‹ Waverley (volume 2)Chapitre 31 sur 50 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le chef et sa demeure.

L’ingénieux licencié Francisco de Ubeda , en commençant son histoire de la Picara Justina Diez j qui, pour le dire en passant, est un des livres les plus rares de la littérature espagnole , Francisco de Ubeda , dis-je, apostrophe dure- • ment sa plume, parce que son bec s’est chargé d’un cheveu : — Fille d’ôie, lui dit-il, tu n’es pas moins inconstante que ta mère , qui se plaît également sur la terre, dans les airs et dans l’eau.

'» — J’ose vous assurer, mon cher lecteur, que je. suis bien éloigné de penser ainsi. Je voudrois que ma plume eût cette inconstance dont se plaignoit^ le licencié ; qu’elle sût passer légèrement du grave au doux , du plaisant au sévère , et d’une descrip- ‘ tion ou d’un dialogue à un portrait ou à un récit. ‘ Si l’on ne fait d’autre reproche à ma plume que 'd’être changeante comme sa mère, je m’en féliciterai bien sincèrement, et tout me porte à croire que vous n’en serez pas fâché. Après vous avoir tait entendre le jargon des simples montagnards,

WAVEJILEY.

je vais vous esquisser le portrait de leur elpÿy c’est une entreprise qüi demande tout notrç savoir, comme disoit Dogberry *. . , , ; '*

Il y avoit trois cents ans qu’un des ancêtres ^le ,

, . Mac-Fergus présenta une pétition pour etre reconnu chef du clan nombreux et puissant dont il étoit membre , et dont il est inutile de rappeler le fiom, Un de ses compétiteurs l’emporta si» lui 7 parla justice ou par la force. Fergus s’expatria,

, >v et vint, avec ceux qui voulurent le suivre, cher- ; -r.cber, comme Énée, un nouvel établissement ; les circonstances où se trouvoit le Perthshire favOri- ; . $erent son projet. Uu des premiers barons pu pays s’étoit rendu coupable de haute trahison;

* Ian ( c’est ainsi que s’agpeloit notre aventurier) se joignit à ceux que le roi avoit chargés . ‘ de punir le félon. Il rendit de si grands services,

„ . qu’il obtint en toute propriété les domaines qui devinrent après lui l’héritage de sa famille. Il' suivit le roi, lorsqu’il porta la guerre dans les *’ plaines fertiles de l’Angleterre* Là il employa si Utilement ses heures de loisir à lever des subsides > dans les comtés de Northumberland et de Durham, qu’à son retour il fut à même de faire bâtir : 1 en pierre de taille une tour ou citadelle, qui excita tellement l’admiration de ses vassaux et de

1 Beaucoup de bmit pour rien. Siiar^peare.

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tout le voisinage, qu’on lui donna le surnom de Jean de la Tour ( lan - N an - Chais tel ). Son nom fut si glorieux pour ses descendants, que le chef , régnant prend toujours le surnom patronimique , de Vich lan Vohr , c’est-à-dire fils de Jean le Grand, et le clan , pour n’ètre point confondu avec celui dont il étoit séparé, se fit appeler Race d'Ivor.

Le père de Fergus , dixième du nom , descendant en droite ligne de Jean de la Tour , se jeta à corps perdu dans l’insurrection de 1715, et fut obligé de se réfugier en France après le malheureux succès de cette tentative en faveur des Stuarts. Plus heureux que les autres fugitifs, il y obtint du service, et finit par y épouser une demoiselle d’une très -grande naissance; il en eut deux enfants, Fergus et Flore.

Ses possessions d’Ecosse avoient été confisquées et vendues au plus offrant ; mais on les racheta à bas .prix au nom du jeune -héritier, qui vint bientôt y fixer sa résidence. On ne tarda pas à s’apercevoir que c’étoit un homme pénétrant, .actif, entreprenant, ambitieux. Lorsqu’il connut bien la situation du pays, il ne craignit plits de laisser percer son caractère , et il prit peu. à peu un ton singulier qu’on ne pouvoit prendre qu’il y a soixante ans. -

Si Fergus Mac-Ivor eût vécu soixante ans plus

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tôt, il autoit probablement r

politesse , de ces. conûoissanqgs qu’il possédoit • alors; et, s’il eût vécu soixante aris» plps tard, a 4 l’amour de l’ordre et de ses intérêts bien Entendus %■ auroit mis un frein à son caractère fougueux.

On ne peut disconvenir qu’il ne fut, danssapetite ' f sphère, politique aussi profond qqe Casthiccio •Casirucani lui -même. Il s’adonné arec la plus>^ grande activité au soin d’apaiser toutes les disea$- * sions de féodalité qui s’élevoient fréquemment * 'dans lesclans de son voisinage, et bientôt on eut toujours retours à son arbitrage. Il ne négligeai rien pour' étendre ce pouvoir patriarcal. C’est • dans cette vue qu’il fit toutes les dépenses’ que sa fortune lui permettait pour exercer l’hospi- . talité avec largesse et générosité^ comme étant? là première qualité d’un cfief. C’est d’après "ces , mêmes principes qu’il augmenta autant qu’il lfr , put le ncanbre dje ses vassaux , pour, avoir des soldats en cas de. guerre , 9aps examiner si, le spf pouvoit fournir de quoi les nourrir. Sa force principale consistait en hommes de son clan, qu’il ue laissoit jamais sortir de ses terres , à moins. qu’il ne pût l’empêcher. Il attiroit aussi à lui tous ceux qui désertaient leur bannière naturelle j 1 pour se ranger sous celle d’un chef comme Férgus, moins riche peut-être, mais plus belliqueux. Il suffisoit en général pour être admis, d’avoir,

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< -.cômme PoinS 1 , la main exercée et le désir de prendre le nom d$ Mac-ïvor. ' *.

* Il parvint bientôt à discipliner ses nombreux .vassaux, lorsqu’il eut obtenu le commandement

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d’une de ces compagnies franches que le gouvernement créoit pour le maintien de l’ordre parmi les habitants des montagnes. Il déploya dans cet “ emploi autant d’activité que d’intelligence, et fit . jouir son district de la plus grande tranquillité.

Il eut soin de faire entrer à tour de rôle ses vas-

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saüx dans sa compagnie , et, par ce moyen, il parvint à leur donner à tous une çonnoissance générale de la discipline militaire. Lorsqu’il mar choit contre les bandits, on remarqua qu’il s’at- *■ tribuoit un pouvoir discrétionnairé presque illimité* sous prétexte que, les lois n’ayant point leur libre exercice, la force jnilitaire de voit les remplacer. Il traitoit," par exemple , avec beaucoup d’indulgence tous les maraudeurs qui, obéissant à son ordre, restituoient leurs rapines et consentoient à se soumettre à lui; tandis qu’il déployoit la plus grande sévérité envers ceux qui paroissoient faire peu de cas de ses remontrances; il les faisoit arrêter et les livroit aux tribu- ’-naux compétents. D’un autre côté, si quelques juges de paix, si des officiers civils ou militaires

* lin ns V Henry lV t de Shakspeare.

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«’avisoient de poursuivre sur ses terres les volèursr ou maraudeurs , sans l’avoir prévenu , et sans avoir réclamé son assistance, ils pouvoient s’attendre à éprouver un- échec complet. Dans ces circonstances, Fergus Mac-Ivor étoit le premier à se joindre à eux pour déplorer l’impuissance des lois, et leur reprochoit avec douceur leur zèle , imprudent. Ces doléances ne dissipèrent point les soupçons qu’il avoit déjà fait naître; on fit Hes représentations au gouvernement , et Fergus se'“ vit privé de son commandement militaire.

Quels que fussent les ressentiments dont 1% pénétra sa destitution , il eut Fart de les concentrer au fond de son cœur, et ne donna pas la plus légère marque de mécontentement; mais le*voi- * sinage ne tarda pas à se ressentir des tristes résultats de sa disgçâce. Donald Bean Lean ,* et . autres gens de même espèce, qui jusqu’alors n’avoient exercé leurs brigandages que dans lèsdistricts environnants, parurent s’être établis * dans le canton pour en faire le centre de leurs opérations. Ils ne trouvoient point la moindre ^ opposition à leurs rapines , parce que les habitants de la plaine avoient été désarmés comme jaco frites, c’est ce qui donna lieu à la rétribution des contributions noires , que Fergus Mac-Ivor percevoit en sa qualité de protecteur. Cette redevance lui doimoit la plus grande considération, et lui foùr-

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nissoit les moyens de continuer à exercer l'hospitalité féodale envers tous ses vassaux; ce secours venoit fort à propos pour remplacer ses appointements supprimés.

Dans toute sa conduite, Fergus avoit un projet bien plus important que celui de passer pour un grand homme dans le voisinage, ou de gouverner à sa fantaisie un petit clan. Dès son enfance il s’étoit dévoué à la cause de la famille exilée; il étoit persuadé que non-seulement elle remonteroit bientôt sur le trône, mais que ceux qui l’auroient aidée seroient comblés d’honneurs : c’étoit dans cette vue qu’il avoit pris tant de peine pour éteindre les haines personnelles parmi les montagnards, et qu’il avoit augmenté ses forces , pour être prêt à agir à la première occasion favorable. Il avoit encore eu soin , et toujours dans la même intention, de se concilier l’amitié de plusieurs gentilshommes de la plaine , qu’il savoit être partisans de la bonne cause. C’est pour le même motif qu’ayant eu le malheur de se brouiller imprudemment avec le baron de Bradwardine, qui, malgré son originalité, étoit généralement respecté, il profita de l’exoursion que Donald avoit faite à * Tully-Veolan, pour envoyer un plénipotentiaire chargé de proposer l’accommodement dont nous avons parlé.

J' Quelques personnes supposoient que Fergus

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lui-même avoit donné le plan île cette incursion à Donald, et cela pour s’ouvrir une voie de réconciliation : de quelque part que vînt cet avis, il coûta au laird deux belles vaches. Ce zèle ardent et soutenu pour la maison des Stuarts fut récompensé par une confiance sans bornes, par des missions délicates, quelquefois par des sacs ’•) de louis cTor, et toujours par les plus belles espérances.

Des lettres-patentes en parchemin, ornées d’un

énorme sceau en cire, signées de la propre main

de Jacques, Iroisiè/ne roi d’Angleterre et huitième

dÈcosse , conféroient le titre de baron à son féal

et bien-aimé sujet, Fergus Mac -Ivor de Glen-

naquoich, dans le comté de Perth, royaume

d’Écosse. . "V?- 1

Ces titres , ces distinctions engagèrent Fergus à prendre une part très-active dans tous les mouvements qui eurent lieu à cette malheureuse époque; comme tous ceux qui jouent un rfilè actif dans les révolutions , il réconcilia sa conscience avec les excès, de, son parti. Il n’auroit jamais été si loin s’il n’avoit cru suivre les lois de * l’honneur bien plus que son intérêt personnel.

Après le court épisode que nous nous sommes * permis sur ce caractère ardent, fier, ambitieux, politique et dissimule, nous reprendrions le fil interrompu de notre récit. . . ' . ' •

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Fergus et son hôte étoient arrivés au château fie Glennaquoich, qui consistoit dans l’habitation de Ian-Nan-Chaistel. Le grand-père de Fergus y avoit ajouté une maison à deux étages, au retour de sa fameuse expédition. Il est à présumer que cette croisade contre les whigs d’Ayr ne fut pas moins favorable à Vieil lan Vohr, que ne l’avoit été pour son aïeul l’expédition dans le Northumberland, puisqu’elle lui fournit les moyens d’élever pour ses descendants un monument de sa magnificence, qui de voit servir de pendant à la tour.

Ce château se trouvoit placé sur une éminence au milieu d’un vallon resserré. On n’apercevoit < aucune marque des soins qu’on eût pu prendre pour orner les environs de cette habitation, ainsi qu’on le remarque ordinairement autour des châteaux.

Un enclos ou deux étoient entourés de murs eu pierre sèche ; tout le reste de ses domaines étoit entièrement ouvert et presque sans culture.

Oq apercevoit quelques champs semés d’orge, CQnstamment exposés à être dévastés par les troupeaux de gros bétail qui paissoient sur les montagnes voisines; Une demi- douzaine de bergers ■ montagnards n’avoient d’autre occupation que de les éloigner par leurs cris discordants, rauques et sauvages. Des chiens décharnés les aidoient à faire la garde des. fourrages ; à quelque distance >•

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de la pelouse on apercevoit un bois de bouleaux ; les rochers des environs, couverts de bruyères, n’offroient qu’un aspect monotone. L’œil ne se reposoit que sur des masses sans majesté , désertes et sauvages. Quelque pauvre , quelque grossière que fût cettè habitation, son propriétaire, digne neveu de Ian-Nan-Chaistel, ne l’auroit pas échangée contre Stow ou Blenheim ‘.

Waverley , en s’avançant vers la porte d’entrée du château , fut frappé d’un tableau que le premier propriétaire de Blenheim auroit sans doute préféré à tous les points de vue, à tous les beaux paysages de la terre magnifique qu’il reçut de sa patrie reconnoissante. Environ cent montagnards, parfaitement armés et équipés, étoient rangés en ligne de bataille. Fergus, en les apercevant, dit à Waverley, avec un air de négligence: — J’ai oublié de vous dire que j’avois averti quelques-uns de mes vassaux de se réunir pour aviser aux moyens de mettre le pays à l’abri des insultes qu’on a osé faire au baron de Bradwardine. Je vous assure que j’en ai été très- mortifié ; peutêtre ne seriez -vous pas fâché de le$ voir manœuvrer ; qu’en dites-vous , capitaine ? — Édouard y consentit. . , /

■Le» jardins de Stow sont fameux en Angleterre..lieim , château du duc de Marlborouglji.

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Ces vassaux se mirent aussitôt à exécuter, avec la plus grande célérité et la plus grande précision, diverses évolutions militaires. Ils rompirent leurs rangs pour montrer en détail leur adresse à se servir du pistolet ou de l’arquebuse ; ils tiraient en marchant, en se couchant, en reculant, en se pepchant à droite, à gauche, et rarement il leur arrivoit de manquer le but. Ils se mirent bientôt deux par deux pour le maniement de l’épée; ils se formèrent ensuite en deux pelotons opposés pour la petite guerre. On les vit charger, se rallier, se replier, faire volte-face, et se poursuivre. Toutes ces évolutions, image d’un combat,. étoient commandées au son de la grande cornemuse, * • . ; ' • ’

A un signal du chef, l’escarmouche cessa ; ils se mirent à disputer le prix de la course , de la lutte, etc. Cette milice féodale montra dans tous ses exercices une adresse , une agilité , une force qui remplirent Edouard d’étonnement et d’admt- • ’

ration. — Quel est le nombre, demanda-t-il, de ces braves qui ont le bonheur de vous avoir pour commandant ? — Lorsqu’il s’agit de défendre la bonne cause, et qu’il aime son chef, Tépondit Fergus ( enchanté de voir l’impression que çe spectacle avoit produite sur son -hôte), le clan d’Ivor fournit ordinairement cinq cents soldats; mais vous n’ignorez pas, capitaine, W»\’KBtKY. Tom. I. l5

WAVtBLET.

que le désarmement qui eut lieu il y a vingt ans nous empêche de les tenir au complet; il me suffit d’avoir sous mes ordres un petit nombre d’hommes armés pour protéger mes propriétés et celles de mes amis. Il arrive souvent que la tranquillité publique est troublée , comme elle l’a> été à Tully-Yeolan; et puisque le gouvernement ne nous défend pas, il 11e doit pas trouver mauvais que nous nous défendions nous -mêmes. — Avec les forces que vous avez à votre disposition , dit Édouard , il vous seroit bien facile de détruire la bande de Donald Beau Lean. — Vous avez raison r je pourrois le faire ; mais savez -vous ce qui

s’ensuivrait? Je recevrais l’ordre de remettre

ts .

entre les mains du général Blakeriey, commandant la colonne mobile, le peu d’armes qu’on nous a laissées ; vous conviendrez que je n’agirois pas dans mes intérêts. . . Mais les cornemuses m’annoncent que le dîner est servi : venez; il me tarde d’avoir l’honneur de vous recevoir dans ma

• rustique habitation.

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