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J’étais content de savoir que la colonne s’étendait bien loin en avant.
Ce qui me fit le plus de plaisir, c’est qu’au milieu de la rue, devant une grange dont la porte était défoncée, le capitaine Florentin arrêta la compagnie, & qu’on posta les restes du bataillon dans ces masures à moitié démolies, pour soutenir la colonne d’attaque en tirant par les fenêtres.
Nous étions quinze hommes dans cette grange; que je vois encore avec son échelle qui monte par un trou carré, deux ou trois Prussiens morts contre les murs, la vieille porte criblée de balles, qui ne tenait plus qu’à l’un de ses gonds, &, dans le fond, une lucarne qui donnait sur l’autre rue derrière. — Zébédé commandait notre poste; le lieutenant Bretonville s’établit avec un autre peloton dans la maison en lace, le capitaine Florentin ailleurs.
La rue était garnie de tro ipes jusqu’aux deux coins, près du ruisseau.
La première chose que nous essayâmes de faire, ce fut de redresser & de raffermir la porte ; mais nous avions à peine commencé cet ouvrage, qu’on entendit dans la rue un fracas épouvantable : les murs, les volets, les tuiles, tout était raflé d’un coup; deux hommes du poste, restés dehors pour
soutenir la porte, tombèrent comme fauchés. En même temps, dans le lointain, près du ruisseau, les pas de la colonne en retraite se mirent à rouler sur le pont, pendant qu’une dizaine de coups pareils au premier soufflaient dans l’air & vous fai saient reculer malgré vous. C’étaient six pièces chargées à mitraille, que Blücher avait masquées au bout de la rue & qui commençaient leur feu.
Toute la colonne, tambours, soldats, officiers, à pied & à cheval, repassèrent en se poussant & se bousculant, comme un véritable ouragan. Personne ne regardait en arrière; ceux qui tombaient étaient perdus. — A peine les derniers avaient-ils dépassé notre porte, que Zébédé se pencha dehors pour voir, &, dans la même seconde, il nous cria d’une voix terrible :
« Les Prussiens ! »
Il fit feu. Plusieurs d’entre nous étaient déjà sur l’échelle; mais avant que l’idée de grimper me tût venue, les Prussiens étaient là. Zébédé, Bûche & tous ceux qui n’avaient pas eu le temps de monter les repoussaient à la baïonnette. Il me semble encore voir ces Prussiens , — avec leurs grandes moustaches, leurs figures rouges & leurs shakos plats, — furieux d’étre arrêtés. Je n’ai jamais eu de secousse pareille. Zébédé criait : « Pas de quartier! » Comme si nous avions été les plus
forts. Aussitôt il reçut un coup de crosse sur la tête & tomba.
Je vis qu’il allait être massacré, cela me retourna le cœur... Je sortis en criant : « A la baïonnette!» Et tous ensemble nous tombâmes sur ces gueux, pendant que les camarades tiraient d’en haut. & que les maisons en face commençaient la fusillade.
Ces Prussiens alors reculèrent, mais il en venait plus loin un bataillon tout entier. Bûche prit Zébédé sur ses épaules & monta. Nous n’eûmes que le temps de le suivre, en criant :
« Dépéche-toi ! »
Nous l’aidions de toutes jios forces à grimper. J’étais l’avant-dernier. Je croyais que cette échelle n’en finirait jamais, car des coups de fusil éclataient déjà dans la gra,nge. Enfin nous arrivâmes heureusement.
Nous avions tous la même idée, c’était de retirer l’échelle; & voyez quelle chose affreuse! en la tirant à travers les coups de fusil qui partaient d’en bas, & qui firent sauter la tête d’un de nos camarades, nous reconnûmes qu’elle était trop grande pour entrer dans le grenier: Cela nous rendit tout pâles. Zébédé, qui se réveillait, nous dit :
« Mettez donc un fusil dans les échelons. »
Et cette idée nous parut inspiration d’en haut.
Mais c’est au-dessous qu’il fallait entendre lé vacarme. Toute la rue était pleine de Prussiens, & notre grange aussi. Ces gens ne se possédaient plus de rage; ils étaient pires que nous & répétaient sans cesse :
a Pas de prisonniers ! »
Nos coups de fusil les indignaient; ils enfonçaient les portes, & l’on entendait les combats dans les maisons, les chutes, les malédictions en français & en allemand, les commandements du lieutenant Bretonville en face, ceux des officiers prussiens ordonnant d’aller chercher de la paille pour mettre le feu. Par bonheur, les récoltes n’étaient pas faites: ils nous auraient tous brûlés.
On tirait dans notre plancher; mais c’étaient de bons madriers en chêne, où les balles tapaient comme des coups de marteau. Nous, les uns derrière les autres, nous continuions la fusillade dans la rue; chaque coup portait.
Il paraît que ces gens avaient repris la place de l’Église, car on n’entendait plus le roulement de notre feu que bien loin. Nous étions seuls, à deux ou trois cents hommes, au milieu de trois ou quatre mille.
Alors je m’écriai en moi-même :
« Voici ta fin, Joseph. 1 jamais tu ne te réchapperas d’ici, c’est impossible ! #
Et je n’osais pas seulement penser à Catherine,
mon cœur grelottait. Nous n’avions pas de retraite; les Prussiens tenaient les deux bouts de la rue & les ruelles derrière , ils avaient déjà repris quelques maisons. — Mais tout se taisait... ils préparaient quelque chose : ils cherchaient du foin, de la paille, des fagots, ou bien ils faisaient avancer leurs pièces pour nous démolir.
Nos fusiliers regardaient aux lucarnes & ne voyaient rien, la grange était vide. Ce silence près de nous était plus terrible que le tumulte de tout à l’heure.
Zébe'dé venait de se relever, le sang lui coulait du nez & de la bouche.
a Attention! disait-il, nous allons voir arriver l’attaque; les gueux se préparent. — Chargez. »
Il finissait à peine de parler que la maison tout entière, depuis les pignons jusqu’aux fondements, était secouée comme si tout entrait sous terre; les poutres, les lattes, les ardoises, tout descendait dans cette secousse, pendant qu’une flamme rouge montait d’en bas sous nos pieds jusqu’au-dessus du toit.
Nous tombâmes tous à la renverse. Une bombe allumée, que les Prussiens avaient fait rouler dans la grange, venait d’éclater.
En me relevant, j’entendis un sifflement dans mes oreilles; mais cela ne m’empêcha pas de voir une échelle se poser à notre lucarne, & Bûche qui
lançait au dehors de grands coups de baïonnette.
Les Prussiens voulaient profiter de notre surprise pour monter & nous massacrer; cette vue me donna froid , je courus bien vite au secours de Bûche.
Ceux des camarades qui n’avaient pas été tués arrivèrent aussi, criant :
« Vive P Empereur ! »
Je n’entendais pour ainsi dire plus. Le bruit devait être épouvantable , car la fusillade d’en bas & celle des tenêtres éclairait toute la rue, comme une flamme qui se promène. Nous avions renversé l’échelle, & nous étions encore six : deux sur le devant qui tiraient, quatre derrière qui chargeaient & leur passaient les fusils.
Dans cette extrémité j’étais devenu calme, je me résignais à mon malheur, en pensant : « Tâche de conserver ta vie ! »
Les autres sans doute pensaient la même chose, & nous faisions un grand carnage.
Ce moment de presse dura bien un quart d’heure; ensuite le canon se mit à tonner, & quelques secondes après, les camarades en avant se penchèrent à la fenêtre & cessèrent le feu.
Ma giberne était presque vide, j’allai reprendre des cartouches chez les morts.
Les cris de Vive l’Empereur ! se rapprochaient. Tout à coup notre tête de colonne, son drapeau
tout noir & déchiré, déboucha sur la petite place en gagnant notre rue.
Les Prussiens battaient en retraite. Nous aurions tous voulu descendre, mais deux ou trois fois notre colonne s’arrêta devant la mitraille. Les cris et la canonnade se confondaient de nouveau. Zébédé, qui regardait dehors, courut enfin descendre l’échelle; notre colonne dépassait la grange, & nous descendîmes tous à la file, sans regarder les camarades, hachés par les éclaboussures de la bombe, & dont plusieurs nous criaient d’une voix déchirante de les emporter.
Mais voilà les hommes : la peur d’être pris les rend barbares!
Longtemps après, ces choses abominables nous reviennent. On donnerait tout pour avoir eu du cœur, de l’humanité; mais il est trop tard.
C’est ainsi que nous sortîmes à six de cette grange, où nous étions entrés quinze une heure avant. Bûche & Zéhédé se trouvaient dans le nombre des vivants ; les Phalsbourgeois avaient eu de la chance.
Une fois dehors, il fallut suivre l’attaque.
Nous avancions sur des tas de morts : tout était mou sous nos pieds. On ne regardait pas si l’on marchait sur la figure d’un blessé, sur sa poitrine ou sur ses membres; on avançait. Nous avons su le lendemain que cette masse de Prussiens entassés dans la rue du petit pont avaient été mitraillés par quelques pièces en batterie devant l’église ; l’obstination de ces gens avait causé leur ruine.
Blücher n’attendait que le moment de nous en faire autant; mais, au lieu de passer le pont, on nous fit obliquer à droite & garnir les maisons qui longent le ruisseau. Les Prussiens tiraient sur nous de toutes les fenêtres en face. Lorsque nous
fûmes embusqués dans les maisons, nous ouvrîmes le feu sur leurs pièces, ce qui les força de reculer.
On parlait déjà d’attaquer l’autre partie du village, quand le bruit se répandit qu’une colonne prussienne, forte de quinze à vingt mille hommes, arrivait de Charleroi sur nos derrières. — Personne n’y comprenait plus rien ; nous avions tout balayé depuis les rives de la Sambre. Cette colonne, qui nous tombait sur le dos, était donc cachée dans les bois.
Il pouvait être alors six heures & demie, le combat de Saint-Amand semblait grandir, Blücher portait toutes ses forces de ce côté; c’était le beau moment pour emporter l’autre partie du village, mais cette colonne nous forçait d’attendre.
Les rangées de maisons, des deux côtés du ruisseau, étaient garnies de troupes : à droite les Français, à gauche les Prussiens. La fusillade avait cessé, quelques coups de fusils partaient bien encore, mais c’étaient des coups visés. On s’observait les uns les autres, comme pour dire :
« Respirons! tout à l’heure nous allons nous rempoigner. »
Les Prussiens, dans la maison en face, avec leurs habits bleus, leurs shakos de cuir, leurs moustaches retroussées, étaient tous des hommes solides, de vieux soldats, le menton carré & les
oreilles écartées dç la tête. On aurait cru qu’ils devaient nous bousculer d’un coup. Les ofhciers regardaient aussi.
Le long des deux rues qui suivent le ruisseau, & dans le ruisseau même, les morts ne formaient que deux longues files; un grand nombre étaient assis le dos au mur : ceux-là, blessés dangereusement pendant le combat, avaient encore eu la force de se retirer de la bagarre; ils s’étaient accroupis contre un mur, où la perte de leur sang les avait fait mourir. Dans le ruisseau, plusieurs restaient debout, les mains cramponnées au bord comme pour grimper, mais ils ne bougeaient plus; & dans les recoins obscurs où descendaient les rayons du soleil, on voyait aussi des malheureux écrasés sous les décombres, des pierres & des poutres en travers du corps.
Le combat de Saint-Amand devenait plus terrible, les roulements de la canonnade semblaient s’élever les uns sur les autres, &, si nous n’avions pas été tous en face de la mort, nous n’aurions pu nous empêcher d’admirer ce bruit grandiose.
A chaque roulement, des centaines d’hommes avaient péri, & cela ne s’interrompait pas; la terre en tremblait.
Nous respirions, mais bientôt nous sentîmes une soif extraordinaire. En se battant personne
n’avait éprouvé cette soif terrible; alors tout le inonde voulait boire.
Notre maison formait le coin à gauche du pont, & le peu d’eau qui coulait sur la bourbe était rouge de sang. Mais entre notre maison & la voisine, au milieu d’un petit jardin, se trouvait un puits d’arrosage; nous regardions tous ce puits avec sa margelle &ses deux poteaux de bois. Malgré la mitraille, les seaux pendaient encore à la chaîne; trois hommes, la face contre terre & les mains en avant, étaient couchés dans le sentier qui menait à cet endroit; ils avaient aussi voulu boire, & les Prussiens les avaient tués.
Nous étions donc tous l’arme au pied à regarder le puits. L’un disait :
« Je donnerais la moitié de mon sang pour un verre d’eau. »
L’autre :
« Oui, mais les Prussiens attendent! »
C’était vrai, les Prussiens, à cent pas de nous, & qui peut-être avaient aussi soif, devinaient ce que nous pensions.
Les coups de fusil qu’on tirait encore venaient de cela : quand le long de la rue quelqu’un sortait, on le fusillait aussitôt, & de cette manière nous nous faisions souffrir tous comme des malheureux.
Cela durait au moins depuis une demi-heure.
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lorsque la canonnade s’étendit entre Saint-Amand & Ligny, & tout de suite nous vîmes qu’on tirait à mitraille sur les Prussiens, à mi-côte entre les deux villages, car à chaque décharge leurs colonnes épaisses étaient traversées; cette nouvelle attaque produisit une grande agitation. Bûche, qui jusqu’à ce moment n’avait pas bougé, sortit par la ruelle du jardin & courut au puits; il se mit derrière la margelle, & les deux maisons en face commencèrent la fusillade sur lui, de sorte que bientôt la pierre & les poteaux furent criblés de balles. Mais alors nous recommençâmes à tirer sur les fenêtres, & dans une minute la fusillade fut rallumée d’un bout du village à l’autre; la fumée s’étendait partout.
Dans cet instant une voix criait en bas : « Joseph !... Joseph !... »
C’était Bûche; il avait eu le courage de tirer le seau, de le décrocher & d’arriver après avoir bu.
Plusieurs anciens voulaient lui prendre le seau, mais il criait :
« Mon camarade d’abord ! Lâchez, ou je verse tout! »
Il fallut bien m’attendre. Je bus tout ce que je pouvais; ensuite les autres, & ceux qui restaient en haut descendirent & burent tant qu’il en resta.
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C’est en ce moment que Bûche montra qu’il m’aimait.
Nous remontâmes ensemble bien contents.
Je pense qu’il était alors plus de sept heures, le soleil se couchait; l’ombre de nos maisons s’allongeait jusque sur le ruisseau; celles des Prussiens restaient éclairées, ainsi que la côte de Bry, oti de nouvelles troupes descendaient au pas de course. La canonnade n’avait jamais été si forte de notre côté.
Tout le monde sait aujourd’hui qu’entre sept & huit heures du soir, à la nuit tombante, l’Empereur ayant reconnu que la colonne de Prussiens qu’on avait signalée sur nos derrières était le corps du général d’Erlon, — égaré entre la bataille de Ney aux Quatre-Bras contre les Anglais, & la nôtre, — avait ordonné tout de suite à la vieille garde de nous soutenir.
Un lieutenant, qui se trouvait avec nous, disait :
'( Voici la grande attaque. Attention! s
Toute la cavalerie des Prussiens fourmillait entre les deux villages. On sentait, sans le voir, un grand mouvement derrière nous, Le lieutenant répétait :
a Attention au commandement! Que personne ne reste après le commandement ! Voici l’attaque. »
Nous ouvrions tous l’œil.
Plus la nuit s’avançait, plus le ciel devenait rouge du côté de Saint-Amand. A force d’entendre la canonnade, on n’y faisait plus attention ; mais à chaque décharge on peut dire que le ciel prenait feu.
Le tumulte derrière nous augmentait.
Tout à coup la grande rue qui longe le ruisseau fut pleine de nos troupes, depuis le pont jusqu’à l’autre bout de Ligny. Sur la gauche & plus loin encore, les Prussiens tiraient des fenêtres; nous ne répondions plus. On criait :
« La garde!... c’est la garde! »
Je ne sais pas comment toute cette masse d’hommes passa le fossé plein de bourbe; c’est bien sûr avec des planches, car d’un instant à l’autre nos troupes en masse étaient sur la rive gauche.
La grande batterie des Prussiens au haut du ravin, entre les deux villages, faisait des rues dans nos colonnes; mais elles se refermaient aussitôt & montaient toujours.
Ce qui restait de notre division courait sur le pont; des canonniers à cheval avec leurs pièces suivaient au galop.
Alors nous descendîmes aussi, mais nous n’étions pas encore au pont que des cuirassiers se mettaient à défiler; après les cuirassiers arrivèrent des dragons & des grenadiers à cheval de la garde, ilen passait partout, à travers & même autour du
village : c’était comme une armée toute neuve, une armée innombrable.
Le massacre recommençait en haut; cette fois, c’était la bataille en rase campagne. La nuit venait, les carrés prussiens se dessinaient en feu sur la côte.
Nous -courions, enjambant les morts & les blessés. Une fois hors du village, nous vîmes ce que l’on peut appeler une mêlée de cavalerie; on ne distinguait pour ainsi dire que des cuirasses blanches qui traversaient les lignes des uhlans... Tout se mêlait , puis les cuirassiers se reformaient & repartaient comme un mur.
Il faisait déjà sombre, la masse de fumée empê chait de voir à cinquante pas devant soi. Tout s’ébranlait, tout montait vers les moulins ; le roulement du galop, les cris, les commandements, les feux de file bien loin, tout se confondait. Plusieurs carrés étaient rompus. De temps en temps un coup de feu vous montrait quelques cavaliers, un lancier penché sur son cheval, un cuirassier avec son gros dos blanc, son casque & sa queue de cheval flottante, lancé comme un boulet, deux ou trois fantassins courant au milieu de la bagarre : cela passait comme un éclair! Et les blés foulés, la pluie qui rayait le ciel, car un orage venait d’éclater, les blessés sous les pieds des chevaux, tout sortait de la nuit un quart de seconde.
A chaque coup de fusil ou de pistolet on voyait des choses pareilles, par mille & par mille, qu’on ne peut s’expliquer. Mais tout montait, tout s’éloignait de Ligny; nous étions les maîtres, nous avions enfoncé le centre de l’ennemi; les Prussiens ne se défendaient plus que tout en haut de la coUine, près des moulins, & dans la direction de Sombref, sur notre droite : Saint-Amand & Ligny nous restaient.
Alors, nous autres, à dix ou douze de la compagnie, contre les décombres des cassines, la giberne presque vide, nous ne savions plus de quel côté tourner. Zébédé, le lieutenant Bretonville & le capitaine Florentin avaient disparu; le sergent Rabot nous commandait. — C’était un petit vieux, sec, mal bâti, mais dur comme du fer; il clignait de l’oeil & devait avoir été roux dans sa jeunesse. Rien qu’en parlant de lui, je l’entends nous dire tranquillement :
« La bataille est gagnée ! Par file à droite, en avant, marche 1 »
Plusieurs demandaient à faire la soupe, car depuis doûze heures on commençait à sentir la faim; & le sergent, le fusil sur l’épaule, descendait la ruelle en riant tout bas, & répétait d’un air moqueur :
«La soupe! la soupe! Attendez, l’administration des vivres va venir. »
Nous le suivions dans la ruelle sombre; vers le milieu se trouvait un cuirassier à cheval qui nous tournait le dos; il avait un coup'de sabre dans le ventre & s’était retiré là; le cheval s’appuyait au mur pour l’empêcher de tomber. Comme nous défilions, il nous appela :
« Camarades! »
Personne ne tourna seulement la tête. A vingt pas plus loin se trouvait une vieille cassine toute criblée de boulets, mais elle avait encore la moitié de son toit de chaume; c’est pourquoi le sergent Rabot la choisit, & nous entrâmes dans ce réduit à la file.
On n’y voyait pas plus que dans un four; le sergent fit partir une amorce, & nous vîmes que c’était une cuisine, l’âtre à droite, l’escalier à gauche, & cinq ou six Prussiens & Français étendus à terre, blancs comme de la cire & les yeux ouverts.
« Allons, dit le sergent, voici la chambrée, que chacun s’arrange; les camarades de lit ne nous donneront pas de coups de pied. »
Comme on voyait bien qu’il ne fallait pas compter sur la distribution, chacun, sans rien dire, déboucla son sac, le mit au pied du mur & s’étendit l’oreille dessus. On entendait encore la fusillade, mais bien loin sur la côte. La pluie tombait à verse. Le sergent tira la porte qui grinçait, puis
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il alluma sa pipe tranquillement, pendant que plusieurs ronflaient déjà; je le regardais debout contre la petite fenêtre, dont toutes les vitres étaient éclatées; il fumait.
C’était un homme dur & juste, il avait trois chevrons & savait lire & écrire; il aurait dû pas- * ser officier, ayant des blessures, mais il n’était pas bien bâti. Il finit aussi par se coucher sur son sac, & bientôt après nous dormions tous.
Cela durait depuis longtemps, lorsque je fus réveillé par un bruit... On rôdait autour de notre cassine... Je me levai sur la main pour écouter... Dans le même instant, on essayait d’ouvrir la porte. Alors je ne pus retenir un cri.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda le sergent.
Et comme des pas s’éloignaient en courant, il dit en se retournant sur son sac :
« Ah! les oiseaux de nuit... Allez... canailles!... allez, où je vais vous envoyer une balle! »
Ensuite il ne dit plus rien. Moi, je m’étais approché de la fenêtre, & je voyais tout le long de la ruelle, des maraudeurs en train de fouiller les
blessés & les morts. Ils allaient doucement de l’un à l’autre, la pluie tombait par torrents : — c’était quelque chose d’horrible.
Je me recouchai pourtant & me rendormis à cause de la grande fatigue.
Au petit jour, le sergent était debout & criait :
a En route ! »
Nous ressortîmes de la cassine en remontant la ruelle. Le cuirassier était alors à terre, le cheval attendait toujours.
Le sergent prit ce cheval par la bride & le conduisit une centaine de pas dans les vergers; il lui retira le mors en s’écriant :
« Va, mange : on te retrouvera bientôt. »
Et cette pauvre bête partit doucement.
' Nous allongions le pas dans un sentier qui longe Ligny; les sillons & quelques carrés de jardinage aboutissaient sur ce chemin. — Le sergent regardait en passant; il se baissa pour déterrer quelques restes de carottes & de navets. Je me dépêchai de faire comme lui, pendant que les camarades se pressaient sans tourner la tête.
Je vis là que c’est une bonne chose de connaître les fruits de la terre, car je trouvai deux beaux navets & des carottes, qui sont très-bonnes crues; mais je suivis l’exemple du sergent & je les mis dans mon shako.
Je courus ensuite pour rattraper le peloton, qui se dirigeait sur les feux de Sombref. f
Et quant au reste, je n’ai pas seulement l’idée de vous peindre le plateau derrière Ligny, où nos cuirassiers & nos dragons avaient tout massacré. Ce n’étaient que des tas d'hommes & de chevaux: les chevaux, leur long cou allongé à terre; les
hommes pris dessous, morts ou blessés. Quelquesuns levaient la main pour faire signe; les chevaux essayaient de se lever & les écrasaient encore mieux en retombant.
Du sang! toujours du sang! La direction des boulets & de la mitraille était marquée en traînées rouges sur les pentes, comme on voit chez nous, à la fonte des neiges, le passage des torrents dans le sable. Eh bien ! voulez-vous savoir la vérité ? Cela ne me touchait presque plus.
Avant de partir pour Lutzen, un pareil spectacle m’aurait fait tomber à la renverse. J’aurais pensé:
« Nos maîtres regardent donc les hommes comme des animaux ? Est-ce que le bon Dieu nous donne à manger aux loups ? Est-ce que nous avons des mères, des sœurs, des amis, des êtres qui nous aiment sur la terre & qui ne crient pas vengeance? »
J’aurais pensé mille choses pareilles, encore plus fortes & plus justes; mais alors je ne pensais rien. A force d’avoir vu des massacres & des injustices en masse, de toutes les façons & tous les jours, je me disais :
« Les plus forts ont toujours raison. L’Empereur est le plus fort, il nous fait signe de venir, & malgré tout, il faut arriver de Phalsbourg,de Saverne ou d’ailleurs, se mettre en rang & marcher. Celui qui ferait seulement la mine de résister serait
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fusille tout de suite. Les maréchaux, les généraux, les officiers, les sous-officiers & les soldats, depuis le premier jusqu’au dernier, suivent la consigne, ils n’osent pas faire un mouvement sans ordre; & les autres obéissent à l'armée. C’est l’Empereur qui veut tout, qui peut tout & qui fait tout. Eh bien! est-ce que Joseph Bertha ne serait pas une béte d’oser seulement croire que l’Empereur peut avoir une seule fois tort dans sa vie? Est-ce que ce ne serait pas contraire au bon sens? »
Voilà ce que nous pensions tous, & si l’Empereur était resté, toute la France aujourd’hui n’aurait pas d’autre idée.
Mon seul plaisir alors, c’était d’avoir des carottes & des navets, car en passant derrière les bivouacs pour demander la place du bataillon, nous avions apprisque les distributions n’avaient pas été faites; on n’avak reçu que la ration d’eau-de-vie & des cartouches.
Les anciens étaient en route pour remplir les marmites. Les conscrits, qui ne savaient pas encore la manière de vivre en campagne, & qui par malheur avaient déjà mangé leur pain, comme il arrive à vingt ans, lorsqu’on marche & qu’on a bon appétit, ceux-là devaient se passer de tremper la cuiller.
Vers sept heures nous arrivâmes enfin au bi-
vouac. Zébédé , en me voyant, parut joyeux; il vint à ma rencontre & me dit :
« Je suis content de te voir, Joseph, mais qu’estce que tu apportes? Nous avons trouvé un biquet bien gras, nous avons aussi du sel, mais pas une croûte de pain. »
Je lui fis voir le riz qui me restait, mes carottes & mes navets. — Il me dit :
« C’est bien : nous allons avoir le meilleur bouillon du bataillon. »
Je voulus que Bûche pût aussi manger avec nous, & les six hommes de notre marmite qui s’en étaient tous réchappés par hasard, avec des coups de crosse & des égratignures, y consentirent. Le tambour-maître Padoue dit en riant :
« Les anciens sont toujours les anciens, ils n’arrivent jamais les mains vides. »
Nous regardions de côté la marmite de cinq conscrits, où l’on ne voyait bouillir qpe du riz dans de l’eau claire, & nous clignions de l’oeil, car nous avions une bonne soupe grasse, qui répandait son odeur dans tous les environs.
A huit heures, nous mangeâmes avec un appétit qu’on peut s’imaginer. Non, pas. même le jour de mes noces, je n’ai fait un meilleur repas; c’est encore une satisfaction aujourd’hui pour moi d’y penser. Quand l’âge arrive, on n’a plus l’enthousiasme de la jeunesse pour de pareilles choses;
mais ce sont toujours d’agréables souvenirs. Et ce bon repas nous a soutenus longtemps; les pauvres conscrits, avec leur reste de pain trempé comme de la pâte par l’averse, devaient en voir de dures le lendemain 18. Nous devions avoir une campagne bien courte & bien terrible. Enfin tout est passé maintenant; mais ce n’est pas sans attendrissement qu’on songe à ces grandes misères, & qu’on remercie Dieu d’en être réchappé.
Le temps semblait se remettre au beau, le soleil recommençait à briller dans les nuages. Nous venions à peine de manger que le rappel battait sur toute la ligne.
Il faut savoir qu’en ce moment les Prussiens retiraient seulement leur arrière-garde de Sombref, & qu’il était question de se mettre à leur poursuite. Plusieurs même disaient qu’on aurait dû commencer par là, en envoyant bien loin notre cavalerie légère pour récolter des prisonniers. Mais on ne les écoutait pas; l’Empereur savait bien ce qu’il faisait.
Je me rappelle pourtant que tout le monde s’étonnait, parce que c’est l’habitude de profiter des victoires. Les anciens n’avaient jamais vu cela. On croyait que l’Empereur préparait un grand coup, qu’il avait fait tourner l’ennemi par Ney, & d’autres choses semblables.
En attendant, l’appel commença; le général
Gérard vint passer la revue du 4 e corps. Notre bataillon avait le plus souffert, à cause des trois attaques où nous avions toujours été en tête : — nous avions le commandant Gémeau & le capitaine Vidai blessés; les capitaines Grégoire & Vignot tués; sept lieutenants & sous-lieutenants & trois cent soixante hommes hors de combat.
Zébédé disait que c’était pire qu’à Montmirail, & qu’on allait nous compléter pour sûr avant de partir.
Heureusement le quatrième bataillon, commandant Delong, arrivant de Metz, vint alors nous remplacer en ligne.
Le capitaine Florentin, qui nous commandait, cria :
« Par file à gauche! » — & nous descendîmes au village jusque près de l’église, où stationnaient une quantité de charrettes.
On nous distribua par escouades pour surveiller l’enlèvement des blessés. Quelques détachements de chasseurs eurent l’ordre d’escorter les convois jusqu’à Fleurus, parce qu’à Ligny la place manquait; l’église était déjà pleine de ces malheureux.
Ce n’est pas nous qui choisissions les blessés, mais les chirurgiens militaires & quelques médecins du pays mis en réquisition; il était trop difficile de reconnaître un grand nombre de ces
blessés d’entre les morts. Nous aidions seulement à les étendre sur la paille, dans les charrettes.
Je connaissais cela depuis Lutzen; je savais ce qu’il fallait souffrir pour réchapper d’une balle, d’un biscaïen, ou d’un coup de pointe comme en donnent nos cuirassiers. Chaque fois que je voyais enlever un de ces malheureux, je louais le Seigneur de ne pas m’avoir réduit à cet état, &, pensant que la même chose aurait pu m’arriver, je me disais : a Tu ne sais pas combien de balles & de morceaux de mitraille ont passé près de toi;
sans cela, cette idée te ferait horreur. »
Je m’étonnais que tant d’entre nous eussent pu
réchapper de ce carnage, — bie%i pire qu’à Lutzen & même qu’à Leipzig, — parce que la bataille n’avait duré que cinq heures, & que les morts, dans bien des endroits, s’élevaient jusqu’à deux et trois pieds. Le sang coulait au-dessous comme des ruisseaux. Dans toute la grande rue, où les pièces avaient passé, c’était de la boue rouge : de la boue de chair & d’os écrasés.
Il faut bien qu’on dise cela pour éclairer la jeunesse. Moi, je n’irai plus me battre, j’ai dépassé l’âge, Dieu merci ! Mais tous ces jeunes gens qui ne pensent qu’à la guerre, au lieu de vouloir travailler honnêtement & d’aider leurs vieux parents, doivent savoir comment les hommes sont traités. Ils doivent se figurer ce que les malheu-
reux qui n’ont pas rempli leurs devoirs pensent, lorsqu’ils sont là couchés dans une rue, ou sur la grande route avec un membre de moins, & qu’ils entendent arriver ces pièces de canon qui pèsent douze à quinze milles & leurs gros chevaux bien ferrés qui sautent en hennissant.
C’est dans cette minute qu’ils doivent voir les pauvres vieux qui leur tendaient les bras devant la petite maison du village, pendant qu’ils s’éloignaient en s’écriant :
« Je pars!... je reviendrai avec la croix & les épaulettes. »
Oui! oui! s’ils pouvaient pleurer & demander pardon à Dieu, ceux-là, on entendrait leurs cris & leurs plaintes! Mais il n’est plus temps, — les canons & les caissons avec leurs charges d’obus & de boulets arrivent, — ils éntendent eux-mémes craquer leurs os d’avance... & tout cela leur passe sur le corps comme dans de la boue.
Quand on est vieux & qu’on a des enfants qu’on aime, c’est une chose abominable de songer que des malheurs pareils pourraient leur arriver. On donnerait jusqu’à sa dernière chemise pour les empêcher de partir.
Mais tout cela ne sert à rien; les mauvais cœurs sont incorrigibles, & les bons font leur devoir. S’il leur arrive des malheurs, au moins la confiance dans la justice de Dieu leur reste. Ceux-ci
ne vont pas tuer leurs semblables pour l’amour de la gloire... ils y vont par force; ils n’ont pas de reproches à se faire : ils défendent leur vie, & le sang répandu ne retombe pas sur eux.
Enfin il faut pourtant que je finisse de vous raconter cette bataille & ce relèvement des blessés.
J’ai vu lù des choses qu’on ne peut presque pas croire : des hommes tués au moment de la plus grande fureur, & dont les figures horribles n’étaient pas changées; ils tenaient encore leurs fusils, debout contre les murs, & rien qu’en les regardant il vous semblait les entendre crier :
« A la baïonnette! Pas de quartier! »
C’est avec cette pensée & ce cri qu’ils étaient arrivés d’un seul coup devant Dieu... C’était lui qui les attendait. 11 pouvait leur dire :
« Me voilà... Tu veux tuer tes frères?... tu ne veux pas de quartier? On n’en fera point! »
J’en ai vu d’autres à demi morts qui s’étranglaient entre eux. Et vous saurez qu’à Fleurus il fallait séparer les Prussiens des Français, parce qu’ils se levaient de leurs lits ou de leurs bottes de paille pour se déchirer & se dévorer!
La guerre!... ceux qui veulent la guerre, ceux qui rendent les homiVies semblables à des animaux féroces doivent avoir un compte terribie à régler là-haut!...
Le relèvement des blessés continua jusqu’au soir. — Vers midi, les cris de : Vive V Empereur ! se prolongeaient sur toute la ligne de nos bivouacs, depuis le village de Bry jusqu’à Sombref. Napoléon avait quitté Fleurus avec son état-major; il passait la revue de l’armée sur le plateau. Ces cris durèrent environ une heure, puis tout se tut; l’armée devait être alors en marche.
Nous attendîmes longtemps l’ordre de suivre; comme il ne venait pas, le capitaine Florentin finit par aller voir, & revint ventre à terre en criant :
« Battez le rappel! »
Les détachements du bataillon se réunirent, & l’on se mit à remonter le village au pas accéléré. Tout était parti. Bien d’autres pelotons n’avaient pas reçu d’ordres, & du côté de Saint-Amand les rues étaient pleines de soldats. Quelques compagnies, restées en arrière, gagnaient à travers
champs la route à gauche, où l’on voyait s’étendre une queue de colonne à perte de vue : des caissons, des fourgons, des bagages de toute sorte.
J*ai souvent pensé que nous aurions eu de la chance en ce jour d’être laissés en arrière, comme la division Gérard à Saint-Amand; on n’aurait jamais pu nous faire de reproches. Puisque nous avions l’ordre de relever les blessés, nous étions en règle; mais le capitaine Florentin se serait cru déshonoré.
Nous marchions en allongeant le pas. Il s’était remis à pleuvoir, on glissait dans la boue & la nuit venait. Jamais je n’ai vu de temps plus abominable, pas même en Allemagne à la retraite de Leipzig; la pluie tombait comme d’un arrosoir, & nous allions en arrondissant le dos, le fusil sous le bras, le pan de la capote sur la batterie, tellement trempés qu’en traversant une rivière ce n’aurait pas été pire. — Et quelle boue ! — Avec cela on recomirtençait à sentir la faim. Bûche me répétait de temps en temps :
« C’est égal, une douzaine de grosses pommes de terre cuites sous la cendre, comme au Harberg, me réjouiraient joliment la vue. On ne mange pas tous les jours de la viande chez nous, mais on a des pommes de terre! »
Moi je revoyais en rêve notre petite chambre de Phalsbonrg, bien chaude, la table blanche, le père
2S4 Waterloo
Goulden assis devant son assiette, & Catherine qui nous servait de la bonne soupe grasse, pendant que les côtelettes fumaient sur le gril. La tristesse d’être là m’accablait; s’il n’avait falltf que me souhaiter la mort pour être débarrassé de tout, depuis longtemps je ne serais plus de ce monde.
La nuit était venue, elle était toute grise; sans les ornières oü l’on enfonçait jusqu’aux genoux, on aurait eu de la peine à reconnaître son chemin; mais on n’avait qu’à marcher dans la boue & l’on était sûr de ne pas se tromper.
Entre sept & huit heures, on entendit au loin comme des roulements de tonnerre; les uns disaient :
« C’est l’orage ! »
Les autres :
« C’est le canon ! »
Beaucoup de soldats débandés nous suivaient.
A huit heures, nous arrivâmes aux Quatre-Bras. Ce sont deux maisons en face l’une de l’autre, au croisement de la route de Nivelles à Namur avec celle de Bruxelles à Charleroi ; ces maisons étaient encombrées de blessés. — C’est là que le maréchal Ney avait livré bataille aux Anglais, pour les empêcher d’arriver au secours des Prussiens, par le chemin que nous venions de suivre. Il n’avait que vingt mille hommes contre quarante mille, & Nicolas Cloutier, le tanneur, soutient encore au-
jourd’hui qu’il aurait dû nous envoyer la moitié de ses troupes, pour prendre les Prussiens par derrière, comme si ce n’avait pas été bien assez d’arrêter les autres. Enfin, pour des gens pareils, tout est facile; seulement, s’ils commandaient euxmémes, on les mettrait en déroute avec quatre hommes & un caporal.
Au-dessous, dans les champs d’orge & d’avoine, tout était plein de morts. C’est là que je vis les premiers habits rouges étendus sur la route.
Le capitaine nous ordonna de faire halte; il entra seul dans la maison à droite. Nous attendions,depuis quelque temps à la pluie, lorsqu’il ressortit sur la porte avec le général de division Donzelot, qui riait parce que nous aurions dû suivre l’armée de Grouchy du côté de Namur, & que le manque d’ordres nous avait fait tourner vers les Quatre-Bras. Nous reçûmes pourtant l’ordre de continuer notre chemin sans nous arrêter.
Je croyais à chaque minute tomber en faiblesse; mais cela devint encore pire lorsque nous eûmes rattrapé les bagages; car il fallait marcher sur le revers de la route dans les champs, & plus on avançait, plus on enfonçait dans la terre grasse.
Vers onze heures, nous arrivâmes dans un grand village appelé Genappe, qui s’étend sur les deux côtés de la route. L’encombrement des
fourgons, des canons & des bagages dans cette rue nous força de passer la Thy à droite sur un pont, & depuis cet endroit nous ne fîmes plus que marcher à travers les champs, dans les blés, dans les chanvres, comme des sauvages qui ne respectent rien. La nuit était si sombre que des dragons à cheval, posés de deux cents pas en deux cents pas, comme des poteau®, vous criaient :
« Par ici ! par ici ! »
Nous arrivâmes à minuit au tournant d’un chemin, près d’une espèce de ferme couverte en chaume & pleine d’officiers supérieurs. Ce n’était pas loin de la grande route, car on entendait défiler la cavalerie, l’artillerie & les équipages comme un torrent.
Le capitaine venait à peine d’entrer à la ferme, que plusieurs d’entre nous se précipitèrent dans le jardin à travers les haies. Je fis comme les autres & j’empoignai des raves. Presque aussitôt tout le bataillon suivit ce mouvement, malgré les cris des officiers; chacun se mit à déterrer ce qu’il put avec sa baïonnette, &, deux minutes après, il ne restait plus rien. Les sergents & les caporaux étaient venus avec nous ; lorsque le capitaine revint, on avait déjà repris les rangs.
Ceux qui volent & pillent en campagne méritent d’étre fusillés, mais que voulez- vous? les villages qu’on rencontrait n’avaient paslequartde
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vivres qu’il aurait fallu pour nourrir tant de monde. Les Anglais avaient déjà presque tout pris. Il nous restait bien encore un peu de riz, mais le riz sans viande ne soutient pas beaucoup. Les Anglais, eux, recevaient des boeufs & des filoutons de Bruxelles; ils étaient bien nourris & tout luisants de bonne santé. Nous autres, nous étions venus trop vite , les convois de vivres étaient en retard; & le lendemain, qui devait être la terrible bataille de Waterloo, nous ne reçûmes que la ration d’eau-de-vie.
Enfin, en partant de là, nous montâmes une petite côte, &, malgré la pluie, nous aperçûmes les bivouacs des Anglais. On nous fit prendre position dans les blés, entre plusieurs régiments qu’on ne voyait pas, parce qu’on avait l’ordre de ne pas allumer de feu, de peur d’effaroucher l’ennemi s’il nous voyait en ligne, & de le décider à continuer sa retraite.
Maintenant représentez-vous des hommes couchés dans les blés, sous une pluie battante, comme de véritables Bohémiens, grelottant de froid, songeant à massacrer leurs semblables, & bien heureux d’avoir un navet, une raVc .ou n’importe quoi pour soutenir un peu leurs forces. Est-ce que c’est la vie d’honnêtes gens? Est-ce que c’est pour cela que Dieu nous a créés & mis au monde? Est-ce que ce n’est pas une véritable abomination
de penser qu’un roi, un empereur, au lieu de surveiller les affaires de son pays, d’encourager le commerce, de répandre l’instruction, la liberté & les bons exemples, vienne nous réduire par centaines de mille à cet état?... Je sais bien qu’on appelle cela de la gloire; mais les peuples sont bien bêtesde glorifier des gens pareils... Oui, ilfaut avoir perdu toute espèce de bon sens, de cœur & de religion.
Tout cela ne nous empêchait pas de claquer des dents, & de voir en face de nous les Anglais, qui se réchauffaient & se gobergeaient autour de leurs grands feux, après avoir reçu, leur ration de bœuf, d’eau-de-vie & de tabac. Je pensais :
« C’est nous, pauvres diables trempés jusqu’à la moelle des os, qui sommes forcés d’attaquer ces hommes remplis de confiance en eux-mêmes, & qui ne manquent ni.de canons, ni de munitions, ni de rien; qui dorment les pieds au feu, la panse bien garnie, pendant que nous couchons dans la boue! »
Toute la nuit ce spectacle me révoltait. Bûche disait :
« La pluie ne me fait rien, j’en ai supporté bien d’autres à l’affût; mais au moins j’avais une croûte de pain, des oignons & du sel. »
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Il se fâchait. Pour ma part, j’étais attendri sur mon propre sort & je ne disais rien.
Entre deux & trois heures de la nuit, la pluie avait cessé. Bûche & moi, nous étions dos ù dos dans le creux d’un sillon, pour nous réchauffer, & la grande fatigue avait fini par m’endormir.
Une chose que je n’oublierai jamais, c’est le moment oü je me réveillai vers les cinq heures du matin : les cloches des villages sonnaient matines sur cette grande plaine; &, regardant les blés renversés, les camarades couchés â droite & â gauche, le ciel gris, cette grande désolation me fit grelotter le coeur. Le son des cloches qui se répondaient de Planchenois à Genappe, à Frichcmont, à Waterloo me rappelait Phalsbourg; je me disais :
« C’est aujourd’hui dimanche, un jour de paix & de repos. M. Goulden a mis hier son bel habit au dos de la chaise, avec une chemise blanche. Il se lève maintenant & pense à moi... Catherine aussi se lève dans notre petite chambre; elle est assise sur le lit & pleure; & la tante Grédel aux Quatre-Vents pousse ses volets; elle a tiré de l’armoire son livre de prières pour aller ù la messe.
Et j’entendais les cloches de Dann, de Mittelbronn, de Bigelberg bourdonner dans le silence. Je me figurais cette bonne vie tranquille... J’aurais voulu fondre en larmes! Mais le roulement commençait, un roulement sourd comme dans les
temps humides, quelque chose de sinistre. Du côté de la grande route, à gauche, on battait la générale, les trompettes de cavalerie sonnaient le réveil. On se levait, on regardait par-dessus les blés. Ces trois jours de marche & de combats, le mauvais temps & l’oubli des rations avaient rendu les hommes plus sombres. On ne parlait pas comme à Ligny; chacun regardait & réfléchissait pour son propre compte.
On voyait aussi que ce serait une plus grande bataille, parce qu’au lieu d’avoir des villages bien occupés en première ligne, & qui font autant de combats séparés, ici c’était une grande plai ne élevée, nue, occupée parles Anglais. Derrière leurs lignes, au haut de la côte, se trouvait le village de Mont- Saint-Jean, & beaucoup plus loin, à près d’une lieue & demie, une grande forêt qui bordait le ciel.
Entre le6 Anglais & nous, le terrain descendait doucement & se relevait de notre côté; mais il fallait avoir l’habitude de la campagne pour voir ce petit vallon, qui devenait plus profond à droite & se resserrait en forme de ravin. Sur la pente de ce ravin, de notre côté, derrière des haies, des peupliers & d’autres arbres, quelques maisons couvertes de chaume indiquaient un hameau : c’était Planchenois. Dans la même direction, mais bien plus haut & derrière la gauche de l’ennemi, s’étendait une plaine à perte de vue, parsemée de petits villages.
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C’est en temps de pluie, après un orage, que ces choses se distinguent le mieux; tout est bleu sombre sur un fond clair. On découvrait jusqu’au petit village de Saint-Lambert, à trois lieues de nous sur la droite.
A notre gauche, & derrière la droite des Anglais, se voyaient aussi d’autres petits villages dont je n’ai jamais su le nom.
Voilà ce que nous découvrions au premier coup d’œil, dans ce grand pays plein de magnifiques récoltes encore en fleur, & chacun se demandait pourquoi les Anglais étaient là, quel avantage ils avaient à garder cette position. Alors on observait mieux leur ligne, à quinze cents ou deux mille mètre j de nous, & l’on voyait que la grande route que nous avions suivie depuis les Quatre-Bras, & qui se rend à Bruxelles, cette route large, bien arrondie & même pavée au milieu, traversait la position de l’ennemi à peu près au centre; elle était droite, & l’on pouvait la suivre des yeux jusqu’au village de Mont-Saint-Jean, & même plus loin, jusqu’à l’entrée de la grande forêt de Soignes. Les Anglais voulaient donc la défendre, pour nous empêcher d’aller à Bruxelles.
En regardant bien, on voyait que leur ligne de bataille se courbait un peu de notre côté sur les deux ailes, & suivait un chemin creux qui coupait la route de Bruxelles en croix. Ce chemin
était tout à fait creux à gauche de la route; à droite il était bordé de grandes haies de houx & de petits hêtres, comme il s’en trouve dans ce pays. — Là derrière étaient postés des masses d’habits rouges, qui nous observaient de leur chemin couvert; le devant de leur côte descendait en pente comme des glacis : c’était très-dangereux.
Et sur leurs ailes, qui se prolongeaient d’environ trois quarts de lieue, était de la cavalerie innombrable. On voyait aussi de la cavalerie sur le haut du plateau, dans l’endroit où la grande route, après avoir passé la colline, descend avant de remonter vers Mont-Saint-Jean; car on comprenait très-bien qu’il se trouvait un creux entre la position des Anglais & ce village, pas bien profond, puisque les plumets de la cavalerie s’apercevaient, mais assez profond pour y tenir de grandes forces en réserve à l’abri de nos boulets.
J’avais déjà vu Weissenfelz, Lutzen, Leipzig & Ligny : je commençais à comprendre ce que les choses veulent dire, pourquoi l’on se place d’une manière plutôt que d’une autre, & je trouvais que ces Anglais s’étaient très-bien arrangés dans leur chemin pour défendre la route, & que leurs réserves, bien abritées sur le plateau, montraient chez ces gens beaucoup de bon sens naturel.
Malgré cela, trois choses me parurent alors avantageuses pour nous. Ces Anglais, avec leurche-
min couvert & leurs réserves bien cachées, étaient comme dans une grande fortification. Mais tout le monde sait qu’en temps de guerre on démolit tout de suite, autour des places fortes, les bâtiments trop près des remparts, pour empêcher l’ennemi de s'en emparer & de s’abriter derrière. Eh bien! juste sur leur centre, le long de la grande route & sur la pente de leurs glacis, se trouvait une ferme dans le genre de la Roulette, aux Quatre-Vents, mais cinq ou six fois plus grande. Je la voyais très-bien de la hauteur où nous étions : c’était un grand carré, les bâtisses, la maison, les écuries & les granges en triangle du côté des Anglais, & l’autre moitié du triangle, formée d’un mur & de hangars, de notre côté; la cour à l’intérieur. L’un des pans de ce mur donnait sur les champs avec une petite porte, & l’autre sur la route, avec une porte cochère pour les voitures. C’était construit en briques, bien solide. Naturellement les Anglais l’avaient garnie de troupes, comme une espèce de demi-lune; mais si nous avions la chance de l’enlever, nous étions tout près de leur centre, & nous pouvions lancer sur eux nos colonnes d’attaque, sans rester longtemps sous leur feu.
Voilà ce que nous avions de meilleur pour nous. Cette ferme s’appelait la Haie-Sainte, comme nous l’avons su depuis.
Plus loin, en avant de leur aile droite, dans uc
fond, se trouvait une autre ferme avec un petit bois, que nous pouvions aussi tâcher d’enlever. Cette ferme, d’où j’étais, on ne la voyait pas, mais elle devait être encore plus solide que la Haie- Sainte, puisqu’un verger entouré de murs & plus loin un bois la couvraient. Le feu des fenêtres donnait dans le verger, le feu du verger donnait dans le bois, le feu du bois donnait sur la côte, l’ennemi pouvait battre en retraite de l’un dans l’autre.
Ces choses, je ne les al pas vues de mes propres yeux, mais quelques anciens m’ont raconté plus tard l’attaque de cette ferme, appelée Hougoumont.
Il faut tout expliquer, quand on parle d’une bataille pareille; mais les choses qu’on a vues soimême sont le principal; on peut dire : « Je les ai vues! & les autres, je les ai seulement apprises par d’honnêtes gens incapables de tromper ni de mentir. »
Enfin, en avant de leur aile gauche, où descendait le chemin de Wavre, ù quelque cent pas de notre côté, se trouvaient encore les fermes de Papelotte & de la Haye, occupées par des Allemands, & les petits hameaux de Smohain, du Cheval-de- Bois, de Jean-Loo, que par la suite des temps j’ai voulu connaître, pour me rendre compte à moimême de tout ce qui s’était passé. — Ces hameaux, je les voyais bien alors, mais je n’y faisais pas
grande attention, d’autant plus qu’ils étaient en dehors de notre ligne de bataille, sur la droite, & qu’on n’y remarquait pas de troupes.
Donc chacun maintenant se ligure la position des Anglais en face de nous, la grande route de Bruxelles qui la traverse, le chemin qui la couvre, le plateau derrière, où sont les réserves, & les trois bâtisses de Hougoumont, de la Haie-Sainte & de Papelotte, en avant, bien défendues. Chacun doit penser que c’était difficile à prendre.
Je regardais cela vers les six heures du matin, très-attentivement, comme un homme qui risque de perdre sa vie ou d’avoir les os cassés dans une entreprise, & qui veut au moins savoir s’il a quelque chance d’en réchapper.
Zébédé, le sergent Rabot, le capitaine Florentin, Bûche, enfin tout le monde, en se levant, jetait un coup d’œil de ce côté sans rien dire. Ensuite on regardait autour de soi les grands carrés d’infanterie, les escadrons de cuirassiers, de «dragons, de chasseurs, de lanciers, etc., campés au milieu des récoltes.
Alors personne n’avait plus la crainte de voir les Anglais battre en retraite; on allumait des feux tant qu’on voulait, & la fumée de la paille humide s’étendait dans les airs. Ceux auxquels il restait encore un peu de riz suspendaient la marmite, les autres regardaient en pensant :
« Chacun son tour, hier nous avions de la viande, nous nous moquions du riz; maintenant nous voudrions bien en avoir. »
Vers huit heures, il arriva des fourgons avec des cartouches &des tonnes d’eau-de-vie. Chaque soldat reçut double ration ; avec une croûte de pain on aurait pu s’en contenter, mais le pain manquait. Qu’on juge d’après cela quelle mine on avait. C’est tout ce que nous reçûmes en ce jour, car aussitôt après commencèrent les grands mouvements. Les régiments se réunirent à leurs brigades, les brigades à leurs divisions, les divisions reformèrent leurs corps. Les officiers à cheval couraient porter les ordres, tout était en route.
Le bataillon se réunit à la division Donzelot; les autres divisions n’avaient que huit bataillons, elle en eut neuf.
J’ai souvent entendu raconter par nos anciens l’ordre de bataille donné par l’Empereur : le corps de Reille à gauche de la route, en face de Hougoumont; d’Erloaà droite, en face de la Haie- Sainte ; Ney à cheval sur la chaussée, & Napoléon derrière avec la vieille garde, les escadrons de service, les lanciers, les chasseurs, etc. C’est tout ce que j’ai compris, car lorsqu’ils se mettent à parler du mouvement des onze colonnes, de la distance des déploiements, & qu’ils nomment tous les généraux les uns après les autres, il me semble en-
tendre parler de choses que je n'ai pas vues. J’aime donc mieux vous raconter simplement ce que je me rappelle moi-même. Et d’abord, à huit heures & demie, nos quatre divisions reçurent l’ordre de se porter en avant, à droite de la grand’route. Nous étions de quinze à vingt mille hommes, nous marchions sur deux lignes, l’arme à volonté, & nous enfoncions jusqu’aux genoux. Personne ne disait rien.
Plusieurs racontent que nous étions tous réjouis & que nous chantions, mais c’est faux!
Quand on a marché toute la nuit sans recevoir de ration, quand on a couché dans l’eau, avec défense d’allumer des feux & qu’on va recevoir de la mitraille, cela vous ôte l’envie de chanter; nous étions bien contents de retirer nos souliers des trous où l’on enfonçait à chaque pas; les blés mouillés vous rafraîchissaient les cuisses, & les plus courageux, les plus durs avaient l’air ennuyés.
Il est vrai que les musiques jouaient les marches de leurs régiments, & que les trompettes de la cavalerie, les tambours de l’infanterie, les grosses caisses & les trombones mêlés ensemble produisaient un effet terrible, comme toujours. II est aussi vrai que tous ces milliers d’hommes en bon ordre, allongeant le pas, le sac au dos, le fusil sur l’épaule; les lignes blanches des cuirassiers qui suivaient les lignes rouges, brunes, vertes
des dragons, des hussards, des lanciers dont les petits drapeaux en queue d’hirondelle remplissaient l’air; les canonniers dans l’intervalle des brigades, à cheval autour de leurs pièces, qui coupaient la terre jusqu’aux essieux, — tout cela traversant les moissons dont pas un épi ne restait debout, — il est très-vrai qu’on ne pouvait rien voir de plus épouvantable.
Et les Anglais en face, bien rangés, leurs canonniers la mèche allumée, étaient aussi quelque chose qui vous faisait réfléchir. Mais cela ne vous réjouissait pas la vue autant que plusieurs le disent : les gens amoureux de recevoir des coups de canon sont encore assez rares.
Le père Goulden me disait bien que, dans son temps, les soldats chantaient; mais c’est qu’ils étaient partis volontairement, & non par force. Ils se battaient pour garder leurs champs &. les Droits de l’homme, qu’ils aimaient mieux que les yeux de leur tête, & ce n'était pas la même chose que de se faire éreinter pour savoir .si l’on aurait d’anciens nobles ou de nouveaux. Moi, je n’ai jamais entendu chanter ni à Leipzig ni à Waterloo.
Nous marchions , les musiques jouaient par ordre supérieur; & lorsque les musiques se turent, le plus grand silence suivit. Alors nous étions au haut du petit vallon, à mille ou douze çents pas de la gauçhçdçs Anglais, Nous formions
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le centre de notre armée; des chasseurs s’étendaient sur notre liane droit avec des lanciers.
On prit les distances, on resserra les intervalles, la première brigade de la première division obliqua sur la gauche & se mit à cheval sur la chaussée. Notre bataillon faisait partie de la seconde division; nous fûmes donc en première ligne, avec une seule brigade de la première devant nous. — On fit passer toutes les pièces sur notre front; celles des Anglais se voyaient en face à la même hauteur. Et bien longtemps encore d’autres divisions vinrent nous appuyer. On aurait cru que toute la terre marchait, les anciens disaient :
«Voici les cuirassiers de Milhaud! voici les chasseurs de Lefebvre-Desnoëttes! voilà là-bas le corps de Lobau! »
De tous les côtés, aussi loin que pouvait s’étendre la vue, on ne voyait que des cuirasses, des casques, des colbacks, des sabres, des lances, des files de baïonnettes.
« Quelle bataille ! s’écriait Bûche ; malheur aux Anglais! »
Et je pensais comme lui, je croyais que pas un Anglais n’en réchapperait. On peut dire que nous avons eu du malheur en ce jour; sans les Prussiens, je crois encore que nous aurions tout exterminé.
Durant deux heures que nous restâmes l’arme au pied, nous n’èûmes pas même le temps de voir
3oo Waterloo
la moitié de nos régiments & de nos escadrons; c’était toujours du nouveau. Je me souviens qu’au bout d’une heure, on entendit tout à coup, sur la gauche, s’élever comme un orage les cris de : Vive l'Empereur ! & que ces cris se rapprochaient en grandissant toujours, qu’on se dressait sur la pointe des pieds en allongeant le cou, que cela se répandait dans tous les rangs; que, derrière, les chevaux eux-mêmes hennissaient comme s’ils avaient voulu crier, & que dans ce moment un tourbillon d’officiers généraux passa devant notre ligne ventre à terre. Napoléon s’y trouvait, je crois bien l’avoir vu, mais je n’en suis pas sûr; il allait si vite, & tant d’hommes levaient leurs shakos au bout de leurs baïonnettes, qu’on avait à peine le temps de reconnaître son dos rond & sa capote grise au milieu des uniformes galonnés. Quand le capitaine avait crié : « Portez armes! — Présentez armes ! » c’était fini.
Voilà comment on le voyait presque toujours, à moins d’étre de la garde.
Quand il fut passé, quand les cris se furent prolongés à droite, toujours plus loin, l’idée vint à tout le monde que dans vingt minutes la bataille serait commencée. Mais cela dura bien plus longtemps. L’impatience vous gagnait; les conscrits du corps de d’Erlon, qui n’avait pas donné la veille, se mettaient à crier : En avant! » quand
enfin, vers midi, le canon gronda sur la gauche, & dans la même seconde des feux de bataillon suivirent, puis des feux de file. On ne voyait rien, c’était de l’autre côté de la route, l’attaque de Hougoumont.
Aussitôt les cris de ; Vive l'Empereur l éc\atèrent. Les canonniers de nos quatre divisions étaient à leurs pièces à vingt pas l’une de l’autre, tout le long de la côte. Au premier coup de canon ils commencèrent à charger. Je les vois encore tous en ligne mettre la gargousse, refouler tous ensemble, se redresser, secouer la mèche sur leur bras; on aurait dit un seul mouvement, & cela vous donnait froid. Les chefs de pièces derrière, presque tous de vieux officiers, commandaient comme à la parade; & quand ces quatre-vingts pièces partirent ensemble, on n’entendit plus rien, tout le vallon fut couvert de fumée.
Au bout d’une seconde, la voix calme de ces vieux, à travers le sifflement de vos oreilles, s’entendit de nouveau :
« Chargez! Refoulez! Pointez! Feu! »
Et cela continua sans interruption une demiheure. On ne se voyait déjà plus; mais, de l’autre côté, les Anglais avaient aussi commencé le feu; le ronflement de leurs boulets dans l’air, leur bruit sec dans la boue, & l’autre bruit dans les rangs, lorsque les fusils sont broyés, ë: les hommes jetés
à vingt pas en arriére tout désossés, comme des
sacs, ou qu’ils s’affaissent avec un bras ou une
jambe de moins, ce bruit se mêlait au roulement
sourd : — la démolition commençait.
Quelques cris de blessés troublaient ce grand bruit. On entendait aussi des chevaux hennir d’une voix perçante; c’est un cri terrible, car ces animaux sont naturellement féroces; ils n’ont de bonheur que dans le carnage, on ne peut presque pas les retenir. Derrière nous, à plus d’une demilieue, on n’entendait que ce tumulte : les chevaux voulaient partir.
Et comme on ne voyait plus, depuis longtemps, que les ombres de nos canonniers manœuvrer dans la fumée au bord du ravin, le commandement : « Cessez le féu! » s’entendit. En même temps la voix éclatante des colonels de nos quatre divisions s’éleva :
« Serrez les rangs en bataille! »
Toutes les lignes se rapprochèrent.
* Voici notre tour, dis-je à Bûche.
— Oui, fit-il, tenons toujours ensemble. »
La fumée de nos pièces montait alors, & nous vîmes les batteries des Anglais qui continuaient le feu, tout le long des haies qui bordaient leur chemin. La première brigade de la division Alix s’avançait sur la route vers la Haie-Sainte; elle allait au pas accéléré. Je reconnus derrière le ma- 1
réchal Ney avec quelques officiers d’état-major.
Toutes les fenêtres de la ferme, le jardin & les murs oü l’on avait percé des trous, tout était en feu; à chaque pas quelques hommes restaient en arrière étendus sur la route. — Ney, à cheval, son grand chapeau de travers, observait l’action du milieu de la chaussée. Je dis à Bûche :
« Voilà le maréchal Ney; la seconde brigade va soutenir la première, & nous arriverons ensuite.»
Mais je me trompais; en ce moment même le premier bataillon de la seconde brigade reçut l’ordre de marcher en ligne, à droite de la route, le deuxième bataillon derrière le premier, le troisième derrière le second, enfin le quatrième comme au défilé. On n’avait pas le temps de nous former en colonnes d’attaque, mais cela paraissait solide tout de même; nous étions les uns derrière les autres, sur cent cinquante à deux cents hommes de front; les capitaines entre les compagnies, les commandants entre les bataillons. Seulement les boulets, au lieu d'enlever deux hommes, en enlevaienfhuitd’un coup; ceux de derrière ne pouvaient pas tirer, parce que les premiers rangs les gênaient; & l’on vit aussi par la suite qu’on ne pouvait pas se former en carrés. Il aurait fallu panser à cela d’avance, mais l’ardeur d’enfoncer les Anglais & de gagner tout de suite était trop grande,
On fit marcher notre division dans le même ordre : à mesure que le premier bataillon s’avançait, le second emboîtait le paâ, ainsi de suite. Comme on commençait par la gauche, je vis avec plaisir que nous allions être au vingt-cinquième rang, & qu’il faudrait en hacher terriblement avant d’arriver sur nous.
Les deux divisions à notre droite se formèrent egalement en colonnes massives, les colonnes ù trois cents pas l’une de l’autre.
C’est ainsi que nous descendîmes dans le vallon, malgré le feu des Anglais. La terre grasse oü l’on enfonçait retardait notre marche; nous criions tous ensemble :
a A la baïonnette! »
A la montée, nous recevions une grêle de balles par-dessus la chaussée à gauche. Si nous n’avions pas été si touffus, cette fusillade épouvantable nous aurait peut-être arrêtés. La charge battait... Les officiers criaient: « Appuyez à gauche! » Mais ce feu terrible nous faisait allonger malgré nous la jambe droite plus que l’autre; de sorte qu’en arrivant prèsdu chemin bordé de haies, nous avions perdu- nos distances, & que notre division ne formait pour ainsi dire plus qu’un grand carfé plein avec la troisième.
Alors deux batteries se mirent à nous balayer.
la mitraille qui sortait d’entre les haies, à cent pas, nous perçait d’outre en outre. Ce ne fut qu’un cri d’horreur, & l’on se mit à courir sur les batteries, en bousculant les habits rouges qui voulaient nous arrêter.
Dans ce moment je vis pour la première fois de près les Anglais, qui sont des gens solides, blancs, bien rasés, comme de bons bourgeois. Ils se défendent bien, mais nous les valons ! Ce n’est pas notre faute à nous autres simples soldats s’ils nous ont vaincus, tout le monde sait que nous avons montré autant & plus de courage qu’eux !
On a dit que nous n’étions plus les soldats d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland, de la Moskowa; sans doute! mais ceux-lù, puisqu’ils étaient si bons, il aurait fallu les ménager. Nous n’aurions pas mieux demandé que de les voir à notre place.
Tous les coups des Anglais portaient, ce qui nous força de rompre les rangs : les hommes ne sont pas des palissades : ils ont besoin de se défendre quand on les fusille.
Un grand nombre s’étaient donc détachés, quand des milliers d’Anglais se levèrent du milieu des orges & tirèrent sur eux à bout portant, ce qui produisit un grand carnage; à chaque seconde, d’autres rangs allaient au secours des camarades, & nous aurions fini par nous répandre comme
une fourmilière sur la côte, si l’on n’avait entendu, crier :
a Attention! la cavalerie ! »
Presque aussitôt nous vîmes arriver une masse de dragons rouges sur des chevaux gris, ils arrivaient comme le vent; tous ceux qui s’étaient écartés furent hachés sans miséricorde.
Il ne laut pas croire que ces dragons tombèrent sur nos colonnes pour les enfoncer, elles étaient trop profondes & trop massives; — ils descendirent entre nos divisions, sabrant à droite & à gauche, & poussant leurs chevaux dans le flanc des colonnes pour les couper en deux, mais ils ne purent y réussir; seulement ils nous tuèrent beaucoup de monde, & nous mirent dans un grand désordre.
C’est un des plus terribles moments de ma vie. Comme ancien soldat, j’étais à la droite du bataillon ; j’avais vu de loin ce que ces gens allaient faire : ils passaient en s’allongeant de côté sur leurs chevaux tant qu’ils pouvaient, pour faucher dans les rangs; leurs coups se suivaient compne des éclairs, &, plus de vingt fois, je crus avoir la tête en bas des épaules. Heureusement pour moi, le sergent Rabot était en serre-file; c’est lui qui reçut cette averse épouvantable, en se défendant jusqu’à la mort. A chaque coup il criait :
a Lâches! lâches! »
Et son sang sautait sur moi comme de la pluie. A la fin il tomba. J’avais encore mon fusil chargé, ' & voyant l’un de ces dragons, qui, de loin, me regardait d’avance, en se penchant pour me lancer son coup de pointe, je l’abattis à bout portant. Voilà le seul homme que j’aie vu tomber devant mon coup de feu.
Le pire, c’est que dans le même instant, leurs fantassins ralliés recommencèrent à nous fusiller, &. qu’ils prirent même l’audace de nous attaquer à la baïonnette. Les deux premiers rangs pouvaient seuls se défendre. C’était une véritable abomination de nous avoir rangés de cette manière.
Alors les dragons rouges, pêle-mêle avec nos colonnes, descendirent dans le vallon.
Notre division s’était encore le mieux défendue, car nous conservions nos drapeaux, & les deux autres, à côté de nous, avaient perdu deux aigles.
Nous redescendîmes donc de cette façon dans la
boue, à travers les pièces qu’on avait amenées pour nous soutenir, & dont les attelages venaient d’être sabrés par les dragons. Nous courions de tous les côtés, Bûche & moi toujours ensemble; & ce ne fut qu’au bout de dix minutes qu’on parvint à nous rallier près de la chaussée, par pelotons de tous les régiments.
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Ceux qui veulent se mêler de commander à la guerre devraient toujours avoir de pareils exemples sous les yeux & réfléchir avant de faire de nouvelles inventions; ces inventions coûtent cher ù ceux qui sont forcés d’y entrer.
Nous regardions derrière nous en reprenant haleine, & nous voyions déjà les dragons rouges monter la côte pour enlever notre. grande batterie de quatre-vingts pièces, mais. Dieu merci! leur tour était aussi venu d’être massacrés. L’Empereur avait vu de loin notre retraite, &, comme ces dragons montaient, deux régiments de cuirassiers à droite, avec un régiment de lanciers à gauche, tombèrent sur eux en flanc comme le tonnerre; le temps de regarder, ils étaient dessus. On entendait chaque coup glisser sur les cuirasses, les chevaux souffler; on voyait, à cent pas, les lances monter & descendre, les grands sabres s’allonger, les hommes se courber pour piquer en dessous, les chevaux furieux se dresser & mordre en hennissant d’une voix terrible; & puis les hommes à terre sous les pieds des chevaux, essayer de se lever en se garant de la main.
Quelle horrible chose que les batailles! — Bûche criait : <i Hardi! » Moi, je. sentais la sueur me couler du front. D’autres, avec des balafres & les yeux pleins de sang, s’essuyaient en riant d’un air féroce.
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En dix minutes, sept cents dragons étaient hors de combat; leurs chevaux gris couraient de tous les côtés, le mors aux dents. Quelques centaines d’entre eux rentraient dans leurs batteries, mais plus d’un ballottait & se cramponnait à la crinière de son cheval. — Ils avaient vu que ce n’est pas tout de tomber sur les gens, & qu’il peut aussi vous arriver des choses auxquelles on ne s’attend pas.
De tout ce spectacle affreux, ce qui m’est le plus resté dans l’esprit, c’est que nos cuirassiers en revenant, leurs grands sabres rouges jusqu’à la garde, riaient entre eux, & qu’un gros capitaine, avec de grandes moustaches brunes, en passant près de nous, clignait de l’œil d’un air de bonne humeur, comme pour nous dire :
« Eh bien!... vous avez vu... nous les avons ramenés vivement. »
Oui, mais il en restait trois mille des nôtres dans ce vallon! — Et ce n’était pas fini, les compagnies, les bataillons 6c les brigades se reformaient; du côté de la Haie-Sainte, la fusillade roulait; plus loin, près de Hougoumont, le canon tonnait. Tout cela n’était qu’un petit commencement, les officiers disaient :
« C’est à recommencer. »
On aurait cru que la vie des hommes ne coûtait rien.
Enfin il fallait emporter la Haie-Sainte; il fallait forcer à tout prix le passage de la grand’route au centre de l’ennemi, comme on enfonce la porte d’une place forte, à travers le feu des avancées & des demi-lunes. Nous avions été repoussés la première fois, mais la bataille était engagée, on ne pouvait plus reculer.
Après la charge des cuirassiers, il fallut du temps pour nous reformer. — La bataille continuait à Hougoumont; la canonnade recommençait à notre droite; on avait amené deux batteries pour nettoyer la chaussée en arrière de la Haie- Sainte, où la route entre dans la côte. Chacun voyait que l’attaqué allait se porter là.
Nous attendions l’arme au bras, lorsque, vers trois heures. Bûche, regardant en arrière sur la route, me dit :
« Voici l’Empereur qui vient. »
Et d’autres encore disaient dans les rangs :
a Voici l’Empereur! »
La fumée était tellement épaisse qu’on voyait à peine, sur la petite butte de Rossomme, les bonnets à poil de la vieille garde. Je m’étais aussi retourné pour voir l’Empereur, mais bientôt nous reconnûmes le maréchal Ney, avec cinq ou six officiers d’état-major; il arrivait du quartier général & poussait droit sur nous au galop à travers champs. Nous lui tournions le dos. Nos con>
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mandants se portèrent à sa rencontre, & nous les entendîmes parler, sans rien comprendre, à cause du bruit qui vous remplissait les oreilles.
Aussitôt le maréchal passa sur le front de nos deux bataillons & tira l’épée. Depuis la grande revue d’Aschatfenbourg , je ne l’avais pas vu d’aussi près; il semblait plus vieux, plus maigre, plusosseux, mais c’était toujours le même homme; il nous regardait avec ses yeux gris clair, & l’on aurait cru qu’il nous voyait tous, chacun se figurait que c’était lui qu’il regardait. — Au bout d’un instant, il étendit son épée du côté de la Haie-Sainte, en nous criant :
« Nous allons enlever ça!... Vous aurez de l’ensemble... C’est le nœud de la bataille... Je vais vous conduire moi-méme. Bataillons, par file à gauche ! »
Nous partîmes au pas accéléré. Sur la chaussée, on nous fit marcher par compagnies sur trois rangs; je me trouvais dans le deuxième. Le maréchal Ney était devant, à cheval, avec les deux commandants & le capitaine Florentin; il avait remis son épée dans le fourreau. Les balles sifflaient par centaines, le canon grondait tellement dans le fond de Hougoumont, à gauche & sur notre droite en arrière, que c’était comme une grosse cloche dont on n’entend plus les coups à la fin, mais seulement le bourdonnement. Tantôt l’un,
tantôt l’autre de nous s’affaissait, & l’on passait par-dessus.
Deux ou trois fois, le maréchal se retourna pour voir si nous marchions bien réunis; il avait l’air si calme, que je trouvais pour ainsi dire naturel de n’avoir pas peur; sa mine donnait de la confiance à tout le monde, chacun pensait :
« Ney est avec nous... les autres sont perdus! » Voilà pourtant la bétisedu genre humain, puisque tant de gens restaient en route. Enfin, à mesure que nous approchions de cette grande bâtisse, le bruit de la fusillade devenait plus clair au milieu du roulement des canons; & l’on voyait aussi mieux la flamme des coups de fusil qui sortaient des fenêtres, le grand toit noir au-dessus dans la fumée, & la route encombrée de pierrês.
Nous longions une haie, derrière cette haie pétillait le feu de nos tirailleurs, car la première brigade de la division Alix n’avait pas quitté les vergers; en nous voyant défiler sur la chaussée, elle se mit à crier : Vive l’Empereur ! Et comme toute la fusillade des Allemands se dirigeait alors sur nous, le maréchal Ney, tirant son épée, cria d’une voix qui s’entendit au loin :
a En avant ! »
Il partit dans la fumée avec deux ou trois autres officiers. Nous courions tous, la giberne ballottant sur les reins & l’arme prête. Derrière, bien
U 'aterloo
loin, la charge battait, on ne voyait plus le maréchal, & ce a'est que près d’un hangar qui sépare le jardin de la route, que nous le découvrîmes à cheval devant la porte cochère. Il parait que d’autres avaient déjà voulu forcer cette porte, car des tas de morts, de poutres, de pavés & de décombres s’élevaient contre, jusqu’au milieu de la route. Le feu sortait de tous les trous de la bâtisse, on ne sentait que l’odeur épaisse de la poudre.
« Enfoncez-moi cela ! » criait le maréchal, dont la figure était toute changée.
Et nous tous, à quinze, vingt, nous jetions nos fusils, nous levions les poutres, & nous les poussions contre ceite porte qui criait, en retentissant comme le tonnerre. A chaque coup, on aurait cru qu’elle allait tomber. A travers ses ais, on voyait les pavés à l’intérieur entassés jusqu’au haut. Elle était criblée. En tombant, elle nous aurait écrasés, mais la fureur nous rendait aveugles. Nous ne ressemblions plus à des hommes : les uns n’avaient plus de shakos, les autres étaient déchirés, presque en chemise, le sang leur coulait sur les mains, le long des cuisses; & dans le roulement de la fusillade, des coups de mitraille arrivaient de la côte, les pavés autour de nous sautaient en poussière.
Je regardais, mais je ne voyais plus ni Bûche, ni Zébédé, ni personne de la compagnie. Le maréchal
était aussi parti. Notre acharnement redoublait. Et comme les poutres allaient & venaient, comme on devenait fou de rage, en voyant que cette porte ne voulait pas s’enfoncer, tout à coup les cris de : Vive l'Empereur ! éclatèrent dans la cour avec un tumulte épouvantable. Chacun comprit que nos troupes étaient dans la ferme; on se dépêcha de lâcher les poutres, de reprendre les fusils & de sauter par les brèches dans le jardin, pour aller voir où les autres étaient entrés. C’est derrière la ferme, par une porte qui donnait dans une grange. On entrait à la file comme des bandes de loups. L’intérieur de cette vieille bâtisse, pleine de paille, de greniers à foin, les écuries recouvertes de chaume, ressemblait à l’nn de ces nids pleins de sang où les éperviers ont passé.
Sur un grand fumier, au milieu de la cour, on perçait les Allemands, qui poussaient des cris & des jurements sauvages.
J’allais à travers ce massacre au hasard. J’entendais aussi crier ; « Joseph! Joseph! » & je regardais, pensant : a C’est Bûche qui m’appelle, b D ans le même instant, je l’aperçus à droite, devant la porte d’un bûcher, qui croisait la baïonnette contre cinq ou six des nôtres. Je vis en même temps Zébédé, car notre compagnie se trouvait dans ce coin, &, courant au secours de Bûche, je criai : « Zébédé ! »
Ensuite, fendant la presse :
« Qu’est-ce que c’est? dis-je à Bûche.
— Ils veulent massacrer mes prisonniers. »
Je me mis avec lui. Les autres, dans leur fureur, chargeaient leurs fusils pour nous tuer; c’étaient des voltigeurs d’un autre bataillon. Zébédé vint avec plusieurs hommes de la compagnie, &, sans savoir ce que cela voulait dire, il empoigna l’un des plus terribles à la gorge, en criant : « Je m’appelle Zébédé, sergent au 6 e léger... Après l’affaire, nous aurons une explication ensemble. »
Alors les autres s’en allèrent, & Zébédé me demanda :
« Qu’est-ce que c’est, Joseph? »
Je lui dis que nous avions des prisonniers, & tout de suite il devint pâle de colère contre nous; mais, étant entré dans le bûcher, il vit un vieux major qui lui présentait la garde de son sabre en silence, & un soldat qui disait en allemand :
« Laissez-moi la vie, Français!... Ne m’ôtez pas la vie ! »
Dans un moment pareil , où les cris de ceux qu’on tuait remplissaient encore la cour, cela vous retournait le cœur. Zébédé leur dit :
« C’est bon... je vous reçois mes prisonniers. » Il ressortit & tira la porte. Nous ne quittâmes plus de là jusqu’au moment où l’on se mit à bat-
tre le rappel. Alors les hommes ayant repris les rangé, Zébédé prévint le capitaine Florentin que nous avions un major & un soldat prisonniers. On les fit sortir , ils traversèrent la cour sans armes, & furent réunis dans une chambre, avec trois ou quatre autres : c’est tout ce qui restait des deux bataillons de Nassau chargés de la défense de la Haie-Sainte.
Pendant que ceci se passait, deux autres bataillons de Nassau, qui venaient au secours de leurs camarades, avaient été massacrés dehors par nos cuirassiers, de sorte qu’en ce moment nous avions la victoire : nous étions maîtres de la principale avancée des Anglais , nous pouvions commencer les grandes attaques au centre, couper à l’ennemi la route de Bruxelles, & le jeter dans les mauvais chemins de la forêt de Soignes. Nous avions eu de la peine, mais le principal de la bataille était fait. A deux cents pas de la ligne des Anglais, bien à couvert, nous pouvions tomber sur eux, &, sans vouloir nous glorifier, je crois qu’à la baïonnette & bien appuyés par notre cavalerie, nous aurions percé leur ligne; il ne fallait pas plus d’une heure, en se ramassant bien, pour en finir.
Mais, pendant que nous étions dans la joie, pendant que les officiers, les soldats, les tambours, les trompettes, encore tous pêle-mêle sur les décombres, ne songeaient qu’à s’allonger les
jambes, à reprendre haleine, à se réjouir, tôut à coup la nouvelle se répand que les Prussiens arrivent, qu’ils vont nous tomber en flanc, que nous allons avoir deux batailles, l’une en face & l’autre à droite, & que nous risquons d’étre entourés par des forces doubles de la nôtre.
C’était une nouvelle terrible, eh bien! plusieurs êtres dépourvus de bon sens disaient :
« Tant mieux ! que les- Prussiens arrivent... nous les écraserons tous ensemble! »
Mais les gens qui n’avaient pas perdu la tête comprirent aussitôt combien nous avions eu tort de ne pas profiter de notre victoire de Ligny, de laisser les Prussiens s’en aller tranquillement pendant la nuit, sans envoyer de cavalerie à leur poursuite, comme cela se fait toujours. — On peut dire hardiment que cette grande faute est cause de notre désastre de Waterloo! — L’Empereur avait bien envoyé le lendemain, à midi, le maré chal Grouchy avec trente-deux mille hommes à la recherche de ces Prussiens, mais c’était beaucoup trop tard : ils avaient eu le temps de se reformer pendant ces quinze heures, de prendre de l’avance & de s’entendre ayec les Anglais. II faut savoir que le lendemain de Ligny les Prussiens conservaient quatre-vingt-dix mille hommes, dont trente mille de troupes fraîches, & deux cent soixante-quinze canons. Avec une armée pareille,
ils pouvaient faire ce qui leur plairait; ils pouvaient même livrer une seconde bataille à l’Empereur; mais ce qui leur plaisait le plus, c’était de nous tomber en flanc, pendant que.nous avions les Anglais en tête. C’est tellement clair & simple, qu’on ne comprend pas que des gens trouvent que c’est étonnant. Blücher nous avait déjà fait le même tour à Leipzig, & maintenant il nous le faisait encore, en laissant Grouchy le poursuivre bien loin derrière. Est-ce que Grouchy pouvait le forcer de revenir sur lui, pendant que Blücher voulait aller en avant? Est-ce qu’il pouvait l’empêcher de laisser trente ou quarante mille hommes, pour arrêter les troupes qui le poursuivaient, & de courir avec le reste au secours de Wellington?
Notre seule espérance était qu’on avait envoyé l’ordre à Grouchy de venir nous rejoindre, & qu’il allait arriver derrière les Prussiens; mais l’Empereur n’avait pas envoyé cet ordre.
Vous pensez bien que ce n’est pas à nous autres simples soldats que ces idées venaient, c’est à nqs officiers, à nos généraux; nous autres, nous ne savions rien , nous étions là comme des innocents qui ne sc doutent pas que leur heure est proche.
Enfin j’ai dit tout ce que je pense, & maintenant je vais vous raconter le reste de la bataille, selon ce que j’ai vu moi-même, afin que chacun en sache autant cjue moi,
Presque aussitôt après la nouvelle de l’arrivée des Prussiens, le rappel se mit à battre; les bataillons. se démêlèrent, le nôtre, avec un autre de la brigade Quiot, resta pour garder la Haie-Sainte, & tout le reste suivit pour se joindre au corps du général d’Erlon, qui s’avançait de nouveau dans le vallon & tâchait de déborder les Anglais par la gauche.
Nos delix bataillons se dépêchèrent de reboucher les portes & les brèches comme on put, avec des poutres & des pavés. On mit des hommes en embuscade à tous les trous que l’ennemi avait faits du côté du verger & de la route.
C’est au-dessus d’une étable, au coin de la ferme, à mille ou douze cents pas de Hougoumont, que Zébédé, Bûche & moi nous fûmes postés avec le reste de la compagnie. Je vois encore les trous en ligne, à hauteur d’homme, que les Allemands avaient perççs dan? Je niur pour défendre Je ver-
ger. A mesure, que nous montions, nous regardions par ces trous notre ligne de bataillera grande route de Bruxelles à Charleroi, les petites fermes de Belle-Alliance, de Rossomme, du Gros-Caillou qui la bordaient de loin en loin, la vieille garde l’arme au bras en travers de la chaussée, l’étatmajor sur une petite éminence à gauche; & plus loin, dans la même direction, en arrière du ravin de Planchenois, la fumée blanche qui s’étendait au-dessus des arbres & se renouvelait sans cesse : c’était l’attaque du premier corps des Prussiens.
Nous avons su plus tard que l’Empereur avait envoyé dix mille hommes sous les ordres de Lobau, pour les arrêter. Le corfibat était engagé; mais la vieille garde & la jeune garde, les cuirassiers de Milhaud, ceux de Kellermann & les chasseurs de Lefebvre-Desnoëttes, enfin toute notre magnifique cavalerie restait en position : la grande, la véritable bataille était toujours contre les Anglais.
Que de pensées vous venaient devant ce spectacle grandiose, & cette plaine immense, que l’Empereur devait voir en esprit, mieux que nous avec nos propres yeux ! Nous serions restés là durant des heures, si le capitaine Florentin n’était pas monté tout à coup.
a Eh bien! que faites-vous donc là? s’écria-t-il; est-ce que nous allons défendre la route contre la
garde? Voyons... dépêchons-nous... perccz-moi ce mur du côté de l’ennemi. »
Chacun ramassa les pioches & les pics que les Allemands avaient laissés sur le plancher, & l’on fit des trous dans le. mur du pignon. Cela ne prit pas un quart d’heure, & l’on vit alors le combat de Hougoumont; les bâtisses en feu, les obus qui de seconde en seconde éclataient dans les décombres, les chasseurs écossais embusqués dans le chemin derrière; &. sur notre droite, tout près de nous, à deux portées de fusil, les Anglais en train de reculer leur première ligne au centre, & d’emmener plus haut leurs pièces, que nos tirailleurs commençaient à démonter. — Mais le reste de leur
ligne ne bougeait pas; ils avaient des carrés rouges & des carrés noirs en échiquier, les uns en avant, les autres en arrière du chemin creux; ces carrés se rapprochaient par les coins; pour les attaquer, il fallait passer à travers leurs feux croisés; leurs pièces restaient en position au bord du plateau; plus loin, dans le pli de la côte de Mont- Saint-Jean, leur cavalerie attendait.
La position de ces Anglais me parut encore plus forte que le matin; & comme nous n’avions déjà pas réussi contre leur aile gauche, comme les Prussiens nous attaquaient en flanc, l’idée me vint pour la première fois que nous n’étions pas sûrs de gagner la bataille. Je me figurai notre de'-
route épouvantable, — si par malheur nous perdions, — entre deux armées, l’une en tête & l’autre en flanc, la seconde invasion, les contributions forcées, le siège des places, le retour des émigrés & les vengeances.
Je sentis que cette pensée me rendait tout pâle.
Dans le même instant, des cris de : Vive F Empereur ! s’élevaient par milliers derrière nous. Bûche se trouvait près de moi dans le coin du grenier; il criait avec tous les camarades: Vive F Empereur ! & m’étant penché sur son épaule, je vis toute notre cavalerie de l’aile droite : les cuirassiersde Milhaud, les lanciers & les chasseurs de la garde., plus de cinq mille hommes qui s’avançaient au trot; ils traversèrent la chaussée en écharpe, & descendirent dans le vallon entre Hougoumont & la Haie-Sainte. — Je compris qu’ils allaient attaquer Jes carrés anglais & que notre sort était en jeu.
Les chefs de pièces anglais commandaient d’une voix si perçante, qu’on les entendait à travers !c tumulte & les cris innombrables de : Vive l'Empereur !
Ce fut un moment terrible, lorsque nos cuirassiers passèrent dans le vallon; je crus voir un torrent à la fonte des neiges, quand le soleil brille sur les glaçons par milliards. Les chevaux, avec leur gros porte-manttau bleu sur la croupe, allongeaient tous la hanche ensemble comme des cerfs, en dé-
fonçant la terne, les trompettes sonnaient d’un air sauvage au milieu du roulement sourd; & dans l’instant qu’ils passaient, la première décharge à mitraille faisait trembler notre vieux hangar. Le vent soufflait de Hougoumont & remplissait de fumée toutes les ouvertures; nous nous penchions au dehors : la seconde décharge, puis la troisième arrivaient coup sur coup.
A travers la fumée, je voyais les canonniers anglais abandonner leurs pièces & se sauver avec leurs attelages; & presque aussitôt nos cuirassiers étaient sur les carrés, dont les feux se dessinaient en zigzags le long de la côte. On n’entendait plus qu’une grande rumeur, des plaintes, des cliquetis sans fin, des hennissements, de temps en temps une décharge; puis de nouveaux cris, de nouvelles rumeurs, de nouveaux gémissements. Et dans cette épaisse fumée qui s’amassait contre la ferme, des vingtaines de chevaux passaient comme des ombres, la crinière droite, d’autres traînant leur cavalier la jambe prise dans l’étrier.
Cela dura plus d’une heure!
Après les cuirassiers de Milhaud arrivèrent les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes; après les lanciers, les cuirassiers de Kellermann; après ceuxci, les grenadiers à cheval de la garde; après les grenadiers, les dragons... Tout cela montait la côte au trot & courait sur les carrés le sabre en
l'ai^cn poussant des cris de: Vive /’ Empereur ! qui s’élevaient jusqu’au ciel.
A chaque nouvelle charge, on aurait cru qu’ils allaient tout enfoncer; mais quand les trompettes sonnaient le ralliement, quand les escadrons pêlemêle revenaient au galop, — poursuivis par la mitraille, — se reformer au bout du plateau, on voyait toujours les grandes lignes rouges, immobiles dans la fumée comme des murs.
Ces Anglais sont de bons soldats. — Il faut dire aussi qu’ils savaient que Blücher venait à leur secours avec soixante mille hommes, & naturellement cette idée leur donnait un grand courage.
. Malgré cela, vers six heures nous avions détruit la moitié de leurs carrés; mais alors les chevaux de nos cuirassiers, épuisés par vingt charges dans ces terres grasses détrempées par la pluie, ne pouvaient plus avancer au milieu des tas de . morts.
Et la nuit approchait... Le grand champ de bataille derrière nous se vidait!... A la fin, la grande plaine oü nous avions campé la veille était déserte, & là-bas la vieille garde restait seule en travers de la route, l’arme au bras : tout était parti, à droite contre les Prussiens, en face contre les Anglais !
Nous nous regardions dans l’épouvante.
• Il faisait déjà sombre, lorsque le capitaine Flo-
ja5
rentin parut au haut de l’échelle, les deux mains sur le plancher, en nous criant d’une voix grave :
« Fusiliers, l’heure est venue de vaincre ou de mourir! »
Je me rappelai que ces paroles étaient dans la proclamation de l’Empereur, & nous descendîmes tous à la file. — Il ne faisait pas encore tout à fait nuit, mais dans la cour dévastée tout était gris & les morts déjà roides sur le fumier & le long des murs.
Le capitaine nous rangea sur la droite de la cour, le commandant de l’autre bataillon rangea ses hommes sur la gauche; nos tambours résonnèrent pour la dernière fois dans la vieille bâtisse, & nous défilâmes par la petite porte de derrière dans le jardin; il fallut nous baisser l’un après l’autre.
Dehors, les murs du jardin étaient balayés. Les blessés, le long des décombres, se bandaient l’un la tête, l’autre la jambe ou le bras; une cantinière, avec sa charrette & son âne, un grand chapeau de paille aplati sur le dos, se tenait aussi dans ce recoin; je ne sais pas ce que cette malheureuse était venue faire là. Plusieurs chevaux abattus de fatigue, la tête pendante, couverts de boue & de sang, ressemblaient à de vieilles rosses.
Quelle différence avec le matin ! alors les compagnies arrivaient bien à moitié détruites, mais
c’étaitnt des compagnies. Maintenant la confusion approchait; il n’avait fallu que trois jours pour nous réduire au même état qu’à Leipzig au bout d’un an. Le restant de notre bataillon & de l’autre formaient seuls encore une ligne en bon ordre; &, puisqu’il faut que je vous le dise, l’inquiétude nous gagnait.
Quand des hommes n’ont pas mangé depuis la veille, quand ils se sont battus tout le jour, & qu’à la nuit, après avoir épuisé toutes leurs forces, le tremblement de la faim les prend, la peur vient aussi, les plus courageux perdent l’espoir : — toutes nos grandes retraites si malheureuses viennent de là.
Et pourtant, malgré tout, nous n’étions pas vaincus, les cuirassiers tenaient encore sur le plateau; de tous les côtés, au milieu du grondement de la canonnade & du tumulte, on n’entendait qu’u n cri :
« La garde arrive! »
Ah! oui, la garde arrivait... elle arrivait à la fin! Nous voyions de loin, sur la grande route, ses hauts bonnets à poil s’avancer en bon ordre.
Ceux qui n’ont pas vu la garde arriver sur un champ de bataille ne sauront jamais la confiance que les hommes peuvent avoir dans un corps d’élite , l’espèce de respect que vous donnent le èourage Si la force. Les soldats de la vieille
garde étaient presque tous d’anciens paysans d’avant la République, des hommes de cinq pieds six pouces au moins, secs, bien bâtis; ils avaient conduit la charrue dans le temps pour le couvent & le château; plus tard ils s’étaient levés en masse avec tout le peuple ; ils étaient partis pour l’Allemagne, la Hollande, l’Italie, l’Egypte, la Pologne, l’Espagne, la Russie, d’abord sous Kléber, sous Hoche, sous Marceau; ensuite sous Napoléon, qui les ménageait, qui leur faisait une haute-paye. Ils se regardaient en quelque sorte comme les propriétaires d’une grosse ferme, qu’il fallait défendre & même agrandir de plus en plus. Cela leur attirait de la considération, c’était leur propre bien qu’ils défendaient. Ils ne connaissaient plus les parents, les cousins, les gens du pays, ils ne connaissaient plus que l’Empereur, qui était leur Dieu ! & finalement ils avaient adopté le roi de Rome pour hériter de tout avec eux, pour les entretenir & honorer leur vieillesse. On n’a jamais rien vu de pareil; ils étaient tellement habitués à marcher, à s’aligner, à charger, à tirer, à croiser la baïonnette, que cela se faisait en quelque sorte tout seul, selon le besoin. Quand ils s’avancaient l’arme au bras, avec leurs grands bonnets, leurs gilets blancs, leurs guêtres, ils se ressemblaient tous; on voyait bien que c’était le bras droit de l’Empereur qui s’avançait. Quand on disait dans
les rangs : « La garde va donner! » c’était comme si l’on avait dit : « La bataille est gagnée ! »
Mais en ce moment, après ce grand massacre, ces terribles attaques repoussées, en voyant les Prussiens nous tomber en flanc, on se disait bien :
« C’est le grand coup! »
Mais on pensait :
« S’il manque, tout est perdu ! »
Voilà pourquoi nous regardions tous la garde venir au pas sur la route. — C’est encore Ney qui la conduisait, comme il avait conduit l’attaque des cuirassiers. L’Empereur savait bien que personne ne pouvait conduire la garde mieux que Ney; il aurait dû seulement l’envoyer une heure plus tôt, lorsque nos cuirassiers étaient dans les carrés ; alors tout aurait été gagné. Mais l’Empereur tenait à sa garde comme à la chair de sa chair; s’il avait eu sa garde cinq jours après à Paris, Lafayette & les autres ne seraient pas restés longtemps dans leur chambre pour le destituer; mais il ne l’avait- plus! »
C’est donc à cause de cela qu’il avait attendu si longtemps pour l’envoyer. Il espérait que la cavalerie enfoncerait tout avec Ney, ou que les trente-deux mille hommes de Grouchv viendraient au bruit du canon, & qu’il les enverrait à la place de sa garde , parce qu’on peut toujours rem-
placer trente ou quarante mille hommes par la conscription, au lieu que, pour avoir une garde pareille, il faut commencer à vingt-cinq ans & remporter cinquante victoires; ce qui reste de meilleur, déplus solide.de plus dur, c’est la garde.
Eh bien ! elle arrivait... nous la voyions. Ney,le vieux Friant & trois ou quatre autres marchaient devant. On ne voyait plus que cela ; le reste, les coups de canon, la fusillade, les cris des blessés, tout était comme oublié. Mais cela ne dura pas longtemps, car les Anglais avaient aussi compris que c’était le grand coup; ils se dépéchaient de réunir toutes leurs forces pour le^ recevoir.
On aurait dit que, sur notre gauche, le chan^. de bataille était vide; on ne tirait plus, soit à cause de l’épuisement des munitions, ou parce que l’ennemi se formait dans un nouvel ordre. A droite, au contraire, du côté de Frichemont, la canonnade redoublait, toute l’affaire semblait s’étre portée là-bas, & l’on n’osait pav'e dire : « Ce sont les Prussien? qui nous attaquent... une armée de plus qui vient nous écraser! iTNon, cette idée vous paraissait trop épouvantable, quand tout à coup un officierd’état-major passa comme un éclair en criant:
« Grouchy!... le maréchal Grouchy arrive! »
C’était dans le moment oü les quatre bataillons de la garde prenaient à gauche de la chaussée, pour remonter derrière le verger& commencer l’attaque.
Combien de fois, depuis cinquante ans, je me suis représenté cette attaque à la nuit, & combien de fois je l’ai entendu raconter par d’autres! En écoutant ces histoires, on croirait que la garde était seule, qu’elle s’avançait comme des rangs de palissades, & qu’elle supportait seule la mitraille. Mais tout cela se passait dans la plus grande confusion; cette attaque terrible,, c’était toute notre armée, tous les débris de l’aile gauche & du centre qui donnaient, tout ce qui restait de cavelerie épuisée par six heures de combat, tout ce qui pouvait encore se tenir debout & lever le bras : c’était l’infanterie de Reille qui se concentrait sur la gauche, c’était nous autour de la Haie- Sainte, c’était tout ce qui vivait encore & qui ne voulait pas être massacré.
Et qu’on ne vienne pas dire que nous avons eu des terreurs paniques, & que nous voulions nous sauver comme des lâches, ce n’est pas vrai ! Quand le bruit courut que Grouchy venait, les blessés eux-mêmes se relevèrent & se remirent en rang; on aurait cru qu’un souffle faisait marcher les morts;; t0 V s ces misérables étendus derrière la Haie-Sainte, la tête, le bras, la jambe bandés, les habits en lambeaux & pleins de sang, tout ce qui pouvait mettre un pied devant l’autre se joignit il la garde, qui passait devant les brèches du jardin, & chacun déchira sa dernière cartouche.
La charge battait, nos canons s’étaient remis il tonner. Sur la côte, tout se taisait; des files de canons anglais restaient abandonnées, on aurait cru les autres partis, & seulement lorsque les bonnets à poil commencèrent A s’élever au-dessus du plateau, cinq ou six volées de mitraille nous avertirent qu’ils nous attendaient.
Alors on comprit que ces Anglais, ces Allemands, ces Belges, ces Hanovriens, tous ces gens que nous avions sabrés & massacrés depuis le matin, s’étaient reformés en arrière, & qu’il fallait leur passer sur le ventre. Bien des blessés se retirèrent en ce moment, & la garde, sur qui tombait le gros de l’averse, s’avança presque seule à travers la fusillade & la mitraille, en culbutant tout; mais elle se resserrait de plus en plus & diminuait à vue d’œil. Au bout de vingt minutes, tous ses officiers à cheval étaient démontés; elle s’arrêta devant un feu de mousqueterie tellement épouvantable, que qous-mêmes, à deux cents pas en arrière, nous n’entendions plus nos propres coups de feu, nous croyions brûler des amorces.
Finalement toute çette masse d’ennemis, en face, à droite & à gauche, se leva, sa cavalerie sur les flancs, & tomba sur nous. Les quatre bataillons de la garde, réduits de trois mille hommes à douze cents, ne purent supporter une charge pareille, ils reculèrent lentement; & nous recu-
lûmes aussi en nous défendant à coups de fusil & de baïonnette.
Nous avions vu des combats plus terribles, mais celui-ci était le dernier!
Comme nous arrivions au bord du plateau pour redescendre, toute la plaine au-dessous, déjà couverte d’ombre, était dans la confusion de la déroute; tout se débandait & s’en allait, les uns à pied, les autres à cheval; un seul bataillon de la garde en carré près de la ferme, & trois autres bataillons plus loin, avec un autre carré de la garde, à l’embranchement de Planchenois, restaient immobiles comme des bâtisses, au milieu d’une inondation qui entraîne tout le reste ! — Tout s’en allait : hussards, chasseurs, cuirassiers, artillerie, infanterie, pêle-mêle sur la route, ù travers champs, comme une armée de barbares qui se sauve. Le long du ravin de Planchenois, le ciel sombre était éclairé par la fusillade; le seul carré de la garde tenait encore contre Bulow & l’empêchait de nous couper la route, mais plus près de nous, d’autres Prussiens, — de la cavalerie, — descendaient dans le vallon, comme un fleuve qui passe au-dessus de ses écluses. Le vieux Blücher venait aussi d’arriver avec quarante mille hommes; il repliait notre aile droite & la dispersait devant lui.
Qu’est-ce que je peux vous dire encore ? C’était le débordement... Nous étions entourés partout;
les Anglais nous repoussaient dans le vallon, & dans le vallon Blücher arrivait. Nos généraux, nos officiers, l’Empereur lui-même n’avaient plus d’autre ressource que de se mettre dans un carré; & l’on dit que nous autres, pauvres malheureux, nous avions la terreur panique ! On n’a jamais vu d’injustice pareille.
Je courais sur la ferme, avec Bûche & cinq ou six camarades; des obus roulaient autour de nous en éclatant, & nous arrivâmes comme des êtres égarés, près de la route où des Anglais à cheval passaient déjà ventre à terre, en se criant entre eux :
« No quarter! no quart er (i)! »
Dans ce moment le carré de la garde se mit en retraite; il faisait feu de tous les côtés, pour écarter les malheureux qui voulaient entrer; les officiers & les généraux seuls pouvaient se sauver.
Ce que je n’oublierai jamais, quand je devrais vivre mille ans, ce sont ces cris immenses, infinis, qui remplissaient la vallée à plus d’une lieue, & tout au loin la grenadière qui battait comme le tocsin au milieu d’un incendie; mais c’était bien plus terrible encore, c’était le dernier appel de la France, de ce peuple courageux & fier, c’était la voix de la patrie qui disait : « A moi, mes enfants! je meurs ! » Non, je ne puis vous peindre cela !...
(i) Pas de quartier !
IÇ).
Ce bourdonnement du tambour de la vieille garde au milieu de notre désastre était quelquechose d’attendrissant & d’épouvantable. Je sanglotais comme un enfant; Bûche m’entraînait, 8ç je lui criais:
« Jean, laisse-moi... nous sommes perdus...
nous avons tout perdu!.,. »
L’idée de Catherine, de M. Goulden, de Phalsbourg ne me venait pas. Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est que nous n’ayons pas été massacrés cent fois sur cette route oü passaientdes filesd’Anglais&de Prussiens. Ils nous prenaient peut-être pour des Allemands, peut-être aussi couraientils après 1’Empereur, car tous espéraient l’avoir.
En face de la petite ferme de Rosomme, il fallut tourner à droite dans les champs; c’est là que le dernier carré de la garde soutenait encore l’attaque des Prussiens; mais il ne tint plus longtemps, car, vingt minutes après, les ennemis débordaient sur la route, les chasseurs prussiens s’en allaient par bandes arrêter ceux qui s’écartaient ou qui restaient en arrière. On aurait dit que cette route était un pont, & que tous ceux qui ne la suivaient pas tombaient dans le gouffre.
A la descente du ravin, derrière l’auberge d<? Passe- Avant, des hussards prussiens coururent sui nous; ils n’étaient pas plus de cinq ou six, & nous criaient de nous rendre; mais si nous avions levé la crosse, ils nous auraient sabrés. Nous les cou-
wt-
Waterloo 3!’>i
chûmes en joue, & voyant que nous n’étions pas blesses, ils s’en allèrent plus loin. Cela nous força de regagner la route, dont les cris & le tumulte s’entendaient au moins de deux lieues; la cavalerie, l’infanterie, l’artillerie, les ambulances, les bagages, tout pêle-mêle, se traînaient sur la chaussée, hurlant, tapant, hennissant& pleurant. Non, pas même à Leipzig je n’ai vu de spectacle pareil. La lune se levait au-dessus des bois derrière Planchenois, elle éclairait cette foule deschapskas, de bonnets à poil, de casques, de sabres, de baïonnettes, de caissons renversés, de canons arrêtés; & de minute en minute l’encombrement augmentait; des hurlements plaintifss’entendaientd’un bout de la ligne à l’autre, cela montait & descendait les côtes & finissait dans le lointain comme un soupir.
Mais le plus triste, c’étaient les cris des femmes, — de ces malheureuses qui suivent les armées, — lorsqu’on les bousculait & qu’on les jetait en bas du talus avec leurs charrettes : elles poussaient des cris qu’on entendait par-dessus ce tumulte immense, & personne ne tournait la tête, pas un homme ne descendait leur tendre la main : —
Chacun pour soi! Je t’écrase, tant pis; je suis le plus fort. — Tu cries... ça m’est égal!... Gare!... gare!... je suis à cheval... je tape!... Place... pourvu que je me sauve!... Les autres font comme moi! — Place pour l’Empereur!... Place pour lemaréchal!...
Le plus fort écrase le plus faible... il n’y a que la force dans ce monde! — En route!... en route!... Que les canons écrasent tout, pourvu qu’on les sauve! — 1 Les canons ne marchent plus... qu’on dételle, qu’on coupe les traits, & tapons sur les chevaux qui nous emportent!... Qu’ils aillent tant qu’ils pourront, & puis qu’ils crèvent! — Qu’estce que nous fait le reste? Si nous ne sommes pas les plus forts, eh bien ! notre tour viendra d’étre écrasés, nous crierons & l’on se moquera de nos cris! — Sauve qui peut... & vive l’Empereur!... • — Mais l’Empereur est mort!
Tout le monde croyait que l’Empereur était mort avec la vieille garde : — cela paraissait tout naturel.
La cavalerie prussienne passait par files, le sabre en l’air, en criant: « Hourra! » Elle avait l’air de nous escorter, & sabrait tout ce qui s’écartait de la route, elle ne faisait pas de prisonniers & n’attaquait pas non plus la colonne en masse; quelques coups de fusil partaient dessus à droite & à gauche. Derrière, bien loin, on voyait une flamme rouge dans la nuit : la ferme de Caillou brûlait.
On allongeait le pas. La fatigue, la faim, le désespoir vous écrasaient, on aurait voulu mourir;
& pourtant l’espoir de se sauver vous soutenait. Bûche en marchant me disait :
« Joseph, soutenons-nous! moi, je ne t’abandonnerai jamais. »
Et je hii répondais :
i Nous mourrons ensemble... Je ne me tiens plus... c’est trop terrible... Il vaudrait mieux se coucher.
— Non!... allons toujours, disait-il; les Prussiens ne font pas de prisonniers. Regarde... ils massacrent tout. sans miséricorde, comme nous à Ligny. »
Nous suivions toujours la direction de la route avec des milliers d’autres, mornes, abattus, & qui se retournaient tout de même en masse, & se resserraient pour faire feu, quand un escadron prussien approchait de trop près. Nous étions encore les plus fermes, les plus solides. De loin en loin on trouvait des affûts, des canons, des caissons abandonnés; les fossés à droite & à gauche étaient remplis de sacs, de gibernes, de fusils, de sabres : — on avait tout jeté pour aller plus vite !
Mais ce qu’il y avait de plus terrible, c’étaient les grandes voitures de l’ambulance, arrêtées au milieu de la chaussée & remplies de blessés. — Les conducteurs avaient coupé les traits; ils s’étaient sauvés avec leurs chevaux, dans la crainte d’être pris. — Ces malheureux, à demi morts, les bras pendants, qui nous regardaient passer d’un air désespéré, quand j'y pense aujourd’hui, me pro-
duisent l’effet de ces touffes de paille & de foin qui restent accrochées aux broussailles après l’inondation; on dit: « Voilà la récolte... voilà nos moissons... voilà ce que nous laisse l’orage! » Ah! j’en ai fait des réflexions pareilles depuiscinquanteans!
Ce qui' me désolait au milieu de cette déroute, ce qui me déchirait le cœur, c’était de ne plus voir un homme du bataillon, excepté nous. Je me disais : « Ils ne peuvent pourtant pas être tous morts! » & je m’écriais :
« Jean, si je retrouvais Zébédé, cela me rendrait courage! »
Mais lui ne me répondait pas & disait :
« Tâchons seulement de nous sauver, Joseph!
Moi, si j’ai le bonheur de revoir le Harberg, je ne me plaindrai plus de manger des pommes de terre,.. Non... non... c’est Diep qui m’a puni... Je serai bien content de travailler & d’aller au bois la hache sur l’épaule. Pourvu cjue je ne revienne pas estropié chez nous, & que je ne sois pas forcé de tendre la main au bord d’une grande route pour vivre, comme tant d’autres! Tâchons de nous échapper sains & saufs. »
Je trouvais qu’il était rempli de bon sens.
Vers dix heures & demie, nous approchions de Genappe; des cris terribles s’entendaient de loin. Comme on avait allumé des feux de paille au milieu de la grande rue pour éclairer le tumulte,
nous voyions là-bas les maisons & les rues tellement pleines de monde, de chevaux & de bagages, qu’on ne pouvait faire un pas en avant. Nous comprîmes tout de suite que les Prussiens allaient venir d’une minute à l’autre, qu’ils auraient des canons, & qu’il valait mieux, pour nous, passer autour du village que d’être faits prisonniers en masse. C’est pourquoi nous prîmes à gauche à travers les blés, avec un grand nombre d’autres. Nous passâmes le Thy, dans l’eau jusqu’à la ceinture, & nous arrivâmes vers minuit aux deux maisons des Quatre-Bras.
Nous avions bien fait de ne pas entrer à Genappe, car nous entendions déjà les coups de canon des Prussiens contre ce village, & la fusillade. Il arrivait aussi beaucoup de fuyards sur la route : des cuirassiers, des lanciers, des chasseurs... Aucun ne s’arrêtait!
La faim nous tourmentait d’une façon horrible. Nous pensions bien que dans ces maisons tout âvajt été mangé depuis longtemps, malgré cela, nous entrâmes dans celle de gauche. Le plancher était couvert de paille, où se trouvaient étendus des blessés. A peine avions-nous ouvert la porte, que tous se mirent à crier... &, pour dire la vérité, l’odeur était tellement mauvaise, qùe nous ressortîmes tout de suite, en reprenant le chemin de Charleroi.
La lune était magnifique. Nous découvrions à droite, dans les blés, une quantité de morts qu’on n’avait pas enterrés. Bûche descendit dans un . sillon, oü l’on voyait trois ou quatre Anglais étendus à vingt-cinq pas plus loin les uns sur les autres. Je me demandais ce qu’il allait faire au milieu de ces morts, lorsqu’il revint avec une gourde de fer-blanc, — qu’il secouait auprès de son oreille, — & qu’il me dit :
« Joseph... elle est pleine! »
Mais, avant de la déboucher, il la trempa dans le fossé rempli d’eau, ensuite il l’ouvrit, & but en disant :
« C : est de l’eau-de-vie ! »
Il me la passa & je bus aussi. Je sentais la vie qui me revenait, & je lui rendis cette gourde à moitié pleine, en bénissant le Seigneur de la bonne idée qu’il nous avait donnée.
Nous regardions de tous les côtés pour voir si les morts n’auraient pas aussi du pain. Mais comme le tumulte augmentait, & que nous n’étions pas en nombre pour résister aux attaques des Prussiens s’ils nous entouraient, nous repartîmes pleins de force & de courage. Cette eau-de-vie nous faisait déjà tout voir en beau; je disais :
« Jean, maintenant le plus terrible est passé; nous reverrons encore une fois Phalsbourg & le * -Harberg. Nous sommes sur une bonne route qui
nous conduit en France. Si nous avions gagné, nous aurions été forcés d’aller plus loin, jusqu’au fond, de l’Allemagne. Il aurait fallu battre les Autrichiens & les Russes; & si nous avions eu le bonheur d’en échapper, nous serions revenus vétérans, avec des cheveux gris, pour tenir garnison à la Petite-Pierre ou bien ailleurs. »
Voilà les mauvaises idées qui me passaient par la tête; mais cela ne m’empêchait pas de marcher avec plus de courage, & Bûche disait :
« Les Anglais ont bien raison d’emporter des gourdes de fer-blanc; si je n’avais pas vu le ferblanc reluire à la lune, l’idée ne me serait jamais venue d’aller voir. »
Pendant que nous parlions ainsi, à chaque instant des cavaliers passaient près de nous; leurs chevaux ne se tenaient presque plus, mais à force de taper dessus & de leur donner des coups d’éperon, ils les faisaient trotter tout dé même. Le bruit de la débâcle aü loin recommençait avec les coups de feu; heureusement nous avions de l’avance.
Il pouvait être une heure du matin, nous nous croyions sauvés, quand tout à coup Bûche me dit.: « Joseph... voici des Prussiens!... »
Et regardant derrière nous, je vis au clair de lune cinq hussards bruns, du même régiment que ceux qui l’année d’avant avaient haché Klipfel; cela me parut un mauvais signe.
« Est-ce que ton fusil est chargé? dis-je à Bûche.
— Oui. .
— Eh bien ! attendons... Il faut nous défendre... moi je ne me rends pas.
— 'Ni moi non plus, dit-il, j’aime encore mieux mourir que de m’en aller prisonnier. »
En même temps l’officier prussien nous criait d’un ton arrogant :
« Mettez bas fes armes ! »
Et Bûche, au lieu d’attendre comme moi, lui lâchait son coup de fusil dans la poitrine.
Alors les quatre autres tombèrent sur nous.
Bûche reçut un coup de sabre qui lui fendit le shako jusqu’à la visière, mais d’un coup de baïonnette il tua celui qui l’avait blessé. Il en restait encore trois. J’avais mon fusil chargé. Bûche s’était mis le dos contre un noyer; chaque fois que les Prussiens, qui s’étaient reculés, voulaient s’approcher, je les mettais en joue : — aucun d’eux ne voulait être tué le premier! Et comme nous attendions, Bûche la baïonnette croisée, moi la crosse à l’épaule, nous entendîmes galoper sur la route; cela nous fit peur, car nous pensions que c’étaient encore des Prussiens, mais c’étaient de nos lanciers. — Les hussards alors descendirent dans les blés, à droite, pendant qtfe Bûche se dépêchait de recharger son fusil.
Nos lanciers passèrent & nous les suivîmes en
courant. Un officier cfuise trouvait avec eux nous dit que l’Empereur était parti pour Paris, & que le roi Jérôme venait de prendre le commandement de l’armée.
Bûche avait toute la peau de la tète fendue, mais l’os était en bon état; le sang lui coulait sur les joues. Il se banda la tête avec son mouchoir, &, depuis cet endroit nous ne rencontrâmes plus de Prussiens.
Seulement, vers deux heures du matin, comme nous étions tellement las que nous ne pouvions presque plus marcher, nous vîmes â cinq ou six cents pas, sur la gauche de la route, un petit bois de hêtres, & Bûche me dit :
« Tiens, Joseph, entrons là... Couchons-nous & dormç>ns. »
Je ne demandais pas mieux.
Nous descendîmes, en traversant les avoines jusqu’au bois, & nous entrâmes dans un fourré touffu, rien que de petits arbres serrés. Nous avions conservé tous les deux notre fusil, notre sac & notre giberne. Nous mîmes le sac à terre, pour nous étendre l’oreille dessus; & le jour était venu depuis longtemps, toute la grande débâcle défilait sur la route depuis des heures, lorsque nous nous éveillâmes & que nous reprîmes tranquillement notre chemin.
Un grand nombre de camarades & de blessés restèrent à Gosselies, mais la .masse poursuivit sa route, & vers neuf heures on commençait à découvrir tout au loin les clochers de Charleroi, quand tout à coup des cris, des plaintes & des coups de feu s’entendirent en avant de nous à plus d’une demi-lieue. Toute l’immense colonne de misérables fit halte en criant :
« La ville ferme ses portes! nous sommes arrêtés ici... »
La désolation & le désespoir se peignaient sur toutes les figures. Mais un instant après le bruit courut que des convois de vivres approchaient, & qu’on ne voulait pas faire les distributions. Alors la fureur remplaça l’épouvante, & tout le long de la route on n’entendait qu’un cri :
« Tombons dessus! Assommons les gueux qui nous affament!... Nous sommes trahis! »
Les plus craintifs, les plus abattus, se mirent à
presser le pas en levant le sabre, ou en chargeant leur fusil.
On voyait d’avance que ce serait une véritable boucherie-, si les conducteurs & l’escorte ne se rendaient pas. — Bûche lui-même criait :
« Il faut tout massacrer. .. nous sommes trahis! ... Arrive, Joseph!... Vengeons-nous!... »
Mais je le retenais par le collet, en lui criant : .
« Non, Jean, non!... Nous avons déjà bien assez de massacres... Nous sommes réchappés de tout; ce n’est pas ici qu’il faut nous faire tuer par des Français. Arrive !... •
Il se débattait. Pourtant, à la fin, comme je lui montrais un village à gauche de la route, en lui disant :
« Tiens! voilà le cjiemin du Harberg, voilà des maisons comme aux Quatre-Vents ! Allons plutôt là, demander du pain. J’ai de l’argent, nous en aurons pour sûr. Arrive! Cela vaudra mieux que d’attaquer les convois comme une bande de loups. »
Il finit par se laisser entraîner. Nous traversâmes encore une fois les récoltes. Sans la faim qui nous pressait, nous nous serions assis au bord du sentier à chaque pas. Mais au bout d’une demi-heure nous arrivâmes, grâce à Dieu, devant une espèce de ferme abandonnée, les fenêtres cassées, la porte ouverte au large, & de gros tas de
terre noire autour. Nous entrâmes dans la salle en criant :
«' Est-ce qu’il n’y a personne? »
Nous tapions contre les meubles avec nos crosses, pas une âme ne répondait. Notre fureur s’augmentait d’autant plus, que nous voyions quelques misérables venir par le même chemin que nous, & que nous pensions :
« Ils viennent manger notre pain! »
Ah ! ceux qui n’ont pas souffert des privations pareilles ne connaissent pas la fureur des hommes. C’est horrible !... horrible! Nous avions déjà cassé la porte d’une armoire pleine de linge, & nous bouleversions tout avec nos baïonnettes, quand une vieille femme sortit de dessous une table de cuisine, qui couvrait l’entrée de la cave; elle sanglotait & disait :
« Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de nous ! » Cette maison avait été pillée au petit jour. On avait emmené les chevaux; l’homme avait disparu, les domestiques s’étaient sauvés. Malgré notre fureur, la vue de la pauvre vieille nous fit honte de nous-mêmês, & je lui dis :
« N’ayez pas peur... nous ne sommes pas des monstres. Seulement donnez-nous du pain, ou nous allons périr. »
Elle, assise sur une vieille chaise, ses mains sèches croisées sur les genoux, disait :
U ’aterluo
a Je n’ai plus rien. Ils ont tout pris, mon Dieu !... tout .. tout! »
Ses cheveux gris lui pendaient sur les joues. J’aurais voulu pleurer pour elle & pour nous.
« Ah! nous allons chercher nous-mêmes,» dis-je à Bûche. — Et nous passâmes dans toutes les chambres, nous entrâmes dans l’écurie. Nous ne voyions rien ; tout avait été pillé, cassé.
J’allais ressortir, quand, derrière la vieille porte, dans l’ombre, je vis un placard blanchâtre contre le mur. Je m’arrêtai, j’étendis la main; c’était un sac de toile avec une bretelle, que je- décrochai bien vite en tremblant.
Bûche me regardait... Le sac était lourd... je l’ouvris... il y avait deux grosses raves noires, une demi-miche de pain sec & dur comme de la pierre, une grosse paire de ciseaux pour tailler les haies, &, tout au fond, quelques oignons & du sel gris dans un papier.
En voyant cela, nous poussâmes un cri; la peur de voir arriver les autres nous fit courir derrière, bien loin dans les seigles, en nous cachant & nous courbant comme des voleurs. Nous avions repris toutes nos forces, & nous nous assîmes au bord d’un petit ruisseau. Bûche me disait :
« Ecoute, j’ai ma part!
— Oui... la moitié de tout, lui dis-je; tu m’as aussi laissé boire â ta gourde... Je veux partager. »
Alors il se calma.
Je coupai le pain avec*mon sabre, disant :
« Choisis, Jean, voici ta rave... voici la moitié des oignons, & le sel dans le sac entre nous. » Nous mangeâmes le pain sans le tremper dans l’eau, nous mangeâmes notre rave, les oignons & le sel. Nous aurions voulu continuer de manger toujours; pourtant nous étions rassasiés! Nous nous agenouillâmes au bord du ruisseau , les mains dans l’eau, & nous bûmes.
« Maintenant, allons-nous-en, dit Bûche, & laissons le sac ! »
Malgré la fatigue qui nous cassait les jambes, nous repartîmes à gauche, pendant que sur la droite, derrière nous, du côté de Charleroi, les cris, les coups de fusil redoublaient, & que tout le long de la route on ne voyait que des gens se battre. Mais c’était déjà loin. Nous tournions la tête de temps en temps, & Bûche me disait :
« Joseph, tu as bien fait de m’entraîner... Sans toi, je serais peut-être étendu là-bas, au boru de cette route, assommé par un Français. J’avais trop faim. Mais où nous sauver, à cette heure?»
Je lui répondais :
« Suis-moi! »
Nous traversâmes bientôt un grand & beau village, aussi pillé & abandonné. Plus loin, nous rencontrâmes des paysans, qui nous regardaient
d’un air de défiance, en se rangeant au bord du chemin. Nous devions avoir de mauvaises mines, surtout Bûche avec sa tête bandée & sa barbe de huit jours, épaisse et dure comme les soies d’un sanglier.
Vers une heure de l’après-midi, nous avions déjà repassé la Sambre sur le pont du Châtelet ; mais commp les Prussiens étaient en route, nous ne fîmes pas encore halte dans cet endroit. J’avais pourtant déjà bonne confiance, je pensais :
« Si les Prussiens continuent leur poursuite, ils suivront certainement la grande masse, pour faire plus de prisonniers, & recueillir des canons, des caissons & des bagages. »
Voilà comment étaient forcés de raisonner des hommes qui trois jours auparavant faisaient trembler le monde!
Je me souviens qu’en arrivant, sur les trois heures, dans un petit village, nous nous arrêtâmes devant une forge pour demander à boire. Aussitôt les gens du pays nous entourèrent, & le forgeron, un homme grand & brun, nous dit d’entrer dans l’auberge en face, qu’il allait venir, & que nous prendrions une cruche de bière avec lui.
Naturellement cela nous fit plaisir, car nous avions peur d’être arrêtés, & nous voyions que ces gens étaient pour nous.
L’idée^me vint aussi qu’il me restait de l’argent
35o Waterloo
dans mon sac, & que j’allais pouvoir m’en servir.
Nous entrâmes donc dans cette auberge, qui n’était qu’un bouchon, les deux petites fenêtres sur la rue, & la porte ronde s’ouvrant à deux battants , comme dans les villages de chez nous. Quand nous fûmes assis, la salle se remplit tellement de monde, hommes et femmes, pour avoir des nouvelles, que nous pouvions à peine respirer.
JLe forgeron vint. Il avait ôté son tablier de cuir & mis une petite blouse bleue' & tout de suite, lorsqu’il entra, nous reconnûmes que cinq ou six autres honnêtes bourgeois le suivaient :
c’étaient le maire, l’adjoint & les conseillers municipaux de cet endroit.
Ils s’assirent sur les bancs en face de nous, & nous firent servir de la bière aigre, comme on l’aime en ce pays. Bûche ayant demandé du pain, la femme de l’aubergiste nous apporta la miche & un gros morceau de bœuf dans une écuelle. Tous nous disaient :
a Mangez! mangez. »
Quand l’un ou l’autre nous adressait des questions sur la bataille , le maire ou le forgeron s’écriait :
« Laissez donc ces hommes finir... vous voyez bien qu’ils arrivent de loin. »
Et seulement à la fin ils nous interrogèrent, nous demandant s’il était vrai que les 'Français
uigitizea oy GüOgle
venaient de perdre une grande bataille. On leur avait rapporté d’abord que nous étions vainqueurs, & maintenant un bruit se répandait que nous étions en déroute.
Nous comprîmes bien qu’ils avaient entendu parler de Ligny, & que cela leur troublait les idées.
J’étais honteux de leur avouer notre débâcle; je regardais Bûche, qui dit :
«, Nous avons été trahis!... Les traîtres ont livré nos plans... L’armée était pleine de traîtres chargés de crier : « Sauve qui peut! » Comment voulez-vous que par ce moyen nous n’ayons pas perdu? »
C’était la première fois que j’entendais parler de cette trahison; quelques blessés criaient bien : « Nous sommes trahis ! » mais je n’avais pas fait attention à leurs paroles; & quand Bûche nous tira d’embarras par ce moyen, j’en fus content & jn'ême étonné.
Ces gens alors s’indignèrent avec nous contre les traîtres. Il fallut leur expliquer la bataille & la trahison. Bûche disait que les Prussiens étaient arrivés par la trahison du maréchal Grouchy. Cela me paraissait tout de même trop fort; mais les paysans, remplis d’attendrissement, nous ayant encore fait boire de la bière et même donné du tabac&des pipes, je finis par dire comme Bûche. Ce n’est que plus, tard, après être partis de là, que
l’idée de nos mensonges abominables me fit honte à moi-même, & que je m’écriai :
« Sais-tu bien, Jean, que nos mensonges sur les traîtres ne sont pas beaux ? Si chacun en raconte autant, finalement nous serons tous des traîtres, & l’Empereur seul sera un honnête homme. C’est honteux pour notre pays, de dire que nous avons tant de traîtres parmi nous... Ce n’est pas vrai!
— Bah! bah!... disait-il, nous avons été trahis; sans cela, jamais des Anglais & des Prussiens ne nous auraient forcés de battreen retraite. » Et jusqu’à huit heures du soir nous ne fîmes que nous disputer. Nous arrivâmes alors dans un autre village appelé Bouvigny. Nous étions tellement fatigués, que nos jambes étaient roides comme des piquets, & que depuis longtemps il nous fallait un grand courage pour faire un pas.
Nous croyions être bien loin des Prussiens.
Comme j’avais de l’argent, nous entrâmes dans une auberge en demandant à coucher.
Je sortis une pièce de six livres, pour montrer que nous pouvions payer. J’avais résolu de changer d’habits le lendemain, de planter là mon fusil, mon sac, ma giberne, & de retourner chez nous; car je croyais la guerre finie, & je me réjouissais, au milieu de tous ces grands malheurs, d’avoir retiré mes bras & mes jambes de l’affaire.
Bûche & moi, ce soir-là, couchés dans une pe-
tite chambre, la sainte Vierge & l’enfant Jésus dans une niche au-dessus de nous entre les rideaux, nous dormîmes comme des bienheureux.
Le lendemain, au lieu de continuer notre route, nous étions si contents de rester assis sur une bonne chaise dans la cuisine , d’allonger nos jambes & de fumer notre pipe , en regardant bouillir la marmite, que nous dîmes :
« Restons ici tranquillement ! Demain nous serons bien reposés; nous achèterons deux pantalons de toile, deux blouses, nous couperons deux bons bâtons dans une haie, & nous retournerons par petites étapes à la maison. »
Cela nous attendrissait de penser à ses choses agréables !
C’est aussi de cette auberge que j’écrivis à Catherine, à la tante Grédel & à M. Goulden. Je ne leur dis qu’un mot :
«Je suis sauvé... Remercions Dieu!... J’arrive... Je vous embrasse de tout mon cœur mille & mille fois!
« Joseph Bertha. »
En écrivant, je louais le Seigneur; mais bien des choses devaient enèore m’arriver avant de monter notre escalier, au coin de Fouquet, en face du Bœuf Rouge. Quand on est pris par la conscription, il ne faut pas se presser d’écrire
qu’on est relâché. Ce bonheur ne dépend pas de nous, & la bonne volonté de s’en aller nesertde rien.
Enfin ma lettre partit par la poste, & toute cette journée nous restâmes à l’auberge àwMoutond'Or.
Après avoir bien soupe, nous montâmes dormir. Je disais à Buçhç ;
« Hé! Jean! c’est autre chose de faire ce qu’on veut, ou d’étre forcé de répondre à l’appel. »
Nous riions tous les deux, malgré les malheurs de la patrie, — sans y penser, bien entendu, car nous aurions été de véritables gueux,
Enfin, pour la seconde fois, nous étions couchés dans notre bon lit, lorsque, vers une heure du matin, nous fûmes éveillés d’une façon extraordinaire : — le tambour battait... on entendait marcher dans tout le village, r— Je poussai Bûche qui me dit !
« J’entends bien... Les Prussiens sont dehors ! » On peut se figurer notre épouvante. Mais, au bout d’un instant, ce fut bien pire, car on fraprpait à la porte de l’auberge, qui s’ouvrit, & deux secondes après la grande salle était pleine de monde. On montait l’escalier. Bûche & moi nous nous étions levés; il disait :
« Je me défends, si l’on veut me prendre! »
Moi je n’osais pas songer à ce que j’allais faire. Nous étions déjà presque habillés, & j’espérais pouvoir me sauver dans la nuit, avant d’étre re-
connu, quand des coups retentirent à notre porte; on criait :
« Ouvrez! »
Il fallut bien ouvrir,
Un officier d’infanterie, trempé par la pluie, son gros manteau bleu collé sur les épaulettes, & suivi d’un vieux sergent qui tenait une lanterne, entra. Nous reconnûmes que c'étaient des Français. L’officier nous dit brusquement i
<t D’où venez-vous?
— Du Mont-Saint-Jean, mon lieutenant, lui répondis-je.
— De quel régiment êtes-vous?
r— Du 6 e léger. »
Il regarda le numéro de mon shako sur la table, & je vis en même temps le sien ; c’était aussi du 0 e léger.
« De quel bataillon? fit-il en fronçant le sourcil. Du 3 e . »
Bûche, tout pâle, ne disait rien. L’officier regardait nos fusils, nos sacs, nos gibernes, derrière le lit dans un coin.
« Vpus avez déserté! fit-il.
— Non, mon lieutenant, nous sommes partis les derniers, sur les huit heures, du Mont-Saint- Jean...
— Descendez, nous allons voir cela. »
Nous descendîmes.
L’officier nous suivait, le sergent marchait devant avec la lanterne.
La grande salle en bas était pleine d’officiers du 1 2 e chasseurs à cheval et du 6 * léger. Le commandant du 4® bataillon du 6 * se promenait de long en large, en fumant une petite pipe de bois. Tous ces gens étaient trempés & couverts de boue.
L’officier dit quatre mots au commandant, qui s’arrêta, ses yeux noirs fixés sur nous, & son nez crochu recourbé dans ses moustaches grises. Il n’avait pas l’air tendre, & nous posa de suite cinq ou six questions sur notre départ de Ligny, sur la route des Quatre-Bras & la bataille; il clignait des yeux en serrant les lèvres. Les autres allaient & venaient, traînant leurs sabres sans écouter. Finalement le commandant dit : *
a Sergent... ces deux hommes entrent dans la 2* compagnie. Allez! »
Il reprit sa pipe au bord de la cheminée, & nous sortîmes avec le sergent, bien heureux d’en être quittes à si bon marché, car on aurait pu nous fusiller comme déserteurs devant l’ennemi. Le sergent nous conduisit à deux cents pas, au bout du village, près d’un hangar. On avait allumé des feux plus loin dans les champs; des hommes dormaient sous le hangar, contre les portes d’écuries & les piliers. Il tombait une petite pluie fine dans ia rue; toutes les flaques d’eau tremblotaient à la
lune grise & brouillée. Nous restâmes debout sous un pan de toit, au coin de la vieille maison, songeant à nos misères.
Au bout d’une heure, le tambour se mit à rouler sourdement, les hommes secouèrent la paille & le foin de leurs habits, & nous repartîmes. Il faisait encore nuit sombre; derrière nous les chas seurs sonnaient le boute- selle.
Entre trois & quatre heures, au petit jour, nous vîmes un grand nombre d’autres régiments, cavalerie, infanterie & artillerie, en marche comme nous, par différents chemins : — tout le corps du maréchal Grouchyen retraite! Le temps mouillé, le ciel sombre, ces longues files d’hommes accablés de lassitude, le chagrin d’être repris & de penser que tant d’efforts, tant de sang répandu n’aboutissaient pour la seconde fois qu’à l’invasion, tout cela nous faisait pencher la tête. On n’entendait que le bruit des pas dans la boue.
Cette tristesse durait depuis longtemps, lorsqu’une voix me dit :
« Bonjour, Joseph ! »
Je m’éveillai, regardant celui qui me parlait, & je reconnus le fils du tourneur Martin, notre voisin à Phalsbourg; il était caporal au 6 e , & marchait en serre-file, l’arme à volonté. Nous nous serrâmes la main. Ce fut une véritable consolation pour moi de voir quelqu’un du pays.
W aterloo
Malgré la pluie qui tombait toujours, & la grande fatigue, nous ne fîmes que parler de cette terrible campagne. — Je lui racontai la bataille de Waterloo; lui me dit que le 4* bataillon, à partir de Fleurus, avait fait route sur Wâvres avec tout le çor.ps d’armée de Grouchy ; que,, dans l’après-midi du. lendemain 1 8, on entendait le canon. sur la gauche, & que tout le monde voulait marcher dans cette direction; que c’était aussi l’avis des généraux, mais que le maréchal, ayant reçu des ordres positifs, avait continué sa route sur Wâvres. Ce n’est qu’entre six et sept heures, & quand il fut clair que les Prussiens s’étaient échappés, qu’on avait changé de direction à gauche, pour aller rejoindre l’Empereur; malheureusement il était trop tard, & vers minuit il avait fallu prendre position dans les champs. Chaque bataillon avait formé le carré. A trois heures du matin, le canon des Prussiens avait réveillé les bivouacs, & l’on s’était tiraillé jusqu’à deux heures de l’après-midi, moment où l’ordre était venu de se mettre en retraite. C’était encore une fois bien tard, disait Martin, car une partie de l’armée qui venait de battre celle de l’Empereur se trouvait déjà sur nos derrières, & cela nous força de marcher tout le restant du jour & la nuit suivante jusqu’à six heures du matin, pour nous en dégager. — A six heures, le bataillon avait pris position près du vil-
lage du Tcmploux;à dix, les Prussiens arrivaient en forces supérieures; on leur avait oppose la plus vigoureuse résistance, pour donner le temps à l’artillerie & aux bagages de passer le pont à Namur. Tout le corps d’armée avait heureusement défilé par la ville, excepté le 4 e bataillon, par la faute du commandant Délong, qui s’était laissé tourner à droite de la route, & qui dut se jeter dans la Sambre pour n’être pas coupé. Plusieurs hommes avaient été faits prisonniers, d’autres s’étaient noyés en essayant de passer la rivière à la nage. — C’est tout ce que me raconta Martin; il n’avait aucune nouvelle de chez nous.
Ce même jour nous passâmes par Givet; le bataillon bivouaqua près du village de Hièrches, une demi-lieue plus loin. Le lendemain, après avoir passé par Fumay & Rocroy, nous couchâmes à Bourg-Fidèle, le 23 juin à Blombay, le 24 à Saulsse-Lenoy, — où l’on apprit l’abdication de l’Empereur, — & les jours suivants à Vitry, près de Reims, à Jonchery, à Soissons; de là le bataillon prit la route de Villers-Cotterets; mais l’ennemi nous ayant déjà devancés, nous changeâmes de direction par la Fçrté-Milon, & nous allâmes bivouaquer à Neuchelles, village ruiné par l’in- Vasion de 1 8 1 4, & qui n’avait pas encore été rebâti.
Nous partîmes de cet endroit le 29, vers une heure du matin, & nous passâmes* par Meaux.
Il fallut prendre la route de Lagny, parce que les Prussiens occupaient celle de Claye; npus poursuivîmes notre route tout le jour & la nuit suivante.
Le 3o, à cinq heures du matin, nous étions au pont de Saint-Maur. Le même jour, à trois heures du soir, nous avions passé hors de Paris & nous bivouaquions près d’un endroit riche en toutes choses, appelé Vaugirard, sur la route de Versailles. Le I er juillet, nous étions allés bivouaquer près d’un endroit superbe appelé Meudon. On voyait, aux jardins, aux vergers entourés de murs, à la grandeur extraordinaire des maisons, à leur bon entretien, que c’étaient les environs de la plus belle ville du monde, & pourtant nous vivions au milieu de la misère & des dangers; le cœur nous en saignait! Les gens sont bons, ils aiment les soldats; on nous appelait défenseurs de la patrie, & les plus pauvres voulaient se battre avec nous.
Le I er juillet, nous quittâmes la position à onze heures du soir, pour aller à Saint-Cloud, qui n’est que palais sur palais, jardins sur jardins, grands arbres, allées magnifiques; tout ce qu’on peut se figurer d’admirable. A six heures, nous partîmes de Saint-Cloud, pour revenir prendre position à Vaugirard. Des rumeurs terribles couraient dans la ville... L’Empereur était parti pou.’ Rochefort... On disait :
3Gi
« Le roi de Rome va revenir... Louis XVIII est en route... »
On ne savait rien *dans cette ville, où l’on devrait tout savoir d’abord.
A Vaugirard, l’ennemi vint nous attaquer vers une heure de l’après-midi, dans les environs du village d’Issy. Nous nous battîmes jusqu’à minuit pour notre capitale. Le peuple nous aidait, il venait relever nos blessés sous le feu des Prussiens; les femmes avaient pitié de nous.
Notre souffrance d’avoir été menés jusque-là par la force ne peut pas se dire... J’ai vu Bûche lui-même pleurer, parce que nous étions en quelque sorte déshonorés. — J’aurais bien voulu ne pas voircela! — Douze jours auparavant, je ne me figurais pas si bien la France. En voyant Paris avec ses clochers & ses palais innombrables, qui s’étendent aussi loin que va le ciel, je pensais :
«C’est la France!... Voilà ce que depuis des centaines & des centaines d’années nos anciens ont amassé. Quel malheur de dire que les Anglais & les Prussiens arrivent jusqu’ici ! »
A quatre heures du matin, nous attaquâmes les Prussiens avec une nouvelle fureur, & nous leur reprîmes les positions perdues la veille. — C’est alors que des généraux vinrent nous annoncer une suspension d’armes. — Ces choses se passaient le 3 juillet i8i5. Nous pensions que cette
suspension d’armes était pour prévenir l’ennemi que, s’il ne se retirait pas, la France se lèverait comme en 92 & qu’elle l’écraserait! Nous avions des idées pareilles; & moi, voyant ce peuple qui nous soutenait, je me rappelais les levées en masse dont le père Goulden me parlait toujours.
Malheureusement un grand nombre étaient si las de Napoléon & des soldats, qu’ils sacrifiaient la patrie elle-même pour en être débarrassés; ils mettaient tout sur le dos de l’Empereur,' & disaient que sans lui les autres n’auraient jamais eu nila force ni le courage de venir, qu’il nous avait épuisés, & que les Prussiens eux-mêmes nous donneraient plus de liberté.
. Le peuple parlait comme M. Goulden, mais il n’avait pas d’armes ni de cartouches; on avait fait des piques pour lui!...
Et comme on rêvait à ces choses, le 4 on nous
annonça l’armistice, par lequel les Prussiens &
les Anglais devaient occuper les barrières de Paris,
& l’armée française se retirer derrière la Loire.
Alors l’indignation de tous les honnêtes gens fut si grande, que la colère nous rendit furieux; les uns cassaient leurs fusils, les autres déchiraient leurs uniformes, & tout le monde criait :
« Nous sommes trahis. ..nous sommes livrés...»
Les vieux officiers, pâles comme des morts, restaient là... Les larmes leur coulaient sur les joues.
Personne ne pouvait nous apaiser. Nous étions tombés au-dessous de rien : — nous étions un peuple conquis î
Dans deux milleans, ondira que Paris a été pris par les Prussiens & les Anglais... c’est une honte éternelle, mais cette honte ne repose pas sur nous.
Le bataillon partit de Vaugirard à cinq heures du soir, le 5 juillet, pour aller bivouaquer à Montrouge. Comme on voyait que le mouvement du côté de la Loire commençait, chacun se dit : a Qu’est-ce que nous sommes donc? Est-ce que nous obéissons aux Prussiens? Parce que les Prussiens veulent nous voir sur l’autre rive de la Loire, nous sommes forcés d’obéir? Non! non!
cela ne peut pas aller. Puisqu’on nous trahit, eh bien ! partons. Tout cela ne nous regarde plus. Nous avons fait notre devoir... Nous ne voulons pas obéir à Blücher ! »
Et ce même soir la désertion commença. Tous les soldats partaient, les uns à droite, les autres à gauche. Des hommes en blouse & de pauvres vieilles femmes voulaient nous emmener dans leurs rues innombrables, & tâcher de nous consoler; mais nous n’avions pas besoin de consolations. — Je dis à Bûche :
« Laissons tout cela... retournons à Phalsbourg... au Harberg... reprenons notre état, vivons commed’honnêtes gens. Si les Prussiens, les Autri-
chiensoules Russesarriventlà-bas,les montagnards & ceux de la ville sauront bien se défendre. Nous n’aurons pas besoin de grandes batailles pour en exterminer des mille & des mille. En route! »
Nous étions une quinzaine de Lorrains au bataillon; nous partîmes ensemble de Montrouge, oü se trouvait le quartier général, & nous passâmes par Ivry & Bercy, qui sont des endroits de toute beauté; mais le chagrin nous empêchait de voir le quart de ce qu’il aurait fallu regarder. Les uns conservaient l’uniforme, d’autres n’avaient que la capote, d’autres avaient acheté une blouse.
Derrière Saint-Mandé, tout près d’un bois oü l’on voit à gapche de hautes tours, & que l tn nous dit être Vincennes, nous trouvâmes enfin la route de Strasbourg. C’était le 6 au matin, &, depuis cet endroit, nous fîmes régulièrement nos douze lieues par jour.
Le 8 juillet, on savait déjà que Louis XVIII allait revenir & que Mgr le comte d’Artois ferait son salut. Toutes les voitures, les pataches, les diligences portaient déjà le drapeau blanc; dans tous les villages où nous passions, on chantait des Te Deum; les maires, les adjoints, les conseillers louaient & glorifiaient le Seigneur du retour de Louis le Bien-Aimé.
Des gueux, en nous voyant passer, nous appelaient Bonapartistes! ils excitaient même les
chiens contre nous... .Mais j’aime mieux ne pas parler de cela ; les gens de cette espèce sont la honte du genre humain. Nous ne leur répondionsque par un coup d’œil de mépris, qui les rendait encore plus insolents & plus furieux. Plusieurs d’entre nous balançaient leur bâton comme pour dire :
« Si nous vous tenions dans un coin, vous seriez doux comme des moutons ! »
Mais les gendarmes soutenaient ces espèces de Pinacles; dans trois ou quatre endroits, les cris de la mauvaise race nous firent arrêter. Les gendarmes arrivaient nous demander, nos papiers; on nous menait à la mairie, & les gueux nous forçaient de crier : Vive le ro: r C’était une véritable abomination; les vieux soldats, plutôt que de crier, se laissaient conduire en prison. Bûche voulait suivre leur exemple, mais je lui disais :
« Qu’est-ce que cela nous fait de crier : Vive' Jean-Claude ou : Vive Jean-Nicolas? Tous ces rois, :es empereurs, anciens ou nouveaux, ne donneraient pas un seul de leurs cheveux pour nous sauver la vie, & nous irions nous faire échiner pour crier d’une façon ou d’une autre? Non, cela ne nous regarde pas. Puisque les gens sont si bêtes, & que nous ne sommes pas les plus forts, il faut les satisfaire. Plus tard ils crieront autre chose, & plus tard encore autre chose... Tout change!... il
ai.
n’y a que le bon sens & le bon cœur qui restent.
Bûche ne voulait pas comprendre ces raisons, mais quand les gendarmes arrivaient, il obéissait tout de même.
A mesure que nous avancions, tantôt l’un, tantôt l’autre se détachait de la troupe & s’arrêtait dans son village; de sorte qu’après Toul, Bûche & moi nous étions seuls.
C’est nous qui vîmes encore le plus triste spectacle : des Allemands & des Russes en foule, maîtres de la Lorraine & de l’Alsace. Ils faisaient l’exercice à Lunéville, à Blamont, à Sarrebourg, avec des branches de chêne surleurs mauvais shakos. — Quel chagrin de voir des sauvages pareils vivre & se goberger au compte de nos paysans !... Ah ! le père Goulden avait bien raison de dire que la gloire des armes coûte cher... Tout ce que je souhaite, c’est que le Seigneur nous en débarrasse pour les siècles des siècles.
Enfin, le 16 juillet i8i5, vers onze heures du matin, nous arrivâmes à Mittelbronn, le dernier village sur la côte avant Phalsbourg. Le blocus était levé depuis l’armistice, des Cosaques, des landwehrs & des kaiserlicks remplissaient le pays; ils avaient encore leurs batteries en position autour de la place, mais on ne tirait plus; les portes de la ville étaient ouvertes, les gens sortaient pour faire les récoltes.
On avait grand besoin de rentrer les blés & les seigles, car on peut s’imaginer la misère, avec tant de milliers d’êtres inutiles à nourrir, & qui ne se refusaient rien, qui voulaient du schnaps & du lard tous les jours.
. Devant toutes les portes, à toutes les fenêtres, on ne voyait que de ces nez camards, de ces longues barbes jaunes, crasseuses, de ces habits blancs remplis de vermine, & de ces shakos plats, qui vous regardaient en fumant leur pipe dans la paresse & l’ivrognerie. Il fallait travailler pour eux, & finalement les honnêtes gens furent encore obligés de leur donner deux milliards pour les décider à partir.
Combien de choses on aurait à dire sur tous ces fainéants de la Russie & de l’Allemagne, si nous n’en avions pas fait dix fois plus dans leur pays!... Mais il vaut mieux que chacun réfléchisse poursori propre compte, & s’imagine le reste. Devant l’auberge de Heitz, je dis à Bûche :
« Entrons... les jambes me manquent. »
La mère Heitz, qui dans ce temps était encore une jeune femme, criait déjà, les mains en l’air : «Ah! mon Dieu !... c’est M. Joseph Bertha !... Dieu du ciel, quelle surprise en ville!...»
Alors j’entrai, je m’assis, & je me penchai sur la table, pour pleurer à mon aise. La mère Heitz courait chercher une bouteille de vin à la cave;
j’entendais aussi Bûche sangloter dans un coin. Nous ne pouvions parler ni l’un ni l’autre, en songeant à la joie de nos parents; la vue du pays nous avait bouleversés, & nous étions contents de penser que nos os reposeraient un jour en paix dans le cimetière de notre village.
En attendant, nous allions toujours embrasser ceux que nous aimions le plus au monde.
Quand nous fûmes un peu remis, je dis à Bûche :
a Tu vas partir en avant... je te suivrai de loin, pour que ma femme & M. Goulden n’aient pas trop de surprise. Tu commenceras par leur dire que tu m’as rencontré le lendemain de la bataille, sans blessures; ensuite que tu m’as encore rencontré dans les environs de Paris... & même sur la route... & seulement à la fin tu diras : « Je crois qu’il n’est pas loin, & qu’il va venir! » Tu comprends?
— Oui, je comprends, dit-il en se levant après avoir vidé son verre, & je ferai la même chose pour la grand'mère, qui m’aime plus que les autres garçons. J’enverrai quelqu’un d’avance. »
Il sortit aussitôt & j’attendis quelques instants. La mère Heitz me pa'rlait, mais je ne l’écoutais pas; je songeais au chemin qu’avait déjà pu faire Bûche, je le voyais près du guévoir, dans l’avancée, sous la porte... Tout à coup je partis en criant:
« Mère Heitz! je vous payerai plus tard. »
Et je me mis à courir. Il me semble bien avoir rencontré trois ou quatre personnes qui disaient : « Hé! c’est Joseph Bertha !... »
Mais je n’en suis pas sûr. D’un coup, sans savoir comment, je montai l’escalier de notre maison, & puis j’entendis un grand cri. — Catherine était dans mes bras !... J’avais en quelque sorte la tête bouleversée, & seulement un instant après, je sortis comme d’un rêve : je vis la chambre, M. Goulden, Jean Bûche, Catherine, & je me mis tellement à sangloter, qu’on aurait cru qu’il venait de m’arriver le plus grand malheur. M. Goulden ne disait rien, ni Bûche. Je tenais Catherine assise sur mes genoux, je l’embrassais; elle pleurait aussi. Et bien longtemps après je m’écriai : a Ah! monsieur Goulden, pardonnez-moi ! J’aurais déjà voulu vous embrasser, vous mon père, vous que j’aime autant que moi-même !
— C’est bon, Joseph, dit-il tout attendri, je le sais... je ne suis pas jaloux. »
Il s’essuyait les yeux.
;< Oui.:, oui... l’amour... la famille... & puis les amis... C’est naturel, mon enfant... Ne te trouble pas. »
Alors je me levai & j’allai le serrer sur mon cœur.
Le premier mot que me dit Catherine, ce fut : « Joseph, je savais que tu reviendrais, j’avais
mis ma confiance en Dieu!... Maintenant nos plus grandes misères sont passées. Nous resterons toujours ensemble. »
Je l’avais encore fait asseoir sur mes genoux, son bras sur mon épaule, je -la regardais, elle baissait les yeux, toute pâle : ce que nous espérions avant mon départ était arrivé. Nous étions bienheureux!
M. Goulden, près de l’établi, souriait; Jean, debout, à côte de la porte, disait :
a Maintenant je pars, Joseph, je vais au Harberg; le père & la grand’mère m’attendent.
Il me tendait la main, & je la retenais, disant : a Jean, reste... tu dîneras avec nous. »
M. Goulden & Catherine l’engageaient aussi, mais il ne voulut pas attendre. En l’embrassant sur l’escalier, je sentis que je l’aimais comme un frère.
Il est revenu bien souvent depuis; chaque fois qu’il arrivait en ville, pendant trente ans, c’est chez moi qu’il descendait. Maintenant il repose derrière l’église de la Hommert ! C’était un brave homme, un homme de cœur... Mais à quoi vais-je penser !
Il faut pourtant que cette histoire finisse, & je n’ai rien dit encore de la tante Grédel, qui vint une heure après. Ah ! c’est elle qui levait les bras, c’est elle qui me serrait en criant :
« Joseph!... Joseph!... te voilà dqnc réchappé de tout! Qu’on vienne te reprendre maintenant... qu’on vienne ! Ah ! comme je me suis repentie de
Waterloo 3yi
t’avoir laissé partir... Comme j’ai maudit la conscription & le reste... Mais te voilà... c’est bon... c’est bon ! Le Seigneur a eu pitié de nous. »
Oui, tout cela, toutes ces vieilles histoires, quand on y pense, vous font encore venir les larmes aux yeux; c’est comme un rêve, un songe oublié depuis des années & des années, & pourtant c’est la vie. Ces joies & ces chagrins qu’on «
se rappelle, sont encore la seule chose qüi vous rattache à la terre & qui fait que, dans la grande Vieillesse, lorsque les forces s’en vont, lorsque la vue baisse, & que l’on n’est plus que l’ombre de soi-même, on ne veut jamais partir, on ne dit jamais : « C’est assez ! »
Ces vieux souvenirs sont toujours vivants:
quand on parle de ses anciens dangers, on croit encore y être; de ses vieux amis, on croit encore leur serrer la main; de celle qu’on aimait, on croit encore la tenir sur ses genoux, & penser en la regardant : « Elle est belle! » Et ce qui vous semblait juste, honnête, sage autrefois, est encore honnête, juste & sage.
Je me souviens, — & ceci doit finir cette longue histoire, — qu’après mon retour, durant quelques mois & même des années, une grande tristesse régnait dans les familles, & qu’on n'osait plus se parler franchement, ni faire des vœux pour la gloire du pays. Zébcdé lui-même, rentré parmi
ceux qu’on avait licenciés derrière la Loire, Zébédé lui-méme avait perdu courage. Cela venait des vengeances, des jugements & des fusillades, des massacres & des revanches de toute sorte; cela venait de notre humiliation : — des cent cinquante mille Allemands, Anglais & Russes qui tenaient garnison dans nos forteresses, des indemnités de guerre, du milliard des émigrés, des contributions forcées, & principalement des lois contre les suspects, contre les sacrilèges, & pour les droits d’aînesse qu’on voulait rétablir.
Toutes ces choses, contraires au bon sens, contraires à l’honneur de la nation, — avec les dénonciations des Pinacles & les avanies qu’on faisait souffrir aux vieux révolutionnaires, — toutes ces choses avaient fini par vous rendre sombres. Aussi souvent, quand nous étions seuls avec Catherine & le petit Joseph, que Dieu nous avait envoyé pour nous consoler au milieu de ces grandes misères, M. Goulden, tout rêveur, me disait :
« Joseph, notre malheureux pays est bien bas!... Quand Napoléon a pris la France, elle était la plus grande, la plus libre, la plus puissante des nations; tous les autres peuples nous admiraient & nous enviaient!... Aujourd’hui nous sommes vaincus, ruinés, saignés à blanc; l’ennemi remplit nos forteresses, il nous tient le pied sur la gorge... Ce qui ne s’était jamais vu depuis que la France
Digil braj hy CnQg lp
existe, — l’étranger maître de notre capitale ! — nous l’avons vu deux fois en deux ans! Voilà ce qu’il en coûte de mettre sa liberté, sa fortune, son honneur entre les mains d’un ambitieux!... Oui, nous sommes dans une bien triste position; on croirait que notre grande Révolution est morte, & que les Droits de l’homme sont anéantis!... Eh bien ! il ne faut pas se décourager, tout cela passera!... Ceux qui marchent contre la justice & la liberté seront chassés; ceux qui veulent rétablir les privilèges & les titres seront regardés comme des fous. La grande nation se repose, elle réfléchit sur ses fautes, elle observe ceux qui veulent la conduire contre ses intérêts, elle lit dans le fond de laur âme; & malgré les Suisses, malgré la garde royale, malgré la Sainte- Alliance, quand elle sera lasse de sa misère, elle mettra ces gens dehors du jour au lendemain. Et ce sera flni, car la France veut la liberté, l’égalité & la justice! — La seule chose qui nous manque, c’est l’instruction; mais le peuple s’instruit tous les jours, ii profite de notre expérience & de nos malheurs. Je n’aurai peut-être pas le bonheur de voir le réveil de la patrie, je suis trop vieux pour l’espérer; mais toi, tu le verras, & ce spectacle te consolera de tout; tu seras fier d’appartenir à cette nation généreuse, qui marche bien loin en avant des autres depuis 8g; ses instants de halie ne sont
que de petits repos pendant un long voyage. »
Cet homme de bien, jusqu’à sa dernière heure, conserva son calme & sa confiance.
Et j’ai vu l’accomplissement de ses paroles; j’ai vu le retour du drapeau de la liberté, j’ai vu la nation croître en richesse, en bonheur, en instruction; j’ai vu ceux qui voulaient arrêter la justice & rétablir l’ancien régime, forcés de partir; & je vois que l’esprit marche toujours, que les paysans donneraient jusqu’à leur dernière chemise pour avancer leurs enfants.
Malheureusement, nous n’avons pas assez de maîtres d’écoles. Ah! si nous avions moins de soldats & plus de maîtres d’école, tout irait beaucoup plus vite. Mais, patience, cela viendra. Le peuple commence à comprendre ses droits; il sait que les guerres ne lui rapportent que des augmentations de contributions, & quand il dira : « Au lieu d’envoyer mes fils périr par milliers sous le sabre & le canon, je veux qu’on les instruise & qu’on en fasse des hommes! » qui est-ce qui oserait vouloir le contraire, puisque aujourd’hui le peuple est le maître?
Dans cet espoir, je vous dis adieu, mes amis, & je vous embrasse de tout mon cœur.
1 — Imprimerie Poupart-Davyl et C e , rue du Bac , 3o.
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