CHAPITRE V
Débarrassé enfin de la présence de la femme de charge, Morton raîsembla ce qui lui restait des aliments qu'on lui avait servis, pour les porter à l'hôte qu'il avait secrètement accueilli. H ne jugea pas utile de se munir de lumière, ayant une parfaite connaissance de la direction à suivre. H avait été en cela bien inspiré; car il avait à peine franchi le seuil, qu'un bruit sourd et prolongé, produit par des pas de chevaux, lui annonça que le corps de cavalerie dont un peu avant les deux voyageurs avaient entendu les timbales, passait alors le long de la grande route qui tournait au pied de l'émmence sur laquelle était bâti le château de Milnwood. Morton entendit distinctement la voix de l'officier ordonnant une halte. 11 se fit ensuite un nionumt de silence . qu'interrompaient parfois le hennissement et le trépignement d'un bouillant coursier.
— A qui appartient cette maison? dit ime voix habituée au commandement. — A Milnwood , s'il plaît à Voire Honneur. — Le propriétaire pense-t-il bien?— Il satisfait en tout point aux lois du gouvernement, et a choisi pour ministre un des prêtres tolérés. — Ah , ah ! oui , tolérés ! C'est un vrai masque pour la trahison . très impolitiquement accordé aux hommes trop pusillanimes pour mettre leurs principes à découvert. Allons, il faut faire une recherche minutieuse jusqu'aux oombles de cette maison, et voir si quelqu'un des scélérats , qui ont trempé dans ce meurtre abominable, n'y serait pas caché.
Avant que Morton eût le temps de revenir de l'alarme dans laquelle cet ordre l'avait jeté , une troisième voix s'écria : — Je ne pense pas que cela soit bien nécessaire! Milnwood est un vieil hypochondriaque, qui jamais ne se mêle de politique, et qui, pardessus tout, chérit son argent et ses billets. Son neveu, a ce que j'ai ouï dire, était ce malin à la revue, où il a gagné le prix au perroquet, ce qui n'irait guère à un fanatique; et je pense bien qu'ily along-i temps que tous sont allés se coucher. Cetts alarme donnée à ce pauvre vieillard, à une telle heure de la nuit, le tuerait sur-le-champ. — Bien, bien ! répliqua le chef; si cela est ainsi, nous perdrions à cette recherche un temps qui nous est précieux , et qu'il nous faut employer ailleurs. Gardes, en avant, marche !
Quelques sons affaiblis de la trompette, et le bruit de la timbale qui marquait la mesure , joints à celui des armes et des pas de chevaux, annonçaient que la troupe était déjà loin. La lune, qui se dégagea des nuages à l'instant oii la Icte de la colonne atteignait une colline au pied de laquelle la route tournait , refléta vaguement ses rayons sur l'atier poli des casques : à travers l'obscurité on pouvait presque distinguer les tètes des chevaux et des cavaliers. Ils défilèrent sans interruption et assez longtemps sur la hauteur, car cette troupe était fort nombreuse. Quand le dernier cavalier eut disparu^ le jeune Morton alla retrouver son hôte. A peine ful-il entré dans sa retraite, qu'il le trouva tout assis sur sa modeste couche , une bible de poche ouverte dans ses mains : il semblait la méditer avec une attention profonde. Son épée, qu'il avait tirée au premier bruit d'alarme, était posée nue en traverssiir ses genoux, et une petite chandelle, placée à côté de lui sur un vieux coffre, jetait sa luu;iere incertaine et tremblante sur ses traits durs et tristes , mais ennoblis par l'enthousiasme. Sa physionomie était celle d'un homme chez lequel un principe puissant, lyrannique , a subjugué et fait disparaître toute autre passion et tout autre sentiment; de même que la v^gue qui s'enfle à la marée montante couvre les rocs et les resells, que l'œil ne distingue plus, sinon par l'écume bouillonnante des flots tournoyants. .Morton contemplait son hôte depuis une minute, quand ce dernier leva la tète.
— Je vois, dit Morton jetant les yeux sur l'épée nue, que vous avez entendu le bruit des cavaliers : leur passage m'a retardé de quelques minutes. — A peine y ai-je pris garde, mon heure n'est pas encore venue. Mais, je le sais, je tomberai un jour dans leurs mains, et je serai glorieusement associé aux saints qu'ils ont égorgés. Ah ! jeune homme, que je voudrais que cette heure sonnât bientôt ! Oh ! elle sera la bienvenue ! telle que le jour des noces pour un liancé. Mais si mon Maître a encore de l'ouvrage pour moi sur la terre , je ne dois pas tnuvailler en murmurant. — Mangez et fortifiez-vous, dit Morton. Votre sûreté exige que dès demain vous abandonniez ce lieu, afin de gagner les montagnes aussitôt que vous pourrez distinguer, à la pointe du jour, le sentier à travers les marais. — Jeune homme, repartit Balfour, vous êtes déjà fatigué de ma présence ; vous le seriez bien plus si vous connair siez l'action que je viens d'accomplir : mais je n'en suis point étonné, car il y a des moments où je suis las aussi de moi-même. Pensezvous que ce ne soit pas une rude épreuve pour des êtres de chair et de sang, d'être appelés à exécuter les jugements rigoureux du ciel, pendant qu'au dedans de uuus vit eiieure Cille .■-yinpalhie , ce seiiti- 111' m iivcugle qui fait liisMiiunr noire cœur quand Ui'us enfonçnns I lacier dans le sein de notre »enil'luble? "eusez-vous, lorsqu'un tyra»
LES PURITAINS
orgueilleux a été précipité de son trône, que les instruments de son châtiment puissent toujours reporter leurs regards sur ce qu'ils ont fait, sans que leurs nerfs soient émus, ébranlés ? Pensez-vous que souvent leur conscience ne mette point en question si c'est vérila- 'jleracnt une inspiration d'en haut qui les a chargés de frapper le coupahle? Pensez-vous que parfois ces vengeurs du ciel ne doutent pas de la source de cette furte impulsion qu'ils ont reçue dans leurs prières, et qu'ils ne trcuihlent pas d'avoir pris le change, c'est-àdire d'avoir confondu les réponses de la vérité avec les puissantes illusions de l'Ennemi? - Ce sont des sujets, monsieur Balfour, sur lesquels je ne suis pas en état de discuter avec vous, répondit Morton ; mais je doute fort de la sainteté de toute inspiration qui pousse un homme à violer les sentiments naturels d'humanité que le ciel a mis dans nos âmes comme la règle générale de notre conduite.
Balfour parut un peu troublé, mais il se remit aussitôt; et composant son visage, il répondit froidement : — Il est naturel que vous pensiez de la sorte ; vous êtes encore dans le cachot de la loi, dans une fosse plus noire que celle où fut plongé Jéréiiiie, dans une prison plus ténébreuse que celle où fut jeté Malcaïah, le filsd'Amelroelech , prison où il n'y avait point d'eau , mais de la fange. El cependant le sceau du Covenant est sur Notre front; le fils du juste, qui put résister à la voix du sang quand la bannière fut déployée sur les montagnes, ne restera pas perdu à jamais comme un fils des ténèbres. Croyez-vous donc que, dans ces temps d'amertume et de calamités, on ne doive exiger de nous que l'obéissance à la loi morale, proportionnée à notre fragilité? Pensez-vous qu'il suffise de subjuguer la méchante et corruptible nature de nos atlcctions, et de déraciner nos mauvais penchants? iNon, notre tâche s'étend au-delà. Une fois que nous avons ceint nos reins, il nous faut courir dans la lice avec courage; et quand nous avons tiré l'épée, il nous est enjoint de frapper l'impie , fùt-il notre voisin , et l'hoinme puissant et cruel, fùt-il notre sang, fùt-il l'ami de notre cœur. — Voilà les sentiments que vous reprochent vos ennemis; sentiments qui excusent en quelque sorte les mesures cruelles dirigées contre vous. On assure que vous faites dériver tous vos actes de ce que vous appelez lumière intérieure, laquelle rejette le frein de la loi commune et se joue même de l'humanité quand tous ces liens sacrés se trouvent en opposition avec elle. — On nous calomnie ; ce sont eux. parjures qu'ils sont, qui ont rejeté toute loi divine et humaine, et qui à cette heure nous persécutent, pour la fidélité que nous gardons à l'alliqnce solennelle entre Dieu et le royaume d'Ecosse, alliance que tous ont jurée eu d'autres temps, sauf quelques maudits papistes, pacte qui, aujourd hui objet de division, est brûlé et foulé aux pieds sur les places publiques. Quand ce Charles Stuart est rentré dans ses royaumes, sont-ce ces âmes diaboliques qui l'ont ramené? Us l'avaient essayé de tout leur pouvoir, mais ils n'ont pas réussi, je pense. James Gralïamc de .Montrose et ses brigands montagnards i'ont-ils re|ilacé sur le trône de son père? Je pense (]ue leurs tètes attachées à la porte d'Edimbourg ont témoigné assez longtemps de leur défaite. Ce furent les ouvriers de l'œuvre de gloire , les réparateurs de la beauté du tabernacle, qui le rappelèrent à la place élevée d'où tomba son père : cl quelle fut notre récompense? Celle qu'indique le prophète : « Nous cherchions la paix, et nous ne l'avons pas trouvée; nous demandions la santé, et nous n'avons rencontré que trou"ble. Le hennissemi.'nt de ses chevaux a été entendu de Dan , et toute la terre a tremblé au bruit de la voix des forts; car ils sont v(muis , et ils ont dévoré la terre et tout ce ipii était dessus ». — Monsieur Balfour, je ne veux ni acquiescer à vos plaintes contre le gouvernement, ni les réfuter; j'ai tâché de m'acquitler d'une dette envers le compagnon de mon père, en vous donnant un asile dans votre malheur; mais excusez-moi si je ne m'engage pas plus avant dans votre cause et si je n'entre dans aucune discussion avec vous. Je vous laisse donc reposer, et je regrette de tout mon cœur de ne pouvoir améliorer autrement voire sort. — Mais j'espère que je vous verrai demain matin, avant mon dè^part? Je ne suis point un homme dont les entrailles .s'émeuvent pour des parents et des amis de ce monde. Quand je mis la main au manche de la charrue, je fis une sorte de traité avec mes affeclions mondaines, par lequel je m'imposai de ne jamais jeter les veux en arrière. Cependant le fils de mon ancien ami est comme le mien propre, et je ne puis le voir sans être intimement persuadé qu'un jour il ceindra l'épée en faveur de la cause chère et précieuse p(Mir laquelle son père a versé .son sang,
Morton se retira , promctlanl à son hôte de venir l'avertir du moment où il devrait poursuivre sa route.