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CHAPITRE XXXVIl ET DERNIER

Un profond silence régna bientôt sur la grande armée des alliés. Pendant quelque temps les cris des soldats répétant leurs signaux et cherchant à rejoindre leurs nombreuses bannières, retentirent comme les aboiements de chiens égarés qui cherchent leurs maîtres; mais enfin , accablés par les fatigues de cette journée, ils se réunirent en foule sous tous les abris; et ceux qui n'en trouvèrent aucun s'étendaient de lassitude le long des murs, des haies, partout enfln où ils pouvaient être protégés contre le vent et la pluie, pour attendre le lever du soleil que plusieurs d'entre eux ne devaient jamais revoir. Le sommeil étendit ses ailessur tous, en exceptant ceux qui, malgré le besoin et la fatigue, étaient de garde devant les maisons occupées par le roi et par le duc. Les dangers et les espérances du lendemain, les projets même de gloire que beaucoup déjeunes nobles avaient formés en songeant au prix magnifique promis au vengeur de l'évèque de Liège, s'évanouirent de leur esprit à mesure qu'ils cédaient à la fatigue et au sommeil. 11 n'en était pas ainsi de Quentin Durward. La certitude d'être le seul qui pût reconnaître de la Marck dans la mêlée, le souvenir de celle qui lui en avait fourni le moyen, et l'heureux augure qu'il tirait de la manière dont celte information lui était parvenue; la pensée que le destin l'avait placé dans une crise périlleuse, il est vrai, mais dont la conséquence probable était de lui fournir l'occasion de rem|iorter le plus beau triomphe, chassèrent loin de lui toute envie de dormir, et lai donnèrent une nouvelle force pour résister à la fatigue. Placé au poste le plus avancé entre le camp français et la ville, il aurait voulu percer de ses yeux les épaisses murailles qui étaient devant lui , et saisir le moindre bruit qui pourrait annoncer quelque mouvement dans la ville assiégée. Mais les horloges de Liège avaient jonné tour à tour trois heures après minuit, et tout continuait à être calme et silencieux comme la tombe.

Enfin, comme il commençait à croire que la sortie projetée n'aurait lieu qu'au point du jour, songeant avec joie qu'il pourrait, dans ce cas, reconnaître plus facilement la fâcheuse barre qui traverse les fleurs de lis dans les armoiries du bâtard d'Orléans, il crut entendre dans la ville un bruit semblable au bourdonnement d'abeilles en rumeur lorsqu'elles se préparent à défendre leur ruche. Il prêta l'oreille : le bruit continuait, mais si sourd et si vague, qu'il pouvait être attribué au vent qui agitait les branches des arbres d'un petit bois situé dans le voisinage, ou à quelque ruisseau gonflé par la pluie de la soirée précédente. Ces réflexions empêchèrent Quentin du donner l'alarme, car c'eût élé une grande faute que de le faire inconsidérément. Mais bientôt le bruit devenant plus distinct et |iaraissant s'approcher de son poste et du faubourg à la droite duquel il était placé , il jugea convenable de se retirer silencieusement , et d'aller prévenir son oncle, qui commandait un petit corps d'archers destiné à le soutenir. En un moment tous furent sur pied sans le moindre bruit, et bientôt lord Crawford fut à leur tète : dépêchant un archer pour donner l'alarme au roi ainsi qu'aux troupes qui entouraient sa maison, il plaça un petit détachement à quelque distance derrière les feux allumés pour la nuit, afin que la lueur ne le trahUpas. Enfin le brui* qui semblait croître et se rapprocher deux cessa tout à coup ; mais ils entendirent encore distinctement et plus loin la marche pesante d'une troupe nombreuse qui s'avançait vers le faubourg.

— Ces pare»s«>nx de Bourguignons sont endormis à leur poste, dit Crawford à demi-voix ; courez au faubourg, Cunningham, et réveillez ces bœufs stupides. — El pour voiis y rendre, faites un détour sur les derrières, ajouta Durward; car si j'ai jamais su reconnaître des

hommes en marche, un corps de troupes considérable a passé entre nous et le faubourg. — Bien parlé mon brave camarade! dit Craw ford : tu es un soldat plus expérimenté que ton âge ne devrait ' faire supposer. Ces gens-là ne font halte que pour donner aux autre* le temps de les rejoindre : je voudrais savoir plus précisément où ils sont. — Je vais me glisser de ce côté, mylord , afin de les reconnaître si je puis. — Va, mon enfant : tu as de bonnes oreilles, de bons yeux et de la bonne volonté; mais ne t'expose pas trop, je ne voudrais pas te perdre pour trois liards d'Ecosse.

Quentin, portant son arquebuse de manière à faire feu à la première alerte, s'avança sur un terrain qu'il avait étudié avec soin au déclin du jour précèdent, jusqu'à ce qu'il fût certain qu'un grand corps de troupes dont il s'était approché s'avançait entre le quartier du roi et le faubourg, précédé d'un détachement peu nombreux qui avait fait halte à si peu de distance du lieu où il se trouvait luimême, qu'il entendit les soldats parler ensemble à voix basse comme s'ils se fussent consultés sur ce qu'ils devaient faire. Enfin doux ou trois enfants perdus de ce détachement, envoyés en éclaireurs, s'approchèrent de lui presqu'à la distance de deux piques. Voyant qu'il ne pouvait faire retraite sans être aperçu, Quentin rria — "Qui vive? — Vive Liège... c'est-à-dire, vive la France! répondit un soldat corrigeant aussitôt sa première réponse.

Quentin fit feu de son arquebuse, et un homme tomba en poussant un gémissement; quant à lui, essuyant une décharge irré^ulière et à toute volée, il retourna en bâte vers ses camarades. Ces coups de feu, qui partaient de tousles points de la colonne ennemie, montrèrent qu'elle était plus nombreuse qu'il ne l'avait d'abord supposé. — Admiiablement, mon digne garçon ! dit Crawford ; et maintenant, mes braves, retirons-nous sur le quartier général du roi : nous sommes trop peu de monde pour tenir tête en rase campagne.

Us se retirèrent dans la cour et dansle jardin de la maison où était logé le roi, et y trouvèrent tout préparé pour faire bonne défense. Louis lui-même s'apprêtait à monter à cheval. — Où allez-vous. Sire? lui demanda Crawford. Vous êtes plus en sûreté ici, entouré de votre propre garde. — Non pas, répondit Louis: il faut que je me rende sur-le-cliamp auprès du duc. Il importe qu'il soit persuadé de notre bonne foi dansée moment même; autrement nous aurions tout à la fois sur les bras et les Liégeois et les Bourguignons.

A ces mots, s'élançant en selle, il dit à Duuois de prendre le commandement des troupes françaises qui étaient placées hors de la maison, et à Crawford d'en défendre l'intérieur avec ses archers et ses autres gardes. 11 fit avancer deux sacres et autant de fauconneaux, pièces de campagne en usage à cette époque, qui avaient été laissés à environ un demi-mille en arrière, et recommanda que chacun tint ferme à son poste, mais sans se porter en avant, quelque succès qu'on jiùt obtenir. Après avoir donné ces ordres, Louis piqua des deux, et courut vers le quartier général du duc de Bourgogne. Le délai qui permit de prendre ces dispositions fut dû à une circonstance singulière : Quentin, par un heureux hasard, avait tué le propriétaire même de cette maison, qui servaitde guide à la colonne destinée à l'attaquer; or, si cette attaque eût été faite par surprise, elle aurait probablement obtenu un plein succès.

Durward, par Tordre du roi, le suivit chez le duc. Us trouvèrent ce dernier dans un tel transport de colère, qu'il était presque hors d'état de remplir ses devoirs de général; cependant le sang-froid n'avait jamais été plus nécessaire. Indopendaniment d'un combat furieux qui se livrait dans le faubourg, sur la gauche de l'armée, et dont le bruit peu éloigné parvenait jii>qu'à eux; outre l'attaque dirigée sur le quartier général du roi, placé au centre, et qui était chaudement repoussée, une troisième colonne de Liégeois, supérieure en nombre aux deux autres, .sortie par une brèche plus éloignée, et s'avaiiçant par de petits sentiers, des vignes et des chemins de traverse qui leur étaient bien connus, venait de tomber sur le flanc droit des Bourguignons. Or, les troupes du duc, effrayées par les cris de: « Vive la France! Monijoie! Saint-Denis! » mêlés àceux de « Liège ! Sanglier Rouge! » et croyant que les Français leurs alliés les trahissaient, ne firent qu'une faible et imparfaite résistance; tandis que le duc, écumant de rage, jurant, maudis.sant son seigneur suzerain et tout ce qui lui appartenait, criait qu'on tirât indistinctement sur tout ce qui était Français, noirs ou blancs, faisant allusion aux écharpes blanches par lesquelles Louis avait voulu que ses soldats fussent distingués. L'arrivée du roi, qui n'était suivi que d'une vingtaine d'archers, parmi lesquels figuraient Quentin et le Balafré, rétablit la confiance. D'inibercourt, Crcvecœur, ot d'autres chefs bourguignons dont les noms étaient l'orgueil de leur pays et la terreur de ses ennemis, se précipitèrent, pleins d'un noble dévouement, vers le lieu du combat; et tandis que les uns se hâtaient de faire avance'- les troupes les plus éloignées, auxquelles la terreur panique ne s'était pas encore fait sentir, les autres, se jetant au milieu (le la mêlée, ranimaient l'instinct de la discipline. Le duc luimême, se mettant à la tète de ses soldafs, combattit comme un simple homme d'armes. A cette vue, les Bourguignons reprirent peu à peu leurs rangs, et dirigèrent sur les assaillants un feu bien nourri. De son côte Louis se conduisait en capitaine plein dcsang-N)id, de calme et desogacité, qiu ne fuit ui ne cherche le danger; il montrait

LES VEILLÉES UTTÉRAIRES ILLUSTRÉES

tant lie priulence et une telle justesse d'esprit, que les chefs bour- .i,'ui::iioiis eiix-uièiues exécutaient oonirae à l'envi l'un de l'autre tous les ordres qu'il donnait. Bientôt le combat devint une scène horrible. Après une lutte acharnée à la gauche, le faubourg fut livré aux tlammes, et cet effroyable incendie n'empêchait nas qu'on s'en disputât encore les ruines. Au centré, les troupes françaises, quoique pressées par des forces ituraenses, faisaient un feu continuel et si bien soutenu, que la petite maison decarapague était entourée d'une couronne de lumière, semblable à l'auréole d'un martyr. Sur la gauche, le combat se .soutenait avec des succès variés, suivant qu'il arrivait aui Liégeois de nouveaux renforts de la ville ou aux Bourguignons des corps de réserve... Ou se battit ainsi pendant trois mortelles heures, avec un acharnement toujours égal. Enfin les premiers rayons de l'aurore, tant désirés par les assiégeants, brillèrent à l'horizon. Alors les efforts de l'ennemi parurent se ralentir sur la droite et au centre, et l'on entendit plusieurs décharges d'artillerie qui pjirtaient de la maison de campagne. — Bénie soit la sainte Vierge! s'écriale roi dès que cette détonnalion eut frappé ses oreilles; les sacres et les fauconneaux sont arrivés; la maison n'a plus rien à craindre. Puis, se tournant vers Quentin et le Balnfré : — Allez, ajiiula-t-il, allez dire à Dunois de se porter sur la droite, entre le pavillon et la ville, mais aussi près que possible de relle-ci, avec tous nos hommes d'armes, en laissant toutefois pour défendre la maison les forces nécessaires, afin d'empêcher qu'il n'arrive plus aucun renfort à ces obstinés Liégeois.

L'oncle et le neveu partirent au galop, et se rendirent auprès de Dunois et de Crawford, qui, impatients de prendre enfin l'offensive, obéirent avec joie. Sortant donc de la maison à la tète de deux cents gentilshommes français accompagnés de leurs écuyers et choisis parmi les plus intrépides, auxquels se joignirent une partie des archers de la garde écossaise, ils traversèrent le champ de bataille, ('■•ulant aux pieds les morts et les blessés, et enfin ils atteignirent le liane du corps principal des Liégeois qui avait attaqué la droite des Bourguignons avec une furie extrême. La lumière du jour, qui devenait de plus en plus sensible, leur montra de nouveaux renforts sortant delà ville, soit pour continuer le combat de ce côté, soit pour soutenir les troupes déjà engagés.

— De par le ciel! dit le vieux Crawford à Dunois, si je n'étais certain que tu es à cheval à mon côté, je dirais que je te vois au milieu de ces bourgeois et de ces bandits, les mettant en ordre et tenant ton bâton de commandement à la main; seulement, si c'était toi, tu serais plus gros que de coutume. Es-tu bien sûr que ce chef armé ne soit pas ton Double. — Mon Double ! répondit Dunois ; je ne sais ce que vous voulez dire; mais à coup sûr, je vois un pendard qui porte mes armoiries sur son bouclier, et je vais le punir decette insolence. — Au nom de tous les saints! monseigneur, s'écria Quentin, abandonnez-moi le soin d'en tirer vengeance. — A toi, jeune homme' dit Dunois; en vérité, cette demande est très modeste! Non, non; ces sortes d'affaires ne peuvent se faire par substitution. Et se tournant vers ceux qui l'entouraient : — Gentilshommes français, s'écria-t-il, formez vos rangs, baissez vos lances; en avant! Faisons pénétrer les rayons du soleil levant à travers les bataillons de ces pourceaux de Liège, de ces marcassins des Ardennes, qui se îravestissent avec nos antiques blasons.

Tous les chevaliers répondirent par de grands cris : — Dunois! Dunois! 'Vive le fils du hardi Bâtard! Orleans, à la rescousse! Et, entourant leur chef, ils chargèrent au grand galop. Us ne rencontrèrent pas un ennemi timide. Le corps nombreux qu'ils chargeaient consistait entièrement en infanterie, à l'exception de quelques officiers à cheval. Le premier rang mit un genou en terre en appuyant le bout des lances contre le pied; le second se courba légèrement; et le troisième présenta la pointe des lances par-dessus la tète des deux autres: ainsi ce corps offrit à la charge rapide des hommes d'armes une résistance semblable à celle que le hérisson présente à son ennemi. Peu de Français réussirent à se frayer un chemin à travers ce mur de fer; mais Dunois fut de ce petit nombre. Donnant de l'éperon à son cheval, il fitfaire à ce noble animal un bond de plus de douze pieds, et pénétra ainsi au milieu de cette phalange. Aussitôt il se précipita vers l'objet de son animosité. Mais quelle fut sa surprise en voyant encore Quentin près de lui etcombaltant au même rang! La jeunesse, le courage excité par l'espoir, la ferme déterraination de vaincre ou de mourir, avaient maintenu le jeune Ecossais sur la même ligne que le plus illustre chevalier de ce temps, car telle était la réputation de Dunois en France et par toute l'Europe. Leurs lances furent bientôt rompues; mais les fantassins ne purent résister aux coups de leurs longues et pesantes épées, tandis que les chevaux et les cavaliers, entièrement couverts de leur armure d'acier, sentaient à peine les horions qui leur étaient portés. Les hommes d'armes luttaient à l'envi l'un de l'autre, afin de pénétrer jusqu'au guerrier qui avait usurpé les armes de Dunois, et qui, entouré des siens, remplissait tous les devoirs d'un bon et vaillant capitaine. M. Dunois, en apercevant un autre dans la mêlée, qui portaitsur sa tête une hure de sanglier garnie de ses défenses, dit à Quentin : — Tu es digne de venger l'insulte faite aux armoiries d'Orléans, et je t'en laisse le vna, B«iafré, soutwat too uereui ohm que p«noan« n'oM dùputer

à Dunois l'honneur de donner la chasse au véritable Sanglier.

Ainsi qu'on peut bien s'en douter, Diirward reçut cette mission avec joie. Chacun des deux rivaux s'elTorça donc de se frayer un chemin vers celui qu'il voulait combattre et vaincre, suivi et soutenu par ceux qui purent rester à ses côtés. Mais, en ce moment, la colonne que de la Marck se proposait de secourir quand il s'était vu arrêter par Dunois, avait perdu tous les avantages conquis par elle pendant la nuit; les Bourguignons, au contraire, avec le retour de l'aurore, avaient reconquis ceux qu'une discipline supérieure manque rarement d'obtenir. La grande niasse des Liégeois, forcée de battre en retraite, se mit à fuir en désordre, et vint retomber sur le corpsqui faisait face aux Français. Alors on ne vit plus qu'une mêlée confuse de combattants et de fuyards se dirigeant vers les murs de la ville, dans laquelle les Liégeois rentrèrent par la brèche immense et sans défense qui avait favorisé leur sortie.

Quentin fit des efforts surhumains pour atteindre l'objet de sa poursuite, qu'il ne perdait pas de vue un seul instant, et qui, par ses cris et par son exemple, s'efforçait de renouveler le combat à la tète d'une troupe choisie de lansquenets. Le Balafré et quelquesuns de ses camarades, toujours aux côtés de Quentin, s'émerveillaient de la valeur extraordinaire que déployait un si jeune soldat. Sur la brèche, de la .Marck [car c'était lui-même que Durward poursuivait), réussit à rallier un moment sa troupe et à repousser ceux des assaillants qui le serraient de plus près. 11 tenait en main une massue de fer devant laquelle tout semblait tomber, et il était tellement couvert de sang que l'on ne pouvait plus distinguer sur son bouclier les armoiries dont la vue avait si fortement irrité Dunois. Quentin trouva peu de difficulté à l'aborder, car la position avantageuse qu'il occupait, et l'usage qu'il faisait de sa terrible massue, engageaient le plus grand nombre des assaillants à chercher un point d'attaque moins dangereux. Mais Quentin, qui connaissait toute l'importance de la victoire remportée sur un si formidable antagoniste, quitta son cheval au pied de la brèche, et gravit les décombres, afin d'aller mesurer ses armes avec celles du Sanglier des Ardennes. Ce dernier, comme s'il eût deviné l'intention du jeune Ecossais, se tourna vers lui, la massue haute, et ils étaient sur le point d'en venir aux mains, quand des cris tumultueux de triomphe, auxquels se mêlaient ceux de la frayeur et du désespoir, annoncèrent que les assiégeants étaient entrés dans la ville par un autre côté, et qu'ils menaçaient de prendre à revers les défenseurs de la brèche. A ces cris d'alarme, de la Marck abandonna sa position, et rassemblant autour de lui, à l'aide du cor et de la voix, ceux qui voulaient partager son sort, il s'efforça d'effectuer sa retraite vers une partie de la ville d'oii il pourrait gagner l'autre côté de la Meuse. Les soldats qui le suivirent formaient un corps considérable et bien discipliné; et ces hommes farouches, n'ayant jamais accordé quartier à leurs ennemis vaincus, n'étaient nullement disposés à le demander. Dans ce moment de désespoir, ils se retiraient dans le meilleur ordre : occupant toute la largeur de la rue, de temps à autre ils faisaient face à l'ennemi, car plusieurs des poursuivants commençaient à chercher une occupation moins dangereuse en brisant les portes des maisons afin de les mettre au pillage. Il est donc probable que de la .Marck, caché par son déguisement à tous ceux qui se promettaient des honneurs et de la gloire en faisant tomber sa tête, aurait pu échappers'il n'eût été poursuivi par Quentin, son oncle le Balafré, et quelques-uns de leurs camarades. Chaque fois que les lansquenets s'arrêtaient, un combatfurieux s'engageait entre eux et les archers, et chaque fois Quentin cherchait à joindre de la Marck; mais. ^elui-cl, qui n'avait d'autre but que d'effectuer sa retraile, semblait éviter un combat singulier. La confusion était générale : les cris des femmes et des habitants exposés à toute la licence d'une soldatesque effrénée, formaient un tumulte non moins épouvantable que celui du combat : la voix de la douleur et du désespoir luttait avec celle de la violence et de la fureur.

A l'instant même où de la Marck, toujours en retraite, venait de passer devant la porte d'une petite chapelle pour laquelle les habitants de Liège avaient une vénération toute particulière, les cris de «France! France! Bourgogne! Bourgogne!» lui apprirent qu'une partie des assiégeants arrivait par l'autre extrémité de la rue, qui était fort étroite, et que par conséquent la retraite lui devenait impossible. — Conrad, dit-il à son lieutenant, prenez avec vous tous ces braves gens, chargez vigoureusement les coquitis qui s'apprêtent à nous tomber sur les bras, et tâchez de vous faire place. Quant à moi, tout est dit : j'ai toujours combattu en brave ; maintenant le Sanglier est aux abois. Cependant je veux encore dépêcher aux enfers quelques-uns de ces vagabonds d'Ecossais, afin qu'ils y aunoucent mon arrivée.

Conrad obéit. A la tète du petit nombre de soldats qui lui restaient, il se précipita vers l'extrémité de la rue, dans le dessein de charger les Bourguignons et de se frayer un passage au milieu d'eux; Cinq ou six des plus braves et des plus dévoués lansquenets, déterminés à périr avec leur chef, restèrent auprès de la Marck, et firent face aux archers, qui n'étaient guère plus nombreux. — Sangliar ! Sanglier! s'écria celui-ci en agitant sa massue. Holà! très uoUes Ecpifiaifl, qui de tou« Teut gagner une couronne de comte ! qui iHit

QUENTIN DUUWAUD.

emporter la hure ? Vous semble?, ambilioiiner cette faveur, jeune liomme; mais il faut gagner le prix avant de mettre la main dessus.

Quentin n'entendit ces paroles qu'imparfaitement, parce qu'elles étaient étouffées par la visière du casque; mais le mouvement qui les suivit bientôt ne put lui laisser aucun doute. A peine avait-il eu le temps de crier à son oncle et à ses camarades de se tenir en ar- Viere s ils étaient de vrais gentilshommes, que de la Marck s'élança sur lui avec le bond d'un tigre, faisant tournoyer sa masse de manière que, le coup, tombant au moment même où ses pieds toucheraient à terre, fut assené avec toute sa force. Mais Durward, qui avait le pied aussi léger que l'œil vif, fit un saut de côté, et esquiva cette périlleuse atteinte. Les deux combattants s'abordèrent alors, comme le loup et le chien de berger, leurs compagnons restant de chaque côte spectateurs oisifs du combat; car le Balafré, saisi d'admiration devant un si beau spectacle, criait de toutes ses forces : — Laissez-les faire 1 laissez-les faire! Mon neveu en viendra à bout, par ma foi ! son ennemi fût-il un Wallace !

Sa confiance ne fut pas trompée : quoique les coups du brigand réduit au désespoir tombassent sur le jeune Ecossais comme ceux du marteau sur l'enclume, la vivacité des mouvements de celui-ci, son adresse à manier l'épée, lui fournissaient le moyen d'éviter les atteintes de la massue, tout en les rendant avec la pointe de son arme, plussùre quoique moins bruyante. Bref, il en joua si bien et avec tant de succès, que les forces de l'adversaire s'épuisèrent avec son sang, qui bientôt couvrit la terre. Cependant, soutenu par le courage et la colère, Guillaume combattait toujours avec la même énergie, et la victoire de Quentin paraissait encore douteuse, lorsqu'une voix de femme se fit entendre derrière lui en l'appelant par son nom et en criant : — Au secours ! au secours ! pour l'amour de la sainte Vierge!

Durward tourna la tète, et un simple coup d'œil lui fit reconnaître Gertrude Pavillon : son manteau lui avait été arraché des épaules, et elle était entraînée par un soldat français. Entré avec plusieurs autres dans la chapelle où quelques femmes s'étaient réfugiées , ce soldat s'était emparé de Gertrude, comme ses compagnons des autres malheureuses, et chacun d'eux les emmenait pour les sacrifier à sa brutalité. — Attends-moi un instant, cria Quentin à Guillaume ; et il courut vers sa bienfaitrice, afin de la tirer d'une situation dont il voyait tout le danger. — Je n'attends le bon plaisir de personne, répondit de la Marck en agitant sa massue; et il se mit à battre en retraite, très satisfait sans doute d'être débarrassé d'un si formidable adversaire. — Vous attendrez pourtant le mien, ne vous en déplaise, répliqua le Balafré; je ne souffrirai pas que l'affaire de mon neveu reste en si beau chemin. Et, à ces mots, il se précipita sur de la Marck, avec son épée à deux mains.

Cependant Quentin éprouva pour délivrer Gertrude plus de résistance qu'il n'en attendait. Celui qui l'avait saisie, soutenu par ses camarades, refusait de lâcher sa proie; notre jeune Ecossais fut donc obligé d'appeler à son aide deux ou trois de ses compatriotes, et dans ce court espace de temps la fortune lui ravit la chance heureuse qu'elle lui avait présentée. En effel, lorsqu'il fut parvenu à dégager sa protectrice, la rue était déserte, et il s'y trouva seul avec elle. Oubliant alors quelle serait la situation de sa compagne si elle restait sans defense, il courait à la poursuite du Sanglier des Ardennes, comme le léviier suit le daim à la piste, quand cette infortunée, dans son désespoir, s'attachant à ses vêtements, s'écria; — Par l'honneur de votre mere, ne me laisser pas ici ! Si vous êtes un véritable gentilhomme, reconduisez-moi à la maison de mon père, qui vous a servi d'asile ainsi qu'à la comtesse Isabelle ! Pour l'amour de cette jeune dame, ne m'abandonnez pas!

Celle prière, prononcée avec le désespoir de l'agonie, était irrésistible. Disant adieu, avec une amertume de cœur inexprimable, aux brillantes espérances qu'il avait nourries dans ce jour de carnage, et qui semblaient s'évanouir au moment même où elles allaient se réaliser, Quentin, semblable à l'esprit esclave d'un talisman, reconduisit Gertrude jusqu'à la maison de son père, où il sut la proléger, ainsi que le syndic Pavillon lui-même, contre la fureur d'une solilatcsque effrénée.

Cependant le roi cl le duc de Bourgogne entraient à cheval dans la ville par une des brèches. Tous deux étalent armés de pied en ca[) ; Charles, couvert de sang depuis le panache jusqu'aux éperons,

fiou.ssason coursier avec fureur à travers les débris, tandis que Louis es franchissait du pas mesuré d'un pontife à la tète d'une proi-ession. Après avoir envoyé des ordres pour arrêter le sac de la ville, el pour rassembler les troupes dispersées, ils se rendirent dans la cathédrale, lanl pour protéger un grand nombre d'habitants de distinction à qui ce lieu saint avait servi d'asile, que pour y tenir une sorte de conseil de guerre, après toutefois y avoir entendu une grand'messe.

Occupe, comme l'étaie.it les autres officiers de son rang, à réunir les soldats placés sous .ses ordres, lord Crawford, au détour d'une deji rue» qui conduisent à la Meuse, rencontra le Balafréquise dirigeait vers ta rivirre d'un pas renipli di; gravité, ])ortai)t à la main, avec autant 4'm'liffércnce qu'un chasseur porte son gibii^, une lèie 4 homme q* il avait saisie par sa chevelure cnsanglaotéc. — Eb

bien ! Ludovic, lui dit son commandant, que voulez-vous donc faiie de cette charogne ? — C'est le reste d'une besogne que mon neveu avait assez bien commencée, et à laquelle je viens de mettre la dernière main, répondit le Balafré : un brave garçon que j'ai dépèihc là-bas, et qui m'a prié de jeter sa tète dans la Meuse. On voit des gens qui ont de singulières idées quand la camarde les agrippe , cette vieille qui, bon gré mal gré, nous force à danser chacun notre tour. — Et vous îulez jeter cette tète dans la Meuse? dit Crawfird en considérant avec plus d'attention cet effroyable trophée. — , Oui, certes, répondit Ludovic; car celui qui refuse à un mourant sa dernière demande s'expose à être tourmenté par son esprit : et j'aime à dormir tranquillement la nuit. — U faut pourtant vous exposer à voir l'esprit, dit Crawford ; car, sur mon âme , cette tète a plus de prix que vous ne l'imaginez: venez avec moi... Pas de ré- ti plique, suivez-moi. — Volontiers, mon commandant: aussi bien, ^ je ne lui ai fait aucune promesse; car, en vérité, je lui avais, je crois, coupé la tète avant que sa langue eût fini de me faire cette demande. Après tout, il ne m'a pas fait peur pendant sa vie, et, de î, par saint Martin de Tours! il ne me fera pas peur après sa mort, f D'ailleurs, si j'en ai besoin, mon compère Boniface , le petit moine de Saint-Martin, me donnera une fiole d'eau bénite.

Une messe solenflelle avait été célébrée dans la cathédrale de Liège; et la ville, revenant peu à peu de sa terreur, voyait l'ordre t se rétablir dans son sein. Louis et Charles, entourés de leurs pairs, se disposèrent à écouter les réclamations diverses de ceux qui s'étaient distingués durant l'action. Ceux qui croyaient avoir acquis des droits sur le comté de Croye et sur la main de la jeune Isabelle furent appelés les premiers; mais grand fut le désappointement de chacun d'eux, lorsque après avoir présenté tour à tour les trophées de leur victoire particulière, ils virent leurs prétentions réciproques enveloppées d'un voile d'obscurité. Crèvecœur produisit une peau de sanglier semblable à celle que de la Marck portait habituellement; Dunois présenta un bouclier percé de coups et qui avait les armoiries du Sanglier des Ardennes; beaucoup d'autres enfin s'attribuaient la gloire d'avoir immolé le meurtrier de l'évcque , s'appuyant tous de preuves semblables ; tant la riche récompense promise à celui qui apporterait la tète de Guillaume avait arme de bras contre ceux de ses fidèles soldats qui avaient pris son costume et ses armes ! Des contestations s'élevaient parmi les compétiteurs, et Charles se repentait intérieurement d'avoir, par une promesse inconsidérée, disposé au hasard de la main et de la fortune de sa belle vassale. Déjà il cherchait un moyen d'éluder ce conflit de réclamations, quand Crawford, se faisant jour à travers le cercle , arriva en traînant après lui le Balafré, qui s'avançait de l'air embarrassé et honteux d'un mâtin que son maître tire par la laisse. — Au diable tous ces cuirs, tous ces morceaux de fer peints, s'écria le vieux lord : celui-là seul a tué le sanglier, qui peut en montrer les défenses.

A ces mots, il jeta sur le sol la tète sanglante de Guillaume le Barbu, très reconnai.ssable à la singulière conformation de ses mâchoires et à leur ressemblance avec celles du monstre dont il portait le nom. — Crawford, dit Louis, tandis que Charles gardait le silence d'un air rêveur, je parierais que le trophée appartient à un de mes fidèles Ecossais. — Oui, Sire, c'est à Ludovic Lesly, que nous nommons le Balafré, répondit le vieux commandant. — Mais est-il noble? demanda le duc; de quel sang sort-il? c'est une condition sans laquelle notre promesse est nulle. — Lesly, j'en dois convenir, est une pièce de bois assez mal taillée, répliqua Crawford en jetant un coup d'œil du haut en bas sur l'archer, dont la physionomie effarée et la pose droite et roide révélaient en lui une grande timidité el un extrême embarras. Mais je puis vous assurer que ce garçon est un rameau de la souche des Rothes, maison non moins noble que celle de France ou de Bourgogne. — 11 n'y a pas moyen de s'en défendre ! s'écria le duc; il faut donc que la plus belle et la plus riche héritière de toute la Bourgogne devienne l'épouse d'un soldat mercenaire, d'un soldat grossier, tel que l'est cet homme, ou qu'elle finisse ses jours dans un couvent?... elle, la fille unique de notre fidèle Reinold de Croye ! Ah ! j'ai agi trop légèrement !

Pendant qu'il parlait ainsi , un sombre nuage s'étendit sur le front du duc, à la grande surprise de .ses courtisans, qui rarement le voyaient donner la plus légère marque de regret lorsqu'une fois il avait pris une résolution. — Un instant, dit lord Crawford; le mal est moins grand que ne le pense Votre Alte.ssc. Veuillez seulement écouter ce que ce cavalier doit vous dire... Allons ! parle donc, ou que la peste l'étouffé! ajoula-t-il en s'adressanl au Balafré.

Mais le vieux soldat, quoiqu'il n'hésitàtjamais à s'exprimer assez inUdIigiblement devant le roi Louis, à la familiarité duquel il était habitué, se trouva en défaut en présence d'une assemblée si nombreuse »t si imposante. Tournantune épaule du côté des deux princes, ol préludant par un éclat de rire discordant, el par deux ou trois rontorsK)ns convulsives, il ne put prononcer que ces mots : — Saunders Si»Nplejaw... puis il s'arrêta tout court.

— A»<(' la prrmission de Votre Majesté et de Vcdre Altesse, reprit Crawfir'i , je parlerai pour mon roncitiiyen et vieux camarade. Je vous df-ai donc qu'un Voyant lui a prédit dans ion pays (jucla fur^

LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLUSTRÉES

tune lie sa maison se ferait par un mariage; mais de môme que pour moi, son temps est passé, et il préfère la taverne au boudoir d'une jolie femme: en uu mot, il a certains goûts et certaines habitudes de caserne à cause desquelles l'opulence et la grandeur lui seraient plutôt un embarras qu'un plaisir. En conséquence, il suit l'avis que je lui ai donné, et il cède les prétentions que lui a dévolues le destin ou lui livrant la tète de Guillaume de la Marck, à celui par lequel le farouche Sanglier d.;s Ardennes a été mis aux abois, c'est-à-dire à son neveu, au fils de sa sœur. — Je garantis les bons services et la prudonco de ce jeune homme, dit le roi enchanté de voir que le destin avait gratifie d'un prix inestimable un jeune homme sur lequel il avait quelque influence. Sans sa vigilance et son adresse, c'en était fait de nous. C'est luiqui nous a prévenus de la sortie projetée par l'ennemi. — lin ce cas, répondit Charles, je lui dois réparation pour avoir eu quelque doute sur sa véracité. — Et je puis attester sa bravoure comme homme d'armes, dit Dunois. —

Mais, interrompit Crèvecœur, quoique l'oncle soit un gentilhomme écossais, cela ne prouve pas que le neveu soit de sang noble. — 11 est de la maison de Durward, répondit Crawford, et descend de cet Allan Durward qui fut grand intendant d'Ecosse. — Oh ! oh ! si c'est le jeune Durward, repartit Crèvecœur, je n'ai plus rien à objecter : la fortune se prononce trop manifestement en sa faveur pour que je me permette de lutter contre cette divinité non moins fantasque et non moins bizarre que tout le sexe. — Nous avons encore à nous assurer, dit Charles d'un air inquiet, si les sentiments de la belle comtesse seront favorables à cet heureux aventurier. — Par la sainte messe! s'écria Crèvecœur, j'ai trop de raisons pour croire que Votre .\ltesse la trouvera maintenant docile à votre autorité... Mais pourquoi l'avancement de ce jeune homme me mettrait-il de mauvaise humeur ? Après tout, c'est à son bon sens, à sa fermeté, à son courage, qu'il devra la richesse, le rang et la beauté.

FIN DE QUENTIN DURWARD

•^•^ëMS*^^ —

Le cerf s'était désaltéré le soir dans le ruisseau où se jouaient les pâles rayons de la lune, et il avait cherché sou abri nocturne sous les coudriers solitaires. Mais lorsque le soleil eut montré son fanal d'or sur la cime des montagnes, les longs aboiements des chiens se firent entendre sur le chemin rocailleux, en même temps qu'au loin retentissaient les cors de chasse et le galop des chevaux.

Comme un chef qui entend ce cri de la sentinelle : « Aux armes! » le roi des forêts s'élance de sa couche de bruyère; mais avant • de prendre son essor rapide, il secoue la rosée de ses flancs; et, semblable au chef orgueilleux paré d'un cimier, il balance son front rameux qui s'élève vers le ciel. Un moment il regarde la vallée, un moment il interroge la brise, écoutant le bruit qui s'accroît à mesure que la chasse se rapproche : puis, aussitôt qu'ont paru les limiers qui précèdent la meute, il franchit le taillis d'un bond intrépide, et , traversant l'espace en pleine liberté, va chercher les landes sauvages.

X son aspect, la meute redouble ses aboiements, que répètent les rochers, les vallons et les profondes cavernes; toute la montagne éveillée répond à ce mélange de sons divers et confus. Des centaines de limiers hurlent avec fureur, des centaines de coursiers précipitent leurs pas; les cors de chasse font ouïr leurs joyeuses fanfares, et Cent voix s'y réunissent de tous côtés, fatiguant les échos de leurs cris. Le chevreuil fuit loin de ce tumulte; le daim se tapit sous la feuillée; le faucon, du haut de son aire, promène un œil étonné sur cette scène de désordre, jusqu'à ce que sa vue perçante ait perdu la trace du tourbillon qui balayait la plaine. Le bruit s'affaiblit de plus en plus ; l'echo meurt dans la caverne ou sur la cascade, et le silence se rétablit au loin daus le bois solitaire et sur la haute colline.

Le fracas de cette guerre champêtre devint moins éclataut sur les hauteurs : avant que la montagne escarpée fût gravie, le soleil était arrivé au plus haut de sa course, et plus d'un hardi chasseur avait été forcé de s'arrêter pour laisser respirer son coursier haletant. A peine une moitié de la meute avait-elle suivi la piste du cerf, tant l'accès pénible de ces hauteurs avait épuisé la force de ses ennemis!

Le noble cerf se reposait maintenant sur le front méridional de la montagne, au pied de laquelle s'étendent au loin les riches domaines de Menteilh; il parcourait d'un œil inquiet les monts et les prairies, les bruyères et les marécages, cherchant un dernier refuge. Il aperçoit le vert taillis dont le feuillage se balance sur les eaux du lac, et se marie aux rameaux bleuâtres des pins qui aominent les hauts rochers de Ben-Venue. La vigueur lui revient avec Fesperance; d'un pied agile et dédaigneux il foule la bruyère, dirige sa course rapide vers le couchant, et laisse bien loin derrière lai U metile UalsUate.

11 serait trop long de dire combien de coursiers s'arrêtèrent d'épuisement dans les marais, combien de cavaliers perdirent couragp sur la bruyère ou n'osèrent braver les eaux débordées du Teith : car deux fois ce jour là, le cerf rapide passa d'une rive à l'autre. Il y eut à peine quelques traineurs qui, le suivant de loin, atteignirent le lac, et lorsque le pont fut dépassé , le chef des chasseurs se trouva seul.

Il est seul, mais dans son ardeur infatigable, il ne cesse de faire usage de l'éperon et du fouet. Epuisé maintenant de lassitude, le dos tout blanc d'écume, le ventre noir de poussière, le cerf est vivement pressé, et chacun de ses efl'orts est marqué par un soupir. Deux noirs limiers, sans rivaux pour le courage et la vitesse, sont sur ses pas et vont le saisir; la longueur d'une lance les sépare de lui ; ils brûlent d'étancher leur soif sanguinaire. Ainsi le cerf et les limiers suivent les bords du lac entre le précipice et le taillis, sur une route hérissée de troncs d'arbres et de rochers.

Le chasseur, remarquant la haute montagne qui forme l'extrémité occidentale du lac solitaire, se flatte que le cerf, obligé de reculer devant ce rempart, reviendra sur ses pas. Déjà, glorieux de sa prise, il a mesuré des yeux les cornes superbes qui lui ceignent le front ; il retient son haleine pour sonner la mort du cerf; il a tiré son coutelas pour porter le dernier coup; mais au moment où il se préparait il tomber sur sa proie, le bras déjà levé et brandissant son arme nue... le cerf rusé évite le choc, et tournant du côté opposé au rocher, il plonge dans un passage sombre, dérobe sa piste aux chiens et au chasseur, et va chercher un refuge solitaire dans le réduit le plus sauvage de la profonde vallée. Là, dans une couche étroite, sous d'épaisses broussailles, qui répandent sur sa tète la fraîche rosée et les fleurs sauvages, il entend les chiens qu'il a déconcertés : leurs aboiements retentissent parmi les rochers qui seuls y répondent.

Le chasseur a ramené ses chiens pour retrouver la piste du cerf; mais, trébuchant dans 'le vallon escarpé, l'ardent coursier s'abat tout à coup. Le cavalier impatient s'elForce en vain de le relever en le piquant de l'éperon et le serrant du mors : le pauvre animal a terminé sa tâche; il a étendu ses jambes refroidies p/iur ne plus se relever. Alors, ému de pitié et de regrets, le chasseur se lamente sur son cheval expirant. — Je ne pensais guère, dit il, lorsque pour la première fois je te guidai sur les rives de la Seine, je ne pensais guère, ô mon coursier sans rival, que l'aigle des montagnes d'Ecosse se nourrirait un jour de tes membres agiles. Maudite soit la chasse, maudit soit le moment qui me coûte ta vie, ô mon coursier cneri !

Son cor résonne pour rappeler les chiens d'une vaine poursuite. Ceux-ci, boitant et d'un pas ralenti, reviennent tout inquiets derrière leur maître, la queue tombante et la tète baissée. Cependant les accents prolongés du cor retentissent encore dans la gorge étroits

LA DAME nu LAC.

du vallon; le hibou tressaille et sort de son rêve; l'aigle répond avec un cri aigu : les sons se répètent de place en place, et le dernier écho semble le souffle d'un autre cor qui répond de loin à l'appel bien connu. Le chasseur a pressé sa marche pour rejoindre ses •ompagnons du jour; mais souvent il s'arrête et se détourne : tant le chemin qu'il parcourt lui parait bizarre, tant les scènes qu'il a sous les yeux lui semblent merveilleuses!

Le soleil couchant déroulait ses vagues d'or et de pourpre sur le vallon silencieux, et baignait d'un océan de feu le pic altier et le roc escarpé; mais aucun rayon ne pouvait descendre dans les ténébreuses ravines où le sentier serpentait, tantôt sous d'épais ombrages, tantôt sur les flancs des roches isolées, forteresses naturelles, lourdes et gigantesques comme la tour orgueilleuse qui s'éleva dans la plaine de Babylone. Dans leur bizarre entassement, ces rochers, contemporains du monde, étaient taillés en forme de tourelles, de dômes ou de créneaux; ou bien ils rappelaient, par leurs formes fantastiques, des coupoles ou des minarets, des flèches de pagode ou des mosquées orientales. Ces châteaux bâtis par la nature avaient leurs ornements et leur bannières; car de leurs fronts crevassés se balançaient sur d'immenses précipices les vertes guirlandes de la rose sauvage, étincelanles des gouttes de la rosée, tandis que mille arbustes grimpants, plantés sur le sommet des rocs, agitaient leurs feuillages variés au souffle bienfaisant du soir.

La prodigue nature a semé en ces lieux toutes les plantes et les fleurs, fdles de la montagne : ici, l'églantier embaume l'air; là, l'aubépine et le coudrier entremêlent leurs rameaux; la pâle primevère et la violette aux feuilles d'azur trouvent un étroit abri dans les fentes du rocher ; la digitale et la vigne de Judée groupent ensemble leurs sombres couleurs, et s'harmonisent avec les teintes humides qu'oflrenl les rochers battus par les orages. Le bouleau et le peuplier balancent kurs tremblants rameaux à chaque souffle du vent ; plus haut, le frêne et le chêne robuste enfoncent leurs racines et jettent l'ancre dans les anfractuosités du rocher; plus haut encore, là oil les rocs, séparés à leur base, semblent près de se toucher dans les airs, le pin sublime va planter son tronc déchiré et projeter ses rameaux anguleux à travers l'étroit espace du ciel... Et plus haut que tout cela, au-dessus de toute végétation, après avoir vu briller les pics blanchis des montagnes d'oii pendent en flottant les cascades étincelanles, l'œil du voyageur se repose enfin sur l'azur délicieux d'un ciel d'été... Tableau merveilleux et sauvage, vrai songe de féerie !

Bientôt, au milieu du taillis, commence à couler un ruisseau calme et profond, mais offrant à peine dans son lit étroit un champ libre à la cane sauvage et à sa famille empressée de s'y baigner. Cette onde argentée se perd un moment sous d'épais buissons à travers lesquels elle serpente, pour reparaître bientôt plus abondante, et réfléchir les énormes rochers et les collines boisées sur son miroir d'un bleu foncé; puis, à mesure que le chasseur s'avance, son oeil voit le ruisseau grandir de plus en plus. Les rochers de la rive ne sont plus séparés du courant par des taillis épais ; mais les flots baignent leur pied et circulent à l'entour, de manière à leur donner Tapparence de châteaux forts protégés par des fossés : quelquefois même, l'onde, s'étendant encore davantage, sépare tout à fait ces rochers de la colline maternelle, et chacun d'eux est alors comme un îlot au sein d'un lac.

Et maintenant, l'œil pénétrant du voyageur ne découvre aucun .sentier pour sortir du vallon, à moins qu'il ne gravisse d'un pas prudent les bords d'un précipice rapide. Les fortes racines du genêt lui servent d'échelons, les branches du coudrier lui prêtent leur' aide ; il att»"ii)t de la sorte la pointe aérienne du roc, d'où il découvre le lac Katrine, brillant aux rayons du soleil cmichatit comme une plaque polie d'or massif. Toute l'étendue de terrain qu'occupe Ij lac se montre à ses regards avec ses promontoires, ses baies, ses criques et ses îles, revêtues d'une teinte pourprée au milieu des flots ctincelaiils : au loin enfin, il aperçoit les montagnes qui se tiennent debout comme des géants gardiens d'une terre enclianli'e. Hieii haut, vers le sud, l'énorme lîen-Venuc se projette sur le lac en une masse confuse de rochers, d'élévations boisées et di' monticules .sauvages, .-imblablcs aux débris d'un nionrle primitif. Une sombre forêt s'étend sur ses bras ruineux, et entoure sa cime blanche de neige. Vers le nord, au contraire, Ben-An élève dans les nues son front .sublime et décharné.

L'étranger promène sur le tableau qui s'cdfre à lui des yeux ravis et étonnés. —Quelle scène magnifique! .s'écrie-t-il. Ah!' ces lieux seraient dignes de la grandeur d'un monar(|uc ou de l'orgueil des princes de l'Eglise! Que j'aimerais à voir sur ce sommet allier une tour seigneuriale, dans ce frais vallon, la demeure d'une séduisante beauté, et plus loin, au milieu de celle prairie, les tourelles d'un vieux cloître! Que le son du cor de chiissc résonnerait gaiement sur le lac pour appeler l'aurore tardive! Combien il serait doux, le soir, d'écouler le luth d'un amant sous ces bocages tranquilles et muets ! Combien encore, au niomciil où la lune baignerait son front dans celte onde argentée, combien serait solennel le son lointain de la cloche des matines : cette pieuse harmonie éveillerait là-bas, dans cette ile solitaire, un vénérable ermite qui, à chaque tintement de

l'airain , laisserait descendre un grain de son rosaire!... Le cor, le luth, la cloche, tout enfin promettrait au voyageur éj'aré un accueil cordial sous un toit hospitalier.

Alors, sans doute, il serait doux de s'égarer ici! Mais à présent, maudit soit le cerf trop agile; comme ce pauvre ermite que je me peignais tout à l'heure, il faudra me contenter de ce que m'offrira le taillis : un banc de mousse me servira de couche, un vieux chêne sera mon seul abri. Toutefois, patience : la guerre et la chasse ne laissent guère le choix d'un asile; une nuit d'été passée sous le dôm* verdoyant des forêts n'est qu'un sujet de joyeux propos pour le lendemain. Mais les hôtes de ces déserts sont peut-être plus à éviter qu'à rechercher : tomber au pouvoir des maraudeurs de ces montagnes serait pire que de perdre son cheval ou un cerf. Me voilà seul ici... le son de mon cor va peut-être attirer quelque traînard de la troupe de nos chasseurs; ou bien, au pis aller, ce ne sera point la première fois que j'aurai tiré mon coutelas du fourreau.

Mais à peine le cor s'est-il fait entendre, qu'une nacelle légère se montre sous l'abri d'un grand chêne, et quitte la rive d'un îlot dont c(>t arbre couronnait les rochers. Conduite par une jeune fille, la barque double un petit promontoire et se dirige vers une baie des bords du lac: son sillage décrit une courbe gracieuse; la vague qu'elle soulève, à peine visible, vient laverie feuillage d'un saule pleureur, et caresser avec un doux murmure un lit de cailloux blancs comme la neige... Au moment où l'esquif touchait cette rive argentée, le chasseur se mit à l'écart, et se cacha dans le taillis pour observer la Dame du Lac. La vierge s'arrêta, comme si elle espérait saisir encore le son lointain : la tète levée, l'œil fixe et l'oreille attentive, les cheveux flottants sur ses épaules, et les lèvres légèrement entr'ouvertes, telle en un mot qu'on nous représente une beauté grecque moulée parle ciseau d'un Phidias, dans l'attitude d'une personne qui écoute, ou l eût prise pour la naïade gardienne de ce rivage

Jamais leciseau athénien necréa une nymphe, une naïade ou une Grâce, d'une taille plus élégante et d'un aspect plus enchanteur! L'ardeur du soleil avait rembruni légèrement ses joues, l'exercice de l'aviron, qui était pour elle un jeu, les avait aussi empreintes d'un brillant incarnat, et rendait plus rapide le gonflement de son sein d'albâtre. Les leçonsd'un art servile n'avaient pointaccouluiné SCS pas aune mesure réglée, et cependant jamais pied plus léger ne foula la bruyère fleurie et humide de rosée. La fleur, après avoir été pressée sous ce pied souple et aérien, relève sa tête comme si rien ne l'avait touchée. Le langage de cette vierge est celui des montagnes; les sons de sa voix argentine sont si doux et si purs que celui qui l'écoute retient son haleine pour mieux l'entendre.

Tout en elle annonçait la fille d'un chef calédonien; sa résille de satin, son plaid de soie, son agrafe d'or, révélaient sa naissance. Rarement une résille contint une chevelure aussi abondante, et d'un noir aussi parfait; rarement un plaid aussi modeste enveloppa des t'armes aussi pures, et jamais agrafe n'enchainales plis d'un manteau sur un cœur plus tendre. Pour deviner la douceur et U vertu d'Héli'ue, il suffisait d'observer son regard. Le lac, sur son miroir d'azur, ne réfléchit pas plus purement les richesses verdoyantes de ^cs bords, que les regards ingénus de la jeune fille n'exprimaient les chastes mouvements de son cœur. Ou lisait tour à tour dans son œil noir la joie vive et légère, la bienveillante pitié, l'amour filial, l'humble piété, sœur de la prière, ou la juste indignation qu'éprouviMit tes enfants du Nord au récit dune injure. Un seul sentiment était dissimulé par elle avec une fierté virginale, sentiment non moins pur que la flamme... ai-je besoin de le nommer? Impatiente de ne plus entendre le cor, sa voix s'élève sur la brise :

— .Mou père ! s'écrie-t-elle ; et les rochers d'alentour se plaisent à répéter de si doux accents. Elle écoute, et nulle réponse ne lui vient...

— Malcolm, serait-ce toi? ajouta-t-elle; mais ce nom fut prononcé avec moins de hardiesse, et l'écho ne put le saisir. — Je suis un étranger, dit le chasseur, s'avançant du milieu dos noisetiers dont il avaitcherché l'ombrase. D'un rapide coupde rame, la jeune fille alarmée éloigna l'esquif du rivage, et, lorsqu'elle fut à une certaine distance, elle serra plus étroitement le plaid qui lui rouvrait le sein. Ainsi le cygne effrayé tressaille à l'aspect d'un ennemi, et bientôt remet en ordre sou plumage qui s'ét;iit hérissé. En sûreté alors, quoique troublé(! et surprise, elle .s'arrêta pour considérer l'étranger, dont la figure et le regard n'étaient point de ceux que les jeunes filles ont coutume de fuir.

Le temps avait légèrement imprimé sur le visage de l'inconnu l'empreinte de la malurité sans éteindre le feu et la franchise de la jeunesse. La gaîlé et la bonne humeur y brillaient avec la volonté d'agir et le courage pour oser. Son œil était vif et prompt à s'enflammer, soit d'un amour soudain, soit d'un courroux terrible; ses memliri'S robustes étaii^nt formés pour de rudes exercices ou des ciuubats audacieux; et, quoique vêtu en simple chasseur, et ne portant d'autre arme que son cpee, son mâle aspect annonçait un cœur fier, un orgueil martial, comme s'il eût porté la couronne d'un baron it l'armure brillante d'un guerrier. Insistant peu sur la nécessité où il se trouvait d'obtenir 1 hospitalité, il demanda sa route en termes flatteurs et courtois; et il parut, au son de sa voix étalon geste, moins accoutumé à supplier qu'à commander.

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La jeune fille regarda l'étranger, et, rassurée enfin, elle répondit i)uc k'schàtiaux des montagnes d'Ecosse, étaient toujours ouverts aux voyagi'urs égarés. — ISe pensez pas., ajouta-t-elle, que vous veniez inattendu danscettaile solitaire où je fais ma demeure : avant que la bruyère eût perdu la rosée du matin, une couche était déjà iréparée pour vous; la cime pourprée de cette montagne nous a l'ourni la gelinotte et le coq de bruyère, et nos vastes filets ont plongé • ians le lac pour vous offrir le repas du soir. — Mais je prends le ciel îi témoin, aimable vierge, dit-il, que votre courtoisie se trompe ; je n'a: aucun droit à ce bon accueil promis à l'hôte que vous ati<'ndcz^ Je suis un étranger que le hasard a poussé dans cette solitude; j'ai perdu mon chemin, mes amis, mon coursier; et, croyezmoi, je n'avais jamais respiré l'air de ces montagnes, avant lejour où, prés de ce lac romantique, j'ai rencontré une fée sur une terre de féerie.

— Je crois volontiers, reprit la jeune fille en ramenant son léger esquif vers la rive, je crois volontiers que jamais vos pas n'avaient fouléjusqu'à ce jour les bords du lac Katrine ; cependant hier soir le vieux Allan-Bane prédit votre prochaine arrivée : c'est un barde .iux cheveux blancs dont l'œil prophétique a des visions de l'avenir. 11 vit votre coursier gris pommelé tomber sans vie sous les bouleaux; il nous a dépeint exactement votre forme et votre air, votre costume de chasseur en drap vert de Lincoln, ce cor de chasse dont la dorure est si brillante, la lame recourbée et la poignée ciselée de votre coutelas, votre toque surmontée d'une plume de héron, et vos deux limiers si noirs et si farouches. 11 a lui-même commandé que tout fût prêt pour accueillir un hôte de dislinction ; mais j'avais ajouté peu de foi il sa prophétie, et je croyais tout à l'heure avoir rntendu le cor de chasse de mon père, dont les échos renvoyaient les sons sur le lac.

L'étranger sourit. — Puisque je viens ici en chevalier errant, annoncé par un prophète vénérable, et destiné sans doute à quelque ontreprise hardie, j'affronterai gaiment les plus grands périls pour obtenir un seul regard de ces beaux yeux. Permettez-moi, en attendant, de guider sur le lac votre barque enchantée. La jeune fille retint un sourire malicieux en voyant le chasseur tenter un exercice auquel il n'était point accoutïinié, car sa noble main n'avait peut-être jamais saisi un aviron. Toutefois, d'un bras vigoureux il fendit l'onde, et fit voler la nacelle sur le lac. Les deux limiers suivirent par derrière, la tète hors de l'eauj et faisant entendre des aboiements plaintifs. La rame ncbrisa pas longtemps le miroir azuré du lac; ils atteignirent promptement le rocher de l'ile, et purent amarrer la nacelle au rivage. L'étranger parcourut des yeux la rive. Le tailhs était si toufTu que nul chemin, nul sentier n'indiquait la trace d'aucun pas humain; la jeune fille des montagnes indiqua un passage secret dont il fallait gravir les sinuosités à travers le feuillage, pour arriver à une étroite prairie où le saule pleureur et le bouleau penchaient leurs branches mélancoliques. C'est là qu'un chef avait construit un rustique asile pour servir de retraite à l'heure du danger.

C'était une maison assez grande, maisd'une architecture et d'une ilistribution étranges; la main de l'ouvrier avait fait servir à cette eonslructiou tous les matériaux qui s'étaient présentés. Dépouillés de leurs branches, le tronc nu et grossièrement équarri par la hache, le chêne robuste et le frêne s'élevaient pour former de hautes murailles. La mousse» l'argile et le feuillage s'étaient combinés pour fermer tout accès aux vents à travers les fentes ou crevasses. De jeunes pins entrecroisés servaient de chevrons et supportaient la grossière toilure formée de bruyère flétrie et de roseaux desséchés. -A. l'est, vis-à-vis la pelouse, on voyait un portique soutenu iiar des colonnes naturdles, c'est-à-dire par les troncs verts des ifs de la montagne, auxquels la main d'Hélène avait enlacé le lierre et la vi''ne de Judée, la clématite et toutes les plantes qui pouvaient supporter l'air vif et pénétrant du lac Katrine. La jeune fille s'arrêta un instant sous ce péristyle, et dit gaiment à l'étranger : — Uecommandez-vous au ciel et à ?<otre-Dame avant d'entrer dans ce palais enchanté.

— Aimable guide; vous êtes mon espoir, ma providence et mon appui : je vous suivrai. Il franchit le seuil, et un cliquetis d'armes vient frapper son oreille. La flamme du courage reluit sur son front; mais il rougit bientôt de cette vaine alarme, en apercevant sur le plancher la cause du bruit qui l'avait frappé ; une épée suspendue négligemment sur un bois de cerf s'était échappée de son fourreau et était tombée nue sur le sol; caries murailles étaient décorées de trophées ; là un bouclier, un cor, une hache d'armes, un épieu, de larges claymores, des arcs et des flèches mêlés à des dépouilles de sangliers; ici la tète d un loup qui semblait grincer encore des dents comme à l'instant de sa mort; de ce coté, la fourrure d'un chatsauvage ornant le front de l'élan, ou s'étendant comme un manteau sur les cornes d'un bison ; plus loin enfin des bannières tachées de sang ou noircies de poussière, et des peaux de daim fauves et blanche* formaient avec la fourrure de la loutre et du renard, la sauvage tapisserie de la salle rustique.

L'étranger surpris regarde autour de lui, et relève ensuite l'arme qui était tombée. Il est peu de bras dont la force musculaire eût suffi

pour la tenir longtemps en garde.— Je n'ai connu, dit-il en maniant ce glaive; je n'ai connu qu'un seul mortel capable de manier aisément une arme pareille. Hélène soupira, sourit ensuite, et répondit en ces mots : — Vous voyez l'épée du chevalier gardien de ce séjour, elle est aussi légère dans sa main qu'une baguette de coudrier dans la mienne. La haute stature de mon |)ère pourrait rivaliser avec celle de Forragus. Mais, en l'ahseiRe du géant, ce château n'est maintenant habité que par des femmes et de vieux domestiques. La maîtresse du château survint. C'était une dame d'un âge mûr, mais non dépourvue de grâces. Sa demarche aisée, son port majestueux eussent été remarqués dans la cour d'un prince. La jeune Hélène la reçut comme une mère, avec plus d'égards toutefois qu'on n'en accorde à des parents. La dame fit à l'étranger un accueil bienveillant et plein de courtoisie; elle lui ofîrit l'hospitalité la plus cordiale, mais sans lui demander sa naissance ni son nom. Tel était alors le respect pour un hôte, que l'ennemi le jilus à craindre pouvait s'asseoir au banquet du maître d'un château, et repasser le seuil après le festin, sans qu'on lui eût fait une seule question. Enfin l'étranger déclara lui-même ses litres et son rang. C'était le chevalier deSnowdoun, James Fitz-Jaines, possesseur d'un héritage stérile, que ses braves ancêtres avaient à grand'r peine conserve d'âge en <àge par leurs bonnes épées. Son père avait succombé en défendant son patrimoine, et lui-même s'était vu souvent obligé de tirer l'épée pour conserver ses droits. Ce matin il avait accompagné lord Moray à la chasse, et longtemps la meute avait jioursuivi un cerf rapide : pour lui, il avait devancé ses compagnons, manqué le cerf, perdu son boti coursier, et s'était enfid égaré.

Le chevalier, à son tour, aurait bien désiré demander le nom elle rang du père d'Hélène : la tournure de la plus âgée des deux dame^ faisait assez connaître qu'elle avait vu les cités et les cours. Hélène aussi, quoique montrant dans son air la simple grâce d'une fille des champs, annonçait par son langage, ses gestes et ses traits, une noble origine. La dame Marguerite accueillait par un grave silence toutes les insinuations que le chevalier se permettait pour obtenir quelque révélation sur ce point; ou Hélène, par une innocente gaité, savait poliment éluder ses questions. — Nous sommesdes magiciennes, disait-elle ; nous habitons les vallées et les coteaux onduleux, loin des châteaux et des cités; nous remontons le cours de^ fleuves, nous voyageons sur les ailes de l'orage, nous répandons nos sortilèges sur les chevaliers errants. Tandis que d'invisibles ménestrels touchent leurs harpes sonores, voici comment nous répétons nos chants magiques... Elle chanta, et toujours uneharpe inaperçue comblait avec son harmonie les intervalles du chant.

Soldat, repose-toi, la guerre est terminée : dors d'un paisible et long sommeil; ne rêve plus de champs de bataille, de jours de danger, de nuits de veille. Dans la retraite enchantée de notre île, des mains invisibles sèment des fleurs sur ta couche ; les accords de la musique des fées tombent à l'entour; chacun de tes sens se pénètre de la moiteur du sommeil. Soldat, repose-toi, la guerre est terminée; ne rêve plus do champs de bataille ; dors d'un paisible cl long sommeil ; plus de matinées pénililes, plus de nuits de veille!

Chasseur, repose-toi, la chasse est tei minée ; tandis qu'appelé par nos chants magiques, le sommeil s'empare de toi, ne rêve point qu'au soleil levant les cors entonnent le réveil Dors , le daim est dans son antre. Dors! les chiens sont couchés près de toi; dors, ne songe plus à la mort du brave coursier qui périt dans la vallée. Chasseur, repose-toi, la chasse est terminée , ne pense pas qu'au soleil levant tu seras salué par les cors entonnant le réveil.

On quitte la salle : l'étranger reste seul; la bruyère de la montagne est étendue pour lui former une couche légère, dans ce lieu même où, avant lui, plus d'un chasseur avait reposé ses memli-es fatigués et rêvé àses amusements dans la forêt. Mais c'est en vain que la fleur de bruyère exhale autour de lui le parfum des collines : le chant magique d'Hélène n'avait pu calmer la fièvre de son cœur agité ; les images de péril, de peines et de malheurs reviennent sans cesse au milieu de ses rêves : tantôt son coursier tombe abàltli dans la clairière; tantôt sa barque s'abime dans les eaux du lac; un moment il est le chef d'une armée en déroute, son étendard est renversé, son honneur est perdu. Ou bien,— puisse le ciel éloigner de ma couche le fantôme le jjIus odieux de la nuit! — les souvenirs de lajeunesse se représentent à sa pensée, avec les pièges tendus à sa confiante sincérité : il échange de nouveau son cœur avec des amis qui l'ont trompé depuis longtemps; ils reviennent les uns après les autres, les indifférents, les perfides et ceux qui ne sont plus; leur main est chaude, leur front est riant comme s'ils n'etaiéYit partis que d'hier. A cette vue, un doute pénible l'abuse un moment; il se demande si ce qu'il voit est faux ou vrai, si la mort ou la perfidie sont des rêves, etsi tout n'est qu'illusion pour lui.

Enfin il croit se promener dans un bocage avec Hélène et lui papier d'amour; elle l'écoute en rougissant et avec un soupir; il la presse d'afl'ectueuses paroles : ses espérances sont presque arrivées à leur comble. 11 cherche à saisir la main qu'Hélène lui abandonne; il ne rencontre qu'un gantelet de fer : le fantôme a changé de .sexe; un cimier brille sur sa tète; sa taille gigantesque s'est lentement développée; son front est sombre et ses yeux menaçants; son visage

LA DAME DU LAC

pâle, farouche et chargé de rides, porte cependant la ressemblance d'Hélène-. Le chevalier s'éveille, et tremble encore d'effroi en songeant à la nocturne vision. Les tisons mourants du foyer étaient rouges encore et jetaient par intervalle une lugubre clarté, qui montrait à demi et cachait de même les bizarres trophées qui garnissaient les murailles. L'étranger attache sur eux sa vue, et découvre une lourde épée suspendue sur sa tète : une foule de pensées se pressent dans son esprit, se chassent l'une l'autre... mais enfin, pour écarter ces lugubres visions, il se lève et va chercher la pure clarté dfria lune.

La rose sauvage, l'églantier et le genêt exhalaient leurs riches parfums. Les bouleaux répandaient leurs larmes odorantes, et le tremble sommeillait sous le calme de la nuit; une lumière argentée se jouait sur la paisible étendue de l'omle... Sous ces rayons paisibles, quel cœur farouche s'abandonnerait encore au tumulte des passions? Le chevalier en éprouva toute la puissance, et laissa échapper de son cœur ces paroles : — Pourquoi donc retrouvé-je à chaque pas quelque souvenir de cette race exilée? Ne puis-je rencontrer une vierge des collines que je n'y voie les traits d'une Douglas? Ne puis-je voir une épée écossaise qu'elle ne soit portée par le bras d'un Douglas? Ne puis-je avoir un songe fébrile que Douglas n'y soit toujours présent?... Je ne veux plus rêver... Une volonté ferme conserve son pouvoir même au milieu du .sommeil... Achevons nos prières de minuit, dormons et cessons de rêver. Le chevalier répéta son rosaire, adressant au ciel ses prières et ses vœux, puis il finit par goûter le repos, jusqu'au moment où le coq de bruyère fit retentir son cri perçant, qui annonçait le retour de l'aurore.

C'est le retour de l'aube matinale qui accélère le chant joyeux de la linotte. Tous les enfants de la nature sentent avec le jour nouveau se ranimer en eux les sources de la vie. Pendant que la barque légère glisse sur les flots, en s'éjoignant de l'île et emportant l'étranger, l'influence propice du matin inspire la harpe du ménestrel aux cheveux blancs, du noble Allan-Banc, et l'on entend sur les eaux du lac son chant poétique se mêler aux accords de l'harmonieux instrument.

Au moment où ces accords expiraient sur les flots, la nacelle atteignit le rivage opposé, et, avant de poursuivre sa route, l'étranger jeta un regard d'adieu vers l'île, où il put reconnaître le barde appuyé contre un arbre sillonné de la foudre, miné, blanchi et usé comme lui parle temps. Livré à ses méditations poétiques, le ménestrel levait son front vénérable vers le ciel, comme pour demander au soleil levant une étincelle de sa flamme divine. Sa main, posée sur lescordesde sa harpe, semblait attendre le rayon qui devaitl'éveillcr; il se tenait immobile comme celui qui s'apprête à écouter la sentence fatale; immobile comme si la vie l'eût abandonné avec le dernier son qu'avait rendu sa harpe fatidique.

Sur un rocher tapissé de lichens sauvages était assise auprès de lui la jeune Hélène, qui l'encourageait d'un sourire. Ce sourire venait-il de ce uu'eile apercevait le cygne majestueux voguant légerenient sur le lac, tandi.^que l'épagneul de la jeune fille aboyait de l'autre rive et n'osait la rejoindre? Dites-le-moi, jeune fille qui le savez ; dites-moi pourquoi les joues d'Hélène viennent d'i'mpruntcr l'incarnat de la rose?... Fermez un moment les yeux, Fidélité sévère !... peut-cire la jeune fille .souriait-elle de voir le chevalier lui adresser en s'éloigiuint un regret, un adieu, s'arrêter, et se retourner pour la regarder encore ; et vous, beautés aimables, avant de condamner la pauvre Hélène , montrez-moi celle qui dédaignerait une semblable conquête !

Tandis que le chevalier s'éloignait lentement du rivage,, Hélène faisait semblant de ne point le remarfjucr; mais lorsqu'il se fut avancé dans la clairière, elle lui fit un signe d'adieu plein de courtoisie ; et depuis , le chevalier rciiéla que jamais , en remportant le prix du tournois, il n'avait éprouvé une joie plus vive, bien que ce prix fût offert par la beauté la plus brillante. Maintenant , guidé par un fidèle montagnard et ses dtMix chiens à ses cotés, il poursuit légèrement sa roule, et la jeune fille le regarde , le suit encore à mesure qu'il s'éloigne; mais lorsqu'elle a cesse de l'apercevoir, elle .s'adresse en secret ce reproche :— El Ion Malcolm! fille égoïste et vaine! Malcolm n'eût pas écouté complaisanimenl ces douces phrases de la langue du Sud ; Malcolm n'aurait point attache m:s ngards sur d'autres pas que les tiens. Réveille-loi, Allan-Banc; arrache-loi à ton doux songe! je donnerai à ta harpe le sujet d'un chant liéroique, cl je t'enflammerai par un noble nom; exaile la gloire des Grœme: A peine ce mol étail-i' éclia|)pé de se» lèvres, que la vierge timide rougit; car le jeune Malcolm (irœme était regardé comme la fleur de son clan, dans les châteaux it à la cour d'Ecosse.

le méncslrel reprit sa hariic... Trois fois s'élevèrent les préludes guerriers bien connus aux rivages du lac, et trois fois leur héroïque cl fiere harmonie expira en un mélancolique murmure. — C'est vainement, ô noble fille, dil le vieillaid eg croisant ses bras; c'esi vainement que tu m'ordonnes d'e\(ill( r de pareils armrds , quoique lu •ois touiours obcie. Hélai ! une main plus puiuaiite que la niieiin* a

monté ma harpe! Je touche les cordes de la joie, mais elles répondent par des noies de malheur et de deuil; la marche glorieuse des vainqueurs se change en lamentations de mort. Oh ! si du moins ce chant funèbre ne prophétise que ma seule fin 1 si, comme le disaient les bardes, mes ancêtres, cette harpe a le privilège de prédire le sort de son maître, je ne doute point le glas du pauvre ménestrel. — Mais, hélas! chère Hélène, ainsi ma harpe soupira la veille du jour où s'éleiguit ta pieuse et sainte mère! Ainsi, quand les Douglas, entraînés à Ie4.ir perte, allaient être exilés de leur séjour natal, chaque fois que , dans un festin , j'essayais de répéter un lai d'amour ou de guerre, de lugubres accords venaient m'épouvanter moi-même en naissant sous ma main, et glaçaient l'allégresse des convives. Oli ! si aujourd'hui quelque malheur plus grand encore doit atteindre maison de mon maître , si tes accords sinistres menacent la belle Hélène, harpe funeste, aucun barde n'osera [dus désormais te demander des accords de triomphe ou de joie : après un court et dernier chant consacré à la douleur, tes cordes brisées couvriront, ] éparses, le sol où ton maître dormira du sommeil éternel !

Hélène, pour consoler le vieillard, lui répondit : — Calme-toi, j mon vénérable ami; tu connais tous les sons que la harpe a fait entendre, que la cornemuse a répétés dans les plaines et sur les montagnes : faut-il donc s'étonner si parfois des accents non désirés sur-! gissent des replis confus de ta mémoire, entremêlant dans leur essor | précipité la marche guerrière au chant des funérailles? Nous n'a-j vous guère sujet maintenant de craindre; nous vivons ici obscurs, ' mais en sûreté. Mon père, grand par sa propre vertu, renonçant à son apanage, à ses terres et à ses honneurs, n'a pas plus à redouter I les coups de la fortune que ce vieux chêne ne craint la tempête. Lai tempête peut lui ravir son gracieux feuillage, mais non déraciner! son tronc contemporain des siècles. Pour moi... (Elle s'arrêta ici, ctj regardant autour d'elle, attacha ses yeux sur une campanellc bleue! qu'elle cueillit avec amour). Pour moi , dont la mémoire reproduit à I peine une image de plus heureux jouis, celte humble fleur des] champs peut me servir d'emblème; elle boit la rosée du ciel avec! autant de délices que la rose fière de s'épanouir dans le jardin des} rois; et lorsque je la place dans mes cheveux , ôAllan, un barde estj forcé de reconnaître qu'il ne vit jamais une couronne aussi belle. En ( prononçant ces paroles, elle orna sa noire chevelure de cette guir-î lande cbampèlre et sourit doucement.

Son souiire , son langage , sa grâce enchanteresse , dissipèrent la î mélancolie du vieux barde. Il la considérait avec ce regard que jettes un pieux ermite sur l'ange qui descend vers lui pour calmer ses! malheurs; un doux regret, un noble orgueil se peignirent dans sesj traits, en lui arr.ichant une larme que suivit cette réponse : — 0 lai plus aimable et la meilleure des filles! tu connais peu quel rang,} quels honneurs lu as perdus ! Que ne puis-je vivre pour te voir em-l bellir la cour d'Ecosse où t'appelait ta naissance, pour y suivre les!! traces de mon élève chérie, attirant autour d'elle l'admiration desi courtisans, éveillant les soupirs de tous les cœurs généreux, et de-l venant l'étoile sur laquelle se fixent tous les yeux, le thème favori de j tous les ménestrels, la dame de tous les chevaliers.

— Ce sont là de beaux rêves, reprit la jeune fille d'un ton léger,! en laissant toutefois échapper un soupir; mais ce rocher tapissé dejj mousse a autant de prix à mes yeux qu'un trône et qu'un dais splendide; mes pas foulent plus gaiement le gazon printanier que les tapis des cours ; tes chants sont plus doux à mon oreille que ceux ries| bardes ^les rois, clan lieu des orgueilleux adorateurs qui fléchi-' raient le i^cuoii devant moi, tu avoueras, barde flatteur, qu'ici le fa-jl rourhe Uoilerirk incline .'on pouvoir devant le mien , et sait meH rendre boiiiiiiage : à ma prière, tu le sais, le fléau des Saxons, l'or-l guiil du clan d'Alpine, retarderait une expédition de maraudages dans le comté de I.euNox... pendant un jour entier.

Le vieux barde réprima sa gaieté : — Tu as mal choisi, dit-il, leil thème de ton badinage : car, dans les déserts de l'Ouest, qui oserait'! nommer le Noir Rodt;rick, et sourire? 11 tuadc sa main un chevalierl] à Iloly-Rood. Je le vis retirer son poignard sanglant du cœur de lail vietiiuc; les courtisans firent place à l'elfroyable homicide ; et de-j| puis, quoique proscrit, il a su conserver ses domaines dans les nion-H lagiies. Quel autre eût osé... Ah ! maudit soit le jour qui me l'oreen à un tel aveu !... quel autre eut osé accueillir, même dans un refuge, aussi sauvage que celui-ci , ce pauvre daim blessé , ce Douglas que méroiinaissaienl tousses amis?H£las! ce chef de maraudeurs aU pu M III I i-quer de nous protéger, et maintenant que tes charmes sel sont épanouis, jeune fille, il voit sa récompense : il l'attend de taj main. Quoique lu .sois chère à Roderick, au point de le guider avecO un (il de soie, en esclave de ta volonté, cependant, ô fille bien-ainiée, ( réprime tes joyeux épanchcraents, car ta main touche la crinière j d'un lion.

— Méncslrel, reprit la jeune fille, et l'Ame de son père brilla touti entière dans ses yeux, je connais mes devoirs envers la maison de Roderick; lady Marguerite m'a prodigué tous les soins d'une mère depuis que l'enfant de sa sœur est devenue orpheline dans le désert. I J'ai coiitiaelé une dette encore plus sacrée envers le brave chieftain son fils, qui a sauvé mou pi-re de la colère du roi d'Ecosse; et si je pouvais pityer celle dette avec mon sang, je 1» donnerais sau» peine

LES VEILLÉES LITTÉRAIUES ILLUSTRÉES

■mi, mon sang... mais non ma niain.Pliitôt que de contracter un pareil iiKiriago, Hélène Douglas irait s'ensevelir dans un cloître ; clic irait iiirme au-delà des mers implorer la froide charité de l'étranger, dans

• lo> lieux où jamais ne fut prononcé un seul mot de la langue d'E-

• osse, où jamais on n'entendit le nom de Douglas; elle irait, en pè-

rine errante, de gîte en gîte, plutôt que d'épouser un liouune

l'olle n'aime point. Tu secoues ta tète grise, ami fidèle; tes regards

;|'pliants ne peuvent rien me dire que je ne confesse moi-niènie.

l'iii, je reconnais Roderick pour brave, mais il est sauvage et ter-

iiLile comme la vague tonnante; il est généreux... sauf dans un uio-

iiiMit de vengeance, ou quand un transport de jalousie échauffe son

-anu'. Je le tiens pour fidèle à ses amis comme saclajniore Test à sa

iii.iin; mais cette fidèle épée aurait plusdepilié pour un ennemi que

r.iiilerick n'en a lui-même dans le cœur. Je le tiens pour libéral, s'il

■it abandonner à son clan le butin qu'il rapporte à travers les lacs

I les vallées, en laissant derrière lui, dans les plaines où existait iiiaravant quelque riant hameau, des ruines toutes fumantes. J'ho-

re la main qui combattit pour mon père, comme doit l'honorer la

0 de Douglas; mais puis-je la serrer teinte du sang des niallieu- !. ux vassaux? Non ! plus les vertus de Roderick sont brillantes, plus >''s passions les obscurcissent : les vertus étincellent chez lui comme l'iclairdans une nuit profonde. Lorsque j'étais encore enfant... et à cet âge l'instinct déjà nous porto à distinguer nos amis de nos fiinemis... je frissonnais devant son front terrible, devant son plaid nndovant et son panache noir; parvenue à un âge moins timide, je -iipporte avec peine son air hautain et son regard de maître : mais, ~i l'on me dit sérieusement que Roderick ait la préleulion d'obtenir ma main , j'éprouve un saisissement de douleur, je dirais même de

: linte, si une Douglas devait connaître ce mot... Que penses-tu de t étranger?

— Ce que je pense de lui?... Maudit soit le moment qui amena cet inconnu dans notre île! L'épée de combat de ton père, forgée autrefois par un art magique, sortant d'elle-même du fourreau, n'a-t-

llo pas montré d'avance l'approche d'un secret ennemi? Si un es-

ri de la cour était venu ici, que ne pourrions-nous craindre pour

uglas? que n'aurions-nous pas à redouter pour celle île autrefois

-'iirdee co[nme le dernier et le plus sur rempart du clan d'Alpine !

1 étranger ne fùt-il ni espion ni ennemi, que dira le jaloux Rodek? .. Je n'approuve pas ton geste dédaigneux... Songe à la ter-

I l'Ie querelle qui s'éleva aux dernières fêtes, lorsque tu ouvris la

lausc avec Malcolm Grœme : quoique ton père ait réconcilié ce jeune

' lu f avec le fier Roderick, le ressentiment n'est pas étouffé dans le

lur de ce dernier. Prends garde... Mais écoute; quels sons viens-je

I I iitendre? Mou oreille ne peut distinguer ni la brise inconstante, .! le murmure plaintif du bouleau, ni le frémissement des trembles;

aucun souffle ne ride la surface du lac; le blanc duvet du chardon 1 L'stc immobile, et cependant j'en jure par mon art de ménestrel, j'ai I ru entendre... Ecoulons! Oui, la cornemuse guerrière envoie au lo n les sous du pibroch des montagnes.

l^n effet, sur le lac lointain se montrèrent quatre points obscurs qui, augmentant par degrés à la vue, parurent enfin quatre barques -■ L'ées et matées, qui s'avançaient à pleines voiles sur l'île solitaire. Lies passèrent un petit cap, et gagnant alors le vent, firent briller Il soleil la bannière de l'intrépide Roderick sur laquelle se dessinait

1 pin. Plus ces barques approchent, mieux on remarque les lances,

- (liques et les haches d'armes qui étincellent aux rayons du jour. il' ]à l'on distingue les tartans, les plaids et les panaches ondoyants. 'In voit les bonnets des matelots se baisser et s'élever chaque fois

ne la rame tenace fend les ondes , qui écument à chaque bond et y lombent en poussière blanchissante. Les joueurs de cornemuse se ' ' iinent fièrement sur la proue et déploient leurs riches banderolles

a descendent jusque sur les eaux, tandis qu'ils répètent l'antique

: int dus montagnards.

A mesure qu'ils avancent, le pibroch orgueilleux résonne plus ', ait. D'abord les sons paraissent adoucis par la distance et arrêtés ; ,ir les inégalités du rivage; mais bientôt ils retentissent plus per-

:ints, et l'on reconnaît la marche guerrière du vieux clan d'Alpine. I. -s notes rapides sont comme des pas précipités qui ébranlent le val-

ri au signal du combat. D'abord les ménestrels préludent sur un ■ 'Il léger et doux, pour exprimer une marche joyeuse et triom- I hante, à laquelle succèdent le chant rauque du carnage, le cliquetis : 5 armes, le choc des boucliers et les cris des combattants. Après

ne pause dont le silence a quelque chose de mélancolique, le pi- : ich recommence, la charge rapide se renouvelle, le cri de rallie- : '-nt se fait entendre, la retraite de l'ennemi se change en déroute,

; les clameurs du triomphe proclament la victoire du clan d'Alpine. I l'Ut cela, on croyait le voir en réalité. Ce chant bizarre se terminait I ar un murmure prolongé et plaintif: aux clairons belliqueux suc- . ■ dait l'hymne funèbre en l'honneur des guerriers qui avaient suc- • 'inbé.

Les cornemuses avaient cessé leurs monotones accents; mais le lac . t les rochers les reproduisaient encore dans leurs échos. Lorsque le

'.'■nce fut établi, un chœur de voix remplaça les sauvages accords

! s instruments guerriers : cent vassaux célébraient les louanges de

ur chef Roderick. Chaque rameur, courbé sur son aviron, accom-

pagnait la mesure du refrain; et la rame, en effleurant les eaux, produisait cette sauvage harmonie, que la brise de décembre fait retentir parmi les arbrisseaux dépouillés de leur feuillage. Bientôt ce chaut martial se fit entendre distinctement.

Salut au chef qui s'avance en triomphe! Que le pin toujours vert soit glorieux et béni! Puisse l'arbre qui décore notre bannière lleurir longtemps l'abri et l'orneuient de noire famille ! Le ciel lui donne la rosée , la terre lui prête la sève pour rafraîchir sa verdure elmullipliersesramoaui.

Ramez, vassaux, ramez pour la gloire des Highlands. Roidissez vos avirons pour le pin toujours vert ! Que les boutons de rose qui embellissent ces lies se tressent en guirlande autour de lui! Et qu'un jeune et précieux rejeton, digne d'une telle origine, glorieux et béni, grandisse sous son ombre!

Lady Marguerite accourait avec tout le joyeux cortège de ses femmes; leurs cheveux ondoyaient abandonnés aux vents; elles élevaient leurs bras, aussi blancs que la neige,, en répétant le nom du chef révéré, tandis que la mère de ce chef, ingénieuse et empressée à plaire, invitait Hélène à descendre au rivage pour recevoir son parent. — Viens ma fille, viens vite: tu es une Douglas, et tu hésites à couronner le front d'un vainqueur! La jeune fille obéit à regret, et vint à pas lents; puis le son du cor ayant retenti tout à coup dans le lointain, elle s'arrêta à moitié chemin : — Ecoule, AUan- Banc, s'écria-t-elle, j'entends là-bas le signal de mon père ; c'est à nous qu'il appartient de guider l'esquif et de courir à sa rencontre. Alors plus rapide qu'un rayon de lumière, Hélène s'élance dans sa légère nacelle; et tandis que Roderick la cherche avec empressement dans la troupe des femmes, elle a déjà laissé la rive assez loin derrière elle; et elle aborde à la baie opposée.

H est des larmes humaines si pures, si limpides et si douces qu'il n'en coule jamais de plus précieuses sur la joue d'un ange : ce sont les larmes qu'un tendre père épanche sur la joue d'une bile chérie. Tandis que les plus tendres expressions que dicte l'amour filial se pressent sur les lèvres d'Hélène, elle n'a point remarqué que la timidité, preuve d'un amour réel, tient à l'écart un aimable étranger: non, elle ne l'a point remarqué jusqu'à ce que Douglas ait prononcé son nom, quoique cet étranger soit le jeune Malcolm Grœme.

Allan ne voyait pas avec calme le débarquement de Roderick. Tantôt il observait la contenance altière du chieftain ; tantôt il attachait son œil triste sur son maître, et tantôt il essuyait, d'une main hâtive, les pleurs qui s'échappaient de sa paupière. Douglas appuya samain surl'épa.ule de Malcolm, et lui dit avec afTectiun ; — Ne peux-tu, jeune ami, rien deviner dans l'œil de mon barde fidèle? Je te dévoilerai le secret de son àme. Il se rappelle le jour où il chantait ma gloire sous le porche du manoir de Bothwell : là, tandis que cent ménestrels faisaient chœur avec lui, l'étendard normand de Percy, conquis dans une bataille sanglante, brillait devant moi, et vingt chevaliers, dont le moindre pouvait prétendre à un rang aussi éle^é que celui de Roderick, s'avançaient derrière moi en ornant mon triomphe. Crois-moi cependant, Malcolm, je n'étais point aussi fier de ce concours imposant qui formait mon cortège, de l'humiliation de l'orgueilleux croissant, bannière des Percy, de cette foule de lords et de chevaliers, de ces hymnes sacrés qui montaient pour moi vers les cieux, et de ces chants flatteurs que les bardes de Bothwell faisaient retentir à ma louange; je n'étais point aussi fier, dis-je,detoutce concoursetde toutes ces acclamations que je le suis maintenant des pleurs silencieux de ce vieillard et de la douce affection de cette fille bien-aimée: l'accueil dont je suisl'objet m'est plus cher que toutes les faveurs de la fortune. Pardonne, ami, à cet orgueil d'un père : oh! pauvre mendiant, j'oublie aujourd'hui tout ce que j'ai perdu.

Louange délicieuse! la.vierge timide rougit, et sa joue devint pareille à la rose d'été qui éclate plus brillante, embellie par les gouttes de la rosée; Douglas a parlé, et Malcolm l'écoutait. Afin de cacher la rougeur de sa joie craintive, ellepartageses soins entre les chiens et le faucon Les douces agaceries de la jeune fiUeattirent les limiers qui s'approchent en rampant et lui répondent par une tendre plainte. A son appel, le faucon choisit sur sa main sa station favorite, y ferme son aile noire, baisse la paupière et ne songe point à fuir', quoique sa tète soit découverte. Ainsi occupée, on l'aurait prise pour la déesse fabuleuse des bois. Et si la tendre partialité d'un père exaltait le mérite et la beauté de sa fille, certes, en la contemplant alors, son amant n'était point disposé à diminuer quelque chose de ces éloges ; car dans chaque regard furtif qu'il jetait sur elle, il semblait lui envoyer toute son àme.

Malcolm Grœme était d'une taille haute, élancée, mais robuste et bien prise. Jamais le plaid drapé et le tartan bariolé ne couvrirent des membres plus gracieux; ses cheveux, dorés comme les rayons du soleil, se bouclaient avec élégance autour de sa toque bleue ; son œil d'aigle habitué à la chasse pouvait distinguer de loin la gelinotte; il connaissait tous les passages qui conduisent dans la bruyère, parla montagne et le lac ou les landes. En vain bondit la biche fauve, lorsque Malcolm bande sur elle son arc retentissant : à peine cet animal agile, quand même la peur lui donnerait des ailes, pourrait il devancer le montagnard à la course. Tous les traits de sa figure s'harmonisent avec son àme ardente et fière , généreuse et franche : pins

LA DAME DU LAC

«aime avant d'avoir vu Héléne,son cœur n'éprouvait pas encore l'amour et ses chagrins; il battait aussi légèrement, aussi librement dans sa poitrine que la plume flottait sur son cimier. Cependant les amis qui connaissaient le mieux le jeune homme, sa haine delà tyrannie, et son zèle pour la vérité, ces amis, ainsi que les bardes qui voyaient ses traits s'entlamm'ër au récit des exploits des vieux temps, disaient tous qu'aussitôt que Malcolm atteindrait l'âge viril, la gloire de Roderick Dhu n'occuperait plus à elle seule les échos de ces montagnes.

Ou reprend le chemin de l'île, et Hélène dit à Douglas: — Pourquoi, ô mon père! pousser la chasse si loin? pourquoi revenir si tard? et pourquoi?... Le reste fut exprimé par ses yeux. — Ma fille, répondit Douglas, la chasse est la noble image de la guerre : privé de ce passe-temps des preux, je n'aurais plus rien d'un Douglas. J'ai rencontré le jeune Malcolm dans la forêt lorsque j'errais du côté de l'Est, et je n'y étais point en sùrelé ; car, dans tous les environs, les chasseurs et les cavaliers buttaient le terrain. Ce jeune homme, quoique sous la tutelle du roi, a risqué sa vie et ses biens pour me servir d'escorte ; il a guidé mes pas à travers les chemins sinueux de la l'orél, en me préservant des poursuites rie l'ennemi. Roderick lui fera bon accueil malgré une ancienne querelle; il le fera pour l'amour de D(mglas, et alors Malcolm regagnera ses vallées, en cessant de courir aucun risque pour moi.

Roderick, qui venait à la rencontre de ses hôtes, devint rouge de colère à la vue de Malcolm Grœme, mais ni ses actions, ni ses paroles, ni son regard, ne violèrent les droits de l'hospitalité. La matinée de ce jour s'écoula en jeux et en conversations; cependant, vers midi, arriva un courrier fort pressé, qui eut un entretien secret avec le chevalier ; et bientôt l'aspect sombre de Roderick annonça qu'il avait reçu de funestes nouvelles. De profondes pensées semblaient absorber son esprit. Néanmoins il attendit que le banquet du soir fût terminé, et ce fut alors seulement qu'il réunit autour du foyer sa mère, Douglas, Malcolm Grœme et la jeune Hélène. Tantôt il promenait ses regards autour de lui, tantôt il les fixait sur la terre, comme s'il eût cliercbé le moyen de commencer un récit fâcheux. Il joua quelque temps avec la poignée de sa dague, puis enfin il fronça le sourcil et dit :

— Mon discours sera bref: le temps me manque, et les détours répugnent à mon caractère. Mon cousin et mon père, si du moins Douglas veut permettre ce nom à Roderick ; ma respectable mère, et vous, Hélène... pourquoi, ma cousine, détournez-vous la vue?... et toi aussi, Grœme, en qui j'espère bientôt reconnaître un noble ami ou un noble ennemi, quand l'âge t'aura donné le commandement et l'influence qui te sont dus dans ton pays natal, écoutez tous! L'orgueil vindicatif du roi se vante d'avoir domplé les habitants des frontières : des chefs, qui étaient allés partager avec leur monarque les plaisirs de la chasse, ont été surpris dans un piège sanglant, tandis que d'autres, qui avaient préparé un banquet i;t ouvert leur château pour recevoir un hôte royal, ont été indignement étranglés et pendus au seuil même de leurs foyers. Leur sang crie vengeance dans la prairie, dans lesbndes, sur les rives des fleuves. Les vallons on les clans belliqueux promenaient leurs coursiers ne sont plus maintenant qu'un lieu de pâturage pour les troupeaux et qu'une triste solitude. Le tyran de l'Ecosse, si connu par sa cruauté et son manque de foi , ?e dirige maintenant vers ces lieux ; son but est le même ; le prétexte est aussi l'amusement de la chasse : la grâce que le.î chefs montagnards peuvent espérer de lui, jugez-en par le .sort des guerriers de la frontière. Bien plus, Douglas, tu as été reconnu dans la vaste forêt : on y a distingué ta haute et noble stature. J'en reçois l'assurance par un messager fidèle, et je demande ton avis dans ce moment de crise.

Hélène et Marguerite, remplies d'effroi , cherchèrent à se rassurer en se regardant l'une l'autre, puis elles tournèrent leurs yeux épouvantés, l'une vers son père, l'autre vers son fils. Le visage belliqueux de Malcolm Grœme changea plusieurs fois de couleur ; mais son regard laissait as.sez paraître qu'il craignait seulement pour Hélène. Cnagrin, mais sans accablement, Douglas parla ainsi : — Brave Roderick, bien que la tempête rugisse, elle peut n'être (|u'un tonnerre pa.s.sager; cependant je ne veux pas rester ici une heure de plus pour attirer la foudre sur ta maison, car tu lésais, c'est surtout contre ma tête blanchie que se dirigent les coups du roi d'Ecosse. Toi, qui commande^! une troupe vaillante, ton hommage et ta soumission détourneront la colère du monarque. Tristes restes des Douglas an Cœur Sanglant, Hélène et moi, nous chercherons un refuge isolé dans quelque grotte de la forêt; et là, comme le cerf échappé à la curée, nous nous tiendrons cachés jusqu'à ce que les chasseurs elles limiers aient ce^sc de battre la montagne et la plaine.

— Non , par mon honneur! s'écria Roderick, grâce au ciel et à m.i bonne épée, non jamï';. (ju'il soit flétri le pin allier, l'antique cimier de mes pères, si la postérité du Cœur-Sanglant s'éloigne de «on ombre au moment du danger! Ecoute une proposition pleine <f : franchise. Accorde-moi ta fille pour épouse et tes conseils pour tide. Assez d'amis et d'iillics, unis à Koderiik-Dhu, environneront Douglas : même défiance, même inbrét, même grief, associeront à Dût drapeaux tous les chefs de l'Ouest. Lorsque les cornemuses

bruyantes annonceront mon hymen, les échos des rives sinueuses du Forth répéteront le cri d'alarme, les gardes tressailleront sous les portiques de Stirling ; et, lorsque j'allumerai le flambeau nuptial, des milliers de villages en flammes jetteront l'épouvante jusqu'à la couche du roi Jacques. Mais non ; Hélène, ne reculez pas ainsi d'effroi; et vous, ma mere, cessez de vous troubler : je n'ai pas pensé tout ce que ma bouche a dit. . nous n'aurons point lesoin de faire des excursions belliqueuses ou de livrer des combats : lorsque le sage Douglas réunira par un lien d'amitié tous les clans de nos montagnes, il leur suffira de garder les passages jusqu'à ce que le roi, désappointé et ne trouvant aucun accès dans nos vallées, retourne plein de boute à son palais.

Il est des hommes qui, à l'heure de minuit, ont dans le sommeil gravi une tour élevée et suspendue sur l'Océan au murmure sans fin ; et là, bercés par ce murmure, ils ont achevé tranquillement leur songe dangereux : mais quand, éveillé par le rayon matinal, ébloui par les feux de l'orient, un de ces hommes ouvre les yeux, quand il découvre l'immense abime, quand il entend l'éternel rugissement des flots, quand la balustrade qui l'entoure lui paraît semblable à une tuile d'araignée qu'agite le vent : alors, dans le vertige de ses sens, n'éprouve- t-il pas le désir désespéré de se précipiter llaiis le goulFre et d'aller au devant du péril que sa crainte aperçoit?. . De même la jeune Hélène, éblouie et troublée à la mine soudante qui s'entr'ouvre autour d'elle, agitée en tous sens de raille terreurs qui se croisent, mais dominée surtout par celles que lui inspire la position de son père; de même, dis-je, Hélène résiste à peine à la pensée désespérée d'assurer par le don de sa main le salut de Douglas.

Malcolm lut dans les regards et sur les lèvres d'Hélène ce terrible dessein ; il se leva pour parler; mais, avant qu'il eiît proféré un seul mot, Douglas avait remarqué la lutte affreuse qui déchirait l'âme de sa fille, comme si la mort combattait en elle avec la vie ; car, sur la joue de cette fille bien-aimée brilla d'abord une rougeur brûlante qui trahissait les palpitations de son cœur, et puis, par un retour soudain , on y vit succéder la pâleur du cercueil. — C'en est assez, Roderick, s'écria le vieillard, ma fille ne saurait devenir ton éjiouse; cette rougeur soudaine n'est point celle qui est chère à un amant, et cette pâleur n'exprime pas les craintes d'une pudeur timide. L'hymen que tu me proposes ne .saurait s^'accompiir: oublie ce dessein, noble chef, et ne hasarde rien pour nous. Douglas d'ailleurs ne lèvera jamais une lance rebelle contre son souverain. Ce fut moi qui instruisis sa jeune main à guider les rênes d'un coursier et à manier une épée; je crois le voir encor.e enfant : Hélène ne me causait ni plus d'orgueil ni plus de joie ; je l'aime toujours, quelque mal que m'ait fait sa colère irréfléchie, excitée par quelques langues perfides. Oh ! mérite le pardon que tu peux aisétuent obtenir en séparant ta cause de la nôtre.

Deux fois le chef parcourut à grands pas la longueur de la salle. Aux plis flottants de son large mantfau, à son front obscurci, où l'orgueil blessé le disputait à la colère, éclairé par la sombre lueur des torches, on l'eût pris pour le démon de la nuit. L'amour dédaigné déchirait surtout le cœur de Roderick, et ces blessures étaient les plus pénibles. Tout-à-coup, dans l'ançoisse de la iloulcur, il saisit la main de Douglas. Ses yeux, qui jamais n'a.vaient été mouillés de larmes, en versent de bien amères, et les versent par torrents. L'agonie d'une espérance longtemps chérie durait encore dans son srin : à demi étouffée sous son orgueil, elle se soulevait encore par intervalles, et les sanglots convulsifsque lui arrachait cette lutte s'entendaient par toute la salle, où les bouches étaient muettes. La douce Hélène ne put supporter le désespoir du fils et le regard de la mère ; elle se leva, et Grœme s'élança vers elle pour aider .ses pas chancelants

Aussitôt Roderick quitte la msin de Douglas... Comme on voit la flamme luire à travers la noire fumée, changer en lames de feu ses sombres et lourds tourbillons et s'étendre soudain en un vaste inceodie, de même l'abattement de son désespoir se dissipe et fait place aux éclats d'une impétueuse jalousie. Sa main de fer saisit l'agrafe du manteau de Malcolm : — Arrière, jeune homme imberbel s'ccrie-t-il d'une voix menaçante; arrière, enfant! As-tu donc oublié la leçon que je t'ai donnée tout récemment? Rends grâce à ce toit hospitalier, à Douglas et à sa fille, si je diffère le châtiment que tu mérites. Grœme, avec la prumptilude du lévrier qui se jette sur sa proie, saisit de son rôt»; Roderick : — l'érisse mon nom, si ce chef obtient son salut autrement qui' par son épi'c! Ils luttent, et leurs mains désespérées essaient d'atteindre la dague ou le glaive... Mais Douglas se lève, et se jetant au milieu des deux rivaux : — Guerriers, nit-il , arrêtez! je déclare mon propre ennemi le piemierqui frappera. Insensés! abjurez ce courroux l'réuétique! Eli quoi! Douglas est-il tombé si bas que la main de sa fille soit regardée comme devant être le prix d'une querelle déshonorante?

Confus l'ius deux, ils lâchent prise à regret ; mais, se regardant d'un ulr farouche, tous deux restent le pied en avant et l'épée à moitié tirée du fourreau.

Avant que les é|iées eussent brillé, Marguerili; s'était attachée au manteau de Roilcnik, et Malcolm avait enlcnilii le cri de son Hélène, pareil au Cri que l'on pousse dans un songe funeste. Roderick remet l'epée dans le fourrcau.et déguise sa colère sous des paroles de mé-

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

pris. — Que Malcolm reste ici jusqu'au matin ; ce serait dommage qu'une joue aussi délicate fût exposoe à l'air froid de la nuit! Demain il ira dire à Jacques Stuart que Uoderick saura défendre ce lac et ce vallon, et qu'avec son clan, formé d'hommes libres, il ne s'abaissera

point à grossir un cortège de flatteurs. Si ce monarque veut connaître de plus près le clan d'Alpine, Malcolm pourra lui indiquer notre force et nos défilés... — Sfalise, viens! Le porte-hache accourut à cet ordre de son chef. — Mali?e, continua Roderick, donne un saufconduit à Grœme. Le jei-ne Malcolm répondit avec calme et fierté: — Ne cra-'ns rien pour ton asile secret : le lieu qu'un ange daigna visiter est toujours bénit, quoique des brigands le hantent. Réserve ton insolente courtoisie pour ceux qui craignent de devenir tes ennemis. Le sentier de la montagne est aussi sur pour moi pendant la nuit qu'à la clarté du jour, quand même Roderick Dhu, avec tous ses plus braves soldats, voudrait me barrer le passage. Vaillant Douglas, aimable Hélène, non , je ne vous adresse point ici d'adieux : la terre n'a point de vallées assez lointaines, assez secrètes, pour que je ne puisse vous y retrouver... Et foi, chieftain, nous nous reverrons au?si. Il dit, et abandonne la rustique demeure.

Le vieux Allan le suivit sur la p'age, d'après l'ordre de Douglas. Il lui apprit que le farouche Roderick avait juré qu'au lever de l'aurore la croix de feu se verrait dans le vallon et le ravin, sur la colline et 'a montagne ; que sur la route il aurait de grands dangers à courir de la part de ceux qui se réuniraient à ce signal ; il ajouta enfin qu'il serait plus sur pour lui de débarquer à l'extrémité supérieure du lac. Ce prudent conseil, les venis l'emiiortèrent sur leurs ailes. Malcolm, sans y faire attention, détacha de son flanc l'épée, la gibecière et le large sabre; il roula autour de ses armes les plis nombreux de son iilaid, et se dépouilla de ses vêtements pour franchir le lac à la nage. Il dit a'ors au ménestrel : — .\dieu , modèle de la fidélité antique ! Et lui pressant tendrement la main, il ajouta : — Oh ! que ne puis-jc disposer d'un abri ! Mon souverain a mes domaines en tutelle ; mon oncle commande à mes vas=aux : pour dompter ses ennemis, secourir ses amis, le pauvre Malco'm n'a que son cœur et son épée. Ce[>endant, s'il est un seul Grreme fidèle qui aime encore le chef Porteur de son nom, le respectable Douglas ne sera plus longtemps acculé dans cette caverne, comme un cerf poursuivi jusqu'à son dernier refuge; et avant que cet odieux brigand ose... je ne veux point confier le reste à l'haleine des vents! Dis à Roderick Dhu que je ne lui dois rien, pas même le piuvre service d'un bateau pour me transporter là-bas sur le flanc de la montagne. Il plonge, à ces mots, dans l'écume blanchissante du lac, tient la têt» levée sur les flots, et s'éloigne hardiment du rivage. Allan le suit d'un œil inquiet jusque Ters le milieu du lac, où sa trace disparaît parmi les vagues sur les-

quelles se joue la lueur argentée de la lune, .-iussi vite que le vol du cormoran, le nageur déploie ses membres agiles : en arrivant sur l'autre plage, il annonce par un cri qu'il se trouve en sûreté. Le ménestrel entend ce cri lointain, et se retire plus tranquille.

r^Le temps poursuit sa course éternelle : la race qui berça sur ses genoux notre enfance , qui émerveilla noire crédule jeunesse par d'antiques légendes et par le récit d'étranges aventures, cette race est effacée maintenant de ce monde. Combien peu de vieillards, faibles et déchus, et semblables aux débris d'un naufrage, attendent sur le rivage de la sombre éternité que le retour de la marée les entraîne loin de nous! Le temps poursuit sa course éternelle.

Cependant il en est qui vivent encore et qui peuvent se rappeler ce temps où le chef montagnard faisait résonner son cor, signal connu dans les campagnes et les forêts, dans les vallons boisés et sur les rochers nus, au milieu des ravines et des landes solitaires. Le clan fidèle accourait en foule, et se réunissait autour de lui : dès les premières notes de l'appel guerrier, chaque famille déployait sa bannière, la cornemuse retentissante répétait le chant du combalr et la croix de feu élincelait au loin comme un météore.

La pourpre d'un aurore d'été se niêie à l'azur des eaux du lae Katrine ; la brise amoureuse du couchant caresse de ses ailes la surface des flots, et agile faiblement le feuillage des arbres; le lac ne frémit que doucement, comme une vierge pudique qui craint de révéler son émotion. Les ombres de la montagne ne se brisent point tout à fait dans les ondes, et n'y sont point non plus en un parfait repos : telles les joies qu'on espère s'ofirent aux regards de l'imagination. Le nénuphar ouvre à la clarté des cieux le calice argenté de ses fleurs ; la biche se réveille et conduit son faon vers le gazon étincelant des perles de la rosée ; le brouillard diaphane a quitté le flanc des montagnes, et laisse voir le torrent écumaut ; invisible dans les cieux diaprés, l'alouette en fait descendre son chant matinal : le merle et la grive tavelée saluent l'aurore du milieu des buissons et des vertes fougères, et le ramier leur répond en roucoulant ses airs de repos et d'amour.

Nulle pensée de paix ou de ca'me ne peut dissiper l'orage qui

La croix de feu.

grossit dans le sein de Roderick. Armé de sa claymore, il parcourt d'un pas rapide le rivage de l'île, il regarde le soleil levant, et porte sa main sur la garde de son épée. Sous l'abri d'un rocher, la vigilance de ses vassaux préparait cependant la cérémonie, entourée d'un profond et terrible mystère ; car l'antique usage voulait qu'avant de lancer la croix de feu, tous les rites fussent accomplis. La

QUENTIN rURWARD.

foule reculait, frappée d'une crainte respectueuse, en rencontrant le regard impatient de Roderick, semblable à celui de l'aigle des montagnes, quand des rochers escarpés de Ben-Venue, il déploie ses ailes noires aux vents : la grande ombre du roi des airs s'étend sur le lac, et les oiseaux du bocage se taisent à son approche.

Le combat.

On élève un amas de branches sèches de genévrier et de frêne sauvage , mêlées aux débris d'un chêne déraciné par un coup récent de la foudre. Brian l'ermite, les pieds nus, avec son froc et son capuchon, se tient près du bûcher. Sa barbe en désordre et ses cheveux souillés obscuicisseiit son visage empreint de désespoir; ses bras nus et .«es jambes également nues montrent les cicatrices qui les couvrent, rés'.illats d'une pénitence fanatique et grossière. Ce moine farouche, au bruit du danger qui menaçait son clan , élait accouru de sa triste solitude, place au milieu d'arides rochers. S'in aspect n'était point celui d'un prêlre chrétien , mais bien plutôt d'un druide échappé du tombeau , et dont le coeur et l'iril impitoyables eussent vu sans émotion un sacrifice humain. 11 mêlait, disait-on, bien des pratiques païennes aux invocations que murmurait sa bouche. La sainte croyance qu'il professait ne donnait que plus de force à ses terribles malédictions. Nul paysan ne demandait les prières de cet ermite : le pèlerin évitait avec soin sa cellule, et le chasseur, qui en connaissait les abords, empêchait sa meute d'en approcher; enfin , le paysan , qui le rencontrait sur son chemin, dans le vallon solitaire, impjorait le ciel et faisait le signe de la croix avec plus de crainte que de piété.

Des bruits étranges circulaient surla naissance de Brian. Sa mère veillait pendant la nuit près d'une bergerie construite dans le fond d'une vallée affreuse où gisaient dispersés des ossements humains, restes abandonnésdu carnage d'une b.itaillf, et blanchis par la pluie et le souffle des vents. Cet aspect eût effrayé l'àme d'un guerrier, comme une amère raillerie de la gloire. Ici les racines de l'herbe longue et sauvage des montagnes enchaînaient une main qui autrefois avait rompu les rangs d'un bataillon. Sons ces amples et robustes ossements qui entouraient un cn;ur inconnu à la crainte, uti hôte faible et timide, la grive voyageuse avait placé son nid solitaire. Plus loin, reposait le eràne d'un chef encore couronne d'une ample guirlande, car la fleur de bruyère avec ses clochettes s'était plu à remplacer le panache et le cimier. La mère de Brian passa des nuitsentières assise dans ce triste vallon, enveloppée des longs pl'.s de sa mante. Aucun berger, assnra-t-ellc, ne l'avait ap[)rochée, la main d'aucun chasseur n'avait dénoué les rubans de sa chevelure, et cependant, depuis lors, Alice ne porta plus l'emblème virginal; sa pudique allégresse et ses jeux enfantins s'étaient évanouis ; sa ceinture devint trop courte ; elle ne chercha plus, depuis

cette nuit funeste, ni le temple sacré, ni les solennités religieuses mais renfermant son secret dans son cœur, elle mourut sans confession en donnant le jour à un fils.

Des ses premières années , Brian se trouva isolé parmi ses jeunes compagnons; le cœur triste et brisé , étranger à la joie comme à la sympathie, il souffrait de cruelles allusions que provoquait sa mystériewiAnaissance. 11 passait les nuits entières à la clarté de la lune, confiant son destin aux forêts et aux ondes : et enfin, dans son égarement, recevant lui-même comme une vérité ce que la crédulité publiait de son origine, il en vint à penser qu'au sein des brouillards et des météores, il pourrait trouver son père fantastique. En vain, pour adoucir son pénible destin, le cloître lui ouvrit sa porte hospitalière; en vain la science lui expliqua ses obscurs mystères et lui déroula ses trésors : il n'y trouva que de nouveaux aliments pour la fièvre de son cœur. Il lut avec avidité tout ce qui a rapport à la magie, à la cabale et aux enchantements : ses sombres méditations ne firent qu'augmenter son orgueil et sa curiosité. Enfin , la tête brûlante et les nerfs sans cesse tendus, le cœur déchiré par' de mystiques horreurs, il alla dans une grotte obscure cacher son désespoir et se dérober à la vue des hommes.

Le désert lui offrit de sauvages spectacles appropriés aux pensées d'un être qui se croyait l'eiifaiit d'un spectre. Aux lieux où les torrents luttent contre de noirs rochers, il contemplait le tourbillon des eaux bouillonnantes, jusqu'à ce que du sein de leur écume ses yeux éblouis vissent apparaître le démon des ondes. Pour lui le brouillard de la montagne prenait la forme d'une magicienne nocturne et d'un hideux fantôme; le vent de minuit s'élevait sauvage et terrible, enflé par les voix lugubres des morts. Bien loin sur les landes arides, son œil apercevait les rangs de guerriers moissonnés sur un futur champ de bataille. C'est ainsi que ce prophète solitaire, séquestré du monde réel, se fit un monde imaginaire . Cependant un reste de sympathie le tenait encore attaché aux mortels : sa mère, seul parent qu'il connût , appartenait à l'ancien clan d'Alpine. Récemment il avait entendu, dans un songe piophétique, le cri plus

prophétique encore de la fee de la mort. Aux vents de la nuit s'étaient mêlés les pas bruyants des chevaux précipitant \cw course et chargeant l'ennemi le long des flancs escarpés des rochers, où jamais cavaliers mortels n'auraient pu gravir; la foudre avait fendu un vieux pin : c'en était assez pour présager malheur à la race d'Alpine. Brian ceignit ses reins et vint révéler ces tristes augures. Tel est l'homme que l'on voit au milieu du clan , tnut prêt à bénir ou il maudire, selon que l'ordonnera le cliefde l.i tribu.

Tout était préparé : on prend sur la montagne un bouc, le patriarche du troupeau; on l'amène devant le bûcher allumé, et le

LtS VElLI.Ei:S LITTÉKAUltS ILLUSTRÉES.

(flaive de Roderick 1 esorge. La victime expirante voit avec résignation son sang qui coule en flots pourprés et descend sur sa poitrine et ses membres velus, jusqu'à ce que les ombres d« la mort viennent obscurcir ses yeux ternis. Le prêtre farouche, en niurumrant une prière, forme avec soin une petite croix d'une coudée de longueur, mesure fixée par l'usage. Les branches provenaient des rameaux d'un dé ces vieux ifs qui balancent leurs tctes majestueuses sur les tom • beaux du clan d'Alpine, et qui, répondant aux sou|iirs des brises du lac Lomond, bercent le sommeil éternel des chef» jadis redoutés. La croix ainsi formée, le moine Brian l'ékva de sa main décharnée, en pronienint autour de lui un œil hagard et en éveillant un mélange de sentiments bizarres parmi l'assemblée, tandis qu'il prononçait l'anathéme suivant : , , r .

— Malheur à l'homme de notre clan qui, voyant ce symbole forme de l'if sépulcral, oubliera que ses rameaux ont grandi au lieu où le ciel fait descendre sa bienfaisante rosée sur les tombeaux des enfants d Alpine! Déserteur de la foi due à son chef, il ne mêlera jamais sa poussière à la leur; mais, rejeté loin de ses pères et de sa famille, il sera en exécration à chacun des membres de son clan, qui appelleront sur lui la vengeance et le malheur. Ici le prêtre s'arrêta; les vassaux répétèrent ses dernières paroles en faisant un pas en avant : l'œil faroucne, ils secouèrent dans les airs leurs épées nues, en même temps qu'ils choquèrent rudement leurs boucliers sonores. De confuses clameurs s'élevèrent d'abord en un sourd murmure; mais liientôt, pareilles à la vague qui se forme à la surface lointaine de l'Océan' et qui vient enfin précipiter sur le rivage ses ondes amoncelées, elles éclatèrent avec un fracas terrible. On entendit ces paroles :'« Malheur au traître, malheur! » La tête chauve de la montagne répéta tes accents; le loup joyeux sortitdeson repaire, l'aigle superbe poussa un cri aigu, et reconnut le cri de guerre du clan d'Alpine.

Le bruit alla se perdre sur les eaux du lac, et le moine continua de murmurer son magique anathème. Ses accents devinrent sourds et tristes pendant qu'il brûlait la croix à ses extrémités; le peu de mots qui frappèrent les airs, quoique le nom le plus sacré s'y mêlât souvent, semblaient plutôt un blasphème qu'une prière : mais lorsqu'il secoua sur la fciole les rameaux sacrés de la croix, il s'écria : — Malheur au misérable qui refuse de prendre la lance à ce signal terrible! De même que les flammes ont marqué ce symbole,"les llammes le poursuivront dans sa demeure, asile de sa lâcheté! La vengeance du clan d'Alpine fera voler l'incendie sur cette habitation infâme, tandis que les jeunes filles et leurs mères appelleront sur sa tête la misère et !a honte, l'ignominie et la douleur! Alors s'éleva le cri des femmes, aubsi aigu que le sifflement du faucon sur la colline. Leurs imprécaii'ins se mêlaient aux clameurs confuses des enfants qui essayaient de répéter avec elles : — Que la maison du lâche soit réduite en cendres! Maudite soit la plus humble chaumière qui recèlera la tête proscrite et cundaniiice par nous au désespoir et à la faim! L'écho triste et plaintif ébranla les cavernes hantées par des faiiiùmes! il fit entendre un gémissement lugubre dans le noir défilé où les bouleaux flexibles se balancent.

Le prêtre fait une nouvelle pause plus solennelle encore : son ioulBe laborieux s'échappe avec peine de sa pditrine, ses dents se serrent et claquent les unes contre les autres, ses mains se raidissent convulsives, et ses yeux étincellent comme un tison ardent; il médite une malédiction encore plus terrible contre l'homme du clan qui oserait désobéir à l'appel de son chef : il éteint dans le sang bouillonnant de la victime les bras de la croix enflammée; il élève une dernière fois ce symbole, et sa voix rauque fait entendre ces mots : — Quand cette croix passera de main en main dans les domaines du clan d'Alpine pour l'appeler aux armes, que l'oreille qui feindrait de ne pas entendre soit fendue à l'instant! Que le pied qui refuserait de courir aux armes demeure paralysé! Que les corbeaux déclinent les yeux iudiflérents! Que les loups dévorent le cœur du lâche ! Comme ce ruisseau de sang coule sur la terre, que le sang de son cœur abreuve son âtrc 1 Comme cette étincelle expire en frémissant dans la liqueur pourprée, que le flambeau do sa vie s'éteigne au milieu d'une affreuse destruction! Qu'à lui seul enfin soit déniée la grâce dont celte croix est le gage! Il cessa de parler, et nul écho ne répétale murmure de son terrible Amen.

Roderick alors, d'un geste impatient, prit le fatal symbole de la main de Brian : — Hâte-toi, Malise, h.'ite-toi! dit-il en remetlautla croix à son brave écuyer; le lieu du rendez- vous est la prairie de Lanrick; le temps presse : hâte-toi, Malise, hâte-toi! Pareil à l'oiseau de la bruyère qui fuit la poursuite du faucon, un canot glisse sur les eaux du lac Katrine. L'écuyer se tient à la proue, les rameurs s'empressent tellement que les bouillonnements, soulevés par l'aviroa, montrent encore leur écume blanchissante au lieu d'où la nacelle fut lancée, quand déjà la proue a frappé le rivage opposé. Et l'esquif eiail encore à trois brasses de la rive, que déjà le messager des combats s'était élancé légèrement sur la plage.

Hâte-toi, Malise, hâte-loi : jamais la peau fauve du cerf ne fut attachée à un pied plus agile. Hàte-toi , Malise, hâte-toi : jamais plus puissant motif n'accéléra tes pas. Grimpe d'une haleine la montagne escarpée, descends du haut àî sa crête comme un torrent impé-

tueux; franchis d'un pas leste cl prudent les marais dangereux et les fondrières tremblantes; traverse le ruisseau d'un seul bond, comme le chevreuil volant sur les abîmes; glisse à travers les landes comme le limier du chasseur. La montagne est haute, le fleuve profond, mais ne recule point devant lésant désespéré; tes lèvres sont brûlantes et ton front ruisselé de sueur, mais ne t'arrête point près de la Source. Héraut des combats, du eaniuge et de [a mort, accomplis hardiment ta rapide carrière! Tu ne suis pas maintenant la trace d'un jeune daim blessé, 'U ne poursuis |ias une jeune fille à travers le bocage, tu ne disputes pas à tes rivaux le prix de la course ; mais le danger, la mort et la guerre, voilà l'objet de ton message. Hâte- loi, Malise, hàte-toi!

A l'aspect du sinistie symbole, les habitants des huttes et des hameaux courent aux armes; le vallon sinueux, le coteau boise rassemblent leurs vaillants défenseurs. Le messager n'arrête point ses pas; il montre le signal, nomme le lieu du rendez-vous, et, courant comme le vent, illaisse derrière lui la surprise et les vagues clameurs. Le pêcheur abandonnait le rivage, le forgeron basané ceignait le poignard et l'épee; le moissonneur, perdant sa gaité, abaodonnail sa faucille dans les blés à demi coupés; les troupeaux erraient sans gardien, la charrue restait oisive au milieu du sillon, le fauconnier abandonnait son oiseau favori, le chasseur laissait le cerf aux prises avec sa meute. Prompt au signal d'effroi, chaque membre du clan d'Alpine court aux armes : le tumulte et l'horreur parcourent la rive d'Achray. Hélas! aimable lac, tes bords n'étaient point faits pour entendre des cris d'épouvante ! Les rochers et les bois se réfléchissent avec un calme si pur, et semblent sommeiller si tranquilles sur l'azur de ton sein ! Le chant joyeux de l'alouette ellemême, du haut de son nuage, parait trop bruyant et trop gai pour la paisible mélancolie de tes bords enchanteurs.

Hàte-toi, Malice, hàte-toi! le lac est derrière toi; les huttes de Doncraggan apparaissent enfin, et semblent poindre comme des rochers Couverts de mousse, à demi visibles, à demi cachés dans les vertes broussailles. C'est là que tu pourras goûter quelque repos, et, ta tâche accomplie, laisser au chef le soin de propager le terrible message... De même que le faucon plonge sur sa proie, l'écuyer s'élance et descend dans le vallon. A son approche, quels sinistres accords lui sont apportés par les vents? Ce sont des cris funèbres, les gémissements des femmes! Un vaillant chasseur se repose pour toujours, un brave guerrier a fini ses combats!... Dans le château, où la flamme des torches funèbres a remplacé les rayons du jour, le brave Duncan repose au fond de sa bière, qu'une veuve arrose du tribut de ses larmes. Son fils, déjà grand, se tient tristement debout auprès d'elle; un plus jeune pleure et ne sait pourquoi. Les vierges du hameau et leurs mères prqnonceut autour du cercueil le chant des funérailles.

Il est passé sur la montagne, 11 est perdu pour la forêt ; comme la fontaine quo l'été a tarie, il a disparu quand nos calamités l'appelaient. La fontaine se renouvelle alimentée par les eaux du ciel; mais elles ne ranimeront pas Duncan : pour lui, pas de demain!

La main du moissonneur abat les épis murs ; mais nos voix gémissantes regrettent la virilité dans toute sa splendeur : les vents d'automne enlèvent en sifflant les feuilles les plus desséchées; mais notre fleur éUiit pleine de vie quand vint le jour sans lendemain.

Pied léger sur la montagne, sage tète dans les conseils, main sanglante dans la mêlée, quel vide laissera ton sommeil! Comme la rosée sur la montagne, comme la vapeur sur le fleuve, comme les bulles sur la fontaine, il est passé sans lendemain.

Voyez le limier fidèle qui, près du cercueil, regarde avec étonne- J ment le corps de son inaitre. Pauvre Sturaah qui, au moindre cri, M au moindre geste de Duncan, s'élançait comme l'éclair à travers la * rosée ! 11 relevé la tête, il redresse l'oreille : il a entendu les pas d'un étranger. Ce n'est point la marche silencieuse et lente d'un ami qui vient pleurer sur le iruerrier qui a vécu; mais une ardeur précipitée, une terreur mortelle hâtent les pas qui approchent rapidement : chacun attend d'un air épouvanté. L'envoyé s'élance dans la salle sans regarder autour de lui; il s'arrête devant le cercueil, agite la croix souillée de sang et s'écrie : — Le rendez-vous est à la prairie de Lanrick : hâtez-vous d'en répandre l'aunonce, hâtez-vous !

Ant'us, l'héritier de Duncan, s'élance et saisit la croix fatale; le jeune''ho"mine attache rapidement à son côté la dague et la claymore de son père; mais lorsqu'il aperçoit le regard de sa mère qui l'observe dans une muette agonie, il court dan-; ses bras, et dépose sur ses lèvres un tendre adieu. — Helas! dit-elle en sanglotant... mais non : pars, vole, montre-toi le digne fils de Duncan. Angu» jette un dernier regard sur le cercueil, essuie une larme échappée de sa paupière, pouss- un profond soupir coiunie pour reprendre haleine, agite fièrement son panache; et, tel qu'un jeune coursier de noble race qui essaie pour la première fois son ardeur. Il vole à. travers le desert, armé de la croix de feu. Les larmes de la mère demeurèrent suspeudues jusqu'à ce que le bruit des pas d'Angus eût cesse de frapper son oreille; et lorsqu'elle aperçut les yeux de l'écuyer mouillés de pleurs sympathiques : —Cher parent, lui dit-elle, il est parti pour un meilleur monde, celui qui eût porté si digaeuient ton message! Le chêne esl tombé, un jeune rejet.m est mainlenanl le seul appui de Dunoraggaa; cependant Dieu protégera l'orpheliu.

LA DAMR DU LAC

ni

et mon fils remplira son devoir. Et vous, fidèles vassaux, dont les glaives furent toujours tirés au premier signe de Duncan, courez aux armes, et protégez la tète de l'orphelin : que les enfants et les femmes pleurent seuls le défunt. A ''es mots, le cliquetis des armes se fit entend; •=; les clameurs belliqueuses retentirent dans la salle funèbre ; chaque main s'empressa de détacher de la muraille les épées et les boucliers qui s'y trouvaient suspendus; une énergie momentanée brilla dans l'œil creux de la veuve, conmie si le tumulte cher aux guerriers eût réveillé son époux dans sa bière; mais cette force empruntée s'évanouit bientôt : le chagrin réclama ses droits et les ! pleurs reprirent leur cours.

Les montagnes virent la croix de feu : elle brilla comme l'éclair sur la cime des rochers; elle parcourut les vallons et les collines. Le jeune Angus ne prit aucun repos : les larmes qui lui échappaient encore, il les laissait sécher par la brise des montagnes. 11 découvrit enfin les eaux naissantes de la rivière de Teith , qui murmuraient au pied d'un monticule boisé, gracieux îlot de verdure au milieu du noir vallon, sur lequel s'élève la chapelle de Sainte-Brigitte. Le courant était enflé, le pont éloigné, mais Angus ne s'arrêta point sur le bord. Bien que les vagues sombres mugissent et tourbillonnent, bien que sa vue soil éblouie et son oreille étourdie par le fracas des eaux, il ne balance point : de sa main droite il élève la croix, de la gauche il saisit sa hache d'armes, et s'élance à travers le torrent d'un pas forme et rapide. Deux fois il a chancelé; l'écume jaillit au loin, le torrent roule avec un gonflement plus terrible; .s'il tombe, adieu l'orphelin de Duncraggan ! mais, en face de la mort, il serre la croix des combats avec plus de vigueur; il parvient enfin à la rive opposée et gravit le sentier de la chapelle.

Un joyeux cortège s'était rendu le matin à l'oratoire de Sainte- Brigitte : Marie deïombea unissait son destin à celui du jeune Norman, héritier d'Armandave. Sous le porche gothique s'avançait alors le couple heureux , après avoir reçu la bénédiction nuptiale. Les vieillards et les femmes venaient ensuite, cortège joyeux et rustique; les jeunes gens cherchaient à éveiller l'attention des vierges qui feignaient de ne pas les entendre; les enfants se livraient à une bruyante allégresse, et poussaient des cris aigus et folâtres, sans trop savoir pourquoi : les ménestrels rivalisaient de talent pour célébrer les attraits du ieune couple, et surtout de la nouvelle épouse dont le regard baissé et la joue colorée rappelaient les perles et les roses du matin. Elle s'avance d'un pas timide, et sa main tremblante retient le voile qui couvre un sein d'albâtre. Le fiancé marche auprès d'elle en la regardant avec l'orgueil de la victoire, et la mère enchantée murmure à l'oreille de sa fille quelques paroles de joie.

Quel est celui que rencontre le cortège à la porte du temple? le messager de la terreur et de la mort. 11 précipite quelques accents confus; la douleur narc dans ses yeux ; encore tout humide des flots du torrent qu'il vient de traverser, haletant, il s'arrête, présente le signe fatal et prononce ces paroles : — Le rendez-vous est dans la prairie de Lanrick; porte au loin le signal, hàte-toi, Norman! Ah! faudra-t-il que le fiancé abandonne sitôt la main à laquelle il vient d'unir la sienne, pour saisir la croix et le glaive? Faudra-l-il que le jour qui se leva si riant et qui promettait, le soir, de si doux plaisirs, sépare, avant le coucher du soleil, un époux de celle dont il a reçu la foi ?Crucile destinée ! il le faut! il le faut! La cause du clan d'Alpine, la gloire de son chef, son ordre terrible, ne soufTrent aucun délai; obéis, Norman, en avant! en avant!

Le jeune fiancé se dépouille lentement de son plaid, et promène lentement un tendre regard sur son aimable fiancee, jusqu'à ce qu'il aperçoive les pleurs couler de ses beaux yeux : ils expriment une douleur qu'il ne lui appartient plus de calmer. N'osant risquer un second regard , il s'éloigne en liAte et suit le cours de l'onde sans détourner la tôle, jusqu'à ce qu'il ait atteint le lac bleuâtre où le Teith prend sa source. Quelle pensée remue le ereur du jeune homme ! c'est le pénible sentiment d'une espérance différée, et le cruel souvenir des vaincs illusions du matin. A l'impaiicnce de l'amour vient se mêler en lui la noble soif de la n^nonimcc; il éprouve celle joie tumultueuse des montagnards au moment où ils se précipitent sur le^ lances ennemies; il brûle d'un zèle généreux pour son clan et son chef; il espère qu'en revenant du champ de bataille où il aura combattu , et le cimier'paré de lauriers sanglants, il pourra serrer sa chère .Marii- sur son sein attendri. Exalté par de telles pensées, il franchit les cnleaux et les landes, plus prompt que l'étincelle qui jaillit du caillou, tandis que son enthousiasme belliqueux et son amoui fidèle éclatent à la fois dans le chant qu'il im|irovise.

Celle, nuit la bruyère sera ma couche , la fougère couvrira ma tAle comme un rideau ; les pas de la sentinelle rempl.iccrout le chant qui berco mollement, car jiî serai loin, bien loin, de l'aniourel de loi, Marie; et dcm.-iin soir peut-cire, endormi plus pr >rondèmenl, ma couche sera mon pl.iid cnsanglanlé, et tes plaintifs formeront léchant du soir, douco fille, cl Plies ne me réveilleront p.is, Marie!

fn temps viendra plein d'/'molions; car si je tombe dans la mêlée, la pen ■;e moiirnnU». de ton mnlhowreux amant s.irrélera sur loi, Marie ! Et s'il revient vainqueur de l'onnomi, connue le chant de la linole descendra doucement sur ma (lancée et sur moi , Marie !

Le cri de la guerre se répand au loin dans les landes : moins Tite

s'étend sur les coteaux l'incendie nocturne, qui dévore les bruyères, enveloppant les rochers d'une pourpre éblouissante, et rougissant les sombres lacs qui dorment si paisibles. Norman poursuit sa course rapide jusqu'à ce que tous les hommes qui doivent prendre les armes pour la défense du clan d'Alpine aient entendu l'appel, depuis le vieillard en cheveux blancs, dont la main tremblante peut à peine attacher le glaive à sa ceinture, jusqu'au jeune homme dont la flèche et l'arc effrayent à peine le corbeau. Chaque vallon envoya sa petite troupe de guerriers, qui, comme des torrents descendus des montagnes, se réunirent en grossissant toujours et leurs flots et leurs voix pour former on vaste fleuve en arrivant au lieu du rendez-vous. Tous ces fiers montagnards, depuis le berceau, ne reconnaissaient d'autres liens que ceux de leur clan, d'autre serment que celui qu'ils avaient prêté à leur chef, d'autre roi que Koderick. Dhu.

Durant celle matinée d'été, Roderick avait parcouru les flancs de la montagne, et il avait envoyé ses éclaireurs sur les coteaux et dans les landes, pour observer les frontières. Tous revinrent lui apporter la nouvelle que jusqu'ici la trêve étail respectée ; le vaillant Grœme et Ijruce l'intrépide étaient tranquilles encore ; nul cavalier dans 1^ plaine, nulle bannière, nul fanal ne brillait sur les tours; rien ne troublait les hérons des lacs bleus: tout paraissait tranquille. Maintenant savez-vous pourquoi le chef examine d'un œil si inquiet la frontière de l'Ouest avant d'aller au lieu du rendez-vous? L'objet qu'il aimait sans espoir était maintenant caché dans une sombre caverne du Ben-Venue. Ce matin même, Douglas, fidèle à sa promesse, était parti de l'île, et avait cherché un asile solitaire dans un vallon reculé. Plus d'un barde l'a chanté dans sa rude langue celtique; les Saxons donnèrent un nom plus doux à cette grotte, et l'appelèrent la Caverne des Esprits.

C'était en effet la retraite la plus sauva^je et la plus étrange qui jamais ait reçu l'exilé. La caverne s'ouvrait au front de la montagne, comme une plaie sur la poitrine d'un guerrier. Les bords avaient retenu dans leur chute plusieurs fragments de rochers que jadis un tremblement de terre avait précipités de la cime chauve du mont: entassés par la main du hasard comme des ruines éparses, ils formaient plusieurs saillies à l'entrée de la grotte. Le chêne et le bouleau, entremêlant leur ombre, ne laissaient pénétrer en ce lieu, môme au milieu du jour, qu'un sombre crépuscule, à moins qu'un rayon égaré ne brillât lout à coup sur le rocher à travers ce rideau verdoyant! Aucun bruit n'éveillait le silence solennel de cet asile secret, si ce n'est le g:azouillement d'une fontaine solitaire; mais quand les vents régnaient sur le lac, un fracas soudain s'élevait et annonçait la guerre incessante des vagues contre les écueils. Des rocs suspendus menaçaient de combler la caverne. C'était l'asile favori du loup vorace ou du chat sauvage; tel fut pourtant le lieu de refuge que se choisit Douglas avec sa fille. Les sinistres rumeurs de la superstition défendaient au vulgaire l'approche de ce lieu redoutable; car, disait-on, c'était le rendez-vous des fées et des esprits montagnards. C'est là qu'ils venaient au clair de la lune célébrer leurs mystères; et ils auraient frappé de mort l'audacieux qui eût osé les surprendre.

Les ombres allongées du soir flottaient sur les eaux majestueuses et brillantes du lac Katrine, lorsque Roderick, avec une troupe d'élite, repassa les hauteurs. La troupe se dirige vers la caverne des Esprits à travers d'arides sentiers; les zélés compagnons du guerrier le devancent pour mettre à flot la nacelle, car il se propose de traverser le lac Katrine pour explorer les défilés, et y poster ses soldats. Rêveur, il reste en arrière de ses hommes, et promène autour de lui des regards qui expriment sa tristesse. Un seul page, chargé de porter son épée, marche à côté de .son maître ; le reste de ses compagnons s'avance à travers les broussailles, et bientôt raltend sur les bords du lac. Celait un beau et digne spectacle de les voir des hauteurs voisines aux derniers feux du jour! Chacun de ces mentagnards était d'une haute et vigoureuse stature, el avait été choisi parmi les hommes les plus vigoureux de tout le clan. On reconnaissait de loin leur démarche lière et leur air martial, leurs panaches flottaient à la brise légère du soir ; leurs plaids de tartan ondulaient de même, tandis que leurs boucliers élincelaienl aux derniers rayons du soleil. I^ssemblés près du bateau, ils formaient un groupe guerrier en harmonie avec ce beau rivage.

Le chef se tient debout sur le rocher, et semble attaché par un lien secret à ce lieu si voisin de la grotte obscure où s'est relire Douglas, el dont il voit le sentier. Au lever de l'aurore, le même Roderick avait juré de noyer .son amour dans le torrent des combats, et de ne plus songera Hélène Doublas; mais celui qui veut avec de l'huile nu la résine éteindre un incendie, (Mitreprend une tâche moins difficile que s'il essayait de dompter l'amour. Le soir trouve Roderick tel qu'un fantôme sans repos, errant près du trésor nu'il a perdu; sa fierté lui refuse le bonheur de contoinpler une dernière fois celle qu'il adore ; mais toujours son oreille iuix aguets cherche à saisir les accents de sa voix, el il maudit inlérirur(!inenl la brise qui, agitant le feuillage, rcmpêche de les saisir. M, lis quels sons viennent se mêler au frémissement îles feuilles? C'est la harpe d'Allan-Bane qui s'éveille en un préludi! lent el solennel. Quelle voix se marie aux accords du ménestrel? C'est la voix d'Hélène on

celle d'un ange qui chante un hymne de la Vierge: Ave .Varia!

Les derniers accords de l'hyiiinc expiraient sur la harpe. Le chef du clan d'Alpine restait dan's l'imniobilité de l'attention , le bras droit appuyé sur sa pesante épée. Il conservait cette muette attitude quand le page, avec un geste respectueux, lui fit remarquer le dé- ^in du jour. Alors, s'enveloppanl de son plaid : — C'est la dernière fois, oui la dernière, murnuira-t-il, que Roderick entend la voix do cet ange. Cette pensée était bien pénible. Il descendit rapidement de la" montagne, s'élança tout rêveur dans le bateau, et eut en un moment traversé le lac. Il prit terre sur la rive argentée par les eaux, accéléra sa marche vers l'orient, et comme les derniers ravons du soleil éclairaient le couchant, il atteignit Lanriek.où, remplis d'une ardeur belliqueuse, se rassemblaient les hommes du clan d'Alpine.

L'aspect de ces montagnards formait un spectacle plein de variété : les uns étaient assis, d'autres debout, d'autres se promenaient lentement; mais la plupart, envelqipes de leurs manteaux, dormaient étendus sur le sol; et on les distinguait à peine au milieu des bruyères où ils étaient couchés, tant les couleurs de leurs plaids de tartan étaient bien assorties avec les noirs bouquets de bruyère et les réseaux de la fougère verdoyante ! çà et là seulement la lame d'une épée ou le fer d'une lance étincelait comme le ver luisant sous l'ombrage. Mais lorsqu'à travers les ténèbres le panache du chef eut été reconnu , un tonnerre de joyeuses clameurs ébranla la montagne. Trois fois elles s'élevèrent , et trois fois les échos du lac et des rochers rendirent le cri sauvage, qui enfin expira au loin dans la plaine, en faisant place au silence de la nuit.

— La rose a tout son éclat lorsque s'entr'ouvre son calice, et l'espérance toute son ardeur lorsqu'elle naît du sein même de la crainte; la rose a tous ses parfums, encore humide de la rosée bienfaisante du matin, et l'amour tousses charmes, embelli par les pleurs. Rose sauvage et purpurine , que l'iniagination rend plus belle encore , je ceins mon front de tes [leurs chéries, emblèmes de l'espérance et de l'amour. Ainsi parlait le jeune Norman , héritier d'Armandave, au moment où le soleil se levait sur les vastes ondes du Vennachar.

Tels étaient les chants , telles étaient les pensées que l'amour inspirait au nouvel époux. Pendant qu'il dépouillait les branches du rosier sauvage, sa hache et sou arc dormaient à ses pieds, car il avait été placé en sentinelle entre le lacet la forêt. — Arrête, ditil, au bruit des pas d'un homme qui s'avançait sur le rocher ; arrête ou tu es mort, dit-il en saisissant ses armes. Quoi ! Malise, c'est toi! sitôt de retour du milieu des bruyères de Uuune?A ta rapide allure, à ton regard ardent, je devine que tu apportes des nouvelles de l'ennemi. En effet, tandis que la croix entlanmiée passait de main en main , Malise était aile remplir un message important. — Où dort le chef? demanda lecuyer. — H repose là-bas dans la clairière environnée de brouillards, répondit le jeune homme ; je le guiderai vers sa couche solitaire. Ku disant ces mots, il appela un de ses compagnons endormis à ses côtés, et le toucha du bois de son arc détendu. Debout, Glentarkin ! nous allons trouver le chef; veille ici jusqu'à mon retour.

Us cheminèrent ensemble. — Quelles sont donc les nouvelles de l'ennemi? demanda Norman.— 11 a circulé de toutes paris des versions différentes, répondit Malise : ce qu'il y a de certain, c'est qu'une bande de guerriers, venue depuis deux jours de bonne , a reçu l'ordre de marcher; en attendant, le roi Jacques avec ses courtisans se livre aux plaisirs d'une fête dans le château de Stirling. Bientôt le sombre nuage qui s'amasse amènera la foudre sur ims vallées. Accoutumé à supporter les beliTqueux assauts, le gucriier trouve contre eux un abri suffisant dans les plis de son manteau ; mais toi , Norman , où trouveras-tu un abri pour ton aimable fiancée? — Eh quoi ! Malise ! ignores-tu que la prévoyance de Roderick a réglé que toutes les filles et les femmes du clan se réfugieraient dans l'île solitaire du lac, avec les enfants et les vieillards Tnipropres aux combats; il a , en outre, décidé qu'aucun esquif ne voguera sur le lac; tous les moyens de transport seront amènes au rivage de l'île pour garantir la sûreté d'un si cher dépôt.

— Sage précaution ! notre chef se montre ainsi le père de sa tribu. Mais pourquoi donc Roderick L)hu soromeille-t-il isolé de ses fidèles compagnons? — C'est que, la nuit dernière, le prêtre Brian a interrogé un de ces terribles oracles qui ne doivent être consultés qu'à la dernière extrémité, celui par lequel nos aieux apprenaient les futurs événements de la guerre. Le taureau blanc a été immolé. .. • ,

Ah ! Norman ! je me souviens de ce noble animal : celait le

plus beau de tout le butin que nous fîmes sur la frontière. Son poil avait la blancheur de la neige; ses cornes étaient noires, son œil de feu étincelait comme l'éclair; il était si farouche, si indomptable et si agile à la course, qu'il retarda notre retraite et fit trembler nos plu-» intrépides montagnards au passage du detilc Mais le sentier était "ude et rempli de cailloux; l'aiguillon du conducteur

agit avec une telle adresse que nous atteignîmes la plaine sans danger, et qu'alors un enfant l'eût pu comluire tout seul.

— Ce taureau fut tué; sa dépouille fumante fut étendue près de la cataracte dont les eaux se précipitent avec fracas au pied de cet immense rocher que sa vaste circonférence a fait surnommer le Bouclier du Héros. Couché sur un écueil de la rive, près du lieu où ce torrent mugit en perdant ses flots dans le gouDre , le magicien attend les songes prophétiques au milieu du murmure et de l'écume des eaux. Dans le voisinage repose notre chef. Mais silence ! Regarde! à travers le brouillard et le taillis l'ermite se glisse lentement et gravit le rocher, sur le front duquel il sarrète pour observer nos soldats endormis. Ne ressemble-t-il pas, dis-moi, Malise, à un fantôme qui plane sur un camp égorgé, ou bien à un corbeau qui, du haut d'un chêne sillonné par la foudre, observe le dépècement d'un cerf, et demande par ses tristes croassements sa part de la curée? — Paix, paix! Pour un autre que pour moi les paroles seraient d'un sinistre augure; mais je regarde l'épée de Roderick Dhu comme l'oracle et le soutien du clan, beaucoup plus que les présages du ciel ou de l'enfer que ce moine redoutable peut révéler. Le chef le rejoint : regarde, ils descendent ensemble le rocher.

Et en effet, ils descendaient tous deux : le moine dit àRoderick ces paroles solennelles : — C'est une épreuve terrible pour un homme doué d'une vie mortelle, dont le corps d'argile peut sentir tout ensemble et la fièvre et le froid , dont l'œil s'égare dans une angoisse horrible, dont les cheveux peuvent se dresser comme la lance du guerrier : c'est une affreuse épreuve que de voir se dérouler le rideau de l'avenir! Voilà pourtant ce que, le corps tremblant , le pouls en désordre, les yeux couverts d'un nuage, l'àrae déchirée par mille tourments, j'ai osé faire [lour mon chef glorieux ! Les apparitions, les spectres qui ont assailli ma couche remplie d'effroi, ne peuvent être décrits par une langue humaine : aucun mortel, s'il n'a vécu entre les vivants et les morts , s'il n'est doué d'une existence indépendante des luis de la nature, n'y survivrait jamais pour les peindre. Enfin la terrible réponse me fut tracée en caractères de feu ; elle ne résonna point à mon oreille , ne parla point à mes yeux , mais elle est gravée en traits brûlants dans le fond de mon âme ; la voici : « La victoire est à celui qui le premier aura tué un eunenii. »

— Brian, je te remercie, dit Roderick, de ton zèle et de tes soins ; ton auguie nous est favorable. Jamais le clan d'Alpine n'attendit l'ennemi ; toujours nos larges claymores se sont les premières abreuvées de sang. Mais une victime plus sûre s'est offerte d'elle-même à nos coups propices : un espion a paru ce malin dans nos landes; pour lui plus de retour! Mes compagnons gardent tous les défilés, à l'est, à l'ouest et au midi ; le sanguinaire Murdoch, pavé par lui pour être son guide, a reçu l'ordre d'égarer ses pas, et cie le jeter sans vie dans un profond ravin ou dans un sombre abîme. Mais regarde ; qui donc vient encore apporter des nouvelles? Malise, que nous ap|ireiidras-tu de l'ennemi?

— Deux orgueilleux barons, reprit Malise, ont déployé leurs bannières, sur une forêt de lances et d'épées; j'ai vu l'astre argenté de Moray et le pal noir du comte de Mar. — Par l'àme d'Alpine , dit Roderick, voilà de bonnes nouvelles! J'aime à voir devant moi d"s eimeiuis dignes de mon courage : quand doivent-ils s'avancer'' — L'aube de demain les verra ici rangés en bataille. — Us nous y trouveront tout prêts à les recevoir! Mais, dis-moi, n'as-tu rien appris des clans alliés? Soutenus pas eux, nous pourrions présenter le combat avec avantage sur le revers de la montagne. Tu ne sais rien '!... N'importe; les hommes du clan d'.\lpine défendront la vallée; nous combattrons dans les gorges du lac Katrine , à la vue de nos mères et de nos filles; chacun de nous pour ses foyers domestiques, le père pour son enfant, le fils pour son père, l'amant pour sa maîtresse chérie ! Mais quoi! Est-ce la brise qui fait couler cette larme de mes yeux? ou bien serait-elle un triste présage d'hésitation et de terreur? Non, la lance saxonne ébranlera le mont sur sa base, avant que l'hésitation et la terreur pénètrent dans le cœur indompté de Roderick Dim! il est aussi impénétrable que son bouclier fidèle... Que chacun se tienne à son iiosle et suive les ordres qu'il a reçus. Le pibroch résonne, les guerriers s'avancent, les bannières se déploient, les glaives étincellcnt., tout obéit else meut à la voix du chef... Eloignons-nous du fracas des armes, et retournons à la caverne des esprits.

Où est Douglas? il est parti. Hélène, assise sur un rocher près de la grotte, gciiiit et prêle à peine l'oreille aux paroles all'eclueuses du barde qui veut la con^oler.— Il reviendra, disait Allan; il reviendra.il le doit. Il était temps qu'il allât chercher un asile loin du théâtre de la guerre, quand le farouche essaim du clan d'Alpine est luimême elfiayé de l'apparition de l'orage. La nuit dernière j'ai vu la llottille de Roderick, à la lueur des torches, fendre l'azur de l'onde et laisser après elle sur le lac des sillons pareils aux eclairs de l'au.rore boréale ; j'ai remarqué ce matin tous ces navires amarrés sur la plage de l'île sdiUiire, comme des canards sauvages tapis dans un marais, quand le faucon descend en tournoyant et fond sur la vallée. Puisque cette race farouche n'ose point braver le péril sur la

LA DAME DU LAC

terre ferme, le soin de ton noble père ne doit-il pas être de te préparer une retraite assurée.

— Non, Allan, non ; un prétexte aussi ingénieux ne saurait assoupir mes craintes. Lorsqu avec un accent tendre et solennel il me donna sa sainle bénédiction en nie quittant, les pleurs qui coulirent de ses yeux ne purent changer sa haute el ferme résolution. Mon âme est faible ; elle est celle d'une femme, et pourtant elle peut retracer l'image de la sienne, comme le lac , dont le vent le plus léger trouble la sérénité, réfléchit néanmoins dans le cristal de ses flots le roc invulnérable. Douglas apprend que la guerre va tout mettre en feu ; il se croit la cause du combat. Je lai vu rougir, Allan, lorsqu'en racontant ton rêve insensé tu lui as dépeint Malcolm Grœme chargé de fers que moi-même, disais-tu, j'attachais à jes membres. Crois-tu qu'il ait pensé que ce présage dût s'uccom- |ilir? Oh! non; c'étaient d'autres idées qui l'absorbaient alors; il s'alarmait pour le jeune homme, et même pour Roderick; e.ir, il faut être juste, tous deux sont eu péril , et c'est pour notre cause! Ménestrel, Douglas n'a pu résister à une pareille situation. Pourquoi d'ailleurs cet adieu solennel : « Si nous ne devons plus nous voir sur la terre, nous nous retrouverons dans les cieux? » Pourquoi m'a-l-il recommandé, si le soir ne le ramène point vers nous, de me retirer dans un couvent, en déclarant qui je suis? Hélas! il va se jeter au pied du trône d'Ecosse et acheter le salut de ses amis au prix du sien ; il va faire ce que j'eusse fait moi-même si l'enfant de Douglas avait été un lils !

— Non, aimable Hélène, non, fille chérie, si ton père devait différer son retour il a voulu seulement désigner une mainte demeure comme la plus propre à vous réunir. Sois bien persuiilée que Douglas est en sûreté; et quant à Grœme (que la bénédiction du ciel veille sur lui!), mon songe peut être vrai, sans pourta.it rien présager de funeste pour lui ou pour vous. Mes rêves prophétiques m'ontils jamais abusé? Rappelle-toi l'étranger de l'ile solitaire et les accords de ma harpe plaintive qui annonçaient un malheur prochain! Ma triste prophétie s'est vérifiée : crois de même à des augures propices. Que n'avons-nous quitté ce trisifc lieu ! Le malheur hante toujours la demeure des fées. Je connais'ftne histoire merveilleuse sur une pareille situation. Chère Hélène, dissipe ce nuage de tristesse qui obscurcit ta vue, ma harpe avait jadis le pouvoir d'endormir tes peines.

— Eh bien ! qu'il en soit comme tu le veux. Je t'écoute; mais puisje retenir deslarmesqui s'échappent malgré moi? Le ménestrel alors essaya la puissance de son art ; mais le cœur d'Hélène était livré à d'autres pensées. Il chanta.,, et se tut.:

Au moment où le ménestrel venait de cesser ses chants, un étranger parut dans la clairière : son aspect martial, sa haute slalurc, son habit oa chasseur en drap vert de Lincoln, son coup d'œil d'aigle, font reconnaître en lui le chevalier de Snowdoun, James l'ilz-James. Hélène, en le voyant crut rêver; elle tressaillit, et put à peine s'empêcher de pousser un cri d'effroi : — 0 étranger! dit-elle, aune heure si funeste et si pleine de danger, quelle infortune t'amène ici? — Quel malheur pourrait exister quand je puis te revoir, aimable Hélène? lié par une promesse, mon premier guide m'a rencontre ce malin, et m'a conduit le long du rivage et de la frontière vers cet heureux sentier qui m'a mené jusqu'à loi. — Eh quoi! s'écria la fille di; Douglas, n'a-t-ll point parlé de guerre? N'at-il point annoncé qu'il faudrait couibaltre, que le pa.ssage était

§;irdé. — Non, ci ries, je n'ai rien vu qui put me présager aucun ésaslre? — Oh! hàle-tui, Allan, de joindre le montagnard ; je le reconnais là-bas sous son tartan ; demande-lui quel est son dessein, et prie-le de guider rclran''er en lieu siir. Qucllr fatalité a poussé tes pas, homme infortuné ? Le moindre serf du clan de Uodcrick ne peut avoir été détourné de son devoir, ni par amour, ni par crainte, et ce ne peutêtre à l'insu du chef qu'il t'a conduit ici. — Douce Hélène, ma vie doit être bien chère, puisqu'elle mérite d'éveiller les inquiétudes; et cependant celte vie, je la regardecomnie un souffle frivole, si l'amour ou l'honneur me commande de braver la mort. Laisse-moi profiler du bonheur qui m'a conduit sur tes pas, et IcrévcliT le projet liardi que j'ai conçu... Hélène ! je viens (lour t'enlcvcr d'un désert où jamais pareille Ueur n'a brille; m'cmparanl de celle main si douce, je t'emmènerai loin de ces scenes de coin- Kits. Mes chevaux nous auront bientôl déposés aux portes de Stirling. Je le placeriii dans un berceau riant, cl je le garderai comme une tendre phinte. — Oh! silence, sire chevalier ; il conviendrait à la réserve imposée à mon sexe de dire que je ne lis point dans ton firur; mais déjà une premiere fois j'ai prêle une oreille trop complaisante à tes éloges : ce Icirrc; funeste fa déçu en te rappelant dans un moment si ternbh', sur un chemin si ilàngcrcux. Oh ! coniniiiit pourrai-je expier II! niallinirque ma vanilé a causé! Une restoticeme reste... Je dirai tout : oui, cceur orgueilleux, il faut dévoiler ton secret ; coupable d'{ini'. folle vanité, acheté ton pardon en l'humiliant... Etranger, apprends d'abord que mon père est un proscrit, hors la loi, dont la tel'.- a été mise à prix ; cl m'épouser, ce .serait épouser avec moi l'infaniie. Persisterais-tu encore? Alors, éroiile la vérité tout entière! Eili-James! jeconnaisun nohlejciinehommr, (i toutefois il existe encor'^l Ce jeune homme «'eut ex|)o»c pour moi

et pour les miens à la dernière extrémité... Tu as maintenant le secret de mon cœur : oublie-moi, sois généreux • et pars, je t'en conjure.

Fitz-James connaissait bien lesartifices propres a .tagner le cœur volage d'une femme ; mais ici il sentit bientôt que toutes ses ruses seraient vaines. L'œil d'Hélène ne laissa échapper aucun regard fait pour démentir ses paroles : en faisant cet aveu, elle souffrit toute l'agonie du désespoir, couime si déjà, privé de Malcolm par la mort, elle avait à gémir sur sa tombe. L'espérance disparut des regards de Fitz-Jaraes, mais l'espérance n'emporta point la sympathie. H offrit d'accompagner Hélène comme un fière accompagnerait sa sœur: — Oh! tu connais bien peu lecœurde Roderick, dit-elle : c'est en nous séparant que nous sommes en sûreté. Ilàte-toi de retrouver Allan, et tâche de savoir de lui si tu peux te fier à ton guide. Fitz-James, posant la main sur son front afin de cacher le trouble de son âme, fit deux pas pour partir, et puis, comme si une pensée soudaine eût jailli dans son cerveau, il s'arrêta, se retourna et s'approcha de nouveau delà charmante fille de Douglas.

— Ecoute, Hélène, écoute encore un niold'adicu; mon épée, dans une bataille, a sauvé la vie du maître de l'Ecosse. Le monarque reconnaissant me donna cet anneau, et me dit de le rap|)orter quand j'aurais quelque chose à lui demander, et de réclamer hardiment ma récompense. Hélène, je ne suis point un chevalier courtisan, maison guerrier qui vit de la lance et de l'épée, qui n'a pour château que son casque et son bouclier, et pour domaine que le champ de bataille. Je ne puis rien demandera un prince, moi qui ne souhaite ni titres ni fortune? Hélène, donne-moi ta main, cet anneau est à toi ; tous les gardes du prince connaissent ce signe : va sans délai trouver le monarque; ce même signe te protégera dans ta roule jusqu'à lui. Déclare-lui ce que tu veux, et il ne pourra te le refuser, comme rançon du gage qu'il m'avait promis. Fitz-James plaça l'anneau à un des doigts de la jeune fille, s'arrêta encore, lui baisa la main et partit. Le vieux ménestrel resta immobile de surprise en voyant Fitz-James s'éloigner si rapidement. Celui-ci rejoignit son guide, et descendit avec lui, par un chemin sinueux, le revers de la montagne escarpée.

Tout était silence dans la vallée ; les rayons du soleil de midi dormaient immobiles sur lamontagne. Tout-à-coup le guide poussa un cri retentissant. — Murdoch, serait-ce le signaldudanger? — Je voulais seulement, répondit Murdoch avec enibarias, crier de façon à épouvanter ce corbeau dans son festin sanglant. Le chevalier se retourna pour regarder, et reconnut que son propre coursier était devenu la pâture d'un oiseau de proie. — Hélas! noble coursier, peut-être eùt-il mieux valu pour moi rester, ciminie toi-même, dans ce vallon solitaire. Murdoch! passe le premier, mais en silence. Si tu sifllesou si tu cries, lu es mort. Alors, ils poursuivent leur roule dans un profond silence, en se tenant chacun sur leurs gardes.

Maintenant le sentier serpente au bord d'un précipice propre à donner le vertige. Soudain, une femnie dont la figure est brûlée par lis feux du soleil et l'intempérie des saisons, dans un sauvage accoutrement et couverte de haillons, paraît sur un monticule qui domine le chemin. Elle promène autour d'elle dos regards effarés, tantôt sur la forêt on le rocher, tantôt vers les cieux; elle semble ne rien distinguer, et cependant elle observe tout. Son front était couronné d'une guirlande de genêt fleuri; elle balançait dans sa main, avec un geste bizarre, une loufl'e de ces plumes noires que les aigles déposent sur le rocher, tristes dépouilles de leur aile. Elle ,ivait elle-même été les recueillir dans les lieux où à peine la chèvi'e peut monter. Elle découvrit d'abord le plaid de tartan, el poussa un cri aigu, auquel répondit l'écho des rochers; et aussilôt qu'elle reconnut le costume des basses terres, elle se prit à riie comme une insensée; puis elle se tordit les mains, pleuraelchanta... Ellechanta; sa voix, en des temps meilleurs, s'était peut-être unie à la harjie ou au luth; maintenant, quoique plus rude et plus sauvage, elle avait encore quelque douceur en ses étranges accords.

Ils m'ordonnent do dormir, ils m'ordonnent rie prier; ils disent que ma tête est malade cl blessée. Je ne puis dormir sur les inonlagnes, je ne puis prier dans la lan^'uo des mont.ipnes. M.nis si j'étais dans les lieux oil mon Allan se piomèn,', on bien si j'entendais lebruildcsflols sur les lives natales, je reposerais doiiceincnl et je prierais le ciel de mettre fin à mes jours d'hiver.

— Unelle est celle jeune fille? Que signifie son chant? Que faitelle sur eelte hauteur escarpée? — C'est Blanche de Devait, répondit Miirdoeli ; c'est une folle, une captive des basses tenes, (|iii fut enlevn; un malin [lar les maraudeurs, lorsqiK! Roderick alla ravager les bords du Devjii, cl c'était le jour même oùclleallail rerevoir la benediclion nuptiale, étant fiancée à un montagnard du pays. Celui-ci lit quelque résistance, mais il tomba vaincu .'^ons la lance de noire dntf illustre. Je suis surpris de lavoir niaiiilenant en liberté; mais elle échappe souvent à sa geôlièie. Allons, fille insensée, leliretoi! dit-il en levant son arc — Si tu oses la frapper, s'écria FilzJames, je te lu'écipiterai du haut de ce rocher, aussi loin ()iie jamais paysan d'Ecosse lança une barre. — .Merci, digne chevalier, meiei, cria la folle en venant se placer aux côtes de Kilz-Jaiiic's. Voih I. s ailes que je prépare pour aller chercher mon bicn-aime à tMrcrsiesairsl

4ii

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

Je ne prêterai point il ce barltare une seule de ces plumes enchan- | tées pour adoucir sa cluile. Non, au milieu des rochers aigus, les loups s'abattront sur ses membres brisés, son plaid déleste flottera dans l'air, suspendu par lambeaux aux buissons et aux ronces; il flottera comme UTie bannière; il servira désignai aux bètes sauvages pour venir dévorer son cadavre sanglant.

— Calme-toi, pauvre fille, calme-toi, lui dit le chevalier. — Oh ! ton regard est bienveillant, reprit-elle, et je veux reronnaître ta générosité. Mes yeux se sont desséchés à force de verser des larmes, mais ils aiment encore le drap vert de Lincoln; mon oreille est devenue insensible à toute espèce .l'accord, et rependiuit elle aime toujours les accents de la plaine... Mon doux William était aussi un vrai chasseur; il avait su gagner le cœur de la pauvre Blanche; son vêtement était aussi de la couleur du vert feuillage, et doucement aussi il murmurait les chants de mon pays natal !... Ce n'était point ce que je voulais dire : mais tu as de l'esprit, toi, tu dois me comprendre. Alors sa voix, sourde et entrecoupée, commença un nouveau chant sur une mesure rapide : et pendantqu'elle chantait, tanlôt ses veux étaient fixés avec crainte sur l'homme du clan de Roderick," tan tôt ils regardaient le chevalier, tantôt enfin ils plongeaient dans la vallée.

Les toiles sont tendues, les épieux sont enfoncés dans la terre : chantez toujours gaiement, gaiement ; ils bandent les arcs, ils aiguisent les couteaux : les chasseurs vivent joyeusement!

C'était un cerf, un cerf dix cors, portant son bois noblement; il descendit avec grâce au fond du glen. Chantez toujours hardiment, hardiment !

Ce fut là qu'il rencontra une biche blessée, elle était frappée mortellement; elle l'avertit que les toiles étaient tendues. Elle l'avertit fidèlement, fidèlement!

L'esprit de Fitz-Jaraes, que sa passion absorbait tout entier, avait fait à peine attention aux avis que la crainte avait inspirés à Hélène ; mais le cri poussé par Murdoch éveilla ses soupçons, et la chanson de Blanche acheva sa conviction. Ce n'est point un cerf qui découvre un piège, c'est un lion qui aperçoit le chasseur ; le chevalier lève aussitôt l'épée : — Avoue ta perfidie ou meurs, cric-t-il à son guide. Le montagnard fuit eh hâte, mais en fuyant, il a bandé son arc: la flèche vole et rase seulement le cimier de Kitz-James pour aller percer le cœur flétri de Blanche. Murdoch du clan d'Alpine, il faut maintenant prouver ton agilité; jamais fils de la tribu n'en eut autant besoin! La rage dans le cœur, et léger comme le vent, ton ennemi te poursuit : le sort est juge de cette lutte; nu vaincu la mort; la vie au vainqueur! Tes compagnons sont cachés en embuscade dans la bruyère, puisses-tu les atteindre! Efforts inutiles, tu ne reverras plus les tiens! le fier Saxon te presse! le coup mortel te frappe sans résistance, comme la foudre qui réduit le pin en poussière. Fitz-James eut besoin de ses pieds et de ses mains pour retirer son épee de la blessure qu'elle venait de faire. Penché sur l'ennemi renversé, et le regardant comme le faucon regarde sa proie, il sourit en le voyant mourir; il retourna ensuite à l'endroit où la pauvre fille baignait la terre de son sang : elle était assise sous un bouleau, le coude appuyé sur son genou.

Elle avait retiré la flèche fatale et la regardait avec un faible sourire; sa couronne de genêt et ses plumes étaient auprès d'elle, toutes couvertes de sang. Le chevalier essaya d'étan cher sa blessure : — Etranger, dit-elle, ce soin est inutile ; l'heure de ma mort m'a donné un degré de raison supérieur atout ce que j'en ai jamais eu ; à mesure que mon san" '. écoule de mes veines, mes visions insensées disparaissent. Je meurs infortunée, couverte encore d'outrages ; mai^i quelque cLuse dans tes regards me dit que tu es né pour me venger. Vo-; tu cette tresse? oh! je l'ai toujours portée, cette petite tresse de cheveux blonds, au milieu de mes dangers, de ma démence "t de mon désespoir. Elle eut jadis le brillant et la pureté de ta chevelure; mais le sang et les larmes en ont terni l'éclat. Je ne te dirai point le jour où cette tresse fut coupée, ni de quelle tète innocente elle futenlevée... ma raison m'abandonnerait encore! mais que ces cheveux flottent comme un panache sur ton noble cimier, jusqu'à ce que les rayons du soleil et le souffle des vents en aient effacé les souillures, et alors tu me les rapporteras... Hélas! je sens que je m'égare ! 0 mon Dieu, permets du moins que ma raison jette son dernier éclat, précurseur de ma mort! Et toi, par ton titre glorieux de chevalier, par ta vie conservée aux dépens de la mienne, promi^ts-moi que, quand tu verras cet homme farouche qui se vante d'être le chef du clan d'Alpine (et tu le reconnaîtras à son large tartan, à son panache noir, à sa main sanglante, à son air féroce), promets-moi que ton cœur ne faiblira point, que ton épée sera sûre, que tu vengeras enfin les outrages de la pauvre Blanche de Devan ! On veille pour l'attendre et t'immoler à ton passage ; évite ce sentier. 0 ciel!... adieu...

Le bra^ve Fitz-James avait un cœur sensible ; ses yeux réoandaient aisément des pleurs quand la pitié les réclamait; et ce fut avec un sentiment mêlé de tristesse et de colère qu'il regarda mourir la pauvre ftlle assassinée. — Que Dieu m'oublie dans madétresse quand |e l'invoquerai, si je ne venge point cette mort sur ce chef sanguinaire! 11 coupa une tresse des cheveux de la jeune fille et les réunit

à ceux de son fiancé après les avoir trempés dans le sang ; ensuite il les plaça sur le côté de sa toque. - Je jure, par celui dont la parole est vérité, de ne jamais porter d'autres marques de la laveur du beau sexe, jusqu'à ce que j'aie trempé ce triste gage dans le sang de Roderick. Dhu ! Mais, silence! que signifie ce cri lointain? La chasse est ouverte, mais ils apprendront que le cerf aux abois est un ennemi dangereux. Ne pouvant passer par le chemin qu'il connaît, mais qui est bien gardé, Fitz-James est obligé d'errer à travers les taillis et les rochers; et souvent il lui faut revenir sur ses pas à cause du torrent eldu précipice qu'il rencontre. A la fin, découragé, épuisé de lassitude et de besoin, il se couche dans l'épaisseur d'un sombre

taillis, et se croit au terme de ses fatigues et de ses dangers. De

toutes mes courses hasardeuses, celle-ci doit être la dernière! Comnent ai-je pu être assez imprudent pour ne pas deviner que ces frelons des montagnes rassembleraient tous leurs essaims, dumoment qu'ils sauraient que les troupes royales sont réunies à Donne? Ces montagnards me cherchent et me poursuivent comme des limiers alTamés... J'entends d'ici leurs sifflements et leurs cris! si je m'avance davantage dansées déserts, ce ne sera que pour tomber dans les mains de l'ennemi. Demeurons donc ici couché jusqu'au crépuscule : alors je poursuivrai dans les ténèbres mon chemin périlleux.

Les ombres du soir descendent lentement sur la plaine, les bois sont enveloppés d'une teinte noire, le hibou s'éveille dans le creux du rocher, le renard glapit dans la forêt; il reste assez de lumière pour que le chevalier puisse s'avancer au milieu de la nuit, assez peu pour que sa trace échappe aux regards d'un vigilant ennemi. Il m.arche d'un pas prudent; l'oreille attentive, il gravit les rochers et traverse les broussailles. L'air froid de la nuit dans ces montagnes n'est point tempéré même par le solstice d'été : chaque brise qui a balaye les landes et les bruyères engourdit ses membres humides et glacés. Pressé parle froid et la faim, il s'avance à travers ces sentiers inconnus, semés de précipices et embarrassés par les ronces : enfin il se trouve, au détour d'un rocher, devant un feu de garde.

Auprès du brasier éblouissant se réchauffait un montagnard enveloppé dans son plaid; il se leva brusquement et accourut, l'épée à la main, en criant ; — Arrête, Saxon ! quel est ton nom cl ton dessein?— Je suis un étranger. — Que demandes-tu? —Du repos et un guide, du feu et du pain. Ma vie est en danger ; j'ai perdu mon chemin^ le venta glacé tout mon corps. — Es-tu un ami de Roderick?

— Non. — Oserais-tu te déclarer son ennemi? — Oui, je l'ose! je suis l'ennemi de Roderick et de tous ceux qu'il appelle au secours de son bras meurtrier. — Voilà des paroles bien audacieuses! mais quoique le gibier obtienne un privilège de chasse, quoique nous donnions de l'espace et un certain intervalle au cerfavant de lancer sur lui notre meute agile, et de bander notre arc inévitable, qui jamais blâma les pièges où tombe le renard voleur? C'est ainsi que les traîtres... Mais sûrement ils mentent ceux oui disent que tu es venu en espion? — Ils mentent, le ciel en estteùîoin! que Roderick Dha vienne avec les deux plus braves de son clan ; que je me repose jusqu'à demain matin, et je graverai sur leurs cimiers mon dementi — Si la flamme du brasier ne me trompe point, tu portes le baudrier elles éperons d'un chevalier. — Que ces insignes te fassent connaître en moi l'ennemi juré de tout orgueilleux oppresseur! — Assez, assez ; pr.;nds place à mon foyer, partage la couche et le repas d'un soldat.

Le montagnard servit au chevalier de Snowdoun un repas composé de la chair durcie du chevreuil; il prodigua le bois sec à son feu, invita le Saxon à partager son plaid, se comportant envers lui comme un hôte bienveillant; puis il reprit ainsi l'entictien :— Etranger, je suis un homme du clan de Roderick Dhu et son fidèle parent; toute parole contre son honneur exige de moi une prompte vengeance : de plus, on dit que de la destinée dépend un important augure. Il ne lient qu'à moi de sonner de mon cor, et aussitôt tu serais accable d'ennemis nombreux; il dépend également de moi de te défier ici à l'épée, épuisé comme tu l'es : mais la cause de mon clan ni celle de mon parent ne me feront départir des lois de l'honneur : assaillir un homme épuisé de l'ati,nie serait une honte, et l'étranger est un hôte sacré; il ne doit jamais réclamer en vain un guide et du repos, des aliments et du feu. Repose-toi donc jusqu'à l'aube du jour; moi-même je t'enseignerai la route à travers les rochers et les gardes qui te cherchent, jusqu'au dernier poste du clan d'Alpine : là lu n'auras plus d'autre défenseur que ton epée.

— J'accepte ta courtoisie aussi franchement qu'elle m'est oITerte.— Eh bien! dors en paix, car le cri du butor résonne sur le lac et appelle le sommeil. Il dit, et apporte de la bruyère près du foyer, il étend son plaid sur ce lit de verdure, et les deux ennemis sommeillent paisiblement côte à côte comme deux frères : épuisés tous deux de fatigue, ils reposent jusqu'au moment où l'aube matinale vient redorer la montagne et le lac.

Belle comme le premier rayon de l'aube matinale, quand le voyageur égaré le voit briller sur le front obscur de la nuit, argenter les flots écumeux du torrent et illuminer le dangereux sentier de la montagne... belle comme ce rayon, le plus beau de tous, l'étoile éclatante de la courtoisie guerrière adoucit les horreurs des corn-

LA MME DU LAC

bats, ennoblit le danger, et resplendit d'un éclat toujours pur au milieu des terribles orages de la guerre.

Ce premier rayon de l'aurore, si pur et si brillant, étincelait à travers le rideau de noisetiers, lorsque, se levant à son éclat, les deux guerriers abandonnèrent leur couche paisible : ils levèrent d'abord les yeux vers le ciel nuancé d'azur, prononcèrent à voix basse leur jirière du matin, et ranimèrent le foyer pour apprêter un repas modctste. Ce repas terminé, le montagnard jeta autour de lui son plaid de diflé-entes couleurs, et, fidèle à sa promesse, montra le chemin au voyageur à travers les ladlis et les rochers. Le sentier était embarrasse: tantôt il serpentait le long d'un précipice dominant ici de riches paysages où se développent les replis de deux grands Heuves, et plus loin tous les vallons que l'œil découvre jusqu'aux tours de Stirling, dont le faite se perd dans les cieux; tantôt le même sentier descendait dans la forêt, où la vue se prolongeait à peine à la longueur d'une lance. Ici il est rapide, et le |)ied peu sur réclame le secours de la main ; là il présente des arbustes souvent entrelacés au point que, séparées par un brusque effort, les branches de l'aubépine fout pleuvoir sur les voyageurs les gouttes de la rosée, de cette rosée diamantée, si pure et si brillante qu'elle ne le cède qu'aux pleurs d'une vierge.

Enfin ils atteignirent le point où la montagne escarpée surplombe le précipice; ici la cascade déroule ses flots d'argent; là s'élève en amphithéâtre un mont sourcilleux. Le sentier profond tournoie sous les saillies effrayantes des rocs pendants; c'est un passage que cent guerriers pourraient défendre contre une armée entière. Quelques touffes rares de bouleaux nains et de chênes revêtent la montagne sauvage; entre des rochers et des cailloux nus s'élèvent des bouquets isolés de fougère verdoyante et de bruyère noire, qui rivalisent d'élévation avec le taillis voisin. Mais aux lieux où le lac sommeilfe tranquille , l'osier humide borde la rive marécageuse et le pied du coteau; là souvent le sentier et la colline sont bouleversés par la chute des torrents d'hiver qui amassent sur leurs pentes des débris de gravier, des pierres et du sable. La roule était alors tellement fatigante que le guide fut obligé de ralentir ses pas dans les gorges du défilé , et il profita de ce moment pour demander à Fitz-James par quel motif étrange il s'était jeté dans ces déserts, visités par un si petit nombre d'hommes, sans avoir un sauf-conduit de Roderick Dliu.

— Brave montagnard , répondit Filz-James , mon sauf-conduit, éprouvé dans le peril, pend à mon côté; cependant je ne m'attendais pas, je l'avoue à être obligé d'y recourir en cette occasion. Quand je suis arrivé en ces lieux, il y a trois jours, égaré sur les traces du cerf, tout me paraissait aussi tranquille, aussi calme que le brouillard qui dort sur cette colline; ton chef redoutable, engagé dans une expédition lointaine, n'était pas attendu de sitôt • ainsi parla, du moins, l'homme que j'avais pris pour mon guide, quoique, peut-être, le perfide me trompât. — Mais pourquoi l'aventurer une seconde fois au milieu de nos montagnes? — Tu es un guerrier, cl tu demandes pourquoi! Notre libre carrière est-elle soumise à des règles aussi peu changeantes que les lois machinales qui régissent le vulgaire? Je cherchais à dépenser les lieures oisives d'une journée de paix ; une cause légère et futile suffit pour entraîner un peu loin les pas libres d'un chevalier", un faucon envolé, un limier égaré, le doux regard d'une fille des montagnes; ou bien enfin, si un passage est signalé comme dangereux, le danger même n'est-il pas un appât suffisant?

— Garde ton secret, je ne te presserai point de me le révéler; cependant je désirerais savoir de loi si, avant de venir en ce lieu, tu n'avais pas entendu parler de soldats rassemblés par le comte de Mar Contre le clan d'.\lpine. — Non, sur mon honneur! j'ai appris seulement que des troupes avaient clé réunie^ pour iirotéger la chasse du roi Jacques; mais je ne doute pas que, lorsqu'elles connaitroiit le rassemblement des montagnards, elles ne déploient leurs bannières, qui, autrement, fussent demeurées paisiblement suspendues aux murailles de Uuunc. — Qu'on les arbore donc! car nous regretterions que leurs tissus de soie fussent attaqués des vers. Qu'on les arbore ! Aussi librement flottera le pin qui l'oiine le noble étendard du clan d'Alpine!... Mais, élranger, dis-moi, puisque tu te trouves au niilieu de nos montagnes, uniquement parce que tu t'es égaré à la chasse, d'où vient donc l'audace qui t'a porté à le déclarer l'ennemi rnorlel du lils d"AI(iine? — Guerrier, je ne connaissais hier encore ton chef Roderick Ùhu que connue un désespère proscrit, comme le chef d'un clan rebelle, qui, à la cour, en presence du régent, frappa un chevalier d'un poignard assassin : cela seul doit éloigner de lui tout cieur loyal et sincere.

Furieux d'une pareille accusation, rhoinme du clan fronça le snurcil en lançant un sombri, regard à l'ilranijer, et après une courte pause, il lui répondit : — Sais-tu pourquoi lljderick lira .son poignard? Sais-tu quelle parole outrageante excita sa vengeance sur son ennemi? Qu'importait au cliii'ftain qu'il se trouvât sur la bruyère des Highlands ou au palais de Holy-ltood? Il avenge .sun all'roiil au lieu même ou il l'avait reçu, et il l'eût fait dans le ciel niêiue. — Il n'en coniinit pas moins ou crime; cepiMidanl, il est vrai qu'alors le pouvoir ne savait point commander le respect ; Albany tenait

d'une main faible ce sceptre, emblème d'une aulorilé usurpée, et le jeune roi, enfermé dans la tour de Stirling, vivait privé des égards dus à sa naissance. Mais quelle vie de brigand que celle de Ion chef, arrachant une vile proie dans des querelles sans motifs, dépouillant lé malheureux cultivateur, non seulement de ses troupeaux, mais de ses moissons à peine mûries! 11 me semble qu'une âme comme la sienne devrait mépriser des richesses achetées à ce prix.

Le montagnard regarda son interlocuteur d'un air farouche, et lui répondit avec un sourire dédaigneux : — Saxon, j'ai remarqué que du haut de cette montagne tu promenais des regards enchantes, du midi à l'est, sur ces vastes et riches contrées où s'étalent les épis dorés et les verts pâturages, où s'étendent de riants coteaux et de gais bocages. Ces plaines fertiles, ces gracieux vallons étaient jadis l'apanage des enfants du Gael ; l'étranger vint, le fer à la main, enlever à nos pères ces domaines où ils avaient reçu le jour, et qu'ils avaient ensuite arrosés de leurs sueurs. Quelle est maintenant notre demeure? Vois s'élever rochers sur rochers, montagnes sur montagnes : si nous demandions à ces sauvages déserts que foulent nos pas errants, le bœuf nécessaire à notre vie et le pain du ménage; si nous demandions à ces rocs nus des pâturages et des troupeaux' la montagne pourrait nous répondre : « Le boucher et la claymore vous appartiennent comme ils appartenaient à vos aïeux; je vous assure un abri dans mon sein, c'est à vos bonnes épées à conquérir le reste !... » Penses-tu que, resserrés dans cette forteresse du Nord, nous ne tenterons point de sortie pour arracher à nos ravisseurs le butin qu'ils ont fait sur nous ? Ah ! sur mon âme ! tant que là-bas, dans la plaine, le Saxon amassera une seule gerbe de blé; tant. que de ses dix mille troupeaux un seul longera le cours de la rivière, le Gael, héritier de la rivière et de la plaine, ira, le fer en main, réclamer sa légitime part. Quel est le chef montagnard qui avouerait que nos incursions dans les basses terres, nos prises de moissons et de troupeaux, ne sont pas de justes représailles? Cherche d'autres motifs de plainte contre Roderick Dhu.

Fitz-James répondit : — Si j'en cherchais, penses-tu que j'aurais de la peine à en trouver? Comment excuscras-tu le guet-apens placé sur ma roule, cette embuscade contre ma vie? — Juste salaire de ta témérité! si tu avais fait un aveu sincère et dit que tu venais chercher ton limier ou ton faucon égarés, ou bien une jeune fille de nos montagnes, tu aurais eu la liberté de venir et d'aller ; mais un sentier secret désigne un ennemi secret. Cependant, fusses-tu un espion, tu n'aurais pas été pour cela condamné à mort sans être entendu, si un augure ne t'y avait dévoué. — Eh bien ! soit ; je ne chercherai point d'autre cause d'inimitié pour irriter ton humeur et rembrunir ton front. Je te dirai seulement que j'ai promis par un serment de me mesurer avec cet enfant de l'orgueil : deux fois j'ai visité le clan d'Alpine avec des intentions pacifiques; mais, lorsque je reviendrai, ce ne sera qu'avec la bannière, la lance et le carquois, comme un chef qui cherche son plus mortel ennemi. Jamais adorateur d'une belle n'altendit plus impatiemment l'heure assignée du rendez-vous, que je n'attends le jour où je me trouverai face à face avec ton chef rebelle et son clan.

— Alors, que tes vœux soient remplis! s'écria le Gael; et le son aigu de son sifflet se propagea d'écho en écho, semblable au cri perçant du courlis lorsqu'il trahit sa fuite. Au même instant, à travers les broussailles et les bruyères, apparaissent des loques, des lances et des arcs bandés. A droite et à gauche, en haut et en bas, se découvrent les euiiemis en embuscade, des fentes des rochers sortent et se dressent les piques; les flèches s'élancent du milieu des fougères; les joncs et les rameaux des saules semblent métamorphosés en haches et en épées; chaque toulTe de genêt enfante un gui'irier couvert de son plaid et armé pour le combat. Le coup de sifflet a réuni dans le vallon plus de cinq cents braves, comme si la montagne se fût entr'ouverte et eût vomi de son sein une armée soulerraine. Tous ces guerriers, attendant le signal et l'ordre de leur chef, se tiennent silencieux et imrao'.iilcs. Semblables à ces rochers dont les masses pendantes menacent éternelliment de se précipiter dans le goufl'rc du deliié, et semblent n'attendre que le doigt d'un enlaiit pour s'abîmer dans ce passage, les hommes du clan, le fer au poing et le pied tendu, sont tout prêts à descendre le revers de la monlagne. Le guide de l'étranger jette sur eux un regard plein de fierté, et, reportant son œil farouche sur Filz-James : — Qu'en dis-tu, maintenant. Saxon? Voilà les dignes guerriers du clan d'Alpine, et je suis Roderick Uhu.

Fitz-Jaims était brave : quoique son cirur eût tressailli, étonné un moniriil d'un speclacle aussi inopiné, il reprit scm courage et son air résolu; et, regardant à son tour avec hauteur, il s'adossa contre un rocher, et posant un pied ferme sur le sol : — Viens seul, lui ciia-t-il, ou venez tous à la fois! ce rocher s'ébranlera plus tôt sur sa ba.se solide que vous ne me verrez fuir. Roderick le regarde, et dans .ses yeux le respect était mêlé à la surprise : on y lisait aussi cette joie .sauvage que les guerriers éprouvent en présence d'ennemis dignes de leurs coups. Après un moiiient de silence, il fait un geste ilcf la main, et sa troupe disparait; chaque soldat regagne le piivlc ou il él.iil caché au inijii'U des genêts et de la bruyère, de la fougère et des broussailles ; épées, lances, arcs aux flèches rapides,

tout est rentré dans les taillis, et il s^Mnllle que la terre ait de nouveau ens;veli dans ses entrailles les jjuerriers qu'elle venait do vomir Le dernier coup de vent a balancé dans les airs les étendards, les plaids flottants et les brillants panaches; le souffle qui le suit ne lialaye plus que le flanc solitaire de la colline couvert do genêts et lie bruyères : le dernier rayon du soleil a brillé sur les glaive!>, les boucliers et les coites de mailles; maintenant l'astre du jour, sans nUecbir ses teux dans le métal poli, n'éclaire plus que la verte fougère et le froid granit îles rochers.

Kitz-James regarde autour de lui et croit à peine au speclacle dont il vieni d'être le témoin: une telle apparition lui semble l'illusion d'un songe funeste. H observe Roderick avec hésitation , et le chef ré|iond à ce regard : — Ne crains rien... Non, je ne dois pas employer ce mot... du moins, voulais-je dire, ne te méfie pas de mes compagnons. Tu es mon bote; j'ai donné ma parole de te conduire jusqu'au gué; je no réclamerai le secours d'aucun bras de mon clan contre un guerrier aussi brave, quand même de l'issue de notre combat dépendrait la possession de toutes ces vallées arrachées par le Saxon aux enfants du Gael. Continuons noire chemin : j'ai voulu seulement te montrer combien lu t'aveuglais en croyant que tu suivrais ce sentier sans la permission de Roderick Dhu. Us continuèrent leur marche. J'ai dit que Filz-Jamcs avait la bravoure d'un véritable chevalier; cependant je n'oserais soutenir que son sang circul.'U aussi paisiblement que de coutume dans ses veines en suivant la trace de Roderick à travers ce sentier solitaire qu'il avait vu se border tout à coup d'une forêt de lances prêtes à lui ôter la vie au moindre signal de son guide. Il cherchait d'un regard l'urlif les soldats éclipses; son imagination voyait sortir du milieu des broussailles et des hautes bruyères une multitude de lances et d'épées, et dans le cri aigu de l'agreste pluvier elle retrouvait le signal du siftlet magique. H ne respira point en liberté jusqu'à ce qu'il eût lai^sé loin derrière lui le défilé : alors les deux guerriers s'avancèrent dans une plaine large et verdoyante où l'on ne découvrait ni arbres, ni buissons, ni roseaux, ni genêts propres à cacher une toque ou une claymore.

Le chef montagnard marchait devant et en silence, et ils atteignirent le rivage sonore de ce torrent qui, fils de trois grands lacs, s'élance du roc en flots argentés, serpente dans U plaine et mine incessamment le camp en ruines de Bochastle, où Rome, maîtresse 4e l'univers, déploya jadis les ailes de son aigle. Ici le chef montagnard suspendit sa course, dépo^a son bouclier et son manteau, et dit au guerrier des basses terres : — Vaillant Saxon, fidèle à sa promesse, le fils d'Alpine a rempli son devoir : ce meurtrier, cet homme féroce, ce chef d'un clan relnile, t'a conduit sain et sauf au milieu des gardes et des sentinelles jusqu'aux limites du clan d'Alpine. Maintenant, homme à homme, et fer contre fer, tu éprouveras la vengeance d'un chieftain. Vois ! je n'ai plus ici d'avantage sur toi; je suis armé d'une simple épée; c'est ici le lieu du départ: défendstoi.

Le Saxon répondit après un moment de silence: — Je n'hésitai jamais lorsqu'un ennemi me provoqua le glaive en main; et, d'ailleurs, brave chef, j'ai juré la mort. Cependant, ta foi noble et généreuse, le service que tu m'a rendu, mériteraient une meilleure récompense : notre querelle ne peut-elle donc se terminer que par le sang? N'est-il aucun moyen?... — Non, étranger! non, dit brusquement Roderick ; et, pour enflammer ton zèle attiédi, apprends que la cause saxonne repose sur ton épée, car le destin a prononcé cet arrêt par la vois d'un prophète nourri entre les vivants et les morts : « La \ictoire est à celui qui le premier aura tué un ennemi.» — Eh bien ! sur mon honneur, ditle Saxon, la condition de l'oracle est déjà tout accomplie. Cherche là-bas, dans la bruyère, .sous le rocher : là git étendu sans vie le corps du farouche Murdoch : ainsi le destin s'est prononcé clairement : cède au destin, non à moi-même. Allons ensemble à Stirling trouver le roi Jacques; là, si tu persistes à demeurer son ennemi, ou si le roi refuse de t'accorder ta grâce et ses faveurs, je te donne ma parole que, retourné dans tes montagnes, lu pourras reprendre les avantages quêta position t'y assure, et déclarer de nouveau la guerre.

Un sombre éclair jaillit de l'œil de Roderick : — Ta présomption s'élève bien haut, parce que tu as égorgé un malheureux paysan, pour croire que je veuille rendre hommage au roi Jacques! Roderick ne cède ni au destin ni aux hommes; tu n'as fait qu'ajouter un aliment à ma haine : le sang de mon vassal demande vengeance. Quoi donc! tu n'es pas encore prêt! Par le ciel! je change d'opinion et considère ta valeur comme aussi vaine, aussi légère que celle d'un chevalier de boudoir, peu digne de ce que j'ai fait pour lui, et dont la gloire ne consiste qu'à porter une boucle de la chevelure de sa dame. — Je te remtrcie, Rorlerick, de ce dernier mot: il fortifie mon cœur; il aiguise mon épee; car j'ai juré de tremper cette boucle de cheveux dans le plus pur de ton sang. .Maintenant, adieu la trêve, adieu la pitié! Cependant ne t'imagine point qu'il n'appartienne qu'à toi d'être généreux : quoique d'un coup de sifflet je ne puisse faire sortir du taillis, de la bruyère ou du rocher une troupe d'hommes vigoureux, il me serait du moins facile, avec le son de ce cor, de readre U victoire douteuse. Mais ue crains r\en ou si tu

l'aimes mieux, ne conçois nul soupçon ; nous viderons cette querelle seul à seul, fer contre fer. Alors cliacun des deux guerriers tire en même temps son épée, chacun jette le fourreau par terre; chacun regarde le soleil, le ruisseau et la plaine, comme s'il ne devait plus les revoir; et puis, croisant le fer et se menaçant du regard, ils commencent fièrement le combat.

Roderick Dhu comprit alors l'avantage de son bouclier qu'il avait jeté, et dont les clous d'airain et la peau de buflle avaient souvent détourné le trépas; car Fitz-James avait appris chez l'étranger l'art de manier les armes, et son épée était tout à la fois une épee et un bouclier pour lui. Il mit en usage toutes les ressources de l'escrime, parant, frappant et faisant des feintes, pendant que moins expert, quoique bien plus vigoureux, le Gael soutenait un combat inégal, Trois fois ils se choquèrent avec force, et trois (ois l'épée du Saxon but le sang de son ennemi ; et ce n'était pas par gouttes qu'il coulait, c'étaient des flots qui teignaient le tartan de Roderick; celui-ci sentait ses ble.ssures, et il faisait pleuvoir ses coups comme les grêlons tombent d'un ciel d'hiver : mais, aussi ferme qu'un rocher ou une tour qui défie les assauts de l'orage, Fitz-James, toujours invulnérable, déjouait par sa science la fureur de Roderick ; enfin il prit un avantage sur ce dernier, lui fit sauter son arme de la main, et l'ayant alors forcé de reculer, il fit tomber sur le genou l'orgueilleux chieftain.

— Rends-toi, cria le Saxon, ou par celui qui créa le inonde, mon glaive va se plonger dans ton sein. — Tes menaces, ta pitié, je les défie! que le lâche cède, s'il craint la mort! Aussitôt, comme un serpent qui déroule ses anneaux, comme un loup qui s'échappe des rets, comme le chat sauvage qui combat pour ses petits, Roderick saute à la gorge de Fitz -James, reçoit sans y faire attention de nouvelles blessures, et enveloppe, étreint de ses bras son habile adversaire. C'est à présent, valeureux Saxon, que ta vigueur t'est nécessaire! Ce ne sont point les bras d'une jeune fille qui s'enlacent autour de ton cou; il doit sentir cette étreinte redoutable, fusses-tu revêtu d'une cuirasse d'airain et d'un triple acier! Les deux combattants luttent corps à corps : ils se poussent, ils s'ébranlent, ils tombent enfin sur le sol, le Gael dessus, Fitz-James dessous. Le poignet du chieftain serre la gorge du Saxon, il rejette en arrière ses cheveux mouillés de sang, s'essuie d'une main le Iront dégouttant de sueur, fait jaillir un éclair de son œil, et briller en l'air sa dague menaçante. Mais la haine et la rage suppléent mal les torrents de vie qui se sont écoulés de ses blessures : il a obtenu trop Jard l'avantage qui pouvait faire passer de son côté la chance favorable : tandis que le fer levé étincelle dans sa main, le vertige a saisi son âme et ses sens : le coup terrible que le Gael veut porter n'atteint que la bruyère, et s'enfonce dans le sol. Cepeiidant le Saxon parvient à s'arracher des bras du chieftain qui s'évanouit; il se relève non blessé de la terrible étreinte, mais ayant perdu toute respiration.

Le chevalier balbutie des actions de grâce à la Providence qui lui a sauvé la vie, lorsqu'il avait déjà perdu tout espoir; il jette ensuite les yeux sur son ennemi, qui parait exhaler le dernier souffle; il plonge la boucle de cheveux dans le sang de Roderick : — Pauvre Blanche! s'écrie-t-il, tes injures sont chèrement payées, mais je dois honorer dans ton ennemi la loyauté et la valeur! En disant ces mots, il sonna du cor, détacha son collier, se découvrit la tête, et s'assit au bord du ruisseau pour se laverie visage et les mains. Dans le lointain, faiblement d'abord, il entend le galop des chevaux; le bruit augmente, et bientôt il aperçoit devant lui quatre écuyerscn costume de chasse; deux autres poVtent une lance, et dtix nièncpt en laisse un coursier tout sellé : tous précipitent leur co;irsc, arrivent près de Fitz-James, et contemplent surpris cette arène sanglante. — Pas un seul mot! mes braves, leur dit le Saxon: ne ine questionnez pas; vous, Herbert et LuEfnes>, descendez, et venez bander les plaies de ce chevalier ; qu'il soit placé sur le palefroi blanc auquel nous destinions une charge plus belle, et qu'on le prrto en droite ligne à Stirling : je vais me hâter de m'y rendre, afin de me procurer un cheval Irais et un vêtement convenable. Le soleil est déjà haut sur l'horizon, il faut que je sois à midi au jeu de l'arc; mais Bayard est rapide comme l'éclair. Devaux et Horries, suivezmoi. Viens, Bayard, viens! Le coursier obéit, le cou en arc et la tête inclinée, le regard étincelantet l'oreille tremblante, comme pour exprimer la joie qu'il éprouve à entendre la voix de son maître. Fitz-James ne met ni le pied dans l'élrier ni le poing sur le pommeau de la selle, mais dosa main gauche il saisit la crinière, saute légèrement sur le cheval, le pique de l'éperon et le met au galop. Le fier coursier bondit, le cavalier se tient ferme en selle, et, comme une flèche lancée de l'arbalète, il disparait avec lui dans la plaine. Us traver.sent le torrent rapide et montent la colline de Carhonie; le chevalier presse encore le galop de Bayard, elles écuyers suivent de leur mieux. Us courent le long de tes bords, fleuve rapide du Teith, et leur vitesse défie la vitesse de tes eaux. Landrick est déjà passé; les tourelles de Doune s'élèvent, puis se perdent bientôt dans une lointaine forêt. Blair-Drummond voit jaillir l'étincelle sous les pieds des chevaux; ils volent comme le venta travers les vingt cités; ils voient paraître et disparaître en un moment vingt tours sourcilleuses: ils poussent et laveat dans tes eaux p&re$9«uses, ô sombra

LA DAMK DU LAC

un

Forth, leurs coursiers couverts de sueur, et atteignent le rivage opposé, après bien des efTorls. Ils laissent à leur droite d immenses rochers, et bientôt le boulevart du Nord, la blanche Stirling avec ses tours s'offre à leurs regards et borne leur course agile.

Au milieu du sentier rocailleux qui monte vers le château, le chevalier retient tout à coup les rênes de sou coursier ; il fait un geste à son écuycr, qui accourt aussitôt près de lui : — Vois-tn, dit Fitz- Junes à Devaux, ce vieillard de haute stature et pauvrement vêtu, qui suit le chemin de la ville? remarques-tu son pas ferme et alerte eu montant le revers de la colline? Sais-tu d'où il vient ou ((ui il est? — Non, sur ma foi, répondit l'écuyer; il semble un paysan robuste qui à la guerre ou à la chasse figurerait à merveille parmi la suite d'un baron. — Non, non, Uevaux; la crainte et laj alousie ne sauraient-elles rendre tes yeux plus pénétrants? De bien loin, avant qu'il fût au pied de la montagne, j'ai reconnu la stature et la démarche de cet homme vigoureux : on ne voit plus de pareille stature en Ecosse ; on ne voit point d'homme à la démarche aussi fiére fouler le gazon calédonien. Par saint André! c'est Jacques de Douglas, l'oncle du comte banni. Hàtons-nous d'arriver à la cour et d'y annoncer l'approche d'un si terrible ennemi. Le roi doit se tenir sur ses gardes : il est bon qu'avant de se rencontrer, Douglas et lui soient également préparés à cette entrevue. Les cavaliers firent alors tourner leurs coursiers vers la droite, et gagnèrent la poterne du château.

Dougbs, qui arrivait de l'antique abbaye de Cambus, s'entretenait tristement avec sa pensée en gravissant la montagne : — Oui, se disait-il, tout ce que mes craintes prévoyaient se realise : le noble Grœme est prisonnier, et le sauvage Roderick, éprouvera bientôt la vengeance royale. Moi, moi seul, je puis prévenir leur sort; Dieu veuille que la rançon n'arrive point trop lard! L'abbesse a promis que ma fille serait épouse du Christ; Dieu me pardimue une larme de regret ! car celui qui me la donna sait combien elle m'est chère ! Mais, écartons ces pensées : il ne me reste plus maintenant qu'à mourir. 0 vous, tours vénérées dont les remparts formidables virent un Douglas périr de la main de son roi; et toi, monticule fatal, qui as entendu si souvent retentir la hache homicide, lorsque la main du bourreau s'appesantissait sur la tète des plus nobles chevaliers de l'Ecosse, que l'on prépare le donjon, l'échal'aud et une tombe sans nom : Douglas vient subir son destin! Mais, silence! yuel joyeux carillon s'éveille au clocher de Saint-François? Quelle foule bigarrée remplit les rues de la cité? que signifient ces danses mauresques, celte bannière, ce cortège, ces cornemuses et ces tambours? Je devine, à ce concours extraordinaire, que les bourgeois de Stirling célèbrent aujourd'hui leurs jeux. Le roi Jacques y sera: il aime à se montrer aux lieux oii les bons archers bandent l'arc, où de rudes jouteurs terrassent leurs adversaires, autant que dans les tournois où de nobles champions viennent rompre des lances. Eh bien! je vais me rendre au parc du château et disputer aussi la palme : le roi Jacques verra si l'âge a énervé ces bras musculeux, dont sa jeunesse aimait à louer la vigueur.

Les portes du château s'ouvrent, le pont-levis s'ébranle et s'abaisse en grondant, les paves des laes frémissent sous les pas des chevaux, tandis que le roi d'Ecosse et ses nombreux courtisans descendent lentement au milieu des acclamations d'un peuple ivre de joie. Le prince, à cheval sur un blanc coursier, inclinait fréquemment la tète, olait sa toque pour saluer les dames, qui souriaient et rougissaient à la fois d'orgueil et de pudeur. Celle qu'il regardait davantage avait le droit d'en tirer vanité, car il choisissait toujours la plus belle. Il félicite gravement les bourgeois de la cité, il loue les costumes bizarres de chaque troupe, adresse des remerciments publics aux danseurs, sourit et fait des salutations à la multitude, qui élève jusqu'aux cieux ses acclamations : « Vive le roi Jacques! vive le roi des communes ! » Derrière le prince sont rangés les pairs, les chevaliers, les nobles dames et les brillantes damaiselles, dont les fiers palefrois s'impatientent de la lenteur qui leur est imposée parla pente de la rue et l'afUuence des spectateurs. Mais dans la foule on pouvait distinguer des fronts rembrunis, des visages tristes : plus d'un noble supportait avec dépit le frein que l'on mettait à son orgueil, et mépnsait les joies vulgaires de la bourgeoisie; plus d'un chef, en otage pour son clan, figurait dans le cortège comme en un lieu d'exil, rêvait à sa vieille tour, à ses bois ondoyants, à sa puissance féodale, et croyait jouer un role lionteux dans une fête qu'il maudissait du fond de son cœur.

Les différentes parties du cortège se répandent dans le parc du chAteau. Lit, les danseurs mauresques, des sonnettes aux talons et le glaive en main, s<; livrent à leurs i^xercices : là surtout se distinguent le vaillant FVobin-Hood , avec sa bande agile ; le moine Tuck , avec son b^ton à deux bouts et son capuchon ; la jeune Marion , aussi blanche que l'ivoire ; Scarlet et l'etit-Jean ; leurs cors donnent le signal, et tous les archers sontappclé.s à montrer leur adresse. Douglas tend uo arc énorme ; .sa premiere llcche va percer le milieu du blan' ; la seconde fend la premiere en deux- Il doit recevoir des mains du prince une flèche d'argi.'iil pour prix de son adresse. L'œil bumide d'une larme, il attend avec iiiqiiieliide, et chc che un regard ,4» sympathie dans i«s yeux du aaouaraue : aucuno douM émotion i

ne s'y manifeste! Le roi lui décerne le prix avec la même indifférence qu'il l'eût remis à un archer ordinaire.

Maintenant, place dans l'arène! les lutteurs vont avoir leur tour. Il en est deux qui se montrent supérieurs atout le reste, et ils demandent fièrement de plus dignes rivaux. Ils n'attendent pas longtemps : Douglas parait Hugues de Larbert va demeurer infirme pour toute sa vie; Jean d'Alloa n'a guère un meilleur sort, car il est rapporté sans vie au milieu de ses camarades. Le prix de la lutte appartient donc encore à Douglas, et le roi lui donne une bague d'or, mais il la donne avec un air aussi glacé que la goutte de rosée d'hiver qui se congelé en tombant. Douglas voudrait parler, mais c'est en vain : les mots qui essaient de sortir de son cœur expirent sur ses lèvres. Indigné, il se range parmi les hommes dont les bras nerveux vont maintenant lancer en l'air une baire de fer massif. Lorsque chacun a déployé sa force, Douglas arrache de terre une pierre énorme, la soulevé assez haut, et la fait voler dans les airs : le bloc retombe à vingt pas au-delà du but le plus éloigné. Les vieillards qui connaissent le passé montrent encore, dans le parc royal de Stirling, la preuve merveilleuse de la force de Douglas, et moralisent sur la degeneration de la vigueur humaine.

La vallée retentit de bruyants applaudissements répétés par fècho de la Roche des Dames. Le roi, d'un air impassible, offre au vainqueur une bourse pleine de pièces d'or. Le fier Douglas, indigné, sourit avec dédain, et jette cet or à la multitude, qui, dans sa surprise, contemple d'un œil plus attentif le sombre vieillard : enfin une rumeur circule : on se dit qu'un cœur si fier et un bras si fort ne sauraient appartenir qu'au sang de Douglas. Les hommes les plus âgés l'examinent, secouent la tète en signe d'acquiescement, et considèrent sa chevelure blanchie par les années; ils clignent de l'œil et apprennent à leurs entants les exploits qui avaient déjà rendu la force de Douglas si fameuse avant qu'il fût exilé de sa terre natale. Les femmes louent sa haute stature, son front majestueux, bien que maint orage l'ait sillonné ; les jeunes gens admirent avec respect cette vigueur qui surpasse les lois de la nature. Ainsi s'entretenait la foule, dont le murmure se convertit peu à peu en bruyantes clameurs. Mais aucun regard émané de ce cercle orgueilleux de pairs qui entouraient le prince n'exprima d'intérêt po\ir l'illustre exilé, et ne témoigna même qu'un seul d'entre eux en eût garde k souvenir ; aucun de ceux qui jadis s'honoraient deciievaucher prèsde Ini à la chasse, ou de s'asseoir à ses côtes dans un festin , et qui sur le champ de bataille ^e mettaient à fabri de la mort derrière son bouclier, aucua De fit semblant de le reconnaître : quel est en effet celui que des couriiiiiis reconnaissent quand les regards du prince le désavouent?

Le monarque s'aperçut que les jeux languissaient: il ordonna qu'on lançât un beau cerf, dont la chasse devait couronner la fête : il devait être poursuivi et atteint par deux agiles lévriers, et sa chair, arrosée d'un vieux bordeaux, devait être le repas des archers. Mais Lufra, que ni caresses ni menaces ne pouvaient éloigner de Douglas, Lufra, la chienne la plus agile de toute l'Ecosse du Nord , s'élance comme l'éclair à la poursui;e du cerf. Elle laisse à mi-chemin les lévriers royaux : se jetant sur sa proie, elle enfonce ses dents aiguës dans le flanc do l'animal plaintif, et boit à pleine gorgée le sang qui coule des blessures. Le piqui'urdu monarque, voyant la chasse interrompue par un intrus, accourt plein de rage, et frappe le noble limier d'un coup de courroie. Douglas avait enduré patiemment le regard froid du prince et le dédain de ses courtisans, et, ce qui est pire encore pour une âme fière, la pitié de la multitude ; mais Lufra avait été élevée par lui avec un tendre soin, pour partager ses repas et veiller près de sa couche : souvent Hclèrie avait, dans sa joie innocente, orné de guirlandes le cou de Lufra ; de pareils jeux avaient uni au nom de Lufra le souvenir d'Hélène. Longtemps comprimée, la furie de Douglas ne connut nlus de bornes : elle obscurcit son front, et enflamma son œil. Semblable aux flots qui se séparent devant la proue du navire qui les fend, la populace lui ouvre au milieu d'elle un passage, et d'un revers de sa main il étend par terre le piqueur baigné dans son sang. Nul autre n'aurait pu appliquer un coiqi pareil, eût-il le poignet armé d'un gantelet de fer.

Les gens de la suite du roi poussent alors de hauts cris, brandissent leurs fers et leurs massues redoutées, mais le baron s'écrie fièrement : — En arrière! vils esclaves! en arrière! ou craignez Douglas et le trépas! Oui, regarde, roi JaC(]ues ! c'est Douglas lui-même, conilamné par toi et vainement poursuivi en tous lieux, qui vient, en s'offrant voionlaircment pour victime, essayer de prévenir la guerre qui se prépare : il ne demande grâce que pour ses amis. ^ Est-ce donc ainsi que tu reconnais ma clémence, présomptueux baron? dit le monarque. De tout ton clan rebelle, toi, Jacques de Hotinvell, lu es le seul en qui ma pitié de femme n'ait pas voulu recoimaitre un ( nncini ; mais ton roi supportera-t-il les outrages et tes regards hautains' Holà! ca[)itaine des gardes! donnez à ce téméraire une escorte convenable ; qu'on cesse lcsjeux!...(carle tumulte allait croissant, et les hommes d'armes recommençaient à bander leurs arcs). Qu'on cesse les jeux! répéta le roi Jacques en fronçant le sourcil, et que nos cavaliers fassent retirer la foule!

Le désordre et les cris confus troublèrent la Gn de ce beau jour de (ét« ; i<M> cavaliers fuudircal ïur la uiulliludo, en la refoulant avec

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