‹ Waverley (volume 2)Chapitre 32 sur 50 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Un festin des montagnes.

Avant que Waverley fût entré dans la salle du festin, otf vint, ainsi qu’on le pratiquoit du temps des patriarches, lui présenter le bassin pour se laver les pieds; cette offre n’étoit point à dédaigner après le voyage qu’il avoit fait à travers des terres marécageuses et d’épaisses bruyères. ' Cette cérémonie ne fut point accompagnée du luxe qu’on déploya pour l’illustre héros de l’Odÿs-, • sée ; ce ne fut point une fille jeune et belle, munie de parfums précieux, qui fut chargée de cet emploi , mais bien une vieille édentée, courbée sous le poids des ans. Loin de se trouver très-honorée de la commission qu’on lui donnoit, elle marmotta entre ses dents : Ne diroit-on pas que les troupeaux de nos pères ont brouté la même herbe ? Une légère récompense apaisa la mauvaise humeur de cette antique femme de chambre, et lui fit oublier l’état avilissant qu’on la forçoit d’exe rfer. Au moment où Wavérley se disposoit s à ^frtrer dans la salle, elle lui dit en* langue gallique : Puisse la main qui s’ouvre être toujours pleine ! ’

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La salle du festin occupoit tout le rez-de-chaussée de l’antique habitation de Ian Nan Chaistel; mie énorme table de bois de chêne y figurait dans toute sa longueur. Le dîner étoit simple , on pourrait même dire grossier. Les convives étoient nombreux.

Le chef se "plaça au haut de la table aVec Édouard et deux ou trois amis du Voisinage qui étoient venus lui rendre visite. Les vieillards du clan , les tenanciers, les mainmortables étoient du second rang : venoient ensuite leurs enfants, leurs neveux , leurs frères de lait; après eux les officiers du chef, suivant leur rang; ceux qui. cultivoient la terre occupoient le dernier. Outre celte longue file de convives, Édouard , à travers une immense porté, ouverte à deux battants, découvrait sur la pelouse une foüle sans nombre de montagnards d’un rang inférieur, qui néanmoins étoient regardés comme invités, et qui participoient au banquet. Dans le lointain, il apercevoit des groupes mobiles de vieilles femmes, d’enfants couverts de haillons, de mendiants jeunes et vieux, de chiens lévriers, de terriers, debraques , etc. ; tous les membres de ces groupes recevoiént, plus ou moins, quelques débris du festin.- ' ’ ->•

, L’hospitalité de Fergus, qui paroissoit illimitée, avoit cependant ses règles d’économie.

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On s’étoit donné - beaucoup de peine pour préparer quelques . plats de poisson et de gibier qu’on avoit placés devant le jeune étranger. Plus bas, la table étoit garnie de pièces énormes de mouton et de bœuf; s’il y eût eu quelques pièces de porc ( animal que les Ecossais abhorrent ) , on auroit cru voir les repas des amants de Pénélope. Le plat du milieu étoit un agneau d’un an, qu’on avoit fait rôtir sans le dépecer; il étpit posé sur ses jambes, et tenoit entre les dents un bouquet de persil. Sans doute le, cuisinier ne lui avoit donné cette position que pour satisfaire son amour-propre, plus fier de l’abondance que de. l’élégance des mets. Les flancs du pauvre animal furent vigoureusement attaqués par les monta- • gnards , les uns armés de leurs espèces de dagues r les autres de couteaux, et bientôt sa carcasse dé-

chàrnée n’olfrit plus qu’un douloureux spectacle. Le bout de la table étoit garni de mets encore ' plus simples, mais servis avec abondance. Des soupes, des ôgnons, du fromage, et les restes des viandes furent distribués aux enfants de là race d’Ivor qui assistoient à la fête en plein air.

Les boissons furent distribuées dans le même ordre et dans les mêmes proportions. Le chef avoit pour lui et pour ses plus près voisins d’excellent vin de Champagne et île Bordeaux ; du whisky pur ou mélangé, de la bière lotte on foible,

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étoient placés à divers points delà table. Chaque ' convive des rangs inférieurs étoit persuadé que son tempérament ne pouvoit supporter d’autre liqueur que celle qu’on lui offrait; aussi les tenanciers et leur suite ne manquoient pas de dire que le vin étoit trop froid pour leur estomac, et qu’ils préféraient la boisson qui leur avoit été . servie. Trois joueurs de cornemuse ne cessèrent de faire entendre leurs instruments criards pendant toute la durée du dîner. Leurs marches militaires, les sons rudes de la langue celtique, que les échos rendoient encore plus forts et plus so- , uores, produisirent un tel tintamare, qu’Édouard crut qu’il en perdrait Touïe pour le reste de ses

• jours. Mac-Ivor lui demanda excuse de cette confusion : — Je ne pourrais, dit-il, négliger de remplir les devoirs de l’hospitalité sans manquer à l’honneur et à des engagements sacrés: c’est une charge

• de famille : ces tenanciers, ajouta- t-il, se reposent sur moi pour avoir de la bière et de la viande ; leur seule occupation est de s’exercer à tirer l’épée ' entre eux, d’aller à la pêche, à la chasse, de boire et de courtiser les filles du canton; mais que puis-je y faire, capitaine Waverley ? Tout être de ce bas monde vit à sa guise ; l’oiseau de proie comme l’Écossais.

Édouard ne manqua pas de lui faire compli-

• ment sur le grand nombre de vassaux dévoués

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W A VIÏBLFY.

: qu’il avoit à ses ordres. H est vrai, répondit Fergus, que s’il me prenoit fantaisie d’aller, à l’exemple de mes pères, rompre uue lance ou deux, échanger quelques coups de mousquet ou d’épée, je n’aurois pas besoin de longues exhortations pour les déterminer à me suivre; je suis bien assuré qu’ils ne me quitteroient pas plus que mon ombre... Mais qui peut s’occuper d’un semblable projet à l ? époquef où nous vivons!... On a pris pour devise : Mieux vaut une vieille femme avec une bourse à la main , que trois guerriers brandissant leur glaive.

A ces mots, se tournant vers ses nombreux convives, il porta une santé en l’honneur du capitaine Wayerley, le digne ami de son respectable voisin et allié le baron de Bradwardine.

— II est le bienvenu , dit un vieillard , s’il vieùt de la part de Gosme Comyne Bradwardine: — -3e n,e dis pas cela , lui répondit un de ses voisins à peu près du même âge : je ne dis pas cela, répéta-t-il; ) tant qu’il y aura de la verdure dans nos forêts, il y aura de la fraude dans le ccçur de Comyne. — ; Bradwardine est un homme d’honneur, reprit vivement un autre des anciens; l’étranger qui se présente ici de sa part doit être le bienvenu, * eût-il les mains teintes de sang, à moins que ce ne fut du sang de la race d’Ivor. — Il n’y a eu

que trop de sang de la race d’Ivor répandu par

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la < main de Bradwardirie , répliqua le ^vieillard dont la coupe restoit toujours pleine. — Ah ! Ballenkeiroch , vous pensez plutôt , au coup de carabine de Tully-Veolan qu’aux coups d’épée qu’il a donnés à Preston. — J’ai raison de penser ainsi : son coup de carabine m’a privé de mon cher fils !... Ses coups d’épée n’ont pas beaucoup servi au roi Jacques.

fergus expliqua en français; à Waverley, que' le baron, dans une rixe près de son château, aVoit tué, six ans auparavant , le fils de ce vieillard.

— Ballenkeiroch , ajouta-t-il, ce jeune officier est. Anglais , et tout-à-fait étranger à la famille de Bradwardine. Le vieillard prit aussitôt sa coupe, et l’avala gaîment à la santé du vojageur.

Un signal de Fergus fit taire les musiciens. — Amis , dit-il d’une voix forte, les chansons sont-' elles si rares que Mac-Murrough n’en puisse' trouver une?, Ce vieillard, qui étoit le barde cle la famille, se leva aussitôt et se mit à chanter d’une voix tour à tour lente et rapide par degrés. En débutant il avoit tenu ses yeux baissés r bientôt il les promena fièrement autour de lui, . moins pour demander que pour r commander l’attention ; ses gestesAi’étoient pas moins imposants que ses regards., Édouard l’observoit avec le plus vif intérêt, et prêtoit une oreille attentive â ce chant gallique. Quoiqu’il ne Sut pas un

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rnô't de cette 'langue, il crut remarquer qu’il déploroit la fin des guerriers morts, qu’il invov quoi t les absents, qu’il encourageoit et excitait ceux qui l’écoutoient ; il crut même distinguer son- nom; ce qui > le confirma dans cette idée, c’est que tous les yeux se tournèrent vers lui par un mouvement spontané. L’enthopsiasme du poète s’étoit communiqué, avec la rapidité de l’étincelle électrique, à tous les convives; leurs mâles figures, brunies par le soleil, prirent un air plus imposant, plus terrible, plus fier. Ils se levèrent et vinrent se placer autour du poète,, -levant les mains dans une espèce d’extase, ou les portant à la garde de leurs claymores. Lorsque le barde eut fini de chanter, le plus profond silence régna pendant quelque temps dans toute la salle; peu à peu les têtes se calmèrent.; ét .chacun reprit son caractère naturel- „

Fergus, qui, pendant que cette scène se passoit, s’étoit bien plus occupé du soin d’examiner les émotions que produisoit le barde, que de les partager, remplit de vin de Bordeaux une petite coupe d’argent : *— Portez cela à Mac-Murrougb, dit-il à un vassal; lorsqu’il aura avalé la liqueur, priez-le d’accepter la*coupe comme un souvenir de, la part -de Ian Yohr. — Le présent fut reçu avec les plus vives démotistratious de reconnaissance. Après avoir bu le vin, le barde baisa la

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coupe et la plaça ' respectueusement dans Son manteau, qui étoit plié devant sa poitrine; ensuite il se remit à chanter pour remercier le chef de cd don magnifique. Ces remercîments assez " déplacés furent couverts d’applaudissements , mais ne produisirent pas le même enthousiasme que le premier chant. On voyoit bien cependant que le clan approuvoit la générosité du chef; plusieurs toasts généraux furent portés én langue gallique; Fergus les traduisit à son hôte de la manière suivante : )

— A celui qui ne tourne jamais le dos ni' à son ami ni à son ennemi !

— A celui qui n’ abandonne jamais son Camarade f

, — A celui qui n ’a jamais vendu ni acheté la

justice !

-T- Hospitalité au banni ; — mort aux tyrans. < t— Aux braves en jupons !

* Montagnards , soyez unis !

Édouard auroit bien voulu connoître le sens de la chanson gallique qui a voit produit des effets si extraordinaires sur, les assistants. Il fit part de ses désirs à son hôte. — Je rqe suis aperçu, lui répondit Fergus, que la bouteille a passé plusieurs fôis devant vous sans que vous y ayez fait la moindre attention, j’allois vous proposer d’aller prendre le thé avec ma sœur, elle est mieux à • • % • ' ' •

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même que moi de satisfaire votre curiosité. Quoique je ne veuille pas gêner la joie de mes convives dans un jour de fête, je ne prétends point me condamner à les imiter dans leurs excès* : il ne faut pas, dit-il en riant, que l 'ours dévore l’intelligence de qui peut en faire bon usage.

Édouard n’hésita pas , il accepta de suite l’offre qui lui étoit faite. Fergus, après avoir dit quel- , ques mots à ceux qui étoient autour de lui, sortit de table , et Waverley le suivit. La porte étoit à peine fermée sur eux, que la salle retentit de toasts portés en l’honneur de Yich Ian Yohr, leur digne et généreux chef : ces expressions de la reconnoissance et du dévouement se prolongèrent . long-temps, et prouvèrent à Waverley combien son hôte étoit aimé de ses vassaux.

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