CHAPITRE X
Rose Bradwardine et son père.
Miss Rose Bradwardine n’avoit que dix -sept ans. Cependant, à, l’époque des courses de chevaux de la ville, un toast en son honneur ayantété proposé dans le club de Bautherwhillery, sir Bumperquaigh 1 , qui étoit président perpétuel de cette réunion, en proposant le toast, ne se contenta pas de dire qu’on ne boiroit que du vin de Bordeaux à la santé de miss Rose, il ajouta Rose de Tully- Veolan a . Dans cette séance mémorable, ce toast fut proclamé trois fois par le petit nombre des honorables membres qui eurent la force de résister à cette terrible épreuve. Je sais de bonne part que ceux qui dormoient applaudissoient en ronflant, et que ceux qui étoient tombés sous la table joignoient encore leurs acclamations mal articulées à celles des vainqueurs, et cherchoient à se relever pour continuer le toast favori.
Cet applaudissement général ne pouvoit avoir
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7 On boit autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom.
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d’autre cause qu’un mérite reconnu; non-seulement miss Rose en étoit digne, mais elle eût obtenu le suffrage de connoisseurs plus éclairés et plus sobres que ceux de la société de Bauther- » whillery. C’étoit en effpt une très-jolie personne dans le genre écossais; c’est-à-dire avec de trèsbeaux cheveux châtains et une peau aussi blanche que la neige. Cependant elle n etoitni pâle ni mélancolique; les traits de son visage portoient l’empreinte de la vivacité de son caractère. Son teint n’étoit pas très-coloré, mais si pur qu’il sembloit transpareut, et la moindre émotion suffisoit pour la faire rougir jusqu’au blanc des yeux.
Sa taille étoit moyenne, mais très-bien prise, svelte, élégante, remplie de grâce et d’aisance dans ses moindres mouvements. Elle venoit d’un autre côté du jardin pour recevoir le capitaine Waverley, qu’elle aborda en rougissant', mais avec l’accueil le plus aimable.
Après les premiers compliments et les félicitations d’usage; elle apprit au jeune officier que la Sorcière noire que le baron étoit allé visiter, n’avoit ni chat noir ni manche à balai, mais que c’étoit tout simplement une portion d’un antique taillis qu’on faisoit couper. Elle lui offrit avec beaucoup de politesse, mais non sans embarras, de lui montrer le chemin qui conduisoit au taillis. Waverley n’eut pas le temps d’accepter son offre;
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le baron de Bradwardine étoit devant eux, accou rant à grands pas. Gellatley s’étoit à peine acquit|é de son message auprès de lui, qu’il s’étoit mis en marche pour venir remplir les lois sacrées de l hospitalité. En le voyant arpenter la plaine^à grands pas, on àuroit dit qu’il avoit hérité des hottes de sept lieues dont parlent les nourrices. Il étoit grand, sec, robuste ; ses cheveux commençoient à grisonner, mais tous ses muscles avoient 1 élasticité des cordes d’une harpe; il étoit mis d’une manière très-simple, on pourroit même dire négligée; son costume ressembloit plutôt à celui des Français qu’à celui des Anglais de cette époque. A ses traits fortement prononcés, à sa démarche, on l’auroit pris pour un officier des Cent- Suisses, qui, ayant fait une longue résidence parmi les Parisiens, s’étoit approprié leur costume, mais cherchoit en vain à imiter l’aisance de leurs manières. Son langage n’étoit pas moins étrange que son extérieur.
D’après le goût qu’il avoit montré pour l’étude,* ou peut-être par un mode d’éducation généralement adopté en Écosse pour les jeunes gens de qualité , on l’avoit destiné au barreau ; mais les principes politiques de sa famille ne lui permettant pas d’espérer de s’illustrer dans cette carrière, il avoit voyagé pendant plusieurs années : il avoit même fait plusieurs campagnes au service d’une
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puissance étrangère. Après les démêlés qu’il avoit eus avec les tribunaux, en 1717, pour crime de haute trahison , il avoit pris le parti de se retirer à la campagne, n’ayant d’autre société que celle des gentilshommes du voisinage dont les principes étoient les mêmes que les siens. Cette alliance de la pédanterie du légiste et de l’amour-propre du guerrier, pourra rappeler à plus d un membre zélé de la garde bourgeoise de nos jours, le temps où la robe de nos avocats étoit souvent endossée par-dessus un brillant uniforme. Ajoutez à cela les préjugés d’une famille ancienne, sincèrement attachée aux Stuarts; l’habitude de se regarder comme indépendant dans sa retraite, et d’exercer sans appel son autorité dans toute l’étendue de ses terres à moitié cultivées. Cette juridiction, il est vrai, n’étoit pas très-étendue, mais elle étoit d’un droit aussi incontestable qu’incontesté ; car, comme il le disoit souvent , les terres de Bradwardine, Tnlly-Veolan et dépendances avoient été érigées en baronnie franche, par David I er , cum liberali potestate habendi carias et justitias, cum fossâ et furcâ , etc., avec le droit de geôle, pilori et fourche, de haute et basse justice. Ces privilèges étoient exprimés dans l’acte, en termes presque cabalistiques dont la signification n’étoit pas claire pour tout le monde; mais, à l’exemple de Jacques I er , le baron aimoit mieux parler de
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son autorité qiïe d’en faire usage. Excepté l’emprisonnement de deux braconniers dans la vielle tdur, où ils ne furent pas moins effrayés par-, les revenants que tourmentés par les rats , et la mise V au carcan d’une vieille femme qui s’étoit permis de dire que Gellatley n’étoit pas le seul fou qu’il y eût au château , je ne sache pas que le baron eût jamais été accusé d’abuser de ses grands pouvoirs. Cependant l’idée de posséder des droits aussi étendus lui faisoit mettre la plus grande grayité dans ses discours et dans ses actions.
- A la manière dont le baron accueillit Waverley , on S’aperçut que le plaisir de voir le neveu de son ami lui avoit fait oublier l’étiquette qu’il suivoit en tout avec l’attention la plus sérieuse. Apres avoir commencé par lui serrer fortement la main à la manièrt anglaise, il le baisa sur l’une et l’autre joue à la mode française, et ses yeux s’irioftdèrent de larmes. Son vigoureux serrement ,de’main,et la quantité de tabac qu’il fit voler vers Édouard, en le serrant dans ses bras, produisirent sdr les yeux de ce dernier le même effet que le plaisir avait produit sur les siens. — Foi de gentilhomme ! lui dit-il , je rajeunis en vous voyant. Je reconnois en vous un digue rejeton de l’antique souche de Waverley, spes altéra, comme a dit Virgile : je retrouve en vous, capitaine, les traits de votre noble famille; vous n’avez pas encore
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le port majestueux de mon digne ami, mais cela viendra avec le temps ; comme le disoit une de mes connoissances de Hollande , le baron de Kikkitbroeck en parlant de la sagesse de madame son épouse. — Vous avez donc pris la cocarde? — C’est bien, très-bien; — j'aurois voulu quelle fût d’une autre couleur, et je suis persuadé que mon ami sir Éverard en seroit charmé, ^ mais n’en parlons plus; je suis vieux et les temps sont changés! — Et comment se porte le cher baronnet et la belle mistrcss Rachel? — Tous riez, jeune homme? Oui, cetoit la belle mistress Rachel, l’an de grâce J 716; mais le temps s’écoule et 11’épargne rien , singula prœdantur anni ; c’est .> une vérité incontestable. Je vous le répète, vous êtes lebienvenu, le très-bienvenu àTully-'V’eolan.
— Ma chère Rose, cours au château, et veille à ce qu’AlexandreSaunderson nous donne de ce vieux vin de Château-Margot que j’expédiai eu 171^.
Rose s’éloigna, pour ainsi dire, à pas comptés tant qu’on put l’apercevoir jamais à peine eut-elle doublé le coin d’une allée, qu’elle se mit â courir, ou, pour mieux dire, à voler comme une fée; et cela pour pouvoir , après qu’elle auroit rempli , sa commission, s’occuper de sa toilette, car l’approche de l’heure du dîner ne lui laissoit que fort peu de temps. — Capitaine, dit le baron, vous ne trouverez point ici le luxe des galas -
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d’Angleterre, ni epulœ lautiores du château de Waverley. Je dis epulœ et non prandium, parce que les derniers ne sont que pour le peuple; Suétone l’a dit: Epulœ ad senatum , prandium ver à ad populu/n attinet ; mais j’espère que vous serez content de mon vin de Bordeaux ; c’est des deux oreilles, comme dit le capitaine VinsàufS-ü Il est de première qualité, vinum primœ notœ , ainsi que l’a proclamé le principal deSaint-AncIré. Je suis enchanté; capitaine Waverley, de vous posséder, pour vous offrir le meilleur vin de ma cave. En discourant ainsi ils arrivèrent à la porte du château, où se trou voient réunis cinq ou six domestiques, en riches mais antiques livrées. Alexandre Saunderson , le sommelier, étoit à leur tète, en grand èostume ; il les introduisit
Dans un vaste salon décoré de trophées,
De piques, de carquois , de cuirasses rouillées.
Sans s’arrêter dans aucun des appartements intermédiaires, le baron conduisit Édouard avec le plus grand cérémonial et les démonstrations de la plus tendre affection, dans la grand’salle à manger, boisée en chêne noir et ornée des portraits de famille. Le couvert étoit mis pour six personnes; un buffet de forme gothique étoit chargé de l’antique et massive vaisselle plate de la maison de Bradwardine. On entendit le sou
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d'une cloche du côté de l’entrée de l’avenue, parce qu’un vieillard , qui remplissoit les fonctions de suisse les jours de gala, ayant appris l’arrivée île VVaverley, s’étoit empressé de se rendre à son poste ; il annoncoit en ce moment plusieurs nouveaux convives.
— Nous aurons la société de personnes fort estimables, dit le baron: d’abord celle du jeune lairdde Balmawhapple, surnommé le Fauconnier; il est de la famille de Glenfarquhar, grand amateur de la chasse , gaudet equis et canibus ; du reste, plein d’esprit et d’honneur; ensuite celle • du laird de Killancureit , entièrement occupé de l’agriculture théorique et pratique ; il possède un taureau d’une beauté incomparable ; il vient du comté de Devon , la Damnonie des Romains, s’il en faut croire Robert de Cirencester : on peut conclure, d’après ses goûts habituels, qu’il descend de quelque riche fermier. Vous connoissez l’adage latin : Seivabit odorem testa dià , et , soit dit entre nous, son grand-père étoit du mauvais parti — ; on l’appeloit Bullsegg : il arriva dans ce cantou pour être maître-d’hôtel, bailli, piqueur, ou quelque chose de semblable, auprès , du dernier Girnigo de Killancureit, qui mourut d’une attaque d’apoplexie. Après la rnort de son maître, mon cberWaverley (vous aurez de la peine à concevoir un tel scandale), comme ce
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Bullsegg étoit jeune et de bonne mine, il épousa la douairière. Elle se trouvoit propriétaire de toute la baronnie par la donation que son mari avoit eu l’imprudence de lui en faire, en dépit d’une substitution entièrement oubliée ; au détriment de ses propres parents, et surtout de son héritier légitime, un de ses cousins au septième degré, Girnigo de Tipperhewit, dont la famille fut tellement ruinée par un malheureux procès, qu’un de ses descendants est réduit à occuper un emploi dans les douanes. Néanmoins ce Bullsegg de Killancureit montre que le noble sang de sa mère et de sa grand’raère , issues l’une et l’autre de la famille de Pickletillim , coule dans ses veines; il est généralement aimé et estimé dans tout le canton. Dieu nous préserve, cher Waverley, nous, dont les familles sont irréprochables, Dieu nous préserve de vouloir l’ humilier! Il peut se faire que dans dix, vingt ou trente générations, ses neveux puissent marcher de pair avec les descendants des familles les plus distinguées par le rang et l’ancienneté. Ces deux mots doivent se trouver rarement dans la bouche des personnes qui , comme nous, sont d’un sang pur. — Vix ea nostra voco, comme dit Ovide. — Nous aurons encore un ecclésiastique de la vieille roche. Il étoit aumônier dans le bon parti , en 17 1 5 : une bande de whigs ravagea ses terres, enleva ses ornements,
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son argenterie, ses provisions eu bière lorte, en eau-de-vie, et détruisit son presbytère. M. Dun- « ca n Macvvheeble , mon bailli et mon agent, sera notre quatrième convive. L’incertitude de l’ancienne orthographe rend douteux s’il appartient au clan de.Wheedle ou de Quibble; mais l’un et l’autre ont produit d’habiles jurisconsultes.
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Pendant qu’il décrivoit ses convives, ceux-ci ‘ v
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