‹ Waverley (volume 2)Chapitre 20 sur 50 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

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Journéè, employée plus raisonnablement que la précédente,

Le baron de Bradwardine montoit un cheval

très- fringant , mais très-bien dressé. A la manière *

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dont il étoit assis sur la selle garnie d’amples

housses aux couleurs de sa livrée, on auroit cru

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voir un véritable modèle de l’ancienne école d’équitation. Son habit vert galonné, sa veste de soie richement brodée, sa perruque de brigadier, son petit chapeau à ganses d’or, lui donnaient un ajr tout-à-fait étrange : il étoit suivi de deux domestiques à cheval, armés de deux pistolets d’arçon. Il faisoit l’admiration de tons les fermiers * qui'fee trouvoient sur le chemin qu’il suivoit au trot. Ils arrivèrent enfin au fond d’un agréable, * vallon où Gellatley s’étoit déjà rendu avec ses*' deux énormes lévriers et une demi-douzaipe de chiens de toute espèce. Il étoit environné d’une - troupe de jeunes garçons à jambes et tètes nues , qui, pour se procurer l’honnçur de suivre la schasse, avoient eu , l’attention de flatter les oreilles de Gellatley en lui donnant le titre de monsieur.

WAVERLUY.

quoiqu’il n’y en eût aucun d’eux qui , dans d’autres occasions, ne l’eût salué de l’apostrophe de Davie le Fou. Ce n’est pas seulement au village de Tully- Veolan qu’on se sert de la flatterie auprès des personnes en place : c’étoit un usage généralement reçu il y a soixante ans; il existe encore, il existera sans doute dans six cents ans , si le ridicule mélange de folie et de bassesse qu’on appelle le monde subsiste encore à cette époque.

Ces petits va-nu-pieds étoient destinés à battre les buissons : ils s’acquittèrent si bien de leur * rôle, qu’au bout d’une demi-heure un chevreuil fut lancé, poursuivi et tué. Le baron accourut avec toute la vîtese de son cheval blanc : il tira son couteau de chasse orné de ses armes, éventra majestueusement l’animal, le débarrassa des entrailles , et fit observer à Waverley que les chasseurs français appeloient cela faire la curée. Après avoir terminé cette cérémonie , il ramena son hôte au château par un chemin tortueux, mais très-agréable , pratiqué sur le sommet d'un vallon d’où l’on découvroit au loin une grande quantité de châteaux et de villages : le baron rapportoit sur chacun quelque anecdote historique ou généalogique; il mettoit dans ses récits beaucoup de pédanterie; mais parfois il faisoit preuve de bon sens, et montroit les sentiments les plus élevés et les plus nobles; si ses contes, n’offroient

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pas toujours uu grand intérêt, ils ne cessoient de piquer la curiosité.

La promenade plaisoit également à l’un et à l’autre, quoique leurs caractères et leurs habitudes fussent tout-à-fait opposés. Le lecteur sait déjà qu’Édouard étoit doué d’une sensibilité extraordinaire, d’une imagination vive, d’une tournure d’esprit romanesque , d’un goût vif pour la poésie. M. Bradwardine étoit l’opposé de tout cela, et se faisoit gloire de parcourir le chemin de la vie avec la roideur et la stoïque gravité qu’il déployoit dans sa promenade de chaque soir, sur la ferrasse de Tully- Yeolan ; où pendant des heures entières, vrai modèle du vieux Hardy- Knuite ', il marchoit.

A pas comptés vers l’orient,

A pas comptés vers l’occident.

Quant à la littérature , il avait lu les poètes classiques; plus, l’Épithalame de Georges Buchauan, les Psaumes d’Arthur Johnson, les Deliciœ poe • tarum, les Œuvres de sir David Lindsay, le Bruce de Barbour, le Wallace d’Henry -l’Aveugle, le Tendre Berger, le Cerisier et le Prunier. Mais malgré ce sacrifice fait aux Muses il eût préféré.

1 Héros d’une vieille ballade écossaise.

, ( Noie de l'Éditeur .)

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s'il faut dire vrai, qu’on lui eût mis en bonne prose les sages et pieux apophthegmeset lesrécits historiques contenus dans ces divers livres. Il ne . pouvoit s'empêcher parfois de témoigner son mépris pour l’art inutile de faire des poèmes. —

Le seul écrivain qui se soit distingué d^n^ ce genre, disoit-il , c’est Allan Ramsay, le perruquier. •.

• Quoique Édouard différât de lui, toto cœlo, comme aurait dit le barSn, l’histoire étoit pour eux un terrain neutre ou us pouvoient s entendre : i 1 est vrai que le baron n’aimoit que lés gn^ids événements, les vicissitudes politiques que l’histoire rapporte d’une manière simple, sans fard, sans ornement; Édouard, au contraire, n’aimoit que les tableaux ,* les descriptions que l’imagination embellit de ses brillantes couleurs ; il n’aimoit que les traits de feu qui donnent l’âme et la vie aux divers acteurs que l’histoire met sur la scène. Malgré cette opposition de goûts, ils se plaisoient mutuellement. Les détails que le baron trouvoit dans sa mémoire fournissoient à Waverley l’occasion de laisser travailler son imagination, et lui ouvraient une nouvelle carrière d’incidents et de caractères; de son côté il rendoit les jouissances qu’on lui procurait, en écoutant avec la plus grande 'attention. Il n’y a pas de conteur qui ne soit sensible à cette politesse;

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mais le baron voyoit avec le plus grand plaisir cette marque de respect et de déférence pour sa personne; Édouard goùtoit ces remarques judicieuses et ces réflexions sentimentales, qui donnoient plus de lustre et de poids aux anecdotes qu’on lui racontoit. Le baron aimoit à parler des aventures de sa jeunesse, qu’il avoit passée dans les camps en pays étrangers, et il connoissoit des particularités intéressantes concernant les généraux sous lesquels il avoit servi.

Nos deux chasseurs rentrèrent à Tully-Veolau très-satisfaits l’un de l’autre. Waverley forma le projet d’étucfîer avec le plus grand soin le caractère du baron, qu’il trouvoit original, mais intéressant. Il regardoit ce gentilhomme comme un répertoire précieux de toutes les anecdotes anciennes et modernes; M. Bradwardine, de son côté, regardoit Édouard comme un jeune homme qui donnoit les plus belles espérances, juvenis bonæ spei et magnce indolis. Il est bien différent, se disoit-il, de ces étourdis qui ne peuvent mai-' triser la pétulance de leur âge; ils n’écoutent qu’avec impatience les avis des personnes sensées, et se permettent souvent de les tourner en ridicule. Il se plaisoit à dire que ce jeune militaire auroit les plus brillants succès. Il n’y eut de convive étranger, ce jour-là, que M. Rubrick; et sa conversation, soit comme ecclésiastique, soit

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comme homme de lettres, se trouva parfaitement en harmonie avec celle du baron et de son hôte.

Quelques minutes après le dîner, le baron, pour prouver qu’il ne s’étoit pas contenté de vanter la sobriété, mais qu’il l’avoit pratiquée, proposa d’aller rendre visite à miss Rose, ou , pour nous servir de ses expressions, de monter à son troisième étage. Il conduisit doncWaverley à travers deux ou trois corridors très- étroits et très-

sombres, d’après les lois de l’ancienne architecture d’Ecosse, et ils arrivèrent à un escalier tournant. Le baron se mit à monter les degrés deux à deux, et devança Waverley et M. Rubricf , pour aller annoncer à sa fille la visite quelle alloit recevoir.

Après avoir tourné dans le long escalier jusqu’à éprouver des éblouissements, ils arrivèrent enfin à une petite pièce carrée, garnie de nattes, qui servoit d’antichambre à l’appartement de miss Rose , le sanctum sanctorum ; de là ils entrèrent dans le salon. Cette pièce étoit petite, mais trèsagréable , et s’ouvroit au midi : sur une antique tapisserie, deux portraits représentoient , l’un la mère de miss Rose en habit de bergère, nue boulette à la main , l’autre le baron à l’âge de dix ans, en habit bleu, en veste brodée, en chapeau galonné, en perruque à bourse, tenant un arc à la main. Edouard ne put s’empêcher de sourire en voyant ce costume et le peu de ressemblance

qu'il y avoit entre la figure ronde, fraîche et vermeille du portrait, et le visage pâle, maigre, allongé, couvert de rides de l’original; c’étoit la suite des fatigues qu’il avoit éprouvées et du poids des ans. Le baron en rit lui-meme avec son hôte : Ce portrait, lui dit-il, fut une fantaisie de femme qu’eut ma bonne mère, fdle du laird de Tulliellum, capitaine Waverley! je vous ai montré son château en revenant de la chasse; il fut brûlé en* 1715 par les Hollandais , venus en qualité d’auxiliaires du gouvernement. Je n’ai jamais depuis fait faire mon portrait qu’uneseule fois, et ce fut à l’invitation réitérée du maréchal duc de Berwick.

Le bon vieillard n’ajouta pas, ce que M. Rubrick apprit ensuite à Édouard, que lemaréchal lui avoit fait cet honneur pour le récompenser de la bravoure qu’il avoit montrée en montant le premier à la brèche, en 1709, au siège d’une forteressedela Savoie, et en s’y défendant avec sa demi- . pique pendant plus de dix minutes, pour donner le temps au renfort d’arriver. On doit'rendre justice au baron : quoiqu’il fût porté à exagérer la dignité de sa famille, il étoit réellement trop brave de sa personne pour faire mention de tout ce qui n’avoit rapport qu’à son mérite personnel.

Miss Rose sortit de son appartement, et vint recevoir son père et ses amis. Les occupations et les travaux auxquels on voyoït qu’elle s’étoit

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livrée faisoient l’éloge des heureuses dispositions qu’elle avoit reçues de la nature , et qui n’avoient besoin que d’être cultivées. Son père lui avoit appris le français et l’italien; elle savoit par cœur plusieurs passages dans ces deux langues. Il avoit aussi essayé de lui apprendre la musique, mais il débuta par s’enfoncer dans les discussions les plus abstraites, ou peut-être n’étoit-il pas en état d’enseigner cette science : quoi qu’il en soit les

talents de miss Rose se bornoient à savoir s’ac-

compagner sur la harpe, ce qui, à cette époque, étoit rare en Écosse. Miss Rose chantoit avec beaucoup de goût et d’expression ; elle savoit proportionner les sons de sa voix aux divers sentiments que les paroles exprimoient : il seroit bien à désirer que grand nombre de nos fameuses musiciennes la prissent pour modèle! Le simple bon sens lui avoit appris que si la musique, i comme l’ont avancé des autorités du plus grand / poids, doit se marier à la belle poésie, il n’arrive que trop souvent que, grâces au chanteur, la première fait un divorce scandaleux avec l’autre.

C’est peut-être le goût que miss Rose avoit pour la poésie, et les efforts qu’elle faisoit pour exprimer par des notes les sentiments quelle éprou- » *• voit, qui étoient cause que son chant plaisoit également aux grands musiciens et aux personnes qui n’avoient pas la moindre connaissance de cet

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art : aussi Von préféroit sa voix à beaucoup d’antres plus belles et d’un plus brillant effet, lorsqu’elles n’étoiènt pas guidées par un sentiment aussi délicat que le sien.

Un large balcon régnoit devant les fenêtres , et servit à faire connoître une autre occupation de miss Rose. Il étoit garni de toutes sortes de fleurs qu’elle cultivoit avec le plus grand soin ; on passoit par uffë tourelle pour arriver à ce balcon gothique, d’où l’on avoit un coup d’œil ravissant. Le jardin, situé précisément au-dessous, vu de cette hauteur, ne paroissoit qu’un simple parterre entouré de hautes murailles. On voyoit un peu plus loin des prairies et dès bois que le ruisseau traversoit : on l’apercevoit en certains endroits, mais dans d’autres il étoit entièrement caché par les arbres. L’œil s’arrêtoit avec plaisir sur des pics qui élevoient çà et là leurs cimes pyramidales audessus du bois touffu ; mais il s’arrêtoit de prëférètice sur les nobles ruines de .l’antique tour, qu’on apercevoit entièrement, parce qu’elle étoit située sur un rocher qui s’avançoit sur le ruisseau en forme de promontoire. A main gauche on voyoit quelques chaumières du village : le reste- étoit caché par les rochers. La prairie se terminoit par une espèce d’étang qu’on appeloit le lac Veolan ; le ruisseau y portoit ses eaux , et dams , ce moment elles reflétoient d’une manière * /

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tout-à-fait pittoresque les rayons du soleil couchant. Dans le lointain étoit une vaste étendue * de pays tout-à-fait ouvert, et la vue n’étoit arrêtée que par une barrière d’azur qu’une chaîne de rochers formoit du côté du midi à l’entrée de la vallée. Miss Rose avoit fait servir le café dans ce charmant belvédère.

L’ancienne tour ou forteresse donna lieu au baron de raconter plusieurs anecdotes et plusieurs traits de chevalerie écossaise, avec le plus grand enthousiasme. . e ;

L’angle saillant d’un roc incliné qu’on voyoit près de là avoit été appelé la Chaise de saint Swithin. C’étoit le théâtre d’une superstition sur laquelle M. Rubrick donna quelques détails qui rappelèrent à Waverley un vers cité par Edgar dans Le Roi Lear. Miss Rose fut invitée à chanter une romance qu’avoit composée , d’après la légende, quelque poète villageois qui,

Ignoré comme ceux dont il reçut la vie,

De l'oubli , par ses vers , il sauva plus d'un nom ,

* Sans inscrire le sien au temple du Génie.

La douceur de sa voix , la beauté de la musique simple et naturelle , donnèrent à ce chant tout l’agrément que le poète eût désiré, et dont sa poésie avoit le plus grand besoin :r je crains bien qu’étant privée de ces avantages , cette romance ne

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lasse ta patience dù lecteur, qnoiqueia copie que je lui offre paroisse avoir été retouchée par Waverley , en faveur de ceux dont le goût ne s’ao commoderoit pas de cette antique poésie trop littéralement reproduite.

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