CHAPITRE VUI
Si Durward eût cédé facilement aux tentations de la paresse, le bruit qui retentit dans la caserne des gardes, après le premier coup de primes, eût certainement éloigné cette sirène desa couche; mais la régularité qui régnait dans le château paternel et dans le couvent d'Aberbrothock l'avait habitué à se lever avec l'aurore. 11 s'habilla donc sraiement, au son des cors et au bruit des armes : ce bruit aiincnça'itque les sentinelles de nuit allaient être relevées. Des gardes rentraient à la caserne, d'autres en sortaient pour aller occuper leur poste pendant la matinée; tandis que d'autres encore, parmi lesquels était son oncle, se couvraient de leur armure pour se rendre auprès de la personne même du roi.
.\vec tout le plaisir qu'éprouve un homme dans un âge aussi tendre et en pareille circonstance, Quentin se revêtit de l'uniforme splendide et prit les riches armes qui appartenaient à son nouvel état. Le Balafré, qui veillait avec le plus grand intérêt et le soin le plus scrupuleux à ce que rien ne manquât à son équipement, ne fut pas maître de cacher la satisfaction qu'il éprouvait eu voyant combien ce changement de costume relevait labonnemine de son neveu. — Si tu es aussi fidèle et aussi brave que tu es beau garçon, dit-il, j'aurai en toi un des plus beaux et un des meilleurs écuyers de la garde, ce qui ne peut que l'aire honneur à la famille de ta mère. Suis-moi dans la salle du trône, et prends bien soin de te tenir près de moi.
En parlant ainsi, il saisit une grande et lourde pertuisane, magnifiquement ornée et damasquinée, et ayant dit à son neveu d'en prendre une semblable, mais plus légère, il se rendit avec lui dans la cour intérieure du palais, où ceux de leurs camarades qui devaient monter la garde dans les appartements étaient déjà sous les armes, les écuyers placés chacun derrière son maître. On y voyait également un grand nombre de piqueurs tenant de superbes chevaux et des chiens de race. Quentin regardait ces animaux avec tant de plaisir, queson oncle fut plus d'une fois obligé de lui rappeler qu'ils n'étaient pas là pour son amusement particulier, mais pour celui du roi. En effet, cet amusement était du petit nombre de ceux auxquels se livrait Louis XI, même dans les instants où la politique aurait dû l'absorber tout entier; et il avait tellement à cœur la conservation du gibier dans les forêts royales, que, selon le dire vulgaire, tuer un homme était moins dangereux que tuer un cerf. A un signal donne par le Balafré, qui dans celte occasion remplissait les fonctions d'officier, les gardes se mirent en mouvement, et après quelques menus détails de service, tels que la communication du mol d'ordre, la répétition de plusieurs signaux, le tout uniquement pour montrer l'exactitude scrupuleuse qu'ils apportaient dans l'accomplissement de leurs devoirs, ilsse rendirent à la salle d'audience, où le roi était attendu d'un instant à l'autre.
Tout étranger qu'était Quentin à des scènes de splendeur, l'efTet de celle qui s'ouviait devant lui ne répondit pas tout à fait à l'idée qu'il s'était faite de la magnificence d'une cour. U voyait,à la vérité, des officiers de la maison du roi richement vêtus, des gardes bien armés, des domestiques de tous grades : mais aucun des anciens conseillers du royaume, aucun des grands officiers de la couronne n'étaient là; il n'entendait aucun des noms qui, à celle époque, réveillaient encore le souvenir des beaux jours de la chevalerie; aucun de ces chefsd'armée qui, dans toute la vigueur de l'âge, faisaient la force de la France, aucun de ces jeunes nobles, brûlant d'ardeur et impatients de la gloire, l'orgueilde ce beau pays, ne paraissait à ses yeux. La jalousie, la reserve, la profonde et artificieuse politique, qui formaient le caractère du roi, avaient^ éloigné celte brillante auréole de son trône, et ceux qui auraient dû l'environner sans cesse n'étaient appelés à la cour que dans certaines occasions réglées par l'étiquette : alors ils y venaient avec répugnance, et s'en retournaient avec joie, comme les animaux aux abords de l'antre du lion. Les personnes , et en très-petit nombre, qui figuraient à la cour en qualité de conseillers, étaient des hommes de mauvaise mine, dont la physionomie exprimait quelquefois la sagacité, mais qui se trouvaient dans un monde pour le.|uel leur éducation, leurs habitudes, ne les avaient guère prepares. Deux personnages cependant parurent à Durward conserver plus de noblesse et de dignité dans leurs manières; et son oncle, qui dans ce moment n'était pas encore appelé par son service, put lui apprendre les noms de ceux qu'il distinguait ainsi.
Lord Crawford, qui s« tenait dans cet appartement, revêtu de son
riche uniforme, et tenant en main son bâton de commandement orné d'argent, était déjà connu de Quentin, comme II l'est également du lecteur. Parmi les autres personnes de qualité, le plus remarquable était le comte de Dunois, fils du célèbre Dunois connu sous le nom de bâtard d'Orléans, qui, sous la bannière de Jeanne d'Arc, joua un rôle si brillant dans la lutte de la France contre le joug des Anglais. Son fils soutenait dignement le poids d'une telle gloire et l'honneur d'une si noble origine; et malgré ses liens avec la famille royale et sa popularité, popularité qui le suivait parmi les nobles aussi bien que parmi le peuple, Dunois avait montré en toute occasion un caractère tellement ouvert, franc et loyal, qu'il semblait même avoir échappé à tout soupçon du méfiant Louis : en effet, le roi aimait à le voir près de sa personne, et l'appelait quelquefois à ses conseils, liien qu'il eût la réputation d'un homme accompli dont tous les exercices de la chevalerie, le comte était loin d'oll'rir le modèle idéal d'un héros de roman. Quoique fortement constitué, sa taille élait au dessous de la moyenne, et ses jambes se courbaient un peu en dedans, structure pluscommodepour un cavalier qu'élégante pourunpiéton. Il avait les épaules larges, les cheveux noirs, le teint basané, les bras singulièrement long et nerveux; les traits de son visage étaient d'une irrégularité qui allait jusqu'à la laideur: et cependant il régnait dans sa physionomie un air de noblesse et de dignité qui, dès le premier coup d'oeil, faisait reconnaître en lui un gentilhomme de haute naissance et un soldat intrépide. Son maintien était droit et fier, sa démarche aisée et maçestneuse, et la dureté de ses traits s'ennoblissait par un coup d'œilvif comme celui de l'aigle et menaçant comme celui du lion. Il portait ce jour-là un habitde chasse, plus somptucuxqu'élégant; caril lui arrivait souvent de remplir les fonctions de grand-veneur, quoique rien ne porte à croire qu'il en eût réellement le titre.
Ensuite venait Louis, duc d'Orléans, premier prince du sang, à qui les gardes ainsi que l'assemblée tout entière rendaient les honneurs dus à cette qualité : son bras passé dans celui de Dunois, sa démarche lente et mélancolique , semblaient indiquer qu'il avait besoin de l'appui de son parent. Objet de la jalouse surveillance et des soupçons de Louis XI , ce prince qui , si le roi mourait sans enfants mâles, devenait l'héritier présomptif de la couronne, et qui, en eiïet, régna sous le nom de Louis XU, ne pouvait s'absenter de la cour, ou cependant il n'était revêtu d'aucun emploi et ne jouissait d'aucun crédit. L'abattement que cet état de disgrâce et presque de captivité imprimait naturellement sur sa physionomie s'accroissait en ce moment d'une nouvelle angoisse; car, il ne f ignorait point, Louis XI méditait à son égard un des actes les plus cruels et les plus tyranuiques: il prétendait le contraindre à épouser la princesse Jeanne de France, la plus jeune des filles du roi, à laquelle le prince avait été fiancé dans son enfance, mais dont la ditformité aurait dû annuler un pareil engagement. L'extérieur de ce malheureux prince ne révélait aucun avantage personnel ; mais il était d'un caractère doux, humain et bienfaisant, et ces qualités perçaient à travers le voile de mélancolie qui en ce moment couvrait ses traits. Quentin s'aperçut que le duc d'Orléans évitait avec soin de porter les yeux sur les gardes en leur rendant leur salut, et qu'il les tenait baissés vers la terre , comme s'il eût craint que la jalousie du roi ne vît dans cette marque de courtoisie une preuve du désir de s'attacher iiarticulièrenient ses soldats.
Bien dilTérente était la conduite du fier cardinal Jean ae la Balue, alors ministre favori do Louis. Les antécédents et le car:u:tère de ce personnage établissaient entre lui et Wolsey une ressemblance aussi parfaite que le pouvait permettre la difference reconnue entre l'astucieux, le politique Louis, et le fougueux, le bouillant Henri 'VlU d'Angleterre. Le premier avait élevé son ministre, du rang lu plus bas, à la dignité ou du moins aux émolum .nts de grand aumônier de France , lui avait donné de nombreux bénéfices, et avait obtenu pour lui le chapeau do cardinal; et , quoique trop méfiant pour accorder à fambitieux la Balue le pouvoir et la confiance sans bornes que Henri accordait à Wolsey, Louis se laissait influencer par son ministre plus que par tout autre de ses conseillers avoués. Aussi le cardinal n'avait-il pas évité l'erreur commune à ceux qui d'un état obscur parviennent tout à coup au pouvoir; ébloui sans doute par la rapidité de son élévation , il^ se croyait fermement capable de traiter toute espèce d'affaires, même celles de la nature la plus étrangère à sa profession et à ses études. De haute taille, mais entièrement dénué de grâce , il affectait la galanterie et l'admiration pour les beautés de la cour, quoique ses manières, autant que le caractère dont il était revêtu , fissent ressortir l'absurdité et l'inconvenance de ses prétentions. Quelque flatteur, je ne saurais dire de quel sexe, lui avait persuadé, sans beaucoup de difficulté peut-être, que deux énormes jambes charnues, qu'il tenait de son père, charretier de Limoges, offraient des contours d'une rare élégance; et il élait tellement infatué de cette idée, que toujours il portait sa soutane de cardinal un peu relevé d'un côté , aiin que les robustes proportions de ses membres ne pussent échapper au regard. Revêtu de son costume cramoisi , que recouvrait en partie un riche camail , il traversa d'un pas majestueux la salle d'audience, s'arrètant de temps à autre pour exami-
QUENTIN DURWARt).
ner les armes et l'équiqement des archers de service, et leur faisant diverses questions d'un ton d'autorité. 11 ne craignit pas même d'en censurer quelques-uns sur ce qu'il appelait des irrégularités de discipline , dans des termes auxquels ces vieux guerriers n'osaient répondre, quoiqu'il fût évident qu'ils ne l'écoutaient qu'avec impatience et même avec mépris.
— Le roi sait-il, demanda Dunois au cardinal, que l'envoyé bourguignon réclame hautement audience et sans délai? — Il le sait, repondit le cardinal; et voici, je crois, l'universel Olivier le Dain , qui vient nous faire connaître le bon plaisir de sa raajesié.
Comme il parlait ainsi, un personnage remarquable, qui à cette époque partageait la faveur de Louis avec l'orgueilleux cardinal , sortit d'un appartement intérieur et entra dans la salle , mais sans cet air d'importance et de fatuité que l'on remarquait chez l'homme d'église plein de lui-même et de sa dignité. C'était un petit homme pâle, maigre, et son pourpoint, son haut-de-chausses de soie noire, sans manteau ni casaque, étaient peu propres à relever un extérieur fort ordinaire. Il tenait à la main un bassin d'argent; et une serviette passée sous son bras indiquait la servilité de ses fouclinns. Son regard était vif et pénétrant , quoiqu'il s'edorçàt de dérober l'expression de ses yeux fixés à terre; traversant la chambre avec le pas furtif et tranquille d'un chat, il semblait plutôt glisser que marcher. Mais, si la modestie peut couvrir le mérite , elle ne peut cacher la faveur de la cour; et toute tentative pour sortir de la salle sans être aperçu devait être vaine de la part d'un homme aus^i connu pour avoir l'oreille du roi, que l'était son célèbre barbier et valet de chambre Olivier le Dain, souvent appelé Olivier le Jlauvais, quelquefois aussi Olivier le Diable, épithetes qu'il devait à l'adresse peu scrupuleuse avec laquelle il concourait à l'exécution des plans de la tortueuse politique de son maître. Olivier parla quelques instants, avec beaucoup de vivacité, au comte de Dunois, qui sortit aussitôt de la salle, tandis que le barbier s'en retournait paisiblement vers rap[iartement d'où il était sorti. Chacun s'emjiressait de lui faire place, et il ne répondit à cette politesse que |iar de profondes salutations. Cependant, quelques exceptions très rares firent l'envie de tous les autres courtisans : il dit à deux ou trois personnes un seul mot à l'oreille ; et, murmurant quelques paroles sur les devoirs de sa place, il évita leurs répliques comme les appels muets de ceux qui désiraient attirer son attention. Ludovic Lesly eut la bonne fortune d'être un des individus que, dans cette occasion, Olivier favorisa d'un mot; c'éiait pour l'assurer que son affaire était heureusement arrangée.
Bientôt après , le Balafré eut une autre preuve de la vérité de cette agréable nouvelle; car Tristan l'Ermite, grand prévôt de la maison du roi, entra dans l'appartement et se dirigea aussitôt vers l'oncle do Quentin. Le riche costume de ce redoutable officier ne produisait d'autre effet que de rendre plus frappantes sa mauvaise mine et sa sinistre physionomie, et ce qui lui paraissait «n ton de conciliation ne ressemblait pas mal au grognement d'un ours. Ses paroles néanmoins furent plus douces que la voix qui les fit entendre. Il témoigna ses regrets de l'erreur dans laquelle il était tombé le jour précèdent : elle provenait de ('e que le neveu du sieur de Lesly ne portait point l'uniforme du corps et ne s'était pas fait connaître comme en faisant partie. Ludovic répondit à ce compliment d'une manière très convenable, et dès que Tristan se fut éloigné, il dit à son neveu qu'ils avaient maintenant l'honorable certitude de s'être fait un ennemi mortel en la personne de cet officier redouté. — Mais, ajoula-t-il, un soldat qui fait son devoir peut se moquer du grand (irévôl.
Ouentin ne put s'empêcher de parlagcr l'opinion de son oncle; car, en les quittant, Tristan leur lança ce regard de colère et de vengeance que l'ours jette sur le chasseur dont l'épicu vient de le blesser. A la vérité , même lorsqu'aucune cause n'éveillait sa haine, l'œil sombre du grand prévôt exprimait une malveillance atroce; et le jeune Ecossais éprouva un profond sentiment d'horreur, car il crut sentir autour de son cou restreinte homicide des deux satellites de cet odieu.x fonctionnaire. Ceiiendaiil, Olivier avait traversé la salle d'audience avec cette demarche furtivi; et clandestine auc n^'us avons essayé de décrire; tout le monde, les plus grands pei son nages eux-mêmes , s'étaient déranges pour lui livrer passage, en l'accablant d'obséquieuses civilités auxquelles sa modestie scmblaii-nl vouloir se dérober: il rentra enfin dans l'appartement intérieur dont, un moment après, les portes s'ouvrirent pour le roi Louis.
Quentin , comme tout le monde , tourna les yeux de ce côté , et tel fut son saisissement, qu'il laissa presque échapper son arme lorsqu'il reconnut dans le roi do Trance ce marchand de soie , ro maître Pierre , dont il avait fait la renontro et atec qui il avait pa.ssé la matinée précédenli;. De vagues soupçons sur le rang de ce p^Tsonnage s'étaient à diverses repiises présentés à son i^sprit; aaisce qu'il voyait en ce moment , celle réalité palpable, dépassait toutes les conjeclurcs.
Un regard sévère du Balafré, mécontent que son neveu oubli.-\t le décorum du service, rappela Quentin à lui-même; mais le nouin archer ne fut pas peu surpris forsque le roi , dont l'œil perçant
l'avait aperçu sur-le-champ, marcha droit vers lui, sans faire attention à personne autre, et lui dit : — Eh bien ! jeune homme, j'apprends que vous avez fait le tapageur dès les premiers jours de votre arrivée en Tourainc; mais je vous le pardonne : il faut avant tout en accuser un vieux fou de marchand, qui a cru que votre sang calédonien avait besoin d'être échauffé le matin avec du vin de Beaune. Si je puis trouver cet individu , j'en ferai un exemple pour ceux qui débauchent nies gardes. Balafré , ajouta-t-il en s'adressant à Lesly, votre parent est un brave jeune homme, quoique trop pétulant peut-être. Nous aimons ces caractères-là, et nous nous proposons de faire plus que jamais pour les braves gens qui nous entourent. Mettez par écrit l'année, le jour, l'heure et la minute de sa naissance, et vousdonnerez cette note à Olivier le Dain.
Le Balafré s'inclina jusqu'à terre, puis reprit soudain l'altitude perpendiculaire d'un soldat, comme pour montrer avec quelle promptitude il prendrait la défense de son roi. Cependant Quentin, revenu de sa première surprise , examinait avec plus d'attention la physionomie du monarque; et son étonnement redoubla encore lorsqu'il reconnut que ses traits et ses manières lui paraissaient tout différents de ce qu'il en avait jugé la veille. Il ne s'était iiourlant pas opéré un grand changement dans son extérieur; car Louis, qui méprisait un éclat emprunté, portait un vieil habit de chasse bleu foncé, qui ne valait guère mieux que son habit bourgeois de la veille. Un énorme rosaire d'ébène faisait toute sa parure : cet o'ojet lui avait été envoyé par le Grand Seigneur , avec une attestation faisant foi qu'il avait appartenu à un ermite cophte renommé pour sa grande sainteté. Son bonnet ordinaire, orné d'une seule image, était remplacé par un chapeau dont le pourtour était garni d'au moins une douzaine de grossières figures de plomb représentant des saints. .Mais ses yeux , qui , à la première impression , par.iissaient n'étinceler que de l'amour du gain, étaient armés maintenant d'un regard perçant et majestueux; les rides de son front, que le jeune Ecossais avait attribuées à une longue habitude des mesquines préoccupations du commerce , paraissaient alors des sillons creusées par ledoigtde lasagessequi médite sur ledestin despeuples.
Immédiatement après l'arrivée du roi , les princesses de France, avec les dames de leur suite, entrèrent dans l'apfiartement. L'aînée, qui dans la suite fut mariée à Pierre de Bourbon, et qui est connue dans l'histoire de France sous le nom de la dame de Bcaujeu , n'a que fort peu de rapport avec notre narration. Elle était grande et assez belle, s'exprimait avec éloquence, possédait quelques talents , et avait hérité en grande partie de la sagacité de sou père, qui avait une grande confiance en elle, et qui l'aimait peut-être autant qu'il pouvait aimer. Sa sœur cadette , l'infortunée Jeanne , la fiancée du duc d'Orléans, s'avançait timidement à côté de sa sœur, se sachant bien dépourvue des qualités extérieures que les femmes désirent le plus ou du moins qu'elles aiment à s'entendre attribuer. Pâle, maigre, elle paraissait d'une santé délicate; sa taille était visiblement contournée d'une côté, et sa démarche tellement inégale qu'on pouvait dire qu'elle boitait. De belles dents, des yeux qui exprimaient la mélancolie, la douceur et la résignation , et une profusion de cheveux blonds et bouclés, étaient les seuls dons naturoh que la flatterie elle-même auraient osé citer comme rachetant les défauts de son visage et de sa stalure. Pour compléter ce portrait, la négligence de sa parure et la timidité de son maintien faisaient voir aisément que cette princesse avait la conviction peu ordinaire, mais désespérante, de sa laideur, et qu'elle n'osait faire aucune tentative pour suppléer, par la grâce ou par l'art, à ce que la nature lui avait refusé.
Le roi, qui ne l'aimait point, .s'avança vers elle en la voyant entrer: — Eh bien! notre fille, s'écria-t-il, toujours le même mépris du monde ! Vous êtcs-vous habillée ce matin pour une partie de ihasse ou bien pour le couvent? parlez... répondez. — Pour ce qu'il plaira à Votre Majesté , sire , répondit la princesse d'une voix presque aussi faible que sa respiration. — Oh ! sans doute , vous voudriez me persuader que votre désir est de quitter la cour et de renoncer au monde et à ses vanités. Quoi ' Jeanne, devra-t-on penser que nous, fils aîné de la sainte Eglise, nous refusons au ciel de lui diiiiuer notre fille? A Notrc-Dam"e et à saint Martin ne plaise que nous détournions cette offrande , si elle était digne de l'autel , ou véritablement appelée !
En parlant ainsi, le roi se signa dévotement : il ressemblait à un rusé vassal qui déprécie le mérite de ce qu'il possède, afin d'avoir une excuse pour ne pas l'offrir à sou abbé ou à son seigneur. — Ose-t-il ainsi faire riiyporrilc avec le ciel? pensa Durward , et se jiiuer de Dieu et des s.-iinis, comme il se Joue des hommes qui n'osent scruter sa conscience de irop près?
Après cet instant consacré à la dévotion mentale, Louis reprit : — Non. ma lille, moi et autres, nous connaissons mieux vos intentions... Dites, beau cousin d'Orléans, cela n'esl-il [las vrai? Allons, approchez, beau sire, et conduisez à son palefroi votre toute dévouée damoisplle.
Le duc d'Orléans tre.ssaillit lors pie le roi lui adressa la parole, et se h.ila d'obéir; mais ce fut si (in'cipilaminenl cl avec un si grand trouble, que le roi lui cria : — Doucement, mon cousin, voire ga-
LES VKILI.ÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES,
lanterie s'élance au galop. Regardez devant vous. Gomme la promptitude d'un amanl lui fait commettre dos bévues ! l'eu s'en est fallu que Vous ne prissiez la main d'Anne au lieu de celle de sa sœur. Faut-il que je vous amène Jeanne nioi-nième, Monsieur?
Le malheureux prince leva les yeux, et frémit comme un enfant que Ion force à toucher quelque objet pour lequel il a une horreur d'instinct; puis, faisant un effort sur lui-même, il prit la main de la princesse, qui n'osa la donnerni la refuser. Dans la situation où se trouvait ce couple , la main de la pauvre Jeanne, couverte d'une sueur froide, enfermée dans la main tremblante du duc, et tous deux les yeux baisses, il aurait été diflicile de dire lequel était le plus misérable : éiait-ce le duc, qui se sentait enchaîné à l'objet de son aversion par des liens qu'il n'osait briser? était-ce l'infortunée jeune lille, qui voyait trop clairement l'horreur qu'elle inspirait à celui dont elle aurait acheté ratléction au prix même de ses jours...
-^Maintenant, à cheval, messieurs et mesdames, s'écria le roi, nous conduirons nous-mème notre fille de Beaujeu. Puisse la bénédiction de Dieu et de saint Hubert accompagner notre divertissement! — Je crains d'être forcé de l'interrompre, sire, dit le comte de Dunois qui entrait en ce moment : l'envoyé bourguignon esta la porte du château et exige une audience. — Exige une audience, Dunois ! Ne lui avez-vous pas répondu, ainsi que je vous l'ai fait dire par Olivier, que nous n'avions pas le loisir de le recevoir aujourd'hui ; que demain c'est la fête de saint Martin , solennité qui , grâce au ciel, ne sera troublée par aucune pensée terrestre; enfin, que le jour suivant nous devons partir pour Amboise; mais qu'à notre retour nous ne manquerons pas de lui indiquer un jour d'audience aussi rd|>proché que nos autres affaires nous le permettront. — J'ai dit tout cela, sire, et cependant... — Pâques-Dieu! l'ami , quelles sont donc les paroles qui s'arrélent ainsi dans ton gosier? interrompit le roi; il faut que les termes dont ce Bourguinon s'est servi soient d'une digestion bien difficile. — Si mon devoir, les ordres de Votre Majesté et sou caractère d'envoyé ne m'eussent retenu, j'aurais essayé de les lui faire digérer à lui-même ; par Notre-Dame d'Orléans! j'avais plus d'envie de lui faire rentrer ses i)aioles dans le ventre, que de les rjpporter à Votre Majesté. — Par la Mort-Dieu, Dunois, il est bien étrange que toi, le plus impatient des mortels, tu aies aussi peu d'indulgence pour ce même défaut, dans la personne de notre brusque et impétueux cousin Charles de Bourgogne. Souvienstoi bien que je m'inquiète de ses fougueux messages , comme les tours de ce château s'inquiètent du sifflement du vent de nord-est, qui vient de Flandre comme ce bravache d'envoyé. — Sachez donc , sire , que le comte de Crèvecœur se tient devant la porte du château, avec son cortège de trompettes et de poursuivants d'armes, déclarant que, si Votre Majesté refuse de lui donner l'audience que son maître lui a ordonné de demander pour affaires de l'intérêt le plus pressant , il y restera jusqu'à minuit ; qu'il se présentera à Votre Majesté, à quelque heure qu'il vous plaise de sortir, soit pour alTaires, soit pour vous promener, soit pour quelque acte de dévotion, et que rien au monde . sauf l'emploi de la force ouverte, ne pourra le faire renoncer à sa résolution. — C'est un fou , dit le roi avec beaucoup de calme. Pense-t-il, ce Wallon à tète ch.iude, que ce soit une pénitence pour un homme de bon sens de rester pendant vingt-quatre heures tranquillement enfermé dans son château, lorsqu'il a pour occupation les affaires d'un royaume? Ces esprits brouillons, dans leur pétulance , s'imaginent qu'on ne peut être heureux que sur la selle et l'étrier. Qu'on fasse rentrer les chiens, et qu'on ait soin d'eux, mon cher Dunois... Nous tiendrons conseil aujourd'hui, au lieu d'aller à la chasse. — Votre Majesté ne se débarrassera pas ainsi de Crèvecœur, car ses instructions portent que, s'il n'obtient pas l'audience qu'il demande, il clouera son gantelet aux palissades du château, en signe de défia mort de la part de son maître ; et le duc Charles renonçant à tout hommage envers la France, il vous déclarera la guerre à l'instant. — Ah ! dit Louis sans laisser apercevoir aucune altération dans le son de sa Voix, mais en fronçant ses épais sourcils jusqu'à rendre presque invisibles ses yeux noirs et perçants, nous en sommes donc là? notre ancien vassal prend ce ton de maître? notre cher cousin nous traite d'une manière aussi peu cérémonieuse? Eh bien ! Dunois, il faudra déployer l'oriflamme, et crier : Montjoie saint Denis! — Amen! A la bonne heure ! s'écria le belliqueux Dunois. Et les gardes qui étaient dans la salle, incapables de résister à la même impulsion, firent un mouvement, chacun à son poste, d'oi'i il résulta un cliquetis d'armes bien distinct, quoique faible et de courte durée. Le roi leva les yeux ; et son regard , qu'il promena autour de lui d'un air de satisfaction et de fierté , exprimait des sentiments dignes de son valeureux père.
Toutefois l'enthousiasme ne tarda pas à céder devant une foule de considérations politiques qui , dans cette conjoncture , rendaient une rupture ouverte avec la Bourgogne particulièrement périlleuse. Edouard IV, roi brave et victorieux, qui avait combattu en personne dans trente batailles, occupait le trône d'Angleterre; frère de la duchesse de Bourgogne, on pouvaitsupposer qu'il n'attendait qu'une mésintelligence entre son beau-frère et Louis pour introduire en France , par la porte toujours ouverte de Calais , ces armes qui
avaient triomphé dans les guerres civiles, et pour efTacer le souvenir des dissensions intestines par une invasion en France, la plus populaire de toutes les guerres parmi les Anglais. A cette considération se joignait la foi douteuse du duc de Bretagne , ainsi que d'autres sujets importants de réflexion. Après quelques moments d'un profond silence, Louis reprit la parole : à la vérité, ce fut du même ton , mais dans un esprit tout différent. — Mais à Dieu ne plaise, dit-il, que toute autre cause qu'une absolue nécessité non porte, nous, roi très chrétien , à occasionner l'effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur détourner une telle calamité! Nous avons plus à cœur la sûreté de nos sujets que l'atteinte portée à notre propre dignité par les expressions grossières d'un insolent ambassadeur, qui a peut-être outrepassé les bornes de ses instructions. Qu'on admette en notre présence l'envoyé du duc de Bourgogne! — Beaii pacipci! dit le cardinal LaBalue.— Sans doute, et Votre Eminence sait aussi que ceux qui s'abaissent seront élevés, ajouta le roi.
Le cardinal prononça un Amen, auquel peu de personnes joignirent leur voix ; car les joues pâles du duc d'Orléans se couvrirent elles-mêmes de la rougeur de l'indignation, et le Balafré fut si peu maître de sa colère, qu'il laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane, mouvement d'impatience qui lui attira une sévère réprimande de la part du cardinal , suivie d'une dissertation sur la tenue convenable des armes en présence du souverain. Le roi lui-même parut extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui.
— Vous êtes pensif, Dunois, dit-il : vous n'approuvez guèreque nous cédions à ce fougueux envoyé? — Nullement, répondit Dunois; je ne me mêle point de ce qui s'élève au-dessus de ma sphère. Je songeais seulement à prier Votre Majesté de m' accorder une faveur. — Une faveur, Dunois? Et laquelle? Vous sollicitez rarement, et vous pouvez compter sur nos bonnes grâces. — Je désirais donc, répondit Dunois avec la franchise d'un militaire , que Votre Majesté voulût bien m'envoyer à Evreux pour y discipliner le clergé. — Ce serait précisément une mission au-dessus de ta sphère , répliqua le roi en souriant. — Je pourrais établir la discipline parmi des prêtres, repartit le comte, tout aussi bien que monseigneur l'évéqae d'Evreux, ou Son Eminence le cardinal, si ce titre lui plait davantage , peut commander l'exercice aux soldats de la garde de Votre Majesté.
Le roi sov;rit de nouveau, et dit tout bas à Dunois avec un air de mystère : — Le temps viendra peut-être où vous et nioi nous opérerons une réforme parmi les prêtres en général, mais quant à celuici, c'est un brave homme d'évêque dont nous supportons la vanité. Ah! Dunois, c'est Rome, Rome qui nous impose ce fardeau , ainsi que beaucoup d'autres. Mais, patience, cousin, et battons les cartes jusqu'à ce qu'il nous vienne une bonne main.
Le son des trompettes qui se fit entendre dans la cour annonça l'arrivée du seigneur bourguignon. Tous lesassistantss'empressèrent de prendre leurs places, et le roi ainsi que ses filles restèrent seuls au centre de l'assemblée. Lecoratede Crèvecœur, guerrier renommé et intrépide, entra dans l'appartement; et, contre l'usage des envoyés des puissances amies , il était entièrement couvert d'une somptueuse armure de Milan, en acier, damasquinée en or, et couverte d'arabesques : sa tête seule était nue. Autour de son cou , et sur sa cuirasse bien polie, était suspendue la décoratioi. de l'ordrs de la Toison-d'Or , institué par le père du duc régnant, l'une desassociations de chevalerie les plus honorablesdetoute la chrétienté. Un page couvert d'habits magnifiques le suivait, tenant à la main le casque de son maître; il était précédé d'un héraut qui portait ses lettres de créance, et qui, mettant un genou à terre, les présenta au roi, tandis que l'ambassadeur s'arrêta au milieu de la salle, comme pour donner le temps d'admirer sou air noble , sa taille imposante, et le calme intrépide de sa figure et de son maintien. Le reste de son cortège demeura dans l'antichambre ou dans la court
— Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, dit Louis a|)rès avoir jeté un coup d'œil sur les papiers que le héraut lui avait remis; il n'était pas besoin de lettres de créance de la part de noire cousin, ni pour introduire auprès de nous un guerrier si bien connu , ni pour nous assurer du crédit si bien mérité dont il jouit auprès de son maître. Nous espérons que votre belle compagne , dont le sang contient quelques gouttes de celui de nos ancêtres, est en lionne santé. Si vous l'aviez amenée avec vous, seigneur comte, nous aurions pensé que vous portiez votre armure, en cette occasion extraordinaire, pour soutenir la supériorité de ses charmes contre tous les chevaliers de France. Puisqu'il eu est autrement, nous ne pouvons deviner le motif qui vous a fait revêtir cette superbe panojilie — Sire, répliqua l'ambassadeur, le comte de Crèvecœur doit déplorer sca infortune et réclamer votre pardon, s'il ne peut, en cette circonstance, répondre à Votre Majesté avec toute la deference due à votre royale courtoisie; mais, bien que ce soit la voix de Philippe Crèvecœur de Cordés qui se fait entendre, les paroles qu'il prononce doivent être celles de son gracieux seigneur et souverain le duc de Bourgogne. — Et quelles sont les paroles que Crèvecœur doit nous faire entendre au nom du duc de Bourgogne? demanda Louis ea
QUENTIN DURWARD
preuant un air de dignité convenable. Mais un instant! n'oubliez pas qu'en ce lieu , Philippe de Cordés parle au suzerain de son suzerain.
Crèvecœur ht une inclination , et dit à haute voix : — Roi de France, le puissant duc de Bourgogne vous envoie encore une fois une enumeration par écrit des méchefs commis sur les frontières par les garnisons et les officiers de Votre Majesté ; et la première question que jc tiuis vous aiiresser est pour savoir si Votre Majesté est dans l'intention de lui faire réparation de ces injures.
Le roi, après avoir jeté un léger coup d'oeil sur le mémoire que le héraut lui présentait en fléchissant le genou , répondit : — Ces plaintes ont depuis longtemps été soumises à notre conseil. Dos griefs dont on .se plaint, les uns viennent en compensation de ceux
Sue mes sujets ont soufl'erts antérieurement, d'antres sont dénués e preuves , et d'autres enfin sunt balances par les représailles auxquelles se sont livrées tout récemment les garnisniis du duc. Néanmoins, s'il en est encore qui ne puissent être rangés dans aucune des trois classes, nous ne sommes point, en notre qualité de prince chrétien, éloigné de donner satisfaction pour les torts réels dont notre voisin aurait à se plaindre, quoique commis non seulement sans notre aveu, mais même contre nos ordres exprès. — Je transmettrai à mon très gracieux maître la réponse de Votre Majesté; mais qu'il me soit permis de le dire, comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu'elle suffise pour rétablir la paix et l'amitié entre la France et la Bourgogne. — Il en sera ce qu'il plaira à Dieu. Ce n'est point par crainte des armes de votre maître, mais uniquement pour l'amour de la paix, que je réponds avec calmeà ses reproches injurieux. Continuez àremplirvotre message. — La seconde demande de mon maître est que Votre Majesté cesse toutes menées clandestines à l'égard de ses bonnes villes de Gand, de Liège et de .Malines. Il requiert Votre Majesté de rappeler les agents secrets par lesquels le mécontentement est entretenu chez ses braves bourgeois de Flandre, et de bannir de vos domaines ou plutôt de livrer à leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils méritent , ces traîtres qui, après avoir abandonné le théâtre de leur machinations, n'ont trouvé qu'un trop facile refuge à Pans, à Orléans, à Tours, et en d'autres villes de France. — Dites au duc de Bourgogne que je n'ai aucune connaissance des sourdes menées dentil m'accuse iujurieusement. Mes sujets de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de Flandre, et profitent des avantages de la liberté du commerce entreles deux pays, commerce qu'il serait tout aussi contraire aux intérêts du duc qu aux miens de ■vouloir interrompre; enfin, nombre de Flamands ont fi\é leur résidence dans mon royaume, où ils jouissent de la protection deslois; mais il n'en est pas un, à notre connaissance, qui s'y soit retiré [)a.' suite de trahison ou de révolte contre le duc. Poursuivez : vous avez entendu ma réponse. — Comme la précédenle, sire, je l'ai entendue avec peine; car elle n'est ni assez directe ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille l'accepter en réparation d'une longue .suite de machinations secrètes, qui, bien que Votre Majesté les désavoue maintenant, n'en sont pas
moins certaines Mais je continue d'exposer l'objet de ma
mission Le duc de Bourgogne requiert en outre le roi de
France de renvoyer sans délai dans ses domaines, sous bonne et sûre garde, les personnes d'Isabelle, comtesse de Croye, et de sa parente ei tutrice, la com (esse Hameline, de la même famille, attendu àue ladite comtesse Isabelle, qui, par les lois du pays et l'inféodation de ses terres, est pupille dudit duc de Bourgogne, a fui hors du territoire de son suzerain, cts'est dérobée à la surveillance qu'en tuteur consciencieux il voulait exencr sur sa peitiMirn' : elle est ici en secret protégée par le roi de France, et eneogiagce dans sa rebellion contre le duc, son seigneur suzerain et son tuteur naturel, au mépris des lois divines et humaines, t( Iles qu'elles ont toujours été respectées dans l'Europe civilisée. Je m'arrête de nouveau, siro, pour attendre votre réponse. — Vous avez bien fait, comte deCrèvecrenr. dit le roi d'un air dédaigneux, do commencer votre ambassade de 1 bonne heure; car si vous ctesdans rintcntinn dome rendre respoiitable de la fuite de chaque vassal que la turbulence des passions de ) votre maître peut avoir forcé à quitter sis domaines, l'énumération peut se prolonger jusqu'au coucher du soleil. Qui affirme que oes dames sont dans mes états? Et en supposant qu'elles y soient, ai-je favorisé lour fuite, im leur ai-je ofi'ort ma protection? — Siro, n'en déplaise à Votre Majesté, j'avais un témoin de ce que j'avance, un témoin qui a vu ces dames fugitives dans l'auberge des Fleur.s-de- Lis, non loin du cbiltcan . un témoin qui a vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique sous findigne costume d'un bourgeois de Tours, un témoin qui a reçu d'elles, en votre royale présence, des messages et des lettres pour leurs amis de Flandre, et qui a remis Ictoutentre m mains du duc de Bourgogne. —Produisez ce témoin; placez (jeta a moi l'homme qui ose soutenir une fausseté aussi palpable, — "■•- •— ,'hez Sire ; car vous .savez fort bien que ce témoin n'existe 1 mimait Zaïnet Mangrabin, et était do cos Bohémiens vansi que je l'ai «ppris, il a été exécuté hier par un détala garde prévôtale de Votre Majesté, afin d'empêcher
Tous trif
sans doute qu'il ne se présentât ici pour affirmer ce qu'il a révélée ce sujet au duc de Bourgogne, en présence de son conseil et de moi Philippe de Crèvecœur de Cordés. — Par Notre-Dame d'Embrun! ces accusations sont tellement absurdes, et je suis si loin d'avoir la moindre con naissance de ce qui peut y avoir donné lieu, que, sur l'honneur d'un roi, je suis plutôt porté à en rire qu'à m'en fâcher. Parce que ma garde prévôlale aura mis à mort, comme c'est son devoir, des voleurs et des vagabonds, s'ensuit-il que ma couronne puis.se être calomniée et rendue responsable de tout ce que cette canaille peut avoir dit à notre bouillant cousin de Bouigo<'ne et à ses sages conseillers? Dites, je vous prie, à mon cousin que, s'îl recherche la société de pareilles gtns, il ferait mieux de les garder dans ses états, car ils ne trouveront ici qu'une courte confession et un nœud coulant bien solide.— Mon maître n'a pas besoin de pareils sujets sire, répondit le comte d'un ton moins respectueux que celui qu'il avait pris jusqu'alors; car le noble duc n'est pas dans l'usage d'in- I terroger des sorcières, des Egyptiens, et autres vagabondas de la 1 même espèce, sur le destin de ses allies et de ses voisins. —Nous ! avons eu assez de patience et au-delà, dit le roi en l'interrompant- ' et, puisque tu ne parais avoir d'autre but ici que de nous insulter' nous enverrons quelqu'un en notre nom au duc de Bourgogne' convaincu qu'en te conduisant ainsi à notre égard, tu as outrepassé les bornes de ta mission , quelle qu'elle puisse être. — Aucontraire,jenem'en suis pas encore acquiité entièrement. Ecou^ tez, Louis de Valois, roi de France: écoutez, nobles et gentilshommes ici présents; écoutez, braveset loyaux sujets; et toi aussi, Toison-d'Or ajouta le Bourguignon en s'adressant au héraut, répète après moi cette proclamation : « Moi, Philippe Crèvecœur de Cordés, comte de l'empire , et chevalier de l'ordre honorable de la Toison-d'Or au nom du très puissant seigneur et prince Charles , par là grâce de Dieu duc de Bourgogne et de Lorraine, de Brabant et de Limbourg, de Luxembourg et de Gueidre, comte de Flandre et d'Artois , comte Palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande de Namur et de Zutphen, marquis du Saint-Empire, seigneur de là Frise, de Salins et de Malines , fais publiquement savoir à vous, Louis , roi de France, que, comme vous refusez de faire réparation des torts, griefs et offenses faits et causés par vous ou par votre aide, suggestion et instigation, contre ledit duc et ses sujets chéris, il renonce, par ma bouche, à foi et hommage envers votre couronne et votre suzeraineté, vous déclare faux et déloyal, et vous défie comme prince et comme homme.... Voilà mon gage, en preuve de ce que j'ai dit.
A ces mots il ôta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur le plancher de la salle. Jusqu'à ce dernier trait d'audace, un profond silence avait régné dans l'appartement royal; mais à peine eut-on entendu le bruit du gantelet tombant sur le parquet, ainsi que le cri de vive Bourgogne! fortement prononcé par le hérault, qu'il se fit un tumulte général. Tandis que Dunois, le duc d'Orléans, le vieux Crawford et un ou deux autres, que leur rang autorisait à s'immiscer dans cette querelle, se disputaient à qui ramasserait le gantelet, la salle retentissait de ces cris : — Teriassez-le ! ineltez-le en pièces ! Vient-il insulter le roi de France jusque dans son palais? Mais le roi apaisa le tumulte en s'écriant dune voix semblable au tonnerre, qui imposa un silence mêlé de crainte à tous ces furieux :— Silence, fidèles vassaux! que nul ne porte la main sur cet homme; que nul ne touche à son gage, même du bout du doigt! Et vous , sire comte, jusqu'à (jiiel |.oint votre existence est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur un coup de dos aussi périlleux? Votre duc est il fait d'un autre métal que les autres princes pour soutenir sa prétendue querelle d'une manière aussi inusitée? — Bien certainomont , répondit l'intrépidr oomte de Crèvecœur il est fait d'un métal plus noble que les autres princes de l'Europe; car, tandis qu'aucun n'osait vous donner un asile, à vous, alors dauphin , exilé de France et poursuivi par votre père avec toute l'ardour de la vengeance , vous avez été reçu et protégé comme un frère par mon noble maître, dont la générosité a été récompensée par vous d'une manière si pou louable. Adieu , sire; j'ai rempli ma mission.
Kn achevant ces paroles, le comte sortit brusquement de l'appartement sans prendre autrement congé. — Suivez-le! suivez-le ! ramassez son gantelet ot courez après lui, dit le roi. Ce n'est pas à vous que je m'adresse, Dunois; ni à vous, Crawford : vous êtes trop vieux, je ponse, pour des querelles aussi chaudes; ni à vous, cousin d'Orléans : vous êtes trop jeune pour y prendre part. Monsieur le cardinal, monsieur révêiiue d'Evreux, il ajipartieiil à la sainteté de vos fonctions di' rétablir la paix entre les princes; ramassez ce gantelet, et ronioutrez au comte de Crèvecœur quel' péché il a commis en insultant ainsi un grand monarque dans sa propre cour, et en le forçant à lancer les calamités de la guerre sur son propre royaume et sur les Etats de son voisin.
D'après cot appol dirocl ot personnel , le cardinal de la Balue se mil en devur de i.ima^M r le gaiilelet, ce qu'il fit avec autant de précaution que s'il ei1t louché une couleuvre, tant il paraissait avoir d'aversion pour ce symbole de la guerre : l'ayant enfin saisi, il .sortit
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
sur-le-champ de raiip;irlouiciit du roi pour courir en toute hâte après le roiiile.
Louis gania un instant le silence, promenant ses regards sur le cercle do ses couiiisans, dont la plupart, à l'exception de ceux que nous avons déjà mentionnes, hommes de basse naissance, devaient les emplois qu'ils occupaient dans la maison du roi à tout autre mérite que leur courage ou leurs hauts faits d'armes : ils se regardaient les uns les .utres, et la pâleur répandue sur leurs visages montrait
évidemment que la scène qui venait de se passer avait fait sur eux une i[npression peu agréable. Louis les couvrit d'un regard de mépris, et dit ensuite à haute voix : — Quoique le comte de Crèvecœur soit présomptueux et arrogant, il faut convenir que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi qu'aucun de ceux qui ont jamais porté un message de la p.irt d'un prince. Je voudrais savoir où je pourrais trouver un envoyé aussi fidèle pour transmettre ma réponse.—Sire, vous faites injure à votre noblesse française, s'écria Dunois; il n'est pas un de nous qui ne soit prêt à porter un défi au duc de Bourgogne à la pointe de son épée. — Et vous n'êtes pas plus juste envers les gentilshommes écossais qui sont à votre service, sire, ajouta le vieux Cra-wford. Ni moi, ni aucun de ceux qui font partie du corps que je commande, étant d'un rang convenable, nous n'hésiterions un instant à demander à cet orgueilleux comte raison de sa conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour châtier son insolence, si votre majesté voulait y consentir. — Mais votre majesté, continua Dunois, ne veut nous coi-.fier aucun service qui puisse faire honneur à nous, à elle-même et à la France ! — Dites plutôt, Dunois, répliqua Louis, que je ne veux pas me laisser entraîner par cette fougueuse impétuosité qui, pour un point d'honneur de chevalier errant, amènerait votre ruine, celle du trône et de la France. 11 n'est pas un do vous qui ne sache combien chaque heure de paix est précieuse en ce moment; nous en avons besoin pour cicatriser les plaies d'uo pays presque réduit à un état désespéré; et cependant il n'en est pas un qui ne fût prêt à commencer la guerre sur la parole d'une Bohémienne vagabonde, ou de quelque damoiselle errante, dont la réputation ne vaut guère mieux. Mais voici le cardinal, et nous espérons qu'il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien! monsieur, avez-vous ramené le comte a la raison et à la modération '? —Sire, répondit La Balue, ma tâche a été difficile. J'ai demandé à ce fier comte pourquoi il avait eu l'audace d'adresser à votre majesté le reproche qui a mis fin à l'audience, reproche qui, sans doute, ne lui avait pas été dicté par son maître, mais par sa propre insolence; ajoutant que cette témérité le livrait à la discrétion de votre majesté, pour lui infliger le châtiment qu'elle trouverait convenable. — C'est irès bien; elqu'a- U\\ répondu? — Le comte avait en ce moment le pied à l'étrier, et sur mes remontrances, il a tourné la tète sans changer de position. « Si j'avais été, a-t-il dit, à cinquante lieues de distance, et que '■'eusse entendu rapporter qu'un propos offensant pour mon prince avait été tenu par le roi de France, je serais à l'instant même monté à cheval, et je serais venu déth nger mon coeur par la réplique que je viens de lui faire. — Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs, dit le roi en rf gardant autour de lui sans laisser paraître aucun signe de colère; ne vous ai-je pas dit que dan^ le cumte Philippe de Crèvecœur notre cousin le duc possède le | lus digne i-erviteui qui s'est jamais tenu à la droite d'un prince?... Mus vous avez obtenu de lui qu'il
resteiait? — Qu'il resterait vingt-quatre heures, et que, provisoirement , il reprendrait son gage de ddi , répondit le cardinal. 11 est descendu aux Fleurs-de-Lis. — Veillez à ce qu'il soit noblement traité, et à nos frais, dit le roi : un tel seiviteur est un joyau pour la couronne d'un prince... Vingt-quatre heures! ajouta-t-il eu se parlant à lui-même et en fixant ses regards devant lui comme s'il eût voulu lire dans l'avenir: vingt-quatre heures!... c'est un délai bien court! Cependant vingt-quatre heures habilement et adroitement utilisées peuvent valoir une année employée par des agents indolents ou incapables... Allons, à la forêt, à la forêt! braves sei- .gneurs! Beau cousin d'Orléans, mettez de côté cette modestie, qui d'ailleurs vous sied à merveille; et que l'air réservé de Jeanne ne vous cause aucun souci. La Loire ne saurait se refuser à recevoir les eaux du Cher, non plus que ma fille à répondre à l'amour que vous lui olfrez, ajoula-t-il pendant que le malheureux prince suivait lentement sa fiancée. Et maintenant, messieurs, prenez vos épieux; car Allègre, mon piqueur, a reconnu le fort d'un sanglier qui mettra chiens etchasseursà l'épreuve. Dunois, prête-moi ton arme et prends la mienne qui est trop pesante pour moi; mais tu ne t'es jamais plaint, toi, d'un tel défaut dans ta lance! Achevai, messieurs, à cheval !
Et l'on partit pour la chasse.