surpris & culbuté. »

Ces paroles calmèrent la fureur d s un grand nombre. On se remit en marche, & l’on répétait tout le long de la roüte que les plans avaient été livrés trop tard.

Mais ce qui changea notre colère en joie, c’est lorsque, vers dix heures, nous entendîmes tout à

coup le canon gronder à gauche, à cinq ou six lieues, de l’autre côté de la Sambre. C’est alors que les hommes levèrent leurs shakos à la pointe de leurs baïonnettes, & qu’ils se mirent à crier :

« En avant! Vive P Empereur ! »

Beaucoup de vieux en pleuraient d’attendrissement. Sifr toute cette grande plaine, ce n’était qu’un cri immense; quand un régiment avait fini, l’autre recommençait. Le canon grondait toujours, on redoublait le pas; & comme nous marchions sur Charleroi depuis sept heures, l’ordre arriva par estafette d’appuyer à droite.

Je me rappelle aussi que, dans tous les villages oü nous passions, les hommes, les femmes, les enfants regardaient par leurs fenêtres & sur leurs portes; qu’ils levaient les mains d’un air joyeux & criaient :

« Les Français!... les Français!... »

On voyait que ces gens nous aimaient, qu’ils étaient du même sang que nous ! & même, dans les deux haltes que nous fîmes, ils arrivaient avec leur bon pain de ménage, le couteau de fer blanc enfoncé dans la croûte, & leurs grosses cruches de bière noire, en nous tendant cela sans rien nous demander. Nous étions arrivés en quelque sorte pour leur délivrance sans le savoir. Personne dans leur pays ne savait rien non plus, ce qui montre bien la finesse de l’Empereur, puisque dans ce

coin de la Sambre & de la Meuse nous étions déjà plus de cent mille hommes, sans que la moindre nouvelle en fût arrivée aux ennemis. La trahison de Bourmont nous empêcha de les surprendre dispersés dans leurs cantonnements : tout aurait été fini d’un seul coup; mais alors il était bien plus difficile de les v exterminer.

Nous continuâmes à marcher toute l’après-midi, par cette grande chaleur, dans la poussière des chemins. Plus nous avancions, plus nous voyions devant nous d’autres régiments d’infanterie & de cavalerie. On se tassait pour ainsi dire déplus en plus, car derrière nous il en venait encore d’autres. Vers les cinq heures, nous arrivâmes dans un village où les bataillons & les escadrons défilaient sur un pont de briques. En traversant ce village, que notre avant-garde avait enlevé, nous vîmes quelques Prussiens étendus à droite & à gauche dans les ruelles. Je dis à Jean Bûche :

« Ça, ce sont des Prussiens... J’en ai vu pas mal du côté de Lutzen & de Leipzig, & tu vas en voir aussi, Jean 1

— Tant mieux! fit-il, c’est tout ce que je demande! »

Le village que nous traversions s’appelait Châtelet; la rivière, c’était la Sambre : une eau jaune, pleine de terre glaise, & profonde; ceux qui par malheur y tombent ont de la peine à s’en tirer.

car les bords sont à pic; nous avons reconnu cela plus tard.

De l’autre côté du pont, on nous fit bivouaquer le long de la rivière. Nous n’étions pas tout à fait l’avant-garde, puisque des hussards avaient passé avant nous; mais nous étions la première infante- ' rie du corps de Gérard.

Tout le reste de ce jour, le quatrième corps défila sur le pont, & nous apprimes à la nuit que l’armée avait passé la Sambre ; qu’on s’était battu près de Charleroi, à Marchiennes & à Jumet.

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Une fois sur l’autre rive de la Sambre,on mit les armes en faisceaux dans un verger, & chacun put allumer sa pipe & respirer en regardant les hussards, les chasseurs, Partillerie & l’infanterie défiler d’heure en heure sur le pont & prendre position dans la plaine.

Sur notre front se trouvait une forêt de hêtres ; elle s’étendait du côté de Fleurus, et pouvait avoir trois lieues d’un bout à l’autre. On voyait à l’intérieur de grandes places jaunes; c’étaient des chaumes, & même des carrés de blé, au lieu de ronces, de genêts & de bruyères comme chez nous. Une vingtaine de maisons, vieilles & décrépites, dépassaient le pont, car le Châtelet est un village très-grand, plus grand que la ville de Saverne.

Entre les bataillons & les escadrons qui défilaient toujours arrivaient des femmes, deshommes, des enfants avec des cruches de bière vineuse, du pain & de l’eau-de-vie blanche très-forte, qu’ils

nous vendaient moyennant quelques sous. Bûche & moi nous cassâmes une croûte en regardant ces choses, & meme en riant avec les filles, qui sont blondes & très-jolies dans ce pays.

Tout proche de nous se découvrait le petit village de Catelineau, & sur notre gauche, bien loin entre le bois & la rivière, le village de Gilly.

La fusillade, les coups de canon & les feux de peloton roulaient toujours dans cette direction. La nouvelle arriva bientôt que les Prussiens, repoussés de Charleroi par l’Empereur, s’étaient mis en carrés au coin de la forêt. De minute en minute on s’attendait à marcher pour leur couper la retraite. Mais entre sept & huit heures la fusillade cessa; les Prussiens s’étaient retirés sur Fleurus, après avoir perdu l’un de leurs carrés, le reste s’était sauvé dans le bois ; & nous vîmes arriver deux régiments de dragons. Ils prirent position à notre droite le long de la Sambre.

Le bruit courut quelques instants après que le général Le Tort, de la garde, venait de recevoir une balle dans le ventre, à l’endroit même où, durant sa jeunesse, il menait paître le bétail d’un fermier. Que de choses étonnantes on voit dans la vie! Ce général avait combattu partout en Europe depuis vingt ans, &. c’est là que la mort l’attendait.

il pouvait être huit heures du soir, & l’on pensait que nous resterions au Châtelet jusqu’après le

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défilé de nos trois divisions. Un vieux paysan chauve, en blouse bleue & bonnet de coton, scc comme une chèvre, qui se trouvait avec nous, disait au capitaine Grégoire que de l’autre côté du bois, dans un fond, se trouvaient le village de Fleurus & celui de Lambusart, plus petit & sur la droite; que depuis au moins trois semaines les Prussiens avaient des hommes dans ces villages; qu’il en était même arrivé d’autres la veille & l’avant-veille. Il nous disait aussi que le long d’une grande route blanche, bordée d’arbres, qu’on voyait filer tout droit à deux bonnes lieues sur notre gauche, les Belges & les Hanovriens avaient des postes à Gossclics & aux Quatre-Bras; — que c’était la grande route de Bruxelles, ou les Anglais, les Hanovriens, les Belges avaient toutes leurs forces; tandis que les Prussiens, à quatre ou cinq lieues sur la droite, occupaient la route d»Namur; qu’entre eux & les Anglais, du plateau des Quatre-Bras jusque sur le plateau de Ligny, en arrière de Fleurus, s’étendait une bonne chaussée, oü leurs estafettes allaient & venaient du matin au soir, de sorte que les Anglais apprenaient toutes les nouvelles des Prussiens, & les Prussiens toutes celles des Anglais; qu’ils pouvaient ainsi se secourir les uns les autres, en s’envoyant des hommes, des canons & des munitions par cette chaussée.

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Naturellement, en entendant cela, l’idce me vint tout de suite que nous n’avions rien de mieux à faire que de prendre cette grande traverse, pour les empêcher de s’aider; cela vous tombait sous le bon sens, & je n’étais pas le seul auquel cette idée venait; mais on ne disait rien dans la crainte d’interrompre ce vieux. Au bout de cinq minutes, la moitiédu bataillon était encercle autourde lui. 11 fumait une pipe de terre & nous montrait toutes les positions avec son tuyau; étant commissfonnaire pour les paquets entre le Châtelet, Fleurus & Namur, ilconnaissaitlesmoindresdétailsdu pays & voyait journellement ce qui s’y passait. 11 se plaignait beaucoup des Prussiens, disant que c’étaient des êtres fiers, insolents, dangereux pour les femmes; qu’on ne pouvait jamais les contenter, & que les officiers se vantaient de nous avoir ramenés depuis Dresde jusqu’à Paris, en nous faisant courir devant eux comme des lièvres.

Voilà ce qui m’indigna! Je savais qu’ils avaient été deux contre un à Leipzig, que les Russes, les Autrichiens, les Saxons, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Suédois, toute l’Europe nous avait accablés, lorsque les trois quarts de notre armée étaient malades du typhus, du froid, de la faim, des marches & des conwe-marches; ce qui ne nous avait pas encore empêchés de leur passer sur le ventre à Hanau, & de les battre cinquante

fois un contre trois, en Champagne, en Alsace, dans les Vosges & partout. Ces vanteries des Prussiens me révoltaient; je pris leur race en horreur, & je pensai :

« Ce sont pourtant des gueux pareils qui vous aigrissent le sang! »

Ce vieux disait aussi que les Prussiens répétaient sans cesse qu’ils allaient bientôt se réjouir à Paris, en buvant les bons vins de France, & que l’armée française n’était qu’une bande de brigands.

En entendant cela, je m’écriai en moi-même :

« Joseph, maintenant c’est trop fort... tu n’auras plus de pitié... C’est l’extermination de l’extermination ! »

Neuf heures & demie tintaient au village du Châtelet, les hussards sonnaient la retraite, & cha- . cun s’arrangeait derrière une haie, derrière un rucher ou dans un sillon pour dormir, lorsque le général de brigade Schœffer vintdonner l’ordre au bataillon de se porter de l’autre côté du bois, en avant-garde. Je vis aussitôt que notre malheureux bataillon allait toujours être en avant-garde., comme en 1 8 13. C’est triste pour un régiment d’avoir de la réputation; les hommes changent, mais le numéro reste. Le 6' léger avait un bien beau numéro, & je savais, ce que cela coûte d’avoir un si beau numéro!

Ceux d’entre nous qui avaient envie de dormir

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n’eurcnt pas longtemps sommeil; car lorsqu’on sait l’ennemi très-proche & qu’on se dit : « Les Prussiens sont peut-être là,, qui nous attendent embusqués dans ce bois! » cela vous fait ouvrir l’œil.

Quelques hussards déployés en éclaireurs à droite & à gauche du chemin précédaient la colonne. Nous marchions au pas ordinaire, noscapitaines dans l’intervalle des compagnies, & le commandant Gémeau à cheval au milieu du bataillon, sur sa petite jument grise.

Avant de partir, chaque homme avait reçu sa miche de trois livres & deux livres de riz; c’est ainsi que la campagne s’ouvrit pour nous.

Il faisait un clair de lune magnifique, tout le pays & même la forêt, à trois quarts de lieue devant nous, brillait comme de l’argent. Malgré moi je songeais au bois de Leipzig, où j’avais glissé dans un trou de terre glaise avec deux hussards prussiens, pendant que le pauvre Klipfel était haché plus loin en mille morceaux; cette idée, me rendait très -attentif. — Personne ne parlait; Bûche lui-même dressait la tête, en serrant les dents, & Zébédé, sur la gauche de la compagnie, ne regardait pas de mon côté, mais dans l’ombre des arbres, comme tout le monde.

Il nous fallut près d’une heure pour arriver au bois; à deux cents pas on cria : Halte! Les hussards se replièrent sur les flancs du bataillon, une

compagnie fut déployée en tirailleurs sous bois. On attendit environ cinq minutes, & comme aucun bruit, aucun avertissement n’arrivait, on se remit en marche. Le chemin que nous suivions dans cette forêt était un chemin de charrettes assez large. La colonne marquait le pas dans l’ombre. A chaque instant de grandes places vides donnaient de l’air & de la lumière. On avait fait aussi quelques coupes, & le bois blanc, en stères entre deux piquets, brillait de loin en loin. Du reste, rien ne s’entendait ni ne se voyait.

Bûche me disait tout bas :

« J’aime pourtant sentir l’odeur du bois; c’est comme au Harberg. »

Et je pensais : « Je me moque bien de l’odeur du bois ! pourvu que nous ne recevions pas de coups de fusil, voilà le principal.» Enfin, au bout de deux heures, la lumière reparut au fond du taillis, & nous arrivâmes heureusement de l’autre côté sans avoir rien rencontré. Les hussards qui nous suivaient repartirent aussitôt, & le bataillon mit l’arme au pied.

Nous étions dans un pays de blé comme je n’en ai jamais vu de pareil. Ces blés étaient en fleur, encore un peu verts; les orges étaient déjà presque mûres. Cela s’étendait à perte de vue. Nous regardions tous au milieu du plus grand silence, & je

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vis alors que le vieux ne nous avait pas trompés, car au fond d’un espèce de creux, à deux mille pas en avant de nous, & derrière un petit renflement, s’élevaient la pointe d’un vieux clocher & quelques pignons couverts d’ardoises où donnait la lune. Ce devait être Fleurus. Plus proche de nous, sur notre droite, se découvraient des chaumières, quelques maisons & un autre clocher; c’était sans doute Lambusart. Mais beaucoup plus loin, ail bout de cette grande plaine, à plus d’une lieue & derrière Fleurus, le terrain se renflait en collines, & ces collines brillaient de feux innombrables. On reconnaissait très-bien trois gros villages, qui s’étendaient sur ces hauteurs, de gauche à droite, & que nous avons su depuis être Saint-Amand, le plus proche de nous, Ligny au milieu, & plus loin, à deux bonnes lieues au moins, Sombref. Cela se voyait mieux qu’en plein jour, à cause des feux de l’ennemi. L’armée des Prussiens se trouvait là dans les maisons, dans les vergers, dans les champs. Et derrière ces trois villages en ligne, s’en découvrait encore un autre plus haut & plus loin, sur la gauche, où des feux brillaient aussi; c’était celui de Bry, où les gueux devaient avoir leurs réserves.

Tout cela, je le comprenais très-bien, & même je voyais que ce serait très-difficile à prendre. Enfin nous regardions ce spectacle grandiose.

Dans la plaine, sur notre gauche, brillaient aussi des feux, mais il était clair que c’étaient ceux du troisième corps, qui, vers huit heures, avait tourné le coin de la forêt, après avoir repoussé les Prussiens, & qui s’était arrêté dans quelque village encore bien loin de Fleurus.

Quelques feux le long du bois, sur la même ligne que nous, étaient aussi de notre armée; je crois me rappeler que nous en avions des deux côtés; mais je n’en suis pas sûr; la grande masse, dans tous les cas, était à gauche.

On posa tout de suite des sentinelles aux environs, après quoi chacun se coucha sur la lisière du bois, sans allumer de feux, en attendant les nouveaux ordres.

Le général Schoeffer vint encore cette même nuit, avec des officiers de hussards. Le commandant Gémeau veillait sous les armes; ils causèrent tout haut à vingt pas de nous; le général disait que notre corps d’armée continuait à défiler, mais qu’il était bien en retard; qu’il ne serait pas même au complet le lendemain; & j’ai vu par la suite qu’il avait raison, puisque notre quatrième bataillon, qui devait nous rejoindre au Châtelet, n’arriva que le lendemain de la bataille, lorsque, nous étions presque tous exterminés dans ce gueux de Ligny, & qu’il ne nous restait plus seulement quatre cents fioinmes; au lieu que, s’il avait été lù, nous

aurions donné ensemble, & qu’il aurait eu sa part de gloire.

Comme j’avais été de garde la veille, je m’étendis tranquillement au pied d’un arbre, côte à côte avec Bûche, au milieu des camarades. Il pouvait être une heure du matin. C’était le jour de la terrible bataille de Ligny. La moitié de ceux qui dormaient là devaient laisser leurs os dans ces villages que nous voyions, & dans ces grandes plaines si riches en grains de toutes sortes ; ils devaient aider à faire pousser les blés, les orges & les avoines pendant les siècles des siècles. S’ils l’avaient su, plus d’un n’aurait pas si bien dormi, car les hommes tiennent à leur existence, & ce serait une triste chose de penser : « Aujourd'hui je respire pour la dernière fois. »

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Durant cette nuit l’air était lourd, je m’éveillais toutes les heures malgré la grande fatigue; les camarades dormaient, quelques-uns parlaient en rêvant. Bûche ne bougeait pas. Tout près de nous, sur la lisière du bois, nos fusils en faisceaux brillaient à la lune.

J’écoutais. Dans le lointain à gauche, on entendait des : « Qui vive? » sur notre front, des : « Ver dà? »

Beaucoup plus près de nous, les sentinelles du bataillon se voyaient immobiles, à deux cents pas, dans les blés jusqu’au ventre. — Je me levais doucement & je regardais : du côté de Sombref,ùdeux lieues au moins sur notre droite, il arrivait de grandes rumeurs qui montaient & puis Cessaient. On aurait dit de petits coups de vent dans les feuilles; mais il ne faisait pas le moindre vent, il ne tombait pas une goutte de rosée, & je pensais :

« Ce sont les canons & les fourgons des Pl us-

siens qui galopent là-bas sur la route de Namur, & leurs bataillons, leurs escadrons qui viennent toujours. Mon Dieu! dans quelle position nous allons être demain, avec cette masse de gens devant nous, qui se renforcent encore de minute en minute! »

Ils avaient éteint leurs feux à Saint-Amand & à Ligny, mais du côté de Sombref il en brillait beaucoup plus : les régiments prussiens, qui venaient d’arriver à marches forcées, faisaient sans doute leur soupe. — Des idées innombrables me passaient par la tête; je me recouchais & je me rendormais pour une demi -heure. Quelquefois aussi je me disais :

« Tu t’es sauvé de Lutzen, de Leipzig & de Hanau; pourquoi ne te réchapperais-tu pas encore d’ici? »

Mais ces espérances que je me. donnais ne m’empêchaient pas de reconnaître que ce serait terrible.

A la fip, je m’étais pourtant endormi tout à fait, lorsque le tambour-maître Padoue se mit à battre lui-même la diane; il se promenait de long c:i large sur la lisière du bois, & se complaisait dans ses roulements & ses redoublés. Lcsofïiciers étaient déjà réunis sur la colline dans les blés, ils regardaient vers Fleurus, causant entre eux.

Notre diane commence toujours avant celle des

Prussiens, des Russes, des Autrichiens & de tous nos ennemis; c’est comme le chant de l’alouette au toutpetit jour. Lesautres, avec leurs larges tambours, commencent après leurs roulements sourds, qui vous donnent des idées d’enterrement. Mais leurs trompettes ont de jolis airs pour sonner le réveil, au lieu que les nôtres ne donnent que trois ou quatre coups de langue, & semblent dire :

« En route ! nous n’avons pas de temps à’ perdre. »

Tout le monde se levait, le soleil magnifique montait sur les blés, on sentait d’avance quelle chaleur il allait faire sur les midi. Bûche & tous les hommes de corvée partaient avec les bidons chercher de l’eau, pendant que d’autres secouaient l’amadou dans une poignée de paille pour allumer les feux. Le bois ne manquait pas, chacun cherchait sa brassée dans les coupes. Le caporal Duhem, le sergent Rabot & Zébédé vinrent causer avec moi. Nous étions tous partis ensemble en i8i3; ils avaient été de ma noce, aux Quatre- Vents, de sorte que, malgré la différence des grades, ils conservaient toujours un bon fonds pour Joseph.

« Eh bien ! me cria Zébédé, la danse va recommencer?

— Oui, v lui dis-je.

Et, me rappelant tout à coup les paroles du pay-

vrc sergent Pinto, le matin de Lutzen, je lui répondis en clignant de l’œil :

a Ça, Zébédé, comme disait le sergent Pinto, c’est une bataille où l’on gagne la croix à travers les coups de rcfouloir & de baïonnette; & si l’on n’a pas la chance de l’avoir, il ne faut plus compter dessus. »

Alors tous se mirent à rire, & Zébédé s’écria : « Oui, le pauvre vieux, il la méritait bien ; mais c’est plus difficile de l’attraper que le bouquet au mât de cocagne. »

Nous riions tous, & comme ils avaient une gourde d’eau-dc-vie, nous cassâmes une croûte en regardant les mouvements qui commençaient à se dessiner. Bûche était revenu l’un des premiers avec son bidon; il se tenait derrière nous, les oreilles tendues comme un renard à l’affût. Des files de cavaliers sortaient du bois & traversaient les blés en se dirigeant sur Saint-Amand, le grand village à gauche de F.'curus.

« Ça, disait Zébédé, c’est la cavalerie légère de Pajol, qui va se déployer en tirailleurs; — ça, ce sont les dragonsd’Exelmans. Quand les autres auront éclairé la position, ils s’avanceront en ligne, je vous en préviens; cela se fait toujours de b même manière, & les canons arrivent avec l’infanterie. La cavalerie fait un à droite ou un à gauche; elle se replie sur les ailes, & l’infanterie se

trouve en première ligne. On formera les colonnes d’attaque sur les bons chemins &dans les champs, & l’affaire s’engagera par la canonnade pendant une demi-heure, vingt minutes, plus ou moins; la première distribution est toujours entre canonniers. Quand ils en ont assez, quand la moitié des batteries est ù terre, l’Empereur choisit un bon moment pour nous lancer; mais nous autres, c’est de la mitraille que nous attrapons, parce que nous sommes plus près. On s’avance l’arme au bras, au pas accéléré, en bon ordre, & l’on finit toujours au pas de course, ù cause de la mitraille qui vous cause des impatiences. Je vous en préviens, conscrits, pour que vous ne soyez pas étonnés. »

Plus de vingt conscrits étaient venus se ranger derrière nous. La cavalerie sortait toujours du bois.

a Je parie, dit le caporal Duhem, queleq-'corps est en marche derrière nous depuis la pointe du jour. »

Et Rabot disait qu’il lui faudrait du temps pour arriver en ligne, à cause des mauvaises traverses dans le bois.

Nous étions là comme des généraux qui délibèrent entre eux, & nous regardions aussi la position des Prussiens autour des villages, dans les vergers & derrière les haies, qui s’élèvent à six & sept pieds dans ce pays. Un grand nombrede leurs

Yl-Vt/o Iro

pièces étaient en batterie entre Ligny & Saint- Amand; on voyait très-bien le bronze reluire au soleil, ce qui vous inspirait des réflexions de toute sorte.

« Je suis sûr, disait Zébédé, qu’ils ont tout barricadé, qu’ils ont creusé des fossés, qu’ils ont percé des trous dans les murs, & qu’on aurait bien fait ' de pousser hier soir, à la retraite de leurs carrés, jusqu’au premier village sur la hauteur. Si nous étions au même niveau qu’eux, tout irait bien; mais de grimper à travers des haies, sous le feu de l’ennemi, cela coûte du monde, à moins qu’il n’arrive quelque chose par derrière, comme c’est l’habitude de l’Empereur. »

De tous les côtés les anciens causaient de la sorte, & les conscrits écoutaient.

En attendant, les marmites pendaient sur le feu, mais avec défense expresse d’employer à cela les baïonnettes, qui se détrempent.

Il pouvait être sept heures, tout le mondecroyait que la bataille serait livrée à Saint-Amand, celui des trois villages le plus à notre gauche, entouré de haies & d’arbres touffus, une grosse tour rondeau milieu; & plus haut, derrière, d’autres maisons avec un chemin tournant bordé de pierres sèches. — Tous les officiers disaient : a C’est là que se portera l’affaire. »

Parce que nos troupes venant de Charler.i s’é-

tendaient dans la plaine au-dessous; infanterie & cavalerie, tout filait de ce côté : tout le corps de Vandamme & la division Gérard. Des mille & mille casques brillaient au soleil. Bûche, auprès de moi, disait :

« Oh!... oh!... oh!... regarde, Joseph, regarde... il en vient toujours. »

Des files de baïonnettes innombrables se voyaient dans la même direction à perte de vue.

Les Prussiens s’étendaient de plus en plus sur la côte en arrière des villages, où se trouvaient des moulins à vent.

Ce mouvement dura jusqu’à huit heures. Personne n’avait faim, mais on mangeait tout de même, pour n’avoir pas de reproche à se faire; car, une fois la bataille commencée, il faut aller, quand cela durerait deux jours.

Entre huit & neuf heures, les premiers bataillons de notre division débouchèrent aussi du bois. Les officiers venaient serrer la main à leurs camarades, mais l’état-major restait encore .en arrière.

Tout à coup nous vîmes des hussards & des chasseurs passer en prolongeant notre front de bataille sur la droite : c’était la cavalerie de Morin. L’idée nous vint aussitôt que dans le moment où le combat serait engagé sur Saint-Amand, & que les Prussiens auraient porté toutes leurs forces de ce côté, nous leur tomberions en flanc

par le village de Ligny. Mais les Prussiens eurent la même ide'e, car depuis ce moment ils ne défilaient plus jusqu’à Saint-Amand & s’arrêtaient à Ligny; ils descendaient même plus bas, & l’on voyait très-bien leurs officiers poster les soldats dans les haies, dans les jardins, derrière les petits murs & les baraques. On trouvait leur position très-solide. — Ils continuaient à descendre dans un pli de terrain entre Ligny & Fleurus, & cela nous étonnait; car nous ne savions pas encore que plus bas passe un ruisseau qui partage le village en deux, & qu’ils étaient alors en train de garnir les maisons de notre côté; nous ne savions pas que si nous avions la chance de les bousculer, ils auraient encore leur retraite plus haut, & nous tiendraient toujours sous leur feu.

Si l’on savait tout dans des affaires pareilles, on n’oserait jamais commencer, parce qu’on n’aurait pas l’espoir de venir à bout d’une entreprise si dangereuse; mais ces choses ne se découvrent qu’à mesure, & dans ce jour nous devions en découvrir beaucoup auxquelles on ne s’attendait pas.

Vers huit heures & demie, plusieurs de nos régiments avaient passé le bois; bientôt on battit le rappel, tous les bataillons prirent les armes. Le général comte Gérard & son état-major arrivaient. Ils passèrent au galop jusque sur la colline audessus de Fleurus, saris nous regarder.

Presque aussitôt la fusillade s’engagea; des tirailleurs du corps de Vandamme s’approchaient du village, à gauche; deux pièces de canon partaient aussi traînées par des artilleurs à cheval. Elles tirèrent cinq ou six coups du haut de la colline ; puis la fusillade cessa, nos tirailleurs étaient ù Fleurus, & nous voyions trois ou quatv cents Prussiens remonter la côte plus loin, vers Ligny.

Le général Gérard regarda ce petit engagement, puis il revint avec ses officiers d’ordonnance, & passa lentement sur le front de nos bataillons, en nous inspectant d’un air pensif, comme pour voir la mine que nous avions. C’était un homme brun, la figure ronde; il pouvait avoir quarante-cinq ans; il avait -le bas de la figure large, le menton pointu, la tête grosse ; on trouve beaucoup de paysans chez nous qui lui ressemblent, ce ne sont pas les plus bêtes.

Il ne nous dit rien, & quand il eut parcouru la ligne d’un bout à l’autre, tous les commandants & les colonels se réunirent sur notre droite. On nous commanda de mettre l’arme au pied. — Les officiers d’ordonnance allaient alors comme le vent, on r.c voyait que cela; mais rien ne bougeait. Seulement le bruit s’était répandu que le maréchal Grouchy nous commandait en chef, & que l’Empereur attaquait les Anglais à quatre lieues de nous, sur la route de Bruxelles.

Cette nouvelle ne nous rendait pas de bonne humeur; plus d’un disait :

« Ce n’est pas étonnant que nous soyons encore là depuis ce matin sans rien faire; si l’Empereurétait avec nous, la bataille serait engagée depuis longtemps; les Prussiens n’auraient pas eu le temps de se reconnaître. »

Voilà les propos qu’on tenait, ce qui montre bien l’injustice des hommes ; car trois heures après, vers midi, tout à coup des milliers de cris de : Vive V Empereur! s’élevèrent à gauche; Napoléon arrivait. Ces cris se rapprochaient comme un orage, & se prolongèrent bientôt jusqu’en face de Sombref. On trouvait que tout était bien ; ce qu’on reprochait au maréchal Grouchy, l’Empereuravait bien, fait de le faire, puisque c’était lui.

Aussitôt l’ordre arriva de se porter à cinq cents pas en avant, en appuyant sur la droite, & nous partîmes à travers les blés, les orges, les seigles, les avoines, qui se courbaient devant nous. La grande ligne de bataille, sur notre gauche, ne bougeait toujours pas.

Comme nous approchions d’une grande chaussée que nous n’avions pas encore vue, & que nous découvrions aussi Fleurus, à mille pas en avant de nous, avec son ruisseau bordé de saules, on nous cria :

« H al tel »

Dans toute la division on n’entendait qu’un murmure :

« Le voilà! j»

L’Empereur arrivait à cheval avec un petit étatmajor; de loin on ne reconnaissait que sa capote grise & son chapeau; sa voiture, entourée de lanciers, était en arrière. — Il entra par la grande route à Fleurus, & resta dans ce village plus d’une heure, pendant que nous rôtissions dans les blés.

Au boutde cette heure, & lorsqu’on pensaitque cela ne finirait plus, des files d’officiers d’ordonnance partirent, les reins pliés, le nez entre les oreilles de leurs chevaux; deux s’arrêtèrent auprès du général comte Gérard, un resta, l’autre repartit. Après cela, nous attendîmes encore, & tout à coup, d’un bout du pays à l’autre, toutes les musiques des régiments se mirent à jouer; tout se mêlait : les tambours, les trompettes ! & tout marchait; cette grande ligne, qui s’étendait bien loin derrière Saint-Amand jusqu’au bois, se courbait, l’aile droite en avant. Comme elle dépassait notre division par derrière, on nous fit encore obliquer ù droite; puis on nous cria de nouveau :

« Halte! »

Nous étions en face de la route qui sort de Fleurus. Nous avions à gauche un mur blanc; derrière ce mur s’élevaient des arbres* une grande maison,

& devant, nous se dressait un moulin à vent en briques rouges, haut comme une tour.

A peine faisions-nous halte, que l’Empereur sortit de ce moulin avec trois ou quatre ge'néraux, &deux paysans en blouse, deux vieux qui tenaient leur bonnet de coton à la main. C’est alors que la division se mit à crier : Vive P Empereur ! & que je le vis bien, car il arrivait juste en face du bataillon, par un sentier, les mains derrière le dos & la tête penchée, en écoutant un de ces vieux tout chauve. Lui ne faisait pas attention à nos cris; deux fois il se retourna, montrant le- village de Lïgny. Je le voyais comme le père Goulden, lorsque nous étions assis l’un en face de l’autre à table. Il était devenu beaucoup plus gros & plus jaune depuis Leipzig; s’il n’avait pas eu sa capote grise & son chapeau, je crois qu’on aurait eu delà peine à le reconnaître : il avait l’apir vieux, & ses joues tombaient. Cela venait sans doute de ses chagrins it l’île d’Elbe, en songeant à toutes les fautes qu’il avait commises ; car c’était un homme rempli de bon sens& qui voyait bien ses fautes : il avait détruit la Révolution qui le soutenait; il avait rappelé les émigrés, qui ne voulaient pas de lui; il avait pris une archiduchesse, qui restait à Vienne; il avait choisi ses plus grands ennemis pour leur demander des conseils... Enfin il avait tout remis dans le même état qu’avant la Révolution ; il n’y

manquait plus que Louis XVIII; alors les rois avaient mis Louis XVIII à sa place. — Maintenant il était venu renverser le roi légitime; les uns l’appelaient despote et les autres jacobin ! C’était malheureux, puisqu’il avait tout arrangé luimême d’avance pour rétablir les Bourbons. Il ne lui restait plus que son armée; s’il la perdait, tout était perdu pour lui, parce que, dans la nation, les uns voulaient la liberté, comme le père Goulden, & les autres voulaient l’ordre & la paix, comme la mère Grédel, comme moi, comme tous ceux qu’on enlevait pour la guerre.

Ces choses le forçaient de réfléchir terriblement. >

Il avait perdu la confiance de tout le monde. Les vieux soldats seuls lui conservaient leur attachcchement; ils voulaient vaincre ou mourir; avec des idées pareilles on est toujours sûr que l’un ou l’autre ne vous manquera pas; tout devient très-simple & très-clair; mais bien des gens n’avaient pas les mêmes idées, &, pour ma part, j’aimais beaucoup plus Catherine que l’Empereur.

En arrivant au coin du mur, oü des hussards l’attendaient, il monta sur son cheval, & le général Gérard, qui l’avait vu, descendit au galop jusque sur la chaussée. Lui se retourna deux secondes pour l’écouter, ensuite ils entrèrent ensemble dans Fleurus.

Il fallut encore attendre.

Sur les deux heures, le général Gérard revint; on nous fit obliquer une troisième fois à droite, & toute la division en colonnes suivit la grande chaussée de Fleurus, les canons & les caissons dans l’intervalle des brigades. Il faisait une poussière qu’on ne peut s’imaginer. Bûche me disait :

« A la première mare que nous rencontrons, coûte que coûte, il faut que je boive, »

Mais nous ne rencontrions pas d’eau.

Les musiques jouaient toujours; derrière nous arrivaient des masses de cavalerie, principalement des dragons. Nous étions encore en marche, lorsque le roulement de la fusillade & des coups de canon commença comme une digue qui se rompt, & dont l’eau tombe en entraînant tout de. fond en comble.

Je connaissais cela, mais Bûche devint tout pâle; il ne disait rien & me regardait d’un air étonné.

« Oui, oui, Jean, lui dis-je, ce sont les autres là-bas, qui commencent l’attaque deSaint-Amand, mais tout à l’heure notre tour viendra. »

Ce roulement redoublait, les musiques en même temps avaient cessé; on criait de tous les côtés :

« Halte ! ^

La division s’arrêta sur la chaussée, les canonniers sortirent des intervalles & mirent leurs piè-

ces en ligne à cinquante pas devant nous, les caissons derrière.

Nous étions en face de Ligny. On ne voyait qu’une ligne blanche de maisons à moitié cachées par les vergers, — le clocher au-dessus, — des rampes de terre jaune, des arbres, des haies, des palissades. Nous étions de douze à quinze mille hommes, sans compter la cavalerie, & nous attendions l’ordre d’attaquer.

La bataille du côté de Saint-Amand continuait, des masses de fumée montaient au ciel.

En attendant notre tour, je me mis ù penser avec une tendresse extraordinaire à Catherine: l’idc'c qu’elle aurait un enfant me traversa l’esprit, je suppliai Dieu de me conserver la vie, mais la bonne pensée me vint aussi que, si je mourais, notre enfant serait là pour. les consoler tous. Catherine, la tante Grédel & le père Gouldcn; que si c’était un garçon, ils l’appelleraient Joseph, & qu’ils le caresseraient ; que M. Gouldcn le ferait danser sur ses genoux, que la tante Grédel l’aimerait, & que Catherine, en l’embrassant, penserait à moi. Je me dis que je ne serais pas tout à fait mort. Mais j’aurais bien voulu pourtant vivre, & je voyais que ce serait terrible.

Bûche aussi me dit :

a Ecoute, j’ai une croix... si je suis tué... il faut que tu me promettes quelque, chose. »

Il me serrait la main.

« Je te le promets, lui dis-je.

— Eh bien ! elle est là sur ma poitrine; je veux que tu la rapportes au Harberg, & que tu la pendes dans la chapelle, en souvenir de Jean Bûche, mort dans la croyance du Père, du Fils & du Saint- Esprit. D

Il me parlait gravement; & je trouvais sa volonté très- naturelle, puisque les uns meurent pour les droits de l’homme, d’autres en pensant à leur . mère, d’autres à l’exemple des hommes justes qui se sont sacrifiés pour le genre humain : tout cela, c’est une seule & même chose, qu’on appelle autrement, selon sa manière de voir.

Je lui promis donc ce qu’il me demandait, & nous attendîmes encore près d’une demi-heure. Tous ceux qui sortaient du bois vinrent se serrer contre nous; nous voyions aussi la cavalerie se déployer sur notre droite, comme pour attaquer Sombref.

De notre côté, jusqu’à deux heures & demie, pas un coup de fusil n’avait été tiré, lorsqu’un aide de camp de l’Empereur arriva ventre à terre sur la route de Fleurus, & je pensai tout de suite :

« Voici notre tour. Maintenant, que Dieu veille sur nous; car ce n’est pas nous autres, pauvres m malheureux, qui pouvons nous sauver dans des massacres pareils! »

J’avais â peine eu le temps de me faire ces réflexions, que deux bataillons partirent Adroite sur la chaussée, avec de l’artillerie, du côté de Sombre f, où des uhlans & des hussards prussiens se déployaient en face de nos dragons. Ces deux bataillons eurent la chance de rester en position sur la- route toute cette journée, pour observer la cavalerie ennemie, pendant que nousallions enlever le village, où les Prussiens étaient en force.

On forma les colonnes d’attaque sur le coup de trois heures; j’étais dans celle de gauche, qui partit la première, au pas accéléré, dans un chemin tournant. De ce côté de Ligny se trouvait une grosse masure en briques; elle était ronde & percée de trous; elle regardait dans le chemin où nous montions, & nous la regardions aussi par-dessus les blés. La seconde colonne au milieu partit ensuite, parce qu’elle n’avait pas tant de chemin à faire & montait tout droit ; nous devions la rencontrer à l’entrée du village. Je ne sais pas quand la troisième partit, nous ne l’avons rencontrée que plus tard.

Tout alla bien jusque dans un endroit où le chemin coupe une petite hauteur & redescend plus loin dans le village. Comme nous entrions „ entre ces deux petites buttes couvertes de blé, & que nous commencions à découvrir les premières maisons, tout à coup une véritable grêle de balles

arriva sur notre tête de colonne, avec un bruit épouvantable : de tous les trous de la grosse masure, de toutes les fenêtres & de toutes les lucarnes des maisons, des haies, des vergers, pardessus les petits murs en pierres sic! es, la fusillade se croisait sur nous comme des éclairs. En même temps, d’un champ en arrière de la grosse tour à gauche, & plus haut que Ligny, du côté des moulins à vent, une quinzaine de grosses pièces mises exprès commencèrent un autre roulement, auprès duquel celui de la fusillade n’était encore pour ai nsi dire rien du tout. Ceux qui, par malheur, avaient déjà dépassé le chemin creux tombaient les uns sur les autres en tas dans la fumée. Et dans le moment où cela nous arrivait, nous entendions aussi le feu de l’autre colonne s’engager à notre droite, & le grondement d’autres canons, sanssavoir si c’étaient les nôtresou ceux des Prussiens qui tiraient.

Heureusement le bataillon n’avait pas encore dépassé la colline; Es balles sifflaient & les boulets ronflaient dans les blés au-dessus de nous, en rabotant la terre, mais sans nous faire de mal. Chaque fois qu’il passait des rafles pareilles, les conscrits près de moi baissaient la tête. Je me rappelle que Bûche me regardait avec de gros yeux. Les anciens serraient les lèvres.

La colonne s’arrêta. Chacun réfléchissait s’il ne

valait pas mieux redescendre, mais cela ne dura qu’une seconde; dans le moment où la fusillade paraissait se ralentir, tous les officiers, le sabre en l’air, se mirent à crier :

« En avant! »

Et la colonne repartit au pas de course. Elle se jeta d’abord dans le chemin qui descend à travers les haies, par dessus les palissades & les murs où les Prussiens embusqués continuaient à nous fusiller. — Malheur à ceux qu’on trouvait, ils se défendaient comme des loups, mais les coups de cross; & de baïonnette les étendaient bientôt dans un coin. Un assez grand nombre, les vieux à moustaches grises, avaient préparé leur retraite; ils s’en allaient d’un pas ferme, en se retournant pour tirer leur dernier coup, & refermaient une porte, ou bien se glissaient dans une brèche. Nous les suivions sans relâche; on n’avait plus de prudence ni de miséricorde, & finalement nous arrivâmes tout débandes aux premières maisons, où la fusillade recommença sur nous des fenêtres, du coin des rues & de partout.

Nous avions bien alors les vergers, les jardins, les murs de pierres sèches qui descendaient le long de la colline, mais tout saccagés, bouleversés, les palissades arrachées, & qui ne pouvaient plus servir d’abri. Les cassines en face, bien barricadées, continuaient leur feu roulant syr nous. En

dix minutes ces Prussiens nous auraient exterminés jusqu’au dernier. Alors, en voyant cela, la colonne se mit à redescendre, les tambours, les sapeurs, les officiers & les soldats pêle-mêle sans tourner la tête. Moi je sautais par-dessus les palissades, où jamais de la vie, dans un autre moment, je n’aurais eu l’amour-propre de croire que je pouvais sauter, principalement avec le sac & la giberne sur le dos; & tous les autres faisaient comme moi : — tout dégringolait comme un pan de mur.

Une fois dans le chemin creux, entre les collines, on s’arrêta pour reprendre haleine, car la respiration vous manquait. Plusieurs même se couchaient par terre, d’autres s’asseyaient le dos contre le talus. Les officiers s’indignaient contre nous, comme s’ils n’avaient pas suivi le mouvement de retraite; beaucoup criaient : « Qu’on fasse avancer les canons! » D’autres voulaient reformer les rangs, & c’est à peine si l’on s’entendait, au milieu de ce grand bourdonnement de la canonnade, dont l’air tremblait comme pendant un orage.

Je vis Bûche revenir en allongeant le pas; sa baïonnette était rouge de sang; il vint sc placer près de moi sans rien dire, en rechargeant.

Plus de cent hommes du bataillon, le capitaine Grégoire, le lieutenant Certain, plusieurs sergents

ù. caporaux restaient dans les vergers; les deux premiers bataillons de la colonne avaient autant souffert que nous.

Zébédé, son grand nez crochu tout pâle, en m’apercevar t de loin, se mit à crier:

« Joseph... pas de quartier! »

Des masses de fumée blanche passaient au-dessus de la butte. Toute la côte, depuis Ligny jusqu’à Saint-Amand, derrière les saules, les trembles & les peupliers qui bordent ces collines, était en feu.

J’avais grimpé jusqu’au niveau des blés, les deux mains ù terre, & voyant ce terrible spectacle, voyant jusqu’au haut de la côte, près des moulins, de grandes lignes d’infanterie noires, l’arme au pied, prêtes à descendre sur nous, & de la cavalerie innombrable sur les ailes, je redescendis en pensant :

« Jamais nous ne viendrons à bout de cette armée; elle remplit les villages, elle garde les chemins, elle couvre la côte à perte de vue, elle a des canons partout; c’est contraire au bon sens de s’obstiner dans une entreprise pareille!

J’étais indigné contre nos généraux, j’en étais meme dégoûté.

Tout cela ne prit pas dix minutes. Dieu sait ce que nos deux autres colonnes étaient devenues; toute celte grande fusillade arrivant de la gauche.

& ces volées de mitraille que nous entendions passer dans les airs étaient sans doute pour elles.

Je croyais que nous avions déjà notre bonne part de malheurs, lorsque le général Gérard & deux autres généraux, Vichery & Schœffer, arrivèrent de la route au-dessous de nous, ventre à terre, en criant comme des furieux :

a En avant!... en avant!... »

Ils allongeaient leurs sabres, & l’on aurait dit que nous n’avions qu’à monter. Ce sont ces ctres obstinés qui poussent les autres à l’extermination, parce que leur fureur gagne tout le monde.

Nos canons, de la route plus bas, ouvraient leur feu dans le même moment sur Ligny; les toits du village s’écroulaient, les murs s’affaissaient; & d’un seul coup on se remit à courir en avant, les généraux en tête, l’épée à la main, & les tambours par derrière battant la charge. On criait : Vive V Empereur ! Les boulets prussiens vous raflaient par douzaines, les balles arrivaient comme la grêle, les tambours allaient toyjours : Pan!... pan!... pan!... On ne voyait plus rien, on n’entendait plus rien, on passait à travers les vergers; ceux qui tombaient, on n’y faisaitpas attention, & deux minutes après on entrait dans le village, on enfonçait les portes à coups de crosse, pendant que les Prussiens vous fusillaient des fenêtres. C’était un vacarme mille fois pire que dehors, parce que les

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