I.K. MEZ/.F.TI
(Galerie de IKniiilaiic.)
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(Jii.iikI, aprrs s Olrc Iui'iik' iI;iii^ raldicr de (îjllot cl dans la collaboralioLi trAinIraii, Wallcaii vouliil cnlin sallVancliir, « il lil, tlit (iayliis, des marches et dos rt'pos do soldats, et ces premiers tableaux ont jteut-ôlre éj^'alé ce (|n'il a l'ait de jdiis heaii dans la suite. ( »n y voit en ell'et de la coulenr, de iliarninnie, des tètes Unes et pleines tresi)rit, et nn pinceau (pii conserve le goût de son dessin, [irononcé jusque dans les extrémités et les draperies, et dans ce qu'il veut exprimer ■'. De la guerre comme de l'amour il a peint surtout le jeu, le décor; il évite « la mauvaise guerre », ce qu'elle a de dur, de cruel : il choisit de la réalilé ce (jui lui convient; il s'en tient à la parade, aux épisodes comiques, aux scènes pittoresques lie la vie des camps. On aperçoit bien parfois un soldat le bras en écharpe, mais la blessure n'a rien de tragique, elle ne s'accompagne pas de l'expression de souffrance, elle sert à varier les attitudes, tout au plus rappelle-l-elle dos souvenirs mauvais sur lesquels il vaut mieux ne point insister.
(juand on regarde ces scènes militaires, bien observées, amusantes, mais dont les pires drames sont des averses qui tombent sur des dos courbés, des étapes par les routes boueuses et défoncées, on est surpris de penser (jue Walleau (piitla l*aris pour Valenciennes, selon toute probabilité, en septembre 1700, que les soldats qu'il a vus, dont il a pris dos croquis, sont les soldais mêmes qui, en 17(JS, s'étaient batlus à Uudonarde, qui, le il septembre 170î.>, sous les ordres du maréchal de Mllars,
venaient de livrer la sanglante et indécise bataille de Malplaquet, forcés de reculer, mais après avoir fait subir à l'ennemi des pertes qui l'arrêtèrent. Il n'a pas ignoré la guerre brutale, avec tout ce qu'elle offre de spectacles répugnants, les traînards, les convois de blessés aux figures pâles, aux linges sanglants. Parmi ces blessés^ recueillis à Valenciennes, se trouvait un homme qui devint l'un de ses amis les plus fidèles et dont il fit sans doute alors la connaissance : Antoine de La Roque, engagé dans les gendarmes du roi, eut la jambe gauche broyée par un boulet à la bataille de Malplaquet. Mais le génie de l'artiste décide de ce qui, dans les choses, le frappe. Watteau, d'instinct, ne vit que la comédie de la guerre : des soldats accoudés, couchés sur le dos, étendus sur le ventre, des femmes dont l'une a son marmot au sein, au-dessus d'un feu de bois une marmite où cuit la popotte, dans le lointain une cantine [Ccnnji volant) ; une commère juchée sur un baudet, allaite un enfant et précède la troupe en désordre — les uns à pied, d'autres à cheval, quelques-uns chargés de paquets — qui regagne ses foyers, la campagne terminée [Retour de campagne); la marmite est sur le feu, assis sur une couverture, des hommes jouent aux cartes auprès d'un tambour, une femme est assise tenant un enfant sur les genoux [Détachement faisant halte). Watteau emprunte à Callot deux sujets que celui-ci avait traités avec sa verve ordinaire dans les Misères de la Guerre : le Pillement cVun village^ la Revanche des paysans (gravés par Baron) ; on
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retroiiM' les lourds clKirioîs cIimiui's de lniliii, les épisodes de violence, les paysans armrs i\{' leur llrau cl assoiiiiiiaiit les pillanls, mais il y a citIcs plus ilr liaiiio, de riirciir, (i"enipurlrin('iil ircds, plus de la vraie guerre dans les (Hres à j)eine visiMes <|irindi(]iie le Irait du «graveur ([lie dans les |tcliles ligures du peintre.
Ces tableaux de la première manière du maître sont très rares il n'en exisie [)lus (jue (jualre, à ma connaissance). La petite scène militaire, (|u"il peignit étant encore chez Andran, dont Gersaint nous a gardé le souvenir et que son père Sirois avait achetée à Watteau par rintermédiaire du peinli'e llamaud Sponde a été conservée : elle est dans lagalt'i-iede M. Edmond de Hothschild. Des recrues (jiii lallient l'armée traversent un plateau par un temps alFreux ; les soldats vont sans ordre, à la lile, enl'onçant dans le terrain défoncé. D'après Dohme qui Ta vu et étudié, le tableau est presque monoclirome; le ciel bas, couvert de nuages et le sol humide sonl d'un ton grisâtre, le paysage et la troupe se noient dans une sorle de brouillard, les ligures même sont traitées comme en camaïeu, émergeant lin fond sans en rompre l'unité. Le dessin des têtes et des mains laisse à désirer; les mouvements, au contraire, et les altitudes sont indiquées avec beaucoup de bonheur, mais ce qui, surtout, caractérise IVeuvre, c'est la vigueur de l'ensemble, une tonalité lorlc, tenue (|ui marque, avec rinlluence encore des Flamands, Toriginalilé du colori^le.
Deux autres tableaux militaires, qui avaient l'ait partie
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<lc la collection de Crozat, sont à Saint-Pétersbourg, au musée de l'Ermitage : les Fatigues de la guerre, — par un temps de chien, pluie et vent, un âne refuse de passer un gué et arrête le détachement en marche ; les Délassements de la guerre — , sous des loiles déployées, des femmes et des soldats bruyamment sont attablés et boivent ; dans le fond d'autres soldats boivent et fument.
Le hasard qui a parfois des rencontres heureuses a fait tomber entre les mains du peintre Eugène Carrière, un de ces rares tableaux, et celui peut-être qui fut le plus apprécié des connaisseurs : c'est V Escorte d'équipages qui a été gravé par Cars et que Mariette déclare tout simplement « un tableau merveilleux ». Dans une plaine des environs de Valenciennes, auprès d'un ruisseau qu'ombrage un bouquet d'arbres au feuillage roux, sous un ciel où s'avance un nuage éclairé par les fumées qui montent, la troupe s'est arrêtée : un soldat, habit rouge, culotte bleue, bas blancs, s'est étendu sur le dos, la tête reposant dans ses mains ; un autre, couché sur le ventre, cause avec une femme; au centre, deux villageoises, dont l'une, le sein au vent, allaite son nourrisson, tandis qu'à ses pieds, dans une façon de berceau, dort un autre marmot; plus loin, la soupe chauffe dans un chaudron suspendu au-dessus d'un feu de bois qui pétille et qui fume; des armes, une muselle, un tambour ont été jetés là; en arrière les cantiniers déchargent une espèce de cheval blanc, rosse efflanquée et pitoyable ; on aperçoit un bout de tente ; au delà, un coin de village. Dans le lointain, de
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loiil pclils soldais. If lii-^il sur rôpaiilr, iiiar(|iii'iil ili'-jà \.\ juslcsse de roltscrvalioii, le sens du mouvemeul, l'accent oxprossit". Lo taMeau csld'uu culorislo, mais je n'y vois pas l'inlluonco do {{uIkmis : sou aspect est sombre, sans rieu de tleuri ui d ari;ciiliu ; lliaruiouie puissante n'est pas oldi'iiue j»ar les contrastes, les tons sont voisins les uns (les autres, l'uuilé est dans une note générale brune et comme un peu assourdie.
A cette date, Watteau a déjà lart de saisir le mouvement, de comprendre l'homme en action, le geste, l'attitude, mais il n'a pas encore dans le dessin des mains et des tètes cette certitude (|ui lui pernielti'a île l'aire tenir tant de vie et de grâce spirituidie dans les petites ligures qui peuplent les fêtes galantes. Un reconnaît dans sa couleur l'iniluence des petits maîtres llamands, mais il n'a pas encore assez pénétré la technique de Ruhens, il n'a pas encore étudié chez Crozat les maîtres de Venise, il ne cherche pas ses harmonies dans la richesse et dans l'opposition des éléments, il est coloriste par la vigueur de l'etTet général, par l'art de composer le tableau d'ensemble dans la coloration, de soutenir dans la diversité des tons l'accord fondamental.
Il tant rapporter à l'époque on Watteau peint ses scènes militaires, quelques scènes rustiijin's (|ni le montrent sous l'influence de Téniers et des Flamands. Xous ne connaissons plus ces œuvres que par la gravure. L'une des plus significatives s'intitule la Vraie gaieté' : devant l'inévitable auberge, sur un cuveau renversé, nu mnsi-
cion assis racle son violon, nn gronpe danse; en arrière, un paysan presse une lille qui résiste à demi; les formes courtes, les iianches épaisses, les faces mal équarries des rustauds imposent le souvenir de Téniers, mais déjà chez les deux femmes, par une expression de coquetterie, par un art de porter la guimpe et le bonnet, s'annonce d'un peu loin, à dire vrai, notre Watteau. Deux paysages, r Abreuvoir, le Marais (gravés par Jacob), un Repas de campagne, sans rien d'original, un Retour de guinguette, d'assez vive allure et de composition amusante, nous permettent de nous faire une idée de ces œuvres ilamandes qui n'ont d'autre intérêt que d'acheminer Watteau à la possession de lui-même.
Mariette, l'amateur et critique, nous dit que, parmi les tableaux qu'il présenta au jugement de l'Académie pour être « agréé » figurait nn tableau qui appartenait à M. de Julienne etquenous connaissons par la gravure de Scotin, les Jaloux ; sur un banc, au pied d'un grand arbre. Pierrot, l'air béat et gourmand, est assis entre deux coquettes, Mezzetin est de la fête ; en arrière, dans le bosquet apparaissent deux faces inquiètes, dont le noir Arlequin.
Watteau a été agréé dans la séance du 30 juillet 1712 : à celte date il avait donc choisi les thèmes pittoresques qui devaient faire son nom immortel. Durant les neuf années qui lui restent à vivre, en dépit d'un état de santé qui s'aggrave, il ne se lasse pas de composer ses poèmes charmants, et, comme l'écrit Crozat=à la Rosalba, le 21 août 1721, « il finit ses jours le pinceau àia main ».
LA FINETTK.
(Musée du Louvre.)
ANTU1N1-: w atti:au. (iT
ConinuMil a-l-il rir iuiicik' à lai>st'r I(»s soldais cl les riislres? Comnieiil on esl-il vcini à ^iMjupiT des rires de joie, d'élég:ance et de mélancolie dans ces paysaj^es réels et féeriques où monte et llolte une musique que notera Mo/art? On peut ajuste litre rappeler le goût de l'époque pour les pastorales, le succès quCul l'Asv' de Lamollelloudarl, relever l'iutluencede la lilirTalurc cl du lliéàtre, relier l'icuvrc du peintre aux poèmes, aux comédies, aux ballets à la mode. Ajoutons que \\ attcau laisse les soldats et les paysans, parce qu'il n'avait pas l'occasion de les observer, parce que chez Crozat, dans l'hôtel de la rue Richelieu, dans la villa de Montmorency, ilonl il nous a gardé l'image {ia Perspective, gravée par Crépy), il voyait de belles dames, d'élégants cavaliers, parce que, dans ce milieu, il se nourrissait de sensations délicates, de belles formes et de beaux sons, parce qu'enfin, peu à [)eu, en imitant Téniers d'abord, en étudiant plus tard Uubens, le Titien, Paul Véronèse, il avait enrichi, parfait son langage et découvert par le travail la technique et les sujets qui répondaient à son sentiment et s'accordaient à son génie ; et disons qu'il y a quelque chose qu'il n'a pas dû aux pastorales du temps, dont nous connaissons à [)eine le nom, précisément ce qui fait la perpétuelle jeunesse de son œuvre.
Comment il étudie les maîtres, comment, par ces études mêmes, il s'alfranchit et en vient à exprimer dans un langage qui est à lui une émotion originale, nous pouvons l'apprendre en regardant les ligures nues, assez peu
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nombreuses, d'ailleurs, qu'il a peintes. Il ne se contente pas de contempler les œuvres des maîtres pour s'approprier leurs procédés, il s'essaie à les appliquer. La collection de Crozat lui permet de vivre dans l'intimité des Vénitiens. VAntiope de la salle Lacaze nous le montre se faisant l'élève et l'imitateur du Titien : le soir tombe, le ciel à l'horizon est coupé de bandes orangées qui s'éteignent, sur le paysage assombri, mais de tons ardents se modèlent les chairs blondes de la femme endormie. Les fonds, le corps du satyre, le choix des éléments et leurs rapports, tout rappelle la manière forte et chaude du Titien. Dans V Amour désarmé du musée de Chantilly, Watteau démêle les secrets d'un art plus subtil et plus complexe, il imite un maître auquel il doit autant qu'à Rubens, Paul Véronèse. Par la forme aimable, par la plénitude, par tout ce qu'il a de grâce, de vie et comme de mouvement virtuel, le corps est bien de Watteau, mais le charme du coloris, les roses et les lilas du ciel, mariés aux tons nacrés de la chair, l'unité d'ime harmonie dont les contrastes n'ont rien de heurté, tout impose le souvenir du maître vénitien, quand il se plaît aux accords argentés.
L'action de Rubens est surtout sensible ; de bonne heure, encore chez Audran, Watteau l'a connu, aimé» étudié, et toujours il lui sera hdèle. Une des très rares lettres que nous avons de lui nous apporte le témoignage de cette admiration. 11 écrit à M. de Julienne : « Il a plu à M. l'abbé de Noirterre de me faire l'envoi de cette toile
ANTOINK WAITKAU. <!''
(le l*aiil IxiilxMisjtù il y a deux Irlcs ilaii^fs. <■( aii-tli'SSOUS, sur le miajit', cclti' tij^iirc df li'miiic |ilniii;(''(' dans la coiitonipUilion. lîicii ii aiiiail mi me rendre plus iieureux... Depuis ce numiculoù je l'ai i(m ;ue, je ne puis rester en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se retoui'ner vers le pupitre où je l'ai placée coniuie dessus un laheruacle! 11 vous plaira, monsieur, «le l'aire a^rC'er mes véritables remerciements à M. l aidjé de Xoiilerre, jusqu'à ce (}ue je puisse les lui adresser par moi-même. Je prendrai le moment du messager d'Orléans prochain pour lui escrire et lui envoïer le tableau dn Repos de la Sainte Famille^ que je lui destine en reconnaissance. » Ce Repos de la Sainte Famille^ aujoiiid liui au eliàloau de la (îatscliina, ne paraît pas avoir grande originalité, mais dans le ciel on aperçoit deux tètes d'anges qui doivent re[)roduire celles du tableau de Rubens. L'esquisse du Jugement de Paris (salle Lacaze) est de technique flamande, mais nous surprenons plus encore riniilalion directe du maître d'Anvers dans des œuvies que nous ne connaissons plus que par la gravure. Les Fêtes au dieuPan, Xas Plaisir s de Cijthère^ nous montrent la Vénus flamande, aux larges flancs, aux lignes flottantes, à la chair laiteuse.
Mais Watteau n'imite que pour s'instruire, et il u imite que les maîtres auxquels le rattachent les alTinités de son propre génie. « Clie/ Watteau les appropriations vénitiennes corrigent, atténuent, dissimulent ce que sa peinture a d'instinctivement flamand, lui créent un procédé, une cuisine d'art (|ui n'est ni ilalienne. ni flamande, une
palette d'cbloiiissement meublée de l'exquis des tons des coloristes des deux pays, une palette qu'il fait française par tout ce qui se reflète d'un pays dans un tableau fait sous son ciel, ce je ne sais quoi de léger, de spirituel, de galant, dirais-je presque, qui prend sa touche matérielle dans la pairie de la vie civilisée. Alors Watleau n'est plus un peintre llamand, c'est un peintre français, et un français par le faire, qu'on l'entende bien, et sans tenir compte de sa création et de sa poétique toute française. » (E. et J. de Goncourt.) Voyez V Automne (salle Lacaze), mieux encore la plus belle, la plus personnelle aussi de ses figures nues, c^Wa Diane an bain, qui, longtemps en Angleterre, est revenue en France il y a quelques années et appartient aujourd'hui à M"' de Miranda (Christine Nillson). La toile dépasse les dimensions dans lesquelles il s'enferme à l'ordinaire, elle a été peinte dans les dernières années de sa vie. Mieux que dans V Automne, dont les tons dorés peuvent rappeler encore l'Italie, il montre ici dans le dessin aussi bien que dans le coloris ce /««>-e français, qui n'exagère, qui ne souligne rien, et sans chercher l'éclat le trouve à force de nuances et de délicatesses. En dépit du carquois mythologique qui traîne à ses côtés, la baigneuse n'a rien d'une déesse antique, son visage est mutin, la brise agite une mèche rebelle de sa chevelure blonde ; elle révèle les charmes cachés de ces femmes qui portent avec grâce la robe aux longs plis, et d'un pas rythmé s'éloignent sous les ombrages des parcs au murmure des musiques galantes et des
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propos amouit'iix. L.i lichc'-^r du coloris (•>( ItjtMi plii^ dans lo choix cl le iiii»|)nrl des élcmciils (|iic dans Iciiiinlonsilô : rii;inn<»iiic iiaii (11111 accord Ac Ions alir-mn-s et comme volonlaircmcnl altondris. Assise sur un Icrlrc, an liord d une source dans la(|iic||c plonge encore son pied droit, Diane essnie son j)icd gauche dan> une altitude familière (|iii penche en avant son corps souple, élancé, sans rien de ^réle. Ce corps jeune, terme et plein, doux aux caresses des touchers délicats, se modèle librement dans la lumière dont il est haijj:né, dans la lumière d'un paysage qui s'étend, (|ui s'ouvre, que le ciel envahit et qui s'Iiarmonise à ses blancheurs rosées. Anlanl (|u'à Rubens, on pense à Corot, le peintre du pays de France. La pâte transparente a la souplesse de l'épiderme soyeuse, de cette chair iraichequc le sang colore et qui n'a plus rien du cuir ambré au grain ténu des corps italiens. Loin que les femmes de Watteau soient des statues, des l'urmes abstraites, rapprochées arbitrairement de je ne sais (pud canon, les statues qu'il aime adresser sous les grands arbres de ses parcs sont des femmes; elles s'agitent, se penchent, sourient, se colorent, prêtes à descendre de leur piédestal qu'enguirlandent les roses, pour prendre leur part des plaisirs auxquels elles président.
Il ne faut pas imaginer, toutefois. (|ue Watleau ehangc brusquement de manière et de style, quand il passe des scènes militaires et rustiques aux fêtes galantes. Dans cette vie si courte et si bien remplie, sans pouvoir noter toutes les transitions, toutes les expériences, nous pouvons
suivre le progrès qui amène l'artiste à se découvrir et à se posséder lui-même. Rien de plus instructif sur ce point que le Plaisir pastoral du musée de Chantilly, dont un autre exemplaire se trouve au nouveau palais de Postdam. L'œuvre résume le passé et annonce l'avenir. Le paysage est llamand, à droite du bocage s'ouvre la plaine colorée par le soleil à son déclin, au fond de laquelle se laisse apercevoir l'église du hameau ; sous les arbres un vieux paysan joue de la llùte et un berger lutine une commère déjà vue dans quelque kermesse. Avec plus de décision et de franchise, le système des colorations est le même que dans V Escorte d'équipage : sur des fonds soutenus, un peu sombres, sortent le bleu d'une écharpe, le jaune d'une robe, le rouge d'une veste et d'un béret; l'harmonie n'est pas obtenue par des touches juxtaposées qui se font valo'ir l'une l'autre; mais déjà le coloriste s'affine et le peintre a choisi les formes et les mouvements auxquels désormais il se tient. Le danseur est fin, nerveux, plus acteur que paysan, le jeune garçon étendu sur l'herbe est mince, délié, et, sous les arbres, lancé sur une escarpolette, on voit le torse élégant d'une héroïne des fêtes galantes. A la même époque de transition R. Dohme rapporte la Contredanse^ gravée par Rrion, la Proposition embarrassante^ gravée par ïardieu, le Passe-temps^ gravé par Audran. Au delà Watteau ayant appris des maîtres tout ce qu'il en pouvait apprendre, peint ses œuvres définitives. 11 y aurait quelque pédantisme à prétendre les classer, quand on songe qu'elles ont été toutes exécutées
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dans uno périodo de six à sept ans. Qui voudra juf^er la technique de Walteau, de ce qu'il atteint de ilélicatesse el déclat, quand il est eu verve, peut eonsuller au musée de Ghaulilly \'A7)iantc iitfjuirtr et le Donneur de sf'renar/es, deux études où sa nuiiu se joue lii)reuieul. qu'il a pi-iules pour un connaisseur et un ami. pour cel aldji' Marauder, chanoine de Saint-Germain-lAuxerrois, à qui il devait laisser à sa mort une partie de ses dessins.
La comédie des Lhéâtres .'talien et fraiirais. — Les fêtes galantes. Le paysage de Watteau.
Watteaii est désormais le peintre que nous connaissons, le maître tant de fois célébré : sa vie de grand artiste s'enferme en quelques années. Après un détour, il revient aux sujets de Gillot ; il se fait l'interprète de la comédie italienne ; Arlequin, Pierrot, Scaramouche, le Docteur, ColomJjine, sont les héros de ses petits poèmes ; il leur met la guitare en mains, la llùte et le chant aux lèvres, et, dans un bosquet oii apparaît la figure bestiale d'un faune, il montre leurs amours, leurs jeux, leurs querelles, tous les caprices qui les rapprochent, les séparent, mêlent et varient les groupes du chœur joyeux que mène la fantaisie. — Sous les grands arbres, dont le feuillage laisse voir l'inévitable faune au rictus animal, Colombine, dans tous ses atours, une toque de plumes sur la tète, l'éventail aux doigts, coquette et savante, est assise ; Pierrot est à ses pieds, la guitare sur les genoux, et contre elle, tout ému, avec l'ingénuité sans innocence d'un Chérubin, un adolescent se presse, taudis qu'à travers la feuillée apparaît la face noire et laide (ï Arlequin jaloux.
Au musée de Berlin deux petits tableaux charmants qui se font pendant symbolisent la rivalité (k^s deux théâtres. V Amour au théâtre français représente un ballet d'opéra
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où la niytliolo^io s'habille cui'ic'Us».'moiit (les costumes du temj)s. Lo> lieux personnages cjui Irincpienl amicalement sont, en ilépit ties apparences, des dieux de lOlympe : I un. en costume de grand seig^neur, un tricorne à plumes sur la tOte, est Apollon, comme l'indicpie le carquois qui pend à son côté, à moins (jue cd aniier l»i/arn' ne soil l'Amour lui-même. Quant au jeune homme couronné de raisins, vers lequel se penche une hlonde Ariane, reconnaissez en lui Bacchus. Au premier plan un couple de danseurs exécute un menuet, lu femme relevant sa robe d'un geste gracieux; tout autour, dans le décor, des musiciens, des dames, des cavaliers. L'Amour nu tJu'àtre italien nous montre dans leur costume consacré les héros de la Commedia dell" Arte, que réunit une sérénade nocturne : à la lueur d'une torche et d'une lanterne. Pierrot, la guitare en mains. Arlequin. Mezzelin, le Docteur et Colombine qui tient le masque (ju'elle vient de quitter.
Le Louvre possède un des chefs-d'œuvre du genre, le fameux Gilles, tableau de haute virtuosité, dont l'harmonie savante des gris calmes et froids monte et s'exalte en un accord puissant. Dans un costume de satin dont la blancheur, mariée par ses reliefs aux tons du paysage, se dore sous la lumière, s'adoucit dans l'ombre en gris argentins, debout, les bras ballants. Pierrot se détache sur le ciel bleu que réchauffe une brume ensoleillée, tandis que par le chemin creux, qui longe le tertre où se dresse la blanche image, avec un bruit de fanfare, dévale la troupe bigarrée, h' minijis rose et hardi de Colombine
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et la tctc grise du baudet à l'œil doux qui, tiré par quelque Scapin à la veste éclatante, ploie sous le poids du noir Docteur. Pierrot, pauvre Pierrot, dont la face blênio, suspendue entre les grimaces du rire et des larmes, dit la mélancolie du plaisir, la fête et ses lendemains ; Pierrot, notre frère, dupe et victime de lui-même, que son désir mène, comme Scapin le baudet, où il ne voudrait point aller, et que tous les tourmenteurs d'eux-mêmes, pour avoir choisi les autres formes de la folie humaine, regar- <hMil fièrement sans y voir leur image !
Dos scènes de la comédie italienne aux « fêtes galantes » la transition est insensible. Dans les groupes qu'il dispose sous les ombrages des grands parcs, vous retrouverez souvent Pierrot, Arlequin, Mezzetin, Colombine ; ces êtres de fantaisie ne se séparent point de la foule des créatures légères, réelles et symboliques, qui semblent naître du milieu même que crée pour leurs ébats le caprice indulgent du poète, ^^atteau est par excellence le peintre des « fêtes galantes ». Quand on prononce son nom, les images d'abord évoquées sont les grands arbres d'un parc, aux perspectives lointaines, aux eaux dormantes, les boscpets propices, une vallée où s'enfonce un lleuve au cours nonchalant, une brise caressante où, dans la musique, passe le parfum léger des femmes et des fleurs ; les toques à plumes, les longues robes de satin, les courtes vestes de soie ; un profil exquis, une gorge qui sort d'un corsage en poinlc une taille qui se cambre, une tête souriante qui se retourne, un groupi' qui s'éloigne ; et de
Cliché U.iriUtacui:!.
UEJEL.NKK EN PLEIN AIK.
(Musée de Berlin.)
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ces images, comme au cliaiil ('Vdi aleiir d'Arit'l, se comj)osc la féerie dans sou décnr, le pcjème «les amours légères dont le rôve traversa lu fantaisii' du peintre.
N'imaginez pas, toutefois, que Walteau travaille sur de vagues images. Jamais il n'a oublié les conditions de son art. A Yalenciennes, encore enfant, il allait sur la place publique observer les charlatans et vendeurs d'orviétan (Gersaint); plus lard, au Luxembourg, il n'a pas seulement étudié les arbres du jardin, il a vu passer les coquettes dans leurs atours, il a noté leurs mines et leurs gestes. Jamais son imagination ne s'est détachée de la nature ; il ne se lasse pas de dessiner d'après le modèle vivant, il multiplie les croquis ; son œil ardent, inquiet, ouvert sur les choses, arrête au passage les gestes vifs, les lignes mobiles, les traits expressifs qui, de ses petits tableaux, font de grandes œuvres, parce qu'ils enferment la vie. Un peintre est un réaliste au service tl'un poète. D'élémenls pris sur le vif. par leur choix, plus encore par l'unilé t|u y met son émotion, Watteau compose un momb' (jui nest (ju'à lui.
Dans la lumière azurée transparaissent des feuillages légers, c'est le printemps. Svelte, alerte, dégagé, VF/idiffêrenl (Louvre, salle La Caze), la taille bien prise dans son justaucorps de la nuauer du ciel, un manteau rose doublé de soie bleue négligemmeni jelé suri épaule, les jambes rapprochées, les bras étendus, tourne sur luimême en faisant claquer ses doigts d'un geste de dédain et de belle humeur. Assise sur un banc, à l'ombre d'un
bosqiu'l, une ((xjiic linme sur ses clieveux blonds oiuliilés, les yeux noirs, le nez mntin, les lèvres en tlour, dans une robe de satin d un blanc verdàtre on joue la lumière, sur les genoux la guitare au long manche que soutient sa main fine, presque enfant, la Finette (salle La Caze) écoute s'en aller la lin de sa chanson. Son visage sort de la fine collerette comme une tleur d'un vase de cristal ; elle est la femme de Watteau, sans méchanceté, sans défiance, sans auti*e pensée que celle qu'exprime sa grâce native, qui va où la mène sa fantaisie, une des petites fées de ce ballet de Titania où se noue et se dénoue le chœur des amours éphémères. Tout à l'heure le bel Indifférent passera près d'elle ; vous le retrouverez à ses pieds, cherchant les mots qui troublent les cœurs, tandis que, la tête doucement inclinée, elle écoutera celui qui lui rapporte l'écho de sa chanson.
A défaut des « fêtes galantes » de Dresde, de Berlin, de toutes les a'uvres que nous avons laissé échapper, \Asse7nblée dans un parc (salle La Caze) suffit à nous montrer l'art avec lequel Watteau compose ses paysages et sait y mêler, comme y fondre, les personnages dont nous ne saurions dire s'ils en naissent ou s'ils les ont créés. Le tableau est fatigué, il s'est assombri, il a perdu avec ses glacis quelque chose de sa iluidité, de sa transparence^ mais l'esprit du maître et son charme y sont présents. Le soir tombe ; dans un parc, au bord d'une pièce d'eau, se joue un groupe d'hommes, de femmes et d'enfants : les grands arbres, déjà teintés des rousseurs de
l'automne, se colorent des derniers rayons du soleil couchant ; dans l'encadrement des épais ombrages s'ouvre une perspective qui, de la pi^cc d'eau où la lumière du fiel rélléciiie s'apaise, mène l'œil par-dessus les collines bleuies jusqu'aux Ions orangés de lliuri/on. Un joueur de llùte, dans l'omljre, marie son ciuint à la brise du soir; deux femmes, un homme à demi couché à leurs pieds, sont assises : lune, l'éventail à la main, se retourne ; caressée par la lumière qui allume les plis de sa jupe de satin, éclate sur sa gorge, détache un prolil charmant, l'autre repousse un galant qui tend les bras vers elle ; un couple cause ; deux enfants jouent étendus sur l'herbe ; une fillette debout, la grâce de la femme déjà dans la grâce de l'enfant, regarde la pièce d'eau, tandis que, curieux de solitude, un couple s'éloigne, l'homme, la taille cambrée, le jarret tendu, le manteau de soie bleue tombant sur l'épaule ; elle, la traîne de sa longue pelisse d'un roux vénitien relevée d'un geste coquet qui découvre sa cheville, allonge sa taille souple, toute la ligne de son corps sveltc ondulant au rythme de sa marche cadencée.
Watteau est un paysagiste. 11 n'a pas pour la nature l'amour patient et naïf d'un vieux maître hollandais, il ne pressent pas, comme Ruysdael, tout ce qu'une àme ardente peut révéler d'elle-même, sans y songer, par les affinités secrètes qui lient les formes et les ombres à l'expression des émotions humaines, mais il a senti de la nature ce qui s'accordait à son rêve, il l'a regardée d'un œil de
peintre et il l'a aimée en poète. Ici, comme dans ses figures, fidèle aux conditions de son art, il môle intimement la poésie et l'observation, et c'est de sensations directes, c'est d'éléments réels qu'il compose le décor idéal de ses fêtes galantes, ce monde élyséen fait des caresses des choses. Comparez ses paysages aux fonds de Boucher, à ces fouillis, d'un ton de tapisserie, qui ne semblent amuser les yeux avec les choses de la campagne que pour en distraire et en détourner l'esprit. Si Watteau n'a pas notre sentiment de la nature, c'est à elle qu'il demande ses inspirations ; son paysage attend la présence de l'homme, n'a de sens que par elle ; mais ce qu'il a d'agrément, de mesure, n'en altère ni la vérité ni même la grandeur.
Toujours il s'est plu au contact direct avec les choses; au Luxembourg, dit Gaylus, « il ssinait sans cesse les arbres de ce beau jardin qui, brut et moins peigné que ceux des autres maisons royales, lui fournissait des points de vue infinis (1) ». Watteau connaît les grands arbres, il en a observé les formes, les ramures, non seulement au Luxembourg, mais sur les remparts de Valenciennes, dans la belle villa de Crozat à Montmorency ; surtout il a étudié leurs ombrages, les lignes
(I) Un an avant sa mort, le 3 mai 1720, Watteau écrivait à M. de Julienne : « Vous me rendrez satisfait au delà de mon souhait, si vous me rendez visite d'ici à dimanche; je vous montrerai quelques bagatelles, comme les paysages de Nogent que vous estimez assez, par cette raison que j'en fis les pensées en présence de madame de Julienne, à qui je baise les mains très respectueusement. »
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oiitluh'iisrs (|iii (Ml inarquent les conloms, le claii- oljsciir qui en modèle la masse, l'atmosphère qui les enveloppe, les pénètre, les allège, ouvre aux regards leurs profondeurs. 11 est un passionné de la lumière, il en a noté les rellets dans les eaux assoupies, les jeux, les gradations, les éclats, les transparences, selon qu'elle rebondit sur l'objet, ou s'y absorbe, ou y éclate, ou s'y penl. Rattachés à ces études attentives, remplis de traits choisis mais observés, ses paysages ne sont pas des fantaisies superficielles, imaginées de toutes pièces pour varier les fonds des scènes qui s'y encadrent. Sans doute, il les accorde à ses personnages, il les subordonne à ses lins décoratives, mais il ne les improvise pas, il les compose des impressions où se résume en son souvenir le charme des choses.
Les jardins royaux et les grands parcs ne lui ont pas fait oublier sa patrie, Valenciennes, les plaines du Nord : il les donne pour fonds à ses premiers tableaux militaires, il en mêle le souvenir à ses impressions nouvelles. De ses visions premières il a gardé l'amour des grands ciels, de l'air, de l'espace ; dans ses parcs, jamais il ne ferme les ombrages, il enfonce les perspectives, il laisse le chemin libre à la lumière qui vient de l'horizon, à l'œil qui s'y élance ; parfois il (lévelo[)p<' toute une campagne aux vastes étendues {Amiiseynent champêtre, Postdam) ; parfois entre deux collines il fait serpenter un lleuve, parfois à la lisière d'un bois il ouvre la plaine où, dans un bouquet d'arbres, apparaît un village que domine un clocher
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pointu [Plaisir pastoral, Postdam). Par ce sens de l'espace, son paysage est un paysage de poète, que reculent les transparences de ratmosphère, que les lointains vaporeux, les fonds qui se perdent, l'évanouissement de la terre dans le ciel à l'horizon prolongent comme la rêverie même qui le mêle à ses images légères. C'est en ces « Champs-Elyséens » qu'au pied d'une statue de Cypris, dont le marbre a les palpitations de la chair, il dispose, dans des attitudes que volontiers il répète, les groupes de ses fêtes galantes, tantôt auprès d'une balustrade longue et basse oii les couples s'accondent, s'asseyent, entourés de musiciens ou de danseurs [la Perspective ; Rétiiiion en plein air, Dresde; Réunion galante, Postdamj; tantôt à l'abri des grands arbres, les femmes assises frappant de l'éventail une main trop hardie, les hommes étendus à leurs pieds, à genoux à leur côté, le bras autour de leur taille ; un couple s'éloignant, d'autres isolés, perdus çà et là { Ajmisemejit champêtre, Dresde), — tous les actes du petit drame sans dénouement hâté dont le caprice amoureux varie les épisodes et multiplie les péripéties.
Si le paysage de AVatteau n'est pas fiction pure, s'il lient à la réalité par les éléments qu'il combine, il est l'œuvre de la fantaisie, un monde créé pour le petit peuple qui l'anime ; il s'évanouirait avec la féerie dont il est le décor enchanté. C'est la nature sans les frimas, le vent, la tempête, sans ce qu'elle a de sérieux, de tragique, sans rien qui. rappelle ni la vie profonde des choses, ni la terre rude du laboureur, ni le travail, la souffrance et
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la mort : cllo iiost plus (|iii' If liii'àln' des jeux de ramuiir et «lu hasard, elle ne l'ciiNoic à r;'imc (jiic Irrlio carcssanl «le son propre df'-sir. Ses i;raiids arbros, ses boscjiicls sont là pour iiivilcr au l'opos, ses roses attendent les mains (|ui les tresseront en couronnes ; ses sources, ses jets d'eau jaillissants veuleiil I accompagnement des tendres entretiens, des rires légers ; sa brise n'est que la messagère qui emporte et répand les parfums, la musicjue et les chants. Pas plus que l'imagination, l'œil ne saurait séparer les ligures et les fonds; une même harmonie les envebqipe, ils en sont les éléments accordés. A 1 heure où le soleil descend à Ihori/on. la lumière apaisée dore les couronnes de feuillage dont les masses s assombrissent, elle entre dans la clairière et, sur le fond assoupi, mariant les personnages au décor, elle détache tout ce qui l'arrête et la réfléchit, les cassures des étoffes de satin, un profil ex(|uis, une oreille apparue dans les frisures blondes, les nuques ambrées que les cheveux relevés découvrent, une gorge, une main fine. Watteau excelle dans cet art de suivre les jeux de la lumière sur les étoiles, sur les chairs, de faire sortir de ces traits vifs et comme dispersés l'unité d'un effet où ils conspirent.
Watteau a eu cette rare fortune de se mettre tout entier dans une truvre ([ui, faite de la grâce de son esprit, en reste le témoignage et le vivant symbole. h'Embarqucment pour Ci/thère est le tableau qu'il présenta pour sa réception à l'Académie, plus de cim| ans après qu'il y avait été « agréé » (1717). Baigné dans une atmosphère blonde,
où le soufOe de la brise lente porte la caresse d'une musique légère, le paysage prolonge ses contours nonchalants ; entre les collines bleuies, dont une lumière douce argenté les sommets, le iîeuve alangui coule, réfléchissant le ciel et ses rives, et, sur ce fond de rêve, ondule la ligne des pèlerins, — robes de satin, petites vestes et manteaux courts, blancs, roses, bleus, relevés et soutenus par les bruns, — déroulant dans son unité les épisodes variés de ce poème de l'amour sans hâte et sans fièvre. Assise sur un banc, qui domine un buste de Cypris sortant d'un terme de marbre oîi montent et s'épanouissent des roses, celle-ci écoute l'homme à genoux qui se soulève vers elle, et son visage penché laisse déjà lire le charme des paroles troublantes ; celle-là s'est laissée convaincre et, d'un geste décidé, tend les deux mains vers l'amant qui la relève ; grande, belle, sérieuse encore, déjà prête au départ, cette autre, le bras de celui qui l'entraîne autour de la taille, se retourne, et, dans un mouvement de coquetterie résignée où se trahit l'élégance du corps souple, regarde le couple qui se lève comme pour l'attendre et s'enhardir de son exemple; au bas du tertre, sur le chemin, avec la familiarité des premiers pas faits, les couples joyeux, enlacés, souriants, — l'une, de ses deux mains, suspendue au bras de l'aimé, — s'en vont vers la galère d'or enguirlandée de roses, où deux nochers nus attendent, appuyés sur leur rames, tandis qu'au-dessus tourbillonnent les petits Amours lancés comme une volée ije Heurs; et de la causerie timide encore, où la voix
hésite et tremble, aux maiii^ ([iii se pressent, aux bras qui se serrent, aux b-vn-s (jui se cherchent, aux baisers qui montent avec un bruil «1 aik's, c'est, en ces groupes divers, le même sentiment (jui iiail, grandit, développe ses épisodes successifs, b' nicmc cbaiit vi-ibbdont la ligne au r\ tbmc uiidulcux relie les stances l'une à lautre.
L Embarquement pour Cythère, c'est le poème de lamour délicat, où l'esprit s'émeut avant le cœur, où l'imagination se trouble avant les sens, le poème des sympathies soudaines, des abandons sans résistance, des rencontres qui font les bonheurs d'un jour inoubliables ; c'est un pays féerique où tout se dispose de soi-même pour cet enchantement du caprice amoureux, les guirlandes de roses et d'amours envolés, le bruissement des feuillages légers, les bosquets qui offrent leur retraite aux couples lassés, le reflet mélancolique du paysage, au soleil couchant, dans les eaux dormantes. Dans ce monde du rêve, on ne connaît ni le regret, ni le remords, ni les tumultes de la passion, ni les déchirements des sentiments contraires; les âmes descendent une pente douce qui, de la causerie spirituelle et galante, avec des lenteurs de menuet, les mène à l'amour sans déranger les plis des robes de satin aux cassures lumineuses ; de la vie il ne reste que l'amour, et de l'amour que le rôve «l'un poète soudain épris un soir de bal, dont l'enchantement se mêle de la mélancolie secrète des réveils prochains,
h' Eîiibarquement pour Cytlu-re, que possède le musée
du Louvre, est une esquisse; en respectant les grandes lignes de sa composition, Watteau la compliqua, l'enrichit et fit un tableau qu'acquit son ami de Julienne. Des mains di' Julienne il passa dans celles de Frédéric^ et il apparlicut aujourd'hui à l'empereur d'Allemagne. Des deux œuvres, quelle est la plus précieuse? La question est assez oiseuse, la vérité est qu'elles sont autres. Le tableau du château de Berlin est plus meublé, plus brillant, plus fleuri. Au lieu d'un simple buste, sur un piédestal se dresse une statue de Vénus que lutinent des amours ; au pied de la statue de nouveaux groupes remplissent tous les vides laissés dans l'esquisse; enfin, dans l'ouverture du paysage se dresse un mat d'où pend une voile et qu'entoure une gerbe d'amours envolés. Dans l'esquisse il y a plus de poésie, plus de mystère; les premiers plans sont dans le silence, les groupes un peu reculés s'attendent, s'appartiennent, sont à leurs propres sentiments; dans le tableau la fête atout envahi^ les groupes rapprochés, parfois, n'ont qu'à suivre le flot qui les pousse, le poème délicat se perd dans le bruit des voix et dans l'éclat des choses.