CONCLUSION
M CAMILLE MAUCLAIR l’a demandé avec beaucoup de
raison : « Son âme — l’âme de Watteau — d’où est-elle venue ? Et, si cette âme n’avait pas tout fait, Lancret et Pater ne s’appelleraient-ils pas aussi Watteau ? Ainsi, ce qui a continué à s'épanouir en art, après et autour de Watteau, ce n’est ni son émotion, ni sa pudeur, ni la fine fleur de son génie. Ce qui a persisté après lui, en peinture, ainsi qu'après toutes les hautes personnalités dominantes, c’est une manière de goût agréable, une façon g$racieuse de voir et de composer. Pater, Lancret, par le fait même qu'ils avaient connu Antoine Watteau, se montrèrent le plus heureusement imprésnés de son talent. Mais Charles Blanc, dans sonlivre: les Peintres des fêtes salantes, n’a pashésité à placer Boucher au nombre des peintres qui suivirent Watteau dans le $enre français. Cette annexion est abusive et se trouverait beaucoup plus justifiée du côté de Fragonard qui, du moins, dans les chauds sous-bois du Serment et de la Fontaine d'amour, dans l’aspect tout cythéréen des fameux panneaux de Grasse, se montra comme « effleuré par l’ombre inquiète de Watteau » (C. MAUCLAIR).
Cette ombre, tout éplorée, tout admirable, se pencha, il est vrai, dès les débuts, sur le front de François Boucher. Une petite allésorie des Grâces au tombeau de Watteau témoigne assez de la dévotion que le jeune peintre professa envers une mémoire si haute ; il en est de même de l’exécution, pour M. de Julienne, de
l'œuvre gravé de Watteau (Figures de différents caractères). « Boucher, dit à ce propos M. André Michel, prit là quelques leçons dont nous retrouverons dans son œuvre la trace bienfaisante. » (Certaines décorations chinoises ou emblématiques exécutées plus tard, de haute lice, à Beauvais : les motifs chinois du musée de Besançon; divers dessins aux trois crayons, reproduits par Demarteau, trahissent volontiers cette durable influence ; mais, ainsi que l’a fort justement fait remarquer, en son temps, ce fin connaisseur de Watelet, « Watteau avait mis bien autre chose dans ses pastorales! » D’un idéaliste comme Watteau, qui poétise, affine et quintessencie la volupté, à un voluptueux tout sensuel comme Boucher, il y a l’écart d’un monde.
Artiste intermédiaire et de tous points charmant, JEAN- FRANÇOIS DE TROY (1679-1752), dont l’art n’est plus l’art tout immatériel de Watteau, mais n’est pas encore l’art tout charnel de Boucher, semble, beaucoup plus que Boucher lui-même, se rapprocher, sinon par le «faire», au moins par une certaine disposition des figures et du décor, du $enre particulier au maître. Ici, je pense bien moins au de Troy des $randes compositions destinées aux Gobelins, au de Troy de la décoration des Petits Cabinets de Versailles qu’au peintre plus mesuré, tout français et si gracieux du Déjeuner d’huîtres, de Chantilly (1), de la Surprise (Victoria and Albert Museum), de la Main chaude (National Gallery), de la Jarretière détachée (coll. Kuhtz, Berlin), mais surtout de la tout exquise Conversation galante, aujourd'hui au château de Sans-Souci. Ici, dans ce dernier sujet, l’éloisnement, la $randeur du décor orné d’arbres feuillus et de beaux marbres, l’alanguissement, la fadeur des Salants, l’attitude des jeunes femmes, les cassures des robes et des habits, jusqu’au
(1) Sorte de pendant au Déjeuner de jambon de Lancret (même musée). — Suivant une légende, ces deux tableaux auraient été commandés aux artistes par le petits-fils du Régent en souvenir, dit-on, « des joyeux déjeuners de Raincy et de Bagnolet ».
long et beau pli de la coquette vêtue d’une robe à fleurs, vue de dos et debout, tout dans ce joli tableau rappelle l’arran$ement, si l’on peut dire, de ces Conversations et de ces Assemblées dont Watteau a peint un si $rand nombre.
Gillot, prédécesseur et contemporain de Watteau, Pater et Lancret, ses disciples, assemblent autour du maître — et de son vivant même — une petite école d’art. Il a ‘été, au cours de ce livre, parlé de Claude IIT Audran, de Christophe Huet qui se rattachent, par bien des points, à ce même mouvement ; mais on peut assurer de celui-ci, qu’il se poursuivit beaucoup plus avant encore dans le siècle. Les nombreuses compositions décoratives et emblématiques, panneaux chinois et fleuris semés d’arabesques dont le Lyonnais JEAN PILLEMENT (1728-1808) est l’auteur, en offrent assez de témoisnage.
Cette influence de Watteau, qu’on a pu retrouver dans de Troy, dans Charles Coypel, dans Van Loo, dans Frasonard, on pourrait l’étendre, en effet, au Chantereau ou au Charles Parrocel des Batailles, et, par l'Occupation selon l’âge, au Chardin des intimités. Où elle est visible encore, et se manifeste en pâles réminiscences, en échos affaiblis, c’est aussi chez tous les jolis et adroits maîtres du crayon et de l’eau-forte qui ont suivi dans le siècle. Chez le petit Gravelot, chez le piquant Eisen — encore un enfant de Valenciennes, celui-là ! — chez les Saint-Aubin, chez Cochin, jusque dans les dessins au trait noir du bonhomme Portail, dans les croquetons des élèves de Wille, il y aura, par instant, un arrière-souvenir, un frisson attardé du g£rand et lumineux peintre. Enfin, comment ne pas montrer que cette influence est au plus haut point manifeste chez le peintre français MERCIER établi à Londres (voir, au Louvre, le petit tableau l’Escamoteur) : chez le peintre français ANTOINE PESNE, premier peintre du roi de Prusse et qui peignit plusieurs œuvres, notamment des scènes de danse, dans le $oût de Watteau et de Lancret. Mais, où cette influence apparaît prépondérante, où elle domine, c’est dans les
ouvrages recherchés aujourd’hui et souvent charmants de plusieurs des petits maîtres du second plan, tout à fait délicieux: FRANÇOIS OCTAVIEN, reçu à l’Académie royale de peinture en 1725, et dont la Foire de Bezons, actuellement au Louvre, est le tableau de réception ; BONAVENTURE DE BAR, dont la vie fut si brève (né en 1700, il est mort en 1729) et qui, dans la même note qu Octavien, a laissé une Fête champêtre, ésalement au Louvre, de l’effet le plus heureux ; enfin MICHEL-BARTHÉLEMY OLLIVIER (1712:1784) qui ne se rapproche pas tant de Watteau par ses compositions importantes (Le thé à l'anglaise chez le prince de Conti, Louvre), que par ses sanguines et ses dessins si fins et si français dont un certain nombre fisurèrent jadis dans les collections Goncourt et de Chennevières.
| Une telle influence, si souveraine, si vaste dirai-je, qu'après l’éclipse du davidisme, le crépuscule du romantisme, elle ne tarda pas, de nouveau, à rayonner et à s'étendre ? Et cela justifie assez ce livre même ; cela donne une force de plus à tout ce qu’on a écrit sur un tel $rand maître. « Quoiqu'il n’ait peint que des fêtes salantes et des sujets tirés de la Comédie italienne, affirme avec amour Théophile Gautier, Antoine Watteau est un grand maître. Il a créé un aspect nouveau de l’art et vu la nature à travers un prisme particulier. Son dessin, sa couleur, ses types, ses as$encements lui appartiennent. » « Son œuvre, dit-il encore, est une fête perpétuelle », un « carnaval », ajoute Baudelaire, qui l’admirait (les Fleurs du mal). Une fête, un carnaval, certes! Mais une fête si divine, un carnaval si lumineux que l’art, notre art de France, en a été, durant tout un siècle, comme embelli et vivifié. Watteau, à nos yeux, n’est pas seulement, ainsi que l’a voulu Baudelaire, avec Rubens, Rembrandt, Delacroix, Goya, l’un de ces phares destinés à rayonner au-dessus des autres ; c’est aussi une source — l’une des plus fraîches, des plus exquises — à laquelle viennent puiser toujours les meilleurs des vivants. « Son sensible et humain génie, a pu dire, à ce pronos, l’un de ceux
qui le comprirent et l’honorèrent le plus, a fait jaillir la souveraine poésie de la réalité même et donné au caprice la consistance d’une pensée, la force d’une émotion, la netteté d’un fait d’humanité éternelle (1). » M. Gustave Geffroy, de son côté, n’a pas dit mieux. « Watteau, écrit-il (les Musées d'Europe, la Peinture au Louvre) est le premier poète de la peinture française, et jamais même le charme particulier qui s’exhale de son œuvre ne sera égalé. Avant lui, il y a eu des observateurs comme les Clouet, comme Fouquet, un philosophe comme le Poussin, un instinctif amoureux de la lumière comme Claude Lorrain, et ce sont des poètes aussi que ces £$rands artistes. Mais Watteau est un poète d’autre race, parce que, le premier, il révèle une vie exaltée, où il y a de la grâce et du désenchantement. Il ne se borne pas à comprendre, à raisonner, à raconter les spectacles qu’il a sous les yeux. Il ajoute à ces spectacles comme aucun ne l'avait fait avant lui, il nous communique le frémissement de sa sensibilité, sa joie et sa douleur de vivre. »