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de leur haute considération ; il se décida donc à se soumettre à ce nouveau genre de supplice, et à quitter de suite la .table, si cela lui étoit possible.
Il prit Yours sacré d’une main .ferme , et rendit * bravement le toast; grâce à sa forte constitution, il se trouva beaucoup moins incommodé qu’il ne s’y attendoit. Les autres convives , qui avoient employé leur temps d’une manière beaucoup plus active, commencèrent à donner des preuves qu’il s’étoit fait de grands changements en eux ; ^ le bon vin opéroit. On renonça aux lois de l’étiquette; on oublia la différence des rangs, et de la naissance, pour ne suivre que les sentiments , d’amitié que l’influence des vins de la constellation inspire aux uns et aux autres ; ils se contentoient de s’appeler entre eux Tully, Bully, Kil-^» lie, au lieu de prononcer leurs noms en entier et d’y joindre leurs titres. Lorsque la coupe eut • fait quelques tours, deux des convives supplièrent enfin le baron de Bradwardine de permettre que Y ours sacré rentrât dans sa châsse. Cette proposition flt le plus grand plaisir à Édouard, qui crut que cette orgie étoit. enfin terminée. U étoit bien loin de compte.
Les hôtes du baron avoient laissé leurs chevaux dans le village, à la petite auberge appelée la Maison d’échange. Le baron auroit cru manquer aux lois de la politesse, s’il ne les eût pas accom-
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pagnés jusqu'à l’entrée de l’avenue. Waverley le suivit, soit par le même motif, soit pour respirer le grand air dont il sentoit avoir besoin. Lorsqu’ils furent arrivés chez Luckie Macleary, les lairds Balmawhapple et Killancureit déclarèrent qu’ils vouloient prouver leur reconnoissance pour l’hospitalité qu’ils avoient reçue à Tully-Veolan, et qu’ils espéroient que leur hôte et son jeune ami leuy feroient l’honneur d’accepter le coup (le l’étrier , qu’on appelle en terme technique docli ou clorroch.
Il est bon de faire observer que le bailli, qui savoit par expérience que cette fête, qui avoit été commencée aux frais de son maître , se lermineroit aux siens propres, s’étoit hâté de monter sur sa jument efflanquée, dont il déchiroit les flancs à coups d’éperons , sans pouvoir parvenir à la mettre au trot. Son cœur étoit également agité par l’espoir d’échapper au danger, et par la crainte d’être rencontré par la bande joyeuse avant qu’il fût sorti du village ; il parvint cependant à s’esquiver malgré l’apathie de sa rossinante. Édouard fut forcé d’accompagner son hôte, parce qu’il lui avoit dit à l’oreillequ’ilcommettroit une grande faute contre les usages , leges conviviales , s’il n’acceptoit pas l’invitation qui lui avoit été faite. Il paroissoit que la veuve Macleary s’attendoit à l’honneur de cette visite : c’étoit ainsi
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’ que se teriqinQient tonales grand^^eK^M-^ seulement à Tully - Yeglan , maj^Ç^qhgfr^
* toute l’Ecosse, il y a soi*$nie ans. ... '
Les convives du- baron de Bradwardine, après - lui avoir adressé mille remercîmerits pour la ■rth çeptiou qu’il leur avoit faite , renouvelèrent leurs instances pour le déterminer à les accompagner T jusqu’à l’aubergej et à l’y dédommager de la Contrainte qu’impose l’hospitalité d’un ami, en y Consacrant à de généreuses libations cette heure * que Falstaff appelle les délices de la nuit , , U >;* t f Mistress Macleary qui , comme nous l’avons déjà remarqué, s’attendoit à la visite de çes Ulusr très hôtes, avoit eu soin de balayer sa maisôn* pour la première fois depuis quinze jours , ët de proportionner son feu de charbon au degré d’hupaujlité^qui régnqit toujours également dani sa cabane. Sa table de bois de sapin avoit été net-, toyée à l’eau bouillante, et se trouvoit en équilibre, au moyetj d’uq fragment de tourbe qui soutenoit un de ses pieds; elle étoit entourée de cinq à six tabourets grossièrement travaillés, et qui penchoient à droite ou à gauche, suivant l’inégalité du plancher.
L’hôtesse n’avoitpas ouhlié de mettre du linge blanc et son plaid d’éparlatç i elle savoit bien qu’elle seroit amplement dédommagée de. ces dépenses extraordinaires ; elle attendoit donc pa-
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tiemment l’arrivée de la société. A peine ses hôtes furent-ils placés autour de la table, que, d’après le mot d’ordre que le laird de Balmawhapple lui avoit donné, Luckie Macleary apporta un pot d étain rempli, selon elle, jusqu’au bord de vin de Bordeaux , quelle venoit de tirer du tonneau ; -
elle le posa sur la table. Cette nouvelle coupe, contenant trois mesures anglaises, est appelée familièrement la poule huppée.
Il n étoit pas difficile de prévoir que le peu V- ^ de raison que Y ours avoit laissé, seroit bientôt étouffé sous les ailes de la poule. Dans le tumulte * et la confusion qui régnoient déjà, Édouard par- < •
vint à laisser circuler la terrible coupe, sans lui rendre les honneurs prescrits. Tous les autres parloient à la fois, d’une voix forte et animée; personne ne songeoit à ce que disoit son voisin , et ne cherchoit qu’à se faire écouter.
Le baron de Bradwardine chantoit en français «tes chansons à boire, et citoit à tout propos des passages d auteurs latins. Lord Killancnreit van- * ■»<
toit ses vaahes, ses moutons, ses trèfles, ses luzernes, ses navets, ses haies vives. Lord Bal- ' ! m
mawhapple, d’une voix de stentor, faisoit l’éloge de ses chevaux , de ses lévriers et de ses faucons.
Au milieu de ce tintamarre, le baron demanda r par signes quon voulut bien lui accorder quel- •* ques moments de silence; on se tut : — Je vais
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vous chanter, leur dit-il', l’ariette favoritedu maréchal duc de Berwick : et cherchant à prendre le ton et l’attitude d’un mousquetaire français , il cpmmença ainsi :
Mon coeur volage , dit-elle,
N’est pas pour vous, garçon;
Fst pour un homme de guerre Qui a barbe au menton;
Lon, Ion, laridon.
Qui porte chapeau à plume ,
, Soulier à rouge talon ,
•jI' Qui joue de la flûte, »
Aussi du violon;
Lon, lon, laridon
Balmawhapple ne pouvant se retenir plus longtemps, éleva la voix en annonçant une chanson furieusement bonne, selon ses propres termes, et composée par Gibby Gaetliroughwi’t , le joueur de cornemuse de Cupar. Sans perdre de temps il l’entonna sans autre préparation.
Sur les côteaux de Glenbarchan
Je fus chasser la gelinotte; •
Je les gravissois lentement, . -
Pour ne pas me trouver en faute. ,
Le baron, dont la voix se perdoit dans les accents plus sonores de Balmawhapple, renonça
i Ces couplets sont cités parTautenr.
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à lutter des poumons avec lui; mais il continuoit à marmotter son Ion, Ion , laridon, et à regarder avec dédain l’heureux rival qui le privoit de l’attention de la compagnie. — Celui-ci acheva fièrement son couplet :
L’oiseau partoit-il du buisson , .«
J’arrétois son essor rapide ;
Quand je revins à la maison
Mon havresac n’étoit pas vide. •
Après avoir inutilement essayé de se rappeler le second couplet, il chanta le premier de rechef, et, dans l’enthousiasme de son triomphe* il déclara — qu’il y avoit plus de sens dans ces vers-là, que dans tous les refrains de France et du comté de Fife , par-dessus le marché.
Le baron ne lui répondit qu’en prenant une prise de tabac , et en le regardant avec l’expression du pdus profond mépris. Mais , grâces à l’alliance de l’oarjet de la poule , le jeune laird s’étoit affranchi du respect que le baron lui inspiroit habituellement. Il s’écria que le Bordeaux étoit une boisson trop claire, et demanda du brandevin, en vociférant. On apporta l’eau-de-vie, et le démon de la politique fut sans doute jaloux même de l’harmonie de ce concert flamand , parce qu’il ne se mêloit pas une note de colère dans l’étrange musique qu’il produisoit. Inspiré par l’éner-
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gique liqueur, 4 e laird de Balmawhapple méprisa les raines et les regards significatifs par lesquels le baron , par égard pour Édouard , l’avoit empêché d’entamer une discussion politique. Il porta d’une voix de stentor le toast suivant : — Au petit homme habillé de velours noir, qui nous a rendu un si grand service en 170a! puisse le cheval blanc se casser le cou sur une butte de sa façon ! . v*ï
Édouard en ce moment n’étoit ni assez attentif ni assez de sang-froid pour se rappeler que le roi Guillaume mourût par suite d’une chute, et que son cheval avoit bronché sur une taupinière; cependant il se sentit offensé de la manière provoquante dont Balmawhapple le regardoit ‘^n portant ce toast. Le baïtm ne lui donna pas le temps d’exprimer son mécontentement : — Laird de Balmawhapple, lui dit-il, quels que soient mes principes politiques comme particulier, je -vous déclare que je ne souffrirai pas que vous vous permettiez de faire ici la moindre allusion qui puisse blesser les sentiments de l’honorable gentilhomme que j’ai le bonheur d’avoir pour hôte. Si vous n’avez aucun égard pour les lois de la politesse, respectez du moins le serment militaire : il fut toujours sacré. Ouvrez Tite-Live, voyez ce, qu’il dit de ces soldats romains qui eurent le malheur d’oublier leur serment : Exuere
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sacramentum militare... Mais vous connoissez aussi peu l’histoire ancienne que les lois de l’urbanité. — Je ne suis point aussi ignorant que vous voulez bien le dire; je sais bien que vous faites allusion à la : sainte ligue et au covenant, mais si tous les whigp de l’enfer!- —
Édouard et le b^ron prirent la parole eu même temps, mais îe dSnier d’un ton très-élevé : — Taisez-voûS, Balraawhâpple; non-seulement vous prouvez votre ignorance , mais vous couvrez de bonté compatriotes, et cela devant un étranger... devant \in Anglais. — Waverley lui demanda vainement de lui permettre de repousser une insulte qui paroissoit lui être adressée personnellement. La tête du baron étoit exaltée par le vin, par la colère et par la ftonte. - -
— Capitaine Waverley, lui dit-il, je vous prie de më laisser parler : partout ailleurs, vous auriez sans doute le droit de vous défendre vousmême; mais ici.... sur mes terres.... dans cette pauvre baronnie , dont j’ose me dire le propriétaire , permettez que je vous tienne lieu de père Comme j’y suis obligé par les lois de l’hospitalité, et qu’à ce titre je vous épargne toute discussion désagréable. — Quant à vous, M. Balmawhapple , j’espère que vous n’oublierez plus le ton et les manières qui conviennent à un homme de votre rang. — M. Cosme-Comyne Bradwardine de Brad-
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wardineet deïully-Yeolan , répondit le chasseur, je vous déclare que si quelqu’un refuse de porter mon toast, malgré son jabot et son panache, je le traiterai comme je traiterois un coq de bruyère, et que j’en ferai de même à ceux qui abandonnent leurs amis pour faire société avec les rats de Hanovre.
Les rapières furent aussitôt tirées, et plusieurs bottes terribles portées de part’ et d’autre. Balmawliapple étoit jeune, agile. et vigoureux; mais le baron manioit son arme avec plus d’adresse , et nul doute que, comme sir Toby Belch ‘, il n’eût percé son antagoniste , s’il n’eût été sous l’influence de la grande ourse. Édouard s’élança entre les deux combattants; mais il fut arrêté par le corps du laird de Killancureit, qui étoit couché sur le plancher. Comment, dans un moment aussi critique, se trouvoit-il dans cette posture, c’est ce qu’on n’a jamais pu savoir d’une manière bien précise. Quelques personnes pensoient qu’il avoit voulu se cacher sous la table; mais il soutint que le pied lui avoit glissé au moment où il s’armoit d’un tabouret pour faire sortir Balmawhapple. Quoi qu’il en soit, si personne n’eût été plus prompt que lui et Waverley à séparer
• Personnage de Sbakspeare dans la Douzième nuit après Noël, ou le Jour des Rois.
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les combattants, le sang eût certainement coulé; mais le cliquetis des armes frappa les oreilles de mistress Macleary, qui étoit occupée devant sa porte à compter sur ses doigts le montant de l’écot , Jout en ayant l’air de méditer sur un livre de prières. Comme ce n’étoit pas la première fois qu’elle entendoit un bruit semblable , elle se leva eu s’écriant : — Quoi ! messieurs, vous allez vous égorger ici pourdiscréditer la maison d’unepauvre veuve ! ne pouviez-vous choisir un autre champ de bataille? — En disant ces mots , elle jeta avec beaucoup d’adresse son plaid sur les deux flaraberges ; les domestiques, qui heureusement avoient été passablement sobres, entrèrent aussi, et, à l’aide d’Édouard et de Killancureit, ils vinrent à bout de séparer les deux champions écumants de colère. On emmena Balmawhapple, qui se répandoit en blasphèmes, en imprécations et eu menaces contre tous les whigs et presbytériens d’Écosse ou d’Angleterre.
Waverley, à l’aide de Saunderson, ramena le baron de Bradwardine dans son manoir; il ne put avoir la liberté de se retirer qu’après avoir entendu l’apologie de ce qui venoit de se passer: tout ce qu’Édouardput y comprendre, c’est qu’il y étoit souvent question des Centaures et des Lapithes.
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