Watteau
La destinée do co pciulrc charmant a ôlé môh-e d'étranges vicissitiules : bien accueilli par les anialcurs de son temps; après sa mort, admiré, plus ou moins imité par les artistes du xviii" siècle qu'inspire son o'uvre ; tombé dans le discrédit, méprisé, honni, quand l'école française, i)ar une réaction légitime en un sens, se prend de visées héroïques et fait concurrence à la statuaire antique avec David, dont les élèves criblent de boulettes le chef-d'onivre du maître relégué dans une salle d'études de l'Académie ; — puis, renaissant à la gloire, poète fêté par les poètes, remis enfin à son rang, au rang de ceux qui ont su découvrir en leur ànic et exprimer pour tuus une nuance nouvelle de la sensibilité humaine. Walteau est le créateur d'un monde qui est à lui ; il ne doit pas son œuvre à son milieu ; il ne suit pas la mode, il la devance, il la fait; nul n'est plus propre à nous montrer non seulement ce qu'il y a de relatif dans la distinction des genres, mais encore ce qu'il entre d'initiative, d'iui- [irévu, de spontanéité, diuveulion vérilaltle dans les œuvres vives que l'artiste tlt>it à lui-niènie autant •■( plu< qu'aux autres.
La vie de Wattcau. — Sa naissance à Valcnciennes. — Gérin, son premier maître. — Il vient à Paris. — Au pont Notre-Dame. — Rencontre avec Gillot. — Chez Audran; «agréé» à l'Académie, 1712. — Le financier Grozat. — Voyage en Angleterre ; son retour et sa mort.
Nous ne saA'ons presque rien de la vie de ^Yatteau (1) ;
— une vie courte, de labeur continu, qui commence durement, qui s'achève dans le pressentiment d'une mort prématurée. D'une vie d'artiste, ce qui nous intéresse, ce sont moins les accidents extérieurs qui, sous des formes diverses, se retrouvent en toute existence humaine, que la manière dont ils se sont réfléchis en lui, que les idées, les émotions, les rêves, tout ce qui n'est qu'à lui et qu'il a cependant vécu pour tous. Les faits n'ont de sens que dans leur rapport à l'œuvre dont ils préparent l'intelligence.
(I) Caylus : la Vie d Antoine Wall eau, lue à l'Académie Royale de peinture et de sculpture, le 3 février 1748. — Gersaint : Culalogiie raisonne des divei'ses curiosile's du cabinet de feu M. Quentin de Lorangère, 1744.
— De Julienne : Abrégé de la vie d'A. Watleau (Introduction au recueil des Figures de différeiils caractères) 1735. — D'Argen ville : Abrégé de la vie des plus fameux peintres. — Mariette : Abecedario. — John W. Mollett : Watteau (Londres, 1863). — L. Cellier : A. Watleau : son enfaiice ses contemporains (Valenciennes, 18G7). — E. et J. de Goncourt : VArt au XVIII^ siècle. — E. de Goncourt : Catalogue raisonné de l'œuvre de Watteau, 1875. — Bode et R. Dohnie : Die Ausstellung von Gemalden aellerer Meisler im Berliner Privatbesitz (Berlin, 1883). — E. Hanover : Antoine Watteau, traduit du danois en allemand (Berlin 1889); étude faite avec beaucoup d'intelligence. — Paul Mantz : Antoine Watteau, 1892.
ANTOINK WATTKAr. 7
Wiillcîiu osl iir il Valcnciciiiu's, le Kl oclolirc KJSi. LOrlhojiraplH' «lu nom est iiucrlaino ; larlislc liii-nK-'iiic <^crit son nom lanlnl avec un seul /. laiilùL avec ilciix. Dans un iciii au l!(''U('iil. (|iii nous iiiliTessc, parce iiuil nous donne nnr itli't' des prix (iiiallciuiiaifiil !(•< (I'unit- du maître, de son vivant, il si|^ne Vateau : « J'ai reçu de Monseif^ncur le dnc d'Orléans 2()0 livres pour un petit tableau qui représente un jardin avec huit ligures. Fait à Paris, le 14 aoùl 171*.). »
Il était le (ils d un etuivreur. uitii d'uu simple ai'lisan, mais d'un maître (jue nous voyons à plusieurs reprises chargé par la ville de Iravauxassezimportants: couverture de la petite Boucherie, de l'École dominicale, de la citadelle (Cellier). Sur ses relations avec sa famille, les témoignages de ses amis difTèrent. Caylus parle « de la dureté qui était le trait dominant du père dont il dépendait ». Julienne écrit : « Ses parents, quoique d'une fortune et d'une condition médiocres, ne négligèrent rien pour son éducation. Ils ne consultèrent même que son penchant dans le choix de la profession qu'il voulut embrasser. » Les faits ont pu justilier ces contradictions : la bonne volonté et les malentendus vont de pair dans la vie de famille. Nous savons (|u'il aimait la lecture : une des (|uatre lettres qui nous restent de lui remercie M. de Julienne de livres qu'il lui a prêtés : le Traitr de /a peinture de Léonard de Vinci et des lettres manuscrites de Kubens. Il est vraisemblable que le maître couvreur, sur la sollicitaliou de quelques amis, dcjut était b^ sculpteur
8 ANTOINE WATÏEAU.
Pater, pciit-ctre aussi ce Julien Walleau, dont nous trouvons le nom à cette date sur le registre des peintres, consentit, non sans mauvaise humeur, à laisser son lils, qui commen(:ait à lui devenir utile, suivre son goût pour la peinture... « Le goût qu'il eut pour l'art de la peinture, dit Gersaint, se déclara dès sa plus tendre jeunesse : il profilait dans ce temps de ses moments de liberté pour aller dessiner sur la place les différentes scènes comiques que donnaient ordinairement au public les marchands d'orviétan et les charlatans qui courent le pays. »
 l'âge de quatorze ans, Watteau fut mis en apprentissage chez un peintre assez médiocre de sa ville natale, du nom de Gérin, dont les œuvres sont devenues rares et dont nous savons seulement qu'avec quelque talent pour le dessin et la composition, il péchait par la couleur (1). Pour compléter l'enseignement de son maître ou juger de son insuffisance, il put voir dans les églises de Yalenciennes quelques tableaux des maîtres flamands : une Circo7icision et une Adoration des Mages de Martin de Vos,
(1) On connaît de Gérin au musée de Valenciennes un Enfant, appuyé sur une tête de mort, qui souffle des /julles de savon; à l'église deFresneun Moine (jui adore l'enfant Jésus; dans la chapelle de l'Hôpital un Saiiit-Ef/idius qui soigne les malades. Les biographes de Watteau se copiant les uns les autres, attribuent encore à Gérin une Adoration des mages qui se trouverait à l'église Notre-Dame de Douai. Je l'y ai jadis vainement cherchée et je reçois aujourd'hui la lettre suivante : « Il n'existe pas à l'église Xolre- Dame de tableau de Gérin : Adoration des 7)iar/es. Je viens de m'en assui'er en le demandant à M. le doyen. 11 n'en a jamais entendu parler etn'en a pas trouvé de trace dans le travail fait autrefois par M. Duthilleul sur les tableaux de Notre-Dame. » Dans un récent article de la Revue de l'Art ancien et moderne, M. de Fourcaud dit que ce tableau paraît être une copie d'un tableau de l'école de Ruben?. L'a-t-il vu?
Lli.l,.- ll.iciM.ien.i.
FKTE CIIA.>(PKTKK ( ÉtlimllOUl'iT.
ANTOINE WATTKAl-. Il
une Doscento de croir <li' lliihons, une Décollation de Saint-Jacques do Van Dyck. Kii 1702, (irriii mourait, et Waltcau, coiilro le gré do son pèie, sans le prévenir peul-ètre, résolu l do vonir à Paris pour se perfectionner dans son art. « H(|iiil[a la maison paternollo, d il (iersaint, sans argent et sans hardos, dans le dessein de so réfugier à Paris clioz (|uol(|uo poinlro, pour y faire quolqiu's progros. » S'il faut en croire d'Argonville, dont le témoignage est confirmé par celui de Julienne, il se lia à Valenciennes avec un peintre qui avait du talent pour la décoration do tliéàlr(\ ot il vint avec lui à Paris où rOpéra l'avait mandé : <' Il travailla quel([ue temps à ce genre de peinture, mais son maître étant rotournt' on son pays le laissa en cette ville. »
Il connut alors, comme tant d autres, la vie dure, la demi-misère, le rude apprentissage qui brise les faibles et trempe les forts. Pour vivre, il entra au pont Notre- Dame, chez un fabricant de tableaux à la douzaine, qui employait à cette besogne un certain nombre de barbouilleurs : « Les uns faisaient les ciels, les autres faisaient les tètes, ceux-ci les draperies, d'autres posaient les blancs. » (Gcrsaint.) ^Vatteau se distingua de ses compagnons en ce qu'il se trouva « être prêt à tout et en même temps d'expédition ». — « Je savais mon Saint-Nicolas par cœur, contait-il à Gersaint, le fameux marchand de tableaux du pont Notre-Dame, et je me passais d'original. *> Il eût été très malheureux, si la jeunesse, que soutient une haute espérance, pouvait jamais l'être entièrement. Le
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travail était dur, le salaire était maigre. « Quoique occupé toute la semaine, il ne recevait que trois livres le samedi, et, par une espèce de charité, on lui donnait la soupe tous les jours. » (Gersaint.) Sa consolation était de travailler à sortir de cet esclavage : « Tous les moments de liberté dont il pouvait jouir, les fêtes, les nuits même, il les employait à dessiner d'après nature ».
Gillot, nous dit-on, ayant vu quelques dessins et tableaux de sa main qui lui plurent, l'invita à venir demeurer avec lui. 11 est plus vraisemblable que le jeune peintre, sur la recommandation de quelque ami, alla trouver son aîné, lui demanda ses conseils et son appui. Quoiqu'il en soit, Gillot l'accueillit bien et l'employa. Cette rencontre exerça sur \Yatteau, sur son talent, sur sa destinée d'artiste, une inlluence qu'il ne faut pas méconnaître, qu'il importe de bien définir. A Gillot il a dû, si j ose dire, la matière de son art, les sujets auxquels il s'est complu, et qu'il a traités de façon à faire oublier celui qui les avait comme découverts pour lui ; mais, il ne doit qu'à lui-même ce qui, en art, transfigure toute matière, à lui-même et aux leçons qu'il sut trouver dans les chefs-d'œuvre des maîtres dont il s'approprie les procédés et la technique, en créant graduellement le style qui répond à sa manière de sentir.
Né en 1673 (mort en 1722), Gillot était de onze ans plus âgé que Watteau ; il inaugurait cet art du xviii*' siècle, intimement lié à la vie, préoccupé de tout ce qui peut l'embellir ; il dessinait des costumes de théâtre ou de car-