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CHAPITRE XVIIl

Cependant la cavalerie des insurgés revenait de sa poursuite, fatiguée de ses efforts inaccoutumés; et l'infanterie, épuisée de faim et de fatigue, se rassemblait sur le terrain qu'elle avait conquis. Mais le succès remplissait tous les cœurs de joie, et semblait même tenir lieu de nourriture et de repos. Ce succès était en effet bien plus brillant que les insurgés n'auraieul osé l'espérer ; car, sans avoir fait de grandes pertes, ils avaient mis en déroute un régiment d'hommes d'élite, commandé par le premier officier de toute l'armée d'Ecosse, et l'un de ceux dont le nom avait fait depuis longtemps leur terreur. Ils avaient été d'autant plus surpris de leur victoire que leur .soulèvement était un acte de désespoir. Leur réunion avait été accidentelle, et ils avaient obéi aux chefs les plus distingués pour le zèle et le courage, sans avoir grand égard aux autres qualités. D après cet état de désorganisation, l'armée entière sembla tout-à-cjup transformée en un conseil général pour aviser à la marche qu'on suivrait

LES PURITAINS

après le triomphe; et il n'y eut pas d'opinion , quelqne absurde qu'elle fût, qui ne Ipouvàt quelques partisans et quelques avocats. Les uns proposaient d'avancer sur Glasgow, les autres sur Hamilton, les autres vers Edimbourg ou même vers Londres. D'autres voulaient qu'on envoyât une deputation dans celte dernière capitale pour convertir Charles 11 et lui faire sentir l'erreur de ses voies ; et d'antres enfin, moins charitables, proposaient, ou d'appeler un nouveau successeur à la couronne, ou de déclarer l'Ecosse une république indépendante. Les plus raisonnables et les plus modérés souhaitaient un parlement libre dans la nation, et une assemblée libre de l'Eglise. Cependant les soldats demandaient à grands cris du pain et des vivres; et tandis que tous se plaignaient de mourir de ( fatigue et de faim, personne ne prenait les mesures nécessaires pour se procurer des provisions. Eufîn le camp des ligueurs, au moment même du succès, manquant d'union et d'organisalion , semblait prêt à se dissoudre comme le sable chassé par le vent. Burley, qui revenait de la poursuite, trouva les insurgés dans cet état de désordre. Avec la promptitude d'un homme habitué à combattre les difficultés, il proposa de choisir cent individus des moins fatigués pour faire le service ; un petit nombre de ceux qui avaient jusque-là servi de chefs constitueraient un comité de direction jusqu'à ce qu'on eiit nommé régulièrement des officiers; enfin pour couronner la victoire, Gabriel Kettledrummle serait invité à mettre à profit la protection visible du Seigneur, en faisant à la troupe un discours analogue à la circonstance. Il pensait, non sans raison, attirer par ce moyen l'attention de la masse des insurgés, tandis que lui-mènio et deux ou trois des chefs tiendraient un conseil de guerre privé, sans être interrompus par deç opinions contraires ou par des clameurs absurdes.

Kettledrummle surpassa l'attente de Burley. Il prêcha deux heures sans reprendre haleine ; et certes il fallait la puissance de sa doctrine, appuyée de celle de ses poumons, pour occuper aussi longtemps, dans ce moment critique, l'attention d'un grand nombre d'hommes; mais il possédait cette espèce d'éloquence familière qui appartenait aux prédicateurs de cette époque, et qui, bien que peu propre à être goûtée par un auditoire éclairé, était comme un pain de pur froment pour le palais de ceux à qui elle s'adressait. Il avait pris son texte dans le xux' chapitre d'Isaïe :

a Les captifs des puissants seront délivrés, et le butin du fort sera rendu; car je jugerai ceux qui t'ont jiigé, et je sauverai tes fils;

« Et je nourrirai tes ennemis de leur propre chair; et ils seront enivrés de leur sang comme d'un vin doux; et toute chair connaîtra que je suis le Seigneur, le Sauveur, et le Rédempteur et le Puissant de Jacob. »

Le discours qu'il prononça sur ce suwt était divisé en quinze parties, dont chacune contenait sept poilHs d'application, deux de consolation, deux de terreur, deux déclarant les causes d'apostasie et de courroux, et le dernier annonçant la délivrance promise et attendue. 11 appliqua la première partie de son texte à sa propre déli- Trance et à celle de ses compagnons, et saisit cette occasion pour faire l'éloge du jeune Milt.wood, qu'il proclama le champion du Covenant, destiné à de hauts faits. Il fil de la seconde partie l'annonce des punitions prêtes à tomber sur le gouvernement persécuteur. Parfois il était familier et causeur, parfois bruyant et énergique. Quelques parties de ses discours auraient pu s'appeler sublimes, et d'autres étaient au-dessous du burlesque. Parfois il revendiquait avec beaucoup de force le droit qu'avait chaque homme libre d'adorer Dieu selon sa conscience; et bientôt il rejetait les péchés et la misère du pi-uple sur l'affreuse négligence de ses chefs, qui nonseulement avaient manqué d'établir le presbytérianisme comme religion dominante, mais avaient toléré des sectaires de diverses sortes, papistes, prélatisles, érastiens (qui prenaient faussement le nom de presbytériens), indépendants, socinieus et quakers. Kettledrummle proposait de les expulser tous du royaume par un acte de réforme, et de rétablir par là dans toute son intégrité l'éclat du sanctuaire. Ensuite il parla avec force de la doctrine de la défense armée, de la résistance envers Charles II, faisant observer qu'au lieu d'êlre le père nourricier de l'Eglise, ce monarque n'avait été le père nourricier que de ses propres bâtards. Il s'étendit beaucoup sur la vie et les mœurs de ce prince ami des plaisirs, dont la conduite, il faut l'avouer, n'était point sous beaucoup de rapports à l'abri des attaques grossières d'un orateur si peu courtisan, qui le qualifiait de tous les noms exécrés, tels que Jéroboam, Amri, Achab, Schallum, Feka, et autres mauvais rois cités dans les Chroniques. Il conclut par une énergique application de l'Ecriture : « L'enfer existe depuis longtemps : nui, c'est pour le roi qu'on le prépare : le lieu est grand et profond ; le bûcher est composé de feu ot de beaucoup de Imhs; le souffle du Seigneur, comme un torreni de soufre, l'excite et l'embrase. »

Kettledrummle n'eut pas plus tôt fini son sermon, et quitté le ro- I her qui lui servait de chaire, que le poste fut occupé par un pasteur lî un extérieur tout différent. Le révérend Gabriel était avancé en âge, passablement corpulent ; il avait la voix forte, un visage carré, et des traits s'tnpidcs et inanimés, dans lesquels la matière «emblait dominer sur l'espril un peu plus qu'il ne convenait à un

organe de la Divinité. Le jeune homme qui lui succéda se nommait Ephraïm Macbriar ; il avait tout au plus vingt ans; et déjà son visage amaigri indiquait que sa constitution naturellement chétive était encore épuisée par les veilles, les jeûnes, la captivité et les fatigues d'une vie errante. Quoiqiie fort jeune, il avait été emprisonné deux fois pendant plusieurs mois^et avait enduré bien des mauvais traitements, ce qui lui donnait beSmcoup^ d'influence sur les sectaires. Il jeta ses yeux éteints sur la-multitude et sur le champ de bataille, et un éclair de triomphe bril^dans ce regard : ses traits pâles, mais accentués, se couvrirent d'ufve rougeur passagère indiquant sa joie. Il joignit les mains, leva sWi visage vers le ciel, et parut absorbé dans une prière mentale d'ackwns de grâces avant de s'adresser au peuple. Quand il commença sonX'scours, sa voix faible et cassée semblait d'abord ne pouvoir rendre,, ses idées; mais le profond silence de l'assemblée, l'empressement avec lequel chaque oreille recueillait chaque mot, ainsi que les Israélites affamés recueillaient la manne, produisirent leur effet sur le prédicateur luimême : ses paroles devinrent plus distinctes, son accent plus pénétré, plus énergique; il semblait que le zèle religieux triomphât de la faiblesse et des infirmités du corps. Son éloquence n'étai\pas toutà-fait exempte do l'àpreté de sa secte ; mais, grâce à l'influence de son bon goût naturel, il était libre des erreurs les plus grossières et les plus ridicules de ses contemporains; et le langage des Ecri,tures, qui, dans leur bouche, étaitquelqucfois défiguré [larde fausses applications, donnait aux exhortations de Macbriar une teinte riche et solennelle, semblable à celle que revêtent les rayijus du soleil lorsqu'ils traversent les riches vitraux de l'antique cathédrale, ornés de l'histoire des saints et des martyrs.

Ephra'im peignit sous les couleurs les plus touchantes la désolation de l'Eglise pendant la dernière période de son affliction. C'était Agar veillant sur les jours chancelants de son fils dans le désert aride; Juda sous son palmier, déplorant la dévastation de son temple; Rachel pleurant ses enfants et ne voulant pas être consolée Mais il s'éleva presque au sublime lorsqu'il s'adressa aux hommes encore couverts du sang versé dans le combat. Il leur dit de se rappeler les grandis choses que Dieu avait faites pour eux, et de persévérer dans la carrière que leur victoire avait ouverte. — 'Vos vêtements sont teints, mais non du jus du pressoir; vos épées sont couvertes de sang, mais non du sang des boucs et des agneaux; la terre que vous foulez est engraissée par le sang, mais ce n'est pas celui des taureaux ; car le Seigneur a fait un sacrifice dans Bozrah et un grand carnage dans la terre d'idumée. Ce n'étaient pas les premiers-nés du troupeau, ou les victimes des holocaustes, dont les corps restent comme du fumier sur le champ de labour ; ce n'est pas l'odeur de la myrrhe, de l'encens ondes herbes suaves qui frappe votre odorat; mais ces tfoncs sanglants sont les cadavres de ceux qui tenaient en main l'arc et la lance, qui étaient cruels, et ne voulaient montrer aucune miséricorde; dont la voix retentissait comme le bruit de la mer; qui montaient sur des chevaux, tout équipés pour la bataille. Ce sont les cadavres des forts qui marchèrent contre Jacob au jour de sa délivrance, et cette fumée est celle des feux dévorants qui les ont consumés. Et ces collines sauvages qui nous entourent ne sont pas un sanctuaire revêtu de cèdre et d'argent, ni vous des prêtres officiant à l'autel, tenant en main l'encensoir et les torches : mais vous tenez l'épée, l'arc et tous les instruments de la mort. Et cependant, je vous le dis, l'ancien temple, même dans toute sa première gloire, n'a pas vu de sacrifice plus agréable que celui du jour où ont été immolés le tyran et l'oppresseur. Les rocher^ vous ont servi d'autel, et la voûte du ciel de sanctuaire, et vos épées ont été les instruments du sacrifice. Ne laissez donc pas la charrue dans le sillon ; ne vous détournez pas du sentier dans lequel vous êtes entrés comme ces hommes fameux des anciens jours, que Dieu suscita pour la gloire de son nom et la délivrance de son peuple affligé. Ne faites pas halte dans la route où vous êtes engagés, de peur que la fin ne soit pire que le commencement. Plantez donc un étendard sur le terrain, sonnez la trompette sur les montagnes; ne permettez pas au berger de rester auprès de sa bergerie, ou au semeur de continuer sa promenade dans les sillons; mais redoublez de veilles, aiguisez les flèches, polissez les boucliers, nommez-vous des chefs de milliers, de centaines, de cinquantaines et de dizaines; appelez l'infanterie comme le tourbillon des vents, et faites venir la cavalerie comme le bruit des grandes eaux ; car les passages des destructeurs sont fermés, leurs verges sont consumées, et le visage de leurs hommes de bataille s'est détourné pour fuir. Le ciel a été avec vous, cl a brisé l'arc du fort : que le cœur de chaque homme soit donc comme le cœur du vaillant Machabéc; que la main de chaque homme soitcomme la main du fort Samson ; l'ipée de chaque homme comme l'épée de Gédéon, qui ne se détouinait pas du carnage ; car la bannière de la Reforme s'est déployée sur ces montagnes dans toute sa beauté primitive, et les portes de l'enfer ne priivaudront point contre elle. Heureux aujourd'hui celui qui tro- (juera sa maison pour un casque, qui vendra son vêtement pour une epée, et OUI unira son sort à celui des enfants du Covenant jusqu'à l'accomplissemeut delà Promesse! et malheur, malheur à celui qui, par intérêt charnel et par amour de lui-même, s'abstiendra do

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

la grande œuvre! caria malediction sera sur lui, parce qu'il ne vint pas à l'aide du Seigneur contre les puissants. Levez-vous donc, et agissez. Le sans; des martyrs coule sur les échafauds et crie vengeance; les os des saints qui blanchissent sur les chemins veulent Itre venges; les gémissements des innocents, captifs dans les îles désertes de la mer et dans les cachots des hauts palais du tyran, demandent leur délivrance; les prières des chrétiens persécutés, qui cherchent un abri dans les cavernes et dans les déserts contre l'épée des persécuteurs, succombant à la faim , mourant de froid, manquant de feu, de nourriture, d'abri et de vêtements, parce qu'ils servent Dieu plutôt que les hommes, ces prières sont avec vous : elles plaident, elles veillent, elles frappent, elles assiègent les portes du ciel en votre faveur. Le ciel lui-même combattra pour vous, comme les astres combattirent contre Sisara. Ainsi donc, que quiconque désire obtenir une renommée immortelle dans ce monde et un bonheur éternel dans l'autre, s'enrôle au service de Dieu, et reçoive les arrhes de la main de son serviteur... à savoir une bénédiction sur lui. sur sa maison et sur ses enfants jusqu'à la neuvième génération; qu'il reçoive même la bénédiction de la Promesse jusque dans les siècles des siècles! .\men. •■

L'éloquence du prédicateur fut accueillie par un murmure d'approbation qui se fit entendre parmi la multitude armée ; et en effet son eshortation était parfaitement appropriée à ce que les insurgés avaient fait et à ce qu'il leur restait à faire. Les blessés oubliaient leurs douleurs, les faibles et les alfamés ne songeaient plus à leurs fatigues et à leurs privations, en écoutant une doctrine qui les élevait au-dessus des besoins et des calamités du monde, et identifiait leur cause avec celle de Dieu. Un grand nombre se pressèrent autour du prédicateur tandis qu'il descendait du tertre sur lequel il était monté; et l'étreignant de leurs mains encore humides de sang, ils s'engagèrent par serment à remplir la tâche de vrais soldats du ciel. Ep\iisé parson propre enthousiasme et par la ferveur qu'il avait déplovée dans son discours, le prédicateur ne put répondre que par des accents entrecoupes... — Dieu vous bénisse, mes frères!. . C'est sa cause... Tenez-vous fermes et agissez en hommes..- Le pis qui puisse nous advenir est d'arriver au ciel par un chemin court et sanglant.

Bdifour et les autres chefs n'avaient pas perdu le temps qu'on avait passé dans ces exercices spirituels. Ils avaient d'abord allumé des feu.v de garde, posté des sentinelles, et pris des arrangements pour distribuer à l'armée des provisions ramassées à la hàlc dans les fermes et les villages les plus voisins. Ayant ainsi poui-vu aux besoins les plus pressants, leurs pensées se tournèrent vers l'avenir. Les chefs avaient envoyé des partis de côté et d'autre pour répandre la nouvelle de leur victoire, et pour obtenir de gré ou de force tout ce dont ils pouvaient avoir besoin. En cela ils avaient réussi au-delà de leurs espérances, ayant saisi dans un village un petit magasin de provisions, de fourrage et de munitions, qu'on avait préparé pour l'armée royale. Ce succès non-seulement eut son utilité pour le moment, niais leur donna de telles espérances pour l'avenir, que tous ceux dont le zèle avait commence de se refroidir, résolurent unanimement de rester sous les armes, et d'abandonner leur cause et leur propre existence au sort de la guerrt*. Quoi qu'on pense de l'extravagance et de l'absurde bigoterie de leurs dogmes, on ne peut refuser des éloges au courage dévoué de quelques centaines de paysans, qui, sans chefs, sans argent, sans magasins, sans plan arrêté, et presque sans armes, conduits seulement par leur zèle sincère, et par la haine de l'oppression, osèrent faire une guerre ouverte à un gouvernement établi, que soutenaient une armée régulière et toute la force da trois royaumes.

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