CHAPITRE XXIII
Le magistrat prit la lumière des mains de sa servante et commença ses recherches, la lanterne à la main, comme Diogène dans les rués d'Athènes, et probablement avec aussi peu d'espoir que le cynique de rencontrer un trésor vivant, un homme dans la plus haute acception du mot. Le premier dont il s'approcha fut mon guide mystérieux, lequel, assis sur une table comme je l'ai déjà dit, les yeuxfixés .sur la muraille, les traits dans une immobilité parfaite, les mains croisées sur sa poitrine avec une nonchalance qui se rapprochait du deli, conlinudit de siffler un air en battant la mesure du talon contre un des pieds de la table : il soutint l'examen de M. Jarvie avec une assurance et un sang-froid qui mirent un moment en' défaut la mémoire et la sagacité du pénétrant magistrat. — Ah ah !.... Eh, eh !... Oh, oh !... s'écria le bailli ; en bonne conscience' c'est impossible... mais non, cela ne se peut pas... je me trompe...' Non, je ne me trompe pas, c'est bien lui, que le diable m'emporte!.'.. Brigand ! voleur de bestiaux ! démon incarné, venu au monde pour toutes sortes de mauvaises fins, etqui n'en feras jamais une bonne est-il bien possible que ce soit toi'? — Moi-même, bailli, comme vous voyez, fut la réponse laconique de mon guide.— Sur ma conscience ! j'en suis tout étourdi ! Toi, vaurien, voleur de grand chemin, tu te hasardes dans la prison de Glasgow'? Sais-tu bien ce que vaut ta léte '/ — Ma loi, bien pesée, poids de Hollande, elle peut équivaloir à un prevôl, quatre baillis, un greffier, six doyens, sans compter les agents du fisc. — Ah! impudent vaurien ; mais fais la revue de tes pèches, et prepare-toi, car si je dis un mot.... — C'est vrai, bailli, répondit l'homme, en croisant ses mains derrière lui avec la plus grande nonchalance; mais vous ne direz pas ce mot-là. — Et pourquoi ne le dirais-je pas, monsieur '? Pourquoi '! répondezmoi, pourquoi ne le dirais-je pas?— Pour Irois bonnes raisons,, bailli Jarvie : la iiremiere, à cause de notre ancienne connaissance;, la seconde, par égard pour la bonne femme que j'ai laissée près de son fojer, dans nos montagnes, au village de Stuckavrallachan, et qui a tait un melange de nos sangs, soit dit à ma honte, car c'en est une pour moi que d'avoir un cousin qui ne s'occupe que de calculs et de gains ei de faire mouvoir des métiers et des navettes comme un simple artisan; et enfin, bailli, parce que si j'apercevais le moindre signe de trahison de votre part, je vous ferais sauter la cervelle avant que la main d'un homme |iùt vous sauver. — Vous êtes un coquin determine, monsieur, répliqua l'intrépide bailli, mais vous savez bien que je vous connais pour tel, et que mon propre danger ne me leiait pus reculer un moment. — Et moi je sais aussi que vous avez de bon sang dans les veines, et ce serait bien contre mon gie que je lerai» le moindre mal à un parent. Mais je sortirai d'ici aussi libre que j'y suis entre, ou les murs de la prison de Glasgow pourront encore témoigner, dans dix ans, de ce qui s'y sera passe celte nuit. — Allons, allons, reprit M. Jarvie, on sait ce qu'on doit a son sang, et il ne convient pas, entre parents, de chercher la paille que chacun peut avoir dans son œil, si les autres ne s'en aperçoivent pas. Ce serait une triste nouvelle pour la bonne femme de Stuckavrallachan, si toi, vagabond montagnard, tu m'avais fait sauler la cervelle ou si je t'avais fait mettre une corde autour du cou. Mais tu en conviendras, mauvais démon, si ce n'était pas toi, j'aurais lait aujouid hui la meilleure capture qu'on pui.ssc faire dans les Highlands. — Vous auriez essayé de la faire, cousin, je n'en doute pas; mais ce dont je doute, c'est que vous eussiez réussi; car nous autres montagnaids nous sommes terribles quand on nous parle de captivité : puisqu'un etui de drap autour de nos jambes nous parait une eiiirave intolerable, comment supporterions-nous des jarretières de 1er entre les murs d'une prison'.' —Cela n'empêchera pas que tu ne linisscs (lar trouver dans les murs d'une prison les jarretières de 1er, et qui plus cstia cravalede chanvre... Personne dans un pays civilise na jamais fait de tours semblables... Tu volerais dans tes proches poches... Mais prends garde, je t'ai averti. — Eh bien, cousin, s'il m arrive malheur, vous porterez le deuil âmes lunerailles. — bu diable si l'on y verra du noir, Robin, excepté les corbeaux et les corneilles. Mais que sont devenues les raille livres d'Ecosse que je t'ai prêtées, et quand dois-je les revoir"?— Ce qu'elles sont devenues'? repiKjua mon guide après avoir feint de réfléchir un moment... je ne puis pas le aire exactement ; probablement elles sont avec la neige de l'année dernière. — C'est-a-dire sur le sommet de tes moniagiies, fripon que tu es; mais crois-tu que je puisse les aller clierclur la ? non, c'est ici même que j'en attends le paiement. — Mais, je ne porte dans mon sporan (ma poche), ni neige, ni dollars; et si vous voulez savoir quand vous recevrez ceux-ci. Je vous répondrai que c est lorsque le roi rentrera dans son royaume, comme le dit une vieille cnanson. — Encore pire, Uoluu, reprit le marchaiiil de CJlasgow ; encore pire, car lu es maintenant un séditieux... Veux-tu donc nous ramener le papisme et le pouvoir arbitraire, les encensoirs et les formules, et les curés avec leurs surplis et leurs vieilles iniquités'? Tu ferais mieux de t'en tenir à ton ancien metier. Mieux vaut encore voler des bestiaux que ruiner la
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nation. — Bon, bon, trêve à votre whigisme, nous ne nous connaissons pas d'aujourd'hui. J'aurai soin que les montagnards en jupon respectent voire banque lorsqu'ils descendront visiter les boutiques de Glasgow et les débarrasser de leurs vieilles marchandises ; et quant a vous, à moins que votre devoir ne vous y contraigne absdliiuient, je vous engage à ne me reconnaître, Nicol, qu'autant que je voudrai être vu. — Tu es un intrépide coquin, Kob, répondit le bailli, et on entendra dire quelque jour que tu as été pendu, cela est certain ; mais je ne veux pas faire comme le vilain oiM'au qui souille son propre nid, à moins d'y être forcé par la nccossile, par le devoir, auquel nul homme ne doit être rebelle. Mais (jin diable est celui-là? coiUinua-t-il en se retournant vers moi, cjuelque jeune pillard que tu as enrôlé, je suppose ; il a l'air d'avoir un cœur hardi pour les grands chemins, et un long cou pour la potence. — Mon bon monsieur Jarvie, interrompit Owen qui^ comme moi, était resté muet pendant cette étrange reconnaissance et ce dialogue non moins extraordinaire enlre ces deux singuliers parents ; mon bon monsieur Jarvie, c'est le jeune M. Franck Osbaldistone, le fils unique du chef de notre maison, qui devait y occuper la place confiée à son cousin Rashleigh... (Ici Owen ne |mt retenir un profond soupir) Mais quoi qu'il en soit... — Oh ! j'ai entendu parler de ce jeune muscadin, dit le marchand écossais en l'interrompant ; c'est lui dont votre patron, comme un vieil entêté, voulait bon gré mal gré faire un négociant, et qui, par aversion pour un travail d'honnête homme, s'est engagé dans une troupe de comédiens ambulants. Eh bien, monsieur, que diles-vous maintenant de vos belles tragédies? Hamlet le Danois, ou le spectre de son père, fourniront-ils caution pour M. Owen? — Je ne mérite pas ces reproches, monsieur, mais je respecte vos motifs, et je suis trop reconnaissant de l'appui que vous prêtez à M. Owen pour m'en offenser. Le seul motif qui m'amenait ici était de voir ce que je pourrais faire, et c'était peu de chose sans doute, pour aider M. Owen dans l'arrangement des affaires de mon père. Quant à mon éloignement pour la carrière commerciale, c'est un sentiment dont je suis le seul et le meilleur juge. — Et moi, dit le montagnard, je me sentais déjà porté à estimer ce jeune homme, avant de savoir ce qu'il était; mais maintenant je déclare que je l'honore à cause de son mépris pour les métiers à filer, pour les navettes, et pour les gens qui se livrent à ces viles orcupations — Tu es fou, Rob, répliqua le bailli, aus!-i fou qu'un lièvre de mars, quoique je ne sache pas trop expliquer pourquoi un lièvre serait plus fou en mars qu'à la Saint-Martin... Les métiers, dis- tu ? parbleu, tu en fais un beau toi ! et tu te files une corde qui finira par t'étrangler. Et quant à ce jeune homme que tu pousses au grand galop à la potence et au diable, crois- tu que ses vers et ses comédies le tireront d'embarras plus que tous les jurements et la lame de ton dirk, réprouvé que tu es? Tityre, tu patulœ, comme on dit, lui apprendra-t-ii où est Rashleigh Osbaldistoue? et Macbeth avec tous ses vassaux, et les tiens pardessus le marché, Robin, armés de leurs boucliers, de leurs sabres, lances, épées, poignards, lui procureront-ils les cinq mille livres sterling qu'il faut pour payer les billets dont l'échéi-nce est dans dix jours? — Dix jours! m'écriai-je en tirant de ma poche, par un mouvement involontaire, le papier que m'avait remis Diana Vernon ; et le délai pendant lequel j'en devais respecter le cachet étant expiré, je me hâtai de l'ouvrir.
L'enveloppe contenait une lettre cachetée, qui, dans ma précipitation, s'échappa de mes mains. Un léger courant d'air, qui provenait d'un carreau cassé, fit voler cette lettre jusqu'aux pieds de M. Jarvie, qui la ramassa, en examina l'adresse avec une grande curiosité et sans cérémonie, et, à mon grand étonnement, la remit à son cousin le montagnard, en disant : — C'est un bon vent qui amène cette lettre à son adresse, quoiqu'il y eût dix mille contre un à parier qu'elle n'y arriverait jamais.
Le montagnard ayant examiné l'adresse, en rompit le cachet sans façon. J'essayai de l'arrêter. — Ilfau',lui dis je, monsieur, raeprouver que cette lettre vous est destinée, avant que je vous permette d'en prendre lecture. — Soyez tranquille, monsieur Osbaldistone, me répondit-il avec le plus grand sang-froid... rappelez-vous seulement le juge Inglewood, le clerc Jobson, M. Morris, et surtout votre très humble serviteur, Robert Campbell, et la belle Diana Vernon. Rappelez-vous tout cela, et vous ne douterez plus que cette lettre ue soit pour moi.
Je restai stupéfait de mon manque de discernement Toute la
nuit, la voix de cet homme, et même ses traits , quoique seulement entrevus, m'avaient rappelé de vagues souvenirs, mais sans que je pusse me rendre compte des lieux ou des personnes avec lesquelles ils pouvaient avoir rapport. Ceci fut tout à coup pour moi un trait de lumière. Cet homme était Campbell lui-même ; je ne pouvais le raéconnaitre: ses traits prononcés et sévères, son air réûéchi, son langage figuré, son accent écossais, qu'il dissimulait à volonté, mais qui, dans les moments d'émotion, venait donner du pi |uant à ses
sarcasmes et de l'énergie àses discours comment avais-je pu m'y
méprendre si longtemps? D'une taille un peu au-dessous de la moyenne, ses membres avaient toute la vigueur qui peut s'allier à l'agilité; eten effet à voir la liberté et l'aisance de tous ses mouve-
ment, on ne pouvait douter qu'il ne possédât au plus haut degré cet avantage. Sous deux rapports seulement sa taille pouvait mamiuer de régularité : .ses épaules étaient si larges en proportion de sa taille, que quoiqu'il fiit d'ailleurs dégagé, elles lui donnaient quelque chose de trop carré, relativement à sa hauteur ; et ses bras, robustes et nerveux, étaient d'une longueur presque difforme. J'appris depuis qu'il tirait vanité de cette circonstance, au point de dire que lorsqu'il portait l'habit montagnard il pouvait nouer les cordons de ses sandales sans se baisser, et que cela lui facilitait aussi le maniement du sabre, dans lequel on le disait très adroit. Quoi qu'il .'en soit, ce manque de proportions seul l'empêchait de passer pour un très bel homme ; il donnait à son aspect quelque chose de sauvage, de bizarre et presque de surnaturel, et me rappelait involontairement les contes que la vieille Mabel me faisait sur les Picles qui, dans les temps anciens, ravagèrent le Northumberland; êtres moitié hommes, moitié démons, et comme ce Campbell, remarquables par leur courage, leur ruse, leur férocité, la longueur de leurs bras et la largeur de leurs épaules. En me rappelant les circonstances dans lesquelles nous nous étions déjà rencontrés, je ne pus douter que le billet ne fût adressé à M. Campbell. Il jouait un rôle important parmi les personnages sur lesquels Diana Vernon semblait exercer une influence secrète, et qui, à leur tour, n'étaient pas sans empire sur elle. Uétait pénible de penser que le sort d'un être aussi aimable se trouvât lié en quelque sorte avec celui de pareilles gens ; cependant il n'était guère possible d'en douter. Mais de quelle utilité cet individu pouvait-il être aux affaires de mon père? Je ne pouvais me f'expliquer que d'une seule manière. Rashleigh Osba'distone avait certainement, à la prière de miss Vernon, trouvé moyen de faire paraître M. Campbell, lorsque sa présence s'était trouvée nécessaire pour me disculper de l'accusation de Morris; ne serait-il pas possible que, par son influence sur Campbell, elle parvînt aussi à faire paraître Rashleigh ? D'après cette supposition, je demandai àM. Campbell où était mon perfide cousin, et s'il y avait longtemps qu'il ne l'avait vu. Je n'en reçus qu'une réponse indirecte. — C'est uu coup un peu scabreux dont elle me charge là. Cependant je ne tromperai pas son attente. Monsieur Osbaldistone, je ne demeure pas très loin d'ici... mon cousin peut vous montrer la route... Laissez M. Owen faire de son mieux à Glasgow, et venez me voir dans mes montagnes ; il est probable que je pourrai vous obliger et sauver votre père. Je ne suis qu'un pauvre homme, mais l'esprit vaut mieux que les richesses.... Et vous, cousin (se tournant vers M. Jarvie), si vous voulez vous aventurer à venir manger avec moi un plaide hachis de bœuf à l'écossaise ou un cuissot de daim , rendez-vous avec ce jeune Anglais jusqu'à Drymen ou Bucklivie ; mieux encore, venez jusqu'au clachan d'Aberfoil, j'y enverrai quelqu'un au devant de vous pour vous conduire à l'endroit où je me trouverai alors. Qu'en dites-vous? voilà mon pouce. Vous n'aurez jamais à craindre d'être trompé par moi. — Non, non, Robin, répondit le prudent bourgeois. Je n'aime pas à m'éloigner des environs; je ne pourrais aller dans vos montagnes sauvages, au milieu de vos jupons et de vos jambes nues... cela ne convient pas à la place que j'occupe, cousin... — Que le diable emporte vous et votre place ! s'écria Campbell... La seule goutle de bon sang que vous ayez dans les veines vient de l'a'ieul de votre grandpère, qui fut pendu à Dumbarton ; et vous prétendez que ce serait déroger à votre dignité que de venir me voir ! Mais écoutez-moi, cousin : je vous dois mille livres d'É'îosse ; eh bien, je vous les paierai jusqu'au dernier sou, si vous voulez être poli avec moi, et venir passer un jour chez nous avec cet Anglais. — Vous me faites rire, avec vos idées de noblesse. Portez donc votre sang au marché, et vous verrez ce que vous achèterez avec cela. Mais dans le cas où j'irais chez vous, est-il bien vrai que vous me rembourseriez mon argent ? — Je vous le jure par la sainte Église, par le salui de tousles Mac Grégors qui dorment sous les pierres grisâtres de notre île funéraire.... — C'est assez, c'est assez, Robin : nous verrons ce que nous pourrons faire. Mais il ne faut pas vous attendre à me l'aire passer la ligne des hautes terres. Pour rien au monde je n'irai plus a/ant. Il faudra donc venir me trouver en-deçà 'de Bucklivie ou du clachaa d'Aberfoil, et surtout n'oubliez pas l'essentiel. — Nu craignez rien, ne craignez rien, je serai fidèle à ma parole comme la bonne lame est fidèle à son maître. Mais il est temps que je change d'air, cousin ; car celui de la geôle de Glasgow ne vaut rien au tempérament d'un montagnard. — Ma foi, je le crois ; et pourtant, si je faisais mon devoir, vous ne changeriez pas si tôt d'atmosphère, comme dit le ministre. Ah! Seigneur, faut-il que ce soit moi qui vous favorise et vous aide à échapper à la justice ! Ce sera une honte éternelle pour moi et les miens, une honte qui rejaillira jusque sur la mémoire de mon père. — Bon, bon, que cette mouche ne vous pique pas. Quand la boue est sèche, elle s'en va si on la frotte. 'Votre honnête homme de père savait fermer les yeux tout comme un autre sur la faute d'un ami. — Vous pouvez avoir raison, Robin, répondit le bailli après un moment de reflexion; mon père, le digne doyen, était un homme sensé ; il savait que nous sommes tous fragiles, et il était ami fidèle. Vous ne l'avez pas oublié, Robin ? ( Il y avait au moins autant de bouffonnerie que de pathétique dans le ton adouci dont il fit celte question. ) — Oublié ! s'écria Campbell ; et pour-
ROB ROY
quoi l'aurais-je oublié? C'était un bon tisserand, et c'est lui qui m'a fait ma première paire de bas. Mais allons, cousin, ajouta-t-il tn chantant.
Qu'on remplisse broc et besace !
Qu'on selle chevaux et mulets !
Faite» ouvrir par vos varlets ; J'ai hâte de quitter la place .
— Chut ! monsieur, dit le magistrat d'un ton d'autorité ; convient-il de chanter ainsi, étant encore si près du jour du Seigneur ? Cette maison peut, un
jour , vous entendre ,
chanter un autre air.
Mais, hélas ! nous aurons tous à rendre compte de noserreurs.
Stanchells, ouvrez la porte.
Le geôlier obéit, et nous sortîmes tous.
Slanchells ne vit pas sans quelque surprise les deux étrangers, et se demanda probablement de quelle manière ils étaient entrés là sans qu'il s'en fût aperçu. Mais M. Jarvie repri'ma l'envie qu'il aurait eue de faire des questions, en disant :
/ Ce sont deux de mes amis, Stanchells, deux de mes amis. » Nous descendîmes ensuite dans le vestibule du bas, et appelâmes plus d'une fois Dougal, qui ne fit aucune ré()onse. Campbell nous dit , avec un sourire sardonique , que , s'il connaissait bien Dougal , le gaillard n'avait pa?
attendu qu'on lui fit des remerciments de la part qu'il avait prise a la besogne de la nuit ; mais que, très vraisemblablement, il ivait déjà pris au LTrand trot la route de Ballamaha. — Et il nous aura laissés, et nmi surtout, moi, moi, enfermés dans la prison toute la nuit ! s'écria le bailli avec colère et agitation. Vite des marteaux , des limes, des pinces ! En- Toyez chez Yetllin, le doyen des serruriers , et faites-lui savoir que moi , le bailli Jarvie , je me trouve enfermé dans la geôle-par un coquin d'Hi^^andais que je ferai pendre aussi haut qu'Aman.
— Quand vous l'attraperez, dit Campbell gravement. Mais attendez, la porte n'est sûrement pas fermée. »
En effet, en approchant nous trouvâmes non seulement que la porte était restée ouverte, mais que, dans sa retraite, Dougal avait emporté les clefs, afin que personne ne pût exercer de siiôi son emploi. — Il a des lueurs de sens commun, ce pauvre Dougal, dit Campbell ; il sait qu'une porte ouverte peut m'èlre utile au besoin.
Nous étions alors dans la rue. — Je vous dirai franchement mon opinion, Robin, dit le magistrat: c'est que si vous continuez voire genre de vie, vous ilevriez avoir un de vos hommes comme portH-clefa dans chaque prison d'Kcosse: on ne sait pas ce qui pput arriver. — Ou un cousin biilli dans chaque bourg; je m'en trouverais tout aussi bien, cousin Nicol. Mais bonne nuit, ou plutôt I)»*njour,.et n'oubliez pas le clachan d'Aberfoïl. T. IV.
Rob-Roy et le bailly dans la prison,
Aussitôt, sans attendre de réponse, il s'élança de l'autre côté de la rue et se perdit dans l'obscurité. Quand il eut disparu, nous l'entendîmes silfler doucement et d'une manière particulière, et on lui répondit sur-le-champ. — Entendez-vous les diables des Highlands ? dit M. Jarvie. Ils se croient déjà sur les pentes du Ben-Lomond, où ils peuvent siffler et jurer sans s'inquiéter du samedi ou du dimanche, (loi il fut interrompu par quelque chose de lourd qui vint tomber avec bruit à ses pieds ). Dieu nous protège! Qu'estce encore que cela? Matiie, approchez la lanterne... Sur ma conscience, ce sont les clefs! Eh bien, ils ont tout aussi bien fait; cela
aurait coûté de l'argent à la ville... et puis les questions sur la manière dont elles auraient été perdues!
Oh ! si le bailli Grahame avait vent de ce qui s'est passé cette nuit , ce serait une terrible affaire pour moi !...
Ayant été arrêtés ainsi à quelques pas de la prison, nous reportâmes les cU-fs au geôlier en chef qui gardait son poste dans le vestibule jusqu'à l'arrivée du nouvel affîdé qu'il avait envoyé chercher pour remplacer le fugitif. Ce devoir rempli, l'honnête magistrat reprit sa roule, et comme j'allais du même côté que lui, je l'accompagnai, moi profilant de sa lanterne, et lui profitant de mon bias, pour nous reconnaître dans les rues qui étaient alors sombres, inégales et mal pavées. La vieillesse se laisse aisément gagner par les attentions des jeunes gens. Le bailli me témoigna de l'intérêt, et me dit que, puisque je ne faisais pas partie de cette race de comédiens et amateurs de théâtre, qu'il detfslait de tout son cœur, je lui ferais plaisir en venant déjfuner avec lui , et manger une merluche grillée et un hareng frais, ajoutant que je trouverais chez lui M. Owen, car, dans la matinée , il aurait pu le faire meltre en liberté. — Mon cher monsieur, lui dis-je a près avoir accepté son invitation et 1 en avoir remercié , comment avez -vous pu croire que j'avais pris le parti du théâtre? — Ma foi, répondit lil. Jarvie, c'est un grand faiseur de phrases qu'on appelle Fairservice, el qui est venu ce soir me prier de donner ordre au cricur de vous réclam-îr dans toute la ville au point du jour. Il m'apprit qui vous étiez 1 1 me dit que vous aviez été renvoyé de la maison de votre père naice que vous ne vouliez pas entrer d.ins le commerce, et pour (|iie vous ne lissiez pas honte à voire famille en montant sur les planrhcs. Un certain Hamnmrgaw, qui est un de nos chantres, l'a ciiiiiiuil ici en me disant que c'était une de ses anciennes connais- .«ances. M.iis je les ai renvoyés en les menaçant de leur tirer les oreilles (.iiiir viiiir me faire cette sotte demande à pareille heure. Je vois bien à présent que c'est un iiiibécille qui ne sail ce qu'il dit en parlant de vous. J'aime un garçon (|iii n';iliaiidonne pas si's amis dans le malheur; c'est ainsi que j'ai tmijiuirs agi nicii-niènie , tout comme mon père le digne doyen. Dieu le bénisse et lui fasse paix !
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Mais \ûus ne devriez pas lrci|i lianler ces inoiitagnanis ; c'est un mauvais lietail. On ne peut loucher à de la poix qu'il n'en reste aux mains, souvenez-vous de cela. Sans doute le meilleur de niuis peut errer. Moi-n ènie j'ai failli une, deux et trois fuis cette nuit, mun garçon ; oui, depuis hier j'ai fait trois choses que mon père le dovt n n'aurait pu croire les eùt-il vues de ses propres jeux...
Nous étions en ce moment à la porte de sa maison. Il s'arrèla cependant un moment sur le seuil, et continua du ton d'une profonde contriiion : — Preniièrcmenl, je me suis livre à des pensées d'all'aires temporelles le jour du salibat ; secondement, j'ai fourni caution à un Anglais : et eiilin, en troisième et dernier lieu, j'ai laissé échapper de prison un malfaiteur: mais la miséricorde de Dieu est grande ; il y a du baume dans la vallée de Gilead, monsieur O.-lialdistone. Mallie, je puis entrer tout seul; accompagnez M. Oshalilislone jusque cluz Lutky Fiyter, au détour de la rue. Monsieur 0>liaklistone, ajouta-t-il a voi.\ basse, je vous prie de ne point être trop libre envers Mattie ; c'est la lille d'un honnête homme, et une cousine germaine du laird de Limmerlield.
Je n'oubliai pas la dernière recommandation de Ihunnète bailli, et je crus ne pas prendre trop de liberté envers Mallie en ajoutant un baiser à la demi-couronne dont je récompensai le petit service qu'elle vunait de me rendre : le «Fi donc monsieur ! » qu'elle m'adressa n'exprimait pas non plus un ressentiment bien profond de celle offense. Je Iraïqiai à coups redoubles à la porte de mistress Fljler, et j'éveillai successivement, d'aboi d deux ou trois chiens qui se mirent à aboyer de tous leurs poumons ; puis deux ou trois tètes qui se montrèrent en bonnet de nuit aux croisées voisines pour me réprimander de violer la sainteté de la unit du dimanche par un lapage intempestif. Taudis que je tremblais que ce tonnerre ne fut suivi d'une ondée semblable à celle de Xaiitippe, luisUess Flyter elle même seveilla, et dun ton qui n'aurait pas mal convenu à l'épouse de I ancien philosophe, elle se mit à gronder deux ou trois faineants, qui s'étaient allai des dans sa cuisine, de ne pas s'être empressés d'ouvrir la porte aux premiers coups pour empépècher qu'ils ne leconimençassent. Ces dignes personnages étaient enefl'el pour quelque chose dans le fracas. Celaient le lidele André et sou ami M. Hammurgaw, avec une autre, personne, que j'appris ensuite être lecneur public. Us étaient atlables autour d'un poia'ale (à mes dépens, comme le mémoire me l'apprit plus tard ) et s'occupaient de composer une proclamation qu'on devait publier le lendemain dans les rues, alin que riuforluiie jeune homme (car c'est ainsi qu ils avaienUimpudeiice de me quahlier) pùleire rendu sans délai à ses amis. On pense bien que je ne cachai pas combien j'étais mécontent qu'on se mèiàt ainsi de mes affaires. Mais à mon aspect Andre se livra soudain à des transports et lit des exclamations de joie qui couvrirent presque entiereuienl les expressions de mou resseniiment. Je compris aisément que celle explosion était en partie calculée, et que les larmes de joie sorlaieiu pnncipalemem de cette noble source d'emulioiis, le pot de bière ! Cependant Andre sut eviltr ainsi la correction manuelle que je lui disUnais, d'abord pour le colloque qu'il s'était permis de lenir avec le chantre il mou sujet, puis pour i impertiuiule histoire qu'il avait jugé à propos de dtbiter à M. Jarvie. Je me contentai doue de lui jeter ta porte sur le nez lorsqu'il me suivit en louant le ciel pour mon heureux retour et mêlant à ses felicitations des conseils sur la prudence avec laquelle je devais me conduire désormais. Je me couchai ensuite avec la leime résolution d'employer les premiers momtnls de la matinée à congédier cet impudent diôle plein de pédanleriett d'importance, et plus dispose a remplir les louctions de pédagogue que celles de valet. Fidèle à celle resolution, le lendemain manu j'appelai Andre dans mon ap|iariement, et lui demandai ce que je lui devais pour m'avoir accompagne et seivi jusqu'à Glasgow. A celle question, qu'il regaida justement comme un préliminaire de congé, M. Fairservice changea de visage. — Votre Honneur, dit-il après quelque hesitation, ne trouvera pas, ne trou- ▼era pas que... que... — Parlez, drôle! ou je vous brise les os.
Mais Audre, llollaul entre la crainte de m'irriler encore par des prétentions trop exagérées, et celie de perdre en me hxant un prix au-dessous de celui que j'aurais consenti à lui accorder, paraissait tounuenle par les doutes les plus cruels et plonge dans les calculs les plus embarrassants. Mes menaces produisirent rttlél d'un coup qui, donne a propos sur le dos d'une personne qui s'etraiigle, lui dégage le gosier du morceau qui l'obsiruail, el ses paroles pai tirent avec éclat. — Uix-huil pence sterling j^erdiem, c'esl-a-dire jiarjour ; Votre Honneur ne trouverait pas lela déraisonnable ! — C est ie double du pnxonlinaire.et le triple de ce que vous mentez, André; mais tenez, voici une guinee, et allez à vos affaires. — ijuc le Seigneur nous pardonne : Ksi-ce que Votre Honneur a perdu la lete? — iNou, mais je crois que vous voulez me la faire perdre; je vous donne un tiers environ au-delà de votre demande, et vous restez là jjuvraut de grands yeux et vous récriant, comme »i je vous faisais du tort; prenez voire argent et allcz-vous-eii. — Dieu me soit en aiJel eu quoi puis-je avoir ollense Voire Honneur ? Cerlainement toute chair est fragile comme la Heur des champs ; mais si une planche de camomille est de quelque utilité en médecine, certes André
Fairservice ne l'est pas moins pour Votre Honneur. C'est risquer la valeur de votre vie que de vous séparer de moi. — Sur mon honneur, il est diflicile de prononcer ce que vous êtes le plus, iiubécille ou fripon. Ainsi, voire intention esl de re.sler avec moi, que je le veuille ou non ? — Ma foi, c est bien ce que je pensais, reprit Andre d un ton dogmatique; car si Votre Honneur ne sait pas ce que c'est qu'un bon serviteur, je sais ce que c est qu'un bon maître, el le diable m'emporte si je vous quille ! Voilà le bref el le long de la chose. U'ailleuts je n'ai pas reçu d'avertissement régulier de quitter ma [ilace. — Votre jilace, monsieur'.' Vous ai-ju engagé au[Mcs de moi cuinme duinestique"? Vous n'avez ele que mon guide, et n(i,m'avez servi que par la connaissance que vous aviez de la roule. — Je conviens, monsieur, que je ne suis pas un domestique ordinaire ; mais Votre Honneur se rappellera que j'ai quille une bonne place, en une heure de temps, à sa sollicitation. Un homme pouvait se faire honnêtemeiil vingt bonnes livres sterling par an, du jardin d Osbaldistone, et il ii était pas probable, je pense, que j'abaiidonneiais cela pour une guinee. Je comptais rester avec Voire Honneur au moins un terme, et j'ai droit aux gages, à la nourriture, aux gratilications et prolits que j'aurais eus [leudant ce tempsj pour le moins. — Allons, allons, monsieur, ces impudentes préleiiiions ne vous serviront à rien, el si vous dites un mot de plus, je Vous convaincrai que I écuyer Thorncliil n'est pas le seul de mon nom qui sache laire usage d une canne.
Tout en parlant ainsi, celle scene me parut si lidicule que, quoique réellement eu colère, j'eus de la peine à m'empécher de rire de la gravite avec laquelle Andre soutenait une reclamation aussi complètement absurde. Le maraud, s'apercevaiit, au jeu ue ma pbysioiiùinie, de 1 impression qu'il avait pioduile, se seulit encourage ; cependant il jugea convenable de rabattre de ses prelenlious, dans la crainte qu elles ue finissent par lasser ma patience et gâter entièrement sa cause. — En admellanl que Voire Honneur put se séparer d'un domestique lidele qui vous a seivi, vous et les vôtres, de nuit et de jour, pendant vingt aus, je sais bleu, dlt-il, que vous n'auriez pas le cœur, ni vous, m aucun veritable gentilhomme, de congédier à la minute et dans un pays eirauger, un pauvre garçon comme moi, qui s'est détourne de quarante, cinquaute, peui-étre cent milles, seulement pour tenir compagnie a Votre Honneur, et qui n'a dans le monde d'autres ressources que ses gages.
Je crois que c'est vous, 'William, qui me disiez un jour que maigre mou eutelemenl j'elais facile à conduite et à duper loisqu'on savail me prendre. Le lait est que la «onliadiction seule me rend impérieux, et que n'étant pas poussé à bout, je cede au lieu de me donner la peine de combaiii-e. Je savais bien que cet homme était un diùle imeiesse, bavard, importun, el se mêlant de tout; mais il me lallaii queiqu un près de moi en qualiie de guide et de domestique, et j elais habiiue a l'humeur û André, au point de m'en amuser quelqueluis. Dans l'incertitude où me jeleieul ces réflexions, je demandai a Fairservice s'il connaissait les roules, villes, etc., du nord de l'Lcosse, où je devais piobahlemenl me rendre à cause des relations de mou père avec les proprielairesde loreis dans ce pays. Je crois que lui eussé-je demanue dans ce moment la roule du paradis terrestre, il aurait entiepns de m'y conduire, si bien que j'eus lieu plus lard de me trouver fort heureux que la connaissance réelle qu il avait ne tùl pas fort lulérieure a celle dont il s était vanté. Je lixai néanmoins le montant de ses gages, et me réservai surtout le privilege de le congédier quand il me plairail, en le prévenant uue semaine d'avance. Enfin aptes avoir essuie une severe repiimanue sur sa conduite du jour lutcedeut, il me quitta confus eu apparence, mais Iriomphaiit dans sou for intérieur et n'ayuiit haie, sans doule, que d aller raconter à son ami le chantre, lequel buvait dans la cuisine le coup du matin, comment il était venu à bout du jeune gentilhomme anglais.
Coulormeiiieiii a ma promesse, je me rendis ensuite chez le bailii Nicol Jarvie. Un bon dejeuner avait ele préfiaie dans le parloir ou se tenait orduiairemenl ce digne magistrat ; car chez lui cette piece servait à plusieurs u.sages. Aussi empresse que bienveillant, il avait tenu parole, el je trouvai près de lui mon ami Owen, qui, s'etanl aiupleuieul servi de la brosse, des rasoirs et de l'aiguière, était un liomiue loul dillérenl d'Oweu prisuniiier, avec une longue barbe et un visage pâle el abattu. Cependant le sentiment des embarras pécuniaires qui le pressaient de tous côtés occupait vivement sou esprit, eU'embrassemenl pierque paternel que me donna ce brave homme fui accompagne d'un soupir arrache par la plus pénible anxiété. Pendant le dejeuner, son regard lixe et son air soucieux, si dillereiit de la streniie imperturbable qui régnait ordinairement sur sou visage, ludiquaieul qu'il employait loule sou arithmétique à calculer iiilerieureiueiit le nombre de jours, d'heures el de minutes qui devaient encore s'écouler avant l'échéance des lettres de change uont le non paiement allait déshonorer le grand établissement curaraeicial d'Osbaidistone el Tresham. Je me. iiouvai donc seul charge de fane honneur à l'hospitalité de notre hole; à son the, venant en droite ligue de la Chine, et qu'il avait reçu eu present, nie dit-il, d'un armateur de Wapping;» son calé, recueilli sur une
ROB-ROY
Si
petite plantation qu'il possédait, me dit-il en clignant de l'œil, dans file de la Jamaïque, et qu'on appelait le Bois de Salt-Market ; enfin, à son aie d'Angleterre, à son saumon sec écossais, à ses harengs de Lochfine, et même à sa nappe de double damas, tissue, comme vous le devinez, de la propre main de feu son père le digne doyen Jarvie. Mêlant concilié la bienveillance de notre hôte par ces petites attentions qui gagnent le cœur de la plupart des hommes, et le voyant de la meilleure humeur, j'essayai à mon lour d'en obtenir certains renseiguemenls propres à me servir de règle de conduite et à satisfaire en même le(nps ma curiosité. Jusque-là, nous n'avions encore fait aucune allusion aux événements de la nuit précédente, ce qui peut-être rendit ma question un peu brusque. Je profilai d'une pause qui eut lieuaprès 1 histoire de la nappe , qu'allait suivre celle des ser viettes, pour lui dire sans préambule : — A propos, monsieur Jarvie, dites-moi donc , je vous prie , quel est ce M. Robert Campbell que nous avons rencontré cette nuit?
A cette demande, le brave magistrat, pour me servir de l'expression vulgaire, parut tomber de son haut. — Qui est M. Camiibell? bein? hé ! Qui est M. Robert Campbell, diles-vous? — Oui, je voudrais savoir qui il est, ce qu'il fait. — Eh ! mais, il est. . ma foi, il est... Et où l'avez-vous rencontré- ce M. Rubert Campbell, comme vous l'appelez? — Je l'ai rencontré par hasard, il y a quelques mois, dans le nord de l'Angleterre. — Eh bien alors, monsieur Osbaldistone, vous en savez sur lui autant que moi. — C'est ce qui n'est guère probable, monsieur Jarvie, puisqu'il parait que vous êtes son parent et son ami. — 11 y a bien quelque cousinage entre nous, dit le bailli avec répugnance, mais nous nous sommes vus rarement depuis que Rob a abandonné le commerce de bestiaux ; le pauvre f arçon a été rudement traité par des gens qui auraient mieux fait e le ménager, car ils n'y ont pas trouvé leur compte, assurément. Il y en a plusieurs maintenant qui voudraient bien n'avoir pas chassé le pauvre Robin du marché de Glasgow, el qui aimeraient mieux le voir à la queue de trois cents bœufs qu'à la têie d'une trentaine de garnements qui sont un plus mauvais bétail. — Tout cela, monsieur, ne nous indique pas le rang de M. Campbell dans le monde, ses habitudes et ses moyens d'existence. — Son rang, c'est celui d'un gentilhomme montagnard, et il n'y en a pas de plus noble que celuilà. Quant à ses habitudes, il porte le costume des montagnards lorsqu'il est dans son pays, et des culottes quand il vient à Glasgiw; et pour ses moyens d'existence, qu'avons-nous besoin de nous en inquiéter, tant qu'il ne nous demande rien? Mais ce n'est pas le moment de traiter plus au long ce sujet, il faut que nous nous occupions des affaires de votre maison.
En parlant ainsi il prit ses lunettes, et se mit à examiner un état de situation que M. Owen crut devoir lui communiquer sans réserve. Le peu que je connaissais des affaires me permettait néanmoins de comprendre tout ce qu'il y avait de judicieux et de juste dans les vues de M. Jarvie sur les matières soumises à son examen, et je lui dois la justice d'ajouter qu'il régnait dans tous ses avis une grande probité, et même quelquefois de la noblesse. Il se gralla pourtant l'oreille à plusieurs reprises en voyant la balance de compte, au débilde la maison Osbaldistone et 'Tresham, et à son propre avoir. — C'est peut-être une grande perte, dit-il, et, sur ma conscience, quoi qu'en puissent penser vos marchands d'or de Lombard-Street, c'en serait une très importante pour un négociant du Sali-Markei de Glasgow. Un beau fleuron enlevé à ma couronne ! Mais enfin cela ne ferait pas encore manquer ma maison. J'espère; el quand cela serait, je n'imiterai jamais la bassesse de ces corbeaux île Gallowgate. Si vous devez me faire perdre, je n'oublierai jamais que vous m'avez fait gagner plus d'une bonne livre sterling. Ainsi, dussent les choses en venir au pis, je n'attacherai pas la tète de la truie à la queue du pourceau.
Je ne connaissais pas trop bien la force de ce dernier proverbe ; mais il m'était facile de voir que le bailli prenait un intérêt amical aux affaires de mon père : en tffet, il suggéra des expedients, approuva quelques-uns des moyens propo-es par Owen, et, par son attitude autant que par ses conseils, parvint à éilaircir le sombre nuage de tristesse qui était répandu sur le front du fidèle commis. Dans tout ceci, étant spectateur oisif, je montrai plus d'une fois du penchant à revenir sur Campbell, sujet peu agréable à M. Jarvie, et qui parai.s>ail l'embarrasser beaucoup; c'est pourquoi .sans doute le magistral me congédia sans beaucoup de cérémonie, en me conseillant d'aller me promener du côié du college, où je trouverais des gens qui me parleraient grec et lalin. — Au moins ils coulent assez d'ar.ent pour le savoir, ajouta t-il, et s'ils n'en profitent [)as, il faut que ce .soit le diable qui en profile à leur place. El puis vous pourrez lue aussi la traduclKin des saintes Ecritures du digne .M Zacharie Boyd En faitde piiésie il ne peut y avoir rien de mieux que cela, à ce que m'ont dit des gens qui s'y CDiinaissent ou qui doivent s'y connaître. Mais surtout, reprit-il plus cordialement, revenez dîner avec moi à une heure precise. Nous aurons un gigot de mouton, cl peut-être une tète aussi, car c'est la saison. Ne manquez pas d'etre exact : une hiure; c'est l'heure à laquelle mon père le doyen et moi nous »vons toujours diiié, el jamais nous ii avons attvudu perbODoe.