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CHAPITRE XXIX

Le cortège qui venait de quitter le château de Tillietudlem, après avoir passé les derniers postes des insurgés, fit halte pour quelques minutes dans la petite ville de Bolhwell , afin de prendre tous les rafraîchissements nécessaires à des personnes qui venaient de supporter de si dures privations. Après cette légère collation, on se rendit en route pour Edimbourg. Quelques lecteurs pourraient croire que, pendant le voyage, lord Evandale se rapprocha de miss Edith aussi souvent qu'il lui fut possible ; mais, aussitôt qu'il eut échangé avec elle les compliments d'usage, et qu'il eut pris toutes les ])récautions imaginables pour que rien ne lui manquât, il se tint à Parrière-garde avec le major Bellenden, parais.sant confier le soin d'accompagner cette aimable personne à un des cavaliers whigs, dont la personne et les traits se cachaient sous un ample manteau et sous un chapeau à larges bords, surmonté d'une plume qui lui pendait jusque sur la figuie. Ce cavalier marcha en silence, pendant plus de deux milles, à coté de miss Bellenden ; enfin il lui dit d'une voix basse et tremblante : — Miss Bellenden doit avoir des amis partout où elle est connue, même parmi ceux dont elle désapprouve maintenant la conduite. Est-il quelque chose qu'ils puissent faire pour lui montrer leur respect, et le regret qu'ils ont des souffrances qu'elle éprouve! - Qu'ils apprennent à respecter les lois, à épargner le sang innocent; qu'ils rentrent dans le devoir envers leur souverain, et je leur pardonne tout ce que j'ai souffert, et dix fois plus encore. — Vous supposez donc impossible qu'il existe dans nos rangs des hommes qui aient sincèrement à cœur le bien du pays, et qui pensent remplir un devoir envers leur patrie? — H pourrait être imprudent de répondre, livrée comme je le suis à votre discrétion. — 11 n'y aurait aucun danger, je vous le jure sur l'honneur d'un soldat! — J'ai été habituée à la franchise dès ma naissance. Dieu seul peut sonder les coeurs; les hommes sont réduits à juger les intentions par les actes. La trahison, le meurtre, l'oppression d'une famille comme la nôtre, qui n'avait pris les armes que pour défendre ses propriétés et le gouvernement établi, ce sont là des actes qui doivent déshonorer leurs auteurs, de quelques spécieux prétextes qu'ils les couvrent. — Ces horreurs de la guerre civile, les misères qu'elle entraine après soi, doivent peser sur la tète de ceux qui, par une ojipression illégale, ont réduit des hommes à prendre les armes pour assurer les droits qu'ils tiennent de la na-

ture. — C'est affirmer ce qu'il faudrait prouver. Chaque parti prétend avoir raison au fond, et le crime retombe sur ceux qui ont tiré l'épée les premiers. — Hélas ! si notre justification pouvait dépendr£ de ce principe, il nous serait facile de montrer que nous avons souffert avec une patience surhumaine, avant d'opposer à l'oppression une résistance ouverte! Mais je m'a|)erçois, continua le cavalier avec un profond soupir, qu'il est inutile de plaider devant miss Bellenden une cause qu'elle a déjà condamnée, autant peut-être par aversion contre les personnes que par conviction à l'égard d« principes. — Pardonnez-moi, j'ai exprimé librement mon opinion sur les principes des insurgés; quant à leurs personnes, je ne les connais point... à une seule exception près. — Et cette exception a influé sur votre opinion relativement atout le parti? — Loin de là. Cette personne est... au moins jadis je le croyais... un de ces hommes avec lesquels bien peu sauraient soutenir la comparaison... ila, il paraissait au moins avoir des talents naturels, une fidélité inviolable, une loyauté à toute épreuve, une ardente sensibilité... Puis-je approuver une rébellion qui, d'un homme né pour illustrer et dél'i'udre sa patrie, a fait le compagnon d'obscurs et ignorants fanatiques, de bavards hypocrites, le chef de paysans grossiers, le frère d'armes de bandits de grand chemin? Si jamais vous rencontrez dans votre camp un tel homme, rapportez-lui ces paroles ; Edith Bellenden a versé plus de larmes sur la tache dont il a souillé sa gloire , sur ses espérances détruites, sur le déshonneur imprimé à son nom, que sur les malheurs de sa propre famille ; elle a moins souffert de la famine qui a creusé ses joues, terni ses yeux, que da serrement de son cœur, alors qu'il lui disait : à qui dois-tu tous ces maux ?

Eb parlant ainsi, elle tourna vers son compagnon un visage dont les joues amaigries attestaient la réalité de ses souffrances, bien qu'il fût animé en cet instant par la chaleur de ses discours. Le cavalier porta soudainement la main à son front, comme frappé d'une douleur subite; il la passa sur son visage, et enfonça encore sur ses yeux le chapeau qui l'ombrageait. Ce mouvement et les sentiments qui l'avaient causé n'échappèrent point à Edith, et elle ne les remarqua pas sans émotion. — Et pourtant, ajouta-t-eile, si celui dont je parle paraissait trop affligé de l'opinion peut-être sévère de... d'une ancienne amie, dites-lui qu'un vrai repentir peut tenir lieu d'innocence; tombe d'une hauteur à laquelle il ne lui sera pas facile de remonter, ayant causé de grands maux par l'autorité de son exemple, il pourra toujours, jusqu'à un certain point, réparer le mal dont il est l'auteur. — Et de quelle manière? demanda le cavalier, toujours d'une voix basse et étouffée. — En n'épargnant aucun effort pour rendre les biens de la paix à ses infortunés compatriotes, pour engager les rebelles abusés à déposer les armes : qu'il épargne le sang, et il pourra expier le sang répandu. Celui qui travaillera le plus efficacement à ce grand dessein méritera le mieux la reconnaissance de ce siècle, et un nom glorieux dans les siècles à venir. — En concluant une telle paix, dit le jeune guerrier d'une voix ferme, miss Bellenden ne voudrait pas, je pense, que les intérêts du peuple fussent sacrifiés sans réserve à ceux de la couronne? — Je ne suis qu'une jeune fille; il me conviendrait mal de traiter un tel sujet; mais, puisque je suis allée si loin, j'ajouterai, sans hésiter, que je voudrais une paix qui assurât le repos à tous les partis, qui mit les sujets à l'abri du brigandage militaire, aussi détestable que les moyens employés aujourd'hui pour y résister.

— Miss Bellenden, répondit Henri Morion en relevant la tète et reprenant son ton de voix naturel, l'homme qui a perdu la place qu'il ^ccupait dans votre estime a cependant trop de fierté pont plaidei sa cause comme un criminel. Ne pouvant plus espérer de vous l'intérêt qu'on accorde à un ami, il garderait le silence sur vos reproches, s'il n'avait le droit d'en appeler au témoignage d'un honnête homme. Lord Evandale vous dira que les plus ardents dcsirs de ce rebelle calomnié, que tous ses efforts tendent, en ce moment même, à obtenir une paix telle que le plus loyal sujet du roi pourrait la souhaiter.

Eu parlant ainsi, il salua avec dignité. En affectant de méconnaître son interlocuteur, Edith ne s'était point attendue à une justification aussi chaleureuse. Elle lui rendit son salut d'un air embarrassé. Morton tourna bride et alla se placer à la tète de sa petite troupe , qui marchait à peu de distance du major et de lord Evandale.

— Henri Morton ! s'écria le inajor en l'apercevant. — Lui-même, Henri Morton, désespéré d'avoir encouru la disgrâce du major Bellenden et de sa famille. C'est à lord Evandale, continua-t-il en se tournant vers le jeune gentilhomme, qu'il s'en remet du soin de détromper SCS amis sur la pureté de ses intentions. Adieu, major : je vous quitte, mon escorte ne vous est plus nécessaire. Que le bonheur vous accompasrne, vous et les vôtres! Plaise au ciel de nous réunir dans un temps plus tranquille! — Croyez-moi, monsieur Morton, dit lord Evandale, votre confiance n'est pas mal placée. Je m'efforcerai de m'acquitter des éminents services que j'ai reçus de vous, en mettant vutre conduite sous son véritable jour, aux yeux du major Bellenden et ilo tous ceux dont l'estime vous est chère. — Je u'ati tendais pas moins de votre générosité, mylord, répondit .Morton.

LES PURITAINS

Sur ces mots, il rappela les hommes de sa suite et se dirigea le long de la bruyèn; dans la ilireetioii d'Hiiniltoii. On voyait les plumets ondoyer et les casques d'acier reluire aux rayons du soleil levant. Cuddie Headrigg, seul, resta un instant en arrière pour dire un tendre adieu à Jenny Dennison, qui, pendant .son double voyage, avait su reprendre l'empire accoutume sur ce cœur trop sensible. Un ou deux arbres voilèrent plutôt qu'ils ne cachèrent leur tète àtète pendant qu'ils avaieni arrêté leurs chevaux pour se dire adieu.

— Adieu donc, Jenny, dit Cuddie en respirant avec bruit, pour essayer peut-être de produire un soupir, lequel ne fui qu'une espèce de gémisseraint Pensez quelquefois au pauvre Cuddie, un honnête garçon qui vous aime. Jenny, y penserez-vous de temps en temps? .

— Sans doute; chaqu.; fois que je mangerai la soupe, répondit la malicieuse suivante, incapable de retenir sa répartie et le sourire qui l'accompagnait.

Cuddie se vengea comme ont coutume de faire les amants villageois et comme Jenny s'y attendait prohabicmenl. Il passa le bras autour du cou de sa maîtresse, lui donna un tendre baiser; puis, détournant son rlicvil. il se hàla de rejoindre son maître. — Ce drôle de (Buddie a le diable au corps, dit Jenny DcEini^on en rajustant son bonnet ; il a drnx fois autant de malice que l'oni llolyday, après tout. .Me voilà, mvlady, me voilà!... Ciel! ayez pitié de nous! j'espère que la vieille darne ne nous a pas vus! — Jenny, dit lady Marguerite, le jeune homme qui commandait l'escorte n'est-il pas le même que celui qui a été capitaine du Perroquet, et qui ensuite fut prisonnier à Tillietudlem le malin de l'arrivée de Claverhouse?

Charmée que l'enquête ne se dirigeât point sur ce qui la concernait, Jenny jeta un regard sur sa jeune maîtresse pour tâcher de découvrir si elle devait dire ou non la vérité. Mais n'apercevant aucun signe qui put la guider, elle suivit l'instinct naturel d'une soubrette, et mentit. — Je ne crois pasque ce soit lui, mylady, réponditelle avec autant d'assurance que si elle eût répété son catéchisme. C'était un petit horauie. — 11 faut que vous soyez aveugle, Jenny, dit le major; Henri Morton est grand et bien fait : il est blond, et c'est lui-même qui vient de nous quitter. — J'avais autre chose à faire que de passer mon temps à le regarder, répondit Jenny en secouant la tête; blond ou brun, que m'importe? — N est-ce pas un grand bonheur, dit lady Marguerite, que nous soyons hors des mains de ce furieux et sanguinaire fanatique? — Vous vous trompez, madame, reprit lord Evandale; monsieur Morton ne mérite d'être qualifié ainsi par personne, et par nous moins que par d'autres. Si je vis en ce moment, si vous êtes en sûreté sous la protection de vos amis, au lieu d'être prisonnière d'un véritable fanatique et d'un homme sanguinaire, nous le devons uniquement au zèle, à l'activité, à l'humanité de ce jeune homme.

Il fit alors un récit détaillé des événements déjà connus du lecteur, faisant valoir les services de Morton , s'arrêlaut avec complaisance sur les dangers que son libérateur avait courus, comme s'il avait été son frère, et Don son rival. — Je serais plus qu'ingrat, ajouta-t-il . si je ne rendais pas pleine justice à un homme qui m'a deux fois sauvé la vie. — Je suis très disposé à bien penser d'Henri .Morton, mylord , répliqua le major. J'avoue qu'il s'est noblement conduit envirs vous et envers nous-mêmes. Mais je ne puis juger avec aut.int d'indulgence sa conduite politique. — Considérez qu'il a été poussé par la nécessité; et je dois ajouter que ses principes, s'ils ne sont pas entièrement conformes aux miens, sont pourtant de nature à commander le respect. Claverhouse, qui certes se connaît en hommes, a découvert en lui le germe de grands talents; mais il, a jugé avec prévention ses principes et ses vues. — Vous avez appris bien vite à apprécier ces grandes qualités, mylord. Moi qui le connais 'depuis son enfance , j'aurais , avant cette affaire , vanté ses bons principes et son bon caractère; mais quant à ses talenls....— Probablement, major, qu'ils restèrent cachés, i;t à monsieur Morton lui-même, jusqu'à l'heure où les circonstances les ont mis au grand jour- Si je les ai reconnus, c'est que nos entretiens ont roulé sur des sujets importants et élevés. Il travaille maintenant à mettre fin à la rébellion, et les conditions qu'il a proposées sont tflleinent mwlérées, que je ne manquerai pas de les appuyer avec cbaliur. — Et avez-vous l'espérance, dit lady Marguerite, de réussir dans letie entreprise difficile? — Je l'aurais, madame, si tous les pre^hylé'lf■ns étaii-nl aussi modérés que M. Morton, et tous les royalistes aussi désinlcrrssés que le major Bidlcndcn. .Mais avec le fanatisme et l'irrilalion des deux partis, celte querelle ne pourra se terminer que par le glaive.

On croira aisément qu'Edith écoutait celte conversation avec le plus vif intérêt. Elle reçrellait d'avoir parlé à son amant avec tant d'injustice et de legèrrle; mais au fond du cœur, elle était joyeuse et fière de reconnaître qu'au jugement même de son généreux rival, l'objet de son choix étan tel qu'elle se l'éUiit d'abord représenté. — Les guerres civiles et les préjugés de famille, se dit-elle, m'obligeront peut-être d'arracher son souvenir de mon ctcur; mais c'est une véritable consolation pour moi di; savoir qu'il est encori digne de la place (|u'il y a si longtemps occupée.

Pendant qu'Edith revenait ainsi de ses injustes préventions, Marton arrivait au camp des insurgés près d'Hamilton : il y trouva

tout en confusion. Des avis certains annonçaient que l'armée royale ayant reçu d'Angleterre de nombreux renforts, allait entrer en campagne. La renommée exagérait le nombre, le hou équipement et la discipline de ces troupes, et répandait de tous côtés des détails bien capables d'abattre le courage des insurgés. L'espèce de protection qu'ils pouvaient attendre de .Montnioulh devait être contre-balancée par ceux avec qui il [lartageait le commandement Son lieutenantgénéral, le célèbre Thomas Daizell, avait servi en Russie, pays alors plongé dans la barbarie; et il était aussi redouté par le peu de cas qu'il faisait de la vie des hommes, que par son dévouement au roi et sa valeur indompiahle. Il était en second sous Moiitraouth, et la cavalerie était commandée par Claverhouse, qui brûlait de venger la mort de son neveu et sa défaite à Drumclog A tous ces rapports on ajoutait la plus forinidalile description du train d'artillerie et des corps de cavalerie qui appuyaient l'armée royale. Des clans des Highlands, qui, pour le langage, la religion et les mœurs, n'avaient aucun rapport avec les insurgés, avaient été sommés de joindre l'armée royale; et ces Amorites ou Philistins, comme les appelaient les puritains, accouraient an carnage comme des aigles. Tout homme en état de marcher onde monter à cheval avait reçu l'ordre de prendre les armes; ce qui pent faire penser que l'intention de la cour était de charger de fortes amendes ou même di; confisquer entièrement les biens de ceux que leurs principes empècherait'iit de se ranger sous l'étendard royal, bien que la prudence les tinl éloignés de celui du puritanisme. 11 semblait que la vengeance du roi avait été seulement différée pour atteindre avec plus de violence et de certitude ses ennemis déclarés et même les indifTérents.

Morton s'efforça de rassurer les esprits de ses soldats , en leur représentant que ces rapports étaient probablement exagérés, et en leur faisant remarquer la force de leur position, défendue par une rivière qu'on ne pouvait passer que sur un pont lo:;g et étroit. Il remit sous leurs yeux la victoire qu'ils venaient de remporter sur Claverhouse, quoiqu'ils fussent peu nombreux, moins bien disciplinés, et moins bien armés. Il leur montra que le terrain qu'ils occupaient, par les ondulations des coteaux *( les bouquets de bois dont il était parsemé, offrait, s'il était courageusement défendu, une excellente protection contre l'artillerie et même contre la cavalerie, et qu'au fonri leur salut dépendait de leur seule valeur. D'une autre part, le jeune général se prévalait auprès des chefs de ces mêmes bruits décourageants pour leur faire sentir la nécessité de proposer un arrangement sous des conditions modérées, tandis qu'ils étaient à la tète d'une armée encore formidable et qui n'avait essuyé aucun échec. 11 leur représentait que, dans la position où se trouvaient leurs partisans, on ne pouvait guère espérer qu'ils combattissent avec avantage contre les forcis régulières et bien disciplinées du duc de Monlmouth; et que s'il leur arrivait, comme on devait le craindre, d'essuyer une défaite, l'insurrection, bien loin d'avoir été utile au pays, servirait de prétexte pour l'opprimer plus durement encore.

Pressés par ces arguments, et sentant qu'il était aussi dangereux de rester à la tète de leurs troupes que de les congédier, la plupart des chefs avouèrent que si l'on acceptait les conditions transmises par lord Evandale au duc de Montmonth, le but pour lequel ils avaient pris les armes serait en grande partie atteint. Us donnèrent donc leur adhésion à ces propositions, et convinrent d'appuyer les remontrances présentées par Henri Morton. D'un autre côté, quelques chefs, et certains hommes dont l'influence sur le peuple était beaucoup plus grande que celle de personnages en apparence plus considérables, regardaient tout traité de paix c]ui n'avait pas pour base le Covenant de 16-iO, comme entièrement illusoire et sans force, comme impie et hérétique. Ils faisaient partager leurs sentiments à ta multitude ira|>révoyantB et qui n'avait rien à perdre, et ils persuadaient à beaucoup que ces timides conseillers qui parlaient de paix, sans exiger l'expulsion de la famille royale et l'affranchissement de l'Eglise à l'égard de toute autorité temporelle, devaient être regardés comme des traîtres ipii ne cherchaient qu'un spécieux prétexte pour abandonner leurs frères d'armes. Ces opinions contradictoires étaient soutenues avec chaleur dans chaque tente de l'armée insurgée, ou plutôt dans les huttes et cabanes qui tenaient lieu de tentes. Des discussions acharnées se terminaient souvent par des luttes violentes, et la division qui régnait dans cette multitude était un présage trop certain du sor qui l'attendait.

CHiVPITUE XXX

MortoD était ainsi occupé à calmer la fureur des partis opposés, lorsque, deux jours après son arrivée à Hamilton, il y fut rejoint par son collègue, le révérend Poundtext. Ce dernier fuyait ta colère de John Balfour de Burley, violemment irrité contre lui à cause de ta part qu'il avait prise à la délivrance de lord Evandale. Quand le digne théologien se fut un peu remis de la fatigue d'un voyage rapide , il rendit compte à Morton de ce qui s'était passé , après son départ, dans le voiAi«<v;e de Tillietudleui. La marche nocturne de

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLDSTRÈES

Morloii avait cto operoo avec tant d'haliileti', et les soldats avaient si lidèlenient gardé le socrot, rnic la matinoe était déjà fort avancée quand Burley a||>rit cet événement. Il demanda de bonne heure si Macbriar et Ketlledrummle étaient arrivés, conformément à l'ordre qu'il leur avait expédié à minuit. Macbriar était dans le camp, et Kettledruninile devait, à ce qu'on lui dit, s'y trouver très prochainement. Burlev envoya donc un messager au quartier de Morton , pour l'inviter à se rendre immédiatement au conseil ; maison lui rapporta que Morton était parti. Poundtext fut mandé aussitôt; mais ce ministre était retourné à son presbytère, aimant mieux chevau-

Henri Moi ton et lord Évanilalp

cher la nuit entière, quoiqu'il eût passé à cheval tout le jour précédent, que de recommencer le lendemain matin ses controverses avec Burlev, dont l'emportement l'embarrassait lorsque lui-même ne se sentait pas soutenu par la présence de Morton. Burley s'informa ensuite de lord Evandale, et son irritation fut extrême quand il apprit qu'il avait été conduit hors du camp pendant la nuit par

une escorte de chasseurs que Morton lui-même commandait. Le

scélérat' s'écria Burley, qui, dans ce moment, se trouvait avec Macbriar; le traître ! c'est pour gagner la faveur du gouvernement qu'il a m s m liberté mon prisonnier, je n'en doute pas, quand cette place forte qui nous a donné tant de mal allait nous être remise en échange de sa vie. — Mais n est-elle pas en notre pouvoir? dit Macbriar en regardant le donjon du château; ne sont-ce pas les couleurs du Covenant qui flottent sur ses murailles ?— Cest un stratagème, s'écria Burley, une ruse de guerre, une insulte par laquelle ils essaient de rendre notre désappointement plus amer.

Il fut interrompu par l'arrivée d'un des hommes qui avaient suivi .Morton , lequel venait lui annoncer l'évacuation de la place et son occupation par les insurgés. La nouvelle de ce succès au lieu d'apaiser Burley, le rendit furieux. — J'ai veillé, dit-il, j'ai combattu, j'ai employé la force et la ruse pour réduire celte place; pour elle' j'ai négligé des entreprises [dus utiles et plus glorieuses ; j'ai resserré étroitement ce chàleau, j'ai détourné les sources, j'ai fait régner dans ses murs les horreurs de la famine ; et quand' les hommes

étaient sur le point de se livrer à ina merci , que leurs enfants allaient devenir mes captifs, leurs filles un sujet de risée pour tout le camp, survient ce jeune homme sans barbe au menton ; et il ose mettre la faucille dans ma moisson , et il arrache la proie des mains des vainqueurs ! Le salaire n'appartient-il donc plus à l'ouvrier? la ville avec ses habitants à ceux qui l'ont prise? — Allons, répliqua Macbriar étonné de l'extrême agitation que montrait son collègue, ne t'échaulfe pas contre un enfant indigne de ta colère. Le ciel emploie les instruments qu'il lui plaît; et qui sait si cet enfant... — Paix ! paix ! tu fais tort à ton propre jugement. C'est toi qui le premier m'as dit de me défier de ce sépulcre blanchi, de cette pièce de cuivre noircie que j'ai prise pour de l'or. Malheur même aux élus qui négligent les avis de pieux pasteurs tels que toi! Mais nos attachements charnels ne manquent jamais de nous égarer. Le pcre de cet enfant était mon ancien ami. Il faut lutter avec autant de courage que toi , Ephraim Macbriar, quand on veut se dégager des liens et des entraves de l'humanité.

Ce compliment toucha sensiblement le prédicateur, d'où Burley conclut qu'il lui serait aisé de l'employer à servir ses propres desseins , d'autant plus qu'ils étaient tous deux parfaitement d'accord

Claverhoiise au pont de Bolliwell.

en ce qui touchait le gouvernement de l'Eglise. — Rendons-nous sur-le-champ à la tour, dit-il; nous y trouverons des papiers qui, par le bon emploi que je saurai en faire, vaudront autant pour nous qu'un vaillant général et cent cavaliers. — De tels secours conviennent-ils aux enfants du Covenant? reprit le prédicateur: nous n'avons déjà parmi nous que trop de ces gens plus affamés de terres, d'or et d'argent, que du pain de la parole. Ce n'est pas par de tels hommes que s'accomplira l'œuvre de notre délivrance. — Tu te trompes, ces hommes mondains ne seront pour nous que des instruments. A tout événement, la femme moabite sera dépouillée de son héritage, et, ni le mécréant Evandale, ni l'érastien Morton, ne possédera ce chcàteau et ces domaines, quand bien même l'un ou l'autre obtiendrait la main de sa fille.

En parlant ainsi, il prit le chemin de Tillietudlem, où il se saisit, pour le service de l'armée , de la vaisselle d'argent et de tous les

LES PURITAINS

objets de valeur; il pilla le chartier et les autres endroits où étaient déposés les papiers de famille, et repoussa avec mépris les remontrances deceux qui lui rappelaient que la capitulation garantissait le respect des propriétés privées. Burley et Macbriar, s'étant établis dans leur nouvelle conquête , furent rejoints , dans le cours de la

il place l'aiguille sur l'Iiciiri' fatale.

journée, parKettleiiriiminlc et par le laird de Laiigcale, que cet infatigable thédlogicu était parvenu à détinirner par ses séductions , comme disait Poundtcxl, de la pure lumière dans laquelle il avait été élevé. Ainsi réunis, ils envoyèrent l'invitation, ou plutôt l'ordre, audit Poundtexl, de se rendre au conseil qui allait être tenu à Tiliietudlem. Mais il se souvint qu'il y avait au château une prison dont la [lorle était garnie de barreaux de fer, et il résolut de ne pas hasarder sa liberté entre les mains de sescollègues irrités. Il se retira donc, ou plutôt il s'enfuit à Ilimilton, où il annonça que Burley, Macbriaret Keltledrninmle allaient arriver, sitôt qu'ils auraient réuni un corps de cameroniens suffisant pour imposer au reste de l'armée. — Vous voyez, dit Poundtext , qu'ils auront la majorité dans le conseil; car Lanu'cale, quoiqu'il ait toujours passé pour un des plus honnêtes et des [dus raisonnables du parti, n'a point d'opinion à lui : il est loujiiurs du parti le plus fort.

En terminant son récit, Poundtexl poussa un profond soupir; car il se voyait entouré d'ennemis de tous côtés : l'armée royale, d'une part; de l'autre, les fanatiques de l'armée covenantuire. Morton lui conseilla [lalience et courage; il l'informa des garanties fous lesquelles la paix se négociait par l'entremise de lord Evandalc; il le iiattadu consolant espoir de retrouver un jour son Calvin nlié en parchemin, sa pipedu?oir, son gobelet de bière inspiratrice, pourvu toutefois qu'il IravaillAl de tout son pouvoir à seconder les mesures que lui, Mol ton, avait pris"s pour une pacification générale. Ainsi soutenu et encouragé, Poundtext voulut bien attendre l'arrivée des camcroniensau rendez-vous général. Rurleyetsesamisavaicnt réuni un corps considérable de ces sectaires qui ne se montait pas à moins de cent cavaliers et quinze cents fantassins, tous hommes de sombre apparence, acerbes et querelleurs dans la conversation , pleins de résolulion et de confiance, comme des gensconvaincus que la porte

du salut était ouverte pour eux seuls, tandis qu'à leurs yeux le reste des chrétiens, quelque légère que fût la différence entre leur croyance et celle des cameroniens , n'étaient , ou peu s'en fallait , que des damnés ou des réprouvés. Ces hommes entrèrent dans le camp des presbytériens plutôt comme des alliés douteux et soupçonneux ou des ennemis non encore déclarés, que comme des hommes entièrement attachés à la même cause et exposés aux mêmes dangers que leurs frères d'armes plus modérés. B'.irley n'alla point voir ses collègues; il n'eut aucune communication avec eux; ils reçurent seulement de lui une invitation de se rendre le soir à une séance du grand conseil.

En arrivant au lieu indiqué pour la réunion, Morton et Poundtext trouvèrent leurs collègues assis. Us échangèrent de froides salutations, et l'on pouvait comprendre que ceux qui avaient convoqué le conseil ne s'attendaient pas à une conférence amicale. Macbriar, que l'emportement de son zèle entraînait toujours en avant, rompit le premier le silence. 11 désirait connaître par quelle autorité ce mécréant, ce lord Evandale, avait été soustrait à la sentence de mort justement prononcée contre lui. — Par mon autorité et par celle de Henri Morton, répondit Poundtext, qui, jalouxde donner àson compagnon une preuve de son courage, se confiait beaucoup en son appui. Ajoutons aussi qu'il craignait moins de se mesurer avec un homme de sa profession, employant comme lui les armes de lacontroverse théologique, que d'avoir alfaireau farouche et sanguinaire Halfour. — Et qui donc, mon frère, répondit Ketlledrumle, vous

Piv>iihélio d'Habacuc.

adonné le poiivoirde vous interposer dans une malièrosi importante? — Les termes mêmes d j noire commission, qui nous doiiiient le pouvoir délier etdedél er : si lord Evandale aété légalement condamne à mort iiar la voix de l'un de nous, il a été aussi légalement délivré par la volonté de deux autres. — Allez, alh i., interrompit Burley . nous connaissons vos motifs; c'était pour envoyer ce ver à soie, ce rolilicbet doré, celte poupée brodée, porti r des propositions de paix au tyran. — Il est vrai, répliqua Morton, qui s'aperçut que son compagnon commençait à déchirsousle regard terrible de Burley ; il est vrai : el qu'y Irouvez-vous à redire? Devons-nous plonger la nation

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■lans une guerre éternelle, pour des projets aussi vains, aussi injustes qu'impraticables'? — Ecoutt'z-le , s'écria Burley, il blasphèuie! — C'est Taux ; les blasphémateurs sont ceux qui attendent du ciel des miracles et qui ncglijîent de se servir des moyens que la divine sagesse a mis à la disposition des hommes. Notre but , cl nous l'avouons hautement, notre bu lest d'obtenir le rétablissement de lu paix à de bonnes et honor;ibleji conditions qui nous assurent le libfe exercice de notre religion et de nos droits. Nous n'avons nullement la prétention de tyranniser la conscience et la liberté dejs autres.

La querelle se fiil animée de plus en plus, i~i elle n'eût été inter- 1 rompue par un exprès annonçant que le duc de Moutmoiith avait ,'oramencé sa marche vers l'est , et que déjà il était à moitié clieuiia | i'Hamilton. Toute division cessa aussitôt; et il fut convenu que le j lendemain serait un jour de jeune solennel en expiaiion des péchés du pays; que le révérend M. Poundtext prècheiait devant l'armée le matin, et M. Ketiledrummle l'après-midi; que l'un et l'autre éviteraient les sujets qui pourraient exciter le schisme et la division , et qu'ils engageraient les soldats à résister à l'ennemi comme des frères unis pour la defense d'une bonne cause. Ces propositions coiiciliatricesayant été adoptées , les deux chefs modérés en hasardèrent une autre, espérant qu'elle serait appuyée par Langcale, dont le visage était devenu extrêmement pâle à l'annonce des dernières nouvelles, et qu'on pouvait croire converti au parti de la modération. Il était presumable, dirent-ils, que le roi n'ayant pas confié le commandement de ses forces à un de leurs oppresseurs, mais , au contraire, avant fait choix d'un seigneur distingué par la douceur de son caractère et bien disposé pour la sainte cause, on avait à leur égard de meilleures intentions que par le passé, lis ajoutèrent qu'il était non seulement prudent, mais nécessaire, en ouvrant des communications avec le duc de Moiitraouth, de s'assurer s'il était ou non chargé d'instructions secrètes en leur faveur. Or, le seul moyen de le savoir, c'était de lui envoyer un député.

— Et qui voudra se charger de cette commission? dit Burley, éludant une proposition trop raisonnable pour qu'il put s'y opposer ouvertement. Qui voudra se rendre à leurcamp, sachant que John Grahame de Claverhouse a juré de pendre le premier parlementaire qui viendra de notre part , afin de venger la mort de son neveu — Que ce ne soit pas là un obstacle, s'écria Morton. Je m'exposerai volonliirs à tous les risques d'une telle mission. — Laissons-le partir, dit Balfour bas à Macbriar, nous serons débarrassés de sa présence au conseil.

Celte pro|iosition ne fut donc pas contredite par ceux qui seral'Iaient devoir la combattre avec le plus d'opiniâtreté, et il fut convenu que Henri Morton irait au camp du duc de i\lontm(^ulh, pour voir à quelles conditions il consentirait à traiter avec les insurgés. Aussitôt que cette résolution fut connue, plusieurs presbytériens du parti modéré vinrent trouver Morton, rengageant à ouvrir une négociation dans le sens de la pétition remise à lord Evandale; car l'approche de l'armée royale réiiandait généralement un effroi que ne [louvait calmer toute l'assurance des caméroniens, .soutenue .seulement de leur propre exaltation. Muni de ces instructions et accompagné de Cuddie, Morton partit pour le camp de Montmouth, bravant tous les dangers réservés à ceux qui se chargent du rôle de médiateurs dans les guerres civiles. 11 avait au plus fait cinq ou six milles, quand il s'aperçut qu'il ne tarderait pas à rencontrer l'avantgarde de l'armée royale. Étant monté sur une hauteur, il vil tous les chemins dans le, voisinage couverts de troupes qui marchaient en bon ordre vers Bothwell-Muir, plaine où l'armée devidt cainpiT la nuit suivante et située à environ deux milles au-delà delà Clyde, sur l'autre bord de laquelle était campé le gros des insurgés. 11 s'avança vers le premier détachement de cavalerie qu'il rencontra, portant un mouchoir blanc en guisi; de drapeau, et demanda àètre conduit au duc de Montmouth. Le sous-ofQcier qui commandait fit son rapport à son capitaine, celui-ci en référa à un officier d'un grade plus élevé, et tous deux se dirigèrent immédiatement vers l'endroit où était Henri Morton. — Vous perdez votre temps, mon ami, et vous risquez votre vie, lui dit l'un d'eux Le duc de Montmouth n'écoulera aucune proposition de la part de rebelles qui ont les aru'.es à la main, et les cruautés qu'a commises voire parti semblent autoriser toute espèce de représailles. Le plus prudent est de TOUS en retourner, et de ménager aujourd'hui l'ardeur de votre monture, afin que demain elle vous puisse sauver la vie. — Quand même le duc nous considérerait connue coupables, répliqua Morton, je ne puis croire qu'il veuille condamner un si grand nombre de ses concitoyens, sans écouter ce qu'ils peuvent alléguer pour leur défense. Pour ma part, je ne crains rien. Je n'ai été le complice ou l'apprubateur d'aucun crime; et la crainte de devenir l'innocente victime des crimes des autres ne m'empêchera pas de remplir ma mission.

Les deux officiers se regardèrent — J'ai dans l'idée, dit le plus jeune, que c'est là le jeune homme dont nous a parlé lord Evandale. — Lord Evandale est-il donc à l'armée? demanda Morion. — — Non, répondit l'officier; nous l'avons laisse à Edimbourg, trop malade pour faire la campagne... Votre nom, monsieur, est, je présume, HeBri Morton? — Oui, monsieur. — Nous ne nous oppose-

rons pas, monsieur, à ce que vous voyiez le duc, lui dit l'officiei avec plus de politesse; mais nous pouvons vous assurer que ce sera inutilement. Quand même notre général serait disposé à favoriser votre parti, il partage l'autorité avec des gens qui ne lui permettraient jias de le faire. — Je serais affligé qu'il en fût ainsi, mais je n'en dois pas moins persévérer dans ma demande. — Lumley, dit l'officier du grade le plus élevé, annoncez an duc l'arrivée de M. Morton, et rappelez-lui que c'est l'officier dont lord Evandale a parlé en si bons termes.

Le capitaine revint annoncer que le général ne pouvait voir M. Morton ce soir-là, mais qu'il le recevrait le lendemain dans la matinée; et on le conduisit dans une chaumière voisine, où il fut gardé à vue toute la nuit; mais on le traita avec civilité, et ou pourvut à ce qu'il ne manquât de rien. Le lendemain, de bonne heure, le capitane Luinley vint le prendre pour le conduire devant le duc. L'armée se formait déjà en colonnes de marche ou d'attaque. Le duc ,se tenait au contre, à un demi-mille environ de Pendroit où .Morton avait passé la nuit En s'avançaiit à cheval vers le général, Henri put évaluer la force de cette armée. Il s'y trouvait trois ou quatre régiments anglais, l'élite des troupes de Charles il; plus le régiment des gardes, brûlant du désir de venger une défaite^ et plusieurs autres régiments écossais , avec un nombreux corps de cavalerie, composé en partie de gentilshommesquiservaientcoujnie volontaires, en partie des vassaux de la couronne que leurs fiefs soumettaient au service militaire. .Morton remarqua aussi quelques compagnies de montagn.trds, levées sur les points les phis rapprochés des basses terres. Iles ho:nmes étaient l'effroi des presbytériens de l'omet, ()our lesquels ils mi)nlrai<'nt aulanl de haine que'de mépris. Chacun de leurs clans était commandé par son chef. Un train nombreux d'artillerie de campagne accom[>aguail <a?tte armée imposante; et en la voyant, .\lor;oa fut convaincu qu'une faveur spéciale du ciel pouvait seule sauver d''une couiplèle deslruclion les presbytériens, aussi mal équipés que mal disciplinés. L'officier qui accompagnait Morton cherchait à lire dans ses yeux les sentiments qu'excitait en lui le brillant spectacle de ces forces militaires^ Mais fidèle à la cause qu'il avait embrassée, Henri parvint à cacher l'inquiétude qu'il épnmvait; il regarda sans élonnement et avec indifférence ces formidibles préparatifs. -^ Vous voyez la fête qu'on vous prépare, dit l'officier. - Si je n'avais du goût pour ces sortes de spectacles, répliqua Morton, je ne serais pas avec vous en ce moment. Cependant je préférerais, dans l'intérêt de tous les partis, un divertissement pacifique.

En causant de la sorte, ils arrivèrent auprès du commandant en' chef, qui, ayant plusieurs officiers autour de lui, se tenait sur une colline d'où l'on découvrait au loin le pays environnant, les détours majestueux de la Clyde, et même lecaiB)) des insurgés. Ces officiers paraissaient itudier le terrain, pour dresser nu plan d'attaque. Le capitaine Lumley, s'approcliant de Montmouth, lui présenta Morton, et le duc fil sign' à ceux qui l'entouraient de se retirer, gardant seulement près de lui deux officiers supérieurs. Pendant qu'ils s'enlrenaient quelques minutes à voix basse, avant que Morton fût invité à s'avancer, celui-ci eut le temps d'examiner les personnages avec lesquels il allait traiter. Il était impossible de voir le duc de Montmouth sans être captivé par l'agrément et les grâces de sa personne, si élégamment décrite depuis par Dryden, le grandprêtre des muses anglaises :

Son geste était facile et calme son regard ; Plaire sans y songer, il n'avait point d'autre art; Un geste, un mot, en lui tout était une grâce. Le Paradis ouvert illuminait sa face.

Cependant, aux yeux d'un observateur attentif, quelque chose nuisait à la noble beauté des traits de Montmouth : c'était un air d'irrésoiution qui faisait croire qu'il hésitait dans les moments où il était le plus nécessaire d'agir. A côté de lui était Claverhouse, que nous avons déjà fait connaître au lecteur, avec un autre officiergénéral dont l'extérieur était frappant. Il portail un habit à l'ancienne mode, du temps de Charles I'', en peau de chamois, bizarrement tailladé, et couvert de galons et de broderies antiques. Ses bottes et ses éperons étaient de la même époque. Sur son gorgerin de métal descendait une longue et vénérable barbe grise, signe de deuil eu mémoire de Charles!'', car il ne l'avait pas coupée depuis le jour où ce prince était monté à l'échafaud. Sa tête était découverte et totalement chauve. Son front haut et ridé, ses yeux gris et perçants, ses traits fortement prononcés, annonçaient une vieillesse que les infirmités n'avaient point affaiblie, et une sombre intrépidité que n'adoucissait aucun sentiment humain. Tel est le portrait, l'aiblemenl esquissé, du célèbre général Thomas Daizell, homme plus redouté et plus haï des presbytériens que Claverhouse luimême; car. sans aversion contre leurs personnes, mais par cruauté naturelle, il se livrait envers eux aux violences que Claverhouse n'employait que par des raisens politiques, comme les moyens les plus efficaces pour anéantir par la terreur une secte rebelle.

Morton connaissait personnellement le premier de ces deux généraux et il devina le second au portrait qu'on lui en avait fait : leur

LES PURITAINS

présence lui parut d'un fiicheux augure pour le succès de son ambassade. Cependant, maigre sa jeunesse et son inexpérience, et quoiqu'il ne pût espérer un favorable accueil, dès qu'on lui fit signe de s'approcher, il s'avança d'un air plein d'assurance, déterminé à défendre de son mieux la cause de son pays et de ses compagnons d'armes. Montmoulh le reçut avec cette grâce courtoise qui accompagnait ses moindres actions; Daizell le regarda d'un air sombre et impatient; Claverhouselui adressa un sourire ironique et une légère inclination de tète, et parut le traiter comme une ancienne connaissance. — Vous venez, monsieur, de la part de ces malheureux, maintenant réunis en armes, dit le duc de Montmouth, et vous vous nommez, je crois, Morton. Faites-nous le plaisir de nous exposer le sujet de voire message. — Mylord, répondit Morton, il est contenu dans un écrit intitulé Remontrance et Supplication, que lord Evandale a dii remettre entre les mains de Votre Grâce. — En effet, nionsieurj répondit le duc; et j'ai appris de lord Evandaie que M Morton s'était conduit dans ces malheureuses affaires avec autant de modération que de générosité : je le prie d'en agréer mes remerciments.

Ici Morton vit Daizell secouer la tète avec indignation, et dire quelques mots à l'oreille de Claverhouse ; celui-ci sourit en faisant un mouvement des sourcils presque imperceptible. Le duc tira la pétition de sa poche : il semblait combattu entre deux sentiments contraires : d'un côté, il aurait voulu cédera la douceur naturelle de son caractère et peut-être à la conviction du bon droit des pétitionnaires; de l'autre il était poussé par le désir d'affermir l'autorité du roi et de se conformer aux opinions plus violentes de ses collègues, que l'on avait placés auprès de lui comme surveillants plutôt que comme conseils. — Monsieur Morton , dit-il, il y a dans cet écrit des propositions sur lesquelles je m'abstiendrai de m'expliquer en ce moment. Quelques-unes me paraissent raisonnables et justes; et quoique je n'aie pas reçu du roi d'instructions expresses sur ce sujet, je vous promets sur mon honneur d'employer tout mon crédit auprès de Sa Majesté pour vous faire obtenir ces demandes. Mais vous devez comprendre que j'ai à traiter avec des suppliants, et non avec des rebelles; et préalablement à toute démarche de ma part en votre faveur, je dois insister pour que vos partisans déposent les armes et se séparent. — Agir ainsi, repondit fièrement Morton, ce serait accepter ce nom de rebelles que nous donnent nos enaemis. Nos épées ont été tirées pour recouvrer des droits légitimes et naturels dont on nous a dépouillés. La modération et le bon sens de Votre Grâce lui ont fait reconnaître la justice de nos réclamations, lesquelles n'eussent jamais été écoutées sans cire accompagnées du bruit de la trompette. r<ous ne pouvons donc déposer les armes, même sur la parole de Votre Grâce, sans avoir des 0!Otifs certains d'attendre le redressement de nos griefs. — Monsieur Morton, vous êtes jeune, mais vous devez avoir assez vu le monde pour comprendre que des demandes justes et innocentes on ellesmêmes peuvent devenir dangereuses et déraisonnables par la manière dont elles sont appuyées. — Nous pouvons répondre que, si nous avonsemployé cette manière offensante de réclamer nosdroits, c'est après avoir inutilement essayé de toutes les autres. — Monsieur Morton, je ne prclongerai pas davantage cette conférence. Nous sommes prêts à commencer l'attaque; cependant je la suspendrai pendant une heure, pour que vous ayez le temps de communiquer ma réponse aux chefs des insurgés. S'ils veulent disperser leurs troupes, déposer les armes, et m'envoyer une deputation pour demander la paix, je me croirai engagé d'honneur à faire mon possible afin d'obtenir le redressement de leurs griefs; s'ils refusent de prendre ce parti, qu'ils se tiennent sur leurs gardes, et qu'ils s'accusent eux-mêmes des conséquences. Je pense, messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers ses deux collègues, que je ne puis faire davantage en faveur de ces hommes égarés. — Sur mon honneur, répondit brusquement Daizell, je n'aurais jamais osé, dans mon faible jugement, aller jusque-là ; car j'en répondrais envers le roi et ma conscience. Mais sans doute Votre Grâce connaît les intentions particulières de Sa Majesté : nous devons nous en tenir à la lettre de nos instructions.

Une vive rougeur couvrit le vi.sage de Montmouth. — Vous entendez, dit-il à Morion, que le général Daizell blâme l'extension de pouvoirs où j^ me laisse aller. — Les sentiments du général Daizell, niylord, répliqua .Morton, sont tels que nous les attendions de sa part, et ceux de Votre Grâce, tels que nous espérons les retrouver toujours. Mais je ne puis m'empécher d'ajouter ceci : après l'absolue soumission sur laquelle vous insistez, il resterait toujours fort douteux, avec de tels conseillers autour du trône, que même l'intercession de Votre Grâce pût nous procurer un suulageuicnl réel. Cependantje communiquerai h nos chefs la réponse du Votre Grâce; et puisque nous ne [iouvr>n-> obtenir la paix, nous courrons les chaiico de la guerre. — Bonjour, monsieur, termina le duc; je suspends l'atlaaue pour une heure, pour une heure seulement. Si dans col espace ae temps vous avez une réponse à me rapporter, je la ri(i:vrai ici : je désire sincèrement qu'elle soit de nature à prévenir reiïusion du sang.

\ ce Hionenl, »a second sourire très expressif fut échangé cuire

Daizell et Claverhouse. Le duc le remarqua, et répéta ses paroles avec beaucoup de dignité :— Oui, messieurs, je désire que la réponse soit de nature à prévenir l'effusion. J'espère que ce sentiment n'excite de votre part ni blâme ni dédain.

Daizell lança au duc un regard sombre, mais ne répondit mot. Claverhouse, la bouche contractée par un sourire ironique, s'inclina en disant : — Qu'il ne lui appartenait pas déjuger la convenance des sentiments de Sa Grâce. Enfin le duc fît signe à Morton de se retirer. Celui-ci obéit, et, accompagné de l'officier qui lui avait déjà servi d'escorte, il traversa lentement l'armée pour retourner au camp des puritains. Quand il passa devant le beau régiment des gardes-du-corps, il trouva Claverhouse qui déjà s'était mis à leur tète. Le colonel n'eut pas plus tôt aperçu Morton qu'il s'avança vers lui, et lui adressa la parole avec une extrême politesse. — Je pense que ce n'est pas la première fois queje vois monsieur Morton de Milnwood. — Cen'estpasiafautedu colonel Grahame, si ma présence est maintenant importune à lui ou à quelque autre. —Il m'est au moins une chose acquise : la situation actuelle de monsieur Morton justifie l'opinion que j'avais conçue de lui, et ma conduite, la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, était entièrement conforme à mon devoir. — Conformer vos actions à votre devoir, et votre devoir à votre conscience, c'est votre affaire, colonel Grahame, et non la mienne, dit Morton justement offensé qu'on voulût en quelque façon lui faire approuver lasentencesi récemment prononcée contre lui. — Encore un mot, dit Claverhouse. Evandaie prétend que j'ai des torts à réparer envers vous. Je puis répondre que je ne confondrai jamais un gentilhomme d'un esprit élevé, qui. même dans ses erreurs, agit par des principes honorables, avec ces fanatiques de làbas, ou même avec leurs chefs altérés de sang et souillés de meurtre. Si donc ces gens-là ne consentent point à se séparer sur-le-champ, je vous prie avec instance de revenir à l'armée rovale et de faire votre paix particulière; car soyez bien assuré qu'ils "ne tiendront pas contre nous une demi-heure. 'Si vous suivez ce conseil, demandezmoi dès votre arrivée. Montmouth, quoique cela paraisse étrange, Montmouth ne peut vous protéger ; Daizell ne le voudrait pas. Quant à moi, je le veux et le puis, et j'ai promis à Evandaie de le faire si l'occasion s'en présentait. — Je devrais des remerciments à lord Evandaie, répliqua Morton froidement, s'il ne paraissait me croire capable d'abandonner ceux dont j'ai embrassé la cause. Quant à vous, colonel Grahame, si vous voulez m'accorder l'honneur d'une autre espèce de satisfaction, il est probable que, dans une heure, vous me trouverez au bout du pont de Bothwell, du côté du couchant, l'épée à la main.

Sur ces mots, ils se saluèrent en se quittant. — C'est un estimable garçon, Lumiey, dit Claverhouse en s'adressant à l'officier qui avait escorté Morton; mais c'est un homme perdu.. Que son sau" retombe sur sa tête ! °

Ayant parlé ainsi, il s'occupa des préparatifs du combat.

CHAPITUE XXXI.

Afirèsavoir quitté les avant-postes de l'armée royale où il régnait un si bel ordre, Morton, arrivé à ceux de son parti, ne put .s'empêcher de remarquer la différence de discipline et d'en concevoir de tristes pressentiments. La discorde qui divisait le conseil s'était répandue dans les derniers ranjs des insurgés; les postes, les patrouilles, étaient plus occupés à disputer sur les causes véritables de la colère divine, et à définir les limites de l'hérésie des érasticns, qu'à surveiller les mouvements de l'ennemi, quoique l'on entendit ses tambours et trompettes. Cependant une grand' garde avait été placée .sur le long et étroit pont de Bothwell, par où l'ennemi devait nécessairement passer pour entamer l'allaque; mais les soldats chargés do prder ce poste étaient, comme les autres, divisés et découragés : déjà persuadés que cette position ne pouvait être défendue, ils pensaient à se replier .sur le corps principal. Une telle faute eût entraîné la ruine complète des presbytériens, car, vraisemblablement, de la perte ou de la conservation de ce passage devait dépendre la fortune de la journée. Au bout du pont .s'étendait une plaine unie, et coupée seulement par quelques petits bouquets d'arbres. Sur un tel champ de bataille, il était probable que les troupes indisciplinées des puritains, manquant de cavalerie, et tout à fiiit dépourvues de canon, ne pourraient pas soutenir le choc de troupi s régulières. Morton examina donc ce poste avec attention, el il lui parut qu'en occupant deux ou trois mai.sons sur la rive gauche de la rivière, et quelques bouquets d'aunes et de noisetiers qui en ombrageaient le bord, puis en barricadant le passage et fcrinant les portes d'une voûte construite, selon l'ancien usage, sur le milieu du poiii, celte position pourrait être ai.sément défendue. Il donna donc des ordres en conséquence el fit détruire les parapets de l'enlrée du pont, afin qu'ils ne protégeassent pas rcnnemi. Ensuite, Morton conjura des .soldais préposés à la garde ^\^'. ce poste important d'êlre attentifs el prêts à la defense, el leur promit un prompt cl puissant renfort. Il fit encore placer des vedfettes en avant de lo riviere pour

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

surveiller les moiivomeiits de rennemi, avec ordre de se replier sur la rive gauche aiis>iiùl qu'il approcherait. Eufin, il leur recommanda d"aveitir rogtiliércmcnl l'élat-major de tout ce qui se passerait.

Les soldats, dans le moment du danger, sont toujours disposés à recoiinaiire la supériorité de leurs ofliciei-s : laclivité do Morton et son liabileté lui gagnèrent la connancc de ses gens. .\vi'c un renouvellement d'activité et d'espoir, ils se mirent à fortifier leur position conformément à .ses instructions, et le saluèieiit à sou départ de trois bruyantes acclamations. Ces précautions prises, Morton s'avança au grand galop vers le gros de l'armée. Il l'ut surpris autant que consterné de lasccnede tumulleet de confusion qui s'y olTrit à ses regards, dans un moment où le bon ordre et la concorde étaient si nécessaires. Au lieu d'être rangés en ordre de bataille et d'attendre le commandement de leurs officiers, les soldats, groupés pclcuièle, formaient une masse confuse qui roulait et s'agitait cunme les vagues de la mer. Mille bouches parlaient, ou plutôt vociféraient, et pas une oreille n'écoutait. Frappé de cette scène extraordinaire, Morton s'elTorça de s'ouvrir un passage à travers la foule, afin d'apprendre et de l'aire cesser, s'il était possible, la cause d'un desordre si intempestil'. Pendant qu'il est ainsi occupé, nous ferons connaître au lecteur ce que le jeune capitaine découvrit difficilement.

Les insurgés s'étaient mis à tenir leur Jour d'humiliation : cet usage, adopté par les puritains dans les premières guerres civiles, leur paraissait le meilleur moyen de surmonter les obstacles et de terminer toutes les discussions. On choisissait ordinairement pour celte solennité un jour non férié : mais celle fois , pressés par le temps et par la proximité de l'ennemi, les fanatiques avaient fait choix du jour du sabbat. Une chaire improvisée fut élevée au milieu du camp, et l'on convint qu'elle serait occupée d'abord par le révérend Pierre Poundlcxt, préférence qui lui était accordée comme étant le plus âgé des ecclésiastiques présents. Mais au moment oii le digne théologien , d'un pas lent et mesuré, s'avançait vers la tribune , il fut prévenu par l'apparition soudaine de Habacuc Mucklewralh , ce prédicateur fougueux qui avait si fort étonne Morion au premier conseil tenu par les chefs des insurgés après leur victoire de Loudon-Hill. On ne sait s'il agit par les instigations des caméroniens, ou si ce fut seulement l'agitation de son esprit, la vue d'une tribune vacante, qui le portèrent à saisir l'occasion de haranguer un aussi respectable auditoire. Quoi qu'il en puisse être, il saisit ardemment l'occasion , s'élança dans la chaire , promena autour de lui ses yeux égarés, et sans s'émouvuir des murmures d'un grand nombre de ses auditeurs, ouvrit la Bible, et prit pour texte de son discours ces mots du trentième chapitre du Ueiitéronome : «Certains hommes, enfants de Bélial, sont sortis du milieu de vous, et ont emmené les habitants de leur ville, disant: Allons servir d'autres dieux qui vous sont inconnus.» Puis, il commença une harangue aussi fanatique, aussi extravagante qu'inopportune. Il s'étendit sur les sujets de discorde qui régnaient dans l'armée, et dont on était convenu d'ajourner la discussion à un temps plus convenable, n'omettant aucune question propre à .soulever les passions. Enfin, après avoir accusé les modérés de fomenter l'hérésie, de viser à la tyrannie, de chercher la paix avec les ennemis de Dieu , il reprocha nominalement à Morton d'avoir été liu de c('S hommes, comme le disait le texte sacré, sortis du milieu d'eux pour emmener les habitants de la ville et les conduire aux autels des faux dieux. Lui, ceux qui le suivaient, ceux qui approuvaient sa conduite, Mucklewralh les menaça tous de la colère et de la vengeance divine, et exhorta ceux (]iii voulaient rester purs et sans tache à se séparer d'eux. — Ne tremblez point, dit-il, devant le hennissement des chevaux et l'éclat des cuirasse.'s. Ne demandez point de secours aux Egyptiens contre les ennemis. Nombreux comme les sauterelles, fiers comme les dnigons, leur conliance n'est pas notre confiance, leur rocher n'est pas notre rocher; sinon, mille fuiraient-ils devant un seul, et deux mettraient-ils dix mille C!i fuile? J'ai rêvé dans les visions de la nuit, et la voix m'a dit : H.ibacuc, prends ton van , sépare le froment de la paille, afin qu'ils ne soient pas consumés ensemble par les feux de l'iiidisn:<lion et les éclairs de la colère. En conséquence, je vous dis : Prenez ce Henri Morton.... ce criminel Achab, qui a porté la malédiction parmi vous, et s'est fait des frères dans le camp de rennemi.... yu'on le prenne, qu'on le lapide avec des pierres, qu'on le brijie avec le feu, pour que la colère s'éloigne des fils du Covenant. Il n'a (>as pris un vcleuienl babylonien, mais il a vendu le vêtement de la justice à la femme babylonienne; il n'a pas pris cent pièces d'argent, mais il a trafiqué de la vérité, plus précieuse que l'or et l'argent.

' A cette attaque furibonde, dirigée inopinémentcontre un de leurs principaux chefs, le tumulte se répandit dans l'assemblée des presbytériens. Quelques-uns voulaient qu'on procédât .sur-le-champ à l'élection de nouveaux officiers, et qu'on ne nommât aucun de ceux qui, parleurs di-ioiir^ ou par leurs aclions. avaient montré la moindre faiblesse pour les hérésies et la coitmiuidii des temps. Telles étaient les demandes des caméroniens. Quiconque n'était pas avec eux était contre eux, disaient-ils; ce n'était pas le moment de re-

noncer à la partie cs.sentielle du Covenant, quand il fallait que le ciel bcnît leurs armes et leur cause; à leurs yeux enfin un presbytérien tiède ne valait guère mieux qu'un papiste, un ennemi du Covenant , \in homme sans foi. De leur côté , les modérés rejioussaient avec indignation et mépris le reproche qu'on leur faisait d'avoir, par une criminelle condescendance, déserté la cau.se de la vérité. Ils reprochaient à leurs accusateurs d'avoir brisé l'unité de croyance; d'avoir, par les emportements d'un zèle extravagant, introduit la division dans l'armée, quand, au jugement des plus hardis, -SOS forces réunies suffisaient à peine à la tâche Poundlext et un ou deux autres .faisaient d'inutiles efforts pour calmer la fureur croissante des deux partis eu leur répétant ces paroles du patriarche : « Qu'il n'y ait point do querelle entre vous et moi , ni entre vos bergers et les miens, car nous sommes frères.» Ces paroles pacifiques ne pouvaient être entendues. Ce fut en vain que Burley luimême, quand il vit la dissension portée à ce point, éleva sa voix sombre et forte pour recommander le silence et la discipline : l'esprit d'insubordination avait pris le dessus, et on eût dit que l'exhortation d'Habacuc Mucklewralh avait communiqué une (lartie de son fanatisme à tout l'auditoire. Les plus sages ou les plus timides étaient prêts à se retirer, et à délaisser une cause qu'ils regardaient comme perdue. Les autres inclinaient pour un Appel harmonieux, comme ils l'appelaient assez improprement, c'est-à-dire pour la nomination de nouveaux officiers et !c renvoi de ceux qui avaient été récemment élus, et cela avec un tumulte et des cris vraiment dignes de la folie et du désordre qui régnaient dans ce camp. Ce fut en ee moment que Morton arriva ; l'armée était en proie à la plus affreuse confusion, et sur le point de se dissoudre. Son retour eicila de bruyants applaudissements d'un côté, et de l'autre des imprécations non moins violentes.

— Que signifie ce désordre dans un pareil moment , cria-t-il à Burley, qui, épuisé de ses vains efforts pour rétablir la subordination, se tenait appuyé sur son épée , et regardait avec désespoir cette scène de confusion. — 11 signifie, répliqua Burley, que Dieu nous a livrés aux mains de nos ennemis. — Non . non , répondit Morton d'une vois et d'un geste qui forcèrent à l'écouter, ce n'est pas Dieu qui nous abandonne, c'est nous qui l'abandonnons, et qui nous déshonorons nous-mêmes en souillant et en trahissant la cause de la liberté et de la religion. Ecoutez-moi! s'écria-t-il en s'élançant à la chaire que Mucklewralh épuisé de fatigue avait été forcé d'abandonner : je vous apporte des propositions de paix ; mais l'ennemi pose comme condition que vous mettiez bas les armes. Si vous consentez à suivre mes avis, vous pouvez faire encore une honorable résistance. Mais le temps presse; décidez-vous sur-le-champ. Qu'il ne soit pas dit dans la postérité que six mille Ecossais n'ont eu ni le courage d'attendre l'ennemi de pied ferme et de le combattre, ni le bon esprit de faire la paix, ni même la prudence du lâche, qui sait à propos batlre en retraite. Que signifient des querelles sur des points minutieux de discipline ecclésiastique, lorsque l'édifice entier de nos libertés est menacé d'une complète destruction? Ne l'oubliez pas, mes frères, le dernier est le pire de tous les maux que Dieu envoya au peuple de son choix , le dernier et le plus terrible châtiment de l'aveuglement et de la dureté du cœur de ce peuple, furent les dissensions sanglantes qui déchiraient la cilé au moment même où l'ennemi se présentait à ses portes.

Quelques-uns manifestèrent par des applaudissements, d'autres par des huées l'irapre.ssion que ce discours avait produite sur eux. Plusieurs s'écrièrent inèrae: — A vos tentes, Israël! .Morton qui voyait déj.à les colonnes de l'ennemi apparaître sur la rive droite et se diriger vers le pont, éleva la voix autant qu'il lui fut possible; et faisant un geste de la main: — Retenez vos clameurs insensées, s'écria-t-il ; voici l'ennemi- De la défense du pont dépend votre Vie et l'espérance de faire triompher nos lois et nos libertés... Il y aura

au moiris un Ecossais qui mourra en combattant pour elles Que

ceux qui aiment leur pays me suivent !

La multitude avait tourné la tète du côté désigné par Morton. A la vue des ligues élincelautes des gardes à pied anglais, soutenues par plusieurs escadrons de cavalerie, des canons que les artilleurs braquaient déjà contre le pont, des clans avec leurs plaids bigarrés qui semblaient chercher un gué sur la rivière : k la vue des troupes nombreuses destinées à soutenir l'attaque, les cris et le tumulte cessèrent tout à coup , et les insurgés restèrent frappés de consternation, comme si c'ciit été une apparition soudaine et non un événement auquel on devait s'attendre. Us regardaient leurs camarades, puis leurs chefs, avec cet air abattu qu'on remarque chez un malade épuisé par un accès de frénésie. Cependant lorsque Morton, s'élançant de la chaire, se dirigea vers le pont, une centaine de jeunes gens qui lui étaient particulièrement attachés le suivirent. Alors Burley se tournant vers Macbriar : — Ephra'îm, dit-il, c'est la Providence qui nous montre le chemin par la sagesse mondaine de ce jeune homme.. Que celui qui aime la lumière suive Burley ! — .■\rrê[e, répliqua Macluiar; est-ce d'.nc par Henri .Mirlon et par ses pareils que nous devonsèlre conduits? Reste avec nous. Je crains la trahison de cet Achab sans foi.... tu n'iras pas avec lui. Tu es nos charriots et nos cavaliers. — Ne me retiens pas! il a dit avec raison

LES PURITAINS

que tout est perdu si rennemi enlève le pont... ne me retiens pas. Les enfants de cette génération seront-ils plus sages et plus braves

que les enfants du sanctuaire? Allons, à vos rang-;! suivez vos

chefs! Ne nous laissez pas manquer d'hommes ni de munitions, et maudit soit celui qui abandonnera l'œuvre dans ce grand jour!

Ayant ainsi parlé, il marcha d'un pas résolu vers le pont, accompagné d'envirnn deux cents des plus braves et des plus zélés de ses partisans. Un silence profond, le silence du découragement, suivit le départ de Morton et de lîuricy. Les officiers profitèrent de ce moment pour rétablir un peu d'ordre dans les rangs, recommandant à ceux qui ctaienl le plus à découvert de se jeter la face contre terre aussitôt que la canonnade commencerai!. On exécuta les ordres sans résister, sans s'occ,uper davantage de faire des remontrances; mais la peur avait succédé à l'enthousiasme; et ces forcenés prirent leurs rangs avec la docilité d'un troupeau : le cœur leur manquait à l'approche soudaine d'un danger contre lequel ils avaient négligé de se prémunir. On parvint cependant à mettre les troupes en ligne avec quelque régularité, et elles présentèrent encore l'apparence d'une armée. Leurs chefs purent donc espérer qu'une circonstance favorable et inespérée ranimerait leur courage. Keltledrummle, Poundtext, Macbriar, et d'autres prédicateurs , se donnaient beaucoup de mouvement pour faire entonner un psaume; mais les superstitieux remarquèrent, comme un mauvais présage, que leur hymne de jubilation et de triomphe se changeait en un chœur de consternation, et ressemblait plulôt aux psaumes de la pénitence récités sur l'écliafaud d'un criminel, qu'au fier cantique d'allégresse qui avait retenti sur la bruyère sauvage de Loudon-Hill en anticipation delà victoire. Ce chant mélancolique reçut bientôt un accompagnement plus triste encore : les troupes royales poussèrent des cris de joie; les montagnards, des hurlements, et le canon se mit à gronder sur l'une des riv"s de la Clyde, tandis que le feu de la mousqueterie retentissait des deux parts. Eu peu d'instants, le pont et les bords adjacents fur.'ut enveloppés de tourbillons de fumée.

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