BIBLIOTHEQUE C.SS.R. OTTAWA
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(laiaclî'ie de Walleau. — L'homme et l'arlisle.
11 faut une singllli^rl' naïvet('' pour prt'tendre cnrcrmcr un artiste clans une lurmulc ol déduire d'une vérité {générale la complexité d'une vie individuelle. Le rapport qui relie l'œuvre à l'àme de l'artiste est un rapport délicat, dont nous n'avons jamais tous les termes, ({ue « IVsprit de finesse » pressent, que « l'esprit de géométrie » ne peut que fausser. L'analyse ici est toujours incomplète, approchée ; on simplifie pour comprendre ; on discerne quelques éléments, on ne saisit pas, avec le mystère de la vie, le secret des proportions heureuses qui les comhinent dans l'équilihre instable du génie. Regardez les dessins de Watteau, ses tableaux, son œuvre gravée ; ce qui d'abord vous frappe, se dégage des impressions multiples, c'est l'esprit, quelque chose de vif et d'allègre, la verve d'une observation qui se joue à la surface des choses, un art de souligner l'expressif sans y insister, une manière de prendre la vie légèrement, d'y faire passer le sourire d'une ironie sans amertume, une touche, une, prompte, qui met dans un contour, dans un accord de tons l'imprévu, la surprise, la justesse d'un mot heureux dans l'entraînement de la causerie. Tous les amis de Walleau s'accordent à dire <« ([u'il était né sarcastique »,
qiiil « démêlait et rendait à merveille les ridicules de ceux qui venaient l'interrompre » dans son travail et l'importuner: ils nous le montrent faisant volontiers quelque plaisanterie « d'un grand sang-froid, accompagné d'un air doux qui lui était naturel ». (Caylus.) Peintre, Watteau garde le don et le goût de l'observation, il excelle à saisir le mouvement, non pas celui qui trahit l'énergie de la volonté ou l'ardeur de la passion, mais tous les gestes vifs, spirituels, nn port de tète, un jeu de physionomie, un balancement de hanches, les élégances de la démarche féminine, les manèges de la coquetterie, toute la mimique des conversations galantes, qui, comme dans la voix, dans tout le langage du corps, mettent le frémissement léger de l'émotion amoureuse.
Mais l'esprit de Watteau a ce charme unique d'être grâce et sentiment. Cet homme « caustique » est un « timide » et un poète. Chose inattendue, l'artiste qui ne laisse de la nature que le décor enchanté des jeux de l'amour, le peintre dont les paysages sont faits pour l'homme, pour ses fêtes, est un misanthrope. Watteau était « sombre, mélancolique », il avait « le dégoût de luimême et de tous les hommes » ; il dédaignait le succès, il s'irritait des compliments, il se dérobait aux curieux, il cachait sa retraite et il demandait qu'on n'en trahît pointle secret. Mais ce misanthrope sans méchanceté était un naïf, un enfant : « il était continuellement la dupe de tout ce qui l'entourait », non par manque de jugement, mais par faiblesse, par défaut de résistance, par une sorte
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<le lassiludr et «le iu''|j:;ligencc. Avec les amis (|iii, n'i-hiiil pas des étrangers, ne Irouhlaienl poinl sa soliliide, sans défiance il s'abandonnait, il redevenait l'homme de son œnvre, « agréable, tendre et peut-être un peu berger » (Caylus). Il apportait à la vie réelle iiiic insouciance mêlée de mauvaise humeur, il ignorait les ivresses banales de la vanilé : il dédaignait ses œuvres faites; il lui arrivait d'ellucer un tableau achevé. Il avait l'impatience de toute servitude; il vivait au jour le jour, librement, sans s'inquiéter du lendemain. « Il n'aimait point l'argenl et n'y était nullement attaché » (Caylus); il poussait le désintéressement jusqu'à s'emporter contre son ami Gersaint, qui voulait lui donner de ses œuvres « un prix raisonnable ». lu jour que Caylus lui adressait des remontrances et cherchait à l'effrayer par l'image de l'avenir, de ce qu'il cache de possible et d'inconnu, il n'en obtint que cette réponse : « Le pis-aller n'est-ce pas l'hôpital? ( ►n n'y refuse personne. » Watteau est un poète autant (ju'uu observateur; on ne le trompe pas, il sait voir les choses et les hommes comme ils sont, mais il se détourne de ce qui le froisse, il s'y refuse; il semble que le contact du monde réel trop rude blesse ce rêveur de choses ailées : il se réfugie dans le monde féerique qu'évoque sa fantaisie, il ne demande à la nature que les images qui lui en donnent la vision précise et la réalité pittoresque.
Cette poésie, où se fondent la grâce, l'émotion et l'esprit, se lie au tempérament de l'artiste, en exprime les faiblesses et les ardeurs. Watteau est un malade : atteint aux
sources : mêmes <le la vie, il meurt lentement de la poitrine; son inconstance, la mobilité qui l'entraîne à changer «ans cesse de logement, nest que l'inquiétude de lètre blessé qu'agite le besoin de laisser quelque part le mal qui l'oppresse. 11 emporte avec lui le rêve du pays où l'on ne soufîre ni ne meurt, où la vie s'écoule dans les jeux -d'un loisir sans ennui que remplit l'illusion . toujours renaissante de l'amour. « 11 était libertin d'esprit, mais sage de mœurs », dit Gersaint ; et Gaylus : « 11 était naturellement sobre et incapable d'aucun excès. La pureté de ses mœurs lui permettait à peine de jouir du libertinage de son esprit, et on s'en apercevait rarement dans ses discours. » ' ■
Le réalisme de l'ancien mousquetaire, dont on sait le cynisme, enlève au critique l'intelligence de l'art délicat de son ami. Pour parler son langage, nul n'a, plus que Watteau, « joui du libertinage de son esprit »; il l'a transposé dans un rêve charmant dont il s'est enchanté luimême, et dont.il a laissé pour tous l'inoubliable image. Sa poésie est la poésie du désir, mais du désir - qui n'aspire . point à se détruire lui-même, qui se complaît dans sa propre fièvre, s'attarde à. l'espoir d'un , bonheur qu'il redoute, savoure la demi-ivresse qui précipite le cours des idées et des images, en accélérant doucement le rythme du cœur. 11 aime de la femme la coquetterie, les mouvements onduleux, tout ce qui met dans son attitude, dans son geste, le souvenir et commela promesse de l'abandon; il aime de l'amour ses préludes, les longs entretiens,
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les mois iiiiiiiuiirés à voix Ijasse, les mains l'I les li''vros (jni s'égarent; il on oiiMic les i-ralilt's l)i'iil.ilr> pour iii-ii panier que le jeu troiii>lanl, l'espèce deneliaulement (|ui, «laiis un recul de rêve, évoque le iléeor de ses l'éles galantes. Une ombre de mélancolie voile ce monde fragile, où le sentiment n'est (jue la grâce de l'esprit, ronde d'Obéron et deTitania, songe d'une nuit d'éti' que les premières lueurs du jour vont dissiper. Sa fantaisie spirituelle se pose sur les Heurs sans les flétrir, elle garde quelque chose d'ailé qui la soutient et l'empêche de s'abaisser. « Aucun vice ne le dominait, dit Caylus, et il n'a jamais fait aucun ouvrage obscène. Il poussa môme la délicatesse jusqu'à désirer, quelques jours avant sa mort, de revoir quelques morceaux qu'il ne croyait pas assez éloignés de ce genre, pour avoir la satisfaction de les brûler, ce qu'il lit. »
Le génie de Watleau. — Il est un peintre françai;;. — Son style : la poésie del'esprit. — Son influence sur les artistes du win-^ siècle.
^Yattoall est né à Valenciennos, six ans après sa réunion à la France ; Julienne lui donne le titre de « peintre flamand de l'Académie royale (1) » ; mais, s'il est vrai qu'il doive quelque chose à ses origines, par ses qualités comme par ses défauts, par sa poétique, par sa facture même, nul peintre n'est plus à nous, nul n'est plus propre à montrer la vanité des théories qui enferment les individus et les races dans des hornes qu'il leur est interdit de franchir. S'il emprunte les éléments de son langage pittoresque à Anvers et à Venise, à Rubens dont il étudia passionnément les décorations au Luxembourg, à Titien et à Véronèse, qu'il eût voulu aller voir chez eux, qu'il connut chez Crozat, — de ces éléments empruntés il se fait un langage qui est à lui, d'un accent très individuel et bien français. Sa peinture transpose l'éloquence et la splendeur de ces maîtres dans une langue vive, alerte, spirituelle ; aux grands partis pris, aux effets puissants, largement contrastés, substitue les petits effets de lumière, les
(1) M. L. Cellier écrit encore, dans son patriotisme local : « Watteau est un peintre flamand..., il est flamand par son tempérament artistique, par sa façon de concevoir le pittoresque, parle réalisme de sa peinture... 11 n'a rien pris à l'art français, qui, avant lui, procède en grande partie de l'école italienne. >>
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jeux tl'un rayon dont lo caprice ingénionx fuit éclater un pli (le salin, touche une oreille, une nuque dorée, caresse un profil souriant. Les dessins dont il ne se lassait pas de remplir ses albums, reculant l'heure de peindre les tableaux charmants dont il restait toujours mécontent, révèlent tout ce qui peut lenir d'esprit dans un contour, dans un modelé, tout ce qui passe de la fantaisie de l'artiste en verve dans le mouvement de la main que mène l'image intérieure. Non seulement l'exécution est merveilleuse, avec un mélange de crayon blanc et de sanguine rend les transparences de la chair, donne à un dessin aux trois crayons la souplesse et comme la lluidité de la peinture à l'huile, mais c'est la vie même qui agite et précise le contour sinueux et ferme, met son accent sur la saillie lumineuse, crée le langage mobile, frémissant qui l'exprime.
Et des tètes qui couvrent les précieux feuillets, c'est l'esprit français qui rayonne : vous n'y trouverez ni le sérieux un peu âpre de Florence, ni la morbidesse milanaise, ni la lenteur llamande ; ce sont visages alertes qui ne peuvent se taire, dont les traits, même au repos, sont en mouvement, dont les lèvres se recourbent en un arc léger, dont la bouche et les yeux vont sourire, dont la ligne du nez tremble, dont les narines mobiles frémissent. Les justaucorps de soie, les petits manteaux vénitiens, les robes chiffonnées, pimpantes, par l'indication spirituelle des plis, remuent et vivent. C'est la mimique de l'esprit, les petits airs qui accompagnent les entretiens
galants, toutes les attitudes qui soulignent les « oui », les u non », les « peut-cire », tous les gestes vifs et comme les intonations qui sont la moitié de l'esprit dans les sous-entendus des causeries légères. Voyez cet homme de profil, un béret sur la iôte, une collerette blanche autour du cou, l'œil vif, grand ouvert, le nez courbé, dont la ligne frémit (Louvre, 1 320) ; et ces femmes (Louvre, 1 323), celle-ci de profil, les yeux baissés, dont l'ingénuité n'est que l'attente de l'amour ; celles-là de face, de trois quarts, la gorge hors du corsage en pointe, s'exerçant à tous les jeux du sourire et du regard ; ces mains agitées, parlantes, dont les doigts s'allongent au manche de l'éventail ; « toutes ces pensées du matin », oi^i le peintre mêle sa rêverie à l'étude de la nature, laisse l'œuvre naître, se préparer lentement : les fins adolescents, les joueurs de llùte, les femmes assises qui se relèvent, les personnages et les groupes que vous retrouverez disposés dans les paysages dés fêtes galantes.
A Dresde, à Postdam, à Berlin, jamais je n'ai rencontré Watteau sans me sentir comme rafraîchi d'un souffle d'air natal. 11 a prouvé une fois de plus, par l'initiative imprévue du génie, la vanité des formules par lesquelles le pédantisme prétend fixer d'avance les limites de l'invention dans l'idéal. Volontiers on oppose l'esprit à la poésie, on y voit un souffle desséchant qui tarit le sentiment à sa source. Watteau a créé la poésie de l'esprit, il a su trouver les insensibles nuances par lesquelles il se transpose dans l'émotion d'un rêve capricieux et char-
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iiiaiil. Il ('Tiiiiiiiic iiii\ (li'l'aiit- i[ii oii r('|)r(M-li(' si>iivi'iil iï nos |t('iiiln'S, il n-sic ilaiis les cKinlilioiis tic soii arl, il ne cherche ni la psychologie ni l'éloiinencc, il ne pense pas avec (les mois, il ne Irailnit pas : hi peintnre est son langage naturel. Les moyens d'exjn'ession directe, qnt' lui donnent la ligne et la couleur, lui suffisent ; il est spirilurl sans rien de littérairr. H n"('X[)riuic i)as tout l'esprit français, ni même ce (ju'il a de [)lus ('levé, — je n'oublie pas l'art rédéclii, le caractère hautement intellectuel, la puissance expressive du Poussin, qu'on s'appli(|utî d'ailleurs à retourner contre lui ; — mais ce Flamand est le peintre français par excellence, s'il est vrai que de l'esprit national il rend ce qui surtout le distingue et l'oppose, l'agilité, l'ironie, la coquetterie, toutes les grâces qui ont séduit et parfois irrité le monde, et si, de ces éléments, par une combinaison imprévue, il fait sortir l'émotion, la fantaisie, l'illusion poétique et le charme pittoresque.
Watteau est un exemple frappant de ce qu'il y a d'insuffisant dans toute théorie qui veut expliquer le génie par le dehors, par son milieu. A ne consulter que ses œuvres, qui s'aviserait de le faire naître en 1684, qui devinerait que des trente-sept années de sa trop courte vie, trente et une se sont écoulées sous le règne de Louis XIV? Les formules simplistes ne réussissent que par la négligence des faits ([ui les démentent. Watteau ne reçoit pas de son temps sa sensibilité, sa poésie ; il les découvre en lui-même, et ses œuvres les propagent. Que de bonnes raisons on trouverait et dans les événements contempo-
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rains et dans sa propre vio, pour qu'il eût fait le contraire (le ce qu'il til 1 II ne lui vient des choses que des images de tristesse. Je sais peu d'époques oii la France ait été aussi éprouvée, aussi lasse qu'à la fin du règne de Louis XIY : les défaites se succèdent, ouvrant les frontières à l'ennemi ; allumée par la persécution religieuse, la guerre civile s'ajoute à la guerre étrangère ; le peuple meurt de faim ; la cour est assombrie par les deuils successifs, le dauphin et le duc de Bourgogne, le fils, le *pe lit-fils, les arrière-petits-fils du roi sont emportés coup sur coup ; l'hypocrisie de la dévotion ajoute à ces tristesses le poids d'un mortel ennui. La vie de l'artiste ne semble pas faite pour atténuer ces impressions, auxquelles elle est singulièrement accordée : ses débuts sont pénibles; il arrive à Paris sans appui, sans argent ; il se voit condamné à un labeur obscur de copiste machinal ; sans parler des privations, l'ardeur d'apprendre fait plus douloureuse l'impatience des heures perdues ; sa santé délicate s'accommode mal de ces épreuves, il y prend les germes de la maladie qui altère son humeur, lui enlève la joie du succès, le tue en plein travail. Vous chercherez vainement au dehors, dans je ne sais quelle fatalité étrangère à l'àme de l'artiste le secret de ce talent ingénieux et charmant, qui n'ajoute au sourire des choses une mélancolie discrète que comme un voile léger qui en achève la grâce.
En 1709, il est à Valenciennes, — l'année du terrible hiver dont le souvenir s'est gardé jusqu'à nous. La France
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est aux ('xln''mil('s. Vill.irs couil à Versailles supplier le rui (le donner au moins du pain à ses suidais. C'est à celte armée, (jui vient de livrei' liiidi-i-isc et sanglante bataille de Malplaquel, (|ue Walleau emprunte ses sujets militaires. Il dessine, il peint sur nature (Gersaint), mais il iu> voit de la guerre cjue ce qui ré[)ond à sa fantaisie, il n"en exprime ni l'héroïsme, ni l'horreur tragique, il en lire des scènes familières, les incidents joyeux ou comiques de la vie d'aventures, des groupes pittoresques sur un fond de paysage.
Il est facile de dire que le Watteau des fêtes galantes ost le peintre de la Régence, mais, en tout cas, il la devine, il la devance, et peut-on dire, au demeurant, qu'il y trouve ses modèles ? Les soupers du Régent sont de sales débauches, où l'animal s'étale et se vautre, où le plaisir tourne à la rage de s'encanailler. Emportées par un vent de folie, les héroïnes du temps sont des bètes gloutonnes, — la Parabère, la duchesse de Berry, la fille ot les maîtresses du Régent, — qui s'emplissent de nourriture à déborder, boivent jusqu'à la lourde ivresse qui terrasse, lancent dans leurs hoquets les chansons et les propos de corps de garde. Walleau ne nous dit rien de pareil, il n'emprunte à son temps, comme à la nature, que les images qui conviennent à son rêve. Le poète guide l'observateur. Ainsi que le pauvre, à travers la grille fermée, regarde le château mystérieux dans l'encadrement des grands arbres du parc, le lils du eouvrour, épris d'élégances, a regardé jadis ce beau monde île loin ;
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même quand il s'en est approché, quand il en a connu la misère et la petitesse, l'image qu'il s'en est créée est restée le symbole pour lui dune réalité meilleure et plus douce. Il ne garde de la femme que la grâce de ses mouvements, les gestes, les attitudes qui répondent aux formes qu'il veut évoquer ; il ne copie pas ce qu'il voit, il le met à profit p'our créer un monde qui est à lui, '/les êtres dont l'amour est toute la vie, mais qui en cherchent surtout l'attente, les promesses, l'imagination, le rêve, qui se nourrissent de chants et de parfums, et s'en vont ivres de cette ivresse vers les bonheurs qui n'existent pas.
Watteau peint en poète, au moment môme oii la poésie est dédaignée, oii l'écrivain à la mode est un Lamotte- Houdard, qui s'étonne « du ridicule des hommes qui ont inventé un art tout exprès pour se mettre hors d'état d'exprimer exactement ce qu'ils voudraient dire », et qui refait Y Iliade froidement, en supprimant tout ce qui la dépare, — la couleur, le sentiment et la vie. — Il est vrai que Marivaux semble transposer dans son théâtre la poésie de Watteau, emprunter au peintre ses décors féeriques, surprendre les causeries qui, dans ses grands parcs, s'accordent au murmure des feuillages et des eaux, et prolongeant l'émoi des amants, mêlent les caresses de la voix tremblante aux sons de la flûte envolés dans l'air du soir. Mais Watteau est mort depuis vingt ans, lorsque Marivaux, avec quelque chose de plus maniéré, de plus réfléchi, avec moins de richesse et de verve reprend ce poème de l'amour délicat qui s'attarde à jouir de lui-même.
Waltoau est un rt''voliilii>imain' ; sans l'aire de manifestes ni de théories, rien (jnen ohi'issant à son génie, il domine l'artdo son temps, l'oiir expliijnerles changements
de hl mode et du L;ni~i|. il laul Icillr (DMllde d Ulie loi de la sensibilité Ininiaine, du licsoin nn'iiie de changement ((ui entraîne la société comme l'individu, de la lassitnde qui suit toute émotion longtemps éproiivé-c, de l'indillerence relative (]ui naît à son endroit qnand on en a sullisammcnt varié les formes et les modes d'expression. Les successeurs de Lebrun continuaient le style solennel, l'idéal de grandeur emphatique du maître, en y joignant l'ambition et le vide de l'école bolonaise. Watteau laisse là les traditions de l'école de Versailles ; aux grandes surfaces peintes, il substitue ses petits tableaux de chevalet, ses panneaux décoratifs; aux Grecs et aux Perses, à David et à Alexandre, il préfère les petits soldats français de Villars, ([ui défilent sous ses yeux ; aux vagues déesses qui se dérobent dans les nuages, les belles dames d'allures coquettes qui paradent au bras de leurs amants, devant la terrasse du Luxembourg. Mais il ne doit qu'à lui-même son style, sa poésie, l'àme de caprice, de coquetterie, de fantaisie amoureuse et spirituelle dont il anime son œuvre. Le véritable artiste paraît souvent au moment où l'on serait tenté de mettre en doute l'avenir de l'arl, par l'impuissance de deviner les formes nouvelles qui le rajeuniront. Il ne trouve pas ces formes nouvelles dans l'école qui meurt lentement, et dniil les représentants attardés gardent la laveur et les places, dans la vague
attenle d'un public qui ne sait pas ce qu'il désire ; il les invente, elles naissent de son sentiment ; elles en ont l'imprévu et la spontanéité. Le public, le plus souvent, d'abord résiste ; quelques novateurs se groupent, entraînent la masse ; un beau jour, les adversaires se sont transformés en admirateurs, sans qu'ils sachent eux-mêmes comment la conversion s'est opérée. Au moment oii Watteau peint, il est bien accueilli par les amateurs ; mais les grands peintres sont alors les anciens collaborateurs de Lebrun, les représentants de l'école, Jouvenet, Antoine Coypel, de la Fosse, Rigaud; et même en 1748, près de trente ans après sa mort, le jour oii Caylus lit son éloge devant ses confrères de l'Académie royale de peinture et de sculpture, <( connaissant tout l'effort nécessaire à la nature pour la production d'un grand peintre d'histoire », il y apporte toutes les restrictions que lui paraît exiger d'un amateur éclairé le genre inférieur de son ami.
Le caractère du génie des maîtres est sa fécondité; il semble qu'il y ait en lui quelque chose de contagieux, qu'il se communique et se propage. Il découvre, il éclaire d'une lumière soudaine une nuance ignoi-ée de la sensibilité humaine, et la possibilité d'en varier l'expression sans redite, le charme de la nouveauté, rajeunit l'inspiration, multiplie la pensée d'un seul par les différents esprits en qui elle revit et se métamorphose. Watteau domine la peinture du xviii* siècle. 11 a des imitateurs directs qui lui empruntent ses sujets, copient sa manière.
Il avait connu Lanci;ot chez Gillot, et lui avait conseillé « (Je se former sur la nature même, ainsi qu'il avait lait » (Gersaint), mais, sans y tâcher, par son exemph», par son action, il lavait formé, à vrai dire, à son ima}i;e et sur ses propres œuvres. Pater était son compatriote, avait été son élève ; au moment de mourir, on s'en souvient, il le rappela auprès de lui, voulut lui consacrer ses derniers jours, et l'élève déclarait « qu'il devait tout ce qu'il savait à ce peu de temps qu'il avait mis à profit » ; ses tableaux confirment assez cet aveu de reconnaissance. Boucher n'avait pas viugt ans quand Julienne le chargea de graver les « ligures de dilférents caractères » d'après Wattoau, et il garde dans sa grâce plus apprêtée, qu'affadit parfois la manière, quelque chose du sentiment du maître qu'il ne fait pas oublier. Fragonard, au début de sa carrière, copie les Fatigues et les Délassements de la guerre, et ce peintre charmant (|ui, bien que né en Provence, dans ce pays de la pure lumière, loin de Venise et d'Anvers, se permet d'être un coloriste tour à tour plein de finesse et d'éclat, ce poète de, l'ivresse amoureuse, du baiser, des surprises, des demi^iolences, des derniers voiles qui s'envolent, par sa facture, par son art de faire jouer les rayons sur les étoffes, sur la chair vive, par ses esquisses brillamment frottées, rappelle le maître de Y Embarquement pour Cythère.
Celte inlluence de Walteau, on a [»u la retrouver dans de Troy, dans Charles Coypel, dans Van Loo ; mais, sans parler des imitations directes, des sujets empruntés, de la
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facture qui rattache désormais lécole française non plus à Bologne, mais à Rubens et aux Vénitiens, — n'est-ce pas la grâce de ^Yatteau, son élégance, son sentiment poétique, son âme encore qui, chez tous les petits maîtres, graveurs, aquafortistes, dessinateurs, en dépit de la licence croissante, fait passer un souffle de vie libre, heureuse, sauve de la basse grossièreté par une sorte d'invraisemblance poétique, par je ne sais quoi de rêvé, de chimérique, par ce sourire de Tesprit qui rayonne jusque dans les polissonneries auxquelles le siècle finissant se complaît et s'abaisse ?