‹ Watteau et son écoleChapitre 51 sur 60 · É % LE · texte numérisé non relu

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Louvre), le Déjeuner de jambon (de Chantilly) ; mais surtout la qualité rare, un peu fauve, de certains $renats, de certains rouges éclatant soudain, ainsi que dans la Belle Grecque (Portrait of an actress, Hertford-house), dans le Berger et la Bergère (Musée Jacquemart-André), dans le T'urc amoureux (à M”*° la princesse de Poix), assurent à Nicolas Lancret une supériorité de coloriste à laquelle — Watteau excepté — étaient loin d’atteindre beaucoup des artistes d’alors.

Peintre admiré de la riche société de son temps, Lancret n’a pas accordé, dans ses mondanités, à l'idéal, à la fantaisie, la même place que Watteau ; mais ses peintures, en raison de leur réalisme visible, se situent, plus que celles du maître, à un moment précis de l’histoire, elles objectivent mieux, sous nos regards, tous les petits détails des mœurs. Une suite comme celle des Quatre âges de la vie de l'homme, exposée à la National Gallery, va jusqu à témoigner même que, sous le coquet Lancret, sous le bellâtre odorant et fardé, sous le joli Glorieux, se cachait un moraliste non sans $râce, un observateur facile et amusant. Il y a de la surprise et du plaisir à accompagner dans ces heureux cadres, depuis la petite enfance jusqu'à la vieillesse, en passant par la jeunesse et l’âge mür, toutes les phases de la vie d’un $Sarçon de ce temps-là. On ne peut, en contemplant ces scènes si piquantes, exposées dans le musée anglais, à cause de la proximité même, s'empêcher de penser à Hogarth ; mais Nicolas, moins viril, moins caustique que l’auteur du Mariage à la mode, est un Hogarth de chez nous. Le second de ces panneaux: Youth (Jeunesse), où le $arçon, vêtu de bleu, la canne à la main, se voit chez de belles filles, offre cette vivacité, cette gaieté, cet impromptu dignes des meilleurs Français de l’époque de Prévost et de Marivaux (1).

(1) « Lancret, écrit le baron Roger Portalis (Les dessinateurs d’illustrations au XVIIIe siècle) a eu le bonheur de tomber sur un graveur de talent, de Larmessin, qui l’a admirablement compris et qui a rendu ses peintures d’une manière brillante. Le plus grand

Jal nous apprend, par les changements de domicile de Lancret, à quel point celui-ci était mobile dans ses actions. Lancret — loin de demeurer comme Pater cloîtré toute sa vie au même logis — faisait, ainsi que Watteau son maître, l’errant et le difficile. Dans le temps qu'il fut admis à l’Académie le 24 mars 1719, comme peintre de fêtes galantes, il habitait sur le quai Neuf aux Deux Bourses. On le trouve successivement, au cours des années suivantes, sur le même quai au Lion d’or, rue de Harlay à la Croix de diamant, quai de la Mésisserie, quai de la Ferraille, enfin « rue Saint-Nicaise, près de celle Saint-Honoré ». C'était de l’une ou l’autre de ces demeures qu’il se rendait, joliment poudré, cravaté de dentelle et l'épée au côté, tel qu'un gentilhomme, au spectacle de la comédie. Le gsoût du théâtre était le plus vif de ceux dont l’artiste ait jamais témoigné. « On ne connut point d’autre dissipation à M. Lancret », dit à ce propos Ballot de Sovot.

Encore que ce théâtre ne fût pas, pour lui, ainsi que cela avait été pour Watteau, un radieux et vivant mirage, un prétexte à évasion vers le rêve, la raison d’un exode au delà des mondes, Lancret ne laissait point de s’y intéresser et de s’y attendrit jusque dans son art. Tantôt aux Italiens et tantôt aux Français, il empruntait de $racieux motifs de peindre. Les Acteurs de la Comédie Italienne, offerts au Louvre par M. La Caze, les Repas italiens de Potsdam et de Sans-Souci, An Italian Comedy scene, à Hertford-house, assurent que, dans le $oût du Théâtre Italien, Lancret avait su s'inspirer heureusement de l'influence de Watteau.

Le nom de Grandval, acteur du Théâtre-Français, appelle celui de Destouches, Philippe Néricault-Destouches, l’académicien auteur du Curieux impertinent, du Philosophe marié et du

nombre se trouve gravé par lui. » C’est de Larmessin, notamment, qui a gravé le très beau sujet de l'Enfance (l'enfant triomphant traîné sur un petit chariot, sous une colonnade, par ses frères et sœurs).

Glorieux. C'est Grandval, le comédien fameux, qui créa le Glorieux, maïs c’est Nicolas Lancret, l’artiste aimable et adroit, qui peignit Grandval. « La veuve de François Chereau, graveur du roy, rue Saint-Jacques, aux Deux piliers d’or, nous annonce à ce propos le Mercure de mars 1741, a mis en vente une fort belle estampe en large où l’on voit quatre personnages. C’est la 3° scène du 3" acte de la comédie du Glorieux de M. Destouches gravée par M. Dupuis, d’après le tableau original de M. Lancret, qui a été exposé au salon de 1739 et qui a reçu l’applaudissement du public. »

. Le tableau du Philosophe marié ou du Mari honteux de l'être, antérieur à celui du Glorieux, ne nous représente pas seulement Grandval et M" Quinault la cadette ; la scène est plus nombreuse, et M"° Labat, Legrand fils, Duchemin, Dangeville et M" Legrand s’y mêlent en toutes sortes de petites agaceries, de petites minauderies et de doux jeux impertinents.

Lancret, comme Watteau, fut, toute sa vie, attiré par le mouvement et la musique des danses ; comme lui il aima à voir, sur le fond boisé des décors d'opéra, dans de larges envolées de jupes à fleurs, dans un geste alangui de pas rythmé, les ballerines, bras levés, pieds tendus, éperdument passer sur les beaux $azons ; et comme Watteau, dans l’Jris de Potsdam, le Menuet de l’Ermitage, avait peint des Françaises dansantes, lui peignit Camarso et peisnit Sallé !

Camar$o, l’ardente, la belle Camar$o, celle qui dansaïit si bien que le prince de Ligne l’appelait la fille des fées, la voilà répétée jusqu'à trois et quatre fois dans l’œuvre de Lancret! Au musée de l’Ermitage, au musée de Nantes, elle apparaît mignonne, exquise et emportée ; et, à Sans-Souci, la voilà avec son danseur! Chez sir Richard Wallace, c’est elle encore « essayant un nouveau pas ». Et jusque dans les cartons du Louvre la voici, apparue dans les traits légers du dessin ! Dans le tableau de Sans-Souci elle a Qun manteau gris et rose, nacré comme l’intérieur d’un coquil-

lase » (1) ; à l'Ermitage, au musée de Nantes, elle balle à petits pas, sur le plus doux décor ; et je l’ai vue, à Hertford-house, dans son jupon taffetas couleur de paille, dans son corsage de satin jonché de nœuds jonquille et de petits bouffants de roses, danser aux sons des fifres et des violons. Cette brillante poupée, cette divine merveille de Camar$o, cette enivrante folle qui avait dans le sang (par ses aïeux) de la pétulance espagnole, elle est, dans l’œuvre de Lancret, la plus scintillante, la plus vive des fleurs ! De même que l'artiste, dans le Glorieux, a peint le beau fat et le joli homme, dans Camar$go il a peint la femme jeune, séduisante, avec la vivacité, la lésèreté, le délice de son visage et de sa parure, le fléchissement de sa taille, les flexions de ses coudes et de ses talons, l’enchantement d’un sourire qui enveloppait de lumière et de beauté tout l’ensemble.

M”"° de Camarso, l’ensorcelante belle, écrivait-on alors, a réuni, « dans l’acte charmant d’Eglé, le $oût du chant à ses talents supérieurs pour la danse » (2) ; et c’est sans doute dans l'interprétation de quelqu'’une des églogues de ce ton-là, dans le lent balancement d’une s$avotte, au murmure des tambourins et des musettes, sous l'ombre adoucie d’un petit bois d'été, que Nicolas Lancret a peint la ballerine ! « Il a si bien su saisir ce qu’un aussi excellent modèle a d’inimitable, écrit alors le Mercure de France (juillet 1731), que jamais figure n’a paru plus dansante. » Quelle expression plus fine et plus vraie a défini jamais plus justement cette œuvre toute belle, toute flexueuse et énamourée ?

M”"° Sallé, qui — comme l’abbé Prévost l’a écrit — ne savait « faire un pas sans les $râces », a servi, dans l’œuvre de Lancret, de joli pendant à Camargso. Ah! M'° Sallé n’est pas, comme sa belle rivale, de vieille famille noble ! Elle a débuté à Paris à la

(1) PAUL ALFASSA: « L’Exposition de l’Art français », etc., (ibid.). (2) EM. BOCHER: Les Gravures françaises du XVIIIe siècle: Nicolas Lancret.

Foire Saint-Laurent ; et ce n’est que le 10 juillet 1721 qu’elle est apparue, pour la première fois, à l'Opéra, dans les Fêtes vénitiennes ! (1). Mais, de 1721 à 1732, date à laquelle elle vient poser devant Nicolas Lancret, elle a $randi en charme et en réputation. Camar$go n’est plus au ciel de l'Opéra, depuis les succès de Sallé, la seule étincelante étoile ; et Voltaire, le $rand Voltaire, luimême, n'a pas jugé indigne de lui de tracer — en de fins vers précieux — cette rivalité des filles chéries de Terpsichore :

Ah! Camargo que vous êtes brillante!

Mais que Sallé, grands dieux, est ravissante ! Que vos pas sont légers et que les siens sont doux! Elle est inimitable et vous toujours nouvelle,

Les Nymphes sautent comme vous

Et les Grâces dansent comme elle.

« Hier, écrit, le 14 avril 1732, le même Voltaire à son ami Thiériot, M. Ballot vint me voir et m'emmena chez M. Lancret où je vis une très jolie peinture qui représente la plus jolie prêtresse de Diane qui ait jamais paru sur la scène. Le portrait de M" Sallé est ce qu’il devait être : meilleur que celui de Camarso.» Dieu sait si ces portraits de Camar$o, surtout celui où la danseuse «achève une pirouette dans un bosquet peuplé de joueurs de flûte et de tambourin » ont pourtant de charme exquis, s’ils émerveillent et enchantent ! Que devait donc être celui de M'"° Sallé pour, au refard de Voltaire, être meilleur encore ?

Nombre de petites œuvres de Lancret empruntent, de même que ces divers portraits de Camar$so, une grande part de leur charme à ces doux lointains de paysages, à ces fines campagnes comme tissées, de haute lice, à longs traits fins et pâles. Le Printemps, l'Eté, l’Automne (Musée du Louvre), les Baigneuses (Hertford-house), le Colin-Maillard (Sans-Souci), les Noces

(1) EMILE DACIER: Une danseuse de l'Opéra sous Louis XV; Mademoiselle Sallé.

(Dresde et Postdam), l’Escarpolette (Stockholm), les Oiseleurs (Ermitage), le Promeneur et les Promeneuses (Victoria and Albert museum) trahissent cette recherche des fonds délicats, des arrière-plans espacés de plaines et d’arbres, ces pentes déclives aboutissant à des vallées et à des villages. Les jeux de quatrecoins, de Colin-maillard, de cache-cache-mitoulas, toutes les espiègleries mutines des amants, les éslosues coquettes et les caquets tendres s’animent hardiment sur ces fonds si bien faits pour eux. Peintre d’anecdotes plaisantes, de $ais et $salants propos, Nicolas Lancret a mis toute sa verve et son talent heureux à commenter — concurremment avec Pater — le La Fontaine des Contes. Cette science du détail vivant, du trait leste et adroit, du preste et joli dessin qui fait du Déjeuner de jambon, du Montreur de boîte d'optique des petites œuvres d’un esprit si clair et si français apparaît, dans ces compositions tracées pour les Contes, encore plus mouvementée et encore plus souple. Ici, point de recherche ni d'hésitation, mais le conte lui-même qui se joue et se résume en un seul moment et en un seul acte. Le $raveur de Larmessin n’a eu qu’à paraître et, de sa vive pointe, à . reprendre ces petites œuvres, à les affiner, à les aigsuiser encore, et voilà que nous avons eu ces charmants ouvrages que seuls un Fragonard, un Eisen pourront ésaler un jour: le Gascon puni (l'original est au Louvre), les Oies de frère Philippe, À Femme avare galant escroc, le Faucon, la Servante justifiée et quelques autres encore.

Une commande plaisante faite au peintre par le duc d’Antin, Directeur des Bâtiments, à l’occasion d’un voyage que Marie Leczinska dut faire, en 1725, pour aller rejoindre à Fontainebleau son futur mari, Louis XV, précise à quel point ce talent d’anecdotier était recherché chez Lancret. Parmi les personnes de qualité qui accompagnaient la Reine étaient M" de Tallard, de Béthune, d’'Epernon, de Prie, de Matignon, de Nesle montées toutes les six en un carrosse. Les chemins, surtout de Provins à

Montereau, avant d'atteindre à Moret où était le roi, étaient si mauvais et si défoncés que le carrosse de la Reine eut toutes les peines du monde à franchir la distance ; il ne fallut pas moins de trente chevaux pour le sauver de l’embarras où il était; mais, pour celui des dames, il « s’embourba de façon qu'on ne put le retirer ». « Les six dames furent obligées de se mettre dans un four$son avec beaucoup de paille, quoique en grand habit et coëffées (1). »

Le duc d’Antin trouva cette aventure si piquante qu'il ne manqua pas d’en demander, en ces termes, un tableau à Lancret : « I] faut, écrivit-il au peintre, représenter les six Dames le plus grotesquement qu'on pourra et dans le $oût qu’on porte les veaux au marché et l'équipage le plus dépenaillé que faire se pourra. »

« Il faut une autre dame sur un cheval de charrette harnaché comme ils le sont ordinairement, bien maigre et bien harassé, et une autre en travers sur un autre cheval de charrette, comme un sac, et que le panier se relève de façon qu’on voye jusqu’à la jarretière, le tout accompagné de quelques cavaliers culbutez dans les crottes et $aloppins qui éclairent avec des brandons de paille. »

Cette note « copiée sur l'original envoyé par le D. d’Antin au sieur Lancret qui a exécuté le dessin » a été découverte par M. de Chennevières. Elle ne laisse pas d’attester le succès que Lancret rencontrait autour de lui. Mariette — qui pourtant n'aime guère Nicolas — reconnaît lui-même que le peintre « a pour lui quelques tours de figures, quelques têtes dont il fait usage et qui plaisent, et cela, joint à l’espèce de sujets qu’il a traités, qu on appelle aujourd’hui des sujets $racieux, lui a attiré continuellement de la pratique ». Cette faveur, qui ne fera que grandir, se manifestera encore lonstemps après la mort de

(1) Voir: l’avocat BARBIER (Journal, septembre 1725); M. DE CHENNEVIÈRES (Archives de l’Art français, tome [°", 1852).

l'artiste. Le roi de Prusse, Frédéric, place Lancret, à côté de Watteau, parmi les « Français de l’école de Brabant »:; et le comte de Rothenburg, de Paris, écrit à ce propos à son maître: « Je vous ai acheté deux tableaux admirables de Lancret qui sont des sujets charmants et très rares (le Moulinet et la Réunion dans un pavillon) ; ce sont les deux chefs-d’œuvre de ce peintre; je les ai de la succession de feu Mgr le prince de Carignan, qui les a payés à ce peintre, pendant qu'il était encore en vie, dix mille livres ».

Partout, ajoute d’Argsenville en nous informant de ce succès à son tour, « on s’empressa d’avoir des ouvrages de Lancret, on leur donna la place dans les meilleurs cabinets ». Et, dit le baron Portalis : « Lancret fut rapidement un peintre en vue. Il travailla lonstemps en société avec Lajoue, qui faisait les fonds des tableaux ou les ornements des décorations d'appartements dont il recevait les commandes. C’est ainsi qu’il peignit, pour M. de Boulo$ne, pour M. Berinshen, pour M. de la Faye, pour un grand nombre d’autres amateurs et même pour le roi, des peintures se faisant suite comme les Eléments, les Quatre âges de la vie (aujourd’hui à la National Gallery), les Saisons (au Louvre), des Jeux d'enfants, les Quatre heures du jour en hiver et les Quatre heures du jour en été. »

Lancret parlait bien de peinture et en ju$eait sainement. A force de fréquenter les amateurs et de vivre dans leurs cabinets, il avait acquis une profonde connaissance des vieux maîtres. Aussi était-ce son plaisir d’aller, avec son ami François Lemoyne, admirer les merveilles des collections $roupées dans Paris. M. de la Faye le sut et l’invita, avec son ami, à venir voir une Nativité de Rembrandt dont il était possesseur ; mais, en même temps, cet homme voulut l’éprouver, et, comme il avait une copie prête, il la mit dans le cadre à la place de la vraie Nativité. « Mais M. Lancret ne fut pas plutôt là qu’il s’écria : « On nous trompe ; ce n’est point là l’orisinal! » Un autre beau trait d’honnêteté,

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pris parmi ceux que son biographe a rapportés, est encore le suivant : Un marchand lui ayant proposé de retoucher d’anciennes peintures et lui offrant une somme considérable pour cela, Lancret répondit: « J’aime mieux courir le risque de faire de mauvais tableaux plutôt que d’en sâter de bons ! »

Longtemps célibataire, Nicolas, vers la fin de sa vie, épousa, le 13 septembre 1740, à l’église Saint-Christophe, Marie-Bernarde-Hyacinthe de Roussy de Boursault, la petite-fille d'Edme Boursault, le vieil auteur d’Esope et du Mercure Galant. Il vint, peu après, habiter rue Saint-Nicaise. « C’est là, nous dit Jal, qu’il mourut à deux heures du matin, le 14 septembre 1743. »

Lancret a laissé, en peinture, un nom doux et charmant. Son art est plein de finesse et de mièvrerie. Certes, pas plus que Pater, il n’ésale Watteau, mais, dans la limite où il s’est enfermé, dans le domaine étroit où il a vécu, tout autant que Pater, et mieux que lui peut-être, il a su toucher à la $râce, atteindre à la vivacité, à l’esprit et à l’élésance.

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