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exposées au Louvre, les merveilleux dessins aux trois crayons du British Museum abondent en réminiscences charnelles délicates, en nus et en demis-nus savoureux, rappelant par l’ampleur des contours, par la chaleur des teintes cette lignée de chefsd'œuvre qui va de la Marie de Médicis du Louvre, en passant par la Petite Pelisse de Vienne, au merveilleux Jardin d'Amour du Prado. Au British surtout se voient — entre autres merveilles — dans les cartons, poussés fort avant, sur un seul feuillet, trois bustes de jeunes femmes; et, là, sous les visages mutins à la française, sous de frais petits minois de chez nous, par le béant corsage ouvert, apparaissent en un beau jaillissement de chairs, tels que dans les portraits d'Isabelle Brandt et d'Hélène Fourment, le cou gras, les seins ronds et les épaules. Rubens est là encore avec sa puissance et avec son amour.
Comme La Tour, plus tard, dira avec orgueil: « Je suis Picard, Picard de Saint-Quentin », Watteau, de son côté, pourrait dire: « Je suis Flamand, Flamand de Valenciennes! » (1). Mais, cela, il ne saura jamais l’exprimer avec plus de fierté que lorsqu'il pensera, lui le Wallon, à l’autre Flamand, au $grand Flamand d'Anvers. C’est que, pour Watteau, au-dessus de Van Dyck, même au-dessus des Vénitiens que nous allons nommer, Rubens, Rubens est le maître dominateur. « Ses paroles, tandis qu’il en parlait, écrit à ce propos dans un accent élevé de lyrisme l’Anglais Walter Pater, paraïissaient emplies d’une sorte de riche soleil couchant avec de la mouvante gloire en lui. »
Rien ne me semble plus expressif de ce jufement si juste et si poétique que la lettre si belle toute consacrée à Rubens que Watteau écrivit un jour à M. de Julienne. Ouvrons-la, cette lettre, lisons-la ; et, de ce vieux feuillet écrit par le peintre comme avec le feu du pinceau ou celui de la sanguine, « un riche soleil
(1) M. de Julienne, dans le second volume du Recueil de l’œuvre du peintre, n’appelle-t-il pas lui-même Watteau « peintre flamand de l’Académie royale »?
2e VER DS
couchant », une « mouvante gloire » ardente monteront des mots vieillis pour illuminer et pour baigner la page.
À M. Mon Sieur de Julienne.
Monsieur !
Il a pleu à Mon Sieur l’A bbé de Noirterre de me faire l'envoi de cette toile de P. Rubens où il y a les deux têtes d’anges, et, au dessous, sur le nuage cette figure de femme plonsée dans ia contemplation. Rien n'aurait seu me rendre plus heureux assurement si je ne restois persuadé que c’est par l'amitié qu'il a pour vous et pour M. votre neveu, que Monsieur de Noirterre se dessaisit en ma faveur d'une aussi rare peinture que celle-ià. Depuis ce moment où je l’ai reçue, je ne puis rester en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se retourner vers le pupitre où je l’ai placée comme dessus un tabernacle! On ne sauroit se persuader facilement que P. Rubens aie jamais rien fait de plus achevé que cette toile. Il vous plaira, Monsieur, d’en faire agréer mes véritables remerciements à Monsieur l’abbé de Noirterre jusques à ce que je puisse les luy adresser par movy-mesme. Je prendrai le moment du messager d'Orléans prochain pour luy écrire et luy envoier le tableau du repos de la Sainte Famille que je luy destine en reconnaissance.
Votre bien attaché ami et serviteur, Monsieur ! A. WATTEAU.
Ainsi, Watteau le dit: depuis que l’abbé de Noirterre lui a envoyé cette toile, il est semblable à un homme qui aurait un trésor chez lui, et qui, dans son bonheur, ne cesserait un moment de le peser, de l’admirer, de le tourner en tous sens pour le voir mieux et sous tous les aspects. La toile, la toile fascinatrice est là, tout éblouissante ; dévotement il l’a placée sur un pupitre comme dessus un tabernacle. Depuis, il n’a pas un instant de repos ; c'est à elle, à la toile unique, à la toile exquise que reviennent toujours ses yeux. Et cela est si vrai, il y a dans sa
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lettre une sincérité si frappante de ce qu’il écrit, que le Repos de la Sainte-Famille, auquel il travaille dans le même instant, est tout entier conçu dans l’extase du modèle. Ce Repos de ja Sainte-Famille, il est aujourd’hui en Russie, à Gatchina, et, dit Virgile Josz, « Watteau l’a bien peint dans le rayonnement du prestisfieux metteur en scène qui l’a toujours subjugué ». C’est-àdire que l’Enfant-Dieu, la Vierge, Saint Joseph sont représentés ici dans la tonalité de la petite œuvre religieuse envoyée au peintre par l’abbé de No:irterre!
Ce fanatisme, cette piété de Watteau pour Rubens auront de quoi s'exprimer bien souvent ailleurs qu’en ces réminiscences. Tout ce qui touche à l’intense et $rand créateur partout et toujours retient l’attention de Jean-Antoine. Tantôt ce sont des lettres manuscrites du $énial artiste que le peintre, qui les reçut de M. de Julienne, a entre les mains ; et ces lettres, d’une mâle et belle écriture, où passe toute la vie ardente, opulente et fêtée de cet homme heureux; Watteau met un temps si long à les pénétrer et à les $oûter que, quand Jean de Julienne les réclame, il « ne les a pas achevées encore »!
A côté du « riche soleil couchant » du peintre du Jardin d'amour, de la Descente de croix et du Combat des Amazones, il était un autre soleil, limpide et rayonnant, translucide et doux que Jean-Antoine ambitionnait encore de connaître : le soleil qui se couche, au delà de la voie Appienne et de Tivoli, sur ces collines de Rome qu’avaient $ravies Poussin et Claude.
Le futur artiste de tant de beaux pèlerinages, le confident à venir de tant de couples disposés au départ aspiraït, vers ce temps où son génie ne s'était pas affermi complètement encore, à partir lui-même vers cette terre ardente où l’art, embelli de lumière, participe en quelque sorte par son expression même à la vie et à la nature.
Le séjour de Rome l’attirait; mais, pour un aussi pauvre ‘bougre que Jean-Antoine, il n’y avait pas d’autre moyen d’y
WATTEAU
Arlequin et Colombine ou « Voulez-vous triompher des belles ? » (Collection Wallace, Londres)