‹ Waterloo suite du Conscrit de 1813 ErckmannChatrianChapitre 3 sur 4 · DO · texte numérisé non relu

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cris de fureur s’y mêlaient; on s’engouffrait dans les maisons à coups de baïonnette ; on se massacrait sans miséricorde. De tous les côtés ne s’élevait qu’un cri :

a Pas de quartier!»

Les Prussiens surpris dans les premières maisons n’en demandaient pas non plus. C’étaient tous de vieux soldats, qui savaient bien ce que signifiait : a Pas de quartier! » Ils se défendaient jusqu’à la mort.

Je me souviens qu’à la troisième ou quatrième maison d’une rue assez large, qui passe devant l’église & plus loin sur un petit pont, je me souviens qu’en face de cette maison, à droite, — pendant que les grosses tuiles creuses, les ardoises, les briques pleuvaient dans la rue, que les incendies allumés par nos obus remplissaient l’air de fumée, que tout criait, sifflait, pétillait autour de nous, — Zébédé me prit par le bras d’un air terrible en criant :

« Arrive! »

Et que nous entrâmes dans cette maison, dont la grande chambre en bas, toute sombre parce qu’on avait blindé les fenêtres avec des sacs de terre, était déjà pleine de soldats. On apercevait dans le fond un escalier en bois, très-roide, où le sang coulait; des coups de fusils partaient d’en haut, & leurs éclairs montraient, de seconde

eu seconde, cinq ou six des nôtres affaissés contre la rampe^ les bras pendants, & les autres qui leur passaient sur le corps, la baïonnette en avant, pour forcer l’entrée de la soupente.

C’était quelque chose d’horrible que tous ces hommes, — avec leurs moustaches, leurs joues brunes, la fureur peinte dans les rides, — qui voulaient monter à toute force. En voyant cela, je ne sais quelle rage me prit, & je me mis à crier :

« En avant!... Pas de quartier!... »

Si j’avais eu le malheur d’étre près de l’escalier, j’aurais été capable de vouloir monter & de me faire hacher. Par bonheur, tous avaient la même idée, pas un n’aurait donné sa place. C’est un vieux tout criblé de coups qui monta sous les baïonnettes. En arrivant à la soupente, il étendit les bras en lâchant son fusil, & se cramponna des deux mains à la balustrade; deux balles à bout portant ne purent le faire descendre; & derrière lui trois , ou quatre autres, qui se bousculaient pour arriver les premiers, le jetèrent dans la chambre en enjambant les dernières marches.

Alors nous entendîmes là-haut un vacarme qu’on ne peut pas se figurer; les .coups de fusil se suivaient dans cette chambre étroite, les piétinements, les cris faisaient croire que la maison s’abîmait, que tout éclatait. Et d’autres montaient

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toujours! — Lorsque j’arrivai derrière Zébédé, tout était encombré de morts & de blessés, les fenêtres en face avaient sauté, le sang avait éclaboussé les murs, il ne restait plus un Prussien debout, & cinq ou sis des nôtres se tenaient adosses aux meubles en souriant & regardant d’un air féroce; ils avaient presque tous des balles dans le corps ou des coups de baïonnette, mais le plaisir delà vengeance était plus fort que le mal. — Quand je songe à cela, les cheveux m’en dressent sur la tête.

Aussitôt que Zébédé vit que les Prussiens étaient bien morts, il redescendit en me répétant :

« Arrive! il n’y a plus rien à faire ici. »

Et nous sortîmes. Dehors, la colonne avait déjà dépassé l’église; des milliers de coups de fusil pétillaient sur le pont, comme le feu d’une charbonnière qui s’effondre. La seconde colonne, en descendantla grande rue adroite, était venue rejoindre la nôtre; pendant qu’une de ces grandes colonnes de Prussiens, que j’avais vues sur la côte, en arrière de Ligny, descendait pour nous rejeter hors du village. C’est là qu’on se rencontrait' pour la première fois en masses. Deux officiers d’état-major filaient parla rue d’où nous venions.

« Ceux-ci, dit Zébédé, vont chercher des canons. Lorsque nous aurons des canons ici, tu verras, Joseph, si l’on peut nous dénicher.

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Il courait, & je le suivais.

L’engagement près du pont continuait. La vieille église sonnait cinq heures; nous avions alors exterminé tous les Prussiens de ce côté du ruisseau, excepté ceux qui se trouvaient embusqués dans la grande masure à gauche, en forme de tour & les murs percés de trous. Des obus avaient mis le feu dans le haut, mais la fusillade continuait au-dessous; il fallait éviter ce passage.

En avant de l’église nous étions en îorce; nous trouvâmes la petite place encombrée de troupes, l’arme au bras, prêtes à marcher; il en arrivait encore d’autres par une grande rue qui traverse Ligny dans sa longueur. Une seule tête de colonne restait engagée en face du petit pont. Les Prussiens voulaient la repousser; les feux de file se suivaient sans interruption, comme une eau qui coule. On ne voyait sur la place, à travers la fumée, que des baïonnettes, la façade de l’église, les généraux sur le perron donnant leurs ordres, les officiers d’ordonnance partant au galop, & dans les airs la vieille flèche d’ardoises, oü les corneilles tourbillonnaient effrayées de ce bruit.

Le canon de Saint-Amand tonnait toujours.

Entre les pignons à gauche, on apercevait sur la côte de grandes lignes bleues & des masses de cavalerie en route du côté de Sombref, pour nous tourner. C’est là-bas, derrière nous, que devaient

se livrer des combats à l’arme blanche entre les uhlans & nos hussards! Combien nous en avons vu, le lendemain, de ces uhlans étendus dans la plaine!

Notre bataillon, ayant le plus souffert, passait alors en seconde ligne. — Nous retrouvâmes tout de suite notre compagnie, que le capitaine Florentin commandait. Des canons arrivaient aussi par la même rue que nous; les chevaux galopaient en écumant & secouant la tête comme furieux; les pièces & les caissons écrasaient tout; cela devait produire un grand vacarme; mais, au milieu des coups de canons & du bourdonnement de la fusillade, on n’entendait rien. Tous les soldats criaient, quelques-uns chantaient la main en l’air & le fusil sur l’épaule, mais on ne voyait que leurs bouches ouvertes.

J’avais repris mon rang auprès de Bûche, & je commençais à respirer, lorsque tout se remit en mouvement.

Cette fois, il s’agissait de passer le ruisseau, de rejeter les Prussiens de Ligny, de remonter la côte derrière, & de couper leur armée en deux; alors la bataille serait gagnée! Chacun comprenait cela, mais avec la masse de troupes qu’ils tenaient en réserve, ce n’était pas une petite affaire.

Tout marchait pour attaquer le pont; on ne voyait que les cinq ou six hommes devant soi.

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