CHAPITRE X
Quentin avait à peine regagné sa petite chambre, pour faire quelques changements nécessaires à son costume, quand son digne oncle se trouva près de lui, et lui demanda les détails circonstanciés de sa conduite à la chasse. Le jeune homme, comprenant d 'jà que le bras <lu Balafré valait mieux que sa tète, eut soin, dan» ses réponses, de laisser tout entière au roi la victoire dont il avait paru jaloux. La réplique du brave Ludovic indiquait à son neveu combien luimême se serait mieux conduit en pareille circonstance; il termina par quelques légers reproches sur le peu d'empressement que Durward avait mis à voler au secours du roi , dont la vie pouvait être en danger. Quentin eut assez de prudence pour répondre simplement que, suivant les règles de la chasse, il était malséant d'attaquer un animal contre lequel lutte un autre chasseur, à moins que celui-ci ne demande directement du secours. Cette discussion était à peine terminée, qu'il eut lieu de se féliciter de sa réserve. Un coup légèrement frappé à la porte annonça un visiteur; elle s'ouvrit, et Olivier le Dain, ou le Mauvais, ou le Diable, car il était connu sous ces troisdéuominations, entra dans la chambre. Nous avons déjà dépeint, du moins pour l'extérieur, cet homme habile mais sans principes. D'après son allure et ses manières, on aurait pu le comparer au chat domestique, qui, couché et en apparence endormi, ou se glissant d'un pas furtif et lent, ne semble occupé d'autre chose que de guetter le trou de quelque malheureuse souris ; quelquefois même il se frotte avec un air de confiance et d'amitié contre ceux par qui il désire être caressé : puis tout-à-coup il saute sur sa proie, ou il égraligne la personne à laquelle il adressait ses cajoleries.
Olivier entra en faisant une humble et modeste inclination, et mit tant de civilité dans la manière dont il parla au Balafré, qu'un témoin de cette entrevue n'aurait pu s'empêcher de croire qu'il venait solliciter une faveur de l'archer écossais. 11 félicita Lesly sur l'excellente conduite de son neveu pendant la chasse de ce jour, conduite qui, dit-il, avait attiré l'attention particulière du roi. Après ce peu de mots, il fit une pause, et resta les yeux baissés , les soulevant à peine pour jeter à la dérobée un coupd'reil sur Quentin. Cependant le Balafré faisait observer que c'avait été un malheur pour le roi de ne pas l'avoir près de lui au lieu de son neveu, attendu que, sans le moindre doute, il aurait couru sur l'animal et l'aurait percé de son épieu , soin qui paraissait avoir été entièrement abandonné à Sa Majesté par Quentin. — Mais, ajouta-t-il, ce sera une leçon dont Sa Majesté se Souviendra toute sa vie, et elle lui apprendra à monter un horann? de ma taille sur un meilleur coursier. Comment mon grand diabh: de llamand, véritable cheval de charrette, aurait-il pu galoper dr front avec le coursier normand de Sa Majesté? Cependant je n'ai pa ménage les éperons; et ses flancs en portent de bonnes marques Cela est fort mal vu, maître Olivier, et vous devriez faire à ce sujrî. quelques représentations à Sa Majesté.
Maître Olivier ne répondit à cette observation qu'en dirigeant ver> l'intrépide orateur un de ces regards équivoques et lents (jui, ai.com- ))agnés d'un léger mouvement de la main d'un côté et d'un petit mouvement de tète de l'autre, peuvent s'interpréter ou comme un assentiment tacite à ce qui vient d'èlre dit, ou coilime une invitation prudente à ne pas aller plus loin. Le coup d'œil qu'il jiMa ensuite sur le jeune homme était plus vif et plus pénétrant, et il lui ditavee un sourire dont il eût élé difficile de deviner l'expression : — Ainsi donc, jeune homme, c'est l'usage en Ecossi; de laisser vos princes en danger et sans secours, dans des conjonctures pareilles à celle qui s'est présentée aujourd'hui? — Notre usage, répondit Quentin déterminé à ne donner aucun éclaircissement, est de ne pas troubler les nobles plaisirs de nos princes par des secours maladroilemenl empressés. Nous pensons qu'un prince à la chasse doit courir sa chance comme tout autre, et qu'il n'y va qu'avec celte intention. Qu» irrail la chasse si elle n'était pas assaisonnée d« fatigues «l de daiiicnrt? — i:iilendoi-vou5 cet étourdi? .l'ecria le B- (afré; il «st toujour» lu
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
même; il a toujours une réponse prête, une raison à donner, n'importe qui lui adresse la parole, n'importe de quoi il s'agisse. Je ne sais oil il a pris ce talent; quant à moi, je n'ai jamais pu rendre raison de la moindre action de ma vie, si ce n'est celle de manger quand j'ai faim, de faire l'appel de mes hommes, et autres devoirs du ser- ■»ice. — Et dilcs-moi, je vous prie, digue seigneur, reprit le barbier royal en le regardant à travers ses longs cils, sur quelle raison vous appuyez-vous pour faire l'appel de votre troupe? — L'ordre que m'en a donné mon capitaine, répondit Lrsly. Par saint Gilles-! je ne connais pas d'autre raison. S'il l'avait dnimé à Tvrie ou à Cunningham, il faudrait qu'ils le ûssent également. — Voilà une cause finale tout-à-fait militaire. Mais, sire Balafré, vous serez sans doute bien aise d'apprendre que Sa Majesté est si loin d'être mécontente de la manière dont votre neveu s'est conduit à la chasse, qu'elle l'a choisi pour faire cet après-midi un service particulier. — L'a choisi! lui? s'écria le Balafre avec une surprise extrême; vous voulez dire m'a choisi, moi, je pense ! — Je veux dire précisément ce que je dis, répliqua le^barbier d'un ton doux, mais péremploire, le roi veut donner ses ordres à votre n^veu. — Pourquoi? comment cela? Pour quelle raison choisir cet enfant, et non pas moi? — Je ne puis vous en donner d'autre raison que votre propre cause finale, sire Balafré: tels sont les ordres de Sa Majesté. Mais, s'il m'est permis de has irder une conjecture, il est possible que Sa Majesté ait quelque commission à donner qui convienne mieux à un jeune homme tel que votre neveu qu'à un guerrier expérimenté comme vous. Ainsi doue, jeune himme, prenez vos armes et suivez-moi ; munissez-vous d'une arijUi'buse, carvous devez être mis en sentinelle. — En sentinelle ! répéta Lesly. Etes-vous bien sûr que vous ne vous trompez pas? Les postes de l'intérieur n'ont jamais été confiés qu'à ceux qui , comme moi, ont servi douze ans dans notre honorable corps. — Je suis tiiiit-à-fait certain des intentions de Sa Majesté, et je ne dois pas différer plus longtemps de les exécuter. .\yez la bonté d'aider votre neveu à se préparer pour son service.
Le Balafré, qui n'était ni d'un mauvais naturel ni d'un caractère jaloux, s'empressa d'assister Quentin, prenant même soin de lui donner ses instructions sur la manière dont il devait se conduire sous les armes : toutefois il ne put s'empêcher d'entremêler son discours d'interjections qui exprimaient sa surprise de ce qu'un pareil b 'Uheur tombait sitôt en partage à un si jeune homme. — Jamais pareille chose n'a eu lieu dans la garde écossaise, se disait-il, pas même pour moi. Mais sans doute on va le mettre de garde auprès des perroquets et des paons dont l'ambassadeur de Venise a dernièrement fait présent au roi... Ce ne peut êtie autre chose, et iin pareil service ne pouvant convenir qu'à un jeune homme sans barbe, ajouta-t-il en tordant ses moustaches, je suis bien aise que le choix soit tombé sur mon neveu.
Doué d'un esprit vif et pénétrant, aussi bien que d'une iniaginartion ardente, le jeune Quentin attacha une haute importance à l'ordre que le roi venait de lui faire donner si promptement, et son cœur tressaillit de joie à la jjerspective d'un avancement rapide. 11 résolut d'observer soigneusement les manières et le langage de son guide, qu'il soupçonnait devoir, du moins en certains cas, être interprétés par les contraires, comme l'on dit que les devins interprètent les songes. 11 ne pouvait quese féliciter d'avoir gardé le plus grind secret sur les événements de la raatiaée, et dès lors il forma une résolution qui, dans une personne aussi jeune, montrait une gninde prudence: tant qu'il respirerait l'air de cette cour solitaiieet mystérieuse, il se promit de tenir ses pensées renfermées dans son cœur, et sa langue soigneusement enchaînée. Son équipement fut bientôt terMiiné, et son arquebuse sur l'épaule (car, tout en conservant la dénomination d'archers, la garde écossaise substitua de bonne heure les armes à feu à l'arc, dans l'exercice duquel l'Ecosse n'excella jamais), il suivit maître Olivier et sortit de la caserne.
Le Balafré le suivit longtemps des yeux, d'un air mêlé d'étonnement et de curiosité , et quoique l'envie, tout comme les sentiments de malignité qu'elle engendre, fût loin d'entrer dans son cœur, sa propre importance lui paraissait blessée ou diminuée, ce qui altérait un peu le plaisir qu'il ressentait de voir son neveu copaniencer sa carrière sous des auspices si favorables. 11 branla gravement la tête, ouvrit un buffet, y prit une grosse bottrine de bon vin vieux, l'agita pour voir jusqu'à quel point le contenu avait baissé, en remplit un grand verre, le vida d'un seul trait, puis s'assit ou plutôt s'étendit dans son grand fauteuil de bois de chêne : là branlant de nouveau latète, il parut recevoir un si grand soulagement de ce mouvement d'oscillation, que, semblable à ce jouet d'enfant qu'on aiqielle un mandarin, il le continua jusqu'au point de tomber dans un assoupissement dont il ne fut tiré que par le signal du dîner.
Ayant laissé son oncle à ces sublimes méditations, Quentin DurvMrii suivit son guide, maître Olivier, qui, sans traverser aucune des cours principales, le conduisit, par des passages secrets, dont les uns étaient voûtés et les autres tout-à-fait découverts ; ils parcoururent ainsi un labyrinthe d'escaliers et de galeries, qui communiquaient entre elles par des portes secrètes placées en des endroits où Ton ne se serait nullement attendu à les trouver. Enfin, ilsarri- i vèreat daiu une grande et spacieuse galerie garnie de jalousies, et '
qui, vu sa largeur, aurait presque pu passer pour une salle : elU était décorée d'une tapisserie moins belle qu'antique, et de quelques portraits peints danslestyle dur et froid de l'époque qui précéda la renaissance. Ces portraits étaient censés représenter les paladins de Chirlemagne, qui tiennent un rang si distingué dans les chroniques romanesques de la France; et, comme le célèbre Roland, avec sa stature gigantesque, était le plus remarquable de tous, on avait donné à cette espèce de salle le nom de galerie de Roland.
— C'est ici que vous devez être en faction, dit Olivier à voix base, comme s'il eût pensé que les imrtrails des monarques et des guerriers, offensés de lui entendre élever la voix, allaient donner à leurs traits rudes l'expression de la colère, ou bien comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis sous les voûtes gothiques de cet immense et sombre appartement. — Quel est le mot d'ordre? quelle consigne me donnez- vous? lui demanda Quentin également à voix basse. — Votre arquebuse est-elle chargée? répliqua Olivier sans répondre à cette question. — Cela sera bientôt fait, répondit Quentin. Et il se mit à charger son arme; puis il alluma la mèche au brasier d'un feu de bois presque éteint, qui se trouvait dans une cheminée de dimensions tellement grandes qu'on aurait pu la prendre pour un cabinet ou une chapelle gothique dépendant de cette salle.
Lorsque Durward eut terminé ces apprêts, Olivier lui révéla un des plus importants privilèges du corps dans lequel il servait, privilège qui consistait à ne recevoir d'ordres que du roi en personne, ou du grand connétable de France, sans l'intermédiaire des officiers. — Vous êtes placé ici, jeune homme, de l'exprès commandement de Sa Majesté, ajouta-t-il, et vous ne tarderez pas à savoir pourquoi vous y avez été appelé. En attendant, vous resterez dans cette galerie. 'Vous pouvez vous y promener d'un bout à l'autre, ou vous tenir en place, selon votre bon plaisir; mais il vous est interdit de vous asseoir sous aucun prétexte, ou d'abandonner votre arme. Vous ne devez non plus ni chanter, ni siffler; mais vous pouvez, si vous le voulez , marmoter quelques prières de l'Eglise, ou quelque innocente ballade, pourvu que ce soit à voix basse. Adieu, et faites bonne garde. — Bonne garde! pensa le jeune soldat pendant que son guide s'éloignait de ce pas silencieux et furtif qui lui était particulier, et en le voyant disparaître par une porte latérale que recouvrait la tapisserie. Bonne garde! mais sur quoi et contre qui? Quels ennemis pourrais-je avoir à combattre ici, si ce n'est des chauves-souris ou des rats, à moins que ces antiques et affreux portraits ne viennent à s'animer pour me troubler pendant ma faction. Mais enfin, c'est mon devoir, je dois le croire, et il faut queje le remplisse.
Bien résoluà obéir, même jusqu'à la rigueur, il essaya d'abréger le temps en murmurant quelques-unes des hymnes "pieuses qu'il avait apprises au couvent, tout en convenant avec lui-même que, sauf le changement de sa robe de novice en un riche costume militaire, sa promenade comme sentinelle dans cette galerie d'un château royal de France ressemblait beaucoup à celles qui l'avaient si souvent ennuyé dans les cloitressolitaires d'Aberbrolhock. Bientôt, comme pour se convaincre qu'il n'appartenait plus au cloître, mais au monde, il se mit à chanter, mais sur un ton qui n'excédait pas la permission qui lui avait été donnée, quelques-unes des grossières et anciennes ballades que lui avait apprises le vieux joueur de harpe de sa famille, telles que la Défaite des Danois à Aberlemno et à Forres, le meurtredu roi Duffus à Forfar, et autres lais ou souiietsnon moins intéressants, tous relatifs à l'histoire de sa lointaine patrie, et particulièrement au district dans lequel il avait pris naissance. Cette distraction remplit un temps assez considérable, et il était déjà plus de deux heures aures midi quand l'appétit de Quentin lui rappela que les bons pères d'.\berbrothock, s'ils exigeaient strictement sa présence aux heures des offices, n'étaient pas moins exac's à celles des repas; au lieu qu'ici, dans l'intérieur d'un palais royal, après une matinée d'exercice, et une autre partie de la journée passée en faction, personne ne paraissait songer qu'il devait naturellement avoir besoin de dîner.
11 est pourtant des sons remplis de charmes qui peuvent calmer même les sentiments naturels d'impatience que Quentin éprouvait en ce moment. Aux deux extrémités opposées de la galerie se trouvaient deux grandes portes ornées de lourdes architraves, qui donnaient probablement entrée dans de longues files d'appartements entre lesquels la galerie servait de communication. Tandis que le jeune Ecossais se promenait solitairement de l'une à l'autre de ces portes, limites de sa faction, il fut frappé des sons d'un.e musique qui se fit entendre lout-à-coup près de l'une d'elles; et ces sons, du moins dans son imagination, étaient produits par le même luth et par la même voix qui l'avaient charmé la veille. Tous ses rêves du jour précédent, déjà bien affaiblis par l'agitation des dernières circonstances, s'offrirent à son esprit plus brillants et plus vifs; si bien que, cloué en quelque sorte dans le lieu d'où son oreille pouvait le plus commodément saisir cette douce mélodie, l'arquebuse sur l'épaule, la bouche entr'ouverle, l'œil et l'oreille, toute son àme enfin, dirigés vers l'endroit d'où elle partait, comme pour recueillir chaque son au passage, Quentin ressemblait à la statue d'une sentinelle plutôt qu'à un être animé.
QUENTIN DURWARD
Ces sons délicieux ne se faisaient pas entendre d'une manière suivie : ils languissaient, ils se prolongeaient, ils cessaiec' totalement, puis se renouvelaient à des intervalles irréguliers. Mais la musique, de même que la beauté, est souvent d'autant plus attrayante, ou du moins frappe d'autant plus l'imagination, qu'elle ne déploie qu'imparfaitement ses charmes, laissant la pensée libre de compléter ce qucl'éloignement ne permet pas de percevoir. En outre, Quentin, lorsque par intervalles le charme cessait d'agir, avait encore de nombreux sujets de rêveries. D'après le rapport des camarades de son oncle, etd'aprèsla scène qui avait eu lieu dans la salle d'audience, il savait positivement que la sirène qui enchantait ses oreilles n'était point, comme il l'avait supposé par une sorte de profanation, la fille ou la parente d'un vil aubergiste, mais une malheureuse comtesse déguisée, pour la cause de laquelle des rois et des princes étaient au moment de revêtir leur armure et de brandir la lance. Mille rêves étranges, tels que ceux auxquels une jeunesse romanesque et aventureuse aimait à s'abandonner dans ce siècle aventureux et romanesque, lîrent disparaître à ses yeux la réalité du présent pour y substituer leurs illusions trompeuses; mais lout-à-coup ces illusions furent chassées par une main qui se posa rudement sur son arme, en même temps qu'une voix sévère lui criait àToreille: — Pàques-Dieu! sire écuyer, vous faites votre faction en dormant, je pense !
C'était la voix monotone, mais grave et ironique, de maître Pierre ; et Quentin, rappelé soudainement à lui-même, reconnut avec un sentiment de honte et d'effroi qu'au milieu de sa rêverie il s'était oublié complètement, et que le roi, pribablement entré par quelque porte secrete, en se glissant le long de la muraille ou derrière la tapisserie, s'était assez approché de lui pour s'emparer presque de son arme. Son premier mouvement, inspiré par la surprise, fut de dégager son arquebuse par une violente secousse qui lit reculer le roi de quelques pas; mais bientôt il craignit qu'en cédant à l'instinct qui porte l'homme brave à résister à toute tentative pour le désarmer, il n'eût aggravé, par cette lutte contre le roi en personne, le mécontentement que Louis montrait de sa négligence. Dominé par cette idée, il reprit donc son arquebuse, presque sans savoir ce qu'il faisait, et, l'appuyant de nouveau contre son épaule, il se tint debout et immobile devant le monarque qu'il devait avec raison croire grièvement offensé. Louis, dont le caractère tyran nique était moins le résultat d'un penchant naturel à la cruauté que celui d'une politique froide et d'une jalousie soupçonneuse, avait pourtant une bonne dose de cette caustique sévérité qui, dans un rang moins élevé, en aurait fait un despote de salon, et toujours il jouissait des tourments qu'il causait dans des occasions semblables à celle-ci. Cependant il ne poussa pas trop loin son triomphe et se contenta de dire : — Le service que tu m'as rendu ce matin a déjà plus que racheté un peu de négligence dans un sijeune soldat... As-tu dîné ?
Quentin, qui s'attendait à être envoyé au grand prévôt plutôt (ju'à recevoir un pareil compliment , fit humblement une réponse négative. — Pauvre garçon ! dit Louis d'un ton plus doux que sa voix habituelle; c'est la faim qui l'a assoupi... Je sais que ton appétit est un loup, continua-l-il, et je te sauverai d'une bète fauve comme tu m'as sauvé d'une autre. Tu as aussi été discret dans cette affaire, et je t'en remercie. Peux-tu tenir encore une heure sans manger? — Vingt-quatre heures. Sire, répondit Durward, ou je ne Serais pas un veritable Ecossais. — Je ne voudrais pas, pour un second royaume, être à la place du pâté que tu attaquerais après un tel jeune, répliqua le roi ; mais, pour le moment, ce n'est pas de ton diner, c'est du mien qu'il s'agit. J'admets à ma table aujourd'hui, et dans la plus étroite intimité, le cardinal de la Balue et ce Bourguignon... ce comte de Crèvecœur... et il pourrait arriver telle circonstance... Le diable n'a jamais tant à faire que lorsque des eo- Demis se réunissent sur la foi d'une trêve.
Il s'arrêta, et u^arda le silence d'un air sombre et comme absorbé dans ses pensées. Quentin , voyant que le roi ne se pressait pas de continuer, se hasarda enfin à lui demander en quoi consistait le de voir qu'il aurait il remplir en cette occasion. — A te tenir en sentinelle au buffet avec ton arme chargée, dit Louis; et s'il y a quelque trahison, àétanilre le traître mort sur la place. — Quelque trahisim, Sire! s' écria Durward, et dans un château si bien gardé 1 —Tu la crois impossible'? dit le roi sans (iirallre otfensé de celte franchise; cependant notre histoire a prouvé que la trahison peut se glisser par le trou que fait une tarière... La trahison prévenue par des gardes ! Eh, mon pauvre garçon ! qui» custodial ipsox custodes? Qui m'assurera contre la trahison de ce» mêmes gardi.'s ? — L'honneur écossais, répondit hardiment Durward. — C'est vrai ; ta réponse me plaît, dit le roi d'un air de .sa'isfaclion : rhoiincur écossais n'a jamais failli, aussi je mets en lui la plus grandi; confiance. Mais la trahison 1... et, retombant dans son humeur sombre, il parcourut l'apparlemcnt d'un pas irrégulier. Elle s'assied à nos banquets, ajoulat-il; elle pétille dans nos coupes; elle s'affuble de la b.irbe de nos conseillers, du sourire étudié de nos courtisans et du rire malin de no» bouffons; uurtoul elle se tient cachée sous l'air amical d'un ennemi reconcilié. Louis d'Orléans se fie à Jean de Bourgogne... il est issassiné dans la rue Barl»ctle. Jean .le Roi*rg»gne se fie à la faction 4'OHéaus... il wt assassiné sur le pout de MoDtereau. Je ne veux me
fier à personne... à personne ! Ecoute; j'aurai l'œil sur cet insolent comte; et sur l'homme d'église aussi, que je ne crois pas trop fidèle. Si je dis : Ecosse, en avant ! étends Crèvecœur sur la place. — C'est mon devoir, si la vie de Votre Majesté est en danger. — Sans doute... je ne l'entends pas autrement. Que gagnerais-je à tuer cet insolent soldat?... Si c'était le connétable de Saint-Pol, oh ! alors... Il s'arrêta, coinmes'ileùtcru avoir dit un mot de trop; puis il continua d'un air riant : iSotre beau-frère , Jacques d'Ecosse... votre propre roi, Quentin... ne poignarda -t-il pas Douglas , dans une visite amicale, à son château royal de Skirling. ~ De Stirling, n'en déplaise à Votre Majesté,ditQuentin; ce fut un acte qui ne produisit pasgrand'chose de bon. — Est-ce Stirling que tu appelles ce château? dit le roi laissant de côté la dernière phrase de Quentin. Eh bien '.Stirling, soit... le nom n'y l'ait rien. Au reste, je ne médite aucun mal contre ces gens-ci... aucun... Cela ne ine conduirait à rien. Mais il est possible qu'ils n'aient pas les mêmes sentiments à mon égard... Je compte donc sur ton arquebuse. —Au signal donné, comptez sur moi; néanmoins... — Tu hésites ! parle; je te donne pleine liberté .. Des gens tels que toi peuvent donner d'utiles avis. — Je ne me permettrai qu'une seule observation , Sire : je m'étonne qu'ayant des motifs de se défier de ce Bourguignon , Votre Majesté le laisse approcher si près de sa personne. — Oh ! que cela ne vous inquiète, sire écuyer. Certains dangers s'évanouissent lorsqu'on les brave, et deviennent inévitables lorsqu'on semble les redouter. Quand je m'avance hardiment vers un chien hargneux et que je le caresse, il y a dix à [larier contre un que je le remettrai en bonne humeur; si, au contraire, je fais voir que j'ai peur de lui , il se jettera sur moi , et me déchirera. Je vais te parler franchement : il m'importe beaucoup que cet homme ne retourne pas auprès de son fougueux raaitre avec un cœur chargé de ressentiment; je consens donc à courir quelques risques; car je n'ai jamais craint d'exposer ma vie pour le bien de mon royaume. Suis-moi.
Louis conduisit son jeune garde du corps, pour qui il semblait éprouver une affection toute particulière, par la porte secrete qui s'était ouverte pour lui-même, et dit en la lui montrant : — Il faut, pour réussir à la cour, connaître tous les guichets secrets et tous les escaliers dérobés... oui, même les pièges et les trappes du palais, aussi bien que les entrées principales, les portes à deux battants et les vastes issues.
Après pinsieurs détours , le roi entra dans une petite chambre voûtée où l'on avait pré()aré une table à trois couverts. Toute la décoration de cette chambre était d'une simplicité presque mesquine. Le buffet, espèce d'armoire mobile, à double porte, et qui contenail un petit nombre de pièces de vaisselle d'or et d'argent, était le seul objet qui fit reconnaître la demeure d'un roi. Ce fut derrière ce meuble, qui le cachait complètement, que Louis posta l'Ecossais; et après s'être assuré, en se plaçant tour à tour dans les diverses parties de la chambre, qu'il ne pouvait être aperçu d'aucun côté , il lui donna ses dernières Instructions : — Souviens-toi du mot d'ordre, Ecosse, en avant! et au moment même où je le prononcerai renverse ce buffet , sans t'inquieter ni des coupes ni des gobelets , et ajuste bien Crèvecœur. Si tu le manques, fonds sur lui, ton couteau à la main. Olivier et moi, nous viendrons à bout du cardinal.
Cela dit, il donna un coup de sifflet: à l'instant parut Olivier, qui était premier valet de chambre aussi bien que barbier du roi. Il était suivi de deux vieillards, seuls domestiques chargés de servir à table. Aussitôt que Louis eut pris place, les deux convives furent admis; et Quentin, quoique inaperçu lui-même, était posté de manière àee qu'aucun des détails de cette entrevue ne lui échappât. Le roi, en accueillant ses convives, déploya une cordialité que Quentin eut beaucoup de peine à concilier avec les instructions qu'il venait de recevoir. Non-seulement le roi paraissait exempt de toute espèce de crainte, mais on aurait pu penser que les personnes à qui il avait fait l'insigne honneur de les admettre à sa table, jouissaient de toute sa confiance et même de sa faveur. Ses manières étaient pli.'ines de dignité, et annonçaient en lui une rare courtoisie. Si tout ce qui l'entourait, et .ses vêtements eux-mêmes, étaient beaucouj) au-dessous du luxe que les petits princes du royaume déployaient dans leurs banquets, son langage et le ton de ses discours étaient ceux d'un puissant monarque dans ses moments de condescendance. Quimiin fut tenté de croire, ou que la conversation qu'il avait eue précédemment avec Louis était un rêve, ou que la conduite respectueuse du cardinal, l'air franc, ouvert et loyal du noble Bourguignon, avaient complètement dissipé les soupçons de ce prince. Mais tandis (|ue les convives, par obéissance pour le monarque, prciiaiont place à sa table , Limis lança sur eux un coup d'œil rapide et perçant, et dirigea aussitôt un regard vers le poste occupé par Quentin. Ce fut l'affaire d'un instant; mais ce regard exprima tant de méfiance et de haine envers ses hôtes, et transmit à Quentin une injonction si précise d'être vigilant et prompt, qu'il ne lui resta aircun doul«i sur les sentiments et les craintes de Louis. Il fut donc plus étonné que jamais du voile épais sous lequel ce monarque savait cacher a» méfiance naturelle.
Paraissant avoir cTitièremenl oublié le langage que Crèvccwur lui avait tenu en présence de la cour, le roi s'eDtr«tiiil avec lui dei temp*
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LKS VEll-LÉES I.ITTÉRAIRES ILLUSTRÉKS,
auciens, d'événements qui avaii-nt çu lieu pendant qu'd était luimême exilé enRourgogne, le questionna sur tousles seigneurs qu'il avait connus, comme m celte époque eût été la plus heureuse de sa •vie. et comme s'il eût conservé envers tous ceux qui avaient adouci son exil les sentiments les plus affectueux et les -ilus reconnaissants.
S'il s'était agi de l'ambassadeur d'une autre nation, dil-il,
j'aurais mis quelque appareil dans sa réception; mais à un ancien ami qui a partage mes repas au château de Genappe, j'ai voulu me montrer tel que j'aime à être , le vieux Louis de Valois, aussi simple et aussi uni qu'aucun de ses badauds parisiens. Cependant, sire comte , je connais votre proverbe bourguignon : Mieux vault bon repas que bel habit, et j'ai recommandé qu'il ne manquât rien à notre diner. Quant au vin, vous savez que c'est le sujet d'une vieille rivalité entre la France et la Bourgogne; mais nous ne tarderons pas à satisfaire ees deux prétentions opposées : je boirai à votre santé avec du bourgogne , et vous nie ferez raison avec du champagne. Olivier, doniicz-moi un verre de vin d'Auxerre. Et il se mit à fredonner gaîinent une chanson alors bien connue :
Auxerre est la boisson des rois.
— Allons, sire comte, conlinua-t-il, à la santé de notre bon et cher cousin le noble duc de Bourgogne... Olivier, remplissez cette coupe d'or de vin de Reims, et ollrez-la au comte un genou en terre... il représente notre amé frère... Mon.sicur le cardinal, nous allons nousmême remplir votre coupe. — Vou.s l'avez déjà remplie. Sire, jusqu'à la faire déborder, dit le cardinal avec l'air rampant d'un favori qui parle à un maître indulgent. — Oh ! nous savons que Votre Eminence la porte d'une main lerme. .Mais quel parti épousez-vous dans notre grande controverse ! Silleiy ou Auxerre? France ou Bourgogne?— Je resterai neutre. Sire, reprit le cardinal, et j'emplirai ma coupe de vin d'Auvergne. — La neutralité est un jeu dangereux, dit le roi; mais s'aperccvant que le cardinal rougissait un peu, il glissa légèrement sur ce sujet, et se contenta d'ajouter : C'est-àdire que vous préférez le vin d'.\uvergne, parce qu'il est généreux et qu'il ne supporte pas l'eau... Eli bien! sire comte, vous hésitez à remplir votre coupe? J'espère que vous n'avez trouvé au fond aucune amertume nationale. — Je souhailerais, Sire, que toutes les querelles nationales pussent se terniinor aussi gaiment que la rivalité de nos vignobles. — Avec le temps, sire comle; et sans jilus de délai alors qu'il ne vous en a fallu pour humer ce champagne... Et maintenant qu'il est bu, faites-moi le plaisir de mettre la coupe dans votre sein, et de la conserver comme un gage de notre estime. Ce p'est pas au premier venu que je ferais un tel présent. Elle appartint jadis à la terreur de la France, à Henri V d'Angleterre, et fut prise lors de la réduction de Rouen, à l'époque où les insulaires furent expulsés de la Normandie pir les armes réunies de France et de Bourgogne. Elle ne saurait tru.iver un plus digne maître qu'un noble et vaillant Bourguignon, qui sait très bien que l'union des deux peuples affranchit le continent du joug des Anglais.
Le comte repondit comme il convenait , et Louis donna un libre coursa la gaité satirique qui parfois venait adoucir les sombres nuances de bon humeur. Dirigeant, comme de droit, le cours de la conversation, sts remarques toujours fines et caustiques, souvent spirituelles, étaient rarement marquees au coin de la bienveillance; et les anecdotes dont il les appuyait étaient plutôt libres que délicates. -Mais pas un mot, pas une syllabe, pas un signe, ne trahissait la situation d'esprit d'un homme qui, craignant d'être assassiné, a dans Sun appartement un soldat couvert de son armure et tenant à la main une arquebuse chargée, afin de prévenir l'accomplissement du crime. Le comte de Cièvecœur jiartagea de la manière la plus franche la gaité du roi , tandis que l'adroit prélat éclatait de rire à chacune de ses plaisanteries, et faisait ressortir le mérite des bons mots du monarque, sans paraître aucunement choque de certaines expressions qui faisaient rougir dans sa cachette notre rustique Ecossais. Au bout d'une heure et demie, on se leva de table , et le roi, prenant courtoisement congé de ses hôtes, leur fit entendre qu'il désirait être seul.
Dès que tout le monde, y compris Olivier lui-même, se fut retiré, Louis dit à Quentin qu'il pouvait quitter le lieu de sa retraite; mais ce fut d'une voix ù faible, que le jeune homme put à peine croire qu'il l'avait entendue, un instant auparavant, donner un tour si vif et si piquant à la conversation. En s'approchant, il vil dans la physionomie du roi un changement non moins marqué. Le luillant d'une vivacité d'emprunt avait disparu de .ses yeux ; le sourire avait abandonné ses lèvres, et il laissait voir toute la" fatigue sous laquelle succombe un acteur célèbre quand il vient de jouer un rôle aimé du public. — Ta faction n'est pas encore finie..., dit-il à Quentin; rafraîchis-toi un instant... cette table t'en offre les moyens. Je te donnerai ensuite mes instructions sur le service qui te reste à faire; car je n'ignore pas qu'entre un estomac plein et un estomac vide la conversation ne peut que languir.
Il se jeta de nouveau sur son fauteuil, posa sa main sur ses veux, tt goiVa le kilence.
CHAl'lTKE XI.
Louis XI de France, quoiqu'il fût le souverain de l'Europe le pluj jaloux de son pouvoir, bornait son ambition àjouir de ses avantages réels: sachant fort bien ce qui était diià son rang, l'exigeant parlois d'une manière stricte, en général il était très insouciant pour tout ce qui ne tenait qu'à la représentation extérieure. La familiarité avec laquelle il admettait des sujets à sa table, disons plus, avec laquelle il .s'asseyait de temps en tempsàla leur, l'aurait rendu extrêmement populaire sisesqualilés morales eussent été plus dignes d'estime- et même, tel qu'il était, ses manières rachetaient une grande partie' de ses vices auprès de foutes les classes de ses sujets qui n'étaienî point directement exposées à en subir les conséquences. Le tiersétat ou les communes, qu'on vit s'élever au plus haut degré d'opulence et d'importance sous le règne de ce prince rempli de sagacité, respecidient sa personne, mais ne l'aimaient point; ce fut pourtant grâce à cette partie de la nation qu'il parvint à lutter avec avantage contre la haine des nobles, qui prétendaient que le roi portail atteinte à l'honneur de la couronne de France, et qu'il ternissait leurs brillants privilèges par ce même mépris pour l'étiquette qui plaisait à la bourgeoisie. Avec une patience que la plupart des autres princes auraient considérée comme dégradanU, le r i de France altendit qu'un de ses gardes du cor|is eût satisfait le vif appétit dont est toujours Jouée la jeunesse. On doit néanmoins supposer que Quentin eut trop de bon sens et de prudence pour soiimetre la longanimité d'un roi à une trop rude éprouve; et, dans le fait, il exprima plus d'nne fois l'intenlion de mettre fin à son repas avant que Louis y consi;nlit. — Je le vois dans ton œil, lui dit-il. ton courage n'est pas affaibli de moitié. De par Dieu et saint Dfnis! retourne à la charge! Je te disque jamais long repas ni courte messe (etilfit un signedecroix) n'ont nui à labesogned'uu chrétien. Prends un verre de vin; mais pourtant mefie-toi de la bouteille; c'est te défaut de tes compatriotes, aussi bien que des Anglais, qui, à part ce mauvais penchant, sont les meilleurs soldais (\u\ aient jamais endossé une armure... Allons, lave-toi proniptenieul les mains; n'oublie pas de réciter tes grâces, et suis-moi.
Quentin obéit, et à travers des passages dilïércnts, mais nannrafns tortueux que ceux par lesquels il avait déjà passé, il suivit Louis jusque dans la galerie de Roland. — Souvien.s-toi bien, lui dit te roi d'un ton impératif.que tu n'as jamais quitté ce poste... Tel.le doit être ta réponse aux questions de ton oncle et à celles de tes camarades Et puis, écoute; afin que tu ne perdes pas la mémoire, je
te donne celte chaîne d'or (et il lui jeta sur le bras une chaîne d'un grand prix). Si je ne porte pas de bijoux moi-mèra.e, ceux à qui j'accorde ma confiance ont toujours les moyens de briller aux yeux du monde; mais lorsque des chaînes de cette espèce ne suffisent pas pour empêcher la langue de se mouvoir trop librement, mon compère l'Ermite à un auuilette pour la gorge qui ne manque jamais d'opérer une cure radicale. Maintenant, fais attention à ce que je vais te dire. Personne, excepté Olivier et moi, n'entre ici ce soir; mais des dames y viendront peut-être de l'une des extrémités de celte salle, peut-être de l'autre, peut-être des deux. Tu peux leur réf>ondre, si elles t'adressent la parole; mais, attendu que tu es placé là comme factionnaire, ta réponse doit être courte, et tu ne dois ni leur adresser la parole à ton tour, ni t'engager dans une conversation prolongée. Seulement, sois allentif à ce qu'elles diro-it. Tes oreilles aussi bien que tes bras sont à moi : je t'ai acheté, ccrps et âme; par conséquent, ce que tu pourras entendre de leur conversation, il faudra le graver dans ta mémoire jusqu'à ce que tu me l'aies rapporté; et l'oublier ensuite. Et maintenant, réflexion faite, il vaudra mieux que l'on le prenne pour une recrue écossaise, tout récemment descendue des montagnes, et qui ne connaît pas encore r.otre langue très chrétienne... C'est cela : de sorte que si l'on te parle, tu ne peux pas répondre, ce qui t'affranchira de tout embarras et leur permettra de parler sans s'inquiéter de ta présence. Tu m'entends... Adieu... Sois prudent, et tu as un ami.
A peine le roi eut-il prononcé ces mots, qu'il disparut derrière la tapisserie, laissant Quentin méditer sur ce qu'il avait vu et entendu. Le jeune homme se trouva dons une de ces situations oii il est plus agréable de regarder en avant qu'en arrière ; car, en songeant qu'il avait été place^comme un chasseurqui, derrière un buisson, se tient à l'affût d'un ceif, prètàôter la vie au noble comte de Crèvecœur, il ne voyait là rien de flatteur. X la vérité, les mesures prises par le roi, en cette d casion, parais.saieiil n'être que défensives; mais ne serait-il pas bientôt commande pour qvWque acte offensif du même genre? Use trouverait alors dans unecrise fort dangereuse, card'a- ]irèslecaractèredeson maître, il se perdrait évidemment s'il refusait une obéissance passive, tandis que l'honneur lui criait qu'il y aurait crime et infamieà exécuter de tels ordres. H détourna sps pensées de ce sujet de réflexions, et se consola par l'idée si familière à la jeunesse, lorsque les dangers ne sont encore qu'en perspective, qu'il sera temps de songer à ce qu'il faudra faire quand le moment sera venu, et qu'à chaque jour suffit sa peine. Quiutiii s'abandonn* d'aulant plus facilement à cette réflexion rassurante, que les der •
QUENTIN DURWARD
ôl
■niers ordres du roi lui avaient fourni un sujet propre à occuper son «sprit de pensées plus agréables.
La damé au hith était certainement une des personnes sur lesquelles devait >e diriger son attention, et il se promit bien d'obéir fidèlement à cette partie des instructions du roi, et d'écouter avec le plus grand soin chaque mot qui pourrait sortir de ses lèvres, afin desavoir si la magie de sa conversation égalait celle de sa musique. Mais ce fut avec une égale sincérité qu'il jura en lui-même de ne rapporter au roi aucune partie de ses discours qui pût ne point inspirer des sentiments favorables. Il n'y avait pas de danger ■qu'il s'endormit de nouveau à son poste. Chaque souffle d'air qui, se frayant un passage à travers une fenêtre ouverte, faisait ondoyer la vieille tapisserie, semblait lui annoncer l'approche du bel objet de son attente. En un mot, il éprouvait cette anxiété mystérieuse et mêlée d'espérance, qui est inséparable de l'amour, et qui quelquefois même contribues! puissamment à le faire naître.
Enfin il entendit une porte crier en roulant sur ses gonds; car au quinzième siècle les portes, même dans les palais, ne s'ouvraient pas silencieusement comme de nos jours. Mais, hélas! ce n'était pas celle du côté de la galerie d'où partaient les sons du luth qui avaient frappé sou oreille. Cette porte s'ouvrit cependant, et une femme parut : elle était accompagnée de deux suivantes, à qui elle fit signe de se tenir en dehors, taudis qu'elle-même s'avança dans la galerie. Asa démarche inégale, que l'étendue de ce vaste appartement faisait ressortir d'une manière plus choquante, Quentin reconnut la princesse Jeanne, et, prenant aussitôt l'attitude respectueuse et vigilante que lui prescrivait son devoir, il présenta son arme lorsqu'elle passa devant lui. Jeanne répondit à ce salut militaire par une gracieuse inclination de tète, ce qui permit aujeiine Ecossais de voir sa figure plus distinctement qu'il ne l'avait pu faire dans la matinée. Les traits de cette infortunée princesse étaient loin de racheter les défauts de sa taille et de sa démarche. Sa figure n'avait, à la vérité, rien de désagréable en elle-même, quoiqu'ulle fût dénuée de beauté; et dans ses grands yeux bleus, qu'elle tenait ordinairement baissés, on remarquait une expression de douceur, de chagrin et do patience. Mais, outre que son teint était extrêmement pâle, sa peau avait cette nuance jaunâtre qui indique une mauvaise santé habituelle; et bien que ses dents fussent blanches et régulières, ses lèvres étaient maigres et décolorées. Elle avait une profusion de cheveux cendrés, mais d'une teinte tellement claire qu'on aurait pu les croire bleuâtres; et sa feraine dechambre, qui sans doute regardait comme un ornement ces tresses nombreuses, les avait disposées de manière à donnera sa pâle physionomie une expression qui n'était pas de ce monde. Enfin, comme si elle eût voulu faire ressortir ce défaut, Jeanne avait fait choix d'une mbe de soie d'un vert pâle, qui achevait de lui donner l'aspect d'un fantôme.
Tandis que Quentin suivait cette singulière apparition avec des yeux dans lesquels la curiosité se mêlait à la compassion (chaque regard , chaque mouvement de la princesse semblait éveiller ce dernier sentiment), deux dames entrèrent par l'autre extrémité do la galerie, l/une d'elles était la jeune personne qui, obéissant aux ordres du roi, lui avait apporté des fruits .secs, lors du mémorable déjeunera l'auberge des Fleurs-de-Lis. investie alors de toute la mystérieuse dignité qui appartenait à la nymphe au voile et au luth, et reconnue en outre, du moins dans l'opinion de Quentin , pour èîre la noble héritière d'un riche comté, sa beauté fit sur lui dix fois plus d'impression que lorsqu'il n'avait vu en elle que la (ille d'un misérable aubergiste servant un riche bourgeois, vieux et fantasque. Il ne concevait pas quel enchantement avait pu lui cacher le véritable rang delà noble demoiselle. Néanmoins, son costume (tait à peu près aussi simple qu'auparavant, car elle était en grand deuil; sa coiffure consistait en un voile de crêpe, rejeté en arrière ; l'I sûr désormais de son irréprochable origine, Quentin put remarquer dans sa taille une élégance, dans sa démarche une dignité auparavant ina|)erçues , et dans ses traits réguliers, dans son teint brillant, dans ses yeux pleins de feu, une noblesse qui en rehaussait l'éclat.
Dût la mort le frappera l'instant même , Durward n'aurait pu s'einpèch.T de rendre à cidle beauté, ainsi qu'à sa compagne, le même hommage qu'il venait d'utnir à la princesse royale. Elles le reçurent en femmes accoutumées aux marques de déférence de leurs inférieurs, et y répondirent avec courtoisie ; mais Quentin s'imagina (pcul-ôtre ne fut-ce qu'une vision de jeune homme) ipie la jc'uue dame rougit un peu, tint les yeux baissés, et ri;ssi,nlil un léger embarras en rcpomlaiit à .son salut militaire. C'était sans doute le souvenir du téméraire élraugor qui habitait la tourelle voisine . à l'auberge des Kleurs-dt-Lis. Mais oel embarras exprimait-il du mécontentement?... Question qu'il ne pouvait résoudre.
La compagne de la jeune C'unte-M', vêtue cmume elle, simplement et en grand deuil, était dans l'âge où les femmes tiennent le plus à la réputation d'une beauté soumise à une chute graduelle, il lui en restait assez pour prouver l'ancienne pui.s.sancc de ses charmes ; et, se souvenant de ses triomphes, elle n'avait pas abandonna, ses prétentions à de nouvelles conquêtes. Elle était (jrande , l'emplie de grâces, quoique un [»«u hautaine, el elle rendit a Quen-
tin son salut avec un sourire de condescendance; l'instant d'après, elle se pencha vers .sa compagne, qui, sans lever les yeux, se tourna du côté du jeune soldat. Quentin ne put s'empêcher de soupçonner que l'observation faite à la jeune dame n'était nullement défavorable pour lui ; et il éprouva, je ne sais pourquoi , un certain plaisir à penser qu'elle s'était gardée d'en vérifier la justesse. 11 pensa probablement que déjà il s'établissait entre eux quelque rapport secret qui donnait de l'importance à la moindre bagatelle. Cette réflexion ne l'occupa qu'un moment, car l'entrevue de la princesse et des deux dames étrangères absorba bientôt toute son attention. En les voyant entrer, Jeanne s'était arrêtée pour les attendre, peut-être parce qu'elle avait la conviction que la marche ne lui était pas favorable; et, comme elle paraissait éprouver quelque embarras dans cet échange de révérences, la plus âgée des deux étrangères , ignorant la dignité de cette jeune dame, lui rendit son salut de l'air d'une personne qui accorde plus d'honneur qu'elle n'en reçoit,
— Je suis enchantée , madame, dit-elle avec un sourire de condesccnd",ace, qu'il nous soit enfin permis de jouir de la société d'une personne de notre sexe aussi respectable que vous le paraissez. Il faut convenir que ma nièce et moi nous avons eu bien peu de motif de nous louer de l'hospitalité du roi Louis. Laissez-moi , ma nièce, ne me tirez pas par la manche; je lis dans les regards de cette jeune demoiselle la sympathie qu'elle éprouve pour notre situation. Depuis notre arrivée ici, noble dame, nous n'avons guère été mieux traitées que des prisonnières; et après mille invitations de mettre notre cause et nos personnes sous la protection de la France, le roi très chrétien ne nousa d'abord donné pour résidence qu'une misérable auberge, et maintenant, dans ce château en ruines , il nous accorde un coin obscur d'où il ne nous est permis de sortir furtivement que vers le coucher du soleil, comme si nous étions des chauves-souris ou des chouettes, dont l'apparition au grand jour doit être regardée comme un mauvais présage. — Je suis fâchée, répondit la princesse d'une voix mal assurée (car cette en trevue prenait une tournure assez embarrassante) ; je suis fàcht que nous n'ayons pu jusqu'ici vous recevoir suivant votre mérite. Votre nièce , j'en ai l'espoir, est plus satisfaite. — Beaucoup plus que je ne saurais l'exprimer, répondit la jeune comtesse. Je ne cherchais qu'un abri sûr, et j'ai trouvé de plus solitude et secret. L'obscurité de notre précédente résidence, la solitude plus grande encore de celle qui nous est maintenant assignée, augmentent à mes yeux le prix de la protection que le roi daigne accorder à dinl'ortuiiées fugitives. — Taisez-vous, ma nièce; vous parlez peu sageuie-it , reprit la plus âgée des deux dames. Débarrassons notre eonscienee, puisqu'enfiii nous sommes seules avec une personne de notre sexe. Je dis seules, car ce jeune soldat n'est en réalité qu'une belle statue, puisqu'il ne parait avoir ni l'usage do ses membres, ni, si j'ai bien compris ce que l'on m'en adit,"celui de sa langue, du inoiiis pour parler un langage civilisé. Ainsi donc, puisqu'il n'y a ici que celle dame qui puisse nous entendre, je dirai que je ne regrette rien tant que ce voyage en France? Je m attendais à une réception splcndide, à des tournois, à des carrousels, à des fêtes pompeuses; et je n'ai trouvé que réch^ion et oliscurité. La meilleure société que le roi nous ait donnée a été celle d'un vagabond de Hohémien , par l'entremise duquel il nous a engagées à correspondre avec nos aiTlis de Flandre Peut-être sa politi(|uc a-t-elle
ioniié le proict d(^ nous tenir enfernKies ici jusqu'à notre dernier soupir, afin de pouvoir s'emparer de nos domaines, lors de l'extinctionjde l'anciiinnc maison deOoye.Le duc de l?oiirgogne n'était pas aussi cruel; car il voulait marier ma nièce, bien qu'il lui odilt un assez mauvais parti.. — J'aurais cru le voile préiérable à un mauvais parti, dit la princesse, trouvant difficilement l'occasion de placer un mot dans la conversation. — Il faudrait an moins la liberté du clnMx, reprit la daineavi'c une grande volubilité. Dieu sait que je parle dans l'intérêt de ma nièce ; quant à moi , il y a longtemps que j'ai renoncé à toute idée de changer de condition. Je vous vois sourire, madame; mais, sur mon honneur, c'est la vérité... et cependant ce n'est pas un moyen d'excuse pour le roi, qui; sa conduite et son extérieur assimilent plutôt au vieux Michaiid, changeur de monnaiesà (i.ind, qu'au siircesseur de Charlemagne. — Arrêtez, dit la princi'sse; n'oubliez pas que vous parlez de mon père. — De votri' père! répliqua la dame lioiirgnignonne avec la plus grande; surprise. — De; mon père, répéta la princesse avec dignité. Je suisJeanne de France. Mais ne craignez rien, madame, ajouta l-clle avec cet accent de bonté qui lui l'tait naturel; vous n'aviez pas dessein de m'oll'enser, et je ne m'iiffensc point Dispusez di' mon iniliienW; pour rendre votre exil et celui de cette inliivssantc personne moins rigoureux. Helas! ce que je puis faire est bien peu de chose, mais je vous l'olïre de bon cœur.
Ce fui avec soumission et respect que la comtesse Hameline de Croye ( c'était le nom de la plus àgi'c des deux étrangères) reçut l'olfn! obligeante de la princesse. Elle avait longtemps demenr,; dans les cours; elle connaissait parfaitement les manières du grand monde. En effet, les courtisans de tous les siècles, bien que leurs Conversations particulières roulent ordinairement sur les vices c(
les folies de burs iii.iUres, ont bien soin de ne proférer jamais de pareilles plaintes en présence du monarque ou d aucun membre de sa famille. La dame fui donc accablée de la plus grande confusion lorsqu'elle vit l'erreur dans laquelle elle était tombée en parlant d'une manière aussi inconvenante devant la tille de Louis. Elle se serait épuisée en marques de regret et en excuses multipliées, si elle n'eut été interrompue et tranquillisée par la princesse, qui la pria aieo le ton de voix le plus doux, ce qui toutefois, de la part d'une fiUcdeFrance, équivalait àunordre.de ne rien ajouter de plus, ni par forme d'excuse, ni par forme d'explication. La princesse Jeanne s'assit alors avec un air de dignité, et obligea les deuxétrangères à s'asseoir l'une à sa droite , l'autre à sa gauche, ce que la plus jeune tît avec une timidité naïve et respectueuse , et la plus âgée avec une affectation d'humilité et de profond respect qui laissait douter de ce double sentiment. Elles s'entretinrent ensemble, mais ' si bas, que Quentin ne put rien entendre; il observa sculemciitque la princesse témoignait beaucoup d'égards à la plus jeune des deux dames, et que la comtesse Hamelin», quoiqu'elle parlât bien datantage , attirait beaucoup moins .' tiention de Jeanne par son Obséquieuse volubilité, que sa parente parses réponses courtes et niodestes.
Cett.8 conversation n'avait pas duré un quart d'heure lorsque la porte du bas de la salle s'ouvrit tout à coup, et l'on vit entrer un homme enveloppé d'un manteau. Se rappelant la consigne du roi, et déterminé à ne pas encourir une seconde fois ses reproches, Quentin s'avança aussitôt vers cet intrus, et, se plaçant entre lui et les dames, le somma de se retirer à l'instan'.— Par quel ordre? de- ".landal'étrangerd'un ton de surprise mêlé de dédain. — Par l'ordre du roi , répondit Quentin avec fermeté ; et je suis ici pour le faire exécuter, dussé-je employer la force. — Non pas contre Louis d'Orléans, dit le duc en laissant tomber son manteau.
Le jeune Ecossais hésita un moment ; mais comment exécuter sa consigne à la rigueur envers le premier prince du sang, lequel allait bientôt, selon le bruit généralement répandu , s'allier à la fille du roi ! — La volonté de Votre Altesse, dit-il, est trop respectable pour que je puisse m'y opposer. J'espère que Votre Altesse daignera rendre témoignage 'du zèle que j'ai mis à remplir mon devoir, autant du moins qu'elle me l'a permis. — Allez, jeune homme , le blâme ne tombera point sur vous, dit le duc , qui continuant d'avance, vint présenter ses hommages à la princesse , avec un air de contrainte qu'il avait toujours quand il lui adressait la parole.
Il avaitdîné avec Dunois, dit-il, et apprenant qu'il y avait société «'ans la galerie de Roland , il avait pris la liberté de s'y joindre. La rougeur qui vint colorer les joues pAlcs de la malheureuse Jeanne, et qui pour le moment répandit une teinte de beauté sur ses traits, prouva que ce surcroit à la compagnie ne lui était pas indifférent. Elle s'empressa de préscnterle prince aux deux dames de Croye, qui l''accueillirentavec le respect du asonrang;et la princesse lui indiqua un siège , afin qu'il prit part à la rx)nversatian. Le duc refusa de se prévaloir de la permission qui lui étdit accordée ; mais preuant le coussin d'un des canapés, il le posa aux pieds de la jeune et belle comtesse de Croye , et s'y assit de manière que, sans paraître négUger la princesse , il pouvait donner h sa charmante voisine la plus grande partie de son attention. D'abord cette disposition parut ne point déplaire à la princesse. Elle encouragea le duc dans ses galanteries envers la belle étrangère, et sembla les regarder comme autant de compliments faits à elle-même. Mais le duc d'Orléans , accoutumé à soumettre son esprit au joug austère de son oncle lorsqu'il était en sa présence , avait assez du naturel d'un prince pour suivre ses inclinations dès qu'il était délivré de cette contrainte; et comme son rang élevé lui donnait le droit démettre de côte le cérémonial ordinaire et de prendre le ton de la familiarité , les louanges qu'il prodiguait à la beauté de la comtesse Isabelle devinrent si énergiques et se succédèrent avec une telle liberté, peut-être parce qu'il avait bu un pou plusde vin qu'à l'ordinaire 'car Dunois n'était pas ennemi do la bouteilk'), qu'à la lui il se montra presque passionné , et que peu à peu il parut oublier U présence" de la princess". Ce ton de galanterie était agréable à une seule des dames qui comoosaient le cercle : la comtesse Haraeline entrevoyait déjà dans l'avenir une alliance avec le premier prince du sang ; en effet , la naissance, la beauté et les domaines considérables de sa nièce ^pouvaient rendre plausible cet ambitieux [irojet aux yeux de quiconque n'aurait pas fait entrer dans son . alcul les vues de Louis XL La jeune comtesse écoutait les galanteries du duc "vec embarras et contrainte, et jetait de temps en tiim-ps un regard suppliant sur la princesse; mais naturellement l'cnidc et blessée dans ses affections, Jeanne de France était incapable de tout elTort pour rendre la conversation plus générale , si bien qu'enfin , à l'exception de quelques mots de civilité de la part de la comtesse Hameline, elle fut soutenue presque exclusivement par le duc lui-même; et la beauté de la jeune lsa.belle fut le sujet intarissable de son éloquence.
Une faut pas oublier cependant qu'une autre personne, à laquelle on ne faisait pas attention , notre jeune factionnaire , voyait ses helj»' t; î.on' g é'anouir, comme la cire .se fond au soleil, à mesure
que leducmettait plus de chaleur dans ses discours passionnés. Enfin, la comtesse Isabelle de Croye tenta un effort pour couper court à une conversation qui lui devenait extrêmement désagréable, surtout à cause de la princesse. Sadressant donc à celte dernière , elle lui dit d'un air modeste, mais avec une certaine fermeté, que la première faveur qu'elle avait à réclamer de la protection de Son .Mtesse c'était de convaincre le duc d'Orléans que les dames de Bourgogne, quoique inférieures en esprit et en grâces aux dames do France, n'étaient cependant pas assez sottes pour ne chercher dans la conversaiion d'autre plaisir que des compliments outrés.
— Je suis fâché, madame, dit le duc prenant la parole avant que la princesse put répondre, que vous fassiez tout à la fois la critique de la beauté des dames de Bourgogne et de la sincérité des chevaliers de France. Si nous sommes prompts et extravagants dans l'expression de notre admiration, c'est parce que nous aimons commenous combattons, sans permettre à la froide délibération d'approcher de nos cœurs; et nous nous rendons à la beauté avec la même promptitude que nous triomphons de la vaillance. — La beauté de nos concitoyennes, répondit la jeune comtesse avec plus de fierté qu'elle n'avait encore osé en montrer à son noble adulateur, est peu jalouse de pareils triomphes; et la valeur de nos chevaliers ne céderait point aussi vite. — Je respecte votre patriotisme, comtesse, et je ne contesterai pas la dernière partie de votre proposition, à moins qu'un chevalier Bourguignon ne se présente pour la soutenir, la lance en arrêt. Mais quant à l'injure que vous faites aux beautés de votre pays, j'en appelle à vous-même. Regardez-là, ajouta-t-il en lui montrant une grande glace, présent de la république de Venise, et qui était alors un objet d'une grande rareté et d'une grande valeur, ef dites-moi quel cœur pourrait résister aux charmes que cemiroir réfléchit.
La princesse, incapable de soutenir plus longtemps un pareil oubli de la part de celui qui devait devenir son époux, tomba renversée sur son fauteuil, en poussant un soupir qui rappela aussitôt le duc du pays des romans, et qui engagea la comtesse Hameline à demander si Sou Altesse se sentait indisposée.
— J'ai éprouvé une douleur subite à la tète, répondit la princesse en essayant de sourire; mais je serai mieux tout à l'heure
Sa pâleur croissante démentait ses paroles, et la comtesse Hameline se mit à crier au secours, car la princesse était près de s'évanouir. Leduc, se mordant les lèvres, et maudissant sa folie qui l'empêchait de mettre un frein à sa langue, courut appeler les dames de la princesse, qui se tenaient dans l'apiiartement voisin; et pendant qu'elles s'empressaient d'administrer à leur maîtresse les secours réclamés par la circonstance, il ne put se dispenser, comme le lui prescrivait le devoir d'un loyal chevalier, d'aider à la soutenir et à lui rendre l'usage de ses sens. Sa voix, devenue presque tendre par la pitié qu'il éprouvait et parles reproches qu'il s'adressait à luimême, flit plus efficace qu'aucun des moyens employés; et, au moment même où Jeanne reprenait connaissance, le roi parut à la porte.