‹ Watteau et son écoleChapitre 19 sur 60 · PROS · texte numérisé non relu

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frénésie que le couple des paysans dansant de la Kermesse! Est-ce à dire que Watteau ait copié Rubens? Un homme comme Watteau ne copie pas ; il emprunte ; et son emprunt devient sous son pinceau si personnel qu’il témoigne encore de l'admiration et de l’amour qu'un artiste tel que lui éprouve envers le $rand maître auquel il a rendu hommage. Une œuvre assez voisine montre d’ailleurs ce que Jean-Antoine, devenu le sobre et parfait $rand peintre, fera du $este par trop brutal de Rubens ; il l’adoucira, le francisera si l’on peut dire ; et, de ce baïser $oulu d’un buveur de bière et d’une maritorne, il composera un jour la discrète, enveloppante et jolie merveille du Faux pas du Louvre.

Watteau, dit M. Séailles, « allait au maître d'Anvers d’instinct ». Il y allait comme un fils aimant qui va vers son père. Ah! sans doute, lui le petit Flamand du Hainaut, de constitution si délicate, de corps si frêle, d’âme si sensible et vibrante, il n'avait rien de l’opulent orgueil, de la mâle vigueur, de Ia santé robuste du haut Flamand d'Anvers; mais cet orgueil, cette vigueur du corps, cette santé puissante qui lui manquèrent toujours, est-ce qu’Antoine Watteau n’éprouvait pas un bienfaisant bonheur à les retrouver chez un autre? Ainsi qu’un malade va vers un riche pays chercher un air $énéreux, lui, le malingre, le nerveux, le phtisique, il allait vers l’art de Rubens : et, là, il buvait comme à une source pure!

Débile il se fortifiait, chétif il enrichissait, il $onflait sa nature de ce beau san$ limpide ; il semblait alors que son cœur battîit mieux, que sa maïn devînt plus forte et plus ferme; et, comme l'inspiration et la volonté étaient ses maîtresses, il trouvait assez de ressources dans son $énie pour créer à son tour.

Cette riche domination, au début surtout, lui fut très salutaire. Son long apprentissage de la peinture, jusque-là si négligé et qu'il avait, depuis sa tentative de Valenciennes, poursuivi dans les difficultés et dans la douleur, ne trouva son abou-

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tissement que le jour où le « concierge » Audran, sans se douter du miracle qu'il allait susciter par son geste, ouvrit, devant le timide provincial ébloui, l’accès du palais du Luxembour£. «Sans secours jusque-là, écrit Caylus qui a, cette fois, un éclair de raison, Watteau se sentit, dès ce moment, étayé par Rubens. » Beaucoup, à sa place et dans les dispositions fiévreuses, dans la sorte d’anxieuse attente où il était alors, eussent chancelé comme ivres et comme éperdus ; notre Flamand non pas: il se tint ferme et droit devant les cadres, étonné certes au delà de la raison, admirant de tout son cœur et de tout son esprit ; mais la révélation, presque soudaine, d’une des forces de l’art les plus oppressives qu’on vit jamais ne lui causa aucun malaise ; il la soutint, j imagine, comme on doit, quand on est Watteau ; et c’est de cet instant, c'est de ce moment unique d’adoration muette qu'il rendit à Pierre-Paul Rubens l’hommage le plus élevé que les peintres aient jamais offert à un pareil maître: celui de l'avoir compris à un point qui ne fut peut-être jamais permis aussi complètement depuis à aucun autre homme, dans son expansion et dans son triomphe. « Watteau, dit Mariette, qui pour une fois ne fait pas le cuistre et le raisonneur, eut [alors] occasion de voir et d’étudier les peintures de Rubens qui sont au Luxembourg, d’en connaître la magie, et de la faire passer dans ses tableaux. »

Cette magie, nous l’avons vu par la Surprise de Buckinsham- Palace, ne tient pas que dans l’éblouissement de la couleur et l’exubérance de la palette ; elle atteint parfois à l’esprit même ; avec le Jugement de Päris, qui est au Louvre, on en peut juger : ce n’est pas seulement par le sujet, si familier au maître d'Anvers, que Watteau rejoint ici Rubens ; c’est encore par le riche ton des chairs, l’ambre doré de la chevelure, la maturité d’un beau corps heureux montré dans sa splendeur. Et, dans les dessins, dans les sanguines surtout — là où la couleur n’est plus qu’un trait — le souvenir du dieu s'impose encore à l'esprit. Les feuilles d’études

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