CHAPITRE .X.XXII
Morton et Burley n'avaient pas encore atteint le poste qu'il s'agissait de défendre, et déjà l'ennemi en avait commencé l'attaque avec vigueur. Les deux régiments des gardes à pied, formés en colonne serrée, marchèrent vers la Clyde; l'un, se déployant sur la ri"'e droite, commença un feu meurtrier contre ceux qui défendaient le pont, pendant que l'autre s'avançait pour l'enlever. Les insurgés soutinrent l'attaque avec beaucoup de sang-froid et d'intrépidité ; et pendant qu'une partie d'entre eux répondait à la mousqueterie des royalistes, le reste dirigeait constamment ses coups sur l'entrée même du pont et sur touteslrs avenues par lesquelles l'ennemi tentait de l'aborder. L'armée anglaise, quoique perdant beaucoup de monde, nn laissait ]ias de faire des progrès ; et la tète de la colonne était sur le pont , quand l'arrivée de Morton changea la scène. Ses tirailleurs, envoyant sur la route un feu soutenu et bien ajusté, forcèrent les assaillants à se retirer avec perte. Les troujies royales revinrent une seconde fois à la charge, et une seconde fois elies furent repoussées avec une plus grande perte eneore, car Burley survint au moment même. Le f(>u continua donc avec une extrême vivacité de part cl d'autre, et l'issue de l'action paraissait fort douteuse. Montmoutb, montant un superbe cheval blanc, se faisait remarquer sur la rive droite de la rivière, excitant ses soldats par ses cxhoi talions et par ses prières. Par son ordre, le canon, qui jusque-là n'avait fait qu'incommoder un corps éloigné de presbytériens, fut tourné contre les defi'nseurs du pont; mais ces tcrribleï machines, manœuvrées alors avec moins de précision qu'aujourd'hui, ne c.iusèrent à l'ennemi ni autant de mal ni autant d effroi que le duc l'avait espéré. Los insurgés, établis dans des taillis .sur le bord du fleuve ou postés dans les maisons indiqin^es, combattaient à couvert, tandis que le.', royalistes, grâce aux précautions de Morton , étaient exposés de tontes parts. La défense du pont t'ut si longue et si opiniâtre, qu'enfin les généraux royalistes craignirent de la voir couronnéede succès. En ce moment, Montmouth met pied à terre, rallie les gardes, les conduit à une nouvelle attaque plus acharnée , pendant que Daizell, à la lélc des Highlanders du comté de Lennox, .se précipite en avant, avec leur terrible cri de guerre. Dans ce moment critique, les munitions vinieni à manquer aux défenseurs du pont. Ils envoyèrent inulilemenl messages surmessages au corps jirincipal pour demander, pour implorer des hommes, de la poudre et du plomb; ce corps restait en arrii're, immobile dans la plaine La consternation, le désordre s'y étaient -njs, et au moment où le poste duquel dépendait le salut commun avait besoin d'un prompt et puis.sant renfort , il ne se trouva dans cette armée personne ni pour comma'ider ni pour obéir. A mesure que In feu des défenseurs du pont se ralentissait, celui des as.,aillanls devenait plus vif et plus meurtrier. Animés par l'exemple et bs ( «liorlatinns île lems ofliriers, ils commencèrent a s'établir sur le ponlelà écarter tous b sobslatle.s qui
défendaient le passage. La porte fut enfoncée ; les poutres, les troncs d'arbres, et les auties matériaux qui formaient la barricade, furent . enlevés et jetés dans la rivière, non toutefois sans résistance. Morton et Burley combattaient à la tète des leurs, et les encourageaient à opposer piques, pcrtuisanes et hallebardes aux baïonnettes des gardes à pied et aux larges épées des Highlanders. Mais à la vue de ce combat mégal , les derniers rangs commencèrent à plier : les hommes prirent la fuite un à un, par groupes de deux ou trois, vers le gros de l'armée; et bientôt les autres furent forcés d'abandonner le pont, autant par le poids des colonnes ennemies que par le choc deluursarmes. Le passage étant ouvert, l'ennemi ne tarda par de le traverser; mais comme il était long et étroit, te mouvement fut lent et périlleux; ceux qui passèrent les premiers durent encore enlever les maisons par les fenêtres desquelles les presbytériens continuaient à faire feu. Burley et Morton étaient près l'un de l'autre dans ce moment critique.— Il est encore temps, dit le premier, de les attaquer avec la cavalerie, avant qu'ils aient formés leurs lignes : nous pourrons ainsi, avec l'aide de Dieu, reprendre le pont. Hàtez-vous d'aller la chercher, pendant que de ce corps vieux et ruiné je ferai un rempart.
Morton saisit l'importance de cet avis, et s'élançant sur un cheval que Cuddle tenait tout prêt pour son maître, derrière un bouquet d'arbres, il courut au galop vers un parti de cavalerie qui était peu éloigné ; mais par malheur ce corps était entièrement composé de carémoniens, et avant que Morton eût pu leur expliquer son message, ou leur donner ses ordres, il fut salué par des imprécations générales. — Il fuit! s'écrièrent-ils; le lâche, le traître, il fuit comme un lièvre devant les chasseurs! 11 abandonne le brave Burley au milieu du carnage. — Je ne fuis pas, je viens pour voustondnirc à l'attaque. Marchez avec courage; et nous pourrons encore rétablir nos affaires. — Ne le suivez pas, ne le suivez pas: il vous a vendus au glaive de l'ennemi ! telles furent les exclamations turaultueu^-js qui retentirent dans les rangs.
Et tandis que Morton emp'oyait inutilement la persua,sion, les ordres, les prières, le moment d'attaquer avec succès était passé: le pont, les raaisonsqui le protégeaient, venaient d'être enlevés par l'ennemi, et Burley, avec ce qui lui restait encore de soldats, se repliait sur le gros de l'armée, à qui le spectacle de cette retraite précipitée, ou plutôt de cette déconfiture, ne pouvait rendre le courage absent. Cependant les troupes royales traver.saientlepontlibremeiît, et, maîtresses du passage, se formaient en ligne de bataille. Claverhouse, tel qu'un faucon perché sur un roc, épiant le moment de fondre sur sa proie, avait attendu sur la rive opposée le moment d'agir ; alors, il passe le pont à la tête delà cavalerie, au grand trot, puis là conduit par escadrons dansles intervalles et le long des flancs de l'infanterie, la forme en ligne sur la plaine, et la mené à la charge sur le front des presbytériens, tandis que deux autres corps menacent leurs flancs. Cette malheureuse armée était alors dans cette situation oil la simple démonstration d'une attaque suffit pour inspirer une terreur panique ; leurs esprits troublés par l'cpouvante, leur courage abattu, rendaient tous les hommes incapables de soutenir une charge de cavalerie, accompagnée de tout ce oui peut cITrayer les yeux "t les oreilles: l'impétuosité des chevaux, le retentissement de la terre sons leurs pas, l'éclat des épées, les ondulations des plumets, les farouches clameurs des cavaliers. Le premier rang fit à peine une déchar^'e de mousqueterie mal dirigée et en désordre ; les derniers rangs étaient rompus et fuyaient déjà au hasard, avant l'arrivée de l'ennemi: en moins de cinq minutes, les cavaliers couraient parmi eux, frappant et tuant sans merci La voix de Claverhonse se faisait entendre, même au-dessus de cet affreux tumulte: — Tue! tue ! point de quartier ! criait-il à ses soldais, souvenez-vous de Richard Grahame. Les dragons qui pour la plupart avaient à rougir de la dé faite de Louduu-llill, n'avaient pas besoin d'être excités à la vengeance. Leurs épées se rassasièrent de carnage, au milieu de fugitifs sans défense. Si ces derniers demandaient grâce, ils n'obtenaient pour réponse que les cris de joie dont les vainqueurs accompagiiaiiMit leurs coups. Enfin, on ne vovait que des insurgés fuyant de toutes parts, poursuivis ou massacrés. Un corps d'environ douze cents presbytériens, qui s'était tenu un peu à l'écart et hors de la portée de la cavalerie, déposa les armes et se rendit à discrétion à l'approche de Montmouth et de son infanterie. Ce généreux guerrier leur accorda quartier sur-le-champ ; puis, parcourant nu gniop le champ de bataille, il se ilonua autant de peine pour arrêter le carnag(!. qu'il .s'en était donné pour remporter la victoire. Au milieu de celte t.'icbe honorable, il rencontra legénéral Daizell, qui exluirtait les féroces HighlandiTS et les volontaires royalistes à m(Uilrer leur ilévouement an roi et à la patrie en éteignant le feu de la rébelli.iu dans le sang des rebelles. — Général, s'écria-t-il, remettez votre épée dans le fourreau, y^ vous l'ordonne, et f.iites sonner la ri'traile. Assez de sang a été répandu: faites quartier aux sujets ég.irés du roi. — J'obéis à Votre Grâce, répondit le vieux général eu essuyant son épée sanglante cl la remetlani dans le fourreau. Mais je vous avertis que ce n'est point assez pour inliniider les lelielles. Votre Grâce n'a- l- elle pas appris que, dans l'ouest, IJu>ile Olifaiil a rassemblé une troupe considérable de' gentils-
LES NEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
hommes et de fri-aiuls pnipriotaires, cl qu'il est en niarclie pour se joiiidic à ces gens.-la.' — Basile Olifaui?dit le duc, quel est cot homme? — Le dernier héritier màlc du feu comte de Torwood. 11 s'est révolté contre le gouvernement parce que ses prétentions sur les domaines du comte ont été repoussées an profit de lady Marguerite Bellenden. Je crois que l'espoir de reprendre cet héritage à la faveur des troubles est le motif qui lui a fait prendre les armes. — Quels que soient ses motifs, il sera bientôt forcé de disiierser ses partisans, car cette armée est trop maltraitée pour se rallier. Pour la seconde fois, je vous ordonne donc de suspendre la poursuite. — Votre Grâce a le droit de commander : elle est responsable de ses ordres. 11 dit ces mots, et avec une répugnance bien visible, il transmit l'ordre de cesser le carnage.
Mais le cruel et vindicatif Claverhouse était déjà trop loin pour entendre le signal de la retraite; à la tète de la cavalerie, il continuait sa sanglante et infatigable besogne, rompant, dispersant, taillant en pièces tout ce qu'il rencontrait sur son passage. Morton et Bnriey, emiiortés tous deux loin du cham|) de bataille par le flot impétueux des fuyards, liront quelques efforts pour défendre les rues d'Hamiltou ; mais pendant qu'ils s'efTorçaient d'arrêter la fuite et de faire face à l'ennemi, Burloy eut le bras droit cassé par une halle. — Puisse la main qui a tiré ce coup se dessécher, s'écria- t-il; et l'épée qu'il agitait au-dessus de sa tète retomba impuissante à son côté. Je suis hors de combat.
Ayant prononcé ces mots, il tourna bride et sortit de la raclée. Morton vit alors qu'en continuant ses inutiles efforts pour rallier les fuyards, il no pourrait que les mener à la boucherie ou se faire prendre lui-même; suivi du fidèle Cuddie, il se retira donc de la foule; et, comme il était bien mouté, il fit sauter son cheval par dessus deux ou trois clôtures et gagna le large. De la première colline qu'ils gravirent, ils portèrent leurs regards derrière eux et virent leurs malheureux compagnons poursuivis de tous côtés par les dragons. Les vociférations que poussaient les soldats en égorgeant leurs ennemis vaincus, montaient sur les flancs du coteau avec les gémissements et les cris lugubres des victimes. — 11 est impossible, dit Morton, que les nôtres puissent jamais tenir tête aux royalisti>s. — La tète leur a été coupée comme je couperais celle d'une ciboule, répliqua Cuddie. Eh! Seigneur! voyez comme les larges épées brillent. La guerre est une terrible chose. Bien fin qui m'y rattrapera. Mais, pour l'amour de Dieu! monsieur, cherchons un endroit où nous puissions un peu reprendre haleine.
Morton sentit la nécessité de suivre le conseil de son fidèle écuyer. Ils remirent leurs chevaux à un bon pas, et ils le continuèrent sans interruption, dirigeant leur course vers la contrée la plus sauvage et la plus montagiieuse, où ils supposaient qu'une partie des fugitifs se rassembleraient pourcontinuer la défense ou pour obtenir une capitulation.