CHAPITRE XX
Quand le couvert eut été enlevé, le chapelain, qui semblait avoir pris goût à la société de Durward, ou qui peut-être désirait tirer de l'Ecossais de plus amples renseignements sur son aventure de la matinée, le conduisit dans un appartement écarté dont les fenêtres donnaient d'un côté sur le jardin. Là, s'apercevant que les yeux de son jeune compagnon se dirigeaient de ce côté, comme s'il désirait y descendre , il proposa d'aller visiter les arbustes étrangers et curieux dont l'évêque l'avait enrichi. Quentin s'excusa sur ce qu'il n'osait se hasarder dans un lieu qui paraissait interdit aux étrangers, et raconta au chapelain ce qui lui était arrivé le matin même. — En effet, lui répondit en souriant celui-ci , il existe un ancien règlement qui interdit l'entrée du jardin particulier de l'évêque ; mais il date de l'époque où notre révérend prince n'avait guère plus de trente ans. Maintes belles dames fréquentaient souvent le château pour y chercher des consolations spirituelles ; et il était juste, ajouta-t-il en baissant les yeux et en souriant d'un air moitié ingénu, moitié malin, que ces belles pénitentes, qui logeaient dans les appartements qu'occupe maintenant la noble chanoinesse, eussent quelque endroit où il leur fût permis de prendre l'air sans craindre d'être importunées par les regards des profanes. Mais depuis plusieurs années, cette prohibition, sans avoir été formellement abolie, a cessé tout à fait d'être en vigueur, et elle ne subsiste plus que comme i:ne ancienne superstition dans le cerveau d'un vieil intendant. Si cela peut vous plaire, nous descendrons au jardin, et nous verrons s'il nous sera permis ou non d'y rester.
Rien ne pouvait être plus agréable à Quentin que la perspective d'entrer librement dans ce jardin. Il espérait dès lors pouvoir communiquer avec l'objet de ses affections, ou du moins l'apercevoir à quelque balcon ou à la fenêtre de quelque tourelle , comme à l'auberge des Fleurs-de-I.is, ou dans la tour du Dauphin au château du Plessis; car Isabelle, dans quelque lieu qu'elle se trouvât, semblait destinée à être toujours la Dame de la Tourelle. Lorsque Durward fut descendu dans le jardin avec son nouvel ami, celui-ci lui parut un philosophe mondain, complètement préoccupé des choses terrestres qui avaient en ce moment le moins d'intérêt pour le jeune amoureux ; car, de son côté , si ses yeux ne contemplaient pas le ciel comme ceux d'un astrologue, ils s'élevaient du moins vers les fenêtres et les balcons des tourelles qui flanquaient de tous côtés ce vieil édifice, cherchant à découvrir son étoile polaire. Pendant qu'il était livré tout entier à cette recherche , le jeune amant entendit, si toutefois il l'entendit, la nomenclature des plantes, des herbes et des arbustes que son révérend conducteur désignait à son attention : telle i>lantc était précieuse parce qu'elle était d'un grand usage en médecine, telle autre l'était davantage parce qu'elle donnait une saveur exquise au potage; une troisième, et c'était là tnut «OD mérite, parce qu'elle était d'une grande rareté. Il fallait pourtant que Quentin parût accorder qaeliiue attention à l'officieux naturaliste, ce qui lui était tellement difficile qu'il éprouva la tentation de l'envovcr à tons les diables, lui et tout le règne végétal. Enfin, le son d'une cloche qui, appelant le chapelain à quelque devoir religieux, le força de s éloigner, délivra le jeune nomme du supplice qu'il éprouvait. Après avoir fait une foule d'excuses fort iriulilessur La nécessité où il .se trouvait de le quitter, le bon ccclé- ■ia.tique finit par lui donner l'agréable assurance qu'il pouvait se promener dans ce jardin jusqu'à l'heure du souper, sans courir aucun risque d'être troublé. — C'est l'endroit, lui dit-il, où je viens toujours apprendre mes homélies , parce qu'il est tout à fait retiré et que j'y suis moins expos»; à être trouhlé par des étrangers. Je vais , ca ce (bumeut , en proooacer uue Oaus la chapelle; s'tl vous
plaisait de me favoriser de votre présence On dit que je ne
manque pas d'éloquence ; mais gloire en soit rendue à qui elle appartient !
Quentin s'excusa pour cette fois, sous le préteite d'un violent mal de tète pour lequel le grand air serait sans doute le meilleur remède; et l'obligeant chapelain le laissa enfin à lui-même. On imaginera aisément que, dans l'inspection qu'il fit alors beaucoup plu» à loisir de chaque fenêtre, de chaque ouverture donnant sur le jardin, il observa surtout celles qui se trouvaient dans le voisinage de la petite porte par laquelle il avait vu Marton introduire Hayraddin dans l'appartement des comtesses. Mais quoiqu'il eût constamment les yeux et les oreilles au guet, aucun bruit, aucun mouvement ne vint contredire ou confirmer ce que le Bohémien lui avait dit; et la nuit commençant à descendre , il finit par craindre, sans trop savoir pourquoi, qu'une si longue promenade dans ce jardin ne parût suspecte.
11 venait de se décidera partir, et il faisait, croyait-il, un dernier tour sous les croisées qui avaient pour lui tant d'attrait . quand il entendit au-dessus de sa tête un léger bruit , comme d'une toux feinte pour attirer l'attention d'un passant, sans éveiller celle d'autres personnes. Levant les yeux avec un mouvement de surprise et de joie , Quentin vit une fenêtre s'entrouvrir; une main de femme s'y montra, et laissa échapper un papier qui tomba sur un romarin au pied du mur. La précaution qu'on employait pour faire parvenir ce billet prescrivait une éçale prudence pour le lire. Le jardin, entouré de deux côtés , ainsi que nous l'avons dit , par les bâtiments du palais episcopal , était nécessairement dominé par les fenêtres d'un grand nombre d'appartements ; mais il s'y trouvait une espèce de grotte que le chapelain avait montrée à Quentin avec une complaisance toute particulière. Ramasser le papier, le gli.sser furtivement dans son sein , et courir vers cette retraite mystérieuse , fut l'affaire d'un instant. Là, il ouvrit le précieux billet en bénissant la mémoire des moines d'Aberbrothock dont les soins l'avaient mis en état d'en lire le contenu. La première ligne renfermait cette injonction : — Lisez en secret. Le reste était conçu en ces termes : — Ce que vos yeux ont eu la témérité de nie dire, les miens l'ont peutêtre trop aisément compris. Mais une persécution injuste enhardit celle qui en est la victime, et il vaut mieux me confier à la reconnaissance d'un seul homme que de rester exposée aux prétentions et aux poursuites de plusieurs. La fortune a placé son trône sur le sommet d'un roc escarpé , mais l'homme brave ne craint pas de lo gravir. Si vous osez faire quelque chose pour une femme qui hasarde beaucoup, demain matin , à l'heure de primes , passez dans ce jardin , portant à votre bonnet un panache blanc et bleu ; mais d'ici là, n'attendez pas d'autres éclaircissements. Les astres, dit-on, vous ont destiné aux grandeurs et ont disposé votre âme à la reconnaissance Adieu, soyez fidèle, prompt et résolu; et ne doutez pas de la fortune.
Cette lettre renfermait en outre un anneau portant un diamant , sur lequel étaient gravées dans un écu en lozange les armes de l'ancienne maison de Groye. La première sensation de Quentin en ce moment fut un bonheur sans mélange , une joie et un orgueil qui semblaient l'élever jusqu'au ciel. Il forma sur-le-champ la résolution de mourir ou d'atteindre le terme de ses vœux , ne songeant qu'avec mépris aux nombreux obstacles qu'il avait à surmonter. Ne pouvant, dans l'excès de son ravissement, supporter aucune interruption qui pourrait détourner son esprit, ne fùt^-ce qu'un instant, d'un sujet de méditation aussi enchanteur, il se hâta de rentrer au château, allégua, pour se dispenser de paraître au souper, le mal de tète qu'il avait déjà prétexté ; et, après avoir allumé sa lampe, il se retira dans l'appartement qui lui avait été assigné, afin de lire et relire le précieux billet et couvrir de mille baisers la non moins précieuse bague. Mais des sentiments si exaltés ne pouvaient être de longue durée. Une pensée fâcheuse vint peser sur son cœur, quoiqu'il s'efforçât de la repousser comme un acte d'ingratitude, comme un outrage. Il lui sembla que la franchise d'un tel aveu annonçait moins de délicatesse qu'il n'en aurait attribué à l'objet de son adoration. Mais à peine cette idée fâcheuse s'était-clle emparée de lui qu'il se hâta de l'étouffer, comme si c'eût été une vipère qui se fût glissée en sifflant dans sa couche. Quand une femme d'un rang supérieur au sien daignait descendre de sa sphère élevée, était-ce a lui de blâmer un acte de condescendance sans lequel il n'eût jamais osé lever les yeux jusqu'à elle? Sa fortune et sa naissance ne l'affranchissaient-ellcs pas, dans la situation où elle se trouvait, de la règle commune qui prescrit le silence à une femme jusqu'à ce que son amant ait osé lui peindre ses sentiments ? A ces arguments (ju'il s'opposait à lui-même, et (ju'il transformait en syllogismes irrésistibles, sa vanité en ajoutait un autre auquel il n'osait .se rendre avec la même franchise : le mérite singulier de l'objet aimé pouvait justifier un léger oubli des règles générales; et, après tout, il s'en trouvait plus d'un exemple dahs les chroniques. L'humble écuyer, dont il avait lu l'histoire peu d'heures auparavant, était comme lui un gentilhomme sans fortune, et cefiendanl la généreuse princesse df MoiiOTie ne s'était fait aucun scrupule de le combler de preuvev d'alTecUMa plus ponUivea que a'ea reuferoMil U biUet <}u'U Tcaait
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
de recevoir. De sorte que , tout bien considéré , Quentin , avec une générosité magnanime, faisant faire ses scrupules, approuva complètement dans la cunilesse une conduite qui devait assurer son bonheur. Mais les doiitis procediMits furent bientôt remplaces par un soupçon beaucoup plus difliiilcà dlssi|ier. Le traître Hayraddin était resté dans l'apiiartomeut des dames, à ce que Durward pouvait présumer, pendant environ quatre heures; et, en se rappelant la manière dont cet homme avait cherché à lui faire entendre que lui , Hayraddin, pourrait exercer une grande influence su'-sa fortune, il se demanda si cette aventure n'était pas le résultat des intrigues de ce fourbe et le prélude de quelque nouveau complot , dont le but était peut-être de soustraire Isabelle à la protection du respectable évèque. Cette question méritait d'être examinée avec la plus grande attention ; car Quentin éprouvait pour le Bohémien une répugnance proportionnée à l'impudence sans égale avec laquelle cet homme avait avoué sa perfidie, et il ne pouvait se résoudre à croire qu'aucune entreprise f;ivorisée par lui pût jamais arriver à une conclusion honorable et heureuse. Ces diverses pensées , telles que de sombres nuages, obscurcissaient le beau paysage que l'imagination de notre héros s'était d'abord créé, et elles 'éloignereut le sommeil de ses yeux.
A l'heure de primes, et même une heure avant, il était dans le jardin, et cette fois personne ne vint s'opposer à ce qu'il y entrât ni à ce qu'il y restât. Il portait à son bonnet un panache blanc et bleu, aussi convenable que le peu de temps qu'il avait eu pour se le procurer le lui avait permis. Deux heures se passèrent sans qu'on parût faire la moindre attention à lui ; enfin, les accords d'un luth se firent entendre; une fenêtre placée au-dessus de la petite porte par laquelle Marton avait introduit Hayraddin ne tarda pas à s'ou- ■vrir, et Isabelle y parut dans tout l'éclat de sa fraîcheur et de sa beauté. Elle le saîua d'un air amical mêlé de réserve, rougit beaucoup en remarquant la manière mystérieuse et significative avec laquelle il lui rendit son salut, ferma la fenêtre, et disparut.
Le jour était alors dans toute sa splendeur, et tous les efforts de Quentin ne purent rien lui faire découvrir qui expliquât la singularité de cette disparition. L'authenticité du billet était suffisamment prouvée ; il ne restait qu'à savoir ce qui devait s'ensuivre, et sa belle correspondante ne lui avait pas adressé une seule parole. Au surplus, rirn n'annonçait aucun danger immédiat. La comtesse était dans un château fort, sous la protection d'un prince aussi respectable par son pouvoir séculier, que vénérable par son caractère ecclésiastique; il n'y avait done aucune occasion pour l'écuyer aventureux de déployer sa valeur chevaleresque, et il suffisait qu'il se tint prêt à exécuter les ordres de celle qui lui avait écrit. Mais le destin avait résolu de mettre à l'épreuve son activité avant que ces ordres tant désirés lui parvinssent.
La quatrième nuit après son arrivée à Schonwaldt, Quentin avait fait ses dispositions pour renvoyer le lendemain à la cour de Louis le secorrd des deux varlets qui composaient son escorte; et il lui avait rerais pour son oncle et pour lord Crawford des lettres par lesquelles il leur déclarait renoncer au service de la France, dont il se trouvait dégagé par la trahison à laquelle les instruction» secrètes d'Hayraddin l'avaient exposé : ce motif justifiait une résolution que l'honneur et la prudence ne pouvaient qu'approuver. 11 s'était mis au lit , l'imagination remplie de toutes ces idées couleur de rose, errantes autour de la couche d'un jeune homme qui aune tendrement et qui se croit payé d'un retour sincère. Mais ses rêves, qui se ressentirent d'abord des espérances enchanteresses au milieu desquelles il s'était endormi, prirent peu à peu une couleur sombre. Il lui sembla qu'il se promenait avec la comtesse Isabelle au bord d'un lac paisible, tel que ceux qui embellissent les sites pittoresques de son pays natal , et qu'il lui parlait de son amour sans songer aux obstacles qui s'élevaient entre eux. Isabelle rougissait et souriait en l'écoutant, comme il pouvait l'espérer d'après le contenu de la lettre que toujours , endormi ou éveillé , il portait sur son cœur. Mais la scène changea subitement; il crut passer de l'été à l'hiver, du calme à la tempête; les vents mugirent et les vagues s'élevèrent avec un bruit affreux, comme si les démons de l'air et de l'onde se fussent réciproquementdisputé l'empiri'de leurs demeures. S'enflant à vue d'œil, les eaux menaçaient d'envahir la retraite des deux amants, tandis que l'aquilon déch:\îné , repoussant les vagues avec une violence toujours croissante, semblait vouloir chasser les flots de leur lit. Enfin l'anxiété douloureuse que devait produire un danger si imminent éveilla le dormeur. Il ouvrit les yeux; mais quoique les circonstances de son rêve eussent disparu , le bruit qui l'avait probablement occasionné continuait à retentir à son oreille. Son premier mouvement fut de se mettre sur son séant et d'écouter avec une inquiète attention des sons qui, s'ils n'étaient pas ceux d'une tempête, l'emportaient en horreur sur les plus épouvantables ouragans qui fussent jamais descendus des monts Grampiens.Au bout de quelques minutes, il ne put méconnaître la cause de ce tumulte: ce n'était point la fureur des éléments, mais bien celle des hommes.
Quentin s'élance de son lit et se met à la fenêtre de son appartement. Elle donnait sur le jardin ; tout était tranquille de ce côté, mais lebruit devenait à chaque instant plus sensible, et se convain-
quit, d'après les cris qui venaient frapper son oreille, que le château était attaqué à l'extérieur par des ennemis nombreux et déterminés. Il prit à la hâte ses habits et ses armes, et tandis qu'il s'en revêtait avec autant de promptitude que le lui permettait l'obscurité et la surprise, quelqu'un frappa à sa porte. Quentin n'ayant pu répondre aussitôt à ce signal, la porte, qui (lait fort mince, fut enfoncée en un instant, et le Bohémien Hayraddin entra dans la cellule. 11 trempa une allumette dans une petite fiole qu'il tenait à la main; et de là sortit une flamme brillante et passa.-ère, au moyen de laquelle il alluma une lampe qu'il lira de son sein.
— L'horoscope de votre destinée, dit-il énergiquement à Durward sans le saluer autrement que par ces paroles, dépend de la détermination que vous prendrez d'ici à une minute. — Misérable! la trahison nous environne; et partout où elle se présente on doit trouver ta trace. — Vous êtes fou! Je n'ai jamais trahi personne sans avoir quelque intérêt à le faire. Pourquoi vous trahirai-je, puisque je dois gagner davantage eu vous sauvant? Ecoutez, si cela vous est possible, la voix de la raison , avant que celle de la mort et du carnage ne retentisse à votre oreille. Les Liégeois se soulèvent, Guillaume de la Marck. est à leur tête avec sa bande ; l'évêque eiit-il des moyens de résistance, leur nombre et leur fureur les surmonteraient; mais il n'en a pas. Si vous voulez sauver la comtesse et ne pas perdre ■\ os espérances, suivez-moi, au nom de celle qui vous a envoyé une bague de diamant sur laquelle sont gravés trois léopards! — Conduis-moi ! s'écria Quentin avec ardeur; à ce nom, je suis prêt à braver tous les dangers. — Comme je m'y prendrai, il n'y en a aucun à craindre, si vous pouvez vous empêcher de prendre part à une querelle qui ne vous regarde pas; car, après tout , qu'importe à vous que l'évêque, comme on l'appelle, égorge son troupeau, ou que le troupeau égorge le pasteur? Ha! ha! ha! suivezmoi, mais avec précaution et patience. Réprimez votre courage, et fiez-vous à ma prudence : alors la dette de ma reconnaissance est payée, et vous avez une comtesse pour épouse. Suivez-moi. — Je te suis , dit Quentin en tirant son épée , mais si j'aperçois en toi le moindre signe de trahison , ta tète et ton corps seront bientôt à trois pas l'un de l'autre.
Sans répondre à cette menace, le Bohémien, voyant queDurveard était armé et prêt à partir, descendit l'escalier en toute hâte , et parcourut rapidement divers pas.sages qui le conduisirent dans le petit jardin. A peine voyait-on une lumière de ce côté du palais, à peine entendait-on quelque bruit; mais dès qu'ils furent entrés dans le jardin, le tumulte qui régnait du côté opposé devint beaucoup plus distinct , et Quentin entendit les divers cris de guerre : « Liège ! Liège ! Sanglier ! Sanglier ! » que poussaient les assaillants, tandis que lessoldatsqui, surprispar cette attaque imprévue, avaient couru aux murailles, y répondaient d'une manière faible : « Notre- Dame pour le prince-évèque ! » Mais malgré son caractère martial, l'intérêt que Durward portait au combat était bien inférieur à ses inquiétudes pour le sort d'Isabelle de Croye ; il se figurait toute l'horreur de sa position si elle tombait au pouvoir d'une bande de cruels et perfides brigands. Il s'abandonna donc à la direction du Bohémien, semblable à un homme qui, dans une maladie désespérée, accepte les médicanients des charlatans et des empiriques; il le suivit avec la résolution qu'il avait annoncée. Hayraddin luimême semblait sentir que sa vie n'était pas en sûreté, car dès qu'il fut entre dans le jardin, il fit trêve à ses railleries et à ses sarcasmci accoutumés, et parut avoir pris l'engagement tacite de se conduire avec modestie, courage et activité.
Quand ils se trouvèrent à la porte qui conduisait à l'appartemenli des dames, Hayraddin fit un petiuignal, et deux femmes enveloppées de longs voiles de soie noire , qui alors, comme aujourd'hui, étaient portes par les dames flamandes, parurent aussitôt. Qui;ntin ofTrit son bras à l'une d'elles, qui le saisit avec une violente agitation, et s'y suspendit avec tant de force, que si elle eût été plus lourde, leur retraite aurait été considérablement retardée. Le Bohémien, qui conduisait l'autre dame, se dirigea droit vers la poterne qui donnait sur le fossé; le petit esquif à l'aide duquel, peu de jours auparavant, Queutin l'avait vu sortir du château se trouvait près du mur du jardin. Pendant qu'ils traversaient la cour, les cris de triomphe qui accompagnent une attaque couronnée de succès semblèrent annoncer que le château ne tarderait pas à être pris; ces cris affectèrent si péniblement les oreilles de Quentin , qu'il ne put s'empêcher de crier : — Ha ! si mon sang n'était pas dû tout entier au devoir que je remplis en ce moment, je volerais a la défense du charitable évèque, et réduirais au silence quelques-uns de ces séditieux coquins qui ne respirent que le pillage.
La dame dont le bras était appuyé sur le sien le serra plus fortement encore tandis qu'il parlait ainsi , comme pour lui faire entendre qu'une voix plus puissante implorait sa bravoure chevaleresque, tandis que le Bohémien s'écriait assez haut pour être entendu: — J'appellerais une vraie frénésie chrétienne celle qui ferait retourner pour se battre quand l'amour et la fortune ordonnent de fuir le plus vile possible. Avançons, avançons; il y a des chevau*. qui nous attendent non loin d'ici, dans ce bouquet de saules, — 11
QUENTIN DUR WARD
n'y en a que deui, remarqua Quentin qui les aperçut à la clarté de la lune.
— Je n'aurais pu m'en procurer davantage sans éveiller des soupçons, répondit le Bohémien. D'ailleurs, ils nous suffisent. Vous les prendrez pour vous rendre à Tongres pendant que le chemin est encore sûr. Marlon restera avec les femmes de notre horde , ses vieilles connaissances; car il faut que vous le sachiez, Morton est une fille de notre tribu; elle n'est restée avec vous que pour nous servir quand l'occar^ion s'en présenterait. — Marton, s'écria la comtesse en regardant la femme voilée qui les accompagnait et en poussant un cri de surprise, ce n'est donc pas ma parente? — Ce n'est que Marton , répondit Hayraddin; excusez cette petite supercherie. Je n'ai pas osé enlever les deux dames de Croye au Sanglier des Ardennes. — Misérable! s'écria Quentin avec fureur. Mais il n'est pas... \l ne sera pas trop tard ; je retourne au château pour délivrer la comtesse Hameline. — Hameline! murmura d'une voix émue la dame qui n'avait pas quitté son bras; elle est à votre côté, et vous remercie de lui avoir conservé la liberté. — Comment ! que signifie ceci? s'écria Quentin en dégageant son bras avec beaucoup moins de politesse qu'il n'en aurait mis dans toute autre circonstance, à l'égard d'une femme même d'un rang inférieur. La comtesse Isabelle est donc restée au château... Adieu, adieu.
Comme il se précipitait dans cette direction, Hayraddin l'arrêta: — Ecoutez-moi, écoutez-moi, lui dit-il; c'est courir à la mort! Par tous les diables ! ne portiez-vous pas les couleurs de la vieille dame? je ne me fierai plus désormais aux écharpes de s«ie, bleues, blanches, n'importe de quelle couleur ! Mais celle-ci a une dot presque aussi considérable ; elle a des joyaux, de l'or, et même des prétentions sur le comté...
Tout en parlant ainsi en phrases entrecoupées, le Bohémien luttait contre Quentin pour chercher à le retenir; mais celui-ci, voulant fairu cesser ce débat, tira son poignard. — Puisqu'il en est ainsi, s'écria Hayraddin en lâchant prise, allez, et que le diable, s'il y en a un, vous accompagne. Et le jeune Ecossais , enfin débarrassé du Bohémien, s'élança vers le château, rapide comme l'aquiinn.
Alors Hayraddin se retourna vers la comtesse, qui s'était laissée tomber à terre, de honte, de terreur et de désappointement. — C'est une méprise, lui dit-il; allons, madame, levez-vous et venez avec moi : avant le lever du soleil, je vous aurai trouvé un mari plus galant que ce jeune efféminé ; et si un ne vous suffit pas, vous en aurez Tingt.
Chez la comtesse Hameline, la violence des passions égalait la faiblesse et la vanité du caractère. Comme tant d'autres personnes de son sexe, elle remplissait assez bien les devoirs ordinaires de la vie ; mais dans un moment de crise tel que celui-ci, elle éluit incapable de toute autre chose que de se lamenter, et d'accuser Hayraddin d'être un voleur, un imposteur, un scélérat, un menteur.
— Dites un Zingaro, lui répliqna-t-il, et vous aurez tout dit d'un seul mot. — Monstre! s'écria l'infortunée comtesse, vous m'aviez dit que les astres avaient décrété notre union, et vousètcs cause que je lui ai écrit! Oh ! que je suis malheureuse! — Les astres l'avaient décrétée, répondit lo Bnhémieti, pourvu que les deux parties fussent consentantes. Croyez -vous que les bienlienreuses constellations puissent faire marier les gens contre leur volonté? J'ai été induit en erreur par votre maudite galanterie chréliehne, vos niaiseries de rubans et de noeuds, vos sottes couleurs bigarrées; et je vois en ce moment que le jeune homme préfère la génisse à la vache : voilà tout. Allons; lc;vez-vous, cl suivez-moi. Ni les pleurs ni les évanouissements ne sont de mon goût, je vous en préviens. — Je ne bougerai pas d'ici, dit la comtesse d'un air résolu. — Par le pur firmam"nl, vous marcherez ! s'écria Hayraddin. Je vous jure, |iar tout ce à quoi les sots de ce monde ont jamais cru, que vous avez affaire à un homme qui sinqniélerail fort peu de vous arracher vos vêlements, de vous attacher à un arbre, et de vous y abandonner à votre bonne ou mauvaise fortune. — Halle-lfi, reprit Marlon s'interpnsant entre eux; perni(!tltez-mi)i de vous dire qu'elle' ne sera pas malliaitée. Je porte un couteau tout aussi bien que vous, et je sais , m'en servir. Quoiqu'un peu folle, ce n'est pas une méchante femme. Et vous, madame, levez-vous et venez avec nous; c'est déjà quel-
3ue chose d'avoir vos membres et la vie s.iufs. Il y en a beaucoup ans le château qui donneraient de bon cieiir tout ce qu'ils i)o5sétdenl sur la terre pour se trouver où vous èles maintenant. A pei[ie Marlon achevait-elle do parler, qu'ils entendirent s'élever dans le château de Sehonwaldt des clameurs, affreux melange de cris de triomphe et d'exclamations de désespoir el de tcrri'ur. — Prêtez l'oreille, madame, dit H.iyrarblin; et trouvez-vous heureuse de ne pa.s joindre votre fausse* à ce concert. Ayez confiance en moi, j'agirai honnèlcinetit avec vous, et les étoiles tiendront parole en TOUS pourvoyant d'un bon mari.
•Oimme une hèle fauve forcée par les chusseurs, sueeombanl à la terreur el à la fatigue, la cmiitesse H imelinc accepta la i ooduite de M» deux guides, cl pril avec eux, sans opposer .lueune résistance, le chemin (|u'il leur plut de siiivre. Telle était laconfusion de son esprit el l'épuisement de ses forces, que I : di^'nc couple, la portant plutôi mt la conduJMnt, entra m coo^çrïBVion t^ns (jn'elle parût y Wré
la moindre attention. — J'ai toujours considéré votre projet comme une folie, dit Marton. Si vous aviez travaillé à unir les deux jeunes gens, certes nous aurions pu compter sur leur gratitude et nous mettre en pied dans leur château. Mais pouvait-on imaginer qu'un si beau jeune homme eût le dessein d'épouser cette vieille folle? — — Rizpah, répondit Hayraddin, vous avez porté un nom chrétien et vous avez demeuré sous les tentes de ce peuple insensé ; je ne m'étonne pas que vous partagiez ses folies. Comment pouvais-je m'imaginer qu'il ferait attention à quelques années de plus ou de moins, en face d'un pareil mariage? El lu sais que nous n'aurions pu déterminer l'autre précieuse à fuir du château comme nous emportons ce corps mort ou ce sac de laine. D'ailleurs, j'aimais ce jeune homme, et j'aurais voulu contribuer à son bonheur : le marier à la vieille, c'était faire sa fortune; mais lui faire épouser Isabelle, c'était attirer sur lui l'animosité de Guillaume, de Charles, de Louis, en un mot, de tous les prétendus suzerains de cette jeune fille. En outre, la fortune de la vieille consistant principalement en or et en bijoux, nous aurions pu en avoir notre part. Mais la corde de l'arc s'est rompue, et la flèche n'est pas partie. iN'y pensons plus; nous conduirons celle-ci à Guillaume le Barbu. Quand il se sera gorgé de vin avec ses vassaux , il ne distinguera pas une vieille comtesse d'une jeune. Allons, Rizpah, du courage ! Le brillant Aldebaraa déverse encore son influence sur les enfants du désert.