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CHAPITRE XX

Le colonel Grahame oe Claverhouse, en rejoignant la famille assemblée dans la salle de la tour, avait la même sérénité et la même politesse qui le distinguaient le matin. H avait eu la délicate attention de faire disparaître le désordre de ses vêtements, et d'effacer de ses mains et de son visage le sang et la poussière ; enfin , tout son extérieur était aussi calme que s'il revenait de faire une promenade du matin.

— Je suis affligée, colonel, dit la vénérable dame, tandis que les larmes coulaient le long de ses joues ; profondément affligée. — Et moi aussi, ma chère lady Marguerite, je suis bien affligé, répondit Claverhouse; car ce malheur va rendre votre séjour à Tillietudlera dangereux pour vous; votre récente hospitalité envers les troupes du roi, votre loyauté bien connue, peuvent vous faire tort; et je venais ici principalement pour vous prier, ainsi que miss Bellenden d'accepter mon escorte (si vous ne dédaignez pas l'appui d'un pauvre fuyard), jusqu'à Glasgow, d'où je vous ferai conduire en sûreté, à votre choix, à Edimbourg ou à Dunbarton. - Je vous suis fort obligée, colonel; mais mon frère, le major Bellenden, a pris sur lui le soin de défendre cette maison contre les rebelles; et s'il plaît à Dieu, ils ne chasserontjamais Marguerite Bellenden de son château, tant qu'il se trouvera un brave disposé à le défendre. — Le major Bellenden entreprend-il une pareille tâche? dit précipitamment Claverhouse; et un éclair de joie partit de son œil noir, qui s'arrêtait sur le vétéran. Mais pourquoi en douterais-je? Ceci s'accorde avec le reste de sa vie .. Mais avez vous des moyens de défense, major? — Tout, hormis les hommes et les munitions, dont nous sommes mal fournis. — Quant à des hommes, je vous laisserai quinze à vingt drôles qui tiendraient sur la brèche contre le diable en personne. Vous nous rendrez le plus grand service si vous pouvez défendre cette place pendant huit jours, et d'ici là nous viendrons sûrement vous relever. — Je vous en réponds pour ce temps, colonel, si j'ai seulement vingt-cinq bons soldats et des munitions, quand la faim devrait nous faire ronger la semelle de nos souliers; mais j'espère que nous trouverons des provisions dans le pays. — Colonel Grahame, si j'osais vous faire une demande, dit lady Marguerite, je voussupplierais de nous donner le sergent Francis Stuart pour commander les troupes auxiliaires que vous avez la bonté d'ajouter à notre garnison: cela lui donnera droit àun avancement: sa noble naissance mérite tout notre intérêt. — Les guerres du sergent sont finies, madame, répliqua Grahamed'un ton calme, et il n'a plus besoin maintenantde l'avancement que peutoffrir un maître terrestre. — Pardonnez-moi, interrompit le major Bellenden en prenant Claverhouse par le bras, et en l'emmenant loin des dames; mais je suis inquiet pour mes amis; je crains bien que vous n'ayez fait d'autres pertes plus importantes. Je remarque que l'étendard est porté par un autre officier que votre neveu. — Vous avez raison , major Bellenden répondit Claverhouse avec fermeté , mon neveu n'e>t plus. Il est mort en faisant son devoir, ainsi qu'il convenait. — Grand Dieu îquel malheur! .. ce jeune homme si beau, si brave, si plein de feu 1 ~ Il était effectivement tout ce que vous dites ; le pauvre Richard était pour moi un fils, la prunelle de mes yeux, et mon héritier; et moi... moi. . major Bellenden, ajouta-t-il en serrant fortement la main du major, je vis pour le venger. '— Colonel Grahame, dit le vétéran d'un ton affectueux , tandis que ses yeux se remplissaient de larmes, je suis fort aise de vous voir supporter ce malheur avec tant de courage. — Oh ! je ne songe pas à moi seul, quoique puisse dire le monde; je ne suis égoïste ni dans mes espérances, ni dans mes craintes, ni dans ma joie, ni dans mon chagrin. Je n'ai pas été sévère, avide, ambitieux dans mon intérêt personnel Le service de mon maître et le bien de mon pays m'ont seuls guidé. J'ai peut-être pou.ssé la sévérité jusqu'à la cruauté ; mais j'ai fait ce que je croyais le rnieux, et maintenant je ne m'attendrirai pas plus sur mes afflictions que je n'ai été sensible à celles des autres. — Je suis étonnédu courage que vous montrez en de si pénibles circonstances. — Oui, mes ennemis dans le con.seil rejet-

teront ce malheur sur moi... je méprise leurs accusations. Ils me calomnieront auprès de mon souverain... je saurai repousser leurs

calomnies .. L'ennemi public se réjouira de ma fuite Le temps

viendra où je lui prouverai qu'il s'est réjoui trop tôt. Ce jeune homme, mort si honorablement, se trouvait placé entre un parent avide et mon héritage, car vous savez que mon mariage a été stérile; mais, que la paix soit avec lui! le pays peut mieux se passer de Richard Grahame que de votre ami lord Evaudalc, qui, après avoir montré la plus brillante valeur, a, je le crains bien, succombé comme lui. — Quelle fatale journée! On m'a fait un rapport de toutes ces catastrophes, puis on l'a contredit; on ajoutait que l'impétuosité de ce pauvre jeune lord avait causé la perte de celte malheureuse bataille. — Non, non, major; que ceux qui ont survécu portent le blâme, s'il y en a, et que les lauriers fleurissent dans tout leur éclat sur le tombeau des braves. Je ne puis cependant affirmer la mort de lord Evandale ; mais je crains bien qu'il ne soit ou tué ou prisonnier. Néanmoins, il était hors de la mêlée la dernière fois que nous nous parlâmes. Nous étions sur le point do quitter le champ de bataille avec une arrière-garde de vingt hommes au plus : le reste du régiment était dispersé. — Ils se sont ralliés proraptement, fit observer le major en regardant pir la fenêtre d'où il voyait les dragons qui donnaient à manger à leurs chevaux et se rafraîchissaient près du ruisseau. — Sans doute, mes coquins parurent peu tentés de déserter, ou de rester en arrière, aussitôt qu'ils furent remis de leur première frayeur. Il y a peu d'amitié et de courtoisie entreeux elles paysans de ces contrées; chaque village qu'ils traversent est prêt à se soulever contre eux, de sorte que les drôles sont repoussés vers leur drapeau par la terreur bien naturelle que leur inspirent les broches, les piques, les fourches et les manches à balai... Mais parlons un peu de nos plans et de nos besoins, ainsi que de nos moyens de correspondance. A. vous dire vrai, je doute que je pui.sse rester longtemps à Glasgow, même quand j'aurai rejoint lord Ross; car le succès passager et accidentel de ces fanatiques soulèvera tous les comtés de l'ouest.

Ils discutèrent alors les moyens de défense du major Bellenden, et convinrent d'un mode de correspondance, au cas où l'insurrection deviendrait générale, comme ils s'y attendaient. Claverhouse répéta son offre de conduire les dames en lieu de sûreté ; mais , toutes choses mûrement considérées, le major pensa qu'elles étaient aussi bien au château de Tillietudlem. Le colonel prit alors congé de lady Marguerite et de miss Bellenden, les assurant que, s'il était obligé de les quitter dans des circonstances aussi dangereuses , néanmoins, dès qu'il en aurait les moyens, il rachèterait sa réputation de preux chevalier, et qu'elles pouvaient être assurées de recevoir promptement de ses nouvelles ou de le revoir bientôt. Remplie de doutes et de frayeur, lady Marguerite était peu en état de répondre convenablement à une promesse qui s'accordait si bien avec ses sentiments; elle se contenta de dire adieu à Claverhouse , et de le remercier des secours qu'il avait promis de laisser au château. Edith brûlait d'impatience de s'informer du sort de Henri Morton, mais elle n'en put trouver aucun prétexte : elle espéra seulement qu'il avait été question de luidansla longue conversation que .-on oncle avait eue en particulier avec Claverhouse. Néanmoins elle se trompait ; car le vieux cavalier était si occupé des devoirs de son service, ciu'il avait à peine adressé un seul mot à Claverhouse qui ne concernât pas le service, et probablement il se fût montré aussi indifférent au sort de son propre fils qu'au danger du fils de son ancien ami. Claverhouse descendit de la colline sur laquelle était bâtie la tour, afin de remettre sa troupe en marche , et le major Bellenden l'accompagna pour recevoir le détachement qui devait rester au château. — Je vous laisserai Inglis, dit Claverhouse, car, dans la situation où je suis, je ne puis me passer d'aucun de mes officiers. Tout ce que nous pouvons faire , par nos efforts réunis , c'est de tenir nos hommes en bon ordre. Mais si quelqu'un de nos officiers absents reparaissait, je vous autorise à le retenir ici ; car mes drôles ont peine à se soumettre à une autorité subalterne.

Lorsque les soldats eurent pris leurs rangs , Claverhouse en appela seize par leurs noms, et les remit au commandement du caporal Inglis, qu'il fit sergent sur le lieu même. — Ecoutez-moi, dit-il au« siens, en lesquitiant , je vous laisse pour défendre la maison d'une noble dame, et sous les ordres de son frère, le major Bellenden, fidèle serviteur du roi. Vous vous conduirez bravement , sobrement, régulièrement et avec obéissance, et à mon retour chacun sera bien récompensé; en cas de mutinerie, de lâcheté, de négligence dans vos devoirs, le prévôt et la corde feront justice du fait. Vous savez que je n'oublie ni de punir ni de récompenser.

Il toucha son chapeau pour leur dire adieu , et serra cordialement la main du major. —Adieu, dit-il, mon vieil et brave ami! que le bonheur soit avec vous; etqu'un meilleur temps vienne pour nous deux.

Grâce aux efforts du major Allan , les escadrons s'étaient reformés; et quoique les habits fussent peu brillants et couverts de boue, les hommes avaient un air plus martial et plus régulier en quittant pour la seconde fois la tour de Tillietudlera que quand ils y étaient arrivés après leur déroute.

Le major Bellenden, abandonné maintenant à ses propres res-

LES PURITAINS

sources , fit partir plusieurs hommes détachés , soit pour obtenir des provisions, et surtout des farines, soit pour reconnaître les mouvements de l'ennemi. Toutes les nouvelles semblaient prouver que les insurgés avaient l'intention dépasser la nuit sur le champ de bataille. Mais eux aussi avaient fait partir leurs détachements et leurs gardes avancées pour recueillir des provisions, et les fermiers n'étaient pas peu embarrassés en recevant des ordres contraires, ici au nom du roi , là au nom de l'Eglise ; ordonnant d'envoyer des provisions au château de Tillietudlera , enjoignant d'en faire parvenir au camp des pieux défenseurs de la vraie religion, qui étaient maintenant sous les armes pour la Réforme et le Covenant, à Drumclog, prés de Loudon-HiU. Chaque ordre se terminait par une menace de mortou d'incendie, s'ils ne s'empressaient d'obéir; car ni l'un ni l'autre des partis ne se fiait assez à la loyauté ou au zèle des réquisitionnaires, pour s'attendre à les voir se séparer de leur bien à d'autres conditions : de sorte que les pauvresgens ne savaient plus de quel côté se tourner; et, il faut l'avouer, plus d'un ménagea les deux partis.

— Ces temps funestes feront tourner h tète au plus sage, dit Niel Blane , l'hôte prudent de la grande taverne ; mais il faut garder notre sang-froid. Jenny, qu'y a-t-il dans la grande caisse? — Quatre boisseaux de farine d'avoine, deux boisseaux d'orge , et deux de pois. — C'est bien, ma chère, continua Niel Blane en soupirant profondément; que Bauldy porte les pois et la farine d'orge au camp de Drumclog. H est républicain , et c'était le garçon de charrue de notre défunte ménagère. Les gâteaux d'orge conviendront bien aux estomacs grossiers des whigs. Il dira que c'est la dernière once de farine qui reste dans la maison , ou s'il répugne à faire un mensonge , ce qui ne serait pas raisonnable quand il s'agit de l'intérêt de son maître, il attendra que Duncan Glen , le vieil ivrogne de Cavalier, soit revenu de Tillietudlem, où il est allé porter la farine d'avoine et offrir mes services à mylady et au major, si bien qu'il ne m'en restera pas de quoi faire ma bouillie. Si Duncan se tire bien d'affaire , je lui donnerai une tasse de whisky qui fera sortir une flamme bleue de sa bouche. — Et qu'allons-nous manger nous-mêmes , mon père, demanda Jenny, quand nous aurons envoyé toute la farine qui est diins le cofTre et dans la grande caisse? — 11 faudra que la farine de froment nous serve pour quelques jours, dit Niel d'un ton de résignation ; ce n'est pas une mauvaise nourriture, quoiqu'elle soit loin d'être aussi saine et aussi agréable pour un estomac écossais que la farine d'avoine en gruau : les Anglais s'en nourrissent ; mais ce sont des gloutons qui n'en savent pas davantage.

Tandis que les hommes prudents et paisibles clierchaient, comme Niel Blane, à se ménager entre les deux camps, les plus fanatiques commençaient à prendre les armes de tous côtés. Les royalistes n'étaient pas nombreux, mais ordinairement respectables par leur fortune et parleur influence, étant presque tous des propriétaires par droit d'hérédité, lesquels avec leurs frères^ cousins et alliés depuis la neuvième génération, ainsi que leurs domestiques, formaient une espèr : de milice capable de défendre leurs maisons contre les corps détachés des insurgés, de résister à toutes leurs réquisitions, et d'intercepter les convois qui pourraient être envoyés au camp presbytérien. L'état de défense où l'on avait mis la tour de Tillietudlera inspirait beaucoup de courage à ces volontaires féodaux, qui la considéraient comme une forteresse où ils .se réfugieraient s'il leur devenait impossible de soutenir la guerre de partisans dans laquelle ils allaient s'engager. D'une autre part, les villes, les villages, les fermiers et les petits propriétaires, envoyaient de nombreuses recrues au camp presbytérien. Ces hommes étaient ceux qui avaient le plus souffert de rofiprcssion. Leurs esprits étaient aigris et poussés au désespoir par les contributions qui leur étaient impostes et les cruautés qu'ils avaient souOerles, et quoiqu'ils ne fussent nullement d'accord entre eux sur le but et les moyens de cette insurrection formidable, la plupart la considéraient comme une voie que le ciel leur offrait pour obtenir la liberté de conscience dont ils étalent privés depuis longtemps, et pour secouer le joug d'une tyrannie qui paralysait le corps et l'ànie. Un grand nombre de ces hommes prit donc les armes; et, selon l'expression du temps et du parti, alla jeter le dé avec le» vainqueurs de Loudon-Hill.

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