HENRI LAURENS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON (VIe)
GEFTY CEWTER LIBRARY
ANTOINE WATTEAU
La destinée de ce peintre charmant a été mêlée d’étranges vicissitudes : bien accueilli par les amateurs de son temps ; après sa mort, admiré, plus ou moins imité par les artistes du xviti6 siècle qu’inspire son œuvre ; tombé dans le discrédit, méprisé, honni, quand l’école française, par une réaction légitime en un sens, se prend de visées héroïques et fait concurrence à la statuaire antique avec David, dont les élèves criblent de boulettes le chef-d’œuvre du maître relégué dans une salle d’études de l’Académie ; — puis, renaissant à la gloire, poète fêté par les poètes, remis enfin à son rang, au rang de ceux qui ont su découvrir en leur âme et exprimer pour tous une nuance nouvelle de la sensibilité humaine. Watteau est le créateur d'un monde qui est à lui ; il ne doit pas son œuvre à son milieu ; il ne suit pas la mode, il la devance, il la fait; nul n’est plus propre à nous montrer non seulement ce qu’il y a de relatif dans la distinction des genres, mais encore ce qu'il entre d’initiative, d’imprévu, de spontanéité, d’invention véritable dans les œuvres vives que l’artiste doit à lui-même autant et plus qu’aux autres.
La vie de Watteau. — Sa naissance à Valenciennes. — Gérin, son premier maître. — Il vient à Paris. — Au pont Notre-Dame. — Rencontre avec Gillot. — Chez Audran ; « agréé » à l’Académie, 1712. — Le financier Grozat. — Voyage en Angleterre ; son retour et sa mort.
Nous ne savons presque rien de la vie de Watteau (1); — une vie courte, de labeur continu, qui commence durement, qui s’achève dans le pressentiment d’une mort prématurée. D’une vie d’artiste, ce qui nous intéresse, ce sont moins les accidents extérieurs qui, sous des formes diverses, se retrouvent en toute existence humaine, que la manière dont ils se sont réfléchis en lui, que les idées, les émotions, les rêves, tout ce qui n’est qu’à lui et qu’il a cependant vécu pour tous. Les faits n’ont de sens que dans leur rapport à l’œuvre dont ils préparent l’intelligence.
(I) Caylus : la Vie cl' Antenne Watteau , lue à l’Académie Royale de peinture et de sculpture, le 3 février 1748. — Gersaint : Catalogue raisonné des diverses curiosités du cabinet de feu M. Quentin de Lorangère , 1744. — De Julienne : Abrégé de la vie d'A. Watteau (Introduction au recueil des Figures de différents caractères) 1735. — D’Argenville : Abrégé de la vie des plus fameux peintres. — Mariette : Abecedario. — John W Mollett : Watteau (Londres, 18G3). — L. Cellier : A. Watteau : son enfance
ses contemporains (Valenciennes, 18G7). — E. et J. de Goncourt : V Art au XVIIIe siècle. — E. de Goncourt : Catalogue raisonné de l'œuvre de Watteau , 1875. — Bode et R. Dohme : Die Ausstellung von Gemalden aellerer Meister ira Berliner Privatbesitz (Berlin, 1883). — E. Hanover : Antoine Watteau , traduit du danois en allemand 'Berlin 1889); étude faite avec beaucoup d’intelligence. — Paul Mantz : Antoine Watteau, 1892.
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Watteau est né à Valenciennes, le 10 octobre 1684. L’orthographe du nom est incertaine ; l’artiste lui-même écrit son nom tantôt avec un seul t, tantôt avec deux. Dans un reçu au Régent, qui nous intéresse, parce qu’il nous donne une idée des prix qu’atteignaient les œuvres du maître, de son vivant, il signe Vateau : « J’ai reçu de Monseigneur le duc d’Orléans 260 livres pour un petit tableau qui représente un jardin avec huit figures. Fait à Paris, le 14 août 1719. »
Il était le fils d'un couvreur, non d’un simple artisan, mais d’un maître que nous voyons à plusieurs reprises chargé par la ville de travaux assez importants : couverture de la petite Boucherie, de l’Ecole dominicale, delà citadelle (Cellier). Sur ses relations avec sa famille, les témoignages de ses amis diffèrent. Caylns parle « de la dureté qui était le trait dominant du père dont il dépendait ». Julienne écrit : « Ses parents, quoique d’une fortune et d’une condition médiocres, ne négligèrent rien pour son éducation. Ils ne consultèrent même que son penchant dans le choix de la profession qu’il voulut embrasser. » Les faits ont pu justifier ces contradictions : la bonne volonté et les malentendus vont de pair dans la vie de famille. Nous savons qu’il aimait la lecture : une des quatre lettres qui nous restent de lui remercie M. de Julienne de livres qu’il lui a prêtés : le Traité de la peinture de Léonard de Vinci et des lettres manuscrites de Rubens. Il est vraisemblable que le maître couvreur, sur la sollicitation de quelques amis, dont était le sculpteur
Pater, peut-être aussi ce Julien Watteau, dont nous trouvons te nom à cette date sur le registre des peintres, consentit, non sans mauvaise humeur, à laisser son fils, qui commençait à lui devenir utile, suivre son goût pour la peinture... « Le goût qu’il eut pour l’art de la peinture, dit Gersaint, se déclara dès sa plus tendre jeunesse : il profitait dans ce temps de ses moments de liberté pour aller dessiner sur la place les différentes scènes comiques que donnaient ordinairement au public les marchands d’orviétan et les charlatans qui courent le pays. »
A l'âge de quatorze ans, Watteau fut mis en apprentissage chez un peintre assez médiocre de sa ville natale, du nom de Gérin, dont les œuvres sont devenues rares et dont nous savons seulement qu’avec quelque talent pour le dessin et la composition, il péchait par la couleur (1). Pour compléter l’enseignement de son maître ou juger de son insuffisance, il put voir dans les églises de Valenciennes quelques tableaux des maîtres flamands : une Circoncision et une Adoration des Mages de Martin de Vos,
(1) On connaît de Gérin au musée de Valenciennes un Enfant , appuyé sur une tête de mort , qui souffle des bulles de savon ; à l’église de Fresneun Moine qui adore l’enfant Jésus ; dans la chapelle de l’Hôpital un Saint-Egidius qui soigne les malades. Les biographes de Watteau se copiant les uns les autres, attribuent encore à Gérin une Adoration des mages qui se trouverait à l’église Notre-Dame de Douai. Je l’y ai jadis vainement cherchée et je reçois aujourd'hui la lettre suivante : « Il n’existe pas à l’église Notre- Dame de tableau de Gérin : Adoration des mages. Je viens de m’en assurer en le demandant à M. le doyen. 11 n’en a jamais entendu parler et n’en a pas trouvé de trace dans le travail fait autrefois par M. Duthilleul sur les tableaux de Notre-Dame. » Dans un récent article de la Revue de l’Art ancien et moderne , M. de Fourcaud dit que ce tableau parait être une copie d’un tableau de l’école de Rubens. L’a-t-il vu ?
Cliché Hanfstaeagl.
FÊTE CHAMPETRE (Edimbourg.)
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une Descente de croix de Rubens, une Décollation de Saint-Jacques de Van Dyck. En 1702, Gérin mourait, et Watteau, contre le gré de son père, sans le prévenir peut-être, résolut de venir à Paris pour se perfectionner dans son art. « 11 quitta la maison paternelle, ditGersaint, sans argent et sans hardes, dans le dessein de se réfugier à Paris chez quelque peintre, pour y faire quelques progrès. » S’il faut en croire d’Argenville, dont le témoignage est confirmé par celui de Julienne, il se lia à Valenciennes avec un peintre qui avait du talent pour la décoration de théâtre, et il vint avec lui à Paris où l’Opéra l’avait mandé : « Il travailla quelque temps à ce genre de peinture, mais son maître étant retourné en son pays le laissa en cette ville. »
Il connut alors, comme tant d’autres, la vie dure, la demi-misère, le rude apprentissage qui brise les faibles et trempe les forts. Pour vivre, il entra au pont Notre- Dame, chez un fabricant de tableaux à la douzaine, qui employait à cette besogne un certain nombre de barbouilleurs : « Les uns faisaient les ciels, les autres faisaient les tètes, ceux-ci les draperies, d’autres posaient les blancs. » (Gcrsaint.) Watteau se distingua de ses compagnons en ce qu’il se trouva « être prêt à tout et en même temps d’expédition ». — « Je savais mon Saint-Nicolas par cœur, contait-il à Gersaint, le fameux marchand de tableaux du pont Notre-Dame, et je me passais d’original. » 11 eut été très malheureux, si la jeunesse, que soutient une haute espérance, pouvait jamais l’être entièrement. Le
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travail était dur, le salaire était maigre. « Quoique occupé toute la semaine, il ne recevait que trois livres le samedi, et, par une espèce de charité, on lui donnait la soupe tous les jours. » (Gersaint.) Sa consolation était de travailler à sortir de cet esclavage : « Tous les moments de liberté dont il pouvait jouir, les fêtes, les nuits même, il les employait à dessiner d’après nature ».
Gillot, nous dit-on, ayant vu quelques dessins et tableaux de sa main qui lui plurent, l’invita à venir demeurer avec lui. Il est plus vraisemblable que le jeune peintre, sur la recommandation de quelque ami, alla trouver son aîné, lui demanda ses conseils et son appui. Quoiqu’il en soit, Gillot l'accueillit bien et l’employa. Cette rencontre exerça sur Watteau, sur son talent, sur sa destinée d’artiste, une influence qu’il ne faut pas méconnaître, qu’il importe de bien définir. A Gillot il a dû, si j’ose dire, la matière de son art, les sujets auxquels il s’est complu, et qu’il a traités de façon à faire oublier celui qui les avait comme découverts pour lui ; mais, il ne doit qu’à lui-même ce qui, en art, transfigure toute matière, à lui-même et aux leçons qu’il sut trouver dans les chefs-d'œuvre des maîtres dont il s’approprie les procédés et la technique, en créant graduellement le style qui répond à sa manière de sentir.
Né en 1G73 (mort en 1722), Gillot était de onze ans plus âgé que Watteau; il inaugurait cet art du xvmc siècle, intimement lié à la vie, préoccupé de tout ce qui peut l’embellir ; il dessinait des costumes de théâtre ou de car-
enseigne de gers ai nt (partie droite.) (Collection de l'Empereur d’Allemagne.)
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naval, des modèles de tapisserie; il brossait des décors, illustrait des livres, ornait de peintures les meubles, les tables de clavecin, les panneaux, les dessus de portes. 11 peint des fêtes de Pan, de Faune, dieu des forêts , sans souci de l’antique, des kermesses de satyres et de nymphes, toute une mythologie joyeuse, lâchée, familière, qu’une transition insensible relie aux mascarades de la comédie italienne et aux ballets de l’Opéra. Il s’inspire du Roman comique , du Don Quichotte , il ne dédaigne pas les scènes du Pont-Neuf. En 1710, il est admis comme agréé par l’Académie royale sur la présentation d’un tableau : la Veillée dé armes de don Quichotte. Dans les toiles où il peint les passions, richesse, jeu, amour, guerre, il fait jouer la comédie humaine par des faunes aux pieds four chus, au nez camus et cassé, qu'il habille drôlement de draperies, de casques, de cuirasses à l’antique.
Dans l’ornement, il abandonne le grand style Louis XIV, roide, majestueux, dont J. Bérain qui dessine les décors et les habits pour l’Opéra jusqu'à 171 1, est un des derniers représentants, il laisse la géométrie des lignes régulières, ce qu elle a de froid et d’abstrait ; il fait courir des filets légers, courbe et recourbe des rinceaux, anime ses arabesques de feuillages, de singes ou d’oiseaux; au centre, ordonne une petite scène, une pastorale, une figure allégorique, des amours et des nymphes. Watteau ne fera que porter à sa perfection ce système de décoration qui se pose mobile et légère sur la blancheur des murs.
Nous connaissons surtout de Gillot, ses gravures, ses des-
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sins, ses croquis. S'il grave la Vie de Noire Seigneur Jésus-Christ , il chiffonne les draperies, agite Jésus et les Apôtres, confond les anges avec les amours, installe des femmes en décolleté aux noces de Gana, et, sans le vouloir, semble traduire le récit évangélique en gestes de comédiens qui brûlent les planches. 11 est bien l’homme des comédiens, il aime le théâtre, il en a le sens et le goût ; ses personnages gardent ce qu’il y a d’excessif, de souligné et d’affecté dans la mimique des acteurs.
Son livre des « Scènes comiques » déroule dans des décors de théâtre des scènes qui semblent empruntées aux pièces du répertoire. Nous voyons là dans leurs ébats les masques de la Commedia delï Ar le, Arlequin, Pierrot, Mezzetin, Colomhine, le Docteur, Scaramouche, parfois un seul personnage étudié pour lui-même, Arlequin soupirant, riant, pleurant. Un dessin du Louvre, un croquis rapide donne assez bien l'idée de sa verve comique : devant une auberge, que signalent son enseigne et son rameau roussi par la poussière et le soleil, Arlequin, le héros de la poltronnerie, est assis sur un tambour, la mandoline à la main ; sa sérénade vient d’être brusquement interrompue; Pierrot gravement l’admoneste, et à ses côtés, debout, deux spadassins, l’un flamberge au vent, l’autre la main sur l’épaule du musicien penaud qui rumine, pour échapper, quelque tour de sa façon.
Gillot sans doute a initié son jeune ami à la comédie italienne, à ses types consacrés, à leurs pittoresques cos tûmes. Lors de son arrivée à Paris, il avait suivi les
Cliché Société photographique, Paris.
enseigne de GERSAiNT (partie gauche.'
(Collection de l’Empereur d’Allemagne.)
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représentations que la troupe donnait à l’hôtel de Bourgogne et il avait pu travailler pour elle. Peut-être fût-ce lui qui conta à Watteau comment le 12 mai 1 697 le roi avait brutalement congédié les comédiens italiens. On leur reprochait l’indécence de leurs pièces, « les saletés » de leur dialogue improvisé, et aussi leur impertinente audace : ne s’étaient-ils pas avisés d’annoncer une pièce sous ce titre : la Fausse prude, titre sous lequel le public s’était empressé de reconnaître Mme de Maintenon. Plus tard, — sans doute en 1716, — quand les Italiens que Paris regrettait furent rappelés par le Régent, Watteau devait peindre cette scène de l’expulsion, sans grand souci, d’ailleurs, de la réalité historique : sur le seuil de l'hotel de Bourgogne, sous les yeux des gens aux fenêtres qui les suivent du regard, les comédiens en costume s’éloignent dans une confusion de gestes comiques et attendris. N’oublions pas, d’ailleurs, que les costumes de la Commedia dell' Arte n’avaient point disparu, qu’on les revoyait dans les bals et les mascarades, qu’à partir de 1697 les théâtres de la foire Saint-Germain, de la foire Saint- Laurent reprirent les pièces françaises des comédiens italiens et que le public courut y applaudir, dans des rôles divers, Pierrot et Colombine, Arlequin, le docteur et Scaramouche.
Reconnaissons donc ce que Watteau doit à Gillot. « G’est chez lui, dit Gersaint, qu’il se débrouilla totalement. » A ce contact son génie s’éveillait, sa fantaisie se jouait à l’aise dans ce monde de féerie. 11 a continué, achevé tout
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ce que Gillot avait commencé : il a combiné les mômes éléments décoratifs, il a mis en scène les memes personnages, il a traité les mêmes sujets ; mais, ne l’oublions pas, quand il le .quitte, il n’a pas fini son apprentissage, il n’a pas arrêté sa technique, c’est dans le commerce des maîtres de Venise et d’Anvers qu’il apprendra de plus en plus ce qu’il a besoin de savoir ; ensuite il peint d’abord des scènes militaires ; enfin et surtout la fantaisie de Gillot dans ses scènes mythologiques est un peu pénible ; quant à ses scènes de théâtre, il les peint sur ses observations et sur ses souvenirs, en saisissant avec bonheur les gestes vifs, les formes fines d’acteurs qui sont aussi des mimes et parfois même des acrobates. Watteau fréquente peu le théâtre, il lui laisse ses cabotins, il lui emprunte ses costumes et scs types, mais il les fait renaître de sa propre imagination, il les anime d’un sentiment nouveau, et, dans une comédie de rêve, dont il est le merveilleux poète, il met, au lieu de gambades et de gaudrioles, avec l’âme du printemps, quelque chose d’universel et d’humain.
L’amitié de Gillot tira Watteau du cercle des pauvres diables avec lesquels il avait vécu jusque-là : lié avec Lamotte-Houdart, dont il avait illustré les fables, Gillot fréquentait la nouvelle école littéraire dont Fontenelle était le chef. Par malheur, le maître et l’élève avaient une ressemblance de caractère et d’humeur qui, après les avoir rapprochés, les sépara pour jamais. Tous deux étaient ombrageux, susceptibles, Gillot jaloux peut-être