‹ Watteau et son écoleChapitre 2 sur 60 · AVI ILE · texte numérisé non relu

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où Le Brun prolonge avec peine un gouvernement longtemps autoritaire, qui srandit, qui s'annonce en peinture en dehors de Hallé, d’Allegrain, de Joseph Parrocel ou d'Antoine Coypel ? Mais Jouvenet, mais La Fosse, ceux-là mêmes qui jugeront Watteau au concours de Rome.

Des rubensistes et des poussinistes, de leur srande querelle sur les teintes et sur le dessin, rien ne demeure que du néant; et le vieil Abraham Bosse — disparu lui aussi — rudoyé par Le Brun, quitta, il y a plus d’un lustre, l’enseignement à l’Académie. En se retirant, en saluant d’un coup final de son grand feutre à la mousquetaire les médiocres qui montent, il semble avoir refermé à jamais, sur le génie de son maître Callot, sur son sens aigu d'observation, tout un passé de réalisme picaresque et de fantaisie française. |

A dater de ce moment, l’art national se guinde, il se gourme, il se banalise et s’ « enversaille ». Et voilà qu’en cette année 1684 le même déclin obscur se répand sur les lettres, sur les sciences, sur la pensée, sur tout ce qu'il y a de plus élevé en France. Énervés de jansénisme, de quiétisme et de molinisme, les plus grands inclinent à la lassitude ou au silence. Bossuet, La Bruyère, Fénelon ont donné le meilleur d'eux-mêmes, ont peine à retrouver l’éclat des grandes années merveilleuses ; La Fontaine se fait vieux, Racine n'en est pas encore à Esther, et, cette année-là — deuil des deuils — oublié, méconnu, sans srand éclat autour de lui, Pierre Corneille se meurt.

Et puis, comme pour atténuer la portée des efforts les plus grands, jeter une sourdine sur la gloire, apaiser ce qu’ont de trop retentissant les triomphes, le temps des cornettes s'annonce! Louis XIV, qui commence à bâiller à ses « marlis », tandis qu’il joue à l’hombre avec ses courtisans et ses maréchaux, se laisse aller au mariage. Cette année-là (1684) il épouse M" de Maintenon ; et, pendant que lui — le plus grand des rois —- s’assujettit à cette domination, son fils, Louis, dauphin de France, aspire

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à se soumettre à M" Chouin, cette laide sans grâce qui gouverne à Meudon. Saint-Simon, de ses traits mordants, note durement, cruellement, toutes les phases du déclin auguste. Alors il est le seul à peindre, à marquer, des traits de feu de son style, un fait, un épisode ou un personnage. C’est lui, l'observateur sans pitié, le confident amer, souvent injuste, qui devient, à ce moment de transition, le seul historiosraphe. À ses veux perçants, à son regard sans complaisance, aucune pensée, aucun geste n’échappent. C’est lui, treize ans après la naissance d'Antoine Watteau, qui écrira dans ses Mémoires, à propos de l'affaire de la Fausse prude, jouée par les comédiens italiens: « Le Roi chassa fort précipitamment toute la troupe des comédiens italiens et n’en voulut plus d’autres. »

À ce moment-là, le petit Watteau a treize ans; il est dans les Flandres ; il ignore tout du règne; et il ne sait pas que, dans la charrette d'exil où prennent place les comédiennes poudrées, les danseurs, les Turcs, les masques et les matassins, il y a tout son rêve de lumière, tout son désir de fantaisie, toutes ses aspirations au bonheur, au caprice et au sourire qui désertent, menés au pas languissant des mules, sur quelque chariot de Thespis singulier, le Paris de ses chimères. Cela, Watteau, trop réservé, trop ignorant, trop jeune, Watteau qui grandit dans une ville militaire, ne le sait pas encore ; mais, plus tard, quand il l’apprendra, de quelle indignation il contera l'aventure, avec quelle verve vengeresse et quel éclat de couleurs il dira, dans ce Départ des Comédiens que Jacob a gravé, toute sa rancœur, toute sa colère contre l'arbitraire et la dureté d’un acte qui va le priver pendant dix-neuf ans, jusqu’en 1716, des meilleurs, des plus chers de ses modèles !

Et, pourtant, qu'avaient fait les Italiens ? « Ils n’ont pas été sages », écrit Dangeau. La bonne farce ! Ils avaient été narquois, facétieux, plaisants, et, nous dit Madame princesse Palatine, ils s'étaient obstinés « contre les conseils à jouer la

Fausse hypocrite (sic), où ils représentaient la vieille guenipe de la façon la plus drôle ».

Et cette « guenipe », dont parle Madame, cette « guenipe » qui porte cornettes, manches longues et croix d’or au cou, quelle est-elle ? Mais c’est la régente du roi et de Saint-Cyr, c’est M"* de Maintenon. C’est elle maintenant qui donne le ton à la France, et comme tous les enfants qui ont maintenant l’âge du petit Watteau et du petit Voltaire vont donc, désormais, grandir dans un monde morose et mélancolique! Entourée de confesseurs, moines, jésuites et de ces sulpiciens et de ces lazaristes que Saint-Simon appelle plaisamment des crasseux et des barbichets, elle vieillit, la « guenipe »! « Ne vous inquiétez pas de moi, écrit-elle à cette Caylus qu’elle protège et dont le militaire de fils sera plus tard l'ami de Watteau, qu’ai-je à faire de meilleur que de languir ? » Mais le pire est qu’en languissant c’est tout le reste qu’elle oblige à languir avec elle. Et ne sont-ce pas cette pruderie gsuindée, cette réserve anémiante qui provoqueront plus tard, par représailles, l’orgie, les débauches de la Régence ? « Vivés à la vieille mode, écrivait-elle sèchement à la même Caylus, dont le visage était bien trop joli pour s’embéguiner, aiés toujours une fille qui travaille dans votre chambre quand vous estes avec un homme. Meffiés-vous des plus sages, deffiésvous de vous mesme... » Ainsi défiance, soupçon, pudibonderie, morgue, voilà ce que la « guenipe » impose à ce siècle admirable, à ce monarque opulent, à ce pays de lumière exquise, d’exquise jeunesse et de beaux rêves. Elle-même, écoutant Tartufe, cache sa gorge blanche qui jadis fut jolie, se vêt d’étoffes sombres et, telle une repentie, parle de « son vieux corps ». À ce moment, tout, dans le pompeux Versailles, n’est plus qu'étiquette, apparat, ennui et bâillement. Watteau, qui n’a fait qu’une seule fois de l'histoire très historique, communiquera cette grandeur un peu morte à son œuvre gravée par Nicolas de Larmessin : Louis XIV remettant le cordon bleu au duc de Bourgogne, ouvrage acadé-

mique, assez froid, où rien ne frissonne de ce qui fut, par la suite, toute lumière et tout charme.

Né dans l'ennui et dans les deuils de cette fin d’un règne fameux, mal préparé par les réserves de sa conscience au bruit de cette Régence sans pudeur, voilà donc que va surgir, va grandir, va s'élever — telle une fleur merveilleuse d’un terrain ingrat — cet extraordinaire génie qu’est Antoine Watteau.

En dehors des appropriations vénitiennes et flamandes, dont il s'empare d’ailleurs en les transformant, nul, plus que lui, n’est Français; nul, dans la vie, les arts, la société de son temps, ne l’est avec plus de finesse, de mesure, de rythme et de beauté ; nul ne l’est avec un sentiment plus discret, une élévation plus digne et plus haute. Au-dessus de la tristesse ou de l’avilissement de tout un monde de contrainte ou de plaisir, comme il domine de toute sa taille amaïgrie, de tout son ardent et souffreteux visage ! Michelet, mieux que personne, l’a senti: « Watteau, le fier rapin, sans vanité que de son art, est toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse singulière, la pointe aiguë de son génie. »

Le « fier rabin ! » Comme cela est donc juste dans l’expression, comme cela caractérise à merveille l'attitude de l'artiste au-dessus de tout et au-dessus des autres ! Rien, en lui, de la retenue un peu contrainte à la Maintenon, des roueries à la Philippe d'Orléans. Un génie à part, très élevé, très en dehors, un génie qui ne reçoit du monde pervers que les échos nécessaires à son œuvre; un merveilleux idéaliste, et pourtant un idéaliste à qui rien du réalisme n’est inconnu; un dessinateur incomparable, un scrupuleux observateur, mais, avant tout, un poète : voilà ce qu'est Antoine Watteau.

Par-dessus ces pantins, ces corps agités d'hommes et de femmes, il jette à profusion, de sa belle main alanguie de fièvre, des habits de mascarade; il improvise, inspiré par son seul instinct, une fête galante adorable ; il est un merveilleux joueur de beaux airs, un unique et divin virtuose de fantaisie. Et comme

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la femme, sous son pinceau, se transfigure et s'embellit ! Comme l’homme prend de l'éloignement, du charme, de quel ton il fait sa cour !.

Et dans quel paysage se joue cette idylle unique, cette comédie tendre du plus inouï de nos maîtres français ? Mais dans un décor de féerie ! Et comme le réel se prête, sous l'effort de son génie, à l'expression de l’irréel ! Comme tout cela offre du caprice, de la légèreté, de la douceur, de l’accord musical ! Ah ! le beau, le resplendissant magicien ! Le secret dont il dispose est merveilleux. Quel enchantement son pinceau ramène dans les arts ! Quelle surprise ce sera, dans l’avenir, que cette révélation d’un monde d’au delà des mondes, de cette galanterie quintessenciée, affinée, spiritualisée dans le plus beau site! Mais cet enchantement, cette surprise, cette extraordinaire domination d’un peintre si charmant, si exceptionnel, sont-ce les contemporains de Watieau qui en subiront le charme ? Hélas ! non. A part Julienne, Gersaint, Crozat, sens d'élite, peu de personnes — au XVIII siècle — en dehors des Anglais et de quelques pourvoyeurs subtils de Frédéric IT, auront le goût de Watteau. Seuls, peut-être, des artistes comme Fragonard, comme Boucher, graveur des Figures de différents caractères, seront à même de goüter cette expression d’art d’une grâce si enchanteresse.

Chez les criliques, chez les écrivains, l’incompréhension, du temps même de Watteau, est misérable. À part Antoine de la Roque, qui écrit, après la mort du maître, une notice touchante, il y a chez Caylus, chez d’Argenville, une espèce de gaseure d'ignorance incroyable. « Au fond, dit Caylus, il faut en convenir, Watteau était infiniment maniéré. » Et d’Argenville : « Le goût qu'il a suivi est proprement celui des bambochades el ne convient point au sérieux. » Qu'un d’Argsenville, qu’un Caylus disent cela, passe encore ! Ce sont des pédants et de petits pédants ! Mais où l’incompréhension devient douloureuse, attristante, c’est quand Voltaire, quand Diderot jusent Watteau.

Nicozas LANCRET

The conversation (Victoria and Albert Museum)

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