‹ WaverleyChapitre 131 sur 231 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

H serait impossible de se figurer un changcmcnlplus étrange et plus affreux que celui de la grande salle du chàleau de Sehonwaldt depuis que Quentin y avait diné : les traits hideux des nouveaux convives présentaient l'image des horreurdela guerre, d'une jiuerre surtout faite par les plus redoutables des soldats, par les mercenaires d'un siècle barbare, hommes familiarisés par habitude et par métier avec les cruautés et le sang, et privés de tout sentiment de patriotisme, sans la moindre lueur de 1 esprit romanesque de la chevalerie, vertus dont la première distinguait, à cette époque d'une manière particulière, les braves paysaiisqui coraballaientpourladefensedelciir patrie ;laseconde, lesplantschevaliersquiprenaieulles armes pour l'honneur et l'amour de ieursdames. Dans cette même .>ialle où, quelqiicshcurcsauparavant,. desofficiers civils et ecclésiastiques, assis autour de la table, prenaient un repas tranquil)» et décent, dans liqiiel le cérémonial permettait à peine une plai.sanleric faite à voix b.isse ; dans ce même lieu où, au milieu du luxe des mets et des vins, régnait jadis un décorum qui allait [H-esque jus<iu'à l'hypocri^ii' , on voyait alors une scène de drbauchi' si farouchr et si briivanle,que,Saliinlui-mêmcyeùt-ilpic»idé,lcdésordren'auraitpu aller plus loin. Au bout d'honneur de la table, sur le trône superb»

LES VKll.LEKS LITTERAIRES ILLUSTRÉES.

fio révèque. que l'on avait apporté à la hâte de la salle du conseil, était assis le redoutable Sanglier des Ardennes, bien digne et même fier de ce nooi terrible. Sauf le casque, il avait sa pesante et brillante armure, dont il se dépouillait rarement. Sur ses épaules était la peau apprêtée d'un énorme s:inî;lier aux pieds et aux défenses d'argent massif : la tèle de cet animal était arrangée de manière que quand le baron la tirait sur son casque ou sur sa chevelure, en guise de capuchon (et en ce moment il la portait ainsi, axant déposé son casque), elle lui donnait l'air d'un monstre ricanant d'une manière horrible. Ses traits n'avaient cependant pas besoin de tel ornement pour augmenter leur naturelle hideur.

La partie supérieure du visage de Guillaume de la Marik, tille que la nature 1 avait formée, pouvait presque tromper sur son caractère ; car quoique ses cheveux, lorsqu'ils étaient découverts, ressemblassent aux soies rudes et sauvages de l'animal sous la hure duquel il les cachait le plus ordinairement, un front élevé, découvert et mâle, des joues larges et colorées, de grands jeux vifs et un nez arqué comme le bec d'un aigle, annonçaient le courage et quelque générosité. Cependant l'effet de pareils traits était détruit par sa violence et son insolence accoutumées, qui, jointes à la débauche et à l'intempérance, les avaient marqués d'un caractère bien dilferent de ce qu'ils auraient pu exprimer, si Guillaume avait eu l'habitude de vaincre ses passions. Sa violence ordinaire avait enflé les muscles de ses joues; tandis que la débauche et l'intempérance avaient terni l'éclat de ses yeux, rougi la cornée blanche, et donné à toute sa figure une hideuse ressemblance avec le monstre auquel le terrible baron se plaisait à ressembler. Mais, par une contradic- | (ion bizarre, de la Marck, tout en affectant d'avoir quelque rapport | avec le sanglier, et d'aimer à en prendre le nom, s'etTorçait, jiar la lontiueur et l'épaisseur de sa barbe, de cacher la cause qui le lui avait faildonner dans l'origine, c'est-à-dire une bouche projetée en avant et une mâchoire supérieure extraordinairemcnt épaisse, garnie de liingues dents qui le faisaient ressembler à cet animal. Enfin, son ardeur passionnée pour la chasse avait contribué aussi à le faire surnommer le Sanglier des Ardennes. ?ia.\ongue barbe, grisonnante, hérissée et mal peignée, ne diminuait nullement cette difformité, et ne répandait aucune dignité sur la brutale expre.ssion de sa physionomie.

Les officiers et les soldats étaient assis autour de la table, mêlés avec des Liégeois dont quelques-uns étaient du rang le plus bas; parmi ces derniers on distinguait Nikkei Blok, le boucher, placé à côté de de la Marck : ses nianclios retroussées laissaient à nu ses bras teints de sang jusqu'au coude ; son couperet, placé devant lui sur la table, en était également couvert. Plusieurs des soldats portaient des barbes longues et hideuses à l'iustar de leur chef; leurs cheveux crépus étaient ramenés sur leur tète de manière à augmenter la férocité naturelle de leur aspect. Ivres, comme le paraissait le plus grand nombre, et de leur triomphe et de leurs copieuses libations, ils présentaient un spectacli' hideux. Leurs discours étaient tellement mêlés de blasphèmes, les chansons qu'ils chantaient, sans que l'un montrât la moindre envie d'i router l'autre, étaient si licencieuses, que Quentin rendit grâce à Dieu du tumulte qui empêchait sa jeune compagne de les entendre. l)'un autre côté, les visages pâles et le maintien inquiet des bourgeois réunis aux soldats de Guillaume dans cette terrible orgie, montraient le peu de plaisir qu'ils prenaient à cette fête et la crainte que leur inspiraient leurs compagnons ; tandis que les hommes du peuple , ayant des sentiments moins élevés, ne voyaient dans les excès de celte soldatesque qu'une ardeur martiale qu'ils s'efforçaient d'imiter, etau niveau de laquelle ils essayaient d'atteindre, en avalant à grands traits levin et la bière brune. Ils excitaient leur courage en se livrant à un vice qui fut toujours trop commun dans les l'ays-Bas.

La mauvaise ordonnance du festin répondait à la promiscuité des convives. Toute la vaisselle plate de l'évêque, et même les vases de l'église, car le Sanglier des Ardennes se souciait peu d'être accusé de sacrilège, étaient pèle-mèle sur la table avec des brocs, des outres et des gobelets de corne de l'espèce la plus commune. Une circonstance horrible nous reste encore à décrire, et nous laisserons volontiersà l'imagination du lecteur le soin d'achever cette scène. Au milieu de l'alfreuse licence à laquelle s'abandonnaient les soldats de Guillaume, un lansquenet, qui s'était distingué par sou courage et son audace, n'ayant pas trouvé place à table, s'était emparé, avec une rare impudence, d'une grande coupe d'argent et l'avait emportée en disant qu'elle l'indemniserait de la part qu'il aurait dû prendre au festin. Le chef rit de bien bon cœur à une plaisanterie si contorme au caractère de la compagnie; mais un autre bandit, probablement moins renommé pour son audace dans le combat, s'étant hasardé à prendre la même liberté, de la Marck mit promplement un terme à une telle prétention, qui n'aurait pas tardé à dépouiller la table des ornements les plus précieux. — Par l'esprit du tonnerre! s'écria-t-il, ceux qui n'osent être des hommes devant l'ennemi doi- Tent-ils prétendre à être des voleurs parmi leurs amis?Quoi ! effronté T)ollron! toi qui attendais que la porte fût ouverte et le pont-levis caisse, lorsque Conrad Hors se frayait un chemin en franchissaDt Il fow4 (t en ««aladsnt in rourailleg, oseMu ètrç si impudent f

Attachez-moi cet homme-là aux croisées de pierre de cette fenêtre; il battra la mesure avec les pieds, tandis que nous boirons à son bon voyage en enfer.

Cet arrêt ne fut pas plus tôt prononcé qu'on ie mit à exécution ; et un instant après, le malheureux, suspendu aux barreaux, luttait avec la mort. Lorsque Quentin et ses compagnons entrèrent dans la grande salle, son cadavre était encore entre ciel et terre, et interceptant les pâles rayons de la lune, il jetait sur le plancher une ombre incertaine et horrible. Le nom du syndic Pavillon passa bientôt de bouche en bouche dans celte tumultueuse réunion ; et le magistral s'elforça de prendre un air de suffisance et de calme convenable à son autorité; mais un regard jeté sur le terrible objet suspendu à la croisée lui ôta presque toute sa résolution, en dépit des exhortations de Peter, qui lui murmurait à l'oreille d'une voix agitée : — Courage, maître, ou nous sommes perdus.

Quoi qu'il en soit, le syndic conserva sa dignité autant qu'il lui fût possible, et, dans un discours laconique, complimenta la compagnie sur la grande victoire qu'avaient remportée les soldats de Guil . laume et les bons citoyens de Liège. — Oui, répliqua de la Marck ironiquement, nous avons enfin pris le gibier, disait le petit chien de ma dame au noble limier. Mais, monsieur le bourgmestre, vous arrivez tel que Mars, accompagné de la beauté. Qui est cette belle? écartez son voile; aucune femme ne peut dire cette nuit que sa beauté lui appartient. — C'est ma fille, vaillant capitaine, répondit Pavillun ; et je vous conjure de lui permettre de conserver son voile. C'est un vœu qu'elle a fait aux trois bienheureux rois de Cologne. — Et moi je la relèverai de ce vœu ; car, d'un tranchant de couperet, je vais tout à l'heure me consacrer évèque de Liège; et je croisqu'un évèque vivant vaut bien trois rois morts.

A ces mots les convives frissonnèrent, car la communauté de Liège, et même quelques-uns des farouches soldats du Sanglier des Ardennes révéraient les trois rois de Cologne, quoique du reste ils ne respectassent rien. — Je n'entends point offenser leurs défuntes majestés, reprit de la Marck, je suis seulement résolu à me faire évèque. Un prince tout à la fois séculier et ecclésiastique, qui a le droit de lier et de délier, est plus convenable pour diriger une bande de réprouvés tels que vous, à qui personne n'oserait accorder l'absolution. Mais approchez, noble bourgmestre ; asseyez-vous près de moi, vous verrez comme je m'y prends pour rendre vacante la place où je veut être élevé. Qu'on amène notre prédécesseur.

Un murmure s'éleva dans la salle tandis que Pavillon, refusant avec modestie la place d'honneur que de la Marck venait do lui offrir, s'assit à l'autre bout de la table : ses acolytes se pressaient derrière lui, tels qu'on voit un troupeau de moutons se rassembler derrière un vieux bélier qui, par position, doit avoir un courage supérieur. Tout près de la place qu'il occupait se tenait un très beau jeune homme: on le disait fils naturel du féroce de la Marck, qui parfois lui témoignait de l'affection et même de la tendresse. La mère de ce jeune homme, femme d'une beauté parfaite, et concubine du Sanglier des Ardennes, était morte d'un coup que ce bandit lui avait porté dans un accès d'ivresse et de jalousie. Son triste sort fit éprouver au tyran autant de remords que son cœur était capable d'en ressentir, et il est possible que son attachement pour le fils qu. survécut à cette infortunée fût dû en partie à ce triste événement. Quentin, que le vieux prêtre avait instruit de celte particularité, se plaça aussi près qu'il le put du jeune homme en question, déterminé a s'en faire un otage ou un protecteur, s'il ne voyait pas d'autre moyen de salut.

Tandis que chacun attendait avec inquiétude le rési'liat des or-* dres que le tyran venait de donner, un des hommes de la suite de Pavillun dit loul bas à l'oreille de Peter : — Le maître n'a-t-il pasdit que cette femme est sa fille? Pour quel motif donc? Ce ne peut être sa Gertrude : cette grande gaillarde aau moins deux pouces de plus; et je vois une boucle de cheveux noirs s'échapper de dessous son voile. Par Saint-Michel de la place du Marché, on pourrait tout aussi bien attribuer la peau d'une blanche génisse à un noir bouvi.llon, — Chut! chut! répondit Peter, que sa présence d'esprit n'abandonna pas, si notre maître veut dérober une pièce de gibier du parc de l'évêque, et à l'iiisu de notre bonne maîtresse, est-ce à toi ou à moi de nous en inquiéter? — Ce n'est pas mon intention, frère, répondit son camarade, mais je n'aurais jamais imaginé qu'à son âge il se fût mis d'ans la tète de dérober une telle biche. Tudieu! quelle prude fée ! comme elle se tapit sur son siège, derrière nos gens, pour éviter les regards des marcassins. Mais regarde, regarde; que vont-ils faire du pauvre vieil évèque?

En ce moment, Louis de Bourbon entrait dansia grande salle de son propre palais, traîné par une soldatesque en délire. Le désordre de ses cheveux, de sa barbe et de ses vêlements, attestait les roa.uvais traitements qu'il avait déjà essuyés; quelques-uns de ses ornements sacerdotaux avaient été jetés sur lui à la hâte, probablement pour tourner en dérision soit son caractère sacré, soit son pouvoir temporel. Par un heureux hasard, la comtesse Isabelle, dont les sentiments, en voyant son protecteur dans une telle situation, auraient sans doute trahi son secret et compromis sa sûreté, était placée de niftniôre à ce qu'il lui fût iropoBsible de roir ou d'epieqdr» «e qiii

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allait se passer; et il se lint constainineiit <ievaiit elle, afin Liu'elle ne pût rien observer, ni être observée elle-même. La scene fut courte, efffoyable. tlonduit devant le trône du chef sanguinaire, l'infortuné prélat, quoiqu'il ne se fût distingué dans toute sa vie que par la douceur et la sensibilité de son caractère, déploya en cet allreux moment une dignité et une noblesse convenables à son auguste sang. A peine dégagé des mains brutales dos satellites, son regard devint calme et ferme, son maintien noble et résigné; il y eut en lui à la fois un puissant prince et un martyr. De la Marck. lui-memeéprouva quelque émotion en voyant le calme héroïque de son prisonnier : irrésolu, au souvenir des bienfaits dont ce prélat l'avait comblé, il baissa les yeux; et ce ne fut qu'après avoir vidé un grand verre de vin, que ses regards et ses manières re|irirent leur fierté et leur insolence habituelles. S'adressant ensuit.: à sou malheureux prisonnier, il lui (lit en respirant avec peine, lui montrant le poing, grinçant des dents, et cherchant par ses gestes à exciter et entretenir sa férocité naturelle : — J'ai recherché votre amitié, vous me l'avez refusée; je vous aiofTert la mienne, vous l'avez dédaignée : que me donneriez-vous maintenant pour en avoir agi autrement?... Nikkei, prépare-toi.

Le boucher se leva, saisit sa hache, et, courant se placer derrière le siégedo farouche de la Marck, il la tint levée d'un bras nerveux.

— Vois-tu cet homme, Louis de Bourbon? reprit le commandant; que m'offriras-lu pour te soustraire au destin qui te menace?

L'évèquejeta un regard uiélaneolique mais ferme sur le terrible satellite, puis il répondit avec fermeté : —Ecoutez-moi, Guillaume delà Marck, et vous tous, hommes de bien, .s'il est ici quelqu'un digne de ce nom; entendez ce que je puis niriiiàcet infîime. Guillaume de la Slarck, tu as poussé à la rébellion une ville impériale, tu as attaqiiéet pris d'assaut le palais d'un prince du saint empire germanique; tu as massacré ses sujets, pillé ses trésors, maltraité sa personne. Pour tous ces méfaits, tu as mérilé d'etre mis au ban de l'empire, d'être dépouillé de tes biens, déclaré proscrit et hors la loi. Tu as fait pisencore; tu as fait plus que violer les lois humaines, plus que mériter la vengeance des hommes : tu as violé la maison du Seigneur, porté tes mains impures sur un père de l'E^dise, souillé le sanctuaire de sang et de rapine, tu as agi en brigand, en sacrilège.

— As-tu fini? interrompit de la Marck avec fureur et en frappant du pied. — Non, car je ne t'ai pas encore dit ce que j'ai à t'olfrir. — Poursuis donc, et puisse ta péroraison être plus de mon goût que ton exorde, ou malheur à ta tète grise! Et Guillaume se jeta sur le dos de son siège en grinçant des dents et en écumant des lèvres comme l'auimal .sauvage dont il portait le nom et les dépouilles.

— Je t'ai dit quels sont tes crimes, répondit l'évèque avec fermeté et résolution; maintenant, connais ce que je puis t'offrir. Comme prince miséricordieux, comme prélat chrétien, je mets de côté mes offenses personnelles, et te, les pardonne toutes sans exoi>ption. Jette ton bâton de commandement, abdique un pouvoir usurjie, rends la liberté à tes prisonniers, restitue le produit de tes rapines; distribue les biens entre ceux que tu as faits orphelins, entre celles quetu as rendues veuves; jette des cendres sur ta tète, revêts-toi d'un cilice, et, le bâton en main, va faire un pèlerinage à Rome. Nous même, nousjmplorerons pour ta vie la miséricorde de la chambre impériale de Ratisbonne.et pour ton àme pécheresse celle du père de tous les chrétiens.

Tandis que Louis de Bourbon proposait ces conditions d'un air aussi résolu que s'il eiii été assis sur son trône episcopal et que l'usurpateur eût été agenouillé en suppliant à ses pieds, le tyran se n-dressait lentement sur son siège. La surprise, qui d'abord s'étaitimparée de son esprit, cédait peu à peu à la rage Enfin, lorsque l'évèque eut cessé de parler, il regarda Nikkei Blok, et, sans prononcer un mot, il leva un dolgi. Le boucher frappa comme s'il eût rempli son office habilMel dans l'ab.illoir, et l'évèque tomba au pied de son trâiie, sans laisser échapper un gémissement. Les Liégeois, non préparés à une si horrible catastrophe, et ayant toujours espéré que celte conférence .se terminerait par un accommodement, .se levèrent spontamuienl, jetant des cris d'horreur et de vengeance. Mais Guillaume de la Marck, agitant son poing fermé et son bras étendu, s'é- .^rinruii.' VOIX li.-rribl" inii ^e fit entendre au-dessus du tumulte :

— Eh i|Uoi! vils pourceaux de Liègi: 1 vous qui vous vautrez dans la bourljC de la .Meuse, vous «seriez luller contre le Sanglier des Ardennes? Allons, mes marcassins! montrez vos défenses à ces porcs du pays wallon.

Tous les bandits furent debout au méini> instant, et comme ils étaient mêlés avec leurs ci-devant alliés, qui ne .s'attendaient guère

une telle surprise , chacun d'eux saisit .son voisin au collet en brandissant un large coutelas qui rélléchissait la lueur des lampes et de la lune. Tous le.-^ bras étaient levés, mais personne ne frappait, car les Liégeois étaient trop surpris pour opposer quelque résistance, et il est même probable que l'intention de Guillaume était .'■eulemenl d'effrayer ses confédérés. Mais, grâce au courage île Quentin, h sa présence d'esprit, bien supérieure à .son âge, et enfin à tous les nobles slimnlanls qui augmentaient son énergie njttiirelle, la scène changea tout à coun. liiiilanl les soldats de (Jiiillanmo, il s'élança sur Cari lilheroij, le fil» du Sanglier des Vrdennes. s'en

rendit aisément maitre; et, lui appuyant la pointe de son poignard sur la gorge, il s'écria : — Est-ce donc là votre jeu? hé bien I je me mets de la partie. — Arrêtez, arrêtez ! s'écria de la Marck; ce n'est qu'une plaisanterie ! Croyez-vous que j'aie la pensée de menacer la vie de mes bons amis, de mes cliers alliés de la ville de Liège? Soldats, lâchez prise, et asseyez-vous! Allons! qu'on emporte celle charogne qui a été la cause de cotte querelle entre amis : faison.-,, poursuivil-il, en poussant du pied le cadavre de l'évèque, faisons disparaître ce souvenir en vidant de nouveau nos verres.

Chacun lâcha son voisin, et tous, soldats et Liégeois se regardèrent les uns les autres , sachant à peine s'ils étaient amis ou ennemis. Quentin Durward saisit ce moment et s'écria : — Guillaume de la Marck, et vous, bourgeois et citoyens de Liège, faites silence; quant à vous, jeune homme, ne bougez pas (car te jeune Cari essayait de lui échapper) : vous ne courez aucun risque, à moins que ces jeux piquants ne se renouvellent.— Qui es-tu, au nom du diable! s'écria de la Marck frappé d'étonnement. Qui es-tu , toi qui viens m'imposer des conditions et me prendre des otages... à moi qui impose des conditions aux autres, et qui ne donne d'otages à personne?— Je suis unserviteiu^dii roi de France, répondit Quentin, un archer de sa garde écMs.saise, comme mon langage etniTm costume doivent vous le faire connaître. Je Suis ici pour observer voire conduite et lui en rendre compte; et je suis étonné de vous voir agir en païen plutôt qu'en chrétien, Â fou plutôt qu'en homme sensé Les troupes de Charles de Bourgogne vont marcher dans peu contre vous, et si vous voulez que la France vous envoie du secours, il faut vous conduire auireinent. Quant à vous, habitants de Liège , retournez sur-le-champ dans votre ville; et si .|uelqu'un vient mettre obstacle à votre départ, je le déclare ennemi de mon maître le roi de France. Sa M.ijesié lr<'s chiélienne. — France et Liège, France et Liège! crièrent les gens qui escortaient Pavillon, et plusieurs autres bourgeois dont le langage de Quentin commençait à relever le courage; France et Liège! 'Vive ic brave archer! 'nous vivrons et nous mourrons avec lui.

L'œil de Guillaume de la .Marck brilla d'un sinistre éclat ; il sai.>it son poignard comme pour le plonger dans le cœur de l'audacieux orateur ; mais jetant uucoupd'œil autour de lui, il lut dans les regards de ses Soldais un sentiment qu'il devait respecter. Bon nombre d'entreeux étaient Français, et aucun n'ignorait les secours secrets, tant en hommes qu'en argent, que Guillaume avait reçus de Louis ; plusieurs même étaient épouvantés du meurtre sacrilège que leur chef venait de commettre. Le nom de Charles de Bourgogne, prince dont le courroux devait être excilé par les événements de cette nuit, l'efTet impolitique d'une querelle avec les Liégeois en même temps avec le roi de France, toutes ces considérations venaient effrayer leur esprit, malgré le trouble causé par l'orgie. En un mot, Guillaume vit que s'il se portait à quelque nouvelle violence, il ne serait même pas secondé par les siens, .affaiblissant donc la sévérité de son front et la férocité de son regard , il déclara qu'il n'avait aucun mauvais dessein contre ses bons amis de Liège, qui pouvaient en toute liberté, et quand il leur conviendrait, quitter Sehonwaldt, quoiqu'il se fût fiatté qu'ils resteraient au moins à table toute la nuit |)our célébrer avec lui leur victoire. Il ajouta, avec plus de calme qu'à son ordinaire, qu'il serait prêta entrer en arrangement touchant le partage du butin et touchant les mesures nccessaires pour assurer leur commune défense, soit le jour suivant, soit tout autre jour qu'il leur conviendrait d'assigner. Quant au jeune archer écossais, il espérait ipi'il conscnlirail a passer le reste de la nuit à Sehonwaldt, et à honorer le fi:stiii de sa prc-.scncc.

Quentin remercia le comte; mais, dit-il, .ses mouvi>ments étaient subordonnes à ceux di' messire Pavillon, auquel il lui était enjoint de s'allaclier particulièrement; d'ailleurs, l'oecasion se retrouv(;r.iit, et il ne manquerait pas de visiter les quartiers du vaillant Guillaume de la .Marck. — Si vos mouvements doivent se régler sur l(;s miens , dit Pavillon, Il est probible que vous quitterez Sehonwaldt sans un seul moment de rel.ird; .;t si vous n'y revenez qu'avec moi, il est nrobable aussi que vous ne le reverrez pas de lony: •m\)s.

L honnête bourgeois se contenta de prononcer entre ses dents cette dernière partie de sa phrase, effrayé qu'il était des conséauences d'une pareille manifest;ilion,et incapable cependant de reiireun r tout-à-fail ses sentiments dans son cœur. — Ne me quittez pas, mes braves eiifanis, dit-il à ses gardi^s du corps, et sortons aussi promptement que possible de cette affreuse caverne.

La plupart des Liégeois de la classe la plus distinguée semblaient être de l'avis du syndic, et ils n'avaient pas ressenti autant de joie lorsqu'ils s'étaient emparés du château , qu'ils eu éprouvèrent lorsqu'ils eurent l'espoir n'en sortir sains et saufs. Il niiitlerent Scboiiw.ildlsans aucun obstacle; et Qiinitiu fut au combli» du bonheur lorsqu'il se vit hors <ie ces murs l'ormidables. Pour la première fois depuis liMir enirèe dans cette terrible salle, Quentin osa demanrler à la jeiuie comtesse comment elle se trimvait. —

Bien, bien,s'cmpressa-t-clle de répondre, parfaitement bien Ne

vous arrêtez pas à d'inutiles qui'stions... Ne perdons pas un instant; fuyons! fuyons!

En prononçant ces paroles , elle s'efforçait de hâter sa marche;

mais elle serait tombée de faiblesse si Durwani ne l'eût soutenue. Comme une tendre mère qui sauve son enfant du danger, le jeune Ecossais prit dans ses bras le précieux fardeau; et lorsqu'lsabelle

Çmeiitin à L'iù^c

lui passa les siens autour du cou, sans autre pensée que de faciliter leur fuite, Quentin n'aurait pas voulu avoir été PX[iosé cetie nnit-là à un seul danger de moins , puisque tel en était le résultat. L'honnête bourgmestre, deson côlé, était soutenu et pour ainsi dire traîné par son fidèle conseiller Peter et un autre de ses commis; ce fut ainsi que, tout hors d'haleine, ils atteignirent le bord de la rivière , où ils rencontrèrent plusieurs groupes d'hahilanls de Liège, avides d'apprendre comment les choses s'étaient passées à SfhonwaMl^ et si, en effet, comme le bruit en circulait déjà, les vainqueurs s'étaient querellés entre eux. Ils éludèrent du mieux qu'ils purent la curiosité de ces honnêtes citoyens, et, gràee aux soins de Peter et de quelques-uns de ses camarades, ils se procurèrent un bateau. Ce véhicule leur permit de jouir d'un peu de repos, dont avaient si grand besoin et la comtesse Isabelle , presque inanimée dans les bras de son libérateur, et le digne bourgmestre, qui, après avoir adresse quelques remerciments sans suite à Durwurd , commença une longue liarangue adressée à Peter, sur le courage que lui, PavilL'n , avait déployé, sur le dévouement dont il avait fait preuve, et sur les 'Ungers auxquels ses verlus l'avaient exposé tant dans celte occasion que dans beaucoup d'autres. — Peter! Peter! dit-il en reprenant la litanie de la soirée précédente, si je n'avais pas tant de courage dans le cœur, je ne me serais pas opposé à ce que les bourgeois de Liège payassent le vingtième quand il n'y en avait pas un seul qui n'y consentît... C'est encore le même courage , et il n'en fallait pas moins, qui m'a conduit à cette bataille de Saint- Trou, où un soldat du Hainant me précipita d'un coup de lance dans un fossé plein de boue , dont ni ma bravoure ni mes efforts ne purent me tirer qu'à la fin de l'action... Oui, c'est encore mon courage qui m'a porté à m'affubler de ce corselet dans Uquel j'aurais étouffe sans le secours de ce jeune geniilh-imme dont le meiier est de se battre , ce à quoi je lui souhaite beaucou[i de phiisir..." Et ma lionté de cœur? Peler, elle est cause que je suis pauvre, c'est-à-dire

que j'aurais élé pauvre, si je n'avais possédé assez de bien pour faire mon chemin dans ce monde pervers... Et Dieu sait quels tourments me susciteront encore peut-être des dames, des comtesses, des secrets à garder! Sans me présenter aucune chance de profit, tout cela peut me coûter la moitié de mes biens, et ma tète pardessus le marché.

Quentin ne put garder plus longtemps le silence , et il assura le digne bourgmestre que les dangers et les pertes qu'il pourrait encourir à cause de la jeune dame seraient payés de gratitude et récompensés du reste avec toute la libéralité possible. — Je vous remercie, monsieur l'archer, je vous remercie, répondit le syndic; mais qui vous a dit que je désire être payé lorsque je remplis le devoir d'un galant homme'? Je suis fâché seulement qu'il puisse m'en coiiler quelque chose, soit d'une manière , soit d'une autre, et je pense qu'il m'est permis de parler de la sorte à mon lieutenant, sans que personne doive en conclure que je me plains des pertes et des dangers.

Quentin inféra de ces paroles que son nouvel ami était de la nombreuse classe des bienfaiteurs qui se paient eux-mêmes en grondei ies sans autre motif que d'augmenter l'importance de leurs bons offices. Il garda donc un silence prudent, et permit au syndic d'étaler devant son lieutenant les dangers et les pertes auxquels il avait été exposé , tant par son zèle pour le bien public que par sa bienfaisance désintéressée envers ses semblables : sujet dont il ne trouva le terme qu'en arrivant à la porte de la maison. La vérité est que l'honnête citoyen avait perdu quelque peu de son importance , en souffrant que le jeune étranger prît la haute main dans la crise au château de Scbonwaldt; charmé dans le moment de l'heureux résultat produit par l'interveution de Quentin, il lui semblait, eu y réfléchissant, que sa considération avait éjirouvé un échec , et il cherchait à se dédommager en exagérant les droits qu'il croyait

La comtesse Hameline chez les Bohémiens.

avoir à la gratitude de son pays en général et de ses amis en particulier, mais plus spécialement encore à la reconnaissance delà comtesse et de son jeune protecteur.

Cependant lorsque le bateau fut parvenu à l'extrémité de son jardin et qu'avec l'aide de Peter , le syndic Pavillon fut descendu

QUENTIN DURWÂRD.

sur le rivage, on aurait dit qu'en touchant le seuil de sa maison ses idées d'amour- propre blessé et de jalousie se dissipaient, et que le démagogue désappointé se transformait tout-à-eoup en ami sensible et en hôte hospitalier. Il appela d'une voix forte Gertrude, qui parut

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aussitôt (car la rrainfo et l'anviété avaient banni le sommeil de toute la cité de Liège durant cet'e nuit de dangers), et il recommanda à sa fille de donner ses soins à la belle étrangère, encore à demi évanouie. La bonne Gertriido, admirant les charmes de la jeune comtesse et plaignant son infortune , remplit aussitôt auprès d'elle les devoirs de l'hospitalité avec le zèle et l'afteclinn d'une sreur. Quoiqu'il fût très tard (1 que le .'yndic se .'cnlit fatigué, ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés que Quentin esquiv.i une bouteille d'un excellent vin, aussi vieux que la bataille d'Azincnurt; et il aurait été force d'en prendre sa part, quoique bien à contre-cœur, si la mère de Gertrude, aux cris que poussait Pavillon pour avoir la clé de la cave, n'était arrivée sorlant de son lit. C'était une petite femme toute ronde : elle avait élé jolie dans son t( nips , mais elle ne se faisait remarquer alors que par le nez pointu et rouge , une ■voix perçante, et une rési bition bien arrêtée de soumettre le syndic à la discipline domestique la plus sévère, en compensation de l'autoiilé qu'il f lerçnit au dthors. Ayant appris la cause du débat qui Tenait de s'élever entre son mari et son hôte, elle déclara d'une manière péremptoire que le prcmirr , loin d'avoir besoin de vin, n'en avait déjà que trop pris ; au lieu donc de se servir , comme il l'en priait , de l'une des clé-; suspendues à son côté en un énorme Iroutseau par une chaîne d argent , elle lui tourna le dos sans cérémonie, et conduisit Quentin d^ns un apparicmeni si propre et si bien garni de lout ce qui peut rendre commode et agréable une chambre à coucher , que jusqu'à ce jour il n'en avait pas même Corçii l'idée : tant , à celle é|ioque , les riches habitants des Pays- Bus i'(mpoitaienl sur les Ecossais, et même sur les Français, dans tout ce qui contribue aux aises de la vie domestique!

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