CHAPITRE XIV
Pour expliquer l'impression profonde que les paroles saisies au hasard dans la conversation précédente avaient produite sur l'infortuné prisonnier, il est nécessaire de décrire l'état de son esprit lorsqu'il aperçut Evandale et Edith. Nous parlerons aussi de l'origine de sa liaison avec miss Beilenden.
Henri Morton était un de ces caractères étranges, doués d'une force qu'eux-mêmes ne soupçonnent pas. Il tenait de son père un courage intrépide, une haine invétérée pour l'oppression politique ou religieuse. Mais son enthousiasme était exempt du zèle fanatique et de l'animosité qui caractérisaient le parti puritain. Il était redevable de cette modération tant au développement naturel de son propre jugement qu'aux visites longues et fréquentes qu'il faisait au major Beilenden, chez lequel il avait occasion de rencontrer des personnes sensées dont la conversation lui démontrait que le mérite et la vertu n'étaient pas concentrés sous une seule forme religieuse. L'excessive parcimonie de son oncle avait opposé bien des obstacles à son éducation ; mais il avait si bien profité des occasions qui s'étaient offertes, que .ses instituteurs comme ses amis étaient surpris de son aptitude, qui sans cesse triomphait d'obstacles toujours renaissants. Néanmoins, son cœur était toujours glacé par un sentiment de dépendance et de pauvreté ; et il gémissait surtout de l'instruction imparfaite et bornée qu'il avait reçue. Ces sentiments lui dictaient une ré.serve qui dérobait effectivement à tous, hors à ses amis intimes, l'étendue d'esprit et la fermeté de caractère dont nous avons dit qu'il était doué. Les circonstances avaient donné à cette réserve un air d'indécision et d'indifférence; car n'appart«-.nant à aucune des factions qui divisaient le royaume, il passait pour un être froid, insensible, dépourvu de religion et de patriotisme. Nulle conclusion n'était cependant plus injuste, et la neutralité qu'i' avait gardée jusqu'alors prenait sa source dans des motifs louables et bien différents de ceux (pi'on lui supposait. Il avait eu |>eu de rapports avec les seclairos persécutés ; il était dégoûté de leur esprit de parti, de leur somhre fanatisme, de leur haine ridicule pour toute instriictinn mond3>oe ou tous le» exercice» innocents, enfin de leur implacable rcwentimeul
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politique. Mais son Ame se révoltait encore plus contre la tyrannie et l'oppression du gouvernemout, contre le dcrogleiuout, la licence et la brutalité des soldats, contre les exécutions par la uiain du bourreau, le massacre sur le champ de bataille, les taxes cl réquisitions militaires ; il s'indignait qu'on osàl se jouer ainsi do la vie et de la fortune d'un peuple libre, et le rabaisser au rang des esclaves asiatiques. Condamnant donc les excès dont chaque parti se rendait coupable, dégoûte des maux auxquels il ne pouvait remédier, entendant allernaiiveinent des plaintes et des joies auxquelles il ne pouvait s'associer, il aurait quitté l'Ecosse depuis longtemps s'il n'eût été retenu parson amour pour Edith Sellenden. I.es i)reniièreï entrevues de ces jeunes gens avaient eu lieu à Charnwood, où le major Bel- Icnden, aussi peu soupçonneux que l'oncle Tobie lui-même, avait en quelque sorte encouragé leur liaison. L'amour, selon l'usage, emprunta le nom de l'amitié; il employale langage, s'arrogea les privileges de cette afîection moins brûlante. Quand Ediih Bellenden fut rappelée au château de sa graiid'inère, elle ne cessa point de voir le jeune Morton. Des circonstances imprévues amenaient souvent le jeune homme dans les promenades solitaires fréquentées par Edith, quelle que fût la distance qui séparait leurs demeures. Cependanl jamais elle n'exprima la surprise que cos rencontres auraient naturellement dû exciter : aussi leur liaison prit-elle graduellement une teinte plus mystérieuse, et leurs entrevues commencèrent-elles à ressembler à des rendez-vous. Us échangèrent entre eux des lettres, des dessins, des livres, et la moindre commission donnée ou remplie fournissait l'occasion d'une nouvelle correspondance. Il est vrai qu'on n'avait pas encore prononcé le mot Amour, mais chacun des deux amis connaissait la situation de sou propre cœur, et ne pouvait manquer de deviner celle de l'autre. Ne pouvant renoncer à une liaison qui avait tant de charmes, etTrayés cependant des suites, ils l'avaient continuée, sans explication bien précise, jusqu'à ce moment où le sort paraissait s'être chargé de la conclusion.
Dans cet état de choses, le jeune Morton, naturellement méfiant, sentait s'affaiblir en lui l'espoir d'être payé de retour. La fortune d'Edith , son mérite, ses grâces, ses manières séduisantes, ne pouvaient manquer de la faire rechercher de quelque prétendant plus favorisé de la fortune et mieux accueilli de sa famille. Les bruits (lublics avaient déjà désigné ce rival dans la personne de lord Evandale, et tout semblait le présenter en effet comme un digne prétendant à la main d'Edith : sa naissance, ses grands biens, ses relations, ses principes politiques, ses visites fréquentes à Tillietudlem, l'honneur enfin qui lui était accordé d'accompagner lady Bellenden et sa nièce dans tous les lieux publics. Souvent la présence de lord Evandale dans quelques parties de plaisir gênait l'entrevue des deux amants, et Henri ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'Edith évitait soigneusement de lui parler du jeune lord, ou n'en parlait qu'avec une grande réserve. Cette sage retenue, qui prenait sa source dans la délicatesse des sentiments d'Edith pourMorton, était mal interprétée par le caractère défiant du jeune homme, et la jalousie qui en résultait était entretenue par les remarques de Jenny Dennison. Cette soubrette, véritable coquette de village, se plaisait à tourmenier les amants de sa jeune maîtresse quand elle ne pouvait tourmenter les siens. Certes, elle ne cherchait pas à désobliger Henri Morton, qu'elle estimait beaucoup, tant par attachement pour Edith qu'à cause des manières aimables et de l'air séduisant de ce jeune homme. Mais enfin lord Evandale était fort bien aussi; il était plus généreux que ne piiuvait l'être Morton, et par-dessus tout c'était un lord. Si miss Edith Bellenden acceptait sa main, elle serait une dame titrée, et, de plus, la petite Jenny Dennison, que l'impérieu.se femme de charge de Tillietudlem faisait marcher à volonté, deviendrait mistress Dennison, femme de chambre de lady Evandale, ou peut-être daine d'honneur de Sa Seigneurie. L'impartialité de Jenny Dennison n'allait donc pas jusqu'à souhaiter que l'un ou l'autre des beaux prétendants épousât sa jeune maîtresse; car il faut avouer que dans son esprit la balance penchait en faveur do lord Evandale, et qu'elle le prouvait souvent de manière à inquiéter beaucoup Morton. Tantôt elle semblait donner à celui-ci un avis amical; tantôt elle paraissait lui apprendre une nouvelle; une autre fois c'était une plaisanterie, mais qui tendait toujours à le confirmer dans l'idée que tôt ou tard sa liaison romanesque avec la jeune demoiselle aurait une fin, et qu'Edith Bellenden, en dépit des promenades d'été sous le vert feuillage, des échanges de vers, de dessins et de livres, finirait par devenir lady Evandale.
Ces insinuations s'accordaient si bien avec ses propres soupçons, que Morton ne tarda pas à éprouver cette jalousie connue de tous dux qui ont véritablement aimé, mais à laquelle sont plus sujets les jeunes gens dont l'amour est contrarié soit par la volonté des parents, soit par quelque autre entrave. Edith elle-même, sans y songer, et dans sa généreuse franchise, confirma l'erreur à laquelle son amant allait s'abandonner. Leur conversation tomba Un jour sur des excès récents, commis par des soldats qu'on disait former un détachement commandé par lord Evandale. Le fait était faux; Edith, aussi vraie en amitié qu'en amour, fut blessée des paroles sévères que Morton laissa échapper dans cette circonstance contre le jeune lord, et qni provtatiaut pwt-itrc de leor riviUité supposé* ; elle
prit la défense de lord Evandale avec tant d'énergie que Morton en fut blessé jusqu'au cœur : aussi Jenny Dennison, la compagne habituelle de leurs promenade^ en éprouva-t-elle une bien grande satisfaction. Edith s'aperçut de sa faute et voulut y remédier ; mais l'impression, loin de s'ctfacer, contribua beaucoup à inspirer à Morton la résolution de s'expatrier, projet qui fut contrarié, comme nous l'avons déjà fait voir.
La visite qu'il reçut d'Edith dans sa prison, l'intérêt profond et dévoué qu'elle avait montré pour son sort, auraient dû dissiper ses soupçons; cependant, ingénieux à se tourmenter, il pensa que l'on pouvait attribuer de pareils soins à l'amitié inquiète, ou au moins à un intérêt momentané, qui céderait probablement bientôt aux circonstances, aux sollicitations d« la famille, à l'autorité de lady Marguerite, et aux soins assidus de lord Evandale. — Et pourquoi, se disait-il, ne puis-je jouir des privilèges d'un homme, et demander celle que j'aime, avant de m'en voir frustré par l'intrigue?... Pourquoi? à cause de cette tyrannie maudite qui paralyse tout à la fois nos corps, nos âmes, nos biens et nos affections. Est-ce donc à l'un des assassins pensionnés do ce gouvernement oppresseur qu'il faut
que je cède mes prétentions sur Edith Bellenden ? Non, de par
le ciel ! C'est pour me punir justement d'avoir été insensible aux
maux publics, que mes propres malheurs en sont venus à tel point que je no puis les supporter.
Tandis que ces résolutions orageuses s'agitaient dans son sein, et qu'il récapitulait les divers genres d'insultes et de malheurs qu'il avait soufferts pour sa cause et celle de son pays, Bothwell entra dans sa chambre, suivi de deux dragons, dont l'un portait des menottes.— Suivez-moi, jeune homme, dit-il; mais d'abord il faut qu'on vous équipe. — Qu'on m'équipe! que voulez-vous dire? — Qu'il faut que nous vous mettions ces rudes bracelets; je n'oserais pas, non, de par le diable! moi qui peux tout oser, je ne voudrais pas, au prix de trois heures de pillage dans une ville prise d'assaut, amener devant mon colonel un républicain qui ne serait pas enchaîné. Allons, allons, jeune homme, ne prenez pas un air sombre pour cela.
Il s'avança pour lui mettre Ifs fers aux mains ; mais saisissant un tabouret de chêne, Morton menaça de fendre le crâne au premier qui l'approcherait. — Je vous dompterais en un instant, mon jeune gaillard, dit Bothwell ; mais j'aime encore mieux que vous mettiez à la voile paisiblement.
11 disait vrai, non que l'emploi de la force lui répugnât; mais il redoutait les suites d'une querelle bruyante qui aurait fait découvrir qu'il avait, contre les ordres exprès, permis à son prisonnier de passer la nuit sans être enchaîné. — Vous ferez bien d'y mettre d.; la prudence, contiiuia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre conciliant, et de ne pas vous nuire à vous-même. On dit dans le château que la nièce de lady Marguerite doit épouser incessamment notre jeune capitaine, lord Evandale. Je les ai vus se parler de près tout à l'heure dans la salle là-bas, et j'ai entendu qu'elle le priait d'intercéder pour vous. Elle était si belle, et elle le regardait avec tant de bonté que, sur mon âme... Mais que diable avez-vous?... Vous voilà aussi
blanc qu'un linge voulez-vous un peu d'eau-de-vie? — Miss
Bellenden demandait ma vie à lord Evandale? dit faiblement le prisonnier. — Oui, oui ; il n'y a pas de meilleure protection que celle des femmes... elles enlèvent tout, dans les cours comme dans les camps... Allons, vous m'avez l'air plus raisonnable maintenant... Parbleu, je savais bien que vous en viendriez là
Il se mit en devoir de lui mettre les fers, et Morton, anéanti par cette nouvelle, ne fit plus la moindre résistance. — C'est à lui qu'on demande ma vie... et c'est elle!... Oui, oui, mettez-moi ces fers .. mes membres souffriront moins de leur poids que mon cœur ne souffre du coup qui vient de le frappe.'. Ma vie demandée par Edith... et à lord Evandale! — Oui, et il a bien le pouvoir de l'obtenir, ajouta Bothwell ; il fait ce qu'il veut du colonel, plus qu'aucun homme du régiment.
En parlant ainsi, lui et son escouade conduisirent leur prisonnier vers la salle. Comme il passait derrière la chaise d'Edith, l'infortuné crut entendre de quoi confirmer tout ce que le soldat lui avait dit. Cet instant produisit en lui une révolution étrange. L'état désespéré de son amour et de sa fortune, le péril où paraissait être sa vie, ce changement dans les »(fections d'Edith, cett£ intercession en sa faveur, qui rendait l'inconstance de la jeune fdle encore plus insupportable, tout semblait détruire les sentiments qui seuls jusqu'à présent lui avaient fait aimer le jour ; mais en même temps il s'éveillait à d'autres sensations, jusque-là étouffées par des passions plus douces, quoique plus égoïstes. Exaspéré pour lui-même, il résolut de défendre les droits de son pays, offensés dans sa personne. Son caractère changea soudain , comme l'aspect d'une maison de plaisance qui, après avoir été le séjour du bonheur et de la tranquillité domestique, se convertit tout-à coup par l'occupation d'une force armée en un poste formidable de défense.
Nous avons déjà dit qu'il jeta sur Edith un regard où le reproche se mêlait à la douleur, comme s'il lui eût dit adieu à jamais ; son premier mouvement ensuite fut de s'avancer avec fermeté jusqu'à Ik table devant laquelle le colonel Grahame était assis. — De quai
LES PURITAINS
droit, monsieur, s'écria-t-il avec fermeté et sans attendre qu'on le questionnât; de quel droit ces soldats ni"ont-ils arraché à ma famille, pour charger de fers les mains d'un homme libre? — Par mes ordres, dit Claverhouse ; et je vous ordonne maintenant de garder le silence et d'écouter mes questions. — Je n'en ferai rien , répondit Morton avec une hardiesse qui étonna tous les assistants. Je saurai si je subis une détention légale et si je suis en présence d'un magistrat civil, avant de !ais.ser forfaire en ma personne à la charte de mon pays. — Voilà un gaillard, sur mon honneur! dit Claverhouse. — Éles-vous fou? demanda le major Bellenden à son jeune ami. Pour l'amour de Dieu, Henri Morton! continua-t-il d'un ton de reproche el de prière, rappelez-vous que vous parlez à un des premiers ofiïciers de Sa Majesté. — Et c'est pour cette raison même, monsieur, reprit Henri avec fermeté^ que je veux savoir de quel droit il me détient sans un mandat légal : s'il était un officier île la loi, mon devoir serait de me soumettre. — Votre ami , dit froidement Claverhouse au vétéran, est un de ces messieurs scrupuleux qui, semblables au fou de la comédie, ne veulent pas attacher leur cravate sans l'ordre du juge ; mais je lui apprendrai, avant que nous nous séparions, que mon épaiilette est une marque aussi légale d'autorité que la main de justice. Ainsi, terminons cette discussion. Vous plairait-il, jeune homme, de me dire quand vous vitesBalfour de Burley? — Ignorant de quel droit vous me faites cette question , je refuse d'y répondre. — Vous avez avoué à mon sergent que vous aviez vu et reçu cet homme, tout en le connaissant pour un scélérat mis hors 'la loi. Pourquoi n'ètes-vous |ias aussi franc avec moi? — Parce que votre éducation doit vous apprendre à connaître les droits que vous prétendez fouler aux pieds. El je vous prouverai , moi , qu'il est encore des Ecossais prêts à défendre la liberté de leur pays. --Et je présume que vous soutiendriez ces droits supposés à la pointe de votre épée? — Si j'étais armé aussi bien que vous, et si nous étions seuls dans la montagne, vous ne me feriez pas deux fois la même question. — C'en est assez, interrompit Claverhouse avec calme; votre langage s'accorde avec tout ce que j'ai appris de vous; mais vous êtes le fils d'un militaire, quoiqu'il ait été rebelle, et vous ne mourrez pas de la mort d'un chien. Je vous épargne cette ignominie. — De quelque manière que je meure, je mourrai comme le fils d'un Drave, et l'ignominie dont vous parlez retombera sur ceux qui versent le sang innocent. — Faites donc votre paix avec le ciel: vous avez cinq minutes. Bothwell, conduisez-le dans la cour, et faites ranger votre troupe.
Celte effrayante conversation et son résultat avaient jeté le silence et l'horreur parmi les assistants, hors les deux interlocuteurs. Mais alors éclatèrent les remontrances et les clameurs. La vieille lady Marguerite, qui, malgré les préjugés de .son rang et de son parif, n'avait pas oublié les sentiments qui appartiennent à son sexe, intercédait hautement: — Colonel Grahame, s'ccria-t-elle, épargnez la jeunesse de cet imprudent: qu'il soit jugé par les lois. Ne méconnaissez pas mon hospitalité en versant le sang humain sur le seuil de mi porte! — Colonel Grahame, dit le major Bellenden , vous répondrez de cette violence. Ne croyez pas que, vieux et faible comme je suis, mes yeux verront impunément assassiner le fils de mon ami. îi- trouverai de^ protecteurs auxquels il faudra bien que vous en répondiez.— Soyez satisfait, major Bellenden, j'en répondrai, répliqua l'inexorable Claverhouse; et vous, madame, épargnez-moi le déplaisir de rejeter encore votre vive intercession. Songez au noble sang que votre propre famille a perdu sous les coups d'hommes semblables à celui-ci. — Colonel Grahame, reprit la vieille dame tremblante d'anxiété, je laisse la vengeance à Dieu, à qui seul elle appartient. En répandant le sang de ce jeune homme, rappeliercz-vous à la vie les êtres qui m'étaient chers? Quelle consolation voulezvous que j'éprouve en songeant que peut-être une autre veuve aura été privée de son enfant, comme moi-même, par un meurtre accompli sur le seuil de ma maison? — Agir autrement serait de ma part une extravagance sans égale : je ferai mon devoir envers l'Eglise et l'Etat. Près d'ici, mille scélérats sont en révolte déclarée, et vous me demandez la grùce d'un jeune fanatique , qui suffirait à lui seul pour mettre en feu tout un royaume! C'est impossible... Emmenez-le Bothwell.
Celle qui était le plus intéressée dans cette terrible décision avait deux fois tenté de parler, mais la voix lui avait manqué totalement. Sa mémoire ne lui fournissait plus d'expressions ; sa langue ne
fiouvait plus les articuler. Elle se leva toiit-;'i-coup, et voulut s'éancer ; mais ses forces l'abandonnèrent, et elle serait tombée sur le carreau si elle n'eût été soutenue par sa suivante. — Au secours!
s'écria Jenny au secours, au nom du ciel! ma jeune lady se
meurt!
A cette exclamation, Rvandalc, qui, pendant la première partie de la scène, était resté immobile, appuyé sur son sabre, s'avança et dit h son commandant: — Colonel Grahame, avant de donner suite à cette affaire, voulez-vous me permettre de vous parler en nartic«ilier? '
Claverhouse parut surpris; mais, se levant aussitôt, il prit .son ami à part, et ils eurent la conversation suivante : — Je crois inutile de Tou» rappeler, colonel, que le credit de ma fnmillc fut employé
pour vous, l'année dernière, dans une affaire devant le conseil
privé, et qu'alors vous avez pensé m' avoir quelques obligations.
Assurément, mon cher Evandale ; je ne suis pas homme à oublier de pareilles dettes, et vous m'obligerez en me disant comment je pourrais vous témoigner ma reconnaissance. — Je considérerai la dette comme payée si vous voulez épargner la vie de ce jeune homme. — Evandale, reprit Claverhouse avec la plus grande surprise, vous êtes fou, absolument fou... Quel intérêt pouvez-vous porter à ce jeune rejeton d'une vieille tète ronde?... Son père était l'homme le plus dangereux de toute l'Ecosse, calme, résolu, soldat dans l'âme et inflexible dans ses maudits principes. Son fils parait lui ressembler entièrement : vous ne sauriez concevoir le mal qu'il peut faire. Je connais les hommes, Evandale... SI celui-ci était un nigaud de paysan, un fanatique insignifiant, croyez-vous que j'aurais refusé une bagatelle comme sa vie à lady Marguerite et aux autres personnes de la famille. Mais il est plein de feu, de zèle et de talent... et il ne faut à ces brigands qu'un pareil chef pour guider leur hardiesse enthousiaste. Je \ous dis ceci, non pas pour rejeter votre requête, mais pour vous en faire pleinement comprendre les suites... Je n'élude jamais l'accomplissement d'une promesse ou le retour d'un service... Vous demandez qu'il vive, il vivra. — Faites le garder à vue ; mais ne soyez pas surpris si je persiste à vouloir qu'il ne meure point. J'ai les plus pressantes raisons pour vous en prier.
—.Qu'il en soit ainsi... Mais, jeune homme, si vous désirez jamais vous distinguer au service de votre roi et de votre pays , que votre première tâche soit de soumettre à l'intérêt public et à vos devoirs toutes vos passions particulières, vos affections et vos sentiments. Nous ne sommes pas dans un temps à sacrifier aux rêveries de vieux barbons, ou à des larmes de femmes, les mesures rigoureuses mais salutaires que le danger nous impose. Et rappelez-vous que si je cède aujourd'hui à vos prières, cette concession doit m'épargner à l'avenir des .sollicitations du même genre.
Alors, il s'avança vers la table, et porta ses yeux pénétrants sur Morton , comme pour observer quel effet avait produit sur le prisonnier la pause d'incertitude terrible entre la vie et la mort , qui semblait glacer d'horreur les assistants. Morton conservait un tel degré de fermeté qu'il fallait n'avoir plus rien à aimer ni à espérer sur - terre pour résister ainsi à pareille crise.
— Vous le voyez, dit Claverhouse à demi-voix, il est ballotté entre le temps et l'éternité, situation plus effrayante que la plus horrible certitude; néanmoins, son front est le seul qui n'ait point pâli; son œil le seul qui reste calme ; son cœur le seul qui batte comme à l'ordinaire, et ses nerfs sont les seuls qui ne tressaillent point. Regardez-le bien, Evandale... Si cet homme arrive jamais à la tête d'une armée de rebelles, vous aurez à répondre de votre œuvre de ce matin. Puis il dit tout haut : Jeune homme, votre vie est en sûreté pour l'instant, grâce à l'intercession de vos amis... Éloignezle, Bothwell : qu'il soit gardé convenablement, et emmené avec les autres prisonniers. — Si ma vie, dit .Morton piqué de l'idée qu'il devait ce répit à un rival favorisé ; si ma vie est accordée à la requête de lord Evandale... — Emmenez le prisonnier, Bothwell , dit le colonel en l'interrompant; je n'ai le temps ni d'entendre ni de faire des phrases.
Bothwell força Morton à partir, en lui disant, tandis qu'il le conduisait dans la cour: — Avez-vous trois vies dans votre poche, outre celle que vous avez dans votre corps , mon garçon , pour permettre à votre langue de courir ainsi la poste? Allons ,* allons, j'aurai soin de vous tenir hors du chemin du colonel ; car, par Dieu ! vous ne seriez pas cinq minutes devant lui nu'il vous ferait pendre au premier arbre ou jeter dans le premier fossé. Ainsi , suivez vos compagnons de captivité.
En parlant ainsi, le sergent qui, malgré son ton brusque, avait compassion de ce brave jeune homme, entraîna Morton dans la cour, où trois prisonniers, deux hommes et une femme, qu'avait pris lord Evandale , étaient confies à une escorte de dragons. Pendant ce temps, Claverhouse prenait rongé de lady Marguerite; mais la bonne dame avait peine à lui pardonner son manque d'égards pour sa requête. — J'avais cru jusqu'à présent, dit-elle, que la tour de Tillietudlem pouvait être un lieu de refuge, même pour ceux qui n'auraient pas été tout-à-fait dignes du privilège d'aisile ; mais je vois que les vieux fruits ont peu de saveur: nos .souffrances et nos .services sont d'ancienne ilale. — Us ne scrontjamais oubliés par moi; permettez-moi d'en assurer Vot^g Seigneurie. Mon devoir seul a pu me faire hésiter à accorder une fffveur demandée par vous et le respectable major. Allons, ma bonne dame, dites-moi que vous me pardonnez; et en revenant ce soir, je vous amènerai un troupeau de deux cents rebelles, et ferai grâce â cinquante pour l'amour de vous. — Je serai heureux d'apprmdre votre succès, colonel, dit le major Bellenden; mais suivez le conseil d'un vieux .soldat: épargnez le sang après la bataille; et, encore une fois, permettez-moi de me porter caution pour le jeune Morton. — Nous arrangerons cela quand je reviendrai; d'ici là je vous proteste que sa vie est "Wi sûreté.
l'endanlceUc conversation, Evandale regardait autour de lui ave* inquiétude pour trouver Edith ; mais Jenny Dennison avait fait transporter sa maitrcMC dans sou appartement. Il obéit Ualvmealel tht<
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ttmeiit à l'appel impatient de Claverhouse qui, après avoir fait ses dernières salutations à laiiy Marguerite et au major, était descendu dans la cour. Les prisonniers el leiii» gardiens étaient déjà en route : les officiers avec leur escorte montèrent à cheval et les suivirent. Mais ces derniers prirent un pas rapide pour rejoindre le gros du corps, car on s'alteudait à rencontrer l'ennemi après environ deux heures de marche.
CHAMTRE XV.
Nous avons laissé Henri Monton avec ses trois compagnons de captivité, voyageant sous l'escorte d'un petit corps de soldats, à l'arricre-garde de la colonne ; ils étaient sous les ordres immédiats du sergent Bothwell. Leurs pas se dirigeaient vers les collines où l'on disait que les presbytériens insurgés étaient en armes. Ils avaient à peine fait un quart' de mille que Claverhouse et Evandale passèrent au galop, suivis de leurs hommes d'ordonnance, afin de prendre leur place à la lète de la colonne. Us ne furent pas plus tôt passés que Bothwell fit faire halte à son escouade , et débarrassa Morton de ses fers. — Le sang royal doit tenir parole , dit le dragon : je vous ai promis de vous traiter avec politesse autant qu'il serait en mon pouvoir. Tenez , caporal Inglis, mettez ce gentilhomme à coté de l'autre prisonnier, et vous pouvez leur permettre de se parler à voix basse; mais ayez soin qu'ils soient gardés par deux hommes, la carabine cliargée ; s'ils tentent de séchapper, faites leur sauter la cervelle. Vous ne pouvez pas appeler cela de rimpolilesse, continua-t-il en s'adressant à Morton : ce sont les lois de la guerre , vous le savez. Et, hiijlis, accouplez la vieille femme avec le prédicateur : ils se conviennent parfaitement, et une seule file suffit pour les garder. S'ils disent un seul mot de leurs déclamations hypocrites et fanatiques, donnez-leur les étrivières avec un baudrier. On peut espérer de voir étouffer un prêtre à qui on impose le silence : sa doctrine traîtresse est capable de le faire crever.
Avant ordonné ces dispositions, Bothwell se plaça en tète de sa troupe, et Inglis avec six dragons ferma la marche. Puis ils se mirent tous au trot pour rejoindre le régiment. Morton, accablé par la diversité de ses sensations, était tout-à-fail indifférent aux divers arrangements qu'on faisait pour s'assurer de sa personne, et même au soulagement qu'on lui avait procuré en lui otaut ses fers. 11 éprouvait ce vide du cœur qui suit l'orage des passions, et, n'étant plus soutenu par l'oi-gueil et le sentiment de droiture qui dictaient ses réponses à Claverhouse, il contemplait avec une tristesse profonde les bosquets qu'il traversait, et dont chaque detour lui rappelait son bonheur passé et son amour déçu. L'eminence qu'il montait alors était celle d'où partait toujours sou premier et son dernier regard vers la vieille tour, quand il s'en approchait et quand il la quittait; et il est inutile d'ajouicr qu'il avait l'habitude de s'arrêter là pour contempler avec la satisfaction d'un amant ces créneaux qui. s'clevan tau-dessus de la cime du bois, indiquaient de loin la demeure de celle qu'il espérait voir bientôt ou qu'il venait de quitter. 11 tourna la tète involontairement pour jeter un dernier regard sur une scène naguère tant aimée, et involontairement aussi il poussa un profond soupir. Il entendit comme un écho le gémissement de son compagnon d'infortune, dont les yeux, guidés probablement par de semblables pensées, avaient pris la même direction. Ces accents de svmpathie de la part de l'autre captif furent proférés sur un ton plus' grossier que sentimental; ils étaient néanmoins l'expression d'une ùme affligée, et sous ce rapport ils s'accordaient avec le soupir de Morton. En tournant la tète leurs yeux se rencontrèrent, et Morton reconnut la physionomie rustique "de Cuddie Headrigg portant une empreinte de tristesse personnelle où se mêlait quelque rfoipatlne pour son compagnon.
' — Hélas! monsieur, s'écria le ci-devant laboureur des domaines de Tillietudlem, n'est-ce pas une triste chose que d'honnêtes gens soient conduits ainsi à travers le pays , comme des bêtes curieuses? — Je suis fâché de vous voir ici, Cuddie, répliqua Morton, qui, dans son infortune compatissait toujours a celle d'autrui. — Et moi aussi, monsieur Henri, autant pour vous que pour moi ; mais notre chagrin commun ne nous servira guère, a ce que je puis voir. Certes, quant à moi, continua le villageois captif, qui soulageait son cœur en parlant, quoiqu'il sût bien qu'il n'en serait pas plus avancé ; certes, quant à moi, je n'ai pas mérité d'être ici, car je n'ai jamais dit un mot ni contre le roi ni contre ses évèqucs; mais ma mère, pauvre femme! ne pouvait retenir sa vieille langue, et il paraît que je dois payer pour nous deux — Votre mère est leur prisonnière aussi? demanda Morton, sachant à peine ce qu'il disait. — En vérité, oui, à cheval là derrière, comme une mariée, avec cette vieille tète de ministre qu'ils appellent Gabriel Kettledrummie. .Nous ne fûmes pas plus tôt hors des portes de Milnwood, que votre oncle et la femme de charge nous avaient fermées au nez et avaient barricadées derrière nous, comme si nous avions eu la peste, que je dis à ma mère: Comment allons-nous faire maintenant? Le moindre trou, la moindre tanière du pays nous sera interdite à present que vous ovez Tini\.i à la vieille lady, et (ait prendre le jeune Milnwood par les
cavaliers. Alors elle me répondit: Ne t'afflige pas, mais ceins-toi pour la grande œuvre du jour, et donne ton témoignage comme un homme sur la montagne du Covenant. — Et alors vous allâtes sûrement à un convenlicule? — Vous allez voir. Ne sachant trop que faire, je l'accompagnai cliez une vieille bonne femme comme elle, où l'on nous donna de l'eau et des gâteaux d'avoine: elles dirent bien des prières ennuyeuses, et chantèrent bien des cantiques, et elles me laissèrent aller coucher, car j'étais à moitié mort d'ennui. Eh bien ! elles me firent lever au petit jour, et je vis qu'il fallait aller avec elles, bon gré mal gré, à une grande assemblée de leurs gens dans les marais ; el là, notre homme, Gabriel Kettledrummie, s'époumonnait en leur criant d'élever leur témoignage, et d'aller à la bataille de Ramoth-Gilead, ou quelque endroit semblable. Oh, monsieur Henri ! vous pouvez m'en croire, le gaillard leur prêchait sa doctrine avec une telle force que vous l'auriez entendu à la distance d'un mille sous le vent. 11 beuglait comme une vache que l'on va traire. Mais, me disais-je en moi-même, il n'y a pas d'endroit dans le pays qu'on appelle Ramoth-Gilead, il faut que ce soit quelque partie des marais de l'ouest; et quand nous serons là, je m'échapperai avec ma mère, car je ne veux pas fourrer mon cou dans un nœud coulant, pas pour tous les Kettledrummie du pays. Eh bien ! continua Cuddie, qui se soulageait en racontant ses malheurs, sans s'inquiéter beaucoup du degré d'attention que son compagnon prêtait à son récit, au moment où je m'ennuyais le plus de ne point voir la fin de la prédication, on vint dire que les dragons arrivaient. Les uns couraient, les autres criaient : Debout ! les autres: A bas les Philistins! Je pressais ma mère de s'en aller avant que les habits rouges arrivassent , mais il m'eût été aussi difficile de faire marcher notre vieux bœuf de devant sans l'aiguillon. Du diable si elle voulut bouger d'un pas. Eh bien, après tout, le vallon où nous nous trouvions était étroit, le brouillard devenait épais, et sans doute nous aurions échappé aux dragons, si nous eussions su retenir noire langue ; mais, comme si le vieux Kettledrummie lui-même n'avait pas fait assez de sabbat pour réveiller les morts, ils se mirent à brailler un psaume que vous auriez entendu de dix milles! Enfinpour abréger une longue histoire, arrive notre jeune lord Evandale, aussi vite que son cheval pouvait trotter, et vingt habits rouges derrière lui. Deux ou trois voulurent faire face le pistolet d'une main et la bible de l'autre, et ils furent massacrés ; cependant il n'y a pas eu beaucoup de sang répandu, carEvandalecriait toujours qu'on nous dispersât, mais qu'on nous laissât la vie. — Et n'avez vous fait aucune résistance? dit Morton, qui sentait probablement qu'à ce moment il lui aurait fallu beaucoup moins de raisons pour attaquer Evandale. — Non vraiment, reprit Cuddie: je restai toujours devant la vieille femme, et je criai miséricorde pour elle et pour moi; mai> deux des habits rouges arrivèrent, et l'un deux allait frapper ma mere avec le plat de son sanre... alors je levai mon bâton sur eux, et je leur dis que je leur en rendrais autant. Eh bien, ils se retournèreut sur moi pour me frapper de leurs sabres, mais j'en défendis ma tète aussi bien qu'il me fut possible, jusqu'à ce que lord Evandale arrivât, et alors je lui criai que j'étais un serviteur de Tillietudlem... (vous savez vous-même qu'on a toujours cru qu'il courtisait notre jeune lady..): il me dit de jeter mon bâton, et ainsi ma mere et moi nous nous rendîmes prisonniers. Je pense qu'on nous aurait lâchés, si Kettledrummie n'avait pas été prisavtc nous... Il était monté sur le cheval d'Andrew Wilson, qui avait appartenu longtemps à un dragon ; plus Kettledrummie le pressait pour fuir, plus l'animal entête courait vers la cavalerie. Eh bien, quand ma mère et lui furent réunis, ils se mirent à apostropher les soldats à leur manière : Bâtards de la fille de Babyloue ! étaieut leurs plus douces paroles. Ainsi le four s'échauffa encore une fois, et ils nous emmenèrent tous troisavec eux pour nous faire servir d'exemple, ainsi qu'ils le disent. — Intolérable oppression! se dit Morton à lui-même : voici un pauvre garçon bien (laisible, dont le seul motif en se rendant au convenlicule était un sentiment de piété filiale : il est enchaîné comme un voleur et un assassin, et probablement il souffrira la même mort, sans avoir subi ce jugement dans les formes, que nos lois accordent au plus grand malfaiteur ! Etre témoin d'une pareille tyrannie, et surtout en souffrir soi-même, c'en serait assez pour faire bouillir le sang de l'esclave le plus soumis. — Sans doute, dit Cuddie qui avait entendu et compris en partie ce que Morton avait laissé échapper dans son ressentiment, il n'est pas convenable de mal parler des grands... La vieille lady le disait, et elle avait bien droit de le dire, occupant elle-même un rang élevé ; et vraimentje t'écoutais bien patiemment, car elle nous donnait toujours un coup d'eau-de-vie ou une soupe ou quelque autre chose, quand elle nous avait fait une leçon sur nos devoirs. Mais au diable l'eaudc-vie et la soupe ! ces lords d'Edimbourg, avec leurs belles proclamations, ne nous donneraient seulement pas un verre d'eau: ils envoient des cavaliers nous pendre, nous couper le cou, et nous trainer à la queue de leurs chevaux ; ils prennent notre bien et nos nippes comme si nous étions des proscrits. Je ne puis dire que je trouve cela fort aimable de leur part. — H serait étrange que cela Vous parût tel, reprit Morton en réprimant son ém tion. — El ce que j'aime moinsque tout le reste, continu* Cuddie, cesont ces «a-
LES PURITAINS
rages d'habits rouges, qui viennent jouer avec les filles, et nous enlever nos maîtresses. Mon cœur s'est trouvé bien malade quand je suis passé dans la plaine de Tillietudlem ce matin vers l'heure du déjeuner, et que j'ai vu la fumée sortir de notre cheminée; je savais qu'une autre que ma vieille mère était assise près du foyer: mais je crois que j'ai souffert encore davantage quand j'ai vu cet infernal troupier, Tom Holyday, embrasser Jenny Dennison à ma barbe. Je ne conçois pas que les femmes aient assez d'impudence cour faire des choses semblables; mais elles sont toutes pour les habits rouges. Moi-même j'ai pensé un jour à me faire soldat, afin de plaire à Jenny... Cependant je ne veux pas non plus la blâmer trop vivement : n'était-ce point pour l'amour de moi qu'elle se laissait dire ainsi des douceurs ?
— Pour l'amour de vous ? dit Morton qui ne pouvait s'empêcher de prendre quelque intérêt à une histoire qui avait une ressemblance si singulière avec la sienne. — Assurément, Milnwood ; car la pauvre fille obtint la permission d'approcher de moi, grâce à sa complaisance pour ce coquin. Maudit soil-il! Alors elle me fit ses adieux et voulut me glisser de l'argent dans la main... C'était certainement toute la moitié de ses gages et de ses profits, car elle a dépensé l'autre moitié en rubans et en affiquets pour aller nous voir l'autre jour au tir du perroquet. — Et l'avez-vous pris, Cuddie? — Non vraiment, Milnwood; j'ai été assez sot pour le lui jeter presque à la figure. Mou cœur était trop plein pour que je voulusse lui devoir quelque chose, quandj'avais vu ce coquin de soldat la cajoler et l'embrasser. Mais je m'en repensbien; car cet argent m'aurait été utile ainsi qu'à ma mère, et elle le dépensera en bêtises.
Ici il y eut une longue pause. Cuddie était probablement occupé du regret d'avoir refusé le cadeau de sa maîtresse , et Henri Morton à considérer par quels motifs ou à quelle condition miss Bellenden avait pu enfin faire intervenir lord Evandale en sa faveur. — Ne serait-il pas possible, se disait-il dans son nouvel espoir, que j'eusse mal interprété son influence sur lord Evandale? Dois-je la censurer sévèrement, si, consentant à dissimuler pour l'amour de moi, elle a permis au jeune lord d'entretenir des espérances qu'elle n'a nulle envie de réaliser? Peut-être a-t-elle fait a|ipel à la générosité bien connue du jeune gentilhomme, et a-t-elle engagé son honneur à protéger un rival favorisé?
Néanmoins les paroles qu'il avait entendues lui revenaient toujours à l'esprit, elle mordaient comme la dent d'une vipère. — Rien qu'elle puisse lui refuser!... Etait-il possible de faire une déclar.ation plus explicite? le langage de l'amour, de celui qui peut s'allier à la modestie virginale, ne peut avoir une plus forte expression. Elle est perdue pour moi entièrement, et à jamais: il ne me reste maintenant que la vengeance de mes propres injures et des maux de mon pays.
Apparemment que (.uddie avait des idées tout à fait analogues, quoique moins élevées; car il demanda tout à coup à Morton à voix basse : — Serait-ce mal agir que de se tirer des mains de ces hommes si l'on pouvait y réussir? — Pas le moins du monde; et si l'occasion s'en présentait, soyez persuadé que moi tout le premier je ne la laisserais pas échapper. — Je suis bien aise de vous entendre parler ainsi; je ne suis qu'un pauvre garçon sans esprit, mais je ne puis penser qu'il y aurait du mal à s'échapper par ruse ou par force si l'on trouvait moyen de le faire. Je ne craindrais pas de me battre s'il était nécessaire ; mais notre vieille lady appellerait cela résister à l'autorité royale. — 11 n'y a pas d'autorité sur terre à laquelle je ne résistasse, lorsqu'cilecnvahit mes droits d'homme libre, garantis par la charte; et je suis décidé à ne pas me laisser injustement traîner en prison ou sur l'échafaud, si je puis m'échapper de leurs mains par adresseou par force. — Eh bien, c'est justement mon opinion, toujours en supposant que nous en trouvions la possibilité. Mais vous parlez d'une charte : ce sont de ces choses qui n'appartiennent qu'à des personnes semblables à vous, (]ui êtes un genlilhomrae, et il est possible que je n'y aie pas de droits, moi qui ne suis qu'un mercenaire. — La charte dont je vous parle est pour le moindre Écossais : elle nous affranchit tous des liens et de l'esclavage ; c'est elle que réclamait l'apôtre saint Paul, comme vous pouvez le voir dans l'Ecriture sainte; et tout homme né libre doit la dilfendre pour l'amour de lui-même et pour l'amour de ses concitoyens. — Ah! grand Dieu ! il se serait passé bien du temps avant que lady Marguerite ou ma mère eussent découvert dans la Bible une doctrine aussi sage! La vieille dame disait toujours qu'il faut payer le tribut à César, et ma mère m'étourdissait de sa poli tique de whig. Je mi;suis perdu en écoutant ces deux vieilles bavardes; mais si je touvais un gentilhomme qui voulût me prendre pour son domestique, je suis bien sûr que je deviendrais un tout autre homme ; et j espère que Votre Honneur penserait à ce que je lui lis, si nous étions une fois hors de cette servitude, et que vous me [prendriez pour votre valet de chambre. — Mon valet de chambre, Cuddie ? hélas ! ce serait un triste poste quand même nous serions libres. — Je sais à quoi vons pen.scz... vous vous dites qu'ayant été éli^vé en paysan, je vous causerais des disgrâces devant le inonde; mais vous saurei que je me connais aux belles manières; il n'es» rien de ce qu'on peut faire avec les mains que je n'aie appris facilement, excepte lire, écrire, calculer; niais il
n'y en a pas comme moi pour lancer un ballon, et je puis jouer du sabre tout aussi bien que le caporal Inglis. Je lui aurais déjà cassé la tète, s'il n'y avait pas tant de gens à cheval derrière nous... Et puis, vous n'allez pas rester dans ce pays?... demanda-t-il en s'arrètant et en s'interrompant. — 11 est probable que non. — Èh bien, je ne m'en inquiète pas le moins du monde. Voyez-vous, je ferais cadeau de ma mère à sa vieille grondeuse de sœur, ma tante Meg, qui demeure dans Gallowgate à Glascow, et alors j'espère qu'on ne la brillerait pas comme sorcière, qu'on ne la laisserait pas mourir faute de nourriture, et qu'on ne la pendrait pas comme républicaine; car on dit que le prévôt a beaucoup d'égards pour les pauvres gens. Et alors vous et moi nous irions chercher fortune , comme Jak le tueur de géants, ou Valentin et Orson; et quand nous reviendrions dans la joyeuse Ecosse, comme dit la chanson, je me remettrais à la charrue, et je tracerais de tels sillonsdans les bonnes terres de Milnwood, qu'on paierait une pinte, rien que pour les voir. — Je crains qu'il n'y ait bien peu de chance, mon bon ami Cuddie, pour que nous reprenions nos anciennes occupations. — Comment, monsieur... comment! 11 est toujours bon de se tenir le cœur ferme et joyeux... On a vu des navires bien avariés arriver au port... Mais qu'est-ce que j'entends ? Que je meure, si ma vieille mère ne s'est pas remise en train de prêcher ! Je connais bien le son de sa voix : il ressemble à celui du ventqui souffle dans notre cheminée; et voilà Keltledrummle qui se remet à l'ouvrage aussi... Bon Dieu ! si les soldats se fâchent, ils les tueront, et nous aussi decomiignie!
Leur conversation fut en effet interrompue par un bourdonnement qui s'élevait derrière eux, et dans lequel la voix du prédicateur avec celle de la vieille femme formaient des accords semblables au grognement d'un basson, mêlé au ràclement d'un violon fêlé. D'abord, les deux vieilles victimes s'étaient contentées de s'adresser leurs condoléances, et d'exprimer à voix basse leur indignation; mais le sentiment de leurs injures devenant plus vif à mesure qu'ils se le» communiquaient, il leur fut bientôt impossible de réprimer leur courroux.
— Malheur, malheur, trois fois malheur à vous, persécuteurs violents et sanguinaires! s'écria le révérend Gabriel Keltledrummle... malheur, trois fois malheur à vous, au jour où l'on rompra le grand sceau, où la trompette sonnera et où l'on videra les urnes ! — Oui... oui... un sombre avenir les attend, et lisseront rejetés du mauvais côté au grand jour! répéta la haute-contre aiguë de Mausc qui semblait dire le refrain d'une chanson. — Je vous dis, continuai 'ho m nie de Dieu, que vos bataillons et vos escadrons... les hennissi-iiicnls et les courbettes de vos coursiers... vos cruautés sanguinaires, inlmmaines et barbares... vos systèmes pour engourdir, étourdir et corrompre la conscience de pauvres créatures par des serments impies et contradictoires, se sont élevés de la terre vers le ciel comme un cri hideux de parjure qui doit hâter la colère à venir... Oh ! oh ! oh ! — Et je dis, s'écria Mause du même ton et presque en même temps, qu'avec le souffle de ma vieille poitrine, mon souffle éteint par l'asthme et ce trot brusque du cheval... — Que le diable le fasse donc galoper, s'écria Cuddie, quand ce ne serait que pour lui faire retenir sa langue! — Avec' ce souffle je témoignerai contre l'apostasie, 1rs défections, les défalcations et le relâchement de ce pays... conirc les griefs et les causes de courroux! —Paix! je t'en prie, paix! bonne femme, dit le prédicateur qui vi^nait de se remettre d'une violente quinte de toux, et qui voyait que l'haleine de Mause l'emportait sur son propre aiiathème. Paix! et n'ôte pas la parole à un serviteur de l'autel... Donc j'élève ma voix et je vous annonce qu'avant que la pièce .soit jouée... oui, même avant que ce .soleil soit descendu, vous apprendrez que ni un Judas exaspéré comme voire prélat Sharpe, qui est allé où il méritait d'être envoyé ; ni un Holopherne sacrilège, comme votre sanguinaire Claverhouse; ni un ambitieux Diotréphès, comme ce jeune Evandale ; ni un Dénias avide et mondain, comme celui qu'ils appellent le sergent Rothwell, qui .s'approprie le denier de la veuve et le grain de blé du pauvre; ni vos carabines, ni vos pistolets, ni vos sabres, ni vos chevaux, ni vos selles, ni vos brides, ni vos ceintures, ni vos muselières, ni vos martingales, no résisteront aux flèches aiguisées pour vous, et aux arcs tendus contre vous ! — Quant à cela, je suis bien siîre que non, appuya Mause; ce sont tous des réprouvés... des balais de destruction, OUI ne sont bons qu'à être jetés au feu quand ils ont balayé l'ordure du temple... des fouets de petites cordes nouées pour chAticr ceux qui aiment leur bien et leur bonheur terrestre plus que la croix du Covenant; mais quand ils ont fait leur besogne, ils ne servent qu'à faire îles courmies pour les sabots du diable. — Que le diable m'emporte! dit Cuddie en .s'adressant à Morton ; si noire mère ne prêche pas aussi bien que le ministre!... C'est domniage qa'il soit enroué, car la toux lui arrive tout juste quaiul il l'o est au plus curieux, et la longiii! harangue qu'il a faite ce malin lui est bien contraire... Du diable si je ne souhaiterais pas ((u'il criât plus fort c]u'elle, alin de la faire taire, car alors il s'Tait seul pour répondre de tout .. Heureusement que la roule est iiii'rreuse et que le bruit des pieds ries chevaux empêche les cavaliers d'entendre ce qu'ili disent; mais que nous arrivionssur une terre battue et nous auront des nouvelles de tout ceci.
LES \ EILLÉlîS LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES.
Les conjectures de Cuddie n "étaient que trop vraies. Les paroles des prisonniers n'avaient guoie été entendues tant qu'elles avaient été couvertes par le bruit des pieds des chevaux sur un chemin inégal el rocailleux; mais alors ils entraient dans les terres marécageuses, où la prédication des deux zélés captifs n'avait plus cet accompagnement ; et par conséquent, dès que leurs chevaux eurent commencer fouler la bruyère et la verdure, Gabriel Kettlednimmle éleva encore la voix en disant : — Ainsi s'élève ma voix comme celle du pelican dans le désert... — Et la mienne, disait Mause, comme le moineau sur le toit de la maison...
— iiolà, ho. s'écria le caporal à l'arrière-garde, bridez vos langues; que le diable les brûle, ou j'y accrocherai une martingale. — jo n'obéirai pas aux ordres des profanes, répondit Gabriel. — Ni moi, ajouta .Mause, à la requête d'un te.sson de terre, quand il serait peint aussi rouge qu'une brique de la tour de Babel, et qu'il s'appellerait un caporal. — Holyday, s'écria le caporal, tu n'aurais pas im bâillon sur toi, mon honnne?... il faut que nous arrêtions leurs langues, de peur d'en être assourdis.
Mais avant qu'llolyday eût le temps de lui répondre, ou d'accomplir cette menace, un dragon vint au galop au-devant du sergent Bothwell.qui devançait de beaucoup sa petite troupe. Après avoir reçu les ordres qu'on'lui afjportait, Bothwell retourna ver.s les siens et leur ordonna de serrer les rangs, de doubler le pas, et d'avancer en silence et avec precaution, attendu qu'on allait se lrouvi3r en présence de l'ennemi.