PRÉFACE
SE est un homme qui — par son art — personnifie au plus haut
point, non seulement le caractère joli, pimpant, délicat, galant avec finesse du XVIII: siècle, mais encore le caractère français dans son expression la plus épurée et la plus haute, c'est bien Antoine Watteau. Tenu jusqu'à l'adolescence à l'écart du grand mouvement pictural qui avait sisnalé l'apogée du règne de Louis XIV, ignorant l’art d’apparat de Mignard, d'Hyacinthe Rigaud et de Largillière, ne connaissant pas plus la peinture imprégnée d’idéalisme religieux de Simon Vouet et d'Eustache le Sueur que la représentation décorative des grandes œuvres de Le Brun, ce jeune Flamand n’est point — heureusement — porté, dès l’abord, à l’imitation d’une peinture plus pompeuse qu'émouvante, plus opulente qu’'expressive et qui ne convient pas à son sentiment.
Quand il naît, en 1684, il y a un an déjà — depuis la mort de Colbert — que Mignard, soutenu par Louvois, a porté le premier coup à la puissance de Le Brun. Depuis deux ans déjà, Claude Lorrain, le plus grand des Français dans le paysage, atteint par l’âge inexorable, a laissé tomber le pinceau éclatant de lumière que nul n’a ramassé ; et, parmi ces écoles du Nord qui furent — dans le siècle — souveraines au-dessus des autres, Rubens, Van Dyck et Rembrandt se sont éteints il y a des années : Jordaens, frappé à son tour, depuis six ans déjà, a cessé son labeur ; seul, David Teniers, presque octogénaire, se survit à lui-même. En Italie, le crépuscule, dans les arts, est désespérant. En France,