CHAPITRE XXII
En entrant, mon premier mouveme.ii fut de jeter un regard curieux sur mon conducteur; mais la lam je qui brùiait daus le vestibule répandait une clarté irop faible pour que je pusse distinguer ses traits. Lorsque le porte-cieis prit la lumière, les rayons vinrent tomber directement sur la ligure de ce geôlier subalterne , qui me parut alors près [ue aussi dgae de mjn alteuliou. C était une espèce d animal saavage dont la tète, presque .iiiorme, etaii cjuvene d'une l'oiêt de cheveux roux, cachant une pai lie de ses iraits,sur lesquels on ne re.uarquait eu ce mjmeiil d'autre caractère que celui de la joie extravagaïue qui s'était emparée de lui à la vue de mon guide. Je ne crois pas avoir rencontre un être au monde qui ressemblât autant à 1 idée que je me forme d'un sauvage hideux el farouche, daus toute sa grossièreté primitive, adorant 1 idole de sa tribu. Il grimaçait, balouliail, riait, et était prêt a pleurer, si même il ne pleurait tout à fait. Sa ligure semblait dire : « Où iraije? que ferai-je pour vous? » Elle exprimait un sentiment de zèle et une ardeur de dévouement impossibles a peindre autrement que par I ébauche assez grossière que j'ai essaye d'eu douuer. L'extase OÙ il était plongé semblait avoir étouffé sa voix, et il ne s'exprimait
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que par des interjections de ce genre : « Oh , oli ! th !... eli ! qu'il y a de temps qu'on ne vous :i vu! » et autres exclamations égalrment brèves, et prononcées dans celte langue inconnue que lui et mon guide avaient cm [iloyée en se parlant sur le seuil de la porte. Mon guide reçut tous ces compliments et ces démonstrations de joie, de l'air d'uM prince trop accoutumé dés son enfance aux hommages de ceux qni l'entourenl pour en être grandiment touché, mais qui cependant veut bien y répoudre par les signes ordinaires de la bien- ▼eillance royale... 11 tendit gracieusement la main au porte-clefs, et lui dit : —Eh! Dougal, comment cela va-t-il? — Eh, oh! s'écria Dougal , cherchant à contenir les bruyantes exclamations de sa surprise, et jetant les yeux autour de lui d'un air alarme .. Eh, Seigneur! vous ici .. est-il bien possible que ce soit vous?... Eh, mon Dieu ! que deviendriez-vous si les baillis venaient taire leur visite... las de canailles qu'ils sont!
Mon guide plaça son doigt sur sa bouche, et dit : — Ne craignez rien, Dougal; vos mains ne tireront j-iraais un verrou ^ur moi. — Non vraiment, dit Dougal... on me les couperait plutôt jusqu'au coude... Mais quand retournez-vous là-bas? iS oubliez pas de m'en avertir, au moins... vous savez bien que le pauvre Duugal est votre cousin, pas plus loin qu'au septième degré. — Je vous le ferai savoir , Dougal, aussitôt que j'aurai arrêté mes plans. — El, par ma loi, quand vous me le direz, fût-ce un dimanche à minuit sonnant, Dougal jettera ses clefs à la tèle du prévôt et du premier venu, et n'attendra pas que le lundi commence pour vous suivre... Vous verrez s'il y manque.
Le mystérieux étranger coupa court aux extases de son féal en lui parlant encore une l'ois dans une langue que j'appris plus tard être l'irlandais, l'erse ou le gaélique, lui expliquant probablement les services qu'il attendait de lui. « De tout >oii cœur, de toute son 4me! » fut la réponse du porte-clef», qui murmura encore un bon nombre de paroles dont le ton semblait également exprimer son obéissance empressée. 11 ranima sa lampe , et me lit signe de le suivre. — Est-ce que vous ne venez pas avec nous ? du-je à mon guide. — C'est inutile; ma présence pourrait vous gêner, et je ferai mieux de rester ici pour assurer notre retraite. — Je ne puis supposer que vous vouliez m'entrainer dans aucun danger. — Dans aucun que je ne partage avec vous et qui ne soit double pour moi, répondit 1 étranger dun ton d'assurance qui ne pouvait me laisser aucun soupçon.
Je suivis le porte-clefs qui, laissant le guichet intérieur ouvert derrière lui, me conduisit par un escalier tournant dans une étroite galerie ; puis ouvrant une des nombreuses portes qui donnaient sur ce corridor, il me fit entrer dans un petit appartement , et jetant les yeux sur le mauvais grabat qui en occupait un coin , du à (lenii-voix en plaçant la lampe sur une peiite table: — Seigneur ! la pauvre créature dort. — La pauvre creature ! Grand Dieu , peiisaije , serait-ce Diana que je trouverais dans cet asile de misère? Je Jetai les jeux sur le lit, et ce lut avec un singulier melange de deconvenue et de plaisir que je reconnus mon erreur. Une tète qui n'était ni jeune ni belle, garnie d'une bai be giisoiuianle qui n avait pas été laite depuis deux jours, et couverte d'un bonnet Ue nuit écarlate , me tlanqullll.^a, des le premier regard, sur le couipte de Diana Vernon; et lorsque le dormeur , sorta.it d'un pr^loud soin meil, bâilla et ouvrit les yeux, je reconnus des traits bien dill'erenls... ceux de mon pauvie ami Owen. Me rappelant à propos que je n'étais qu'un intrus dans ce séjour de douleur, et que la uioiiMre alarme pouvait ette suivie de conséquences funestes , je me retirai un moment , afin de lui laisser le temps de se leconuaitre. Cependant rinfortune teneur de livres, se levant sur son grabat à l'aide d'une de ses mains , taudis qu'il portail l'autre à son bonnet de nuit, s'écria d'une voix encore endormie, mais exiirimaul autant d'irritation qu'il étailsusceptible d'en éprouver ; — Savez-vous, monsieur Dugwell, ou quel que soit votre nom, que si mou repos doit èlre ainsi interrompu , il en résultera pour somme totale que je porterai mes plaintes an lord-maire? — Un monsieur qui veut vous parler! répliqua Dougal en reprenant le ton bourru et rechigne d'un veritable porte-elefs, à la place des clameurs aig,.è> de joie et de felicilatioii avec lesquelles il avait accueilli mon guide mystérieux. Et tournant les talons, il nous laissa seuls. Avaiii de me faire reconnaître du malheureux dormeur, je lui laissai tout le temps de s'éveiller; enfin il nie reconnut, et témoigna d'abord un chagrin exlrcme, supposant, comme il était assez naturel de le croire, que j'avais été conduit dans la prison pour y partager sa caiitivite. — Oh ! munsieui Frank, quel malheur vous avez aliire sur vous et sur la maison! car je ne me compte pour rien , moi; je ne suis pour ainsi direqu'un zero. Mais vous qui faisiez tout le montant, la somme totale des espérances de voire peie, son omnium! vous qui auriez pu être le piemici chef de la premiere mai.sou de la preuiien; des Tilles d'Angleterre, être renferme dans une misérable prison d E- C0.s.se , oil l'on ne peut seulement pas faire brosser U poussière de ses habits.
En parlant ainsi , Owen frottait d'un air chagrin son habit noisette ja lis sans lacli'-, mais qui avait crissa pari des impuretés des IDuubles de sa prison. Ses habitudes d'une propreté excessive coa-
tribiiaient à accroître sa détresse. — Oh ! que le ciel nous soit en aide! continua-t-il ; quel effet cette nouvelle va produire à la Bourse ! il n'y en a pas eu de pareille depuis la bataille d'Almanza, où la perte totale des Anglais fut évaluée à 5,000 hommes tués et bles^és , sans comprendre les prisonniers. .Mais qu'est-ce que cela en comparaison de cette nouvelle : La maison Osbaldistone et Tresham a suspendu ses paiements.
J'interrompis ses doléances pour lui apprendre que je n'étais pas prisonnier, quoique je pusse à peine lui expliquer ina présence dans ce lieu, à une telle heure. Je ne mis un terme à ses questions qu'en . l'interrogeant moi-même sur la situation où je le trouvais , et je finis par obtenir de lui tous les renseignements qu'il était en état de me donner. Cela n'avait guère de suite, car, vous ne l'ignorez pas, Owen , avec des idées très claires en tout ce qui concernait la routine commerciale, n'était pas doué d'une intelligence bien pénétrante pour tout ce qui sortait de cette sphère. Voici le résultat des renseignements que je pus recueillir de sa bouche : des deux correspondants que mon père avait à Glasgow , où par suite d'engagements pris en Ecosse, et dont j'ai deja parle, il faisait beaucoup d'affaires, Owen et lui avaient constamment trouvé que le plus accommodant était la maison Mac-Vittie, Mac-Fin et compagnie. Dans toutes les transactions, ces banquiers avaient montré la plus complete déférence pour la grande maison de Londres, jouant en cela le rôle du chacal qui se contente de la part que le lion veut bien lui abandonner. Quelque modique que fût la portion qui leur était assignee dans les profils d'une allaire , c'était toujours assez pour eux, ecrivaient-ils; et quelles que fussent les peines qu'ils s'étaient (Jonnèes, ils ne sauraient trop faire pour mériter la protection et l'estime de leurs honorables amis de Crane-AUey. Les ordres de mon père étaient pour les Mac-Vittie et Mac-Fin semblables aux lois des Mèdes et des Perses, que l'on ne pouvait ni changer , ni altérer, ni discuter même ; et l'exactitude pointilleuse qu'exigeait Owen dans toutes les relations commerciales n'était guère moins sacrée à leurs yeux. Ce ton de profonde et respectueuse deference pa.^sait pour argent comptant dans l'esprit d Oweii, mais mon père regardait d'un peu plus près dans le cœur des hommes, et soit que Cet e.vces de condescendance lui parut suspect, ou que, partisan de la simplicité et de la concision en atfaires , il fût ennuyé des protestations de dévouement que lui faisaient sans cesse ces messieurs, il résista constamment aux sollicitations qu'ils lui adressaient pour devenir ses seuls agents en Ecosse. U confia au contraire une bonne partie de ses atl'aiies à un correspondant d'un caractère tout à l'ait ojiposé : celait un homme qui avait de lui-même une bonne opinion poussée jusqu'à la présomption, et qui, n'aimant pas plus les Anglais que mon père n'aimait les Ecossais, ne voulait avoir des reiaiions avec eux que sur le pied d'une parfaite égalité; en outre, il était circonspect, passablement susceptible, aussi tenace dans ses opinions en matière de formes qu'Owen pouvait l'être dans les siennes, et s'embarrassant fort peu de ce que pourraient penser de ses pretentions tous les négociants de Lombard-Street. Vu ces singularités de caractère , il n'était pas toujours très facile de traiter a\ec M. iSicol Jarvie ; elles occasionuaieiu quelquefois entre la maison de Londres et son Correspondant des discussions et une froideur qui ne s'apaisaient que par le sentiment de leur intérêt mutuel; et en résultat, dans ces discussions, la vanité d Uwen avait quelquefois àsoullrir : vous ne vous étonnerez donc pas, Tieshani, que notre vieil auii mit dans la balance tout le jiuiJs de sou inliuence en faveur des honnêtes, discrets et complaisants Mae-Vittie et Mav-Fin , et parlât de Nicol Jarvie comme d'un presoiuplucux et iiiiperliiieni colporteur eco.-sais, avec lequel il n'y avait pas moyen de senteiidre. Cliose aussi peu surprenante dans Cette silualiuii, dont je u'aiipns les details que plus tard: au milieu des diliieultcs ou la maison s'était trouvée réduite par l'absence de mou père et la disparition de Kaslileigh, Ovveu, arrivant eu Ecosse deu.\ jours avant moi , avait eu recours a l'amitie de ces correspondants qui avaient toujours lait à son patron des protestations réitérées Je reconnaissance, de zèle et de devouemeut. L accueil qu'il reçut chez M.\l. .MaC-Viiiie et Mac-Fin avait quelque chose de la ferveur avec laquelle un zèle catiiolique se (irosierne aux pieds de son saint tutelaire; mais, helas! ce rayon de soleil fut bientôt obscurci par d'epais nuages, lorsque, ainsi encourage, Owen litcouiiaitre à ses lideles correspondants la position difficile de la maison, et reclama leurs conseils et leur assistance. Mac-Vittie tut étourdi de celte nouvelle , et Mac Fin, avant qu'elle fût achevée , feuilletait déjà son grand-livre, impatient de connailie la siluation respective des deux maisons, lielas! elle était considérablement en leur laveur, et ni<ni peie se trouvait deliiteur pour une somme assez im,ioi tante. A cette découverte, les figuies de Mac-Vittie et de Mac-lin , qui n'avaient eiKoie cle que froides et incertaines , de\inient sombres et menaçantes. Ils re| ondirent à la demande d'Owen en réclamant une garantie iuinic:diale qui les mit a couvert contre toute chance de perte ; et s'expliquant enfin plus claireuieiil, ils exigèrent qu il déposât entre leurs mains des valeurs supérieures a la somme qui leur était due. Oweii repoussa cette deinande avec ludignatiou, comme injurieuse pour ses eumiueltanlj , injuste pour ks (iutr«i^
LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLUSTRÉES
créanciers de la maison Osbalilisloiie et Treshara, et témoignant enfin la plus grande ingratitude. Les associés écossais, dans le cours de cette dispute, obiinreiit ce que les gens qui \eulent mal agir clierclicnt toujours, c'est-à-dire l'occasion et le prétexte de se mettre dans une violente colère, et de s'autoriser d'une prétendue provocation pour prendre des mesures auxquelles peut-être un sentiment de pudeur, sinon de conscience , les eût empêchés d'avoir rerours. Owen avait un petit intérêt , comme il est assez d'usage, dans la maison dont il était commis en chef, et par conséquent il était solidairement responsable de tous ses engagements. MM. Mac- Vitlie et Mac-Fin le savaient, et dans le but de lui faire sentir leur pouvoir, ou plutôt afin de luiarraclier une concession pour laquelle il avait montré tant de répugnance, ils eurent recours au moyen sommaire d arrestation et d'emprisonnement, faculté donnée par une loi d'Ecosse (sujette sans doute à beauioup d'abus) au créancier qui affirme par serment que son débiteur a l'intention de quitter le royaume. C'était en vertu d'un mandat d'arrêt de ce genre que le pauvre Owen avait été déposé dans la prison, la veille du jour où j'y avais été moi-même si singulièrement introduit.
Me trouvant ainsi au fait de ! état alarmant des choses, il restait à voir ce qu'il y avait à faire, et ce n'était pas une quesliou peu embarrassante. Je voyais bien les dangers dont nous étions entourés, mais il était plus difficile d"y trouver un remède. L'avis que j'avais reçu semblait me faire entendre que ma liberté personnelle pouvait également être menacée si je faisais ouvertement des démarches en faveur d'Owen. Ce dernier éprouvait les mêmes craintes, et , dans l'exagération de sa frayeur, m'assurait qu'un Ecossais, plutôt que de risquer de perdre un sou avec un Anglais, trouverait des moyens, dans les lois de son pays, pour faire arrèler sa femme, ses enfants, ses domestiques mâles et femelles, et jusqu'à l'étranger admis sous son toit. Les lois contre les débiteurs sont dans presque tous les pays d'une sévérité si impitoyable , que je ne pouvais me refuser entièrement à le croire; et mon arrestation dans le cas actuel aurait donné le coup de grâce aux affaires de mon père. Dans celte perplexité , je demandai à Owen s'il n'avait pas songé à s'adresser à l'autre correspondant que mon père avait à Glasgow, M. Nicol Jarvie. 11 nie répondit qu'il lui avait envoyé une lettre le malin même : — Mais si les négociants à paroles mielleuses de Gallowgate nous ont traités ainsi , que pouvons-nous attendre du marchand revéche et bourru du Marché-au-Sel. Autant vaudrait demander à un courtier de renoncer à son tant [lour cent. « Cethomme n'avait pas même, ajouta Owen, répondu à sa lettre, quoiqu'elle lui eût été remise ce matin au moment où il allait à l'église. » Puis , l'homme aux chiffres se jetait sur son grabat , en s'ecriant dans son désespoir : — Mon pauvre cher niuilre ! mou [lauvre cher maître! Oh ! monsieur Frank ! c'est votre refus obstiné qui est cause de tout cela ! Mais que Dieu me pardonne de vous parler ainsi dans le chagrin où vous êtes! le ciel l'a voulu , et l'homme doit se soumettre.
Toute ina philosophie , mon cher Tresham , ne put m'empècher de partager le chagrin de ce brave homme, et nous confoiidinies nos larmes : les miennes étaient d'autant plus amures que ma conscience me disait plus haut encore que la voix d'Owen quelle part j'avais à me reprocher dans tous nos malheurs. Pendant que nous nous affligions ainsi , nous fûmes interrompus et surpris par un bruit soudain. On frappait forlemtnt à la porle extérieure de la prison. Je courus sur le haut de l'escalier, [lonr écouler; mais je ne pus entendre que la voix du porte-clefs, tantôt répondant tout haut à la i)ersonne qui était en dehors, et s'adressant à voix basse à celle qui m'avait amené. — On y va , on y va ! cyà- t - il ; puis , à Yoix basse : Ah , Seigneur ! que ferons-nous à présent? Montez làhaut , et cachez-vous derrière le lit de ce gentilhomme anglais
On y va tout de suite !... Hélas, mon Dieu ! c'est my lord-prévôt, et les baillis et les gardes ; et le geôlier qui va descendre aussi ! Dieu nous assiste! Montez vile , ou vous allez le rencontrer... Me voilà, me voilà ! ces maudites serrures sont si rouillées...
Tandis que Dougal , à regiet et aussi lentement que po.-sible, tirait l'un après l'autie les ditlërents verrous pour admettre les visiteursdint l'impatience se manifestait d'une manière bruyante, mon guide monta l'escalier tournant, et s'élança dans l'apparlement d'Owen , où je rentrai aussi. Il jeta rapidiiuent les yeux autour de lui, Comme pour y chercher un endroit où il pût se cacher ; puis il me dil : — Pretez-moi vos pistolets. Cependant, non , c'est inutile; je puis m'en passer. Quelque chose qui arrive, n'y faites aucune attention , et ne vous mêlez pas à la querelle d'un autre. L'affaire ne regarde que moi seul, et je m'en tirerai comme je pourrai ; car je me suis déjà vu serré d'aussi près, et même de plus près encore.
En parlant ainsi, l'étranger se débarrassa du large manteau qui l'enveloppait , mesura la porte de la chambre d'un œil ferme et résolu , se reculant un peu en arrière, comme pour rassembler toutes ses forces, de même qu'un noble coursier qui se prépare à franchir une barrière. Je ne doutai pas un moment qu'il n'eùl l'intention de sortir de l'embarras où il se trouvait, en s'élaneanl briiscpieinent sur CCox (jiii n,nr:raiuiit la | Oite, du man 'ere a se fane jour jusqu'à la rue, en dépit de toute opposition ; et d après la vigueur tt l'agilité
de ses membres , à en jugersurtout par la résolution qu'indiquaien sa physionomie et son attitude , j'étais convaincu qu'il parviendrait à se débarrasser de ses adversaires, à moins qu'ils n'employasi<eut des armes contre lui. Il y eut un moment d'incertitude terrible entre l'ouverlure de la porte extérieure et crlle de la porte de la chambre. Enfin nous vîmes entrer, non point, comme nous nous y étions attendus, des soldats avec leurs baïonnettes, ou des hommes du guet armés de bâtons ou de pertuisanes, mais une jeune fille de bonne mine, en jupon de bourre de soie, relevé par derrière pour pouvoir marcher dans les rues sans le salir , et tenant une lanterne à la main. Celte jeune femme piecédait un personnage plus important, que nous apprîmes bienlôt être un magislrat. C'était un homme gros et court, portant une perruque ronde, et lout essoufflé d'impatience. Mon conducteur se retira en arrière à son aspect; mais il ne put échapper au coup d'œil penetrant que le digne personnage jeta tout autour de la chambre, comme pour y faire une reconnaissance. — Voilà vraiment unii" belle chose , et qui est fort convenable , de me laisser frapper à la porte pendant une demi-heure, capitaine Stanchells, dit-il en s'adressant au geôlier en chef, qui était venu se montrer à l'enirée de la porle pour recevoir lesordns du magistrat. Il m'a fallu, pour entrer dans la prison, frapper aussi fort que le feraient pour en sortir les pauvres gens qui sont dedans, si cela pouvait 'sur servira quelque chose... Eh , que veut dire cela? que veut dire cela? des étrangers dans la prison à cette heure de la nuit, et un dimanche soir ! Je tirerai ceci autlair , Slanciiells, vous pouvez y compter... Tenez les portes fermées : je vais parler à ce.- messieurs dans un moment. Mais, d'abord, il faut que je cause un peu avec une de mes vieilles connaissances ici. Hé bien , monsieur Owen , comment cela va-t-il? — Assez bien de mon corps, je vous remercie , monsieur Jarvie; . mais l'esprit est bien malaile. — Sans doute , sans doute; oui, oui, >' il faut en convenir, c'est une fâcheuse affaire, et surtout pour quelqu'un qui portait la tète si haut. Voilà ce que c'est que la nature humaine, monsieur Owen , nous sommes tous sujets à des échecs ■de ce genre. M. Osbaldistone est un brave et honnête homme; mais j'ai toujours dit que c'était un de ceux qui pour faire une cuillère risquent de gâter une corne entière, comme disaii mon père le digne doyen. Il me répétait souvent : Nick , mon petit Nick (car mon nom e.-t Nicol, comme était le sien ,el on nous appelait quelquefois familièrement le petit Nick et le vieux Nick); Nick, disait-il, n'avancez jamais votre main que vous ne soyez sûr de pouvoir la retirer. J'en ai dit autant à M. Osbaldistone; mais il n'a pas paru le prendre en aussi bonne part que j'aurais voulu, car je parlais à bonne intention, à très bonne intention.
Ces paroles, débitées avec la plus grande volubilité, cette manière de se prévaloir des avis donnés et des prédictions faites autrefois ne nous promettaient guère de secours de la part de M. Jarvie. Cependant je m'aperçus bientôt qu'il fallait attribuer celle inconvenance à une absence de délicalesse daus les formes plutôt qu'à un manque d'obligeance et de bonté; car, Owen s'étant montré un peu blessé qu'on lui rappelât de telles choses dans sa triste situation, le marchand de Glasgow lui prit la main en l'exhortant à ne pas se laisser abattre. — Allons, allons, --un peu decourajie! Croyez-vous que je serais sorti après minuit et que j'aurais presque enfreint le respect dû au jour du Seigneur, pour venir reprocher à uij homme qji est tombe d'avoir niaiché de travers? Non, non, ce n'est pas ainsi qu'eu agit le bailli Jarvie, et ce n'était pas ainsi non plus que faisait avant lui son digne homme de père, le doyen. Vous saurez, mon cher, que je me suis fait une lèglc invariable de ne jamais m'occoper d'atl'aires mondaines le dimanche; et quoique j'aie fait tous mes efforts pour chasser de ma tète la pensée de votre billet qu'on m'a remis ce matin, cependant j'y ai songé toute la journée plus qu'au .«ermon du ministre. C'est aussi ma coutume de me mettre dans mou lit à rideaux jaunes tous les jours à dix heures précises, à moins que je n'aille manger une merluche avec un voisin ou qu'un vjisin ne la vienne manger chez moi. Demandez à celte p tite commère qui est là, si ce n'est pas une règle fondamentale dans ma maison. Eh bien, je lue suis mis à lire de bons livres, bâillant comme si j'allais avaler l'église cathédrale, jusqu'à ce que le dernier coup de minuit sonnât, heure à laquelle il m'était p,;rmis de jeter un coup d'oeil sur mon grainl livre, pour voir où en étaient les affaires entre n.ius; puis, coniinc le veut et la maiée, dit-on, n'allenilent personm',j'ai dit à la jeune tille de prendre sa lanterne, et je me suis mis en roule afin de venir voir ce qu'on pourrait faire pour vous. Le bailli Jarvie peut se faire ouvrir la porte de la prison à tftute heure de nuit ou de jour, comme le pouvait aussi son père le doyen, de son temps : le digne homme ! bénie soit sa mémoire !
Quoique le soupir échappé à Owen, quand il avail été question du grand livre, m'eût fait craindre sérieusement que de ce côté aussi la mauvaise colonne ne l'emportât en balance, et quoique les paroles du digue magistrat indiquassent une grande conviction de sou mérite et une espèce de triomphe pour la supériorité de son jugeiio ni, il s'y mêlait pourtant une sorle de brusque et franche bi. livtiil.aice q"ui luinspirait niaigie moi quelque L>;ierance. Il pria Owen de iui remettre quelques papiers qu'il lui désigna, les lui prit
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\Lvement des mains, et, s' asseyant sur le lit pour reposer ses jamlies, suivant son expression, il fit approclier sa servante pour lui tenir la lanterne tandis qu'il parcourait le contenu du dossier, s'interrompant tantôt par des exclamations sur ce qu'il lisait, tantôt pour se plaindre du peu d'intensité de la lumière. Le voyant absorbé dans cette occupation, l'individu qui m'avait amené sembla se disposer à prendre congé sans cérémonie. 11 me fit signa de ne rien dire, et son cliangeinent de posture indiqua son intention de se glisser vers la porte en attirant l'attention le moins possible ; mais l'alerte magislrùt (d'un tout autre caractère que mon ancienne connaissance, M. le juge de paix Inglewood) s'aperçut à l'instant de son projet, et en prévint l'exécution. — Ecoulez donc Stanchells ; prenez garde à la porte ; fermez-la à ciel', et gardez- la en dehors.
Le front de l'étranger se rembrunit, et il sembla un moment se demander encore s'il n'etfectuerait pas sa retraite de vive force ; mais, avant qu'il eût pris son parti, la porte se ferma, et le formidable verrou fut pousse. 11 murmura une txclimation en gaélique, traversa la chambre, puis prenant un air de sombre résolution, •ornrae s'il se fût préparé à voir de quelle façon finirait la scène, il s'assit sur la table et se mit à siffler une marche. M. Jarvie, qui paraissait très alerte et très expeditif en affaires, montra bientôt qu'il était parfaitement au courant de celle qu'il venait d'examiner. — Eh bien, monsieur Uwen, dit-il, votre maison est débitrice de certaines sommes envers Mac-Vittie et Mac-Fin. C'est une honte pour eux d'agir comme ils font, après avoir gagné autant et plus qu'il ne convenait dans l'affaire de certains bois, qu'ils m'ont enlevée à mon nez et à ma bai be, et, il faut que je le dise, aides en cela par vos belles paroles, monsieur Owen. Mais cela ne fait rien maintenant... Lh bien donc, monsieur, votre maison, comme je le disais, leur doit ces sommes; et, en raison d« cette dette et d'autres engagements, ils vous ont logé ici sous le double tour des grosses clefs de Stanchells. Le résume est donc que vous leur devez cet argent, ^ que vous en devez peut-être encore à d'autres, peut-être à uioimèuie, le bailli Nicol Jarvie. — Je ne saurais nier, monsieur, que la balance à ce jour ne soit contre nous, dit Owen ; mais vous voudrez bien considérer à présent, monsieur Jarvie... — Je ne puis rien considérer à présent, inonsieur Owen ; le jour du sabbat est à peine écoulé, et au lieu d'être dans mon-tit bien chaud, me voici à courir de nuit et par l'humidité, car il y a une espèce de brouillard dans l'aie ; vous voyez bien que ce n'est pas le moment de s'arrêter à des considerations. Mais, pour en revenir à ce que je disais, vous me devez de l'argent, c'est incontestable ; vous m'en devez plus ou moins, Je n'en départirai pas... Mais cela n'empêche, monsieur Owen, que je sois très allligé de votre detention ; et je demande comment vous, un homme acuf et entendu en atl'aires, vous pourrez venir à bout de vous tuer d'embarras et de nous couvrir tous, nous autres créanciers (comme j'ai grand espoir que vous le ferez), si l'on vous lient renferme ici dans la prison de Glasgow. Maintenant, mon^ieur, si vous pouviez trouver une caution judicio sisli, c'està-dire garantissant que vous ne fuirez pas du pays et que vous comparaîtrez devant les cours de justice pour dégager votre caution, quand vous y serez appelé, vous pourriez être mis en liberté ce matin même- — .\i. Jarvie, si quelque ami voulait me servir de cau- . lion à cet effet, je ne doute pas de pouvoir employer ma liberté utilement pour la maison et pour tous ceux qui sont en relation avec elle. — Kort^Lieii, monsieur; mais il faudrait que cet ami pût coiiipter sur votre "préseïïcé quand vous serez appelé [lour venir le délier de son engagement. — Sauf le cas de mort ou de maladie, il pourrait être aussi certain de ma comparutiim, qu'il est sur que deux et deux font quatre. — bli bien, monsieur Owen, je ne doute pas de votre parole, et je vais vous le prouver. Je suis un homme prudent, cela est bien connu, et industrieux, toute la ville peut l'attester. Je sais gagner mes ecus, conserver mes ecus et compter mes ecus aussi bien qu'aucun négociant du Marché-au-Sel, ou même de Gallowgale. Je suis de plus un homme prudent comme mon père le doyen létait avant moi ; mais plutôt que de voir un brave et honnête homme, qui entend les affaires et désire être juste envers chacun, retenu de cette manière par les pieds, et place dans l'impossibilité de rien faire pour lui et pour les autres, parbleu! je lui servirai de caution moi-niêmu ; mais vous vous rappellerez, monsieur Owen, que c'est une caution judicio si.sli, comme le dit notre greffier, cl non ym judicalum suivi (un engagement de payer). Vous ferez attention à cela ; car cela fait une grande dillérence.
Owen répondit que dans la posiiion des affaires, il m; pouvait pas espérer que personne lui servit de caution pour le paiement réel des dettes ; qu'au surplus la position des créanciers ne serait jamais aggravée par .-on absence ; car lui, Owen, se présenterait infailliblement devant le juge quand II en serait requis. — Je vous crois je vous crois ; en voila assez. Vous aurez la liberté des jambes à I heure du dejeuner. Maintetunl voyons ce que vos compagnons de chambrée ont a dire pour leur defense, et comment, en dépit de toutes les règles, ils sont cnties ici à cette heure de la nuit.