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CHAPITRE XXI

La garnison du château de Sehonwaldt, quoique surprise et frappée de terreur, opposa d'abord une vigoureuse résistance aux assaillants. Mais la foule immense qui sortait des murs de Liège , se précipitant à l'assaut comme un essaim d'abeilles, divisait l'attention des soldats et abattait leur courage. H y avait aussi du mauvais vouloir, peut-être même de la trahison , parmi les défenseurs du château, car les uns proposaient de se rendre, d'autres, abandonnant leur poste, cherchaient à fuir. Plusieurs s'élançaient du haut des murs dans le fossé, et s'ils pouvaient ne pas se noyer, jetant loin d'eux leurs insignes, se mêlaient aussitôt à la foule bigarrée des assaillants. Un petit nombre, par attachement à la personne de l'évèque, se rangèrent autour de lui, pour défendre la tour où il s'était réfugié; et plusieurs autres, craignant qu'on ne leur fît aucun quartier, ou poussés par le courage du désespoir, défendaient les boulevards les plus éloignés de cet immense bâtiment. Cependant les assaillants, maîtres des cours et des parties inférieures de 1 édifice, s'occupaient d'achever les vaincus et de procéder au pillage; tout à coup un seul homme cherchant la mort, que tous les autres fuyaient, se fraya un chemin au milieu de cette scène de tumulte et d'iiorreur. Quiconque eût vu Quentin Durward dans celle nuit fatale l'eût classé parmi les fous; quiconque eût apprécié ses motifs l'eût rangé au nombre des héros.

Eu s'approchant de Sehonwaldt, Quentin rencontra plusieurs fuyards qui, se précipitant vers le bois, l'évitèrent comme un ennemi. Arrivé plus près du château, il vit des hommes qui se laissaient glisser des niurb du jardin dans les fosses; d'autres étaient précipités des créneaux parles assaillants. Son courage n'en fut pas ébranlé un seul instant. Il n'avait pas le lemps de chercher l'esquif, quand même il lui eût été possible de s'en servir; il ne fallait pas davantage songer à la poterne du jardin, obstruée par de nombreux fuyards, pressés el renversés par ceux qui les suivaient et tombant dans le fossé qu'ils ne pouvaient traverser. Quentin se jeta à la nage près de ce qu'on appelait la petite porte du château. Il évita non sans peine la main de plus d'un malhenreuxqui, se sentant enfoncer, s'accrochait à lui. Parvenu au pont-levis, il saisit une des chaînes, et, grâce à son agilité, il parvint à se tirer de l'eau. H allait atteindre le plain-pied lorsqu'un lansquenet accourut vers lui, el leva son sabre ensanglanté pour lui porter un coup qui bien certainement eût été celui de la mort. — Comment donc, camarade ! dit Quentin d'un ton d'autorité; est-ce ainsi que vous secourez un ami? Donnez-moi la main.

Le soldat, sans répondre un mot, lui tendit la main pour monter sur la plate-foinie; alors, sans lui laisser le lemps de réfléchir, Durward s'écria du uicme ton d'autorité: — A la tour de l'Ouest, si vous voulez vous euiichir. Le trésor de l'évèque est dans la tour ds l'Ouest. — A la tour de l'Ouest, le trésor est dans la tour de l'Ouest! ripéla-t-on de tous côlés; et les Iraliieurs qui les entendirent, semblables à des loups furieux, se ])récipilcrenl dans le chemin opposé à Celui que Quentin, mort ou vit, était résolu de suivre.

Avec la même auiluce i|ue s'il eût été non vaincu, mais vainqueur, il se rendit diiecteisienl au jardin, qu'il traversa filus ai.sémeiit qu'il ne devait s'y allendre. Le cri : à la tour de l'Ouest! avait attiré par là uni! p.irlie d<'s assaillants, el le son de la tmiiipelte, des cris de f.'uerre, appeliicnt en ce moment les autres pnur repousser une sortie que les défenseur.^ de la tour principale, ayant placé l'évoque au niili<:U d'fsui, E'apprùt^loiiià tenter, un désespoir du cause, pour ga frayer pn chemin et hoilirdu château. Quentin se dirigea donc ver;,

ES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

le jardin d'un pas rapide, et le cœur agité par l'espérance et la crainte. Comme il s'apprêtait à y entrer, truis hommes fondirent sur lui la lance levée et criant : — Liège! Liège ! Se mettant en défense, mais sans frapper, il répondit : — France! France! ami de Liège ! — Vive la France ! s'écrièrent les bourgeois de Liège , et ils passèrent outre. Le même signal fut un talisman qui le protégea contre l'attaque de quatre ou cinq des soldats de Guillaume de la .Marck, qu'il trouva rôdant dans le jardin, et qui coururent sur lui en criant: — Sanglier ! Sanglier ! En un mot, Quentin put espérer que son caractère iirélendu d'envoyé du roi Louis, instigateur secret tics insurgés de Liège et protecteur caché de Guillaume de la Marck, lui forait traverser sans danger les horreurs de cette nuit.

.Vrrivè au pied de la tourelle, il frissonna en trouvant la petite porte par laquelle Marton et la comtesse l'avaient rejoint peu auparavant, obstruée par de nombreux cadavres. H en mit précipitamment deux de côté, et il posait le pied sur un troisième corps jjour franchir le seuil de la porte, quand le prétendu mort, qui n'était que blessé , le tirant par son manteau, le pria de s'arrêter et do l'aider à se relever. Quentin .s'apprêtait à employer un moyen un jicu violent pour se débarrasser d'un obstacle si intem|]estif, quand ic defuntsupposé ajouta : — Mon armure m'étouffe ; je suis Pavillon, le syndic de Liège! Si vous êtes des nôtres, je vous enrichirai; si vous êtes contre nous, je vous défendrai; mais... mais... ne me laissez pas mourir comme un porc qui étouffe sous son toit.

Au milieu de cette scène de sang et de confusion, Quentin, avec sa présence d'esprit, aperçut aussitôt que ce dignitaire pouvait protéger sa retraite. U l'aida à se remettre sur ses pieds, et lui demanda s'il était blessé. — Je ne suis pas blessé, du moins je ne le pense jias, répondit le bourgeois ; mais je n'en puis plus. — .asseyez-vous donc sur cette pierre, et reprenez haleine ; je reviendrai dans un moment. — Quel parti suivez-vous? dit le bourgeois le retenant encore. — Celui de la France, celui de la France, répondit Quentin cherchant à s'en aller. — Eh ! mais, c'est mon aimable et jeune archer? s'écria le digne syndic. Puisque mon heureux destin m'a fait rencontrer un ami dans celte effroyable nuit, je jure bien de ne pas le quitter. Allez partout oi'V bon vous semblera, je vous accompagnerai ; et si je trouve quelques braves garçons de ma corporation, je pourrai vous servir à mon tour; mais ils sont dispersés çà et là, comme une mesure de pois renversée. Oh' quelle terrible nuit!

Tout en parlant ainsi, il .s'était emparé du bras de Quentin, qui, sentant de quelle importance pouvait être l'appui d'un personnage si influent, ralentit son pas afin que le syndic put le suivre, tout en maudissant au fond du cœur l'obstacle que cette compagnie apportait à la rapidité de sa marche. Au haut de l'escalier était une antichambre remplie de boîtes et de malles qui portaient les marques d'un récent pillage, car une partie de leur contenu était dispersée sur le plancher; une lampe presque éteinte, posée sur la cheminée, répandait sa lueur mourante sur le corps d'un homme mort, ou privé de tout sentiment, qui gisait devant le foyer. Dégageant son bras de celui de Pavillon, par une violente secousse qui faillit renverser celui-ci, et semblable à un lévrier qui entraine avec lui la laisse par laquelle son gardien le retenait, Quentin s'élança dans une seconde chambre; puis dans une troisième qui paraissait être la chambre à coucher des dames de Croye. Il ne s'y trouvait aucune créature vivante. U appela Isabelle, d'abord à voix basse, ensuite plus haut, puis enfin avec l'accent du plus violent désespoir : point de réponse. Il se tordait les mains, s'arrachait les cheveux, frappait /a terre avec fureur, lorsqu'une faible lueur, qui brillait à travers les fentes de la boiserie dans un coin obscur de la chambre, lui fit conjecturer que la tapisserie cachait l'entrée de quelque réduit secret. Il l'examina avec autant de soin que de promptitude, et découvrit en effet une porte secrète, mais elle résista aux efForts réitérés qu'il fit pour l'ouvrir. Dédaignant le danger auquel il s'exposait, il s'élança contre cette porte de toute sa force et de tout le poids de son corps, et telle fut la violence d'un effort suggéré par l'espérance et par le désespoir qu'une fermeture plus solide n'y aurait pu résister.

Ce fut ainsi qu'il entra, la tète en avant, dans un petit oratoire où une femme, plongée dans les angoisses de la terreur, était agenouillée devant une sainte image à laquelle elle offrait ses ferventes prières, line nouvelle terreur la saisit à ce nouveau bruit, et elle tomba évanouie sur le plancher. Quentin se précipite, se hâte de la relever. 0 bonheur! c'est elle qu'il a voulu sauver, c'est la comtesse Isabelle! Il la presse contre son cœur, la conjure de revenir à elle < t de reprendre courage ; car elle est maintenant sous la protection d'un homme dont le cœur et le bras sauraient la défendre contre une armée entière.

— Durward, dit-elle enfin en recouvrant ses esprits, est-ce bien vous? il me reste donc encore quelque espoir! Je croyais que tous mes amis, que le monde entier m'avait abandonnée à mon malheureux destin. Ah! ne me quittez plus. — Jamais! jamais! s'écria Durward, quoi qu'il puisse arriver, quelque danger qui se présente : puisse celte sainte image me retirer sa divine protection, si je ne partage votre destin jusqu'à ce qu'il soit plus heureux! — Très pa-

thétique, très touchant, en vérité ! dit derrière eux une voix étouffée et asthmatique ; c'est une affaire d'amour, à ce que je vois. Sur mon honneur, cette douce créature ne m'inspire pas moins de compassion que si c'était ma chère Gertrude elle-même. — Ce n'est point seulement de la compassion que je réclame pour celte dame, seigneur Pavillon, vous lui devez .secours et protection. Apprenez qu'elle a été confiée à ma garde d'une manière toute particulière par votre allié le roi de France ; si donc vous ne m'aidez pas à la garantir de toute espèce d'insulte et de violence, votre cité perdra la faveur de Louis de Valois. Il faut surtout empêcher qu'elle ne tombe au pouvoir de Guillaume de la Marck. — Cela sera difficile; car ces coquins de lansquenets sont de vrais démons pour dénicher les jolies filles : mais je ferai de mon mieux. Passons dans l'autre appartement, et là je songerai aux moyens... L'escalier est étroit; et vous pourrez garder la porte avec voire pique, tandis que, |)lacé à la fenêtre, je lâcherai de réunir quelques-uns des braves membres de la corporalion des corroycurs de Liège : ils sont aussi fidèles que le couteau qu'ils portent à leur ceinture. Mais d'abord, détachezmoi ces agrafes, car je ne me suis pas servi de ce corselet depuis la bataille de Saint-Tron, et je pèse aujourd'hui vingt-quatre livres de plus qu'alors, si nos balances sont justes.

Lorsque les épaules de ce brave homme furent déchargées du poids de l'armure de fer dans laquelle il était '■enfermé, il se sentit extrêmement soulagé ; car en s'en revêtant il avait moins consulté ses forces que son zèle pour la cause de Liège. On a rapporté depuis que le digne magistrat, poussé en avant, cl presque malgré lui, par les hommes de sa corporalion au moment où ils couraient à l'assaut, avait ètéhissé par-dessus les murailles; puis porté çà et là parle flus elle reflux descombaltants des deux partis, sans pouvoir prononcer un seul mot, jusquàce qu'enfin, semblable à une piece de bois que les flots delà mer rejettent sur le rivage, il fut renversé à l'entrée de l'appartement des dames de Croye, où le poids de son armure, joint à celui de deux hommes tués en entrant, et qui tombèrent sur lui, aurait pu le retenir longtemps étendu s'il n'eût été secouru par Quentin. La même chaleur de caractère qui, en politique, faisait du syndic Pavillon une cervelle à l'envers, un insensé démagogue, produisait des résultats plus heureux dans son intérieur : il se montrait comme un homme boo et obligeant, un peu vain peut-être, mais toujours rempli de franchise et de bienveillance. 11 recommanda au jeune homme d'avoir un soin particulier de la pauvre petite demoiselle; et après cette exhortation au moins inutile, il se mil à crier par la fenêtre : « Liège ! Liège! pour la brave corporation des tanneurs et des corroyeuis! »

Un ou deux de ses gens accoururent à cet appel et au coup de sifflet dont il fut accompagné, chaque corporation delà ville ayant adopté un signal particulier; plusieurs autres vinrent les joindre, et formèrent comme une garde devant la porte située au-dessous de la fenêtre à laquelle ils voyaient leur chef.

Cependant la chaleur du combat semblait apaisée, et la tranquillité succédaitau tumulte. Toute résistance avait cessé, elles différents chefs prenaient les mesures nécessaires pour prévenir le pillage. La grosse cloche du château sonnait pour convoquer un conseil militaire, et sa voix d'airain annonçait à Liège que les insurgés victorieux étaient en possession de Schonwaldl; toutes celles de la ville lui répondaient, et leurs voix lointaines et bruyantes semblaient crier : «Gloire aux vainqueurs!» Il eût été naturel que le syndic Pavillon sortit alors de son fort; mais, soit pour ne pas perdre de vue ceux qu'il avait pris sous sa protection, soit pour sa propre sûreté, il se contenta de dépêcher messager sur message: a son lieutenant Pelerkin, pour lui donner ordre de se rendre auprès de lui. Enfin, à sa grande joie, il vit arriver Pelerkin; car, dans toutes les circonstances urgentes, qu'il s'agit de guerre, de politique ou de commerce, c'était en Pelerkin que monsieur Pavillon avait coutume de mettre toute sa confiance. Pelerkin était un homme vigoureux et trapu, à visage large, à sourcils noirs et épais qui n'annonçaient pas un caractère des plus accommodants, et dont l'attitude ordinaire inspirait un certain respect. 11 portait un justaucorps de buflle ; ua large ceinturon soutenait son coutelas, et sa main était armée d'une hallebarde.

— Pelerkin, mon cher lieutenant, lui dit son chef, voici un jour glorieux... une nuit glorieuse, devrais-je dire; j'espère que, pour cette fois, lu es satisfait? — Je suis charmé que vous le soyez, répondit le lieutenant; et pourtant, si vous appelez cela une victoiie, je n'aurais jamais cru que vous pussiez la célébrer ici, dans un grenier, quand on vous attend an conseil. — Mais est-il donc si nécessaire que je m'y rende? — Oui, oui, bien cerlainemenl, pour soutenir les droits de la ville de Liège, qui sont plus en danger que jamais. — Mon bon Pelerkin, tu seras donc toujours grondeur?-- Grondeur! ce qui plaît aux autres me plaira toujours. Seulement, je désire que nous n'ayons pas pour roi une cigogne au lieu d'un soliveau, comme il est dit dans la fable que le clerc de Saint-Lambert nous a lue, et qui est tirée du livre de messire Esope. — Je ne puis deviner ce que vous entendez par là, Pelerkin. — Eh bien donc, je vous dirai, seigneur Pavillon , que ce sanglier, cet ours, s'apprête à faire sou riipaire de SchonwaJdl; et il est probable que nous aurons un aussi mauvais voisin que le vieil évèque, et peut-être plus mauvais encore.

QUENTIN DURWARD

Il semble très disposé à garder pour lui seul notre conquête, et n'éprouvr-r d'embarras qu'à regard du titre qu'il doit prendre : sera-ce celui de prince nu celui d'cvèque? C'e^-l une honte de voir comment ils en agissent avec le vieux prélat, qui est tombe entre leurs mains. — Je ne ie souffrirai pas, Peterkin ! s'écria Pavillon d'un ton emphatique; je détestais sa mitre, mais non la tèle qui la portait. Nous sommes dix contre un , et nous ne permettrons pas que l'on commette de tels excès. — Oui, nous sommes dix contre un en rase campagne; mais, dans ce château , nous ne snmraes qu'homme à lionime. D'ailleurs Nikkei Blok le boucher et toute la canaille des faubourgs se prononcent en faveur de Guillaume de la Marck, tant à cause des tonneaux de bière et des barriques de vin qu'il a fait metire en perce , qu'à cause de l'ancienne jalousie qu'ils ont contre nous, nous qui faisons partie du corps des métiers et qui en possédons les privilèges. — Peter, nous partirons sur l'heure pour la ville. Je 'ic resterai pas plus longtemps à Sehonwaldt. — Mais les ponts sont levés, les portes sont fermées et gardées par les lansquenets. Si 'nous essayons de nous frayer un chemin de vive force, ces gens-là, qni n'ont d'autre occupation que de se battre tous les jours, nous arrangeront de la belle manière, nous qui n'avons coutume de nous battre que les jours de fête. — Mais pourquoi donc a-t-il fermé les portes? qu'a-t-il besoin de retenir d'honnêtes gens prisonniers? — Ma foi ! je ne saurais vous le dire. Le bruit court que les dames de Croye se sont évadées pendant le siège du château. Cela a mis d'abord l'homme à la longue barbe dans une colère qui lui faisait perdre la raison, et maintenant c'est le vin qui achève la besogne.

Le bourgmestre jeta sur Quentin un regard de désolation : il .semblait ne savoir quel parti prendre. Durward n'ayant pas perdu un mot de celte conversation, était fort alarmé; il vit aussitôt que son salut et celui d'Isabelle dépendait de sa propre présence d'esprit et du courage qu'il inspircraità IVivillon. Prenantdoncla parole comme s'il eût eu le droit d'cmcllre .son opinion : — Je rougis pour vous, nirssire Pavillon, dit-il, en vous voyant hésiter de la sorte. Allez hardiment trouver Guillaume de la liarck, et demandez-lui à sortir du château avec votre lieutenant, vulre écuyer et votre fille. H ne peut alléguer aucun prétexte pour vous retenir prisonnier. — Moi et mon lieutenant, c'est-à-dire moi et Peler? c'est au mieux. Mais qui est mon écuyer? — Moi, pour le moment. — Vous ! mais n'ôles-vous pas ici eu qualilé d'envoyé de Louis, du roi de France? — Cela est vrai, mais je n'ai affaire qu'aux magistrats de la ville de Liège, et c'est à Liège que je délivrerai mon message. Si je me faisais connaître à Guillaume do la Marck, ne serais-je pas obligé d'entrer en négociation avec lui? et alors il est probable qu'il me retiendrait auprès de sa personne. 11 faut donc que vous me fassiez sortir du chAleau en qualité de votre écuyer? — Passe pour mon écuyer... mais vous avez parié de ma fille... Gertrude est, je l'espère, bien tranquille dans ma maison de Liège... et mon désir le plus ardent serait que son père pût y arriver. — Celte dame vfius ap|)ellera .son père, tant que nous serons dans ce château. — Et, s'èeiia la comtesse en se précipitant aux pieds du bourgmestre et en embrassant ses genoux, si vous m'accordez votre secours, je ne passerai p.is un seul jour de ma vie sans vous honorer, vous aimer et prier pour TOUS comme une tendre fille. Oh ! laissez-vous fléchir ' N'oubliez pas que votre Gertrude (leut tomber aux genoux d'un étranger, lui demandant et la vie et l'honneur... Songez à cela, et accordez-moi la protcclion que vous désireriez pour el!e. — En vérité, dit le bon bourgeois touché do ce pathétique discours, je crois. Peler, que cette jolie fille a quelque chose du doux regard de ma Gertrude ; je l'ai pensé dès le premier momentque je l'ai aperçue; et ce jeune homme si pétulant, si prompt à donner son avis, a quelque chose du prétendu de ma fille: je parierais un escalin, Peter, qu'il y a de l'amour dans cette affaire, du véritable amour, et ce serait un péché de ne pas lMièlre.secoiirable. — Une honte et nn péclu', répondit Peterkin , honnête Wallon dont le cœur était plus tendre que la tête; et tout en parlant ainsi, il s'essuyait les yeux avec la manche de son justaucorps. — Elle passera donc comme ma fille , bien enveloppée dans son grand voile de soie noire: et .s'il ne se trouve pas assez de fidèles tanneurs pour protéger l'ciifant de leur syndic, je viix iju'ils ne trouvent plus de cuir à tanner... Mais vovon.s, il faut avoir une réponse prèle pour chaque question... Que venait faire ma fille ici, dans un tel tumulle? — El que venaient y faire la moitié des femmi's de Lifge, qui nous ont suivis au chàleau , si ce n'ot i|u'on les trouve toujours partout où elles ne devraient pas aller? repondit IVIit. 'Votre fille Gorlrnde a été un peu plus loin que les autres; voilà tout. — Hien parlé ! s'écria Quentin. Du courage, mtssiie Pavillon; il ne faut qu'un peu de hardiesse; suivez l'avis qu'on vous donne, et vous tarir la plus belle action qui se soil faile depuis (>liaricmagrie. Vous, madame, enveloppez-vous Lii.'n dans ce voile; ne montrez auriine crainte; peu d'instants suffiront pour vous mettre en liherlc et en Mi-etc. Noble magistrat, marchons. — Attendez ! attendez! j'apprèhpr-de quelque malheur. Ce Guillaume de la Marck est un démon, un vrai sanglier de caractère aussi bien que de nom. Si crotte jeune dame est eu effet une des comtesses de Croye, et qu'il vienne à le découvrir, que ne fera-l-il pas? où sa colère s'arrèlera-t-ellc ?— Kl quand même ;c serais une de ccf infortunées, répondit Isabelle en

essayant de se jeter de nouveau à ses pieds, pourriez-vous pour cela me repousser? Oh ! que ne suis-je votre fille, la fille du plus pauvre bourgeois! — Pas si pauvre, pas si pauvre, madame; nous payons ce que nous devons. — Pardon, noble seigneur, répondit l'inforlunée Isabelle. — Je ne suis ni noble , ni seigneur, mais un simple bourgeois de Liège qui paie ses lettres de change en bons florins. Mais cela ne fait rien à l'affaire: vous êtes comtesse, dites-vous? eh bien! malgré cela je vous protégerai. — Fût-elle duchesse, ajouta Peter, vous avez donné votre parole, et vous êtes tenu de la protéger. — Bien parle. Peler, très bien parlé : c'est ce que dit le vieux proverbe flamand : Ein wort, cin man (une parole, un homme). Maintenant, à notre projet 11 faut que nous prenions congé de ce Guillaume de la Marck ; et cependant, je ne sais pourquoi, le courage me manque lorsque j'y pense. Je serais enchanté de pouvoir me dispenser de cette cérémonie. — Puisque vous avez quelques hommes armés prêts à vous seconder, marchons vers la porte et forçons le passage, ce sera peut-être le mieux, dit Quentin.

Mais Pavillon et son conseiller s'élevèrent, d'une même voix, contre l'inconvenance d'.ittaquer les soldats d'un allié, et firent si bien sentir la témérité d'une telle entreprise, que Quentin, après les avoir écoutés avec uncgrande attention, reconnut ai.séraent qu'il serait imprudent de l.i tenter avec de tels comiiagnons. Ils résolurent donc de se rendre hardiment dans la grande salle, où, disait-on, le Sanglier des Ardennes élait atablé, et de demander pour le syndic de Liège et ceux qui l'accompagnaient la permission de sortir du château, requête qui paraissait trop juste pour ne pas être accueillie. Cependant le bon bourgmestre soupirait en regardant ses compagnons, et il dit à son fidèlePcter : — Voyez ce que c'estque d'être trop sensible et trop hardi! Hélas ' Peterkin, combien mon courage et mon humanité me coûtent déjà cher! Et combien ces vertus ne me coûteront-elles pas encore, avant que nous soyons sortis de ce maudit chà'.eau de Sehonwaldt!

En traversant les cours encore jonchéesdc morts et de mourants, Quentin soutenait Isabelle, cherchant à relever son espoir et son courage, et lui rappelant à voix basse que son salut dépendait entièrement de sa fermeté et de sa présence d'esprit. — Il ne dépend pas de moi, rcpondit-cllc, mais de vous, de vous seul. Oh ! si j'échappe aux horreurs de cette nuiteruelle, toujours je me rappellerai mon libérateur! J'exige cependant de vous un nouveau service; par l'honneur de votre mère, par le nom de vosa'ieux, je voussupplie de me l'accorder. — Pourriez-vous me demander quelque chose que je ne fusse toujours prêt à l'exécuter? répondit Quentin d'une voix émue. — Plongez-moi votre poignard dans le cœur, s'écria-t-elle, plutôt que de me laisser captive dans les mains de ces monstres.

Pour toute réponse, Quentin pressa la main de la jeune comtesse, qui parut vouloir lui répondre de même; mais elle en fut empêchée (uir la terreur qui l'accablait. Enfin, toujours appuyée .sur le bras de son jeune protecteur, précédée de Pavillon et de son lieutenant, et soi vie d'une douzaine de tanneurs, qui formaient une sorte de garde d'honneur à leur syndic, elle rentra dans la terrible salle. LesbruyaiitesclameurSjles éclats d'un rire féroce qui sortaient de ce lieu, semblaient plutôt annoncer l'orgie des démons après un triomphe remporté sur la malheureuse espèce humaine qu'un festin donné par des mortels pour célébrer une victoire. Une ré.solutioii que le désespoir seul pouvait avoirinspirée soutenait le courage fa'tice de la conUcsse; une fermeté indomptable, qui pri:nait une nouvelle force dans le danger, relevait celui de Durward, tandis que Pavillon et son lioulenanl, faisant de nécessité vertu, pouvaient être comparés à des ours enchaînés au poteau, prêts à soutenir une lutte inévitable.

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