CHAPITRE XXXIII
Tout le monde s'empressa de faire place, car on éprouvait une vive curiosité de voir ce héraut que les insurgés de Liège osaient envoyer à un prince aussi altier que le duc de Bourgogne, dans un moment où il était si violemment irrité contre eux. En eifet, il faut se rappeler qu'à celte époque les princes souverains avaient seuls le privilège de s'envoyer réciproquement des hérauts, et seulement dans les occaisions solennelles, tandis que la noblesse inférieure n'employait que des poursuivants d'armes, officiers d'un rang bien inférieur. Il csl à propos aussi de remarquer en passant que Louis XI, accoutumé à voir d'un œil au moins indifférent tout ce qui ne procure ni puissance réelle ni avantage matériel, était connu pour professer le plus profond mépris pour la science héraldique et pour les hérauts rouges, bleus ou verts, avec leurs oripeaux, toutes choses auxquelles l'orgueil de Charles attachait au contraire un haut degré d'importance.
Le héraut introduit devant les deux princes était revêtu d'une cotte-hardie brodée aux armes de son maître, parmi lesquelles figurait une tète de sanglier, ce qui, au jugement deshabiles dans le noble art du blason, était plus ambitieux qu'exact. Le reste de son costume, ridicule par son éclat même, était surchargé de galons, de broderies et d'ornements de toute espèce; et son panache était si élevé qu'il semblait vouloir balayer le plafond de la salle. En un mot, la pompe habituelle de l'altirail héraldique était outrée et chargée. Non-seulement la tète de sanglier se retrouvait dans chaque partie du vêtement de cet envoyé, mais son bonnet morne en avait la fnrme, et repré.'-entait une hure avec des défenses teintes de sang : en termes de blason. A la hure de sable languée et dentée de gueules. Sa contenance offrait un mélange d'audace et de frayeur, comme il est ordinaire à un !):Mnmc qui, s'élanl chargé d'une mission périlleuse, sent que l'audace seule peut l'en faire sortir sain et sauf. Quelque chose de ce mélange de crainte et d'effronterie se révéla dans la nianicrc dont il salua l'assemblée, car il le fit avec une gaucherie grotesque inconnue chez les hérauts habitués à être admis en présence des princes.
— Qui es-tu, envoyé du di.able? Tel fut le compliment par lequel Charles-le-Téméraire accueillit ce singulier envoyé. — Je suis Sanglicr-Uouge, répondit le héraut, officier d'armes de Guillaume de la Marck, par la grâce de Dieu et l'élection du chapitre, prince-évéque de l.ié^e... — k\\\ s'écria Charles; puis, comme réprimant sa colère, il lui lit signe de continuer. — ... Et du chef de sa femme, l'honorable conile.sse llameline de Croye, comte de Croye et seigneur de Brac(iucmont, ajniilu le héraut.
Charles sembla devenu muet par suite de l'étonnement extrême dans lequel le jeta l'excès d'audace avec lequel ces titres étaient proclamés en sa présence; et le héraut , .s'ifnaginaat sans doute que l'énumération des litres de celui qui l'envoyait avait produit une profonde impression, continua en ce^ ternies : — Annunlio vobis gaudinm magnum ; je vous annonce une grande joie. Charles, duc de Bourj;ogne et comte de Flandre, je vou.s fais savoir, au nom de mon maître, qu'en vertu d'une dispense de notre saint-père le pape, qu'il attend en ce moment et qui contiendra la nomination d'un coadjuteur ad sacra, il se propose d'exercer à la fois les fonctions de princo-cvèque de Liège et les droits de comte de Croye.
Le duc de Bourgogne, à celte pause du discours du héraut et à plusieurs autres, ne laissa échapper que le mot Ait ! ou quelque autre interjection semblable, sans rien répondre de plus, et prouon(;ant chaque pxclamalion nouvelle du ton d'un homme qui, quoique irrite et surpris, veut écouler jusqu'au bout ce qu'on vient lui dire avanl de faire aufune réponse. Au grand étonncnienl d<! tous les speclateurs, il réprima les gestes brusques el vioUnlsqui lui étaient habituels; mais il tenait l'ongle de son pouce serré entre ses dénis, ce qui était son atlitudi; favorite dans les niomenls où il écoulait avec attention, et les yeux invariablement fixés à terre, comme s'il cûl craint de laisser voir la colère qui s'y peignait.
Sfinglicr-Rouge continua flonc hardimenldc remplir son impudent iiies.s^g»;. — En consequence, dil-il, je vous requiers, duc Charli.'s, au nopi du priqcc-évèque de Liège el comte de Croye, de vous désister de nos, prétentions sur la ville libre e| inipcriale de Liège, air. ;i que iha u.surpalions que vous y aveï exercées de connivence av^c teu Louis de Bourbon, évoque indigne de cel(ie witle. — Ah I s'écria de nmjveaii le duc. — Comme aussi de restituer les bannières de la comm-ine, au nombre de trente-six, que vous avez enlevées avec violenc" aux habiUoU d« Ui^ e... 4« réparer Iw brèches p>ia
vous avez faites à leurs murailles... de reconstruire les fortifications que vous avez lyranniquement démantelées... de reconnaître mon maître, Guillaume de la Marck, comme prince-évéque, légalement et librement élu par le chapitre des chanoines, dont voici le procesverbal. - Avez-vous fini"? dit le duc. — Pas encore, répondu l'envoyé : je requiers en outre Votre Altesse, de la part dudit noble et vénérable prince-évéque et comte, de retirer présentement du château de Bracquemont et autres places fortes du comté de Croye, les garnisons qui y ont été mises, soit en votre propre nom, soit aï» nom d'Isabelle de Croye, ou en tout autre, jusqu'à ce qu'il ait élé décidé par la diète impériale si les fiefs en question n'appartiennent pas à la sœur du dernier comte, la très gracieuse comtesse Hameline, ])lulôt
qu'à sa fille, en vertu du droit emphytéotique, jus cmphyleuseos.
Votre maître est très savant, répliqua le duc. — Toutefois, continua le héraut, ledit noble et vénérable prince-évèquc et comte est disposé, toutes autres discussions cuire la Bourgogne et Liège étant aplanies, à concéder à la comtesse Isabelle un apanage convenable à sa qualité. — 11 est généreux et sage, dit le duc sur le même ton.
— Sur la conscience d'un pauvre fou, dit le Glorieux à l'oreille du comte de Crèvecœur, j'aim^Tais mieux être dans la peau de la plus misérable vache qui soit jan^ais morte du charbon, que dans le vètenicnt bariolé de ce drôle. Le pauvre gari;on eu agit comme les ivrognes qui ne songent qu'à faire venir une nouvelle bouteille, sans s'inquiéter du compte que lient l'hôte derrière la cloison. — Est-ce tout, pour celte fnis? demau.da le duc au héraut. — Je ne dois plus ajouter qu'un mol de fa pa|t(le (uondil nob|e et vénérable seigneur, et ce mot est relatif à son dig^ic et fidèle allié le roi très clirélien!
— Ah! s'écria le duc avec un IVèmisseuient et d'un ton plus véhément que jusqu'alors; mais il se contint, cl donna toute .son attention à ce qu'allai! dire le héraut. — Lequel roi très chrétien, continua Sanglier-Rouge, ori dit que vous relcncz prisonnier, vous, Charles de Bourgogne, contrairement à vos devoiis comme vassal de la couronne de France, el à la foi observée parmi les princes chrétiens. Pour cette raison, iiundil noble et vénérable maître vous somme par ma bouche de mettre son royal allié le roi très rhretien en liberté immédiate, ou de recevoir le'defl que je suis autorisé à vous porter de sa part. — Avez-vous fini? — Oui, et j'attends la ré|ninse de Votre Altesse avec la confiance qu'elle préviendra l'effusion du sang hmiiain. — Eli bien! [lar saint Georges de Bourgogne! s'écria le duc
.Mais avant qu'il pût en dire davantage, Louis sç leva, et prit la parole d'un air si plein de dignité el de majesté même que Charles n'osa l'interrompre. — I|eau cou>in de Bourgogne, avec votre pe.'mission, dit-i), nous réclamons la priorité pnur répondre à cet impudent orateur. Coquin de héraut, on qui que lu sois, va dire au meurtrier, au parjure Guillaume de la Marck, que le roi de France sera bientôt devant Liège, pour y (lunir le meurtre sacrilège de son bienaimé parent Louis de Bourbon, et qu'il se propose de faire attacher de la Marck loul vif à un gibet, pour l'insolence qu'il a de médire son allié et de placer mon nom royal dans la bouche d'un de ses vds messagers. — Et tu ajouleras de ma part, dit Charles, tout ce qu'un prince peut avoir de malédictions pour un brigand et un assu^<in. Va-t'en .. Mais non, attends un instant : jamais héraut n'a quille la cour de Itourgogne sans avoir occasion de crier largesse : qu'on le fouette jusqu'à mettre les os à nu. — Nous demandons à Votre' .Vitesse la permission de lui faire observer, s'écrièrent à la fois Crèvecœur el d'imbercourt, que cet homme, étant un héraut, doit jouir des privileges qui appartiennent à son titre. — Est-ce bien vous, messieurs, répliqua le duc, qui êtes assez simples pour croire que le labard fait le héraut? Les armoiries mêmes de ce malheureux me prouvent qu'il n'est qu'un imposteur. Que Toison-d'Or s'avance et qu'il le questionne devant nous.
En dépit de son effronterie naturelle, l'envoyé du Sanglier des Ardennes pâlit, et l'on s'en aperçut malgré plusieurs couches de vermillon qu'il avait étendues sur son visage. Toison-d'Or, chef des hérauts du duc, comme nous l'avons dit ailleurs, el roi d'armes dalis ses domaines, s'avança en s'inclinani de l'air d'un homme qui savait ce qui était dû à sa place, cl demanda à son frère supposé dans quel collège il avait étudié la science qu'il professait.
— J'ai été reçu poursuivant d'armes au cidlége héraldique de Ratisbonne, répondit Sanglier-Rouge, el je dois mon diplôme do maîtrise à celle savante confrérie. — Vous ne pouviez le recevoir de plus dignes mains, répondit Toison-d'Or eu s'inelin.anl plus profondément encore; et si je me permcis «le conférer a^ec vous sur les my.steres de notre mdjle science, par respect pour les ordres de mon 1res gracieux maître , ce n'est pas dans l'espérance do vous donner des leçons, mais bien d'fn recevoir. — Allons, allons, dil le duc a\ec iippatii ncç; trev^.- de cérumpnies, etfais-lgi quelqiiesqi estions qui nieH(,nl son savoirii l'èprei^ve. ; — Ce scfitil une iiisult« de demander à un disciple de l'illustre collègi' héraldique <\i> llulisbonnc s'ilcunnaii les termes les plus usités du bhusuii, dit Toisoii»dOr; mais je puis, sans l'offenser, prier Sanglier-Rouge de dire s'il possède les termes lesplusmysttrieux de la sriencc, pai lis(|uel>les véritables initiés communiquent d'une manière emlilémati(|ue, et pour aiioi dire parabolique, ce qu'ils trausmctteul aux autres daaa
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
le langage ordinaire; termes qui sont la quintescence de la science héraldique. — Je connais toute espèce de blason, répondit Sanglier- Rouge avec assurance; mais peut-être les termes dont nous nous servons en Allemagne ne sont pas ceux que vous employez en Flandre. — Hélas! pouvez-vous parler ainsi? répliqua Toison-d'Or: notre noble srience , qui est la vraie bannière de la noblesse et la
floire des preux , apparaît la même dans toute la chrétienté; les arazinset les Maures eux-mêmes en ont quelque teinture. Je vous prierai donc de décrire d'après la méthode céleste , c'est-à-dire d'après les planètes, telles armoiries qu'il vous plaira de choisir. — Décrivez vous-même votre blason comme il vous plaira, dit Sanglier-Rouge ; je ne m'occuperai pas de telles niaiseries : suis-je donc ur. singe accoutumé à sauter à commandement? — Montrez-lui les premières armoiries venues, et qu'il les décrive à sa manière, dit le duc ; s'il est pris en défaut , je lui promets que son dos sera gueules, azur et sable. — Voici, dit le héraut bourguignon en tirant de sa poche un parchemin; voici d'anciennes armoiries que de puissants motifs m'ont porté à décrire d'après mes faibles lumières. Je prie mon confrère, s'il appartient en effet à l'honorable collège héraldique de Ratisbonne, de les déchiffrer en termes techniques?
Le Glorieux, qui semblait prendre grand plaisir à cette discussion, s'était avancé tout près des deux hérauts. — Je vais t'aider, mon ami , dit-il à Sangiier-Rouge en le voyant jeter sur le rouleau des yeux où se peignait son anxiété. Messeigneurs et maîtres, ceci représente un chat faisant le guet à la fenêtre d'une laiterie.
Cette saillie provoqua un éclat de rire général, et Sanglier-Rouge y trouva quelque avantage, car Toison-d'Or, indigné de la malicieuse interprétation donnée à son dessin , s'empressa de dire que ces armoiries avaient été adoptées par Childebert, roi de France , après qu'il eut fait prisonnier Gondemar, roi de Bourgogne, et qu'elles représentaient un once ou chat-tigre derrière une grille, emblème du prince captif; il termina en les expliquant en termes techniques qu'il serait superflu de rapporter ici.
— Par ma marmotte! dit le Glorieux, si le chat représente la Bourgogne, du moins est-il aujourd'hui du bon côté de la grille. — Tu as raison, mon ami, répondit Louis en riant, tandis que le reste de l'assemblée et Charles lui-même semblaient déconcertés par une plaisanterie si grossière. Je te dois une pièce dor pour avoir jeté, au milieu d'une scène qui a commencé d'un ton fort sérieux et fort triste, une plaisanterie qui, je l'espère, la terminera gaîment. — Silence, Glorieux! dit le duc; et vous, Toison-d'Or, qui vous montrez trop savant pour être intelligible, retirez-vous. Qu'on fasse
avancer ce drôle Réponds-moi, misérable, lui cria-t-il du ton
le plus acerbe, connais-tu la différence qui existe entre or et argent, dans la langue du blason? — Par pitié, monseigneur, ne m'accablez pas. Noble roi Louis, parlez pour moi. — Parle pour toi-même! s'écria le duc; je te le demande, es-tu héraut ou non? — Je ne l'ai jamais été qu'en cette occasion. — De par saint George! dit le duc fn jetant sur Louis un regard de travers, nous ne connaissons aucun gentilhomme qui aurait voulu prostituer ainsi la noble science sur laquelle reposent la royauté et la noblesse, si ce n'est ce roi qui envoya à Edouard d'Angleterre un valet déguisé en héraut. — Un tel stratagème, dit Louis, pouvait se justifier dans une cour où il ne se trouvait point de héraut pour le moment , et par l'urgence des circonstances. Mais quoiqu'il ait pu réussir auprès de grossiers et ignorants insulaires, il fallait ne pas avoir plus de jugement qu'un Sanglier, pour espérer qu'une supercherie semblable pût passer à la cour si éclairée du duc de Bourgone. — N'importe gui l'ait envoyé, dit le duc avec colère ; il ne retournera vers son maître que dans un fâcheux état. Gardes, qu'on le conduise jusqu'à la place du marché, et là qu'on le déchire avec des fouets et des lanières jusqu'à ce que son tabard tombe en lambeaux ! Sus au Sanglier- Rouge ! çà, çà ! tayaut ! tayaut !
Quatre ou cinq chiens de première taille, semblables à ceux qu'on voit dans les parties de chasse peintes par Rubens et Schneider, entendirent les derniers mots prononcés par le duc , et, à ces mots bien connus d'eux, ils se mirent à aboyer et à hurler comme si un sanglier venait de s'élancer de sa bauge. — Par la Sainte-Croix ! dit Louis cherchantàentrer dans la disposition d'espritdeson dangereux cousin, puisque l'àne s'est affublé de la peau du sanglier, je lancerai les chiens sur lui pourqu'ds la lui arrachent' — C'est cela! c'est cela! s'écria le duc Charles, avec l'humeur duquel cette idée se trouvait en parfaite harmonie; cela va être fait! Qu'on découple les chiens! Sus! suslTalbeau! Beaumont! Nous le courrons depuis la sortie du château jusqu'à la porte de l'est. — J'espère que Votre Grâce me traitera en bête de chasse, dit le malheureux héraut faisant aussi bonne contenance que possible : elle me permettra de prendre du champ. — Tu n'es qu'une bête puante, répondit le duc, et. d'après le code de la vénerie, tu n'as droit à aucune protection ; néanmoins, en faveur de ton impudence sans égale, tu auras environ cent pas d'avance. Allons, messieurs, allons : voyons un peu ce divertissement.
A ces mots l'assemblée se leva tumultueusement, chacun se montrant très empretsé , maU perioune plus que les d«ux prioceg 4*
jouir du doux passe-temps dont le roi Lonis avait suggéré l'idée.
Le plaisir qu'ils se promettaient fut complet, car Sanglier-Rouge à qui la terreur donnait des ailes, et qui avait à ses trousses une di . zaine de chiens courants excités par les sons du cor et les cris de ; piqueurs, courut comme porté par le vent; et s'il n'avait point été embarrassé par ses vêtements de héraut, le plus mauvais costume possible pour un coureur, il aurait échappé à la meute. Illa dérouta même une ou deux fois, avec une adresse et une légèreté qui lui attirèrent les applaudissements des specUteurs. Mais aucun de ceuxci, pas même le duc Charles, ne prenait à cette chasse autant de plaisir que le roi Louis, qui riait aux larmes, mu par des considérations politiques, tout autantque par le plaisir que lui faisait naturellement éprouverlespectacle des souffrances humaines lorsqu'elles se présentent sous un aspect burlesque. Dans les élans de sa joie, il saisit le manteau d'hermine de Charles, comme pour se soutenir' tandis que le duc, non moins agréablement occupé, appuyait sa main sur l'épaule du roi, ces deux princes se témoignant ainsi une confiance et une familiarité réciproques qui faisaient un parfait contraste avec ce qui venait de se passer entre eux peu d'instants auparavant. Enfin, l'agilité du faux héraut ne put le protéger plus longtemps contre la dent des ennemis acharnés à sa poursuite. Les chiens l'atteignirent, le terrassèrent, et l'auraient probablement étranglé à l'instant même si leduc ne se fiit écrié : — Arrétez-les chiens! arrétez-les chiens! arrachez-le à leurs morsures! Il s'est montré bon coureur, et quoiqu'il n'ait pas fait grande résistance aux abois, nous ne voulons pas qu'on eu fasse curée.
Quelques veneurs s'empressèrent donc d'écarter les chiens et de les accoupler; d'autres poursuivireut ceux qu'on n'avait pu saisir, et qui couraient dans les rues, emportant en triomphe les lambeaux de drap et les broderies déchirées de la cotte d'armes que l'infortuné héraut avait endossée pour son malheur.
Dans ce moment et pendant que le duc était trop occupé pour faire attention à ce qui se disait derrière lui, Olivier le Dain se glissa près du roi, et lui dil à l'oreille : — Ce prétendu héraut n'est autre que le Bohémien Hayraddin Maugrabin; il ne faudrait pas qu'il parlât au duc. — Qu'il meure ! répondit Louis du même ton ; les morts ne parlent plus.
Un instant après, Tristan l'Ermite, qu'Olivier le Dain avait prévenu, s'avança devant le roi et le duc, et leur dit avec sa brusquerie ordinaire : — Sauf la permission de Votre Majesté et de Votre Altesse, ce gibier m'appartient, etje le réclame : il est marqué de mon sceau, une fleur de lis sur l'épaule comme chacun peut le voir. C'est un scélérat bien connu; il a assassine des sujets du roi, pillé des églises, violé des vierges, tué des daims dans les parcs royaux, et... — C'est assez, c'est assez, interrompit le duc; il est avec justice et à plus d'un titre la propriété de mon royal cousin. Qu'en veut faire votre Majesté? — S il est laissé à ma disposition, dit le roi, je me contenterai de lui faire donner une leçon de blason, science dans laquelle il est si ignorant : on lui montrera par expérience ce que signifie une croix potencée avec accompagnement d'une bonne corde à l'un des bras. — Croix qu'il ne portera pas, maisqui lui servirade support! reprit le duc; et il partit d'un éclat de rire à cette excellente saillie! Allons! qu'il prenne ses degrés sous Tristan ; votre compère est un habile professeur en cette science.
Le roi répondit si cordialement à ce bruyant témoignage de la gaieté de Charles, que celui-ci ne put s'empêcher de lui dire en le regardant d'un air presque amical: — Ah! Louis, Louis, plût à Dieu que vous fussiez un prince aussi fidèle que vous êtes un joyeux compagnon! Je pense encore bien souvent aux jours de plaisirs que nous avons naguère passés ensemble. — 11 dépend de vous de les voir revenir, répliqua le roi : je vous accorderai les conditions les plus avantageuses que, sauf mon honneur, et sans vous rendre vousmême la fable de la chrétienté, vous puissiez me demander dans la situation où je me trouve; et je fci'ai serment de les observer, sur la sainte relique que j'ai le bonheur de porter, et qui est un morceau de la vraie croix.
En parlant ainsi, il montra un petit reliquaire d'or qui était suspendu à son cou par une chaîne de même métal, et qu'il portait pardessus-sa chemise ; puis il ajouta, après l'avoir baisé dévotement : — Jamais faux serment n'a été fait sur cette relique sacrée qu'il n'ait été puni dans l'année. — Cependant, fit observer le duc, c'est la même sur laquelle vous m'avez juré amitié en quittant la B'^urgogne; et bientôt après, vous envoyâtes le bâtard de Rubempré pour m'assassiner ou s'emparer de ma personne. — Ah, beau cousin! vous réveillez là d'anciens griefs; mais je vous assure que vous êtes dans l'erreur à ce sujet. D'ailleurs, ce n'est pas sur cette relique que j'ai fait le serment dont il s'agit; c'était sur un autre morceau de la vraie croix, présent que m'a fait le grand-seigneur, et dont la vertu s'était sans doute affaiblie pendant son séjour chez les infidèles. Eh bien ! la guerre du bien public n'éclata-t-elle pas dans Tannée? une armée bourguignonne ne campa-t-elle pas à Saint- Denis, soutenue par tous les grands feudataires de France? et ne fus-je pas obligé de céder la Normandie à mon frère? 0 mon Dieu, préservez-moi de me parjurer sur une si sainte relique ! — Eh bien, MHsin, je croit qi>« toui avez reçu une leçon sufasante pour l'<^
QUENTIN DURWARD
Tenir. — Et aujourd'hui , par exemple , répondes avec franchise et
«ans détour : ètes-vous disposé à tenir votre promesse , et à marcher avec moi contre le meurtrier du prince-évèque et ses dignes alliés les Liégeois, pour en tirer une vengeance éclatante. — Je marcherai contre eux avec le ban et l'arrière-ban de France, l'oriflamme déployée. — Non , non, c'est plus qu'il ne faut, plus qu'il ne convient. La présence de votre garde écossaise et de deux ou trois cents lances d'élite suffira pour montrer que vous agissez librement. Une armée considérable pourrait... — Me rendre libre en réalité, voulezvous dire, beau cousin? Eh bien! vous fixerez vous-même le nombre des troupes qui devront me suivre. — Et, pour prévenir désormais tout motif de discorde , vous consentirez au mariage de la comtesse Isabelle de Croye avec le duc d'Orléans? — Beau cousin, vous abusez de ma courtoisie. Le duc est fiancé à ma fille Jeanne. Soyez généreux : cédez sur ce point, et parlons plutôt des villes fortes sur la Somme. — Mon conseil réglera ce point avec Votre Majesté; quanta moi, j'ai moins à cœur une augmentation de territoire, que la réparation des injures que j'ai reçues. Vous vous êtes immiscé dans les aEFaires de mes vassaux, et vous avez voulu disposer de la main d'une pupille du duché de Bourgogne selon votre royale volonté; eh bien! puisque Votre Majesté s'est chargée de ce soin, qu'elle marie la comtesse Isabelle à un membre de sa propre famille; autrement notre conference est rompue. — Personne ne me croirait, si je disais que j'y consens volontiers; jugez-donc, beau cousin, de mon extrême désir de vous obliger, quand je vous promets, bien malgré moi, que si les parties y consentent et obtiennent une dispense du pape, je ne m'opposerai pas au mariage que vous proposez. — Tout cela peut être facilement arrangé par nos ministres, et nous voilà redevenus cousins et amis. — Dieu en soit loué! répondit Louis; il tient dans ses mains le cœur des princes, et, dans sa miséricorde, les inclinant vers la clémence et la paix, il sait prévenir l'effusion du sang humain... — Olivier, ajouta-t-il plus bas en s'adressant à ce favori qui rôdait sans cesse autour de lui comme le démon familier aux côtés d'un magicien. Olivier, écoute : dis à Tristan d'expédier eji diligence ce vagabond de Bohémien.