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Roque ? Et cet homme debout, auquel parle l’ancien officier aux sSendarmes, n'est-il pas, autant qu’on en peut voir, Antoine Pater (1), père de Jean-Baptiste et sculpteur ?
Tout cela est bien possible et n’a vraiment d’intérêt que dans l’idée qui est charmante et fait honneur à Watteau.
Ce qui, dans une pareille composition, eût achevé de séduire et ce qui manque un peu, dans tous ces témoisnages peints, dessinés ou g$ravés, de l’affection du peintre, ce sont les portraits des compagnons du début : de Jean-Jacques Spoëde, ce Flamand comme lui et « son ami particulier », de Claude Güillot, de Claude Audran, mais, surtout, des marchands Sirois et Gersaint. Les marchands de ce temps-là n’étaient pas tous, comme Mettayez ou comme le barbouilleur aux saints Nicolas, les exploiteurs des peintres. Watteau le savait bien, qui avait éprouvé les bontés de M. Dieu (2), qui — £$râce aux achats de Sirois — avait pu retourner à Valenciennes, enfin vis-à-vis de qui Gersaint, le gendre du même Sirois, ne cessait de déployer un dévouement actif et de tous les instants.
Sirois, le négociant aux Armes de France, l'acheteur du Détachement faisant alte, l'ami de M”*° Josset, n’a pas été oublié. Mariette, des premiers, l’a retrouvé, dans le tableau $ravé par Thomassin le fils, « représenté au milieu de sa famille, sous la figure de Mezzetin jouant de la guitare ». Mariette veut aussi que, dans le tableau le Retour de chasse, le « portrait de femme en habit de chasse soit celui d’une des filles de Sirois. » Pour Gersaint on s’est efforcé de le discerner, comme cela eût été
(1) Watteau aurait encore, une autre fois, noté en quelques traits la silhouette du sculpteur Antoine Pater. C’est, dans la figure 227 du recueil de l’Arsenal, l’homme en perruque « assis, jambes croisées, sur un tabouret, devant une toile où il appuie son pinceau ». GASTON SCHÉFER, Gazette des Beaux-Arts (juillet-décembre 1896).
(2) Antoine Dieu tenait boutique sur le Petit Pont. C’est pour M. Dieu qui — écrit Mariette — « avait entrepris de peindre toutes les actions de la vie du Roy pour estre exécutées en tapisseries » que Watteau composa son tableau de Louis XIIII metant le cordon bleu à M. le duc de Bourgogne, père de Louis XV.
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logique, au nombre des personnages tout emperruqués et falbalassés qui s’agitent, avec d’asréables mouvements de marionnettes élésantes, dans le cadre de l’Enseigne. Mais Gersaint, Gersaint l'hôte accueillant du pont Notre-Dame, le rédacteur si fin, si avisé du Catalogue Quentin de Lorangsère, Gersaint n’est pas là!
Tout ce qui nous est parvenu de cette amitié sans un défaut et sans un nuage, de cette constante, délicate et jusqu’à la fin durable affection du peintre et du marchand, ce n’est ni un portrait, ni même un profil, c’est une lettre.
Cette lettre, la voici, telle qu’elle a été publiée maintes fois, dans sa simplicité :
« À Monsieur Gersaint, marchand sur le pont Notre-Dame, de la part de Watteau.
Du Samedi.
Mon ami Gersaint,
Oui, comme tu le désires, je me rendrai demain à dîner, avec Antoine de la Roque, chez toi. Je compte aller à la messe de dix heures à Saint-Germain de Lauxerrois; et assurément je serai rendu chez toi à midi, car je n'aurai avant qu’une seule visite à faire à l'ami Molinet qui a un peu de pourpre depuis
quinze Jours.
En attendant, ton amy
A. Watteau.
Ce billet sans affectation révèle bien toute l'intimité qui résnait entre les deux hommes. Gersaint, pour Watteau, c’est le fort, c’est le solide ami ; jusqu’à la fin ils seront dévoués l’un à l’autre. Dans le temps que Watteau revint d'Angleterre cette réciprocité dans la confiance et la sympathie au$menta encore, Watteau se faisant plus dolent, plus plaintif, plus abandonné avec Gersaint, et Gersaint trouvant les mots profonds du cœur pour combattre, chez Watteau, ce sentiment de désespoir, d’irré-
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parable ennui qui ne faisait que s’accentuer lentement avec le mal. Watteau, dans un sursaut final de force, un éclair dernier de son génie, peint sa superbe Enseigne, et donne ainsi à Gersaint le sublime et dernier témois$nage d’un attachement que la mort seule fut capable de rompre. À l'instant que le peintre quitta Paris pour se retirer à Nogent-sur-Marne, dans ce délicieux site où il allait pour toujours fermer à la lumière ses veux divinateurs, Gersaint ne le délaissa pas. « Je le conduisis, dit-il avec simplicité, et j'allais le voir et le consoler tous les deux ou trois jours. » Watteau, à ce moment, comme tous les malades, formait de merveilleux projets ; il rêvait de revoir, avant de mourir, son cher pays des Flandres, Valenciennes aux toits de tuiles et d’ardoises qu'avait couverts son père; et, là encore, Gersaint eût été du voyage! Mais cela ne s’accomplit pas de la manière qu'il voulait. La mort vint ; elle ne fut pas assez forte pour faire que Gersaint se désintéressât d’une mémoire admirée. À Gersaint, à ce bourgeois humble et sans lettres, à ce simple boutiquier qui tenait enseigne au Grand Monarque, nous devons cette page, la plus précieuse, la plus sincère qui ait été écrite sur Watteau, celle qu'en 1744, il insérera pieusement dans le Catalogue raisonné des diverses curiosités du cabinet de feu M. Quentin de Lorangère. L’auteur du Dictionnaire de Peinture et d’Architure ose-t-il, en réponse, s'attaquer à la mémoire du maître et soutenir qu « il faut beaucoup rabattre de l'éloge », Gersaïint qui n'a pas désarmé, Gersaint qui veille toujours, réplique l’année d’après (1747) dans le texte du Catalogue du cabinet d'Angsran de Fontpertuis avec une fermeté, une modération qui, sous sa plume et dans le but qu'il poursuit, atteisnent à l’éloquence et à la Srandeur.
Qu'’Antoine Watteau, avant de se rendre à déjeuner, avec Antoine de la Roque, à la maison de Gersaint, allât d’abord à « Saint-Germain-de-Lauxerrois » pour y entendre la messe, il n’y avait rien là que d'ordinaire. À Saint-Germain-de-Lauxerrois
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officiait en effet quelqu'un qui était l’ami de l'artiste: le bon et intellisent abbé Haranger. Cet abbé, chanoine de sa paroisse, au dire d'Antoine de la Roque, « aime les bons tableaux ; il en a des meilleurs maîtres dans son cabinet » (1). C’est — on le verra plus tard — l'abbé Haranger qui obtint — pour Watteau — de Philippe Le Febvre, intendant des Menus Plaisirs du Roi, en sa maison de Nogent, l'asile de paix, de verdure et de quiétude, où le plus délicieux et le plus sensible des peintres — amené par Gersaint — n'allait plus s'occuper qu’à des petites « pensées » à la sanguine et à cette scène de chasse à laquelie il veut travailler pour Julienne. En échange de tant de soins dévoués et cordiaux, Watieau devait bien à l’abbé Haranger un peu d’immortalité. Qu'on ouvre donc, au feuiilet 198, ce recueil inépuisable des Fisures de différents caractères : on le verra tout de suite jaillir de la page, en cheveux longs tombants et en petite calotte du $enre de Géronte, le chanoine officieux auquel l’artiste asonisant dut peut-être de prolonger un moment sa vie!
Ainsi faisait Watteau. « Il avait, note Caylus, des habits $alans et quelques-uns de comiques dont il revêtait les personnes de l’un ou l’autre sexe, selon qu’il en trouvait qui voulaient bien se tenir. » Cette façon ne lui aidait pas qu’à donner du naturel à ses œuvres ; elle était bonne aussi à servir ses sympathies et ses préférences. À côté de Sirois, de Vleughels, de l’abbé Haranger, il a certainement peint Hénin (2), il a — selon G. Schéfer — travesti en Gilles le recteur de l’Académie royale de sculpture, Philippe Van Clève ; il a, maintes fois, confié au flûtiste Antoine, des concerts de Crozat, un rôle à tenir parmi ses Joueurs de Sérénades ; et, pour M. de Bougi, qui lui a com-
(1) MERCURE DE FRANCE (numéro d’août 1721), « Notice nécrologique sur Watteau ».
(2) Vieughels c’est le bonhomme aux joues rondes et au bennet de coton de la planche 262 des Figures de différents caractères.
Nous retrouverons Hénin chez Crozat. Hénin était des familliers de Caylus. Il avait, de Watteau, dans son cabinet, la Surprise et l'Accord parfait.
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mandé le Concert champêtre, il est, écrit l’auteur de l’Abecedario, «représenté jouant de la basse de viole » au milieu de cette œuvre même (1).
Du sec Mariette, du déconcertant, brouillon et souvent asaçant Caylus, Watteau, qui abandonnaïit aux futurs crayons de Saint-Aubin et de Cochin le soin de portraiturer ces figures singulières, n’a laissé, non plus que de Crozat, aucune image.
Il a, par contre, avec une expansion admirable, sans retenue et sans réticence, entièrement livré son talent et son cœur à ces effisies préférées entre toutes: J.-B. Rebel, « compositeur de la chambre du Roy », duquel il a laissé un portrait opulent, plein de finesse et de bonhomie ; Antoine de la Roque, son ami ancien auquel il consacre une grande œuvre: un fort beau paysage animé de nymphes mutines se jouant dans les eaux et les arbres et, par devant elles, Antoine de la Roque lui-même, assis sur un tertre, un peu gras, un peu pansu, mais souriant, doux et méditatif ; enfin M. de Julienne, M. de Julienne auquel Watteau va par deux fois, avec un chaleureux et puissant talent, rendre un juste hommage !
C’est dans une toile intitulée le Concert, sur le fond d’un doux paysage vaporeux, qu’a$rémente une nymphe de marbre au dos et aux reins charmants, qu'Antoine Watteau a peint M. de Julienne et lui. Watteau, debout, tient sa palette, et M. de Julienne, qui n’aimait pas moins les beaux airs que les beaux tableaux, est représenté auprès touchant du violoncelle. Tardieu a laissé, de ces portraits, une gravure agréable et qui ne fait qu'ajouter au regret que nous ressentons de n’avoir plus le tableau sous les yeux.
Une seconde fois, Watteau a peint Julienne, Jean de
(1) Dans l’étude 57 du recueil de l’Arsenal nous retrouvons M. de Bougi ou de Bougy travest en Crispin.
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Julienne, qui sera anobli un jour (1), qui sera écuyer, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, amateur honoraire de l’Académie de Peinture et qui, déjà, se trouve être, par héritage de son oncle François de Julienne, « propiétaire des manufactures de draps fins et écarlates des Gobelins ». Ce portrait, où Jean de Julienne est représenté en habit à salons, magnifiquement mis, de face et la main un peu en avant du corps, appartient aujourd’hui à la collection Groult.
En le peisnant ici, en se peignant lui-même à côté de Julienne avec le violoncelle, Antoine Watteau a tenu à donner à cette $rande amitié de toute sa vie une consécration qui fût vraiment belle et haute.
Jean de Julienne, on le sait, n’a pas été ingrat. Nul, pas même Gersaint, ne s’est, autant que lui, consacré à la gloire du $rand peintre. Qu'on aille à l’ Arsenal! Qu'on feuillette ce magnifique recueil des Figures de différents caractères, de Paysages et d'Etudes dessinées d’après nature par Antoine Watteau et tirées des plus beaux cabinets de Paris et publiées par M. de Julienne! On pourra juser alors de l’effective ardeur de cette affection.
Dans la notice si touchante qu'il a placée au seuil de ce beau musée $ravé du maître, Julienne, d’autre part, a témoigné de sa fidélité au souvenir de son ami. Et plus tard, bien plus tard, en se faisant peindre par de Troy « tenant dans ses mains l’estampe du portrait de Watteau », il semble avoir voulu ajouter encore à cette expression d’un attachement sur lequel le temps et les critiques n’eurent pas plus de pouvoir que la mort.
Ici, une grave question se pose. Watteau, ce spiritualiste de l'amour, cet admirateur passionné, délicat, de la Française de son temps, Watteau, qui transfisura la femme au point de ne
(1) Julienne ne « fut anobii qu’en septembre 1736 (cf. d'Hozier, 1° registre, p. 314). Quand on lui donne la particule avant cette date c’est par courtoisie. » PAUL ALFASSA, ibid.
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plus l’apercevoir et de ne plus la comprendre qu’au travers d’un voile d’impalpable azur, dans une attitude constamment émue, émouvante, exquise, Watteau a-t-il, dans le cours trop bref de sa vie d’artiste, dessiné ou peint d’autres portraits que des portraits d'hommes? Ah! sans doute, toutes les fisures chaudes, affinées et lumineuses de ses sanguines, toutes les Belles Ecouteuses, toutes les Jeunes Cousines, toutes les Finettes et toutes les Pèlerines de ses tableaux vont, à cette question, sortir du cadre et venir, dans le frou-frou adorable de leurs robes à plis, dans l'éclair de leur chignon tordu, dans l’élancement rythmé des mules à hauts talons, se montrer à nous. Nulles femmes, plus que celles-là qui furent nos mères, ne se montrèrent vivantes, nulles — malgré et peut-être à cause du petit air de poésie qui les baigne — ne tinrent davantage à la vie. Un peintre qui comme Watteau dessine, avant de peindre, si abondamment, un artiste à qui nous sommes redevables des pages au crayon ou à la sanguine du Louvre, du British Museum, de l’Albertina ou de l’ancienne collection Heseltine, un maître comme cela n’invente pas; il prend chez lui, autour de lui, dans la société et dans la nature, les figures qui passent ; et, ces figures, par le moyen d’un petit tour de pinceau, d’un petit trait de dessin qui était son secret merveilleux, il en fait de mutines et de charmantes femmes.
D'Argenville, en écrivant que « sa servante qui était très belle lui servait de modèle », apporte ici une précision précieuse. Il nous aide à penser que Watteau, dans sa probité infinie, dans son honnêteté foncière, entendait toujours, même dans les plus flous, dans les plus songeurs de ses ouvrages, partir d’une réalité. À ce titre, il n’y a donc pas une de ses figurines qui ne soit un portrait; mais ici, à la suite de tout ce que nous avons dit sur Sirois, sur la Roque, sur Rebel, sur Julienne, nous ne voulons, pour les femmes aussi bien que pour les hommes, n’indiquer que les portraits auxquels on puisse attribuer un nom.
De ces portraits, celui du Retour de Chasse nous est connu.
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Mariette veut que ce soit l’une des filles de Sirois ; d’autres penchent pour M°”° de Vermenton, nièce de Julienne. Qu'importe l'attribution! Que ce soit l’une ou l’autre, « elle n’en est pas moins exquise sous son tricorne enrubanné, assise sur ce tertre, entre ses deux beaux chiens français et le trophée de son fusil, de ce lièvre et de cette perdrix » (1).
Pour Mi: d’Argenon, petite-nièce du vieux peintre Charles de la Fosse, hôte de Crozat, nous la reconnaissons, dans l’admirable sanguine avec rehauts de blanc exposée au Louvre, placée entre le flûteur Antoine et le chanteur Paccini, pointant d’un joli museau entre les deux drôles.
Citons encore M: Desmares, Charlotte Desmares, nièce de la Champmeslé, la comédienne de qui M. de Lescure a écrit: « I] existe deux portraits de M'° Desmares: l’un par Watteau (Desplaces sc.) en costume de pèlerine, l’un de ses rôles. L’autre est de Coypel » (2) ; M'° Desmares, tant admirée de Le Sage, celle qui pouffe toujours, même aux endroits tristes des pièces, celle de qui quelqu'un, qui avait entendu les fusées de sa joie, a pu dire en son temps: « M'° Desmares a ri hier au soir tout son rolle d’un bout à l’autre. Ah! si elle n’avait pas les dents si superbes et les lèvres si belles! » (3).
Restent ces deux autres effisies féminimes, d’attribution toujours très commentée, qu’il importe absolument d’indiquer ici: le portrait représentant soi-disant la Rosalba et le portrait appartenant à M. Reyre où d’aucuns retrouvent Elisabeth Defontaine, épouse d'Antoine Pater et mère de l’élève de Watteau (4).
Du premier de ces ouvrages, aujourd’hui disparu, ne subsiste
(1) VIRGILE Josz: Watteau.
(2) DE LESCURE: Les Maîtresses du Régent.
(3) Cité par Virgile Josz. Watteau a crayonné aussi Mlle Duclos de la Comédie-Française. Voir catalogue de la vente de Miss James, à Londres, en 1891: « N° 340, Trois études de la tête de Mme Duclos de la Comédie-Française », adjugé 9,187 fr. 50 à M. Wertheimer.
(4) Il importe de signaler encore, au Palais d'Hiver de Pétrograd, une esquisse, dite de la Polonnaise, dont Aubert a fait la gravure. C’est « une jeune femme vêtue suivant le