LUXE
Ecoutez-le ce grand, ce souriant, ce génial Voltaire, lui qui a eu La Tour et Houdon dans son ombre : « Watteau, dit-il (dans le Temple du $soût, note), a réussi dans les petites figures qu'il a dessinées et qu’il a bien groupées ; mais il n’a jamais rien fait de grand ; il en était incapable. » Et Diderot, Diderot qui prônera, qui aimera Chardin autant et plus que lui-même, écoutez-le : « Je donnerais, dit-il, dix Watteaux pour un Teniers. » (Pensées détachées sur la peinture.)
Ne sommes-nous pas, nous qui comprenons, qui sentons Watteau jusqu’au fond même de l’âme, anéantis de la possibilité de jugements aussi erronés ? Quoi, pensons-nous, un Voltaire, un Diderot, dire cela ! O froides éclipses de l'intelligence ! Sont-ils insensibles ?
Mais cela n’est rien encore. Le XVIII° siècle, qui était né à l’académisme avec Le Brun, aboutira, avec Louis David, à un académisme non moins redoutable et non moins froid. A l’école des Beaux-Arts, cela est connu, les élèves de l’ex-conventionnel cribleront, par sarcasme et jeu, de leurs boulettes de pain, ce parfait chef-d'œuvre offert à leurs risées : l'Embarquement pour Cythère.
Et, dans les ventes, chez les marchands, les tableaux de Watteau tomberont au plus bas prix (1). Quant aux dessins, c’est à peine si quelque amateur, un peu mieux averti que les autres, ose en collectionner de loin en loin, avec timidité, avec crainte, comme en cachette !
Chose inouïe, incroyable, c’est au XIX®° siècle, à notre
(1) HÉDOUIN (Mosaïque valenciennoise) ne va-t-il pas jusqu’à raconter, du grand Gilles du Louvre, « que cette toile appartenait à M. Meuniez, marchand de tableaux ». Celui-ci garda le Gilles, exposé des années, sans pouvoir le vendre, en dépit de deux vers d’une chanson populaire tracés à la craie sur la toile:
Que Pierrot serait content S’il avait l’art de vous plaire.
Denon passa enfin, qui, pour 150 francs, emporta le chef-d'œuvre. De chez Denon, le Gilles passa chez La Caze, et de chez La Caze au Louvre.
MX IVES
XIX° siècle de romantisme et de réalisme, à notre XIX° siècle de modernisme et de révolution qu’il appartenait de goûter, d'aimer, de défendre, de rechercher l’œuvre dispersé du maître.
Répudiant le poncif par trop rude de l’école de David, Ingres, le probe, l’austère artiste, est des premiers à saluer Watteau. Au musée de Montauban n'y a-t-il pas « une suite de croquis d'après des dessins et des tableaux de Watteau, notamment la Partie carrée, le Curieux, la Fête champêtre »? Et, par-dessous ces dessins, dans la marge, Ingres n’a-t-il pas écrit quelques mots d'hommage sur « l'esprit, la grâce, l'originalité de Vataux et la délicieuse couleur de ses tableaux »? (1).
Delacroix possède, chez lui, un petit tableau du maître: les Apothicaires, légué, par la suite, au baron Schwiter; quand il travaille à son Trajan, à son Christ montant au Calvaire, de grandes œuvres, il en garde de petites esquisses sous la maïn et dit, dans son Journal: « Le petit Watteau que j ai mis à côté de tous les deux a achevé de me démontrer où sont les avantages des tons clairs. »
Et ce qu'Ingres, Delacroix ont compris en France, Reynolds, Lawrence, Turner, Boningston l'ont compris en Angleterre ! Qu'on aille à Londres ! Qu'on voie, à la Tate Gallery, l'hommage rendu à Watteau par Turner, cette toile luxueuse, colorée, hardie, où un Watteau presque seigneurial est représenté peignant, comme en rêve, au milieu d’un atelier à la Titien! Qu'on sache ce que pensaient Reynolds, Bonington, Bonington qu'Edmond de Goncourt nous a montré au désespoir de n'avoir pu obtenir d’un amateur, M. Carrier, le fameux
(1) CHARLES BLANC: Ingres, sa Vie et ses ouvrages (Gazette des Beaux-Arts, 1867). Henri Delaborde n'a-t-il pas, vers le même temps (1867), conté, dans la Revue des deux mondes, que quelqu'un ayant dénigré Watteau devant le maître de la Source et de l’Odalisque, Ingres « prit parti avec une telle chaleur pour le peintre des Fêtes galantes, il vanta si résolument la grâce de son talent et la délicatesse de son esprit qu’il semblait au fond n’avoir rien de plus cher que le soin d’une pareille gloire. »
Concert dans un parc, acheté dix francs, à Paris, chez un chaudronnier, près de la fontaine Gaiïllon, Bonington offrant ses croquis, ses pochades, ses grandes toiles, presque son atelier entier pour cela ! Et le flair, la ferveur, le sentiment des amateurs de Londres, recherchant avec piété, depuis M. James, qui avait groupé le plus merveilleux ensemble de dessins, jusqu'à M. Heseltine, les moindres, les plus humbles expressions du génie de notre Français ! Et le mouvement, l’émulation que cela détermine en Europe chez les écrivains d'art ! Au Danemark, M. E. Hannover étudie Watteau; en Allemagne, c’est M. R. Dohme; en Angleterre, c’est John W. Mollet, c’est lady Emilia Dilke, c’est M. Claude Phillips (1). En France, Michelet, l’un des premiers, dans son étude sur la Régence (Histoire de France), écrit, a propos de Watteau et de l'abbé Prévost, un chapitre enflammé ; Edmond de Goncourt découvre une copie (2) du manuscrit de Caylus et dresse son étonnant Catalogue raisonné. À près lui Paul Mantz, Dargenty, les regrettés Virgile Jos:, de Fourcaud, Séailles, MM. Mauclair et Louis Gillet commentent et pénètrent Watteau au travers des multiples manifestations de son génie (3). Et, de toutes parts, à Londres, à Paris, à Berlin, à Dresde, à Madrid, à Saint-Pétersbourg les toiles, les perles incomparables longtemps dédaignées sont, dans les musées et les collections,
(1) Voir: EMiL HANNOVER: Antoine Watteau, ouvrage traduit du danois en allemand (Berlin 1899); RICHARD DOHME: Jahrbuch der Kôniglich Preussischen Kunstsammlungen, « Die Franzôsische Schule des XVIIItr Jahrhunderts — 1° Antoine Watteau »; JOHN W. MOLLET: Watteau (London 1883) ; LADY DILKE: French painters of the XVIIIt century (London 1899) ; CLAUDE PHILLIPS: The Portfolio: Antoine Watteau (London 1895).
(2) Le marvscrit original de la Vie de Antoine Watteau, par le comte de Caylus, a été publié pour la première fois à Paris (in-16), en 1887, par M. Charles Henry.
(3) Voir: EDMOND et JULES DE GONCOURT: L’art au XVIIIe siècle, fome Ier (Paris 1873) ; EDMOND DE GONCOURT: Catalogue raisonné de l’œuvre peint, dessiné et gravé d’Antoine Watteau (Paris 1875) ; DE FOURCAUD: «Antoine Watteau» (Revue de l’art ancien et moderne, 1901) ; PAUL MANTZ: Antoine Watteau (1892) ; DARGENTY : Les artistes célèbres : A. Watteau (Paris 1891); VIRGILE Josz: Watteau (Paris 1903); GABRIEL SÉAILLES: Watteau (Paris 1902); CAMILLE MAUCLAIR: de Watteau à Whistler (Paris 1905): du même: Watteau (Paris, 1921) ; LouIS GILLET: Un grand maître du XVIII® siècle: Watteau (1921).
Fa A VINS
placées au premier rang, bien au jour, bien en lumière ; partout, en quelque pays que ce soit, elles occupent la cymaise d'honneur.
Ainsi, pour l’écolier de Valenciennes, la revanche inéluctable sur l’adversité et sur la mort a mis cent cinquante ans à se manifester dans les consciences. Mais cette revanche, acceptons de le reconnaître, est tout éclatante. Rien de ce qui touche à Watteau n’est indifférent. Son souvenir est si cher chez les vivants qu'à l'automne de 1908 une légitime émotion s’empara des artistes, des lettrés et des amateurs à l’idée que le parc de Nogent-sur-Marne, proche duquel le maître avait vécu ses derniers jours et conçu ses derniers chefs-d’œuvre, allait être mutilé, sacrifié aux exigences utilitaires. De toutes parts montèrent les protestations. Et, tandis que dans les lettres le génie même de Watïteau s’imposait, se manifestait au point de susciter d'aussi radieux poèmes que ceux des Fêtes salantes, dans les arts, les meilleurs d’entre les peintres et les statuaires, un Whistler, un Carrière, un Rodin (1), pour mieux honorer l'artiste allaient jusqu'à étudier sa technique, à rechercher et collectionner ses tableaux et ses dessins.
Le regretté écrivain anglais Walter Pater a, dans ses Portraits imaginaires, écrit un mot des plus justes quand il a nommé Watteau « un prince des peintres de cour ».
Prince dans les arts, dans le sénie et dans l’enchantement, nul ne le fut plus au monde que cet enfant du peuple, que ce fils d’un couvreur de Valenciennes, que ce garcon sobre, pudique et chétif, maladif par surcroît et qui peignait, comme en rêve, des visions chimériques. Prince, ah ! certes, prince, mais prince comme Hamlet, d'une principauté fabuleuse et dont le
(1) AUGUSTE RODIN : L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell; voir, p. 91 à 97 de ce livre, tout le passage relatif à l’Embarquement pour Cythère. « C’est, déclare Rodin, un ravissement que l’on ne peut oublier. »