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CHAPITRE XXXIL

Au premier son de la cloche qui appelait au conseil les grands de Bourgogne, ainsi que le petit nombre de jiairs de France qui de- Taient y assister, le duc Charles, suivi d'un détachement de ses

gardes armés de perluisanes et de haches d'armes, se rendit à ia tour d'Herbert.

Le roi Louis , qui s'attendait à cette visite , se leva en voyant le duc entrer dans la salle, fit deux pas au devant de lui, puis s'arrêta avec un air de dignité qu'en dépit de la mesquinerie de son costume et de la familiarité de ses manières , il savait fort bien prendre quand il le jugeait nécessaire. Dans ce moment de crise, son maintien calme produisit un effet visible sur son rival, qui, étant entré dans l'appartement d'un pas brusque et précipité, prit alors une démarche plus convenable à un grand vassal qui parait en présence de son seigneur suzerain. Selon toute apparence, le duc avait résolu de traiter Louis, extérieurement du moins, avec les égards dus à son rang élevé; mais d'un autre côté il était aisé de voir qu'en agissant ainsi il lui coûtait beaucoup de contenir son impétuosité naturelle, et qu'à peine pouvait-il réprimer les sentiments de haine et la soif de vengeance qui bouillonnaient dans son cœur. Ainsi, quoiqu'il s'efforçât d'employer les formes extérieures et, jusqu'à un certain point, le langage de la politesse et du respect, on le vit fréquemment changer de couleur ; sa parole était brusque , entrecoupée: ses membres s'agitaient, comme ceux d'un homme impatient du frein qu'il s'est imposé lui-même; il fronçait le sourcil et se mordait les lèvres jusqu'au sang. Enfin chacun de ses regards, chacun de ses mouvements annonçait que le plus irritable de tous les princes était sous l'empire du plus violent accès de fureur.

Le roi observait d'un œil calme et impassible celte lutte que les passions de Charles se livraient dans son cœur; car quoique les regards du duc lui fissent sentir un avant-goùt des amertumes de la mort, qu'il redoutait comme coupable, cependant il avait résolu, en habile et intrépide pilote, de ne pas se laisser déconcerter par ses craintes, et de conserver le gouvernail tant qu'il lui resterait quelque chance de salut. Lorsque le duc , d'un ton sec et brusque, lui eut adressé quelques excuses sur l'incommodité de son logement, il répondit en souriant, qu'il n'avait pas lieu de se plaindre, puisque, jusqu'à ce moment, la tour d'Herbert avait été pour lui une habitation plus agréable que pour l'un de ses prédécesseurs. — Vous êtes donc au courant de cette tradition ' demanda Charles. Oui. C'est ici qu'un descendant de Charlemagne fut mis à mort; mais parce qu'il refusa de prendre le froc et de finir ses jours dans un monastère. — Double sottise à lui, dit le roi en affectant un air d'indifférence; car il s'attira les douleurs du martyre sans avoir le mérite de mourir saintement. — Je viens prier Votre Majesté d'assister à un grand conseil dans lequel on va délibérer sur des questions de la plus haute importance pour le bonheur commun de la France et de la Bourgogne. Vous allez vous y rendre, c'est-à-dire, si tel est votre bon plaisir. — Beau cousin, ne poussez pas la courtoisie jusqu'à prier quand vous pouvez commander hautement. Allons au grand conseil, puisque tel est le bon plaisir de Votre Grâce. Mon train est fort modeste, ajouta-t-il en regardant la faible suite qui se disposait à l'accompagner; mais, beau cousin, vous brillerez pour nous deux.

Précédés par Toison-d'Or^ chef des hérauts de Bourgogne, les deux princes quittèrent la tour du comte Herbert et traversèrent la cour du château. Louis remarqua qu'elle était remplie de gardes du corps et d'hommes d'armes du duc richement vêtus et rangés en ordre de bataille Us entrèrent ensuite dans la grande salle du conseil , formant une partie du bâtiment beaucoup plus moderne que celle qu'avait occupée Louis; et quoique celte salle fût dans un état qui exigeait des réparations, on l'avait disposée à la hâte pour rassemblée solennelle qui allait s'y tenir. Deux fauteuils d'apparat avaient été placés sous le même dais : celui du roi , plus élevé de deux marches que le siège destiné au duc. Une vingtaine de tabourets préparés pour les chefs de la noblesse, s'étendaient en demi-cercle à droite et à gauche des deux trônes. De celle manière, lorsque les deux princes eurent pris place, l'accusé, si l'on peut lui donner ce nom, occupait le siège d'honneur, et semblait présider le conseil assemblé pour le juger. Ce fut peut-être pour faire disparaître cette inconséquence et prévenir les idées qu'elle pouvait faire naître, que le duc Charles , après avoir fait au roi un léger salut, ouvrit brusquement la séance par le discours suivant : — Fidèles vassaux, sages conseillers, aucun de vous n'ignore combien de désordres a produits dans nos Etats, tant sous le règne de mon père que sous le mien , la révolte des vassaux contre leurs suzerains, et des sujets contre leurs princes ; il n'y a pas longtemps encore , nous avons eu la preuve la plus déplorable de l'excès auquel ces désordres sont parvenus de nos jours, par la fuite scandaleuse de la comtesse Isabelle de Croye, et de la comtesse Hameline sa tante , qui ont cherché un refuge auprès d'un prince étranger, renonçant ainsi à la foi qu'elles nous doivent et encourant la forfaiture de leurs fiefs; un exemple plus affreux, plus déplorable encore , est le meurtre sacrilège de notre bien-aimé frère et allié l'évêque de Liège, et la rébellion de cette cité perfide, qui avait reçu un châtiment trop doux lors de sa dernière révolte. Nous avons appris que ces tristes événements peuvent être imputés non-seulement à la folie, à la légèreté de deux femmes et à la présomption de quelques bourgeois enorgueillis de leurs richesses, mais aux intrigues d'une cour étrangère, aux menées d'un voisin puissant, de qui, si les bons procédés mériient d'être payés de retour,

QUENTIN DÙRWARD.

la Bourgogne n'avait droit d'attendre que la plus franche et la plus eiUiere amitié. Si ces faits viennent à être prouvés , continua le duc en serrant les dents et en appuvant avec force son talon contre le plancher, quelle considération pourra nous empêcher d'employer les moyens qui sont aujourd'hui en notre pouvoir pour tarir dans leur source même les maux qui se répandent sur nous chaque année?

Le duc avait commencé son discours avec assez de calme; mais il éleva la voix en le terminant, et la dernière phrase fut prononcée d'un ton qui fit trembler toas les conseillers et passer sur les joues du roi une pâleur instantanée. Mais rappelant bientôt sa fermeté, Louis prit à son tour la parole, et s'adressa au conseil d'un ton si calme et si tranquille, que le duc, quoique tenté à chaque instant de l'interrompre et de l'arrêter, ne trouva aucune occasion de le faire sans manquer au décorum. — Nobles de France et de Bourgogne, dit le roi, chevaliers du Saint-Esprit et de la Toison-d'Or, puisqu'un roi se trouve réduit à plaider sa cause en accusé, il ne peut désirer de plus illustres juges que l'elile de la noblesse et la fleur de la chevalerie. Notre beau cousin de Bourgogne n'a fait que rendre plus obscure la querelle qui nous divise, ei; évitant, par politesse, de l'expriluer en termes précis. Moi qui n'ai pas les mêmes raisons d'observer une si grande délicatesse, et à qui ma position ne permet pas de le f^ire, je vous demande la permission de parler plus clairement. C'est nims, messieurs, nous, son seigneur suzerain, son parent, son allié, que notre cousin, dont de malheureuses circonstances ont obscurci le jugement et aigri le cœur, c'est nous qu'il ne craint pas d'accuser d'avoir porté ses vassaux à lui manquer de foi, d'avoir poussé le peuple de Liège à la révolte, et excité un scélérat, Guillaume de la Marck, à commettre un cruel et sacrilège assassinat! Nobles de France et de Bourgogne, je pourrais eu appeler aux circonstances dans lesquelles je me trouve , comme étant par ellesmêmes la réfutation complète d'une telle accusation : car est-il possible de supiioser qu'à moins d'avoir perdu le bon sens qui est le partage de tout être raisonnable , je me fusse remis moi-même sans réserve au pouvoir du duc de Bourgogtie, pendarxt que je tramais contre lui des trahisons qui ne pouvaient manquer de se découvrir? La folie d'un homme qui se coucherait tranquillement sur une mine, après avoir allumé la mèche destinée i en causer l'explosion, serait de la sagesse comparée à la mienne Je ne doute pas que, parmi les fauteurs des horribles attentats commis à Schonwaldt, des scélérats n'aient prononcé mon nom ; mais dois-je être responsable , moi qui ne leur ai donné aucun droit de s'en servir? Si deux femmes capricie'jses, par quelque motif romanesque, ont cherché un asile à ma cour, s'ensuit-il qu'elles l'aient fait à mon instigation? Lorsque celle afTaire aura été éclaircie , on reconnaîtra que l'honneur et les devoirs de la chevalerie me défendant de les renvoyer prisonnières à la cour de Bourgogne, j'ai atteint aulant que possible le même but, en les plaçant entre les mains du vénérable père en Dieu, devenu depuis un saint dans le ciel... (Ici Louis parut très airecté et porta son mouchoir à ses yeux) entre les mains, eontinua-t-il, d'un membre de ma propre famille, encore plus étroitement lié à la maison de Bourgogne ; d'un homme, enfin, à qui son rang et ses vertus donnaient le droit d'être pendant quelque temps le prolecteur de deux femmes sans asile , et de se faire leur médiateur auprès de leur seigneur naturel. Je dis donc que les seules circonstances qui, au premier aspect, ont inspiré à mon frère de Bourgogne d'indignes soupçons contre moi , peuvent être expliquées par les plus nobles et les plus honorables motifs; je dis de plus qu'on ne peut apporter le moindre témoignage digne de foi à l'appui des accusations injurieuses qui onteirgagé mon frère à retirer ses sentiments d'amitié à un homme, à un roi venu à sa cour sur la foi de cette amilié, accusations qui l'ont porté à convertir la salle de festin en une cour de justice, et son loit hospitalier en une prison.

— Sire! Sire! s'écria Charles des que le roi eut cessé de parler ; si TOUS èlcs arrivé ici dans un moment qui «o'incidait si malheureusement avcd'exccution de vos pmjets, cela s'explique en admettant que ceux qui font profession de tromper les autri's se trompent quelquefois eux-mêmes: L'artificier est quelquefois tué par l'explosion du pétard qu'il a préparé. Quant au reste, tout dépend du résultat de cette enquête solennelle. Qu'on fasse entrer la comtesse Isabelle de Croye.... Isabelle arriva, protégée d'un coté par la comtesse de Crèvecœur, qui avait reçu à ce sujet les ordres de son mari, et de l'autre par l'abbessc du couvent des Ursulines. Dès qu'elle fut entrée, Charles s'écria avec la rudesse de ton et de manières qui lui était habituelle: — Ainsi, belle princesse, vous qui pouviez à peine nous répondre, tant votre respiration étaitgênée, lorsque nous vous intimions des ordres justes et raisonnables, vous avez trouvé assez d'haleine pour courir aussi loin qu'une biche poursuivie par le chasseur. Que pensez-vous de voire belle équipée? Etcs-vous satisfaite d'avoir allume la guerre entre dfux grands princes et deux puissants Etals à cause de votre joli minois?

La publlcilc de cette scène, la violence des gestes de Charles, interdirent à un tel point Isabelle qu'il ne lui fut pas possible d'exécuter la résolution qu'elle avait prise do se jeter au pied du duc jioiir le Mipplier i\r prciidn; possession ilr ses domaines rt de lui permellre de se retirer dans ua çloilre. Elle resta injmgbile coiaoae

une femme qui, terrifiée par un orage subit et l'entendant gronder partout autour d'elle, tremble, à chaque éclair nouveau, que la foudre ne tombe sur sa tète. La comtesse de Crèvecœur, femme d'un esprit égal à sa naissance, et d'une beauté bien conservée, quoique dans la maturité de l'âge, crut devoir prendre la parole: — Monseigneur, dit-elle au duc, ma belle cousine est sous ma protection. Je sais mieux que Votre Altesse comment les femmes doivent être traitées; et nous nous retirerons à l'instant, si vous ne prenez un ton et un langage plus convenables à notre sexe et à notre rang.

Leduc partit d'un grand éclat de rire. — Crèvecœur, dit-il, grâce à ta bonhomie, ta comtesse est devenue dame et maîtresse; mais ce n'est pas mon affaire. Qu'on donne un siège à cette jeune demoiselle : loin de lui garder du ressentiment, je lui destine les honneurs les plus élevés... Asseyez-vous, damoiselle, et dites-nous, s'il vous plaît, quel démon vous a excitée à fuir votre patrie et à jouer le rôle d'une chercheuse d'aventures.

Avec beaucoup de peine et non sans quelques interruptions, Isabelle avoua qu'étant absolument résolue à se soustraite à un mariage que lui proposait le duc de Bourgogne, elle avait espéré pouvoir obtenir la protection de la cour de France. — Et celle du monarque français, ajouta Charles; vous en étiez bien assurée sans doute? — En effet, je m'en croyais assurée; sans quoi je n'aurais pas fait cette démarche décisive.

En ce moment Charles regarda Louis avec un sourireplein d'une amertume inexprimable, et le roi soutint ce regard avec la plus grande fermeté; seulementses lèvres parurcntun peu plus blanches que de coutume. — Mais, continua la comtesse après une légère pause, je ne connaissais les intentions du mi Louis à notre égard que par ma pauvre tante, la comtesse Hameline, dont l'opinion se fondait sur les assurancesde gens que j'ai reconnus depuis pourètre les plus perfides scélérats du monde.

Elle rapporta ici, en peu de mots, ce qu'elle avrtit appris de la trahison de Marlon et de Hayraddin Maugrabin, ajoutant qu'elle ne doutait nullement queZaniet, l'ainédes Maugrabins, qui le premier leur avait conseillé de fuir, ne fût capable de toute espèce de perfidies, même de prendre, sans y avoir aucun droit, la qualité d'agent du roi Louis. Après une nouvelle pause, la comtesse reprit le fil de sa narration, et là conduisit très brièvement, depuis l'instant où elle quitta le territoire de Bourgogne, accompagnée de sa tante, jusqu'à la prise du château de Schonwaldt et au moment où elle fut rencontrée par le comte de Crèvecœur. Chacun garda le silence quand elle eut fini ce récit aussi court que peu suivi, et le duc de Bourgogne, tenant ses sombres et farouches regards attachés à la terre, ressemblait à un homme qui cherche un prétexte pour se livrer à sa colère, et qui n'en trouve aucun assez plausible pour la justifier à ses propres yeux.

— La taupe, dit-il enfin en levant les yeux, n'en creuse pas moins certainement son terrier sous nos pieds, quoiqu'il nous soit impossible de suivre sa marche. Cependant je voudrais que le roi Louis nous apprit pourquoi il a reçu ces dames à sa cour, si elles ne s'y étaient pas rendues sur son invitation? — Je n'ai point reçu ces dames à ma cour, mon beau cousin, répondit le roi. Par compassion, il est vrai, je lésai vues en particulier, mais j'ai saisi la premiere occasion pour les placer sous la protection de l'excellent évèque, votre propre allié (Dieu veuille faire paix à son âme! ), car c'était un meilleur juge que moi, et que tout autre prince séculier, des moyens de concilier la protection due à des fugitives avec iesdevoirs qu'un roi avait à remplir en cette occasion envers un prince allié dont elles avaient fui les domaines. J'adjure hardiment cette jeune dame de déclarer si elles ont reçu de moi un accueil bien cordial; si l'accueil que je leur ai fait n'a pas été, au contraire, capable de leur faire exprimer le regret d'avoir choisi ma cour pour asile. — Il fut si loin d'être cordial, répondit la comtesse, qu'il me fitau moins douter que l'iiivilalion rapportée par ceux(|ui se disaient vos agents, émanàtde Votre Majesté; car en supposant qu'ils eussent agi d'après vos instructions précises, il devenait difficile de concilier la conduite de Votre Majesté avec ce que nous avions droitd'alteiidre d'un roi, d un chevalier et d'un gentilhomme.

En prononçant ces dernières paroles, la comtesse jeta au roi un regard qui semblait exprimer un reproche ; mais le cœur de Louis était garni d'une cuirasse qui nu permettait pas à de telles attaques de l'émouvoir. Au contraire, promenant ses regards autour de lui en étendant les bras avec lenteur, il sembla demander, d'un air de t'iomphe. à tous ceux qui rcntouraient, si la réponse de la comtesse n'était pas un témoignage rendu à son innocence. Cependant le duc de Bourgogne jeta sur lui un regard qui voulait dire que, réduil au silence jusqu'à un certain point, il était moins que jamais satisfait; puis, s'adressant à la comtesse d'un ton brusque ; — Il me semble, madame, que, dans ce récit de vos aventures, vous avez tout-à-fait oublié certains épisodes auxquels l'amour n'est pas étranger... Quoi ! déjà rougir!... Certains chevaliers de la lorèt ont troublé quelques instants votre voyage. Nous avons entendu parler de cet incident, et il nous a siiggcri' un projet. Dites-moi, roi Louis, afin d'empêcher cette aventureuse Hélène de Troie, ou de Croye, de iiemer 4 l'«v«Bi|

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

la discorde entre les princes, ne eonviendrait-il p;is de lui donner un maii difrne d'elle?

Quoiqu'il sût d'avauee cjnelle proposition désagréable on allait lui faire, le roi donna uu assentiment laiuie et sileneienx àce que Charles venait de dire. Mais Isabelle, se voyant réduite à l'extrémité, sentit renaître son courage. ICIIc quitta le bras de la comtesse de Crèvecœur sur lequel elle s'était jusqu'alors appuyée, s'avança d'un air timide mais plein de dii^nité. et, s'aijenouillant devant le trône du duc, elle lui parla en ces termes : — Noble duc de Bourgogne, mon seigneur suzerain , j'ai commis une faute, je l'avoue, lorsque je me suis soustraite à votre autorité sans votre gracieuse permission, et je me soumets humblement à tout châtiment qu'il vous plaira de m'inlliger. Je laisse à votre disposition mes terres et mes châteaux : je n'implore de votre bonté qu'une seule grâce, en considération de la mémoire de mon père, la grice de laisser au dernier rejeton de la famille de Croye ce qui lui est indispensable pour se faire admettre dans un couvent, où cette malheureuse femme puisse s'ensevelir pour le reste de ses jours. — Que pensez-vous. Sire, de la requête de cette jeune pi'rsonne? dit le duc en s'adressant à Louis. — Je la considère, répondit le roi, comme une humble et sainte inspiration de celle grâce qui ne doit trouver aucune résistance. — Quiconque s abaisse sera élevé, dit Charles. Relevez-vous, comtesse Isabelle. Nous sommes mieux intentionné pour vous que vous ne l'êtes vous-même. Nous n'avons dessein ni de séquestrer vos domaines, ni de diminuer Vos honneurs; nous voulons an contraire accroître les uns et les autres. — Hélas! monseigneur, dit la comtesse en continuant de rester à genoux, c'est votre oienveillance même que j'appréhende plus encore que votre déplaisir ; car elle me force... — Par saint Georges de Bourgogne! s'écria le duc, nos volontés seront-elles sans cesse co:itrariéps, et nos ordres toujours combattus? Relevez-vous, vous dis-je, ma mignonne, et relirez-vous pour le moment. Quand nous aurons le loisir de nous occuper de vous, nous nous y prendrons de telle sorte que, tète-saint-gris! il faudra que vous nous obéissiez, sinon...

.Malgré cette réponse sévère, Isabelle restait aux pieds du duc, et sa pereistance lui aurait probablement attiré des paroles plus dures encore, si la comtesse de CrèvecfEur, qui connaissait l'humeur du prince beaucoup mieux que sa jeune amie, ne se fût empressée de la relever et de l'entraîner hors de la salle. On fit alors comparaître Quentin Durward. Il se présenta devant le roi et le duc avec cette assurance également éloignée de la présomption et do la timidité, assurance convenable chez un jeune homme bien né et bien élevé, qui sait rendre honneur à qui le mérite, mais sans se laisser éblouir ni troubler par la présence de personne. Son oncle lui avait fourni les moyens de paraître avec les armes et sous l'uniforme d'archer de la garde écossaise; et son maintien, sa fraîcheur, sa bonne mine, répondaient parfaitement à ce brillant costume. Sa grande jeunesse disposa d'avance les conseillers en sa faveur, car personne ne pouvait se persuader que le roi Louis, dont la prudence était extrême, eût choisi un aussi jeune homme pour confident de ses intrigues politiques. C'était ainsi que le roi, dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres semblables, tirait de grands avantages du choix singulier qu'il faisait de ses agents. D'après l'ordre du duc, sanctionné par celui de Louis, Quentin se mit à raconter son voyage avec les dames de Croye jusqu'aux environs de Liège, en commençant par rendre compte des instructions qu'il avait reçues du roi Louis, et qui lui enjoignaient de les escorter fidèlement jusqu'au château de l'évèque.

— Et vous avez rempli scrupuleusement mes ordres? dit le roi.— Oui , sire. —'Vous omettez une circonstance, dit le duc ; vous avez été attaqué non loin du Plessis, par deux chevaliers errants. —Il me conviendrait peu de rappeler un pareil incident, répondit le jeune archer en rougissant avec modestie. — Mais il ne conviendrait pas que je l'oubliasse, moi, dit le duc d'Orléans. Ce jeune homme a rempli sa mission en homme de cœur, et défendu les dames confiées à sa garde d'une manière dont je me souviendrai longtemps. Jeune archer, viens me trouver dans mou appartement après cette séance; et tu sauras que je n'ai pas oublié ta bravoure. Je vois avec plaisir aujourd'hui que ta modestie égale ton courage. — Viens me trouver aussi, s'écria Dunois ; je te donnerai un casque, mon ami; car je crois que je t'en dois un.

Quentin leur fit à tous deux un salut respectueux, et l'on reprit son interrogatoire. Sur l'ordre du duc Charles, il produisit les instructions qu'il avait reçues par écrit pourson voyage. — Avez-vous suivi à la lettre ces instructions, jeune homme? — Non, mon prince. Elles m'enjoignaient, comme vous pouvez le remarquer vous-même, de traverser la Meuse près de Namur, et cependant j'ai continué de suivre la rive gauche, comme étant à la fois la route la plus courte et la plus sûre pour arriver à Liège. — Et pourquoi ce changement? — Parce que je commençais à suspecter la fidélité de mon guide. — Maintenant, reprit le duc, fais atteiition aux questions que je vais l'adresser. Réponds-y avec franchise, et ne crains le ressentiment de qui que ce soit. Mais, si tu te coupes dans tes réponses, je te fais suspendre par une chaîne de fer au clocher de l'éçlise du marché, et l^ tu «ppelleras lonçtemps la mort avant qu'elle vienne te délivrer.

Un profond silence suivit ces paroles ; enfin, ayant laissé au jeûna homme le temps qu'il jugea nécessaire pour bien rénéchir à sa situation, le duc lui demanda quel était son guide, de qui il le tenait, et comment il avait été amené à concevoir des .soupçons sur sa fidélité. Quentin répondit à la première de ces questions en nommant Hayraddin Maugrabin, le Bohémien ; à la seconde, en déclarant que ce guide lui avait été donné par Tristan l'Ermite ; et, pour satisfaire ù la troisième, il raconta ce qui s'était passé dans le couvent des francise.iins, près de Namur, comment le Bohémien avait été chassé de celle sainte maison, et comment, se défiant de ses intentions, il l'avait surpris dans un rendez-vous avec un des lansquenets de Guillaume de la Marck, rendez-vous dans lequel il les avait entendus concerter un plan pour surprendre les dames qui voyageaient sous son escorte. — Et ces misérables?... mais, écoute bien", dit le duc, et souviens-toi que ta vie dépend de ta véracité ; ces misérables ont-ils dit qu'ils étaient autorisés par le roi, par le roi Louis de France, ici présent... entends-fu bien?... dans le projet de surprendre l'escorte des deux dames et de s'eir.parer de leurs personnes? — Quand ces infâmes coquins t'auraient dit, il m'eût été impossible de les croire, puisque j'avais les paroles du roi lui-même à opposer aux leurs.

Louis, qui avait écoulé jusqu'alors avec la plus grande attention, ne put s'empêcher, après la réponse de Durward, de respirer avec force, comme un homme qu'on vient de délivrer d'un poids qui lui pesait sur la poitrine Le duc parut de nouveau déconcerté et mécontent. Revenant à la charge, il demanda encore plus positivement à Quentin s'il n'avait pas compris, d'après la conversation de ces deux misérables, que le complot dont ils s'occupaient avait l'assentiment du roi Louis?

— Je n'ai rien entendu qui puisse m'autorisera le dire, répondit le jeune homme, qui, quoique intimement^convaincu de la participation du roi à la trahison d'Hayraddin, n'en regardait pas moins comme contraire à .son devoir de révéler ses soupçons. Et je le répète, ajouta-t-il, si j'avais entendu de pareilles gens avancer une telle assertion, leur témoignage n'aurait eu aucun poids après les instructions que le roi m'avait données à moi-même. — Tu es un fidèle messager, dit le duc avec un sourire amer; et j'oserais dire qu'en obéissant si bien aux instructions de Louis de Valois, tu as trompé son attente d'une manière qui aurait pu te coûter cher; mais, par suite des événements, ton aveugle fidélité ressemble beaucoup à un loyal service. — Je ne vous comprends pas, monseigneur; tout ce que je sais, c'est que mon maître le roi Louis m'a donné mission de protéger ces dames, ce que je n'ai cessé de faire, tant en nous rendant à Schonwaldt qu'au milieu des scènes qui sont survenues après notre arrivée. Les instructions du roi m'ont paru honorables, et je les ai remplies honorablement: si elles avaient été d'une autre nature, elles n'auraient nullement convenu à un homme de mon nom et de mon pays. — Fier comme un Écossais! s'écria Charles, qui, désappointé par la réponse de Durward, n'était pas pourtant assez injuste pour lui faire un crime de son courage. Mais, dis-moi, sire archer, en vertu de quelles instructions t'a-t-on vu, comme je l'ai su de quelques misérables fugitifs de Schonwaldt, parcourir les rues de Liège à la tète de ces mutins qui, bientôt après, égorgèrent leur prince temporel.... leur père spirituel?... Et celte harangue que tu as prononcée immédiatement après que ce meurtre fut commis, harangue dans laquelle, te qualifiant d'agent du roi Louis, tu pris un ton d'autorité vis-à-vis des .scélérats qui venaient de se souiller de cet abominable crime! réponds-moi, que signifie-t-elle? — Monseigneur, je ne manquerais pas de témoins pnur attesterque je n'ai nullement pris à Liège la qualité d'agent du roi de Fj-ance, mais que ce titre me fut obstinément donné par le peuple ameuté, lequel refusa d'ajouter foi à toutes mes assurances contraires. Je l'ai dit aux serviteurs de l'évèque lorsque je fus parvenu à m'échapper de la ville ; je leur ai recommandé de veiller à la sûreté du château; et, s> Ion eût tenu compte de mes paroles, on aurait peut-être prévenu les calamités et les horreurs de la nuit suivante. Il est vrai encore que, dans un moment terrible, je me suis prévalu de l'influence due à mon caractère supposé pour sauver la comtesse Isabelle, protéger ma propre vie, et, autant qu'il était en moi, mettre un terme à des scènes qui n'avaient déjà que trop duré. Je le répète, et je le soutiendrai au péril de ma vie, je n'avais aucune nii.ssiondu roi de France auprès dos Liégeois; et enfin, en me prévalant du caractère qu'on m'attribuait, je n'ai pas agi autrement que si, ramassant un bouclier, je m'en couvrais i)Our me proléger dans un pressant danger, moi et d'autres, sans m'informcr si j'ai le droit ou mm de porter les armoiries dont il est orné. — Et en cela, dit Crèvecœur, incapable de garder plus longtemps le silence, mon jeune compagnon et prisonnier a montré autant de courage que de jugement. Sa conduite, dans une telle circonstance, ne peut nullement être imputée à blâme au roi Louis.

Un murmure d'approbation, qui parcourut toute la noble assemblée, flatta vivement les oreilles du roi, non sans blesser aussi vivement celles de Charles. Le duc roula autour de lui des regards furieux. Ces sentiments, si généralement exprimés par ses plus puissants vassaux et se« plus prudents conseillers, ne l'auraient probablement pas empêché de donner carrière à son naturel violent et ty-

QUENTIN DURWARD

ranniquc, si le seigneur d'Argenton, qui prévit le danger, ne l'eût détourné en annonçaul tout à coup à Son maître Tarrivee d'un héraut envoyé par la cité de Liège.

— Un héraut envoyé par des tisserands et des cloiitiers! s'écria le duc, qu'on l'introduise à l'instant. De par Notre-Dame! cet envoyé nous fera connaître, au sujet des espérances et des projets de ceux qui l'envoient, quelque chose au-delà de ce que le jeune archer francoécossais veut bien nous en apprendre.

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