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CHAPITRE XXXVI

Peu de jours s'étaient écoulés lorsque Louis reçut, avec le sourire delà vengeance satisfaite, la nouvelle que son conseiller favori, le cardinal de la Balue, gémissait dans une cage de fer où il éprouvait le supplice de ne pouvoir se tenir ni deb nit ni couché, et où, soit dit en passant, il resta enfermé pendant près de douze ans sans ((ue personne s'inquiétât aucunement de lui. Les troupes auxiliaires que le duc avait exigées du roi étaient arrivées, et Louis secon.solait en pensant que, i>i elles étaient trop ■''y •'ombreuses pour lutter contre

l'armée bourguignonne, elles suffisaient du moins pour le protéger, lui, contre toute violence de la part du duc. D'une autre part, il se voyait libre de reprendre dans un temps meilleur ses projets de mariage entre sa fille et le duc d'Orléans; et quoiqu'il sentit combien il était humiliant pour lui de servir avec ses plus nobles pairs sous la bannière de son propre vassal et contre un peuple dont il avait embrassé la cause, il ne se laissa pas décourager par des circonstances si défavorables, espérant que l'avenir lui offrirait quelque dédommagement;— car, di.sait-il à son fidèle Olivier, le hasard peut amener un coup avantageux; mais c'est la patience et l'habileté qui finissent par gagner la partie.

Occupé de ces réflexions, le roi Louis, par un beau jour de la fin de l'été, monta à cheval; et s'inquiétant peu qu'on le regardât comme faisant partie du cortège d'un triomphateur plutôt que comme un souverain indépendant environné de ses gardes et de ses chevaliers, sortit des portes gothiques de Péronne pour aller joindre l'armée bourguignonne qui commençait à se mettre en marche sur Liège. La plupart des dames de distinction, alors en grand nombre à Péronne, montèrent sur le rampart, parées de leurs plus riches atours, afin de jouir du spectacle guerrier. La comtesse de Crèvecœur y avait conduit Isabelle, qui s'en était défendue avec une extrême répugnance; mais Charles avait ordonné péremptoirement que celle qui devait être prix le du combat se montrât aux braves prêts à entrer dans l'arène.

Pendant que les troupes défilaient, on vit plus d'un pennon et plus d'un bouclier ornés de nouvelles devises qui exprimaient la résolution bien prononcée de celui qui le portait de se mettre sur les rangs des chevaliers de la beauté. Ici, c'était un coursier s'élançaiit dans la carrière; là, une lleche lancée contre un but; celuici portait un cœur percé d'un trait, emblème de sa passion ; celuilà une tète de mort et une couronne de lauriers, signifiant qu'il voulait vaincre ou mourir. Enfin, parmi les inventeurs de ces emblèmes, un grand nombre avaient l'art de les rendre si compliqués et si obscurs, qu'ils auraient défié le talent du plus subtil interprète. Comme on se l'imaginera aisémeni aussi, chaque chevalier fît faire à son coursier les courbettes les plus gracieuses, et prit sur sa selle l'attitude la plus élégante, au moment oii il passait sous les yeux de ce charmant essaim de dames et de demoiselles qui encourageaient les braves par de doux sourires et en agitant leurs mouchoirs et leurs voiles. Les archers de la garde du roi de France, choisis parmi la fleur de la nation écossaise, et pour ainsi dire homme à homme, attirèrent particulièrement les regards, et furent couverts d'applaudissements unanimes à cause de leur bonne tenue et de leur uniforme splendide. Parmi ces étrangers, il y en eut un qui tenta de prouver qu'il n'était pas inconnu de la comtesse Isabelle, ce que n'avaient point osé les membres même les plus distingués delanoblesse française. Cetéméraireétait Quentin Durward. En passant devant les dames , il offrit à la comtesse de Croye , au bout de sa lance , la lettre que sa tante lui avait envoyée par le Bohémien.

— Sui- mon honneur, s'écria le comte de Crèvecœur, voilà qui est de la dernière insolence de la partd'un indigne aventurier!— Ne le qualifiez pas ainsi, Crèvecœur, dit Dunois; j'ai de bonnes raisons de rendre témoignage à sa valeur; et même c'est en faveur de cette dame qu'il l'adéployée contre moi. — Voilà beaucoup de paroles pour rien, dit Isabelle rougissant de honte et de ressentiment tout ensemble; c'est une lettre de ma pauvre' tante ; elle m'écrit avec un certain enjouement , quoique sa situation doive être affreuse. — Voyons, dit Crèvecœur ; communiquez-nous ce que vo-isdit l'épouse du Sanglier.

La comtesse Isabelle lut la lettre dans laquelle sa tante paraissait déterminée à présenter sa situation sous le point de vue le plus agréable possible, et àjustifier à ses propres yeux l'inconvenance de son mariage précipité, par cette idée qu'elle avait le bonhtur d'être unie au guerrier le plus brave de ce siècle, à un homme qui par son courage venait d'acquérir une principauté. Elle suppliait sa ni( ce de ne pas juger son Guillaume, comme elle l'appelait, par les di> ours d'autrui , mais d'attendre qu'elle le connût personnellement. Sans doute il avait des défauts; mais ces défauts lui étaient communs avec des personnes pour lesquelles elle avait toujours eu une grande vénération. Guillaume aimait un peu trop la bouteille; mais Godfrey, un de leurs vénérables aïeux , n'était nullement ennemi du vin; Guillaume était d'un caractère un peu violent, peut-être même sanguinaire : c'était aussi celui de son frère à elle, le comte Reinold d'heureuse mémoire; Guillaume était brusqua dans ses discours : il y a peu d'Allemands qui ne le soient ; un pett volontaire et impérieux : mais tous les hommes n'aimeni-ils pas à dominer? La vieille comtesse faisait beaucoup d'autres rapprochements de ce genre, et finissait eu disant qu'elle désirait beaucoup, qu'elle espérait même qu'Isabelle profilerait de l'assistance du porteur de sa lettre pour tâcher d'échapper à la tyrannie du duc de Bourgogne, et pour se rendre à la cour de son bien-aiiné parent, h Liège, où les petits différends qui existaient entre elles relativement à leurs droits respeclifs dans la succession du comte de Croye pourraient s'arranger au moyen du mariage d'Isabelle avec Cari

QUENTIN DDRWARD.

Eberson, un peu plus jeune, à la vérité, que sa future épouse ; mais cet inconvenient (la comtesse Hameline pouvait en parler d'après sa propre expérience) était moins grave que sa nièce ne pouvait se 1 imaginer. Ici Isabelle s'arrêta, l'abbesse rivant fail observer avec un air de pruderie, qu'il ne fallait pas s"a|ipesaniir sur ces vanités mondaines, et le comte de Crèvecœur s'étant écrié dans un transport de colère: — Qu'elle aille au diable, cette abominable sorcière' puoi! elle n'a pas senti que sou dégoûtant grimoire ressemble à rappàt nauséabond que l'on met dans une trappe à rat>'' P"i ' mille fois fi de la vieille et perfide traîtresse !

La comtesse de Crèvecœur reprocha gravement à son mari une sortiesi violente. — De la Marck, dit-elle, peut avoir trompé la comtesse Hameline par une apparence de courtoisie. — Lui !

montrer seulement une ombre de courtoisie! je le proclame innocent du crime de dissimulation sur un tel sujet. De la courtoisie ! aulant vaudrait en attendre d'un véritable sanglier; autant vaudrait essayer de dorer un gibet et sa chaîne rouiUée.

Non, non, toute folle qu'elle est, Hameline n'est pas assez sotte pour s'éprendre de la tète fauve qui l'a saisie et qui la retient dans sa propre tanière.

Mais vous autres femmes, vous êtes toutes de la même étulfe : quelques belles paroles suffisent pour réussir auprès de vous; et j'ose dire que ma jolie cou.iine meurt d'impatience d'aller se réunir a sa tante dans ce paradis des fous, et d'épouser le mar- •cassin. — Bien loin d'être capable d'une telle folie, dit Isabelle, je désire doublement la punition de l'assassin du bon évèque, afin que ma tante soit tirée des mains de ce scélérat. — lin ce moment je reconnais la Toix d'une de Croye, s'écria le comte. Et il ne fui plus question de la lettre.

Mais il est à propos <le faire observer qu'en lisant cette épître à ses amis, Isabelle ne crut pas nécessaire de leur communiquer un certain pûst-scriplum, dans lequel sa tante,

en véritable femme, lui faisant le détail de ses occupations, disait qu eleavait pourlemomfnlsuspcndu labroderied'un surtout destiné parelleason mari,etqui porterait les armes de Croye et de la Marck reunies, avec un païen traver<, en lémoignagede leur alliance conjugale, attendu que son Guillaume avait résolu, par des motifs qu'il tenait secreU, défaire porter scsarmeset son costume à quelques-uns ae ses agents, dans la pnmierc afTairequi aurait lieu, et de prendre lui-même les armoiries d'Orléans, avec la barre d'illégitimité- en nn r, '«';'"fs-,'='=ll<^s .le Dunois. Dans la lettre était aussi renfermé un petit billet, dont Isabelle ne jugea pas à propos de parler; il ne consistait qu en ce peu de mots tracés par une main étranirère- -t >it vous n entendez pas bienlôl la renommée parler de moi con-^ T. II.

La tète du Sanglier.

cluez-en que je su=s mort, mais d'une manière digne de vous »

h vraŒ,làbT''lVl' ^"""""'li^'' "'^«"^^-^^ ''"^^^ '«"'-à-i'^it OMVPIIP f ; ' . ' '^™'?.P"" 'imagination d'Isabelle avec i „« nouvelle force ; et comme l'esprit d'une femme manque rarem Tt oieîes tr'iiin'if ">oyens de mettre ses projets à exéc^utîon a^.n que les troupes fussent en pleine marche, Durward reçut par V°ê ma'» .nconnue la lettre d'Hameline, portant trois croix vfs-à v..' cn\r,t'Z?'T\ ^^'" '■'''^'''''«° de ces mots : « Celu qui ne .- Plli. P^.^,''.'^'^"^ 'es armoiries du fils du bâtard d Orléans qua-id elles brillaient sur la poitrine du brave chevalier qui seul à d?o"t le

les porter, ne les iv doutera point qua d il les verra sur ceile d'un tyran et d'iiu assassin.» Le jei-ie Ecossais baisa et pr i sa mille fois sur s cœur le précieux a .;, qui lui parvenait air^i; car il lui indiquait la route au' bout de laquelle l'honneur jt l'amour lui pré| raient une double ce ronne, et il mettait sa possession un • cret, inconnu à t autre, à l'aide duq il saurait reconnai celui dont la mort i portait tant au suc de ses espérances , cret qu'il prit la s.- ■.

résolution de reni rmer leligieusem ■ ' dans son sein. Tou fois Durward vil la cessité d'agir aut ment pour l'avis ( lui avait donné H laddin, puisque las tie projetée par de iMaick pouvait eau la destruction de 1' mée assiégeante, l'on ne prenait lesf grandes précaution tant il était diffici dans les guerres 1 multueuses de ce époque , de se remi ; tre d'une surprise lu •lurne! Apiôs y avi ;r mûrement réfléchi^ il résolut de révéler cet avis personnell ment et aux deux pri.ices réunis : peut-êtie craignait-il que Loui , apfirenant en particulier un plan si bit a concerté, et dont .■ succès paraissait a; sure, ce ne fût ui, ■ tentation trop for pour la probité vaci lante de ce monai que, qui se laissera peut-être entraîner ■ seconder les assail lants, au lieu de les re pou.sser. 11 se déter

I'"u.i3i:i . Il se ueiei mina donc à attendre que Louis et Charles se trouvassent ensemble occasion qui probablement ne devait pas se présenter de sitôt, cai ni l'un ni l'autre n'était empressé de se soumettre à la contraint( d'une entrevue.

Cependant les confédérés continuaient leur marche, et bientôt ils entrèrent s'ir le territoire de Liège. Là, les soldats bourguignons, ou clu moins une partie d'entre eux, c'est-à-dire ces bandes quj avaient acquis le surnom d'escorcheurs, montrèrent qu'ils méritaient ce titre execrable par les mauvais traitements qu'ils firent subit aux habitants des campagnes, sous prétexte de venger la mort de l'évêqiie. Celte conduite désordonnée fil un tortgrave à la cause de Charles ; car les paysans ainsi maltraités, qui auraient pu restet

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILI.USTKKES

neutres d;ins la querelle , ajan' rendireiil sa marche (*''' qui s\'l>iii;n;i'-'' Li."'

se défendre , -lélarhemenls -v. ri'|iliiml sur ..■n's résolus de défendre ..^. Les Français, au contraire, ...■e, et l'ilite des troupes de leur pays, .j. qu'ils avaient reçus dii roi , ne s'éloignaient ja- ., leurs bannières respectives, et observaient la plus sévère disti|iliiK' Ce contraste augmenta les soupçons de Charles , qui ne put s empêcher de remarquer qu'ils se coinporlaient plutôt en amis des I ip^eois qu'en alliés de la Bourgogne. Enfin, sans avoir éprouvé auiiine opposition sérieuse, l'armée arriva dans la riche vallée de la Miuse, devant la grande et populeuse cité de Liège. On vit alors que le château de SchonwalAt avait été presque ruiné , et l'on coniprii que Guillaume de la Marek , à qui srs laKnls militaires tenau ul lieu de toute autre vertu , rasscnililnrit toutes ses forces dans la ville, avait résolu d'éviter une rencontre en rase campagne avec les cavaliers de France el de Bourgogne. Les confédérés ne furent pas longtemps sans éprouver le danger qu'il y a toujours à attaquer une grande ville, quoique ouverte, lorsque les habitants sont disposés à se défendre avec le courage du désespoir.

Persuadés qu'une ville démantelée, et dont les murailles offraient de larges brèches, ne pouvait opposer aucune résistance, les Bourguignons qui composaient l'avanl-garde s'imaginèrent qu'ils y pénétreraient aisément : ils entrèrent donc dans un des faubourgs aux crisdeo Bourgogne! Bourgogne!... tuez!... tuez!... ville gagnée!... Sou- Tenez-vous de Louis de Bourbon ! » Mais comme ils marchaient en désordre dans des rues étroites, el qu'ils se dispersaientpour se livrer au pillage, un corps de Liégeois, sorti tout à coup delà ville, tomba sur eux avec fureur et en fit un horrible carnage. Guillaume de la Marck profita même des brèches pour faire des sorties sur plusieurs points; et ses détachements attaquèrent les assaillants tout à la fois de front, sur les flancs et sur les derrières. Ceux-ci, surpris par une attaque aussi vive qu'imprévue, et serrés de près par des ennemis nombreux, purent à peine se servir de leurs armes pour se défendre, et la nuit, qui commençait à tomber, ajouta au désordre. Lorsque le duc Charles reçut cette nouvelle, il fut saisi d'un trans-

Sort de rage; mais il se calma un peu quand Louis lui eut offeit 'eiivover ses hommes d'armes français au fiiubourg, afin de secourir i'avanl-garde bourguignonne. Rejetant celte oitre d'un ton sec, il voulait se mettre à la tète de ses gardes ; mais d'imbercourt et trèvecreur le prièrent de leur confier ce service. Marchant donc vers le lieu du combat, sur deux points différents , eu bon ordre et de manière à pouvoir se porter mutuellement secours, ces deux célèbres capitaines réussirent à repous.ser les Liégeois et à dégager , l'avani-garde, qui, indépendamment des prisonniers, perdit plus de huit cents hommes , dont une centaine étaient des hommes d'armes. Les prisonniers ne furent pourtant pas en grand nombre: la plupart avaient été délivres par d'imbercourt, qui, ayant réussi à se rendre maître du faubourg, établit des postes vis-à-vis de la ville, dont on était séparé par une esplaiiadedehuità neuf cents pas. En effet, le> maisons qui couvraient naguère cet espace avaient été démolies dans la crainte qu'elles ne nuisissent à la défense du corps de la place II n'y avait pas de fossé enlre Liège et la campagne, le terrain elant trop pierreux poui- (ju'il eût été possible d'en ouvrir un. En face du faubourg se trouvait une porte par laquelle on jinuvait faire des sorties; et deux ou trois brèches avaient été bouchées à la hàle par de simples palissades en bois. D'iinbereourt fit tourner deux coulevrines contre la porte, en dirige'a deux autres sur les brèches, afin d'èlre jnèt à repousser toute soitie, puis alla rejoindre l'armée bourguignonne , qu'il trouva dans un grand désordre.

Le corps principal et I arrière-garde du duc avaient continué d'avancer pendant que l'avant-garde, reponssée et rompue, se relirait en desordre : ainsi les fuyards vinrent heurter contre les autres troupes, et jeter la confusion dans leurs rangs. L'absence de d'imbercourt, qui remplissait les fonctions de raarechal-de-camp , ou, comme nous le dirions aujourd'hui, de quartier-maître général, permit à la confusion de se pro|>ager; et, pour que rien n'y manquât, la nuit devint horriblemenl noire, el une forte pluie tomba tout à coup. Enfin le sol sur lequel l'armée belligérante était obligee de prendre position était marécageux, el coupé par un grand nombre de canaux. Il serait difficile de se faire une idée de la confusion qui régnait en ce moment dans l'armée bourguignonne. Les chefs ne reirouvaient plus leurs soldats; les soldats ne reconnaissaient plus ni l<;urs étendards ni leurs officiers; tous, sans distinction de rang, cherchaient un abri partout où ils pouvaient en trouver. Les fuyards et les blessés, pèle-méle au milieu de leur déroute, demandaient en ■vain des secours et des rafraîchissements; tandis que les troupes qui formaient l'arrière-garde , ignorant ce désastre, accouraient pour prendre part au sac de la ville, qu'elles croyaient déjà commencé.

D'imbercourt trouva d<mc une tâche bien difficile à remplir, et, pour comble de malheur, il essuya les plus vifs reproches de la part de ma maitre. oui n'eut aucun égard au devoir plus pressant encore dont '\ venait ae s'acquitter. Ne pouvant supporter cette injustice ,

— C'est d a[iiés vos ordres, lui dit-il, que j'ai été porter des secoufs à l'avant-garde; j'ai laissé le corps principal .sous le commandement de Votre Altesse, et à mon retour je trouve l'armée dans un tel désordre que je ne vois plus ni front, ni ailes, ni arriere-garde! - Nous n'en ressemblons que mieux à un baril de harengs, repartit le Glorieux, et c'est une comparaison assez juste pour une armée Ûamande.

La plaisanterie de son fou privilégié fit rire le duc, et peut-être empécha-t-elle que l'altercation qui venait de s'élever entre lui et son général n'allât plus loin. On s'empara d'une petite maison de campagne, appartenant à un riche bourgeois de Liège ; on en chassa tous ceux qui s'y trouvaient, et le duc s'y établit avec ses officiers. D'imbercourt et Crèvecœur placèrent dans le voisinage une 'arde d'environ quarante hommes d'armes qui allumèrent un grand feu avec le bois que leur fournit la prompte démolition de quelques bâtiments voisins. A peu de distance sur la gauche, entre cette maison et le faubourg , on voyait une autre maison de plaisance avec cour el jardin, et ayant sur le derrière deux ou trois petits enclos. Ce fut là que, (le son côté, le roi de France établit son quartier général. Il ne prétendait pas à de grands talents militaires, mais il était indifTéreut au danger, sa profonde sagacité lui fournissant aisément les moyens d'y faire face : en outre, il sut toujours choLsir et employer les hommes les plus habiles dans cet art, et il mettait en eux, à cet égard, une confiance dont ils se montrèrent toujours dignes. Louis et les principaux personnages de sa suite occupèrent donc celte maison de plaisance ; quelques archers de la garde écossaise s'établirent dans la cour, où les bâtiments pouvaient leur servir d'abri , et le reste bivaqua dans le jardin. Quant aux autres Ironpes françaises, elles s'établirent dans les environs, en bon ordre, et l'on plaça des postes avancés pour donner l'alarme en cas d'attaque. Dunois et Crawford, aidés de quelques vieux officiers et soldats, au nombre desquels le Balafré se faisait remarquer par son activité , réussirent, en abattant des murailles, en perçant des haies, en comblant des fossés, à rendre les communications faciles entre ces dit férents corps.

Cependant le roi voulut se rendre sans cérémonie au quartier général du duc de Bourgogne, pour prendre connaissance du plan d'opérations, et savoir en quoi et comment ce prince désirait qu'il y prit part. Sa présence nécessita la convocation d'un conseil de guerre auquel, sans cela, Charles n'eût point songé. Instruit de cette circonstance, Quentin Durward sollicita l'honneur d'être admis dans l'assemblée, comme ayant une communication importante à faire aux deux princes. Cette permission ne lui fut pas accordée sans beaucoup (le difficulté; el Louis éprouva la plus grande surprise en l'entendant détailler avec calme et précision le projet conçu par Guillaume de la Marck de faire une sortie nocturne, à la tète de troupes qui devaient porter l'uniforme français et marcher sous les bannières de celle nation. Louis aurait sans doute préféré que des nouvelles si importantes lui eussent été communiquées en particulier; mais comme elles ve aient del re annoncées en public, il pensa que. vraies ou fausses, elles méritaient attention. — Aucunement, aucunement, dit le duc avec un air d'insouciance; si un tel projet eût existé, ce ne serait pas un archer de la garde écossaise qui viendrait me le révéler. — Quoi qu'il en soif, beau cousin, répondit Louis, je vous prie de faire bien attention, vous et vos capitaines, à ce que je vais ordonner. Pour prévenir les conséquences funestes d'une telle allaque, mes soldats porteront une écharpe blanrhe.i leur bras. Dnnois , allez sur le champ faire exécuter cet ordre, c'ost-à-dire, ajoiila-t-il , si noire beau cousin , qui est en même temps notre général, l'approuve. — Je n'ai pas d'objection à y faire, répondit le duc, si les chevaliers français veulent courir le risque d'être surnommés à l'avenir Chevaliers'de la manche de chemise. — Dénomination assez juste, notre ami Charles, ajouta le Glorieux, si l'on considère qu'une femme doit être la récompense du plus brave. - Bien parlé. la Sagesse! dit Louis. Bonne nuit, beau cousin, je vais m'armer. lib mais! si je gagne moi-même le prix, si j'acquiers le droit d'épouser la comtesse, qu'en direz-vous? — Votre Majesté, répondit le duc, d'un ton de voix altéré, devra dans ce cas devenir un vrai Flamand.

— Je ne puis, répliqua Louis du ton de la plus entière confiance, l'être plusque je ne le suis déjà; je voudrais seulement que mon cher cousin en fût persuadé.

Le duc ne répondit au roi qu'en lui souhaitant une bonne nuit, avec un accent assez semblable à l'espèce de ronflement d'un cheval fougueux qui se refuse aux caresses par lesquelles son cavalier cherche à le flatter avant de le monter. — Je lui pardonnerais volontiers sa duplicité, dit le duc à Crèvecreur pendanl (|ue le roi s'éloignait; mais je ne puis lui pardonner de me supposer assez fou pour être dupe de ses'protestatious.

Louis, de son côté, fit ses confidences à Olivier le Dain en rentrant auquarlier.— Cet Ecossais, lui dit-il, e.stun tel mélange de ruse et desimplieiié, que je ne sais qu'en faire. Pâques-Dieu! quelle impardonnable folie de venir révéler ainsi le plan de Guillaume, et cela en présence de Charles, de Crèvecœur et de tous ces Bourguignons, au lieu de me le conter à l'oreille, afin de me laisser au moins le choix de le faire réussir ou de le déjouer. Mieux vaut qu'il en

QUENTIN DUIUVARD.

a\t agi ainsi, répondit Olivier. Il y a dans votre armée beaucoup de gens qui se feraient un scrupule d'assaillir les Bourguignons sans y être provoqués, ou de seconder les projets de Guillaume de la Marck. — Tu as raison, Olivier, reprit le monarque; il se trouve en effet de tels fous, et nous n'avons pas le temps nécessaire pour neutraliser leurs scrupules au moyen d'une petite dose d'intérêt personnel. Il faut que nous soyons, pour cette nuit du moins, de fidèles alliés de la Bourgogne. Avec le temps, la chance peut tourner, et nous donner meilleur jeu. Va porter l'ordre que personne ne quitte ses armes, et que, si besoin est, on charge aussi vigoureusement ceux qui crieront : France et Montjoie Saint-Denis! que s'ils criaient : lEnfer et Satan ! Moi-même je vais me coucher tout armé. Dis à Crawford de

f)lacer Quentin Durward à l'extrémité de notre ligne de sentinelles, e plus près possible de la ville : il sera le premier à profiter de l'avantage qu'il nous a donné en faisant connaître fattaque projetée. S'il a le bonheur de s'en tirer, je l'en félicite d'avance... Mais, Olivier, |)rends un soin tout particulier de Martius Galeotti; fais le rester à l'arrière-garde, dans quelque endroit où il soit aussi en sûreté que possible; il aime trop le danger: il serait assez fou pour vouloir être guerrier et philosophe tout ensemble. Veille à tout cela, Olivier, et bonne nuit! Notre-Dame de Cléry, monseigneur saint Martin de Tours, protégez notre sommeil !

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