‹ Watteau et son écoleChapitre 14 sur 60 · FERA · texte numérisé non relu

FERA

Duchange » auquel Watteau a déjà promis une autre œuvre! Cela fait bien de l’ouvrage. Il y aura « mescompte », et, en fin de tout, Watteau, fatigué, rebuté et en même temps malade, abandonne le quai Neuf. Par Mariette, qui place le Marais et l’Abreuvoir, ces deux grasses œuvres rustiques, à cette date de sa vie, nous savons que Watteau, au sortir de chez Sirois, va loger aux Porcherons ; mais là, le mouvement et le bruit populaires, qui plaisaient tant d’habitude à son cœur de Flamand, ont tôt fait de l’excéder. Le voilà parti à nouveau. Enfin, dit Julienne, M. Crozat, le fameux financier, « luy ayant proposé de prendre un losement chez luy, il profita d’autant plus volontiers de cette offre qu’il espérait pouvoir travailler plus tranquillement. » C’est là qu'il prit, nous le savons, par l’étude qu'il fit des admirables collections picturales de son hôte, pour la première fois un contact vivant avec les Vénitiens ; c’est là aussi, faubours$ de Richelieu, qu’il composa les Saisons, qu'il peisnit quelques-unes de ces parfaites œuvres dont s’honorent le plus aujourd’hui les musées d'Europe. Epoque féconde, époque heureuse de la vie du maître, époque qui eut Montmorency — son château et son parc, éfalement domaine de Crozat — pour aboutissement ! Tout cela c'était du bonheur, de la paix, de la joie, de la sécurité pour vingt ans ; mais, avec Watteau, rien n’est sûr, rien n’est durable. Le « fier rapin », comme dit Michelet, a son honneur ; nul ne souffre, plus que lui, d’être obligé ; en cela, il est bien de ce peuple têtu des Flandres, de ce peuple qui a eu des Artevelde, de ce peuple à qui l’on peut couper la tête plutôt que de la courber. Sur son indépendance, rien ne prévaut. Crozat quitté — et cet émerveillement d’une des richesses les plus inouïes du temps — il revient, dit Gersaint, chez Sirois, aux Armes de France, « dans un petit lo$ement et défendit absolument de découvrir sa demeure à ceux qui la demanderaient. » De la sorte il pensait échapper à ces importuns dont, au dire de Caylus, il était si souvent la proie ; mais là, comme toujours, ce

n’était qu’une étape. I] lui fallait mieux encore: plus de silence et vivre plus à l’écart, loin du bruit, loin des hommes, dans une espèce de misanthropie hostile à laquelle on ne peut bien comparer — quoique très différente — que celle de Jean-Jacques Rousseau.

A ce moment, nous apprend Mariette, « Nicolas Vleushels habitait la maison du neveu de M. Lebrun, sur les fossés de la Doctrine chrétienne » | ou fossés Saint-Victor |. Cette maison, dit M. Paul Alfassa, « existe encore. C’est le n° 49 de la rue du Cardinal-Lemoine » (1). En ce temps-là, Nicolas Vleughels, qui portait sans déchoir le nom que son père, Philippe Vieughels, avait illustré, était loin d’être le personnage qui succédera un jour à Poerson, à la direction de l’école de Rome; il n’était pas encore chevalier de Saint-Michel! Mais, déjà, il était ce « geai de la peinture » que d’Ar$senville a vu et qui pillait çà et là, pour en parer ses œuvres, chez les plus $rands maîtres. C’est chez lui que Watteau, heureux de retrouver un compagnon de ses kermesses, vint, dès 1718, loger en quittant Sirois (2).

L’Almanach royal, la lettre de Vieughels à la Rosalba (20 septembre 1719) indiquent assez que ce séjour fut, pour lui, l’un des plus durables. Cette continuité dans sa vie et dans ses actions commençait de porter, pour sa réputation et pour son travail, des fruits dont tout autre, à sa place, eût été satisfait ; ses succès allaient toujours croissant, et, nous dit d’Argenville, eussent été encore plus loin « si son inconstance naturelle ne leur eût donné des bornes ».

Cette inconstance, sur laquelle Mariette insiste au cours d’une note restée manuscrite de l’A becedario, « lui faisait chan- $er de domicile à chaque instant ». L’Almanach royal de 1720

(1) PAUL ALFASSA: L’Enseigne de Gersaint (Paris, 1910).

(2) Selon M. LouIS GILLET (Watteau, 1921), Jean-Antoine, vers 1717, « lorsqu'il peignait, pour son ami Julienne, le second Embarquement, aurait habité aussi quelque temps dans une maisonnette toute proche de l’église Saint-Médard, au 27 de la rue Broca. »

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en portant que « Vatteau P. [eintre] est à Londres » témoigne à quelle extrémité et à quelle imprudence cette inconstance fatale avait conduit un homme au tempérament nerveux, sensible et d'aussi peu de santé.

Revenu de Londres, frappé à mort de l’asgravation de son mal, touché jusqu’à l’intime de l’être, Watteau revoit Paris à l’été de 1720, assiste peut-être, le 22 juillet, au mariage de Jean de Julienne, « bourgeois de Paris », avec demoiselle Marie- Louise de Brécey ; le 21 août il voit à nouveau la Rosalba (1) ; et pendant tout ce temps, il lose au Grand Monarque, pont Notre- Dame. Là, sans doute, choyé, entouré de soins par la fille de Sirois, par le mari de celle-ci, le dévoué Gersaint, il eût pu, sinon guérir, au moins se prolonger, se soutenir, s’agripper, de tout ce qui lui restait de forces, à la belle vie chaude.

Mais là encore il fut fou; là encore il fut imprudent et malheureux! « La langueur dans laquelle il vivait, dit à ce moment Gersaint, lui fit appréhender au bout de six mois de m'incommoder s’il restait plus lonstemps chez moi. Il me le témoigna et me pria, en même temps, de lui chercher un logement convenable. » C’est donc qu’il partit encore, et se reprit — comme Caylus le veut — « à errer de différents côtés ». Nous savons que, pour finir, «il crut qu'il serait beaucoup mieux à la campagne » (GERSAINT). Seulement, il ne fut pas mieux là qu'ailleurs ; et nous apprendrons, dans le chapitre le plus triste de ce livre, celui où l’on dira sa mort, qu’à peine arrivé à Nogent il ne rêva plus que d'être à Valenciennes !

Voilà de la manière qu’il dispersa sa vie, de la façon dont il usa, durant ces trente-sept années ! Tout cela au milieu des chefsd'œuvre! Tout cela dans la résisnation, dans le désabusement et dans la douleur! Mais aussi, tout cela dans la magie du talent,

(1) Une note du Diario de cette dernière l'indique: « Le 21 août 1720: Vu M. Vateau et un Anglais. »

dans la lumière intense et la couleur exquise, tout cela — comme à l'Opéra — dans un air de musique.

Comment un homme qui — du berceau à la tombe — ne fut jamais qu’un nomade, un errant, et, pour parler à la façon de ses tableaux, un pèlerin fugace posé à peine là, à peine ici, inspira-t-il tant d’amitiés étroites, suscita-t-il tant de touchants dévouements, marcha-t-il, jusqu'au bout, entouré de tant d’affections fidèles et intellisentes? C’est ce que nous allons nous efforcer de discerner, à l’aide de ses souvenirs, dans ses tableaux, dans ses estampes, dans les moindres croquades de ses crayons.

La tendresse de Watteau aussi a son histoire.

Le regretté Gaston Schéfer, qui a tenté naguère de la manière la plus heureuse, à travers l’œuvre du maître, cette exploration sentimentale, a retrouvé, en étudiant l’estampe de Benoît Audran gravée d’après la Conversation, quelques-uns des portraits des amis préférés du peintre (1). Ces amis, ces « favoris de son cœur », Watteau, dans une sorte de pensée délicate, a eu l’idée de les assembler, en quelque sorte autour de lui. « Au milieu de la composition, un homme debout, Watteau lui-même, montre du £$este à une dame le $roupe de ces amis qui causent autour d’un banc de $azon. » — « Là, écrit Gaston Schéfer, tout est vrai, point de masques, pas de costumes de théâtre, pas de fantaisie italienne. Ces personnages sont habillés à la mode de Louis XIV. Cette dame à qui parle Watteau, cette autre qui tourne le dos au spectateur portent l’écharpe à dentelles que l’on retrouve dans les modes de Bonnart. Dans le Sroupe, on peut reconnaître au fond M. de Julienne assis et causant avec une jeune femme. » Ce personnage, une canne à la main, entr aperçu derrière le banc de £azon, n'est-ce pas le blessé de Malplaquet, le bon et slorieux bancal, Antoine de la

(1) GASTON SCHÉFER: « Les portraits dans l’œuvre de Watteau » (Gazette des Beaux- Arts, juillet-décembre 1896).

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