CHAPITRE XVI
L'allure accélérée des chevaux ôta bientôt à nos zélés captifs la possibilité, sinon la volonté de continuer leurs harangues. Les cavaliers avaient fait plus d'un mille depuis leur sortie des taillis et des clairières qui succèdent aux bois de Tillietudlem; et de loin en loin ils rencontraient encore quelques chênes ou quelques bouleaux qui ornaient les vallons étroits ou qui formaient des groupes rares et chétifs dans les marais; mais bientôt ces arbres disparurent. Alors ils ne virent plus devant eux qu'une vaste et aride contrée, s'élevant en collines recouvertes d'une sombre bruyère, coupée par de profonds ravins qui servaient de lit aux torrents en hiver, tandis qu'en été ils ne recevaien t que de maigres ruisseaux qui serpentaient tristement au milieu de monceaux de pierres et de graviers accumulés pendant les mauvais temps. Cette région déserte semblait s'étendre au-delà du regard ; elle n'avait aucun Irait de grandeur, pas même la majesté sauvage des montagnes. Ni'.iiunoins elle différait beaucoup des parties du pays plus propres à la culture et aux besoins de l'homme. Aussi, elle imprimait irrésistiblement à l'esprit du spectateur le sentiment de la toute-puissance du la nature et de l'inefficacité comi)arative des moyens d'amélioration si vantés que l'homme peut opposer aux désavantages des terrains et des climats. Un effet remarquable de ces vastes déserts est qu'ils suggèrent l'idée de l'isolement, même à ceux qui les traversent en grand nombre : tant liniaginalion est affectée par la disproportion entre la troupe qui voyage et la solitude qui l'entoure ! Ainsi, une caravane de mille individus peut éprouver, dans les déserts de l'Afrique et de l'Arabie, un sentiment d'abandon inconnu au voyageur qui parcourt seul un pays fertile et cultivé. Ce ne fut donc pas sans une singulière émotion que Morton aperçut à un demi-mille environ le corps de cavalerie auquel appartenait son escorte, gravissant péniblement un sentier rapide et sinueux qui conduisait de la plaine dans les montagnes. Le nombre des soldats, qui paraissait considérable quand ils étaient groupés dans des routes étroites et qui se multipliait lorsqu'on les voyait passer un àunentre les arbres, semblaildiminué lorsqu'ils étaient pleinement exposés aux regards et dans un site dont l'étendue était si grande en comparaison de celte colonne de cavalerie. En la voyant monter lentement sur le flanc de la colline, on l'aurait plutôt prise pour un petit troupeau de bestiaux que pour une troupe de soldats.
— Certes, se disait Morton, une poignée d'hommes résolus, également braves et enthousiastes, pourrait défendre tous les défilés de ces montagnes contre une force aussi exiguë!
Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, les cavaliers de l'escorte franchissaient rapidement l'espace qui les séparait de leurs compagnons, et avant que la léte de la colonne de Glaverhouse eiit atteint le sommet de la montagne, Bothwell, son arrièregarde et ses prisonniers, s'étaient réunis au corps principal. L'extrême difficulté de la route, qui en quelques lieux était pierreuse, et fangeuse dans d'antres, embarrassa la marche de la colonne, surtout vers la queue; car le passage du gros du corps, dans plusieurs endroits, avait défoncé les marécages qu'il traversait, de sorte que les derniers étaient obligés de quitter le chemin battu et d'en frayer un nouveau moins dangereux. Dans ces circonstances, la détresse du révérend Gabriel Keltledrumnde et de Mause Headrigg cjoissaitd'instantcn instant ; car l'escorte brutale les contraignait, malgré le risque que devaient courir dos cavaliers aussi inexpérimentés, à faire sauter leurs chevaux par -dessus des tran-
chées et des ravins, ou à les pousser au travers des marécages ou des flaques d'eau.
— l'ar le secotrrs du Seigneur, j'ai franchi une muraille, s'écriait la pauvre Mause au momeut oi'i son cheval avait été contraint par ses conducteurs à sauter le rempart de bruyère qui servait d'enclos à une bergerie abandonnée, et dans ce haut fait elle avait laissé envoler son bonnet, ce qui laissait ses cheveux gris à découvert. — Je me trouve au milieu d'un limon sans fond ; je me suis préeipitédans la profondeur de la mer, et la tempête m'a noyé, s'écria Kettledrummle ;ui moment où son cheval plongeait jusqu'au cou dans une mare, faisant jaillir sur le visage et la personne du prédicateur captif un liquide noir et infect.
Ces exclamations excitaient de bruyants éclats de rire parmi l'escorte militaire; mais bientôt survinrent des événements qui ramenèrent tout le monde à des idées plus sérieuses. Les premiers rangs avaient presque atteint la cime de la colline, lorsque deux ou trois dragons qu'on reconnut bientôt pour l'avant-garde même qu'on avait envoyée en reconnaissance, revinrent au grand galop, leurs chevaux tout essoufflés, et les hommes paraissant fuir en désordre. Us étaient poursuivis bride abattue par cinq ou six cavaliers, bien armés de sabres et de pistolets, qui firent halte au sonnnet de la colline en voyant approcher le corps. Un ou deux de ces honnues, qui avaient des carabines, descendirent de cheval, et, d'un air calme et délibéré, déchargèrent leurs armes sur le premier rang du régiment : deux dragons furent blessés, un surtout très grièvement Ensuite ils remontèrent à cheval et disparurent derrière la colline, se retirant avec une tranquillité qui prouvait qu'ils n'étaient nullement effrayés par l'approche d'une force aussi considérable, et qu'ils se savaient soutenus par un nombre d'hommes suffisant. Cet incident suspendit la marche de toute la cavalerie; et tandis que Glaverhouse luimême recevait le rapport de son avant-garde qui avait été repoussée ainsi sur le corps principal, lord Evandale s'avançait vers le sommet de la côte où s'était retiré l'ennemi; en même temps le major Allan, le capitaine Grahame et les autres officiers s'occupaient à tirer le régiment des mauvais chemins et à le faire ranger sur le coteau en deux lignes, destinées à se soutenir l'une l'autre.
On donna ensuite l'ordre d'avancer ; et en peu de minutes la première ligne atteignit le sommet, d'où elle pouvait découvrir l'antre côté de la colline; la seconde ligne venait après elle, et enfin l'arrière-garde et les prisonniers; de sorte que Morton et ses compagnons pouvaient juger de tous les obstacles qui s'offraient à la marche des militaires. Les gardes-du-corps se rangèrent sur la cime de la colline, qui, du côté opposé à celui par lequel ils venaient de monter, descendait par une pente douce, l'espace de plus d'un quart de mille, et formait un terrain qui, sans offrir partout une surface égale, n'était pas entièrement défavorable pour les manœuvres de la cavalerie, tandis que vers le bas la pente se terminait par un fond uni et marécageux, traversé dans toute sa longueur par ce qui paraissait être ou un ravin naturel ou une profonde tranchée artificielle; les rives de ce fossé étaient irrégulières et dentelées: de distance en distance, se trouvaient des enfoncements causés par une source naturelle, une tranchée remplie d'eau, ou des creux que l'on avait formés pour extraire de la tourbe; çà et là encore se trouvaient des bouquets épars de sureau, arbres tellement amis de l'humidité, qu'ils continuaient à croître en buissons, quoique trop rabougris par la mauvaise qualité du terrain et par l'eau stagnante pour devenir jamais des arbres. Au-delà de ce fossé, le terrain s'élevait et formait une seconde colline couverte de bruyères, et c'était à sa base, comme pour défendre la rive irrégulière el le fossé qui la couvraient en avant, que le corps des insurgés s'était formé en bataille et attendait l'ennemi. Leur infanterie était disposée sur trois lignes. La première, assez bien pourvue d'armes à feu, était avancée si près du bord du bourbier, que son feu devait nécessairement incommoder beaucoup la cavalerie royale dans sa descente de la pente opposée, puisque sou front se trouvait à découvert; il était probable qu'elle leur serait encore plus fatale, si les cavaliers tentaient de traverser le marécage. Derrière cette première ligne était un corps de piquiers, qui devait la soutenir si les dragons parvenaient à forcer le passage. Enfin la troisième ligne était composée de paysans armés de faux placées toutes droites sur leurs manches, de fourches, de broches, de massues, d'aiguillons, de lances à pécher, et d'autres instruments rustiques que le ressentiment avait convertis en instruments de guerre. Sur chaque flanc de l'infanterie, mais un peu en arrière du fossé, pour avoir un terrain sec et solide où l'on pût agir si les ennemis forçaient le passage, on avait placé un petit corps de cavalerie, qui, en général, était mal armée et encore plus mal montée, mais pleine de zèle pour la cause : elle était presque toute recrutée parmi les petits propriétaires, ou les fermiers assez riches pour servir à cheval. On voyait retourner lentement vers cet escadron quelques-uns de ceux qui avaient servi à repousser l'avantgarde des troupes royales. C'étaient les seuls individus de l'armée des insurgés qui parussent en mouvement : tous les autres se tenaient fermes et aussi immobiles que les pierres grises épaises sur la bruyère autour d'eux. Ln nombre total des insurgés pouvait monter à mille hommes ; mais il n'y avait guère qu'une centaine de ca-
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ïaliers, et la moitié au plus était passablement armée. Quoi qu'il en soit, la force de leur position, l'idée qu'ils s'étaient engagés dans uu pas désespéré, la supériorité de leur nombre, mais par-dessus tmit l'ardeur de leur enthousiasme, tels étaient les moyens sur lesquels leurs chefs comptaient pour suppléer au défaut d'armes, d'équipement et de discipline militaire. Sur le revers de la montagne qui dominait le champ de bataille, on voyait les femmes et mèuie les enfants, que l'enthousiasme et la persécution avaient poussés dans le déserf. Us paraissaient amenés là pour être témoins de l'engagement qui devait décider de leur sort et de celui de leurs pères, de leurs époux, de leurs fils. Semblables aux femmes de Germanie, celles-ci poussèrent des cris aigus, quand elles virent les rangs étincelants paraître sur la cime de la colline opposée : ces malheureuses créatures semblaient ainsi exhorter leurs défenseurs à se conduire en braves. Leur présence produisit un effet électrique et difficile à décrire ; un cri sauvage, qui partit des rangs des insurgés, annonça qu'ils étaient disposés à combattre ju.squau dernier soupir.
Quand les cavaliers se furent arrêtés sur le plateau de la montagne, leurs trompettes et leurs timbales firent entendre une fanfare guerrière de meuace et de défi, qui retentit dans le désert comme l'appel effrayant de l'ange exterminateur. Les persécutés y répondirent en chantant sur un ton solennel les deux premiers versets du psaume 76°, traduction adoptée par l'Eglise écossaise :
« Le Seigneur est loué dans la terre de Juda ; son nom est granj dans Israel; dans Salem est son tabernacle; dans Sien est son trône
« Il a brisé les flèches et l'arc, le bouclier, l'épée, et tous les instruments de la guerre. Seigneur, tu es plus glorieux, plus excellent que les dépouilles des vaincus.
Un cri, ou plutôt une acclamation générale, suivit ces deux stances; et après un instant de morne silence, les insurgés reprirent le second verset, qui semblait leur prophétiser le résultat de la bataille:
« Ceux dont le cœur était ferme sont détruits; ils ont dormi complètement leur sommeil; et ils n'ont plus retrouvé la force de leurs bras, ceux qui élaient des hommes de pouvoir.
« Quand ta réprobation, ô Dieu de Jacob, eut été lancée contre eux, .curs chevaux et leurs cbarriotsaussi tombèrentdansunpvofond sommeil.»
11 y eut une autre acclamation suivie du plus profond silence.
Tandis que ces accents solennels, poussés par mille voix, se prolongeaient dans les montagnes désertes, Claverhouse examinait avec attention la position et l'ordre de bataille que les insurgés avaient adoptés, et où ils voulaient attendre qu'on les attaquât. — 11 faut, dit-il, que ces rustres aient parmi eux quelques vieux soldats; ce n'est pas un paysan qui a choisi ce terrain. — On assure que burley est avec eux, répondit lord Evandale; on cite aussi Hackston de Rathillet, Paton , Cleland, et autres militaires distingués. — Je l'ai pensé à la manière dont ces cavaliers détachés ont franchi le fossé en regagnant leur position. 11 était facile devoir qu'il y avait parmi eux quelques tètes rondes, les vrais rejetons du vieux Covenant. Il nous faut conduire l'affaire avec prudence et hardiesse. Evandale, qu: les officiers se rendent sur ce monticule.
11 s'avança vers un petit tertre recouvert de mousse, qui était peut-être le tombeau de quelque chef celtique, et ces mots: Officiers, formez le cercle! les rassemblèrent bientôt autour du dmimandant. — Je ne vous mande pas autour de moi, messieurs, dit Claverhouse, dans l'intention de former un conseil de guerre, car je no ferai jamais retomber sur les autres la responsabilité que m'impose mon grade. Je veux seulement profiter de vos avis, me ré.servant, ainsi que le font la plupart des hommes qui demandent des conseils, la liberté de .suivre mes idées. Qu'en dites-vous, cornette Grahame? Attaquerons-nous ces drôles qui beuglent là-bas? Vous êtes le plus jeune et le plus bouillant, et par conséquetit vous parlerez le premier, que je le veuille ou non. — Alors, repondit le cornette, tant que j'aurai l'honneur de porter l'étendard des gardes-du-corps, il ne reculera jamais par ma volonté devant les rebelles. Je réponds . Chargeons au nom de Dieu et du roi! — Et vous, Allan? continua Claverhouse, car Evandale est si modeste, que jamais nous ne viendrons à bout de le faire parler avant vous. — Ces drôles, dit le major Allan, qui était un vieil officier de cavalerie très expérimenté, sont trois ou quatre contre un. Je ne m'en inquiéterais guère sur un beau t" rrain, mais ils occupent une position forte, et ne paraissent |ias disposés à la quitter. Je crois donc, malgré tout mon respect pour l'opinion du cornette Grahame, qu'il faut que nous retournions à Tillietudlem; nous occuperons les pa.s.sages entre lis collines et le pays ouvert, et l'on enverra demander des renforts à lord Ross, qui esi à Glascow avec un régiment d'infanterie. Par ce moyen nous pourrons leur couper le chemin de la vallée de la Clyde, et nous les contraindrons à sortir de leur position et à nous livrer bataille à des conditions plus favorables pour nous; ou, s'ils restent ici, nous les attaquerons dés que notre Infanterie nous aura rejuints et nous aura mis à même d'agir efficacement au milieu de ci s fusié.s, de ces bourbiers et de ces foridricres. — Bah! s'écria le jeune officier, qu'importe une bonne position quand elle n'est défendue que par une troupe do vieilles dévotes chantant des cantiques? — Vu Kinalique n« »'cq bai poa moins bien, répliqua le major Allan.
pour honorer sa bible et son psautier. Ces hommes-là se montreront aussi fermes que l'acier; je les connais d'ancienne date. — Leaf psalmodie nasale rappelle à notre major la course de Dunbar. — S* vous vous étiez trouvé à cette course, jeune homme, vous n'aiirie b(>soin d'aucun point de rappel pour vous en souvenir jusqu'au der nier jour de la plus lungiie \ie. — Paix, paix, messieurs, intervir Claverhouse, ces discours sont hors de saison. Major Allan, votr. avis me plairait, si nos maudits éclaireurs, que je ferai punir en conséquence, nous avaient avertis à temps du nombre et de la p sition de rennrnii. Mais nous étant une fois présentés en ligne devant les rebelles, la retraite des gardes-du-corps indiquerait une honteuse timidité, et serait li! signal d'une insuricction générale dans l'ouest. En ce cas, loin d'obtenir du secours de lord Uoss, je vous assure que je craindrais beaucoup de le voir bloqué avant de le rejoindre ou d'en être rejoint. Une retjaite serait aussi fatale à la cause du roi que la perte d'une bataille. Et quant à la différence de risque ou de sûreté qui pourrait exister pour nous, je suis bien sur que personne n'y pense en ce moment. Il doit y avnir dans le marais quelque chemin par lequel nous pourrons passer; si nous étions une fois en terre ferme, j'espère que pas un de nous ne suppose que nos escadrons, quoique peu nombreiix, fussent incapables de réduire en poussière deux fois le nombre de ces rustres inexpérimentés. Qu'en dites-vous, mylord Evandale? — Je pense humblement, répondit le jeunegenlilh- mme, que la journée sera sanglante, quel qu'en soit le résultat; nous perdmns plus d'un brave, et probablement nous serons obligés d'égorger un grand nombre de ces hommes égarés qui, après tout, sont des Ecossais et des sujets du roi Charles aussi bien que nous. — Des rebelles! des rebelles! itidignes du nom d'Ecossais ou de sujets, s'écria Claverhouse. Mais voyons, mylord, où tend votre opinion? — A traiter avec ces hommes ignorants et égarés! — Traiter? et avec des rebelles qui sont en armes? Jamais tant que je vivrai. — Au moins envoyez un parlementaire qui leur ordonnera de déposer les armes et 'de se disperser, avec promesse d'un entier pardon. J'ai toujours oui dire que si l'on eût fait ainsi avant la bataille de Pentland-Hills, on aurait épargné beaucoup de sang. — Eh bien! qui diable portera un pareil ordre à ces fanatiques opiniâtres et exaspérés? Ils ne reconnaissent point les lois de la guerre. Leurs chefs, qui (put tous eu part à l'assassinat de l'archevêque de Saint-André, combattent la corde au cou, et sont capables de tuer le messager, quand ce ne serait que pour rendre leurs partisans complices d'un assassinat, afin de leur ôtcr tout espoir de pardon comme ils l'ont eux-mêmes perdu. — J'irai moimême, si vous voulez nie le permettre. J'ai souvent risqué mmisang pour répandre celui des autres; permettez que je le fasse maintenant pour sauver des hommes. — Vous n'irez pas, mylord; votre rang et votre situation rendent votre vie trop importante pour le pays, dans un siècle où les bons principes sont si rares. 'Voici le fils "de mon frère, Richard Grahame, qui craint le plomb et l'acier aussi peu que si le diable lui avait donné une armure à l'épreuve, pareille à celle dont les fanatiques affublent son oncle. 11 se rendra en parlementaire, aeconipa^é d'un trompette, sur le bord du marécage, pour leur ordonner de déposer les armes et de se disperser. — De toute mon âme, colonel, répondit le cornette, et je vais attacher ma cravate au bout d'une pique pour servir de drapeau blanc. Les coquins n'ont jamais vu de leur vie un morceau de dentelle d(?Elandre. - Colonel, <litEvandale, tandis que le jeune officier s'apprêtait pour son expédition, ce jeunegentilhommeest votre neveu et l'espoir de la famille; pour l'amour de Dieu, permettez-moi d'aller là-bas; c'était mon avis, et je dois en courir le risque. — Quand il serait mon fils unique, nous nesommes pas dans un temps ni dans une position où je puisse l'épargner. J'espère que mes affections particulières n'interviendront jamais dans mon devoir public. Si Richard Grahame succombe, je souffrirai seul de cette perte; si Evandale venait à périr, le roi et le pays en souffriraient. Allons, messieurs, chacun à son poste. Si nos ordres sont mal reçus, nous attaquerons aussitôt; et, comme dit la vieille devise de l'Ecosse : Dieu defend le droit!
Le cornette Richard Grahame descendit la colline, portant en main son drapeau de paix et sifOrnt un air dont les bonds et les courbettes de son cheval battaient la mesure. Le trompette suivait. Cinq ou six cavaliers, qui semblaient des chefs, se détachèrent de chacpie flanc de l'armée presbytérienne, et, se réunissant au centre, se rapprochèrent du fossé autant que leur permirent ses abords marécageux. Du côté opposé, ce fut vers ce groupe que le jeune Gralianie dirigi'n son cheval, ses mouvements étant alors l'objet de l'.il • tintiou des deux armées; et, sans rabaisser le courage de personno il e^t probable que l'on faisait des vœux des deux côtés pour ((iio cette ambassade épargnât lefrusion de sang.
Quand il fut arrivé tout-à-fait en face de ceux qui, en s' avançant pour recevoir son message, semblaient s'annoncer comme les clufs de l'armée ennemie, le cornette Grahame ordonna à son trompette de sonner p;ur avertir qu'il venait parleir.enter. Les insurgés n'ayant aucune musique militaire pour faire une réponse convenable, un d'eux, d'une voix forte et haute, demanda pourquoi il s'ap- [irnrhait de leurs lignes. — Pour vous sommer au nom ou roi, et en celui du colonel John Grahame de Claverhouse, spécialement coca-
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missionno par le très lionoralilc conseil privé d'Ecosse, de mettre bas les armes, et de congédier ceux que vous avez entraînés dans la rebellion contre les lois de Dieu, du roi etdu pays. — Retourne vers ceux qui font envoyé, cria le chef des insurgés, et drs-leur que dès ce jour nous sommes en armes pour venger une alliance rompue et une Eglise persécutée; dis-leur que nous renonçons au licencieux «■l parjure Charles Stuart, que vous appelez roi, ainsi qu'il a renoncé au Covenant après avoir juré et réitéré le serment d'en faire exécuter les articles de tout son pouvoir, réellement, constamment et sincèrement, tous les jours de sa vie, n ayant d'autres ennemis, disaitil, que les ennemis du Covenant, et nuls autres amis que ceux qui on étaient les partisans. Mais, loin de tenir le serment dont il avait pris à témoin Dieu et les anges, son premier acte, en arrivant dans ses royaumes, fut de s'emparer des prérogatives du Tout-Puissant, par cet horrible acte de la Suprématie, et d'expulser sans sommation, sans avertissement et sans aucune forme légale, des centaines de prédicateurs fidèles, arrachant ainsi le pain de vie de la bouche de pauvres créatures affamées, et les forçant à recevoir la nourriture tiède, sans vie, sans sel, de quatorze faux prélats et de leurs misérables curés charnels, sycophantes menteurs et scandaleux. — Je ne suis pas venu pour vous entendre prêcher, répondit l'officier, niais pour savoir, en un seul mot, si vous voulez vous disperser sous la condition d'un libre pardon accordé à tous, hormis les assassins de l'archevêque de Saint-André; ou si vous voulez soutenir l'attaque des forces de sa Majesté, qui vont tout-à-l'heure avancer sur vous. — Soit! en un mot, reprit l'orateur, nous sommes ici l'épée sur la cuisse, comme des hommes qui veillent la nuit. Nous partagerons tous à parts égales, comme des frères en droiture. Quiconque nous attaque dans notre bonne cause, que son sang retombe sur sa tète ! .A,insi, retourne vers ceux qui t'ont envoyé, et que Dieu leur accorde ainsi qu'à toi la grâce de distinguer la vérité de l'erreur! — Votre nom n'est-il pas, dit le cornette qui commençait à se rappeler qu'il avait déjà vu l'homme qui lui parlait, Jolin Balfour de Burley?
— Et si c'était Balfour même, as-tu (juelque chose à dire contre lui?
— Seulement, qu'étant exclu du pardon accordé par le roi et par mon commandant, c'est à ces paysans et non à vous que je l'offre ; et ce n'est pas pour traiter avec vous et avec vos pareils que je suis envoyé.— Tu es un jeune soldat, l'ami, et tu connais peu ton métier; sans quoi tu saurais que le porteur d'un pavillon de trêve ne peut traiter avec l'armée que par l'intermédiaire de ses officiers; et que s'il prétend faire autrement, il forfait à son sauf-conduit. Tout en disant ces mots, Burley décrocha sa carabine, et l'arma.
— Je ne me laisserai pas intimider dans l'exercice de mon devoir par les menaces d'un assassin, dit le cornelte Grahame Ecoutezmoi, bonnes gens, je proclame, au nom du roi et de mon officier commandant, un plein et libre pardon pour tous, excepté... — Je t'ai averti en homme loyal, dit Burley en l'ajustant. — Un libre pardon à tous, continua lejeune officier, toujours en s'adressant au corps .-les insurgés; à tous, hormis... — Alors que le Seigneur ait pitié de ton àme... Amen! dit Burley.
En disant ces mots, il fit feu, et Richard Grahame tomba de son cheval. Le coup était mortel L'infortuné jeune homme n'eut que la force de se retourner sur la terre, et murmura: —Ma pauvre mere! Alors il expira. Son cheval, épouvanté, s'enfuit au galop vers le régiment, ainsi que le trompette, non nioins effrayé, qui l'avait suivi.
— Qu'avez-vous fait? dit à Balfour un des insurgés. — Mon devoir ! répliqua Balfour avec fermeté. N'est-il pas écrit : Tu porteras le zèle jusqu'à tuer? Que ceux qui l'oseront viennent maintenant parler de trêve ou de pardon !
Claverhouse vit tomber son neveu. Il tourna ses yeux vers Evan-
dale, et une émotion indéfinissable vint obscurcir pour un moment
' ■. sérénité de ses traits; puis il dit brièvement : — Vous voyez le
■ -.illal. '^Je veux le venger ou mourir! s'écria Evandale; et, pi-
: uit so7i cheval de l'éperon, il s'élança au grand galop vers le bas
la montagne, suivi de sa propre compagnie et de celle du cor-
'. te tué; et chacun s'efforçant d'être le premier à venger la mort
1 jeune (jfficier, les rangs' furent bientôt dans une complète con-
-lon. Ces forces composaient la première ligne des royalistes. Ce
en vain que Claverhouse s'écria : — Halte! halte! cette témé-
' nous perdra. Tout ce qu'il put faire fut de courir au galop en
l'.int de la seconde ligne, suppliant, commandant, et même me-
II içant les hommes de son épée, pour les empêcher de suivre un
exemple aussi dangereux.
— Allan, dit-il au major dès qu'il fut parvenu à rétablir le calme, nduisez vos hommes lentement jusqu'au bas de la colline pour ijtenir lord Evandale, qui va en avoirgrand besoin... Bothweîl, tu
- un homme froid et audacieux... — Ah! murmura Bothweîl; vous lis en souvenez dans un moment comme celui-ci. — Prends dix •inm»s avec toi; conduis-les le long de la tranchée à droite, et nte tous les moyens pour traverser le marécage; jiuis forme les ;!gset charge les rebelles en flanc et en arrière, tandis qu'ils se-
■ -Ht occupés avec nous en avant.
lioth'well fit un signe d'intelligence et de soumission, et s'éloigna rajiidement avec sa troupe. Pendant ce temps, le désastre que Cla-
■ erhousa arait craint ne manqua pas d'arriver. Les cavaliers qui
s'étaient précipités avec Evandale vers l'ennemi se virent bientôt arrêtés dans leur course confuse par la nature impraticable du terrain; quelques-uns restaient embarrassés daiB le bourbier qu'ils cherchaient à franchir ; les autres reculaient et restaient sur le bord: d'autres enfin s'écartaient pour chercher un passage plus favorable. Au milieu de cette confusion, l'ennemi, qui avait son premier rang agenouillé, le second courbé et le troisième debout, faisait un feu continuel et destructif qui abattit au moins une vingtaine de cavaliers et augmenta dix fois le désordre. Lord Evandale, pendant ce temps, à la tète de très peu d'hommes bien montés, était parvenu à traverser le fossé; mais il ne fut pas plus tôt de l'autre côié, qu'il se vit chargé par l'aile gauche de la cavalerie ennemie, laquelle, encouragée par le petit nombre d'assaillants qui s'étaient tirés du mauvais-4errain, tomba sur eux avec fureur, en s'écriant : — Malheur, malheur aux Philistins incirconcis ! A bas Dagon et ses adorateurs !
I.e jeune lord se battait comme un lion ; mais la plupart de ses hommes furent tués, et lui-même n'aurait pas échappé à ce triste sort sans un feu vif que Claverhouse, qui s'était avance avec la seconde ligne sur le bord du fossé, dirigea si efficacement sur l'ennemi, que cavalerie et infanterie reculèrent un instant. Lord Evandale, dégagé de ce combat inégal et se voyant presque seul, saisit cette occasion pour effectuer sa retraite à travers le marécage. Mais malgré la perte qu'ils avaient éprouvée sous le premier feu de Claverhouse,les insurgés s'aperçurent bientôt que l'avantage du nombre et de la position était tout en leur faveur, et que s'ils pouvaient quelques moments encore continuer une défense résolue, les gardesdu-corps seraient inévitablement défaits. Leurs chefs volaient de rang en rang, les exhortant à tenir ferme, et leur représentant combien leur feu devait être meurtrier, ayant pour but à la fois les hommes et les chevaux; car les cavaliers, selon leur coutume, faisaient feu sans quitter la selle. Claverhouse , plus d'une fois, quand il vit ses meilleurs cavaliers tomber sous des décharges auxquelles il ne pouvait riposter avec avantage, fit des efforts désespérés pour traverser la fondrière sur différents points, et renouveler la bataille sur un terrain solide; mais le feu soutenu des insurgés, joint aux difficultés naturelles du passage, arrêta partout ses tentatives. — Il faut songer à la retraite, dit-il à Evandale, à moins que Bothweîl ne puisse effectuer une diversion en notre faveur. Faites replier les hommes hors de la portée du feu, et laissez des tirailleurs derrière ces bouquets de sureau, pour tenir l'ennemi en échec.
Après avoir accompli ces ordres, on attendit impatiemment l'apparition de Bothweîl et de son escouade. Mais Bothweîl aussi avait à lutter contre des obstacles. Son mouvement à droite n'avait pas échappé à l'œil pénétrant de Burley, qui fît de son côté un mouvement semblable avec l'aile gauche de la cavalerie insurgée ; et ainsi, lorsque Bothweîl, après avoir parcouru un chemin considérable dans la vallée, trouva un endroit où l'on pouvait, quoiqu'avec peine, traverser le bourbier, il se vit encore en face d'un ennemi supérieur. Son caractère audacieux ne se découragea nullement par cette opposition inattendue. — Suivez-moi, mes braves! cria-t-il à ses hommes; qu'il ne soit jamais dit que neus aurons tourné le dos devant ces hypocrites de têtes rondes ! Puis, comme s'il eût été animé par l'esprilt de ses ancêtres, il s'écria ; Bothweîl! Bothweîl! et se jetant dans la mare, suivi de tous ses cavaliers, il parvint à la traverser. Alors, il attaqua les gens de Burley avec tant de furie qu'il les repoussa au-delà de la portée de pistolet, après en avoir tué trois de sa propre main. Burley, sentant les suites d'une défaite dans cette position, et voyant que ses hommes, quoique en plus grand nombre, étaient inférieurs aux troupes régulières dans l'usage des armes et le maniement des chevaux, se jeta sur le passage de Bothweîl et l'attaqua corps à corps. Chacun des combattants était considéré comme le champion de son parti respectif, et il en résulta un combat plus ordinaire dans les romans que dans l'histoire réelle. Les deux troupes s'arrêtèrent aussitôt, contemplant ce combat comme si le sort de la journée dépendait de ces deux redoutables adversaires. On aurait dit qu'ils avaient eux-mêmes cette opinion ; car, après avoir échangé deux ou trois coups d'estoc ou de taille, ils s'arrêtèrent épuisés, comme d'un commun accord, pour reprendre haleine et se préparer à un combat singulier dans lequel chacun semblait sentir qu'il avait trouvé son égal.
— Tu es le meurtrier Burley, dit Bothweîl en saisissant avec force la poiguéedeson sabre, et en serrant ses dents l'une contre l'autre... tu m'as échappé une fois; mais... (il fit un jurement trop violent pour le répéter ici)., ta tète vaut son poids en argent, et elle s'en ira au pommeau de ma selle, ou ma selle s'en ira sans moi. —Oui, reprit le puritain avec un calme sombre et farouche, je suis ce John Balfour de Burley qui a promis de déposer ta tête là où tu ne la soulèveras plus jamais; et que Dieu m'en fasse autant et encore plus si je ne tiens parole! —Alors un lit de bruyère, ou un millier de marcs! dit Bothweîl en frappant Burley de toute sa force. — L'épée du Seigneur et de Gédéon ! reprit Balfour parant le coup et en portant un autre . ,
On a rarement vu combattre deux champions aussi égaux en force corporelle, en adresse dans le maniement de leurs armes et de leurs
LES PURITAINS
chevaux, en courage déterminé et eu auimosité inflexible Après avoir échan^'é plusieurs coups terribles, chacun recevant etdonnant plusieurs blessures, quoique peu graves, ils se saisirent corps à corps, comme dans l'impatience désespérée d'une haine mortelle, et Buthwell prenant son ennemi par le ceinturon, tandis que Balfour le serrait au îjUet, ils roulèrent tous deux à terre. Les compagnons de Balfour voulurent venir à son aide, mais ils furent repoussés par les draj.jons, elle cnmbat redevint général. Mais rien ne pouvait détourner la rage des deux combattants, ni leur faire lâcher l'étreinte mortelle dans laquelle ils se roulaient par terre, se déchirant, luttant, écumant avec toute la rage de vrais dogues de combat. Plusieurs cavaliers passèrent sur eux dans la mêlée, sans leur faire làcher prise; enfin le bras droit de BothwcU fut brisé sous le pied d'un cheval. 11 lâcha prise en poussant un gémissement profond et sourd, et les deux combattants se retrouvèrent d.-bont. La main droite de Hothwell retomba sans mouvement à son côté; inais la gauche fit un mouvement pour prendre son poignard : dans la lutte la lame s'était échappée de la çaine.. et avec une rage mêlée de désiMpoir, il se trouva toul-à-fait sans défense, tandis que Balfour, IHiussaiit un rire de joie sauvage, brandit son sabre.et imsuite le passa au travers du corps de son adversaire. Bothwell reçut le coup sans tomber!., il n'avait qu'eftleuré les côtes. Il ne tf^nta plus aucun moyen de défense, mais envisageant Burley avec une expression do haine mortelle, il s'écria: — Vil rustre, tu as versé le sang d'une lignée de rois! — Meurs, misérable!.., meurs! dit Balfour en redoublant le coup d'une main plus sûre ; et, plaçant le pied sur le corps de Bothwell lorsqu'il tomba, il le perça uin' troisième fois. .Meurs, ch'-n sanguinaire! meurs ainsi que tu as vécu ! meurs comme les animaux crèvent, n'espérant rien, no croyant rien. — Et ne craignant rien! dit Bothwell en faisant un dernier effort pour prononcer ces paroles désespérées. Et au même instant il expira.
Saisir par la bride un cheval sans maitre, s'élancer sur son dos, et se précipiter au secours de sa troupe, fut pour Burley l'affaire d'un moment. Et comme la chute de Bothwell avait rendu aux insurgés tout le courage qu'elle avait enlevé aux camarades du sergent, l'issue ne fut pas longtemps douteuse. Plusieurs soldats furent tués, le reste repoussé de 1 autre côté du marécage; et Burley victorieux le traversa à son tour à la tète de ses cavaliers, pour diriger contre Claverhouse la manœuvre que celui-ci avait indiquée à Bothwell. Il rallia ensuite sa troupe afin d'attaquer l'aile droite des royalistes, et envoya des nouvelles de sou succès au corps principal, exhortant les siens, au nom du ciel, à traverser le fossé et à couronner l'œuvre gloricHse du Seigneur par une attaque générale sur l'ennemi. Pendant ce temps, Claverhouse avait en quelque sorte remédié à la confusion causée par la première att.ique irrégulière et sans succès, et réduit le combatdcfront à une escarmouche éloignée avec les armes à feu, soutenue prineipaleiuiint par quelques cavaliers démontés qu'il avait postés derrière les bouquets touffus de sureau, qui, en quelques endroits, couvraient les bords du marécage. Leur l'eu serré, calme et bien dirigé, incommodait beaucoup l'ennemi et cachait eu même temps leur petit nombre. Claverhouse, tandis qu'il soutenait ainsi le combat, attendant que la diversion opérée par Bothwell et son détachement put faciliter une attaque générale, fut accosté par un des dragons dont le visage ensanglanté et le cheval harassé témoignaient qu'il avait pris part au combat.
^ Qu'est-il arrivé, llolyday? dit Claverhouse, car il connaissait chaque homme de son régiment |)ar son nom. Où est Bothwell? — Bothwell est mort, reprit Holyday, et plus d'un brave avec lui. — Alors le roi, dit Claverhouse avec son calme ordinairtv, a perdu un •:'xcellent sold.it. L'ennemi asùremunl passé le maié^ageî — Avec un gros de cavalerie, commandé par le diable incarné qui a lue Bothwell, reprit le soldat effrayé. — Paix! paix ! dit Claverbogse en mettant un doigt sur ses lèvres, pas un mot à d'autres qu'à moi. Lord Evandale, il faut battre en retraite; le sort le veut ainsi Rappelez les tirailleurs ; qu'Ail. in rallie le régiment et en forme deux corps : vous opérerez tous deux voire retraite par échelons vers le
> sommet de la colhne; et moi, avec l'arrièrc-garde, je tiendrai ces coquins en échec en leur faisant face de temps en temps. Ils ne tarderont pas à franchir le fossé, car je vois toute leur ligne en niou-
; vement. Ne perdez donc pas de temps. — Où est Bothwell? de-
'. manda lord Evandale, étonné du .sang-fruid de son commanilant.
j , — Mort en brave, lui dit Claverhouse a rorcille. Le roi a perdu un serviteur, et le diable en a gagné un. Mais, courage, Evandale, piquez des deux, et rassemblez Tes hommes. Il fuit qu'Allan et vous les teniez en ordre. Battre en retraite e.sl une niarutuvre nouvelle pour chacun de nous; mais nous prendrons bicuitôt noire revanche.
Evandale et Allan .se préparèrent à remplir leur mission ; mais avant qu'ils fus.,ent parvenus à disposer le régiment en deux corps, un parti considérable d'ennemis avait franchi le marais. Claverhouse, qui avait retenu autour de sa personne quelques-uns de ses hommes les plus actifs et les plus éprouvés, chargea en pcr.sonne c<;ux nui avaient Iravcrsé, tandis qu'ils étaient encore en désordre djrâce à l'irréguiarilé du terrain. Lui et les siens en tuèrent quelques-uns, repoussèrent les autres dans la marc, et les tinrent tous en échec pour qu»le corps principal, alors bien dliniuui et décou-
ragé, pût commencer sa retraite vers le sommet de la montagne. Mais l'avant-garde de l'enneiui, se trouvant bientôt renforcée et soutenue, obligea Claverhouse à suivre ses troupes. Néanmoins jamais homme ne soutint mieux sa réputation d'Intrépide soldat, de capitaine habile. Remarquable par .son cheval noir et son panache blanc, il chargeait le premier de tous à chaque occasion favorable, pour arrêter les progrès des vainqueurs, et pour faciliter la retraite de son régiment. Point do mire de tousles coups, il semblait invulnérable. Les fanatiques superstitieux, qui le considéraient comme un homme doué par l'esprit malfaisant de moyens surnaturels de défense, .assuraient avoir vu les balles rebondir sur ses bottes fortes et sur son habit de buffle, comme la grêle sur un roc de granit pendant qu'il galopait çà et là au milieu de la mêlée. Ce jour-là plus d'un puritain chargea son mousquet avec un écu coupé en morceaux, afin qu'une balle d'argent pût abattre le persécuteur dt». la sainte l'iglise, puisque le plomb n'avait pas de pouvoir sur lui. — N'employez que l'acier, criait. on à chaque nouvelle détonuation : on use inutilement la poudre sur lui. Autant vaudrait -tir-er sur le diable lui-même! Malgré cet avis, souvent répété à haute voix, la frayeur des insurgés était telle, qu'ils reculaient devant Clavorhousd comme devant un être surnaturel; et peu d'entre euxse hasardèrent à croiser l'épée avec lui. Cependant, il continuait toujours à battre ea retraite, et avec tous les désavantages de ce mouvement. Les soldats qui se trouvaient en arrière , en voyant le nombre croissant d'ennemis qui fourmillait au milieu du marécage, s'ébranlèrent; et à chaque pas, le major Allan et lord Evandale éprouvaient plus de difficulté pour former une ligne régulière , la marche devenant beaucoup trop rapide pour que I ordre ne fût pas rompu. A mesure que les soldats en retraite approchaient du haut de la côte qu'ils avaient descendue dans un moment malheureux, la paniqu» augmentait. Chacun devenait impatient de placer le sommet de la colline entre soi et le feu continuel de l'ennemi; et nul ne pouvait se résoudre à reculer le dernier, et à sacrifier ainsi sa propre sûreté pour celle des autres. Aussi, plusieurs cavaliers piquèrent des deux et s'enfuirent réellement, et les autres devinrent si incertains dans leurs mouvements, que les officiers craignaient à chaque instant de leur voir suivre ce funeste exemple.
Au milieu de cette .scène de confusion et de s^ng, au milieu du piétinement des chevaux, des gémissements «Ws blessés , du feu continuel de l'ennemi , qui poussait de grands cris à chaque balle que la chute d'un cavalier prouvait avoir été bien ajustée; lorsque les chefs se demandaient s'ils ne seraient pas bientôt tout-à-fait abandonnés par leurs soldats découragés, Evandale ne put s'empêcher de remarquer le calme de son commandant. Le matin même, à la table de lady Marguerite , son œil n'était pas plus vif et son maintien plus calme 11 s'était approché d'Kvandale afin de donner quelques ordres et de prendre des hommes (lour renforcer son arrière-garde. — » Si cela continue encore cinq minutes, dit-il tout bas, nos coquins nous laisseront, à vous, mylord, au vieux Allan , et à moi-même, l'honneur de combattre de nos propres mains. Il tant que je disperse les tirailleUrî qui les incommodent tant, ou nous ferons tous déshonorés. Ne ohefi-hez pas à me secourir si vous nie voyez tomber, mais restez à la têt'; de nos hommes; retirez-vous comme vous pourrez , au nom de Dieu, et dites au roi et au con.seil que j'ai péri en faisant mon devoir
Ayant parlé ainsi, il donna ordre à vingt hommes d'élite de le suivre, et fit, à la tète de ce petit corps, une charge si vive et si imprévue, qu'il repoussa la tète de l'cMuemi. Dans la confusion de cette attaque, il rencoiiira Burley, et, desirdiit jeter la terreur parmi sa troupe, il lui porta sur la tète n\\ coup si violent, qu'il traver.sa son cas(|ue d'acier et le précipita à bas de son cheval , étourdi tiour un moment, mais non ble-îsé. On regarda ensuite comme une chose étonnante qu'un homme robuste comme Burley eût succombé sous le coup d'un homme aussi faiblement constitué en apparence que Claverhouse; et le vulgaire ne manqua pas d'attribuer à un .secours surnaturel l'effet de cette énergie qu'une àme déterminée peut donner au bras le plus faible. Quoiqu'ilensoit, Claverhouse s'était, dans cette dernière charge, engagé trop avant, et il était complètement entouré. Lord Evandale vit le danger de son commandant : son corps de dragons était alors en halte, tandis que celui que eoinmandait Allan marchait en retraite. Oubliant l'ordre généreux de Claverhouse, il ordonna au parti qu'il commandait de descendre la colline et d'aller délivrer le colonel. Quelquessoldats avanciTciit avec lui; la (ilupart firent halte 4t resteront incertains; beaucoup s'enfuirent Cependant ceux qui suivirent Evandale dégagèrent Claverhouse- Ce secours arriva fort à propos, car un rustre avait ble.^sé d'un coup de faux te cheval du colonel, et il était prêt à redoubler quand lord Evandale l'abattit. Eu sortant de la tiièlee, ils reganlènut autour d'eux. La division d'Allan avait franchi la colline, cet officier n'ayant pas eu assez d'autorité pour l'arrêter. La troupe d'Evaudale élait éparse et dans un désordre complet. Que faut-il faire, colonel? demanda lord Evandale. — Je crois que nous somines les derniers sur le champ de bataille, répcuiJit (.lavciliouse ; et iiuaud des hommes ont combattu aussi longtemps qu'ils l'ont pu, il n'y a pas pour eux de huntc dans la relraiic. Quand ou n'est plus que vingt
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES
contre mille, le vaillant Hector Uii-inème dirait ; Que le diale prenne le dernier! Pourvoyez donc à votre sûreté, niesamis, et ralliez-vous aussitôt que vous le pourrez... Allons, niylord, liàlons nous. Kn disant ces mots, il (it sentir l'éperon à son cheval; et le généreux animal, comme s'il eût compris que la vie de son niaitre dépendait de ses eflorts. s'élança avec vitesse, malgré la douleur qui lui causait sa blessure et malgré le sang qu'il perdait. Quelques officiers et quelques soldats suivirent, mais irrégulièrement et en désordre. La retraite de Claverhouse fut comme un signal pour le petit nombre des dragons qui faisaient encore quelque résistance; ils s'enfuirent à toute liride, abandonnant le champ de bataille aux insurgés victorieux.