CHAPITRE IX
Toute l'expérience que le cardinal pouvait avoir acquise du caractère de son maître ne le préserva pas, dans la circonstance présente, de commettre une grande faute politique. Sa vanité l'induisit à croire qu'il avait réussi à déterminer le comte de Crèvecœur à rester à Tours, mieux que ne l'aurait probablement fait tout autre négociateur; et comme il savait combien Louis attachait d'importance à éloigner une guerre avec le duc de Bourgogne, il ne put s'empêcher de montrer qq'il se regardait comme lui ayant rendu un important service, il se tint plus près de la personne du roi qu'il n'avait coutume, de le faire, et s'efi"orça de ramener la conversation sur les événements de la matinée. C'était manquer de tact sous plus d'un rapport, car les princes n'aiment pas à voir leurs sujets les approcher d'un air qui annonce la persuasion d'avoir bien mérité d'eux, et l'attente de quelque éloge ou de quelque récompense : or Louis, le monarque le plus jaloux de son autorité qui ait jamais existé, se montrait plus défiant et plus impénétrable encore pour quiconque semblait se faire un mérite auprès de lui, ou vouloir pénétrer ses secrets.
Lord Crawford.
Cependant, se laissant entraîner, comme il arrive quelquefois à l'homme le plus prudent, à la satisfaction intérieure qu'il éprouvait en ce moment, le cardinal continuait de se tenir à la droite du roi, et ne laissait échapper aucune occasion de rappeler Crèvecœur etsoa ambassade: suj't sur lequel le roi était précisémenl le moins disposé à s'entretenir, ]eu!-ètre p.rci' qur c'était celui qui, en ce moment, occupait le plus sa pensée. L'uis, qui l'avait écouté attentivement, mais sans lui faire aucune réponse qui pût l'myager à prolonger l'entretien, fit signe à Duu' is, qui était à quelques pas, de venir se placer à la gauche de son cheval.
— Nous sommes venus ici pour nous divertir et pour prendre d4 l'exercice, dit-il; mais vuici un révérend père qui voudrait que nous
QUFNTIN DURWARD.
tinssinns un con^pil d'Etat. — J'espère que Votre Majesté vouHra bien me dispenser d'v assister, répondit Diinois : je suis né pour défendre la France les armes à la main , mon cœur et mon bras sont à elle, mais ma tète ne vaut rien pour le cotiseil.
— La tète du cardinal n'est pas faite pour autre chose, Dunois : il a confessé Crévecœur à la porte du château; et il nous a apporté toute sa confession... Ne l'avez-vous pas dite toutel ajouta-t-il, en appuyant fortement sur ce dernier mot, et en lançant au cardinal un regard qui brillait à travers ses longs cils noirs comme la lame d'un poignard qui sort du fourreau.
Le cardinal frissonna, et s'elTorçant de répondre à la plaisanterie du roi, il dit que — si , en sa qualité de prêtre , il était obligé de garder les secrets de ses pénitents en général, il n'y avait cependant lias de sigil- Itim confessionis qui ne pût être fondu par un souffle de Sa Majesté.— Et comme Son Eminence , reprit le roi, est toute disposée à nous commun |uer les secrets des autres, elle s'attend uaturellementque nousserms communicatif enver»
elle : or, afin d'élab'ir cette parfaite réci[irocité , elle désire , corn me cela est juste, sa voir si ces deux dames de Croye sont vraiment sur notre territoire .N lUS sommes dése^f trés de ne pouvoir satisfaire sa curiovitt nt sachant pas nous nu mes au juste en quels lieux des damoiselles errantes , des princesses déguisées, des com tesscs désolé>'S, peuvent se cacher dans nos états, qui, grâce à Dieu et à N )tre-Dame d'En,b"un, soi t un peu trop vastes pou>- que nous puissions facilement répondre aux questions très raisonnables de Son Eminence. .Mais, en supposant qu'elles fussent chez nous , que diiesvous, Dunois, de la demande péremptoire de notre cousin (iharles de Bourgogne? — Je TOUS répondrai , sire , quand vous aurez daigné me dire sincèrement si vous voulez la guerre ou la paix , répliqua Duiioi'. avec une La Ser irancliist qui, provenant d'un caracière naturellement ouvert et
intrépide, était de temps à autre très agréable à Louis; car, selon l'babilude de tous les hommes astucieux, ce prince s'étudiait aulint k hre dans le cœur des autres qu'à dissimuler ce qui se passait dans le sien.
— Sur mon salut, reprit le roi, j'aurais autant de plaisir à le le dire que toi-même a l'apprendre, si je le savais au juste. Cependant, Dunois, supposons que je me déride pour la guerre; que doisje failede celle b.lle, rir h : et jeune héritière, si cfT-ctiveracnt elle est dans mes ElaU? — La d')nner en mariage à un de vos vaillants serviteurs, qui auraunrœurpourl'aimer eluii b'as pourla défendre. — A toi, n'est-il pas vrai ; l'Aques-Dieu! avec ta bru>que franchise, tu es plus politique que je ne croyais. — Je ne suis rien moins qrie T. IL
politique, sire. Par Notre-Dame dOiléans! je vais directement au but, de la même façon que dans la lice, je pousse mon cheval vers la bague. Votre Majesté doit à la maison d'Orléans au moins un heureux mariage. — El j'acquitterai ma dette, comte! Pàques-Dieu! je l'acquitterai. Ne voyez vous pas ce beau couple?
En prononçant ces mots, Louis indiquaitle malheureux duc d'Orléans et la princesse Jeanne, qui. n'osant se tenirà une grandedistance du roi, ni paraître, en sa présence se détacher l'un de l'autre, s'avançaient de front, quoique laissant entre eux un intervalle de deux ou trois pas, di^taIlceque la timidité d'un côté et l'aversion de
l'autre les empêchaient de diminuer, tandis qu'aucun d'eux n'osait l'augmenter. Dunois suivit de l'œil la direction dans laquelle le roi avait étendu le bras; et comme la situation de son malheureux parent et de sa fiancée lui représentait paifaitement l'idée de deux chiens qui , attachés ensemble par la laisse, se tiennent néanmoins aussi éloignés l'un de l'autre que le leur permet sa longueur, il ne put s'empêcher de secouer la tête, sans oser faire d'autre réponse au tyran hypocrite.
Louis [larut deviner sa pensée : — Ce sera un ménage heureux et tranquille, dit-il; les enfants ne leur causeront pas de grands embarras, à ce que je puis prévoir; au reste, ce n'est pas toujours un bonheur d'en avoir. Ce fut peut-être en souvenir de son ingratitude envers son père que le roi se lut après avoir prononcé ces dernières paroles; et en effet le sourire ironique, qui un instant contracta ses lèvres, se changea rajiiilement en une sorte d'expression de remords. Mais bicnlôt il re[ii it la parole sur un autre ton.
— Franchement, mon cher Dunois, quoique je révère infiniinent le saint nœud du mariage ( ici il fit un s gne de croix ) , plulôl que de voir ce loyaiime déchiré, comuiel'estrAngleterre, par des guerres que suscilc la rivalité des prétendants légitimes à la couronne, nelle. " je préférerais que la
maison d'Orléans ne me fournît que de vaillants soldats , tels que ton père et toi , dans les veines de qui coule le sang royal, sans qu'ils puissent en réclamer les droits. Le lion ne devrait jamais avoir ((u'un lionceau.
Danois soupira cl garda un moment le silence, bien convaincu que cliercher à contredire un maître aussi absolu que Louis, ce serait s'expo.ser presqu'infailliblement à nuire aux intérêts de son parent. Cipendanl il ne put s'emiiêcher d'ajouter : — Puisque Votre Majesté f.it allusion à la naissance de .son père, je dois avouer que mettant à part la fragilité des auteurs de s>s jours, on peut regarder comme plus heureux le fruit d'un amour illégilime que celui d'une haine conjugale. —Tu es un mauvais sujet, l)un(us, d'oser parler ainsi du saint sacrement de mariage! Mais au diable tous cesdis-
so
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
cours! voilà le sanglier en campagne. Lâchez les cliiens, au nom du bienheuieui siiiat Hubert! H:i, ha! tra-la-la lira-la!
Et le roi lit retentir les sons joyeux de son cor dans la forêt, tandis qu'il poussait la chasse en avant, suivi de deux ou trois de ses gardes, au nomhre desquels se trouvait notre ami Durward. Nous ne devons pas onultre ici un l'ait digne de remarque ; c'est que, malgré l'ardeur avec laquille il se livrait à son divertissement favori, le roi, toujours lidtle à sou caractère caustique, trouva le moyen de s'amuser aux dépens du canlinid. Au nombre des faiblesses de cet habile homme d'iîtal, on complail, connue nous l'avons déjà donné à entendre, cellt- de se croire, malgré la bassesse de sa naissance et son éducation incomplète, propre à jouer le rôle de courtisan et d'homme à bonnes fortunes. Il est vrai qu'il n'entrait pas en lice comme Thomas Becket, qu'il ne se mettait pas à la tète des troupes comme le ministre Wolsey ; mais la galanterie, caractère un peu profane de ces deux [irélats, était aussi une des prétentions de La Balue; il afl'eclait également une grande passion pour la chasse, cette image de la guerre. Mais quelque succès qu'il pût obtenir auprès de certaines l'cnimes pour lesquelles son pouvoir et sa richesse entraient en compensation de ce qui lui manquait du côté de la tournure et des manières, les nobles chevaux qu'il achetait presque à tout prix étaient totalement insensibles à l'honneur de porter un cardinal, et n'avaient pas plus de respect pour lui qu'ils n'en auraient eu pour son père le tailleur, avec qui il rivalisait dans l'art de Téquitation. Le roi n'ignorait pas cette faiblesse: aussi, en poussant et retenant alternativement sa propre monture, il amena celle du cardinal, qu'il maintenait toujours à côté de lui, à un tel état de u/utinerie contre son maître, que bientôt il devint évident qu'ils ne resteraient pas longtemps ensemble. Au milieu de toutes ces saccades, pendant que le coursier du prélat ruait, se cabrait, tournait quelquefois sur lui-même, le roi s'amusait à augmenter sa détresse, en lui faisant diverses questions sur des affaires importantes, et en lui donnant à entendre qu'il se proposait de profiter de cette occasion pour lui communiquer quelques-uns de ces secrets d'Etat que, peu de minutes auparavant, le cardinal était si empressé de connaître.
On se ferait difficilement idée de la pénible situation d'un conseiller privé, obligé d'écouter son souverain et de lui répondre, tandis ?[ue chaque nouvelle courbette de son cheval, devenu insensible au rein, le plaçait dans une attitude de plus en plus précaire, sa robe flottant dans toutes les directions, et rien ne le mettant à l'abri d'une chute imminente et dangereuse, sauf le pommeau et l'arrière de la selle. Dunois riait saus se contraindre, tandis que le roi, qui avait une manière à lui particulière de jouir intérieurement du succès de ses malices, reprochait doucement à son ministre celte ardeur pour la chasse, qui ne lui permettait pas d'accorder quelques moments aux affaires. — Mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps, continua-t-il en s' adressant au cardinal terrifié. Et en même temps il làchala bride à son cheval. Avant que La Balue pùtdire un seul mot, son cheval, prenant le mors aux dents, partit au triple galop, laissant derrière lui le roi et Dunois, qui le suivaient d'un pas plus régulier, tout en s'amusaut de la détresse de l'homme d'Etat. S'il est arrivé à quelqu'un de nos lecteuis, comme jadis cela nous est arrivé à nous-mème, d'être emporté de cette manière, il se fera aisément une idée exacte des angoisses, des dangers et de la bizarrerie d'une pareillesituation. Ces quatre jambes de l'animal qui, n'étant plus aux ordres du cavalier, ni quelquefois aux ordres du cheval lui-même, courent de manière à faire croire que celles de derrière veulent atteindre celles de devant; ces jambes du bipède, que celui-ci voudrait alors pouvoir appuyer sans danger sur la verte pelouse', mais qui ne font qu'augmenter sa détresse en pressant les flancs du coursier, contre lesquels elles sont pour ainsi dire collées; les mains, qui ont abandonné la bride pour saisir la crinière; le corps, qui, au lieu de se tenir droit surson centre de gravité, comme chez nos vieux cavaliers de ligne, ou de se pencher en avant, comme un jockey à Newmarket, reste couché sur le cou du cheval, sans meilleure chance de »ie pas tomber que n'en aurait un sac de blé : tout cela forme un tableau très risible sans doute pour les spectateurs, quoique le héros de la scène n'y voie rien que de souverainement désagréable. Mais si l'on y ajoute quelque chose de particulier dans les vctemen'i ou dans l'extérieur du malheureux cavalier, une robe ecclésiastique, un uniforme splendide, ou tout autre cos- | tuine special ; de plus, si l'on suppose que la scène se passe aune ' course de chevaux, à une revue, à un cortège ou dans un lieu quel- \ conque de grande réunion publique, le pauvre diable, pour se soustraire à la mortification d'être hué avec d'inextinguibles éclats de : rire, n'a d'autre alternative que de se rompre un membre ou deux, ou, ce qui serait plus efficace encore, de se faire tuer net, car cela i seul excitera quelque compassion. Dans la circonstance présente, la robe courte que le cardinal prenait habituellement pour monter à ' cheval, car il avait changé de costume avant de partir du château; ' ses bas écarlales, son chapeau de même couleur, garni de ses longs cordons à moeuds et à floches, et par dessus tout, son excessif em- ! barras, donnaient un caractère on ne peut plus pittoresque à cette i preuve de son adresse en equitation. J
Le cheval, i:nticrement abandonné à lui-même, vola plutôt qu'il ne galopa dans une longue avenue couverte de verdure, atteignit la meute qui était en pleine coursi; après le sanglier, renversa un ou deux iiiqueurs qui ne s'attendaient guère à être chargés àfarrièrei,'arde, passa sur le corps de plusieurs chiens, et mit toute la meute eu déroute ; puis animé par les cris et les menaces des chasseurs, il emporta le cardinal tout épouvanté jusqu'au delà du formidable animal, qui fuyait avec autant de rapidité que de furie, enveloppé comme d'un nuage par l'écume qu'il soufllait à travers ses défenses. En se voyant si près de la bêle, La Balue pou.ssa un cri épouvantable pour demander du .secours. Ce cri, ou peut-être la vue du sanglier, produisit un tel effet sur le cheval, qu'il suspendit sa course impétueuse et fit brusquement un saut de côté; sur quoi le cardinal, qui ne s'était maintenu en selle que par son mouvement en ligue droite, tomba lourdement à terre. La course du pauvre La Balue se terniiiia si près du sanglier, que, si l'animal n'eût été en ce moment très fortement occupé de ses propres affaires, ce voisinage aurait pu devenir aussi funeste au cardinal que pareil événement le fut, dit-un, à Favila, roi des Visigoths, en Espagne. L'homme d'église en fut cependant quitte pour la peur ; et se traînant aussi promptemcnt qu'il lui fut possible hors de la route que suivaient les chiens et les chasseurs, il vit toute la chasse passer devant lui sans recevoir de personne le i)lus léger secours; car les chasseurs de ce temps-là, pareils à ceux du nôtre, n'avaient guère de compassion pour les accidents de cette espèce.
Le roi, en passant, dit à Dunois : — 'Voilà Son Eminence assez bas. La Balue n'est pas grand chasseur, bien qu'à titre de pêcheur, lorsqu'il s'agit de pêcher un secret, il puisse rivaliser avec saint Pierre lui-même. Cette fois cependant je pense qu'il a trouvé à qui parler.
Le cardinal n'entendit pas ces paroles, mais l'air railleur dont elles furent accompagnées lui en fit soupçonner à peu près le sens. Le diable, dit-on, profile, pour nous tenter, des occasions semblables à celle que lui offraient les passions diverses qui agitaient la Balue, passions auxquelles le dédain du roi vint ajouter un nouveau degré d'amertume. Sa frayeur momentanée se dissipa dès qu'il fut assuré qu'il ne s'était fait aucun mal en tombant : mais sa vanité mortifiée et son ressentiment contre son souverain exercèrent sur lui une influence plus durable. Toute It chasse avait passé, lorsqu'un cavalier, qui paraissait moins partager ce divertissement qu'en ètie spectateur, s'avança suivi d'un ou deux domestiques, et ne témoigna pas peu de surprise de trouver là le cardinal, à pied, sans cheval et sans suite, et dans un désordre qui révélah la nature de l'accident. Mettre pied à terre et lui offrir son assistance au milieu d'une telle détresse, ordonner à un de ses gens de descendre de son paisible palefroi, pour le céder au prélat, exprimer sa surprise de ce que les usages de la cour de France permettaient d'abandonner ainsi aux périls de la chasse et de délaisser au moment du besoin le plus habile de ses hommes d'Etat : tels furent les secours et les consolations qui se présentèrent naturellement à l'esprit de t-rèvecœur dans une conjoncture si étrange. Car c'était ranibassadeiir bourguignon lui-même qui survenait si à propos pour le cardinal désarçonné.
L'étranger trouva LaBalue dans un moment et dans une disposition d'esprit favorables pour tenlersursa fidélité quelques-unes de ces pratiques auxquelles on n'ignore pas que ce ministre avait la criminelle faiblesse de prêter l'oreille. Déjà dans la matinée, ainsi que l'esprit soupçonneux de Louis l'avait deviné, il s'était passé entre eux des particularités que le cardinal n'aurait pas ose rapporter à son maitj-e. Le prélat avait écouté avec beaucoup de plaisir l'assurance que lui avait donnée Crèvecœur de la haute estime que le duc de Bourgogne avait pi.'>ir sa personne et ses talents; et ce n'avait pas été sans ressentir un mouvement de tentation, qu'il avait entendu le comte glisser quelques mots sur la munificence de son maître et sur les riches bénéfices situés en Flandre. Cependant, il fallait qu'il fiit irrité par l'accident que nous venons de raconter, et que sa vanité eût reçu une cruelle blessure, pour (jue, dans un fatal moment, il se résolût à montrer qu'il n'y a pas d ennemi plus dangereux que l'ami et le confident offenses.' 11 .se hâta de prier Crèvecœur de se séparer de lui, de peur qu'ils ne fussent observés, mais en même temps il lui assigna un rendez-vous, pour le soir, à l'abbaye de Saint-Martin de Tours, après les vêpres; et le ton qui accomyiagnait les paroles du cardinal donna au Bourguignon l'assurance que son maître venait d'obtenir un avantage inespéré.
Cependant Louis, quoique le prince le plus politique de son temps, s'étant, en cette occasion comme dans certaines autres, laissé entraîner par sa passion du moment, suivait avec ardeur la c'hasse, qui avait alors acquis un nouveau degré d'intérêt : il était arriva qu'un marcassin, traversant la route du sanglier poursuivi, avait donné le change à toute la meute, deux ou trois couples de vieux et excellents chiens exceptés, ainsi qu'à la majeure partie des chasseurs. Le roi vit avec un certain plaisir Dunois se lancer, comme les autres, sur la nouvelle piste, et goûta par avance la joie du triomphe qu'il allait obtenir sur ce chevalier accompli, en montrant sa supériorité dans l'art de la vénerie, art qui était alors regardé comme
QUENTIN DURWARD
presque aussi glorieux que celui de la guerre. Louis était bien monté, il suivait les chiens de prés, eu sorte qu'au luoment où le sanglier, parvenu sur un terrain marécageux, se retourna pour faire face à ses ennemis, le roi seul se trouvait près de lui. Louis montra la bravoure et l'adresse d'un chasseur expérimenté : sans se laisser intimider par le danger, il poussa vers l'effrayant animal, qui se défendait avec fureur contre les chiens, et le frajipa de son épieu; mais, comme son cheval ne s'était avancé qu'avec une sorte de répugnance, le coup ne fut ni assez sûr ni assez fort pour tuer le sanglier ou le mettre hors de combat. Aucun effort ne put déterminer le cheval à fournir une seconde charge; mais alors le roi, mettant pied à terre, marcha contre l'animal furieux, tenant à la main une de ces dagues courtes, droites et pointues, dont les chasseurs font usage en jiareilles rencontres. Aussitôt le sanglier, sans plus s'inquiéter des chiens, se précipita sur ce nouvel ennemi, taudis que le roi, se mettant en position et rassemblant toutes ses forces, dirigea son epée contre la gorge du sanglier, ou plutôt contre son poitrail, vers la clavicule, de sorte que le poids de l'animal et l'impétuosité de sa course devaient accélérer sa perte. Mais le terrain étant humide, le pied du roi glissa juste au moment où cette manœuvre difficile et périlleuse aurait dû être exécutée; et la pointe de la dague, rencontrant la cuirasse de soies hérissées qui protégeait l'épaule do l'animal, ne fit que l'effleurer sans le blesser, et Louis tomba renversé sur le sol. iSéanmoins cette chute fut heureuse pour le monarque, car, par suite, le sanglier manqua également son coup, et ne fit que déchirer, avec une de ses défenses, le c^urt manteau de chasse de son ennemi, au lieu de lui ouvrir la cuisse. Entraîné d'abord par l'impétuosité de sa course, l'animal revint bientôt sur ses );as pour renouveler son attaque contre le roi au moment où celui-ci se relevait; et la vie de Louis était dans un imminent danger, lorsque Quentin Durward, que la lenteur de son cheval avait retenu en arrière de lâchasse, mais qui fort heureusement avait distingué et suivi le son du cor du roi, survint eu ce mument, et perça le sanglier de son épieu. Le roi, qui dans cet intervalle s'était relevé, vint à son tour à l'aide du jeune archer et enfonça sou cpée dans la gorge de l'animal abattu. Avant de dire un seul mot à Quentin, il mesura la longueur de la bète, non seulement par le nombre de pas, mais en calculant les pieds et les pouces; puis, essuyant la sueur de son frcnt et le sang qui ruisselait sur ses mains, il ôla son chapeau de chasse, le suspendit à un buisson, et adressa dévotement ses prières aux petites images de plomb dont il était garni. Se toiTiiant ensuite vers Durward : — Est-ce toi, mon jeune Ecossais? !ui dit-il : tu as très heureusement connneUcé ton cours de vénerie, et maître Pierre te doit un aussi bon régal que celui qu'il t'a donné aux Fleurs-de-Lis... Eh bien ! pourquoi ne parles-tu pas? As-tu donc perdu toute ta hardiesse et ton ardeur à la cour, où tant de gens trouvent l'une et l'autre?
Quentin, aussi fin et aussi prudent que tout homme qui ait jamais respiré l'air de l'Ecosse, était trop adroit pour se prévaloir de la dangereuse familiarisé à laquelle il semblait convié. Il répondit brièvement, mais en termes choisis, que s'il osait adresser la parole à Sa Majesté, ce serait pour la prier de lui pardonner la hardiesse rustique avec laquelle il s'était. conduit lorsqu'il ignorait encoi'e la supérioiité du rang de son interlocuteur.
— Laissons cela, mon brave, dit le roi; je te pardonne ta hardiesse en faveur de ton esprit et de ton ardeur. J'ai admiré la justesse avec laquelle lu as à peu [irés deviné la profession de mon compère Tristan. Tu as été bien prés de recevoir un échantillon de son savoir-faire, à ce que j'ai appris. Je te conseille de te méfier de lui ; c'est un marchand qui trafique en bracelets un peu durs et en colliers bien serrés. Aide-moi à remonter sur mon cheval. Tu me plais, et je veux te faire du bien. iNe compte sur personne autre que moi, pas môme sur ton oncle, ou sur lord Crawford... et ne dis mot du secours que tu m'as donné si à prO[ios; car celui qui se vante d'avoir rendu service à un roi dans un cas aussi pressant doit être sûr que le plaisir de se vanter sera son unique récompense.
Alors le roi sonna du cor, et Dunois avec quelques autres chasseurs ne tardèrent pas h se trouver près de lui : tous lui adressèrent .'.ur la inoît d'un si noble animal des félicitations dans lesquelles il ne se fit aucun scrupule de s'appmprier une part beaucoup trop large; il parla légèrement de l'a-ssistance de Durward, comme un chassi'ur qui, en se vantant du nombre de pièces dont il a rempli sa carnassière, ne fait pas toujours entrer en compte celles qu'il doit à l'adresse du garde-chasse. Il chargea ensuite Dunois du soin de porter le sanglii'r aux moines de Saiiil-Martiii de Tours, pour augmenter leur pitance dans les jours de fùle, et .ifin qu'ils se souvinssent du roi dans leurs prières. — Mais, ajouta-t-il, quelqu'un a-t-il vu le cardinal? Il me semble que ce serait manquer de courtoisie et montrer peu de respect pour la sainte Eglise que de l'abandonner, à pied, dans celte foret. — Avec votre permi.ssinn, sire, dit Quentin voyant que tout le monde gardait le silence, j'ai aperçu Son Eminence qui sortait de la forél, montée sur un cheval (|u'nn lui avait prêté. — Le ciel n'abandonne jamais ses serviteurs, réjiliiiua le roi. Allons, me.ssieurs, retournons au chiUcau, nous ne cnasserons pas «lavanlage «e mu-
tin... Vous, sire écuyer, donnez-moi mon couteau de chasse; il csi tombé du fourreau là-bas, |)rès du lieu du combat. Allez en avant, Dunois : je vous suis à l'instant.
Louis, dont les actes en apparence les plus indifférents étaient souvent calculés comme des stratagèmes, se ménagea ainsi l'occasion de questionner Quentin en particulier. — Mon brave Ecossais, lui dit-il, tu as des yeux , ce me semble. Pourrais-tu me dire qui a donné une monture au cardinal? Quelque étranger, je pense ; car j'ai passé près de lui sans ni'arrèter, et il n'est pas probable qu'aucun de mes courtisans se soit empressé de lui rendre ce service. — Je n'ai vu qu'un instant ceux qui étaient près de Son Eminence, Sire; car j'avais eu le malheur de tomber de cheval, et je faisais diligence afin d'aller reprendre mon poste; mais je crois que c'était l'ambassadeur de Bourgogne et ses gens. — Ah! dit Louis; eh bien! soit. La France est prête à leur tenir tète.
Il ne se passa plus rien ce jour-là qui mérite d'être remarqué, et le roi rentra au château avec sa suite.